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8, RUE GARANCIERE 6e
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DEMI-SOLDE
DEMI-SOLD
Exilés n L'intérieur, intern< condamnés à l'hébétude, excités aux sursauts furieux des grands fauves en cage, les demisolde de la Restauration subissent l'épreuve où se décèle le caractère : le désœuvrement forcé. Ce sont les dessous du cirque olympique, où l'on voit de quelles déformations procèdent les géants et tout ce qu'il entre de misère humaine dans l'àme des héros.
Les grands parvenus ne nous révèlent rien sur le fond d'eux-mêmes : ce que les circonstances ont fait d'eux, ce qu'ils seraient devenus sans les circonstances, ils n'aiment point à y réfléchir. Ils sont arrivés, et cette destinée leur suffit. S'ils possédaient un secret, le secret de
parvenir, ils Font noyé clans la mare de sang de la fusillade, comme Ney et Murât; ils l'ont tu, par révérence royale, comme Bernadotte; ils l'ont oublié dans l'assoupissement de la Chambre des pairs, comme les survivants de la République et de l'Empire de la première fournée, celle de 1814, ou de la seconde, celle de JS.'H), celle des récalcitrants ou des négligés qui attendaient le coup de grâce de Juillet.
C'est aux autres qu'il le faut demander, ce secret, aux interrompus, aux interceptés, à ceux que Tordre de cesser le combat a surpris en plein essor, en pleine charge, en furie glorieuse, les yeux hors de la tète, le sabre haut, et qui tombèrent, haletants, sur le pavé des rues. Leur secret, ils l'ont trahi dans la rancœur de la disgrâce, dans l'effroyable ennui du café borgne, dans réchauffement du vin frelaté de la gargote, ressassant jusqu'à l'exaspération leur existence déçue, depuis la première étape, dans l'aurore, jusqu'à ce faux écart qui les a jetés à bas de Leur cheval, et d'un futur général, au moins
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baron de l'Empire, à majorats et à pensions, époux d'une ci-devant comtesse, a fait un pauvre diable, réduit aux parties du tripot pour tout jeu de fortune, et aux amours de l'office pour toute entreprise de conquête. Mais instructifs, mais significatifs, ainsi que tous les ratés, en art et en littérature, parce qu'ils accentuent et exagèrent toutes les déviations d'un type et toutes les aberrations d'un caractère.
Cette extraordinaire génération revient, en réalité, à ses origines. Pour comprendre ce qu'ils sont devenus, déracinés, après 1815, il faut se rappeler ce qu'ils étaient, déclassés, avant 1789. Dans l'intervalle, les événements, les occasions les ont élevés au-dessus d'euxmêmes, promus dans la vie; ils ont fait éclore en eux l