LE CHATEAU DE MONTBAUD. RÉSIDENCE DE BUFFON
BUFFON
leur habillage sur les événements du jour. 11 riait des bons mots, des traits plaisants, et se hâtait de les oublier quand sa toilette était achevée. En même temps, on lui apportait un morceau de pain avec deux carafons d’eau et de vin : c’était là tout son déjeuner. A neuf heures, il se remettait au travail, jusqu’à deux heures.
Il quittait alors son cabinet et allait dîner. Il mangeait sobrement, buvait peu de vin et ne prenait ni café ni liqueurs. Il avait souvent à sa table des hôtes de distinction, et il se délassait de ses études par une conversation familière, négligée même parfois. Bien des gens qui s'imaginaient que le grand écrivain devait parler sur le ton de scs ouvrages, étaient toutsurprisde l'entendre s’exprimercomme tout le monde. Il disait deces instants d’abandon :
« C’est le moment de mon repos : il m’importe peu dès lors que mes paroles soient soignées ou non *. » S’il se laissait entraîner à parler de choses sérieuses : « Pardieu, s’écriait-il, en s’arrêtant tout à coup, nous ne sommes pas ici à l’académie I »
Après le dîner, qui durait au moins une heure, Butl'on se promenait quelque temps sur la terrasse la plus proche, ou sous les ombrages du parc. Il allait toujours tête nue. Il rentrait à cinq heures du soir, et travaillait encore jusqu’à neuf heures. La journée de labeur était alors terminée. 11 descendait au salon, et causait de littérature avec les personnes étrangères venues pour le visiter. On faisait aussi la lecture de ses pages les plus récentes, et Buflbn prenait note des observations qu'on lui adressait. Il les provoquait même, dans le cas où l'on hésitait à les lui présenter. On le priait quelquefois de réciter des morceaux de son Histoire naturelle, et jamais sa mémoire lie lui faisait défaut, preuve qu’il avait longuement médité avant d’écrire.
On se livrait aussi aux petits jeux de société connus sous le nom de jeux innocents. C’est dans une circonstance semblable qu’il composa les quatre seuls vers français qu’il ait produits de sa vie. Il avait été convenu que chacun des assistants adresserait un compliment en vers à telle femme qu’il choisirait parmi celles réunies au salon. Buffon dut s’exécuter comme les autres. Son tour venu, il s’approcha d'une femme jeune et jolie, se pencha
(1) Mémoires de M. tiumlerl-Bazite , secrétaire de'JBuflon, publiés par)!, Nadault de Buffon. Paris, iu-8, 18G3.
sur ses genoux, et écrivit un quatrain fort galant, ma foi, pour un naturaliste :
Sur vos genoux, ô ma belle Eugénie,
A des couplets je songerais en vain;
Le sentiment étoulle le génie Et le pupitre égare l’écrivain I
Quelquefois Bullon soupait à neuf heures, mais fort légèrement. Il se couchait à onze heures.
Telle fut la règle de sa vie pendant quarante ans, et c’est ainsi qu’il parvint à mener jusqu'au bout son œuvre immortelle. A quelqu’un qui lui demandait comment il avait conquis la gloire qui entourait son nom : « En passant quarante anuées de ma vie à mon bureau, » répondit-il.
Il disait dans sa vieillesse :
< Depuis trente ans, j’ai mis un si grand ordre dans l'emploi de ma fortune et dans celui do mon temps, que j’ai toujours de l’argent en réserve et du temps à donner à mes amis. >
Il a dit aussi :
• Je passais douze heures, quatorze heures à l’étude : c’était tout mon plaisir. En vérité je m’y livrais bien plus que je ne m’occupais de la gloire; la gloire vient après, si elle pout, et elle vient presque toujours (1). «
Buffon n'était point modeste. Le trait suivant suffirait à le prouver. Ou lui demandait un jour combien il comptait de grands hommes, il répondit: « Cinq: Newton, Bacon, Leibniz, Montesquieu et moi (2). »
Il applaudissait volontiers à la lecture de beaux passages de ses ouvrages.
Il était très-sensible aux louanges, surtout de la part des femmes. Lorsqu’on négligeait de lui faire ce plaisir, il se louait lui-même, de la façon la plus naïve du monde.
Nous trouvons son excuse dans sa franchise et sa parfaite bonhomie. Buffon savait ce qu’il valait, et il le disait sans fard. Il
(1) Hérault de Séchelles, Voyage ù Montbard , p. i'J .
(2) Flourens, Travaux et idées de Buffon , p. 294.
BUFFON
n’avait point cette humilité hypocrite, qui est à la vraie modestie ce que l’ombre est à la lumière. Il n’appartenait point, non plus, à cette race de vaniteux qui médisent de tout le monde, excepté d’eux-mémes. Il savait apprécier le mérite de chacun, et ne dédaignait la conversation de personne, croyant avoir toujours quelque chose à apprendre avec les plus humbles. Il recherchait la critique, mais seulement pour le style de ses écrits, non pour les pensées. Il taisait lire ses ouvrages par des gens peu lettx-és, et si telle phrase leur paraissait obscure ou confuse, il la changeait. Quant à ses pensées, il y tenait davantage, et soutirait même difficilement qu’on lui fit des objections : « Je ne puis me ré- » soudre, disait-il, à continuer de converser avec un homme qui » se croit permis, en pensant à une chose pour la première fois, » de contredire quelqu’un qui s’en est occupé toute sa vie. »
Buffon fut généreux et bienfaisant. Il sut comprendre que la richesse impose des devoirs envers les déshérités du sort. Nouseulement il vint en aide à un grand nombre d’infortunes privées, mais il attacha son nom à des œuvres d’utilité générale, telles que fondation de lits à l’hôpital de Monthard, percements de rnes, constructions decoles, etc. « Il n’y a presque pas une fa- » mille hounète de Moutbard à laquelle il n’ait rendu quelque » important service, » a dit un de ses familière.
Ce qu’il ne faut pas manquer d’ajouter, parce que cela se voit rarement, c’est que Buffon possédait l’art de donner sans blesser. Il était charitable avec délicatesse, il avait la politesse du cœur. 11 créait dans ses domaines des travaux factices, pour avoir l'occasion d’obliger des malheureux, tout en ménageant leur dignité. « Mes jardins ne sont qu’un prétexte pour faire l’aumône ,» disaitil à Benjamin Nadault, son beau-frère, qui s’était chargé de surveiller la besogne, lors de la restauration de Monthard. Aussi voulait-il que le travail fût modéré. Comme la terre végétale était apportée à dos d’homme, il recommandait que les hottes fussent petites. Il prétendait n'être jamais plus heureux que lorsqu’on lui fournissait l’occasion de faire du bien, et il témoignait sa reconnaissance, dans les termes les plus nobles, aux personnes qui avaient bien voulu accepter quelque chose de sa main. Il connaissait deux pauvres honteux dont la misère se cachait par fierté. A la naissance de son fils, il alla les trouver, et les pria d'être parrain et marraine, ce qui lui permit de leur porter secours à l’ave-
BUFFON
C’est-à-dire :
« A la haute tour l’humble colonne.
A son père le fils de Buffon. »
A celte vue, l'illustre vieillard fondit eu larmes, et pressant son fils sur son cœur, il s’écria : « Mon fils, cela vous fera honneur 1 »
En 1 775, Buffon prononçait à l’académie française l'éloge de M. de Chateaubriand, mort au même âge que son père, quelques mois auparavant. Ce rapprochement raviva sa douleur, ot les sanglots l'empêchèrent de continuer.
Disons enfin que la musique l’impressionnait très-fortement ; il était rare qu’une belle mélodie ne fit pas couler ses larmes.
Buffon avait-il autant de vanité qu’on s'est plu à le dire? On a vu ce qu’il faut penser de la bonne opinion qu’il avait de luimême : c’était une sorte de bonhomie naïve, qu’il serait fâcheux de lui reprocher. Quant à ses privilèges de naissance il ne parait pas s’en être beaucoup soucié. Sa terre avait été érigée en comté, eu 1772, et le titre de comte lui donnait ses petites entrées à la cour de Versailles. 11 n'alla pourtant que trois ibis à Versailles, dont deux comme académicien. 11 refusa une charge de surintendant des forêts de la couronne, que voulait créer pour lui Louis XV, avec une rémunération très-considérable; et il dit à ce propos, qu’il ne voulait point grever le trésor d’une dépense inutile.
Ce qui a pu donner lieu au reproche de vanité, que l'on a trop légèrement adressé à notre immortel naturaliste, c’est son goût pour la parure : les manchettes de M. de Buffon sont proverbiales. Mais il faut bien se garder de voir là autre chose qu’un côté particulier de son esprit, qui était passionné pour ce qui était grand, pompeux, magnifique. Tout en lui respirait la force et l’éclat : sa ligure, son attitude, son costume, son style, ses pensées. 11 disait « qu’il ne pouvait travailler que lorsqu'il se sentait bien propre et bien arrangé (1).» M. Humbert-Bazile, son secrétaire, décrit ainsi son vêtement :
(1) Hérault do Séchclles, Voyage à tdoutbard, p. 43.
« Un habit de velours ronge, nnc veste de soie mordorée, une bourse fort courte qui recevait les cheveux, et do laquelle partaient deux larges rubans moirés, qui, retombant sur ses épaules, venaient se perdre dans les dentelles do son jabot (1). •
La majesté de son visage répondait parfaitement à la magnilicence de son costume.
« Il était d'une haute stature, — cinq pieds et demi. — avait un front large, une petite bouche, des sourcils noirs fort épais, beauté traditionnelle dans sa famille, la taille bien prise (3). »
Condorcet a parlé « de sa taille avantageuse, de son air noble, do sa figure imposante, de sa physionomie à la fois douce et majestueuse (3). »
Ajoutons à ce témoignage, celui d'un écrivain étranger.
« Lorsque je vis M. do Buffon pour la première fois, dit l'historien anglais Hume, je trouvai que, par le port et la démarche, il ressemblait à un maréchal de France, et qu'il ne répondait point à l’idée commune qu'on se fait d'un homme de lettres. >
Buffon était myope, et cette infirmité donnait à son regard quelque chose d’indécis. 11 ne fixait point son interlocuteur, mais regardait constamment à droite ou à gauche, sans arrêter nulle part son attention. Son œil gauche étant meilleur que l’œil droit, c’est de ce côté qu’il plaçait son papier pour écrire. Il en résultait une position incommode, qui finit par provoquer la formation de calculs dans le rein gauche. Il compromit sa vue par des travaux excessifs, spécialement par ses observations microscopiques sur la génération ; aussi se plaint-il souvent de ses yeux, dans sa correspondance.
A partir de 1771, — date de sa première maladie sérieuse, — Bulfon ressentit des malaises fréquents. Il était naturellement prédisposé aux rhumes, et il en eut qui lui durèrent jusqu’à un mois. Toutefois, jusqu’en 1783, sa santé n’avait reçu aucun échec grave; mais, le 2 juin de cette année, une chute de voiture, faite
(1) Ouvrage cité, p. 12.
(2) Ibid., p. 13.
(3) Eloge de lluffon.
BUFFON
dans les rues de Paris, détermina une maladie dont il ne se releva pas.
C’est à ce moment qu’il commença à souffrir de la pierre. Il rendit quelques graviers, et eut une rétention d'urine, accompagnée de lièvre et de vomissements. Après quelques mois de tranquillité relative, il ressentit de nouveau, en mai 178-1, les atteintes du mal. 11 lui était presque impossible de voyager; le roulement de la voiture sur le pavé, lui causait des douleurs aiguës. Cependant Il continuait à aller de Paris à Montbard et de Montbard à Paris.
Buffon suit alors un régime, et sa santé s’améliore jusqu'au mois de juin 178G, où se produit un nouvel accès.
Le 3 octobre, il écrit :
« Enfin, après dix— sept jours d'insomnie et de douleurs cruelles qui ne m'ont pas permis de jouir d’un instant do repos ni de sommeil, j'ai rendu tout à la fois six graviers, dont deux sont plus gros que des baffes de pistolet; et ce n’est que cette nuit, le surlendemain de ma délivrance, que j’ai commencé i jouir d’un peu de sommeil. >
Au milieu de ses souffrances , il conservait une grande sérénité d’âme. Il avait foi dans la vigueur de sa constitution, et attendait plus, pour sa guérison, de la nature que des médecins. Dès qu’il se voyait un peu mieux, il se sentait complètement rassuré, et éloignait de son esprit toute idée de mort ; il pensait qu’il atteindrait la lin du siècle.
Cependant le mal empirait de plus en plus; les crises devenaient plus douloureuses et plus fréquentes. Vers la lin de 1 787, il voulut se rendre, comme de coutume, à Paris. Ce voyage lui fu1 fatal. Les souffrances redoublèrent, et des symptômes très-graves apparurent. Le 25 mars 1788, le bulletin suivant était rédigé par un témoin : « A la suite de douleurs aiguës, la fièvre a reparu depuis trois jours avec un grand redoublement. Les urines ne coulent qu’avec d'affreux tourments ; le pauvre malade n’a pas dormi depuis seize jours. »
L’opération de la taille présentait de graves dangers à l'âge de Buffon, d’autant plus que les praticiens habiles à tailler les calculeux manquaient alors. Le vieillard en parla aux chirurgiens Portai et Petit, et leur demanda s’ils répondaient de le sauver. Et comme ils hésitaient : « Dans ce cas, dit-il, j’ai quatre-vingtun ans, mieux vaut me laisser mourir. »
Sa dernière sortie fut pour aller voir un amphithéâtre tout nouvellement construit au Jardin du roi. C'était une après-midi d'avril : l’air était tiède et le soleil déjà chaud. Enveloppé dans des fourrures, appuyé sur deux laquais, Buffon se promena dans ce jardin, qui était son œuvre , et lui adressa un suprême adieu.
La mort d’un sage est un spectacle grandiose et touchant. Il en ressort toujours quelque enseignement qui fortifie l’ême et nous fait prendre en pitié les misères de la vie. Quand ce sage est un homme illustre, un savant arrivé à l'apogée de la gloire, l’effet est plus considérable encore, parce qu’il part de plus haut.
Dès les premiers jours d'avril 1 788 , tout espoir de sauver le malade s’évanouit. Le 1 1 au soir, le P. Ignace, directeur etaini de Buffon, arriva en poste, de Montbard. Celui-ci le reconnut tout de suite, et lui témoigna le plaisir qu’il avait de le voir. Le lendemain, il se confessa. Le 13, il fit écrire par son fils, à Mm* Necker, de venir le voir ; et il dicta lui-même la lettre, avec une grande présence d’esprit. 11 conserva, d'ailleurs, jusqu a la dernière heure toute la plénitude de son intelligence.
Le mardi 15, à sept heures du soir, il fut pris de nausées et d’envies de vomir, accompagnées de grandes douleurs daus la vessie. 11 tremblait et suait eu même temps, de telle façon qu’il mouilla trois chemises en nioius d’une heure et demie. Il criait : « J'étouffe ! » et demandait sans cesse à boire. Il portait fréquemment la main vers le siège du mal , et on l’entendit prononcer ces paroles : « Sors donc, vilaine pierre, sors donc ! » Le P. Ignace lui proposa alors de l’administrer, et sur son adhésion, alla quérir en toute hâte, à Saint-Médard, le saint viatique et l'extrême-ouction.
Buffon communia et reçut les sacrements, en présence de nombreux assistants, et fit publiquement une profession de foi orthodoxe. 11 pria son fils d’approcher, et lui dit : « Ne quittez » jamais, mon fils, le chemin de la vertu et de l'honneur, c’est » le seul moyen d’être vraiment heureux. » 11 adressa quelques mots d’adieu à ses amis et à ses serviteurs éplorés, et rendit le dernier soupir daus la nuit du 15 au IG avril.
A l'autopsie, on trouva dans la vessie cinquante-six calculs, les uns de la grosseur d’un pois, les autres comme une petite fève, pesant ensemble deux onces et demi. La vessie avait un volume
BUFFON
trois à quatre fois plus grand qu’à l’état ordinaire, et contenait une grande quantité de matière purulente qui s’était épanchée de là dans le bas-ventre. Les parois en étaient dures et d’une épaisseur exceptionnelle. Le rein gauche et l’urèthre du môme côté renfermaient aussi quelques calculs, et les deux reins avaient un développement double de celui qu'ils possèdent normalement.
Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer ici combien il en coûte souvent aux écrivains pour arriver à la gloire. A eux les hommages des grands, les murmures admiratifs de la foule, les ovations et les triomphes ! Mais à eux aussi les maladies des hommes de cabinet, à eux les affections qui accompagnent presque toujours les travaux sédentaires excessifs ! Cette gloire qu’on leur envie, ils la paient de leur santé et de leur vie. Tel fut le cas de BufTon : la maladie qui l'emporta était le résultat du travail énorme qu’il s’était imposé chaque jour pour élever l’édifice de sa gloire.
Dans la journée qui suivit sa mort, le corps fut embaumé avec beaucoup de soin ; puis on le laissa exposé au Jardin du roi, jusqu’au 18, jour des funérailles.
La cérémonie eut lieu avec une grande pompe ; les curieux affluaient dans les rues et aux fenêtres. A la sortie de l'église, le corps fut dirigé sur Montbard, où BufTon avait voulu reposer entre son père, sa femme et sa fille. Dans toutes les localités que traversait le cortège, on sonnait les cloches, et les habitants accouraient en foule, le clergé à leur tête. Le 21, le corps fut inhumé dans le caveau de la chapelle seigneuriale, que BufTon avait fait préparer peu de temps auparavant, en disant aux ouvriers : « Faites-le solide, j’y serai pour longtemps. »
Il devait y être troublé plus tôt qu'il ne pensait. Eu 1793 la commune de Montbard fit ouvrir le cercueil de BufTon, pour en extraire le revêtement en plomb, qui fut transformé en balles de fusil.
Les restes de l'illustre défunt furent, d’ailleurs, scrupuleusement respectés. Pour prévenir des bruits malveillants, et manifester sa vénération pour cette grande mémoire, la Convention nationale décréta, à ce propos , qu'une pierre serait solennellement placée, en son nom, sur la tombe de BufTon.
En 1852, la bru du naturaliste mourut, et à cette occasion, l’on ouvrit le cercueil qui reposait à Montbard depuis soixante-
quatre ans. Ou trouva le corps de Buffon très-bien conservé. La peau était seulement desséchée et noircie, le ventre déprimé, et la tâte détachée du tronc ; quelques cheveux y adhéraient encore.
A l’époque de l’inhumation, le cerveau et le cœur avaient été embaumés à part et placés dans deux urnes de cristal. Selon le vœu de BulTon lui-même, son cœur devait être remis à son ami Faujas de Saint-Fond; mais son fils, désireux de le garder, avait offert, en échange, le cerveau, qui fut accepté.
La famille de Faujas possède encore aujourd’hui le cerveau de Buffon, dont la capacité a été reconnue un peu plus grande que celle des cerveaux ordinaires. Quant au cœur que le fils do Bufi'on avait voulu conserver, il disparut, à la suite d’un bien douloureux événement qu’il nous reste à raconter.
Le fils de Buffon, qui avait révélé les plus précieuses qualités de l’esprit et de l’âme, périt sur l’échafaud révolutionnaire, et cela trois jours avant le 9 thermidor, qui mit fin aux excès de la terreur ! Il était colonel de cavalerie, il avait trente ans. Au moment de placer sa tête sous le couteau fatal, il se tourna vers le peuple, et dit simplement: < Citoyens, je me nomme Buffon! » Puis il se livra au bourreau 1
Hommes ! que vous êtes quelquefois aveugles et cruels !
Le nom de Buffon se serait éteint en 1852, à la mort de la veuve de ce malheureux comte de Buffon, si M. Henri Nadault, arrière-petit-neveu du grand homme, n'avait sollicité et obtenu, de nos jours, l’autorisation de le perpétuer en l’associant au sien.
M. Nadault de Buffon a rendu, d’ailleurs, à l’illustre naturaliste qui compte si glorieasemcnt parmi ses ascendants maternels, le plus utile hommage. L’ouvrage que l'on doit à M. Nadault de Buffon, intitulé Buffon, sa famille et ses amis, renferme les Mémoires sur Buffon de M. Humbert-Basile, son secrétaire, et il est complété par un grand nombre de renseignements concernant la famille et les alliés de ce grand homme. Ou doit à M. Nadault de Buffon la Correspondance complète de ce naturaliste. Enfin, dans un opuscule postérieur, l'Homme physique chez Buffon, M. Nadaultde Buffon s’est attaché à peindre Buffon sous le rapport indiqué par le titre que nous venons de transcrire.
Il nous reste, pour terminer ce qui se rapporte à Buffon, à
BUFFON
SU
parler de l’hommage éclatant qui lui a été rendu de nos jours ; nous voulons parler de la statue de bronze qui lui a été élevée à Monthard.
Nous avons dit qu’une statue de marbre, représentant le grand naturaliste, fut placée, de sou vivant, à l’intérieur du Jardin des Plantes. C’est dans le parc du château de Monthard que l’on a dressé le nouveau monument dû à la reconnaissance et à l’admiration de la postérité.
Le 9 octobre 1865, la petite viile de Monthard, lieu de sa naissance et retraite privilégiée de Buffon, était en fêle. Nous avons dit que c’est Buffon qui fit bâtir le château, sur les ruines d’une ancienne demeure féodale, et qui fit exécuter les plantations du parc.
La statue de bronze que l’on allait inaugurer était due au ciseau de M. Dumont. Buffon est représenté en élégant costume de la cour de Louis XV. C’était bien celui qu’il fallait donner à l’image de Bull'on, si ami du faste et de l’étiquette, toujours aussi brillant dans sa toilette que dans son style.
Sur le piédestal, on lit eu lettres dorées:
Buffon , né à Monthard te 7 septembre 1707, mort le 16 avril 1788.
C’est d’après le vœu exprimé en mourant, par M“e de Buffon, que la statue a été placée à l’endroit où elle se trouve. Cette statue était depuis plusieurs années déjà, érigée sur la place de l’Église, eu haut de la colline, non loin de l'entrée du parc ; mais elle n’avait pas encore reçu de consécration solennelle et c’est à cette cérémonie que fut consacrée la journée du 9 octobre 1865, qui fut une fête de famille pour toute la contrée.
A dix heures du matin, après une messe solennelle, le clergé de Monthard descendait en procession des hauteurs de l’église. A midi, la société chorale de Dijon arrivait à Monthard, et faisait son entrée en ville, bannière au vent. A trois heures, un cortège composé des délégations des corps savants de Paris, des principales autorités du département, du corps municipal et desinvités, partait de l’hôtel de ville, pour se rendre au pied de la statue. Un soleilmagnifiquebrillaitlorsqu’onarrivasurl’esplnnade.
Des tentes avaient été dressées pour recevoir les invités ; mais
la foule les avait envahies ; elle voulait entendre de près leloge de Buffon.
La cérémonie était présidée par M. Chevreul, directeur du Muséum d'histoire naturelle, qui représentait le Ministre de l'instruction publique, absent. A sa droite, siégeait M. Rolle, député del’arrondissement; à sa gauche, lemairedeMoutbard. Au premier rang avaient égalementpris place MM. Decaisne, Milne-Edwards, Daubrée, Dumont, de l'Institut, ainsi que M. Duméril, délégué par la Société d’acclimatation , le général Guyot, membre de la commission de la statue, et M. Tremisot, trésorier général de la ville de Paris.
M. Chevreul, prenant le premier la parole, au nom du ministre de l’instruction publique, prononça un long discours sur Buffon. Dans ce discours. M. Chevreul commence par représenter BufTon comme administrateur du Jardin du Roi, de ce jardin qu’il a tellement agrandi qu’on pourrait presque dire qu’il l’a créé. Après avoir rappelé les faveurs dont l’illustre naturaliste fut comblé par les rois Louis XV et Louis XVI, l’orateur envisagea Bulfon comme savant et comme écrivain; il parla de son antagonisme avec Linné; il détruisit les attaques souvent dirigées contre le style de Buffon, qui, loin d'être trop prétentieux ainsi qu’on l’a quelquefois soutenu, convient admirablement à la diversité de ses sujets. M. Chevreul montra Buffon à la cour, puis dans sa retraite de Montbard , et il fit l’éloge de sa vie privée. La péroraison de ce discours fut consacrée à démontrer les progrès du présent sur le passé, les progrès effectués depuis la Révolution, notamment en ce qui concerne l’instruction publique.
Un discours de M. Viard, maire de Montbard, suivi d'une allocution de M. Duméril, qui rappella les rapports existant entre les travaux de Buffon et ceux de la société actuelle d’acclimatation, terminèrent la partie littéraire de la cérémonie.
Un hymne à Buffon, chanté par la société chorale de Dijon, compléta et clôtura la fête de l'inauguration de la statue.
Le soir un feu d’artifice était tiré sur la tour et sur le château, et les maisons de la ville étaient brillamment illuminées.
BUFFON
Nous venons de considérer Buffon indépendamment de ses œuvres. Après cette partie biographique, nous avons à étudier chez Buffon, l’écrivain et le savant.
Buffon sera toujours le plus goûté et le plus lu des naturalistes, à cause de la forme qu’il a su donner à ses pensées et à ses descriptions. Ce qui distingue son style, c’est l’ampleur et la majesté. Il abonde en périodes sonores, qui retentissent harmonieusement à l’oreille. Ce qui le distingue également, c'est la force et la justesse de l’expression. A chaque instant se rencontrent des mots heureux, qui rendent la pensée de la façon la plus saisissante. Lorsqu’il parle des oiseaux, il prend des inflexions d’une tendresse infinie. Du travail de nidification, il dit que c’est un travail chdri, et il nomme le nid lui-môme un domicile d’amour. Comme il peint bien les fauvettes « vives, agiles, légères, et sans cesse remuées. » Les rôdeurs de nuit appelés des hommes de proie, quoi de plus énergique et de plus vrai ! Et les passions sans frein, qui sont des abus de l'dmet
Buffon écrivain a été fort bien apprécié par Condorcet, qui ne voulut point se souvenir de l’opposition injuste que le grand naturaliste avait fait contre sa candidature de l’Académie française (1):
« M. (le Buffon, dit Condorcet, est poêle dans ses descriptions; mais comme les grands poêles, il sait rendre intéressante la peinture des objets physiques, en y mêlant avec art des idées morales qui intéressent l’âme, en même temps que l’imagination est amusée ou étonnée. Son style est harmonieux, non de cette harmonie qui appartient à tous les écrivains corrects, à qui le sens de l’oreille n’a pas été refusé, et qui consiste uniquement â éviter les sons durs ou pénibles,
(1) Buflon soutenait Bailly, son ami, contre Condorcet, qu'appuyait d'Alcmbort. Condorcet remporta. « Condorcet élu ! disait Buffon. Mais Condorcet n'a jamais fait que des veis dans les ruelles des femmes! Si Condorcet est nommé, disait-il quelques jours avant l’élection, je ne mettrai plus les pieds à l’académie, qui parait décidée a fermer ses portes au savoir et au talent laborieux, tandis qu’elle les ouvre à la frivolité ! n Et il le fit comme il l’avait dit (Mémoires sur Huffon, par M. Humbert- Basile, p. 59).
3'Ji
mais de cette harmonie qui est une partie du taleut, ajoute aux beautés par une sorte d’analogie entre les idées et les sons, et fait que la phrase est douce et sonore, majestueuse ou légère, suivant les objets qu’elle doit peindre et les sentiments qu’elle doit réveiller.
> Si M. de Buffon est plus abondant que précis, celte abondance est plutôt dans les choses que dans les mots : il ne s’arrête pas à une idée simple, il en multiplie les nuances; mais chacune d’elles est exprimée avec précision. Son style a de la majesté, de la pompe; mais c’est parce qu’il présente des idées vastes et de grandes images. La force et l’énergie lui paraissent naturelles. Il semble qu’il lui ait été impossible de parler ou plutôt de penser autrement. On a loué la variété de ses tons; on s’est plaint du sa monotonie: mais ce qui peut être fondé dans cette censure est encore un sujet d’eloge. Eu peignant la nature sublime ou terrible, douce ou rianto, en décrivant la fureur du tigre, la majesté du cheval, la llerté et la rapidité de l’aigle, les couleurs brillantes du colibri, la légèreté de l’oiseau-mouche, son style prend le caractère des objets; mais il conserve sa dignité imposante : c’est toujours la nature qu’il peint, et il sait que, même dans les petits objets, elle a manifesté toute sa puissance (1). >
On trouve indiqué ici le procédé habituel de Buffon, celui par lequel il touche et intéresse le lecteur, et qui consiste à prêter aux animaux les sentiments et les passions de l’homme. 11 leur attribue tour à tour la noblesse d’âme, la magnanimité, la cruauté, la perfidie, etc. Là fut la force de Buffon, mais, hâtons-nous de le dire, là fut aussi sou écueil ; car il en vint ainsi à présenter la nature animée sous un jour absolument faux. Oti ne croit plus aujourd’hui à la générosité , ni à la sensibilité du lion ; le lion n’est inaguanimeque lorsqu’il est repu, et la sensibilité n’est pas dans sa nature. La cruauté du tigre ne peut plus être considérée que comme uue ligure de rhétorique ; car il n’y a pas plus de cruauté à se nourrir de chair vivante, lorsque la nature l’a voulu, qu’il n’y en a à tondre de l’herbe dans un pré, ou à manger des fruits sur un arbre, quand l’organisation y condamne. Le tigre a été créé carnassier, il faut donc qu’il dévore des proies vivantes ; et s’il est altéré de sang, c’est que le sang est nécessaire à sou existence. Il subit la loi de sou estomac, et il est ridicule de le taxer de cruauté, parce qu’il veut vivre. Dira-t-on que l’homme est cruel parce qu’il ne se nourrit pas exclusivement de substances végétales? La viande étant indispensable à l’entretien de nos forces, nous sommes forcés de tuer certains animaux. Le tigre ne fait pas autre chose ; comme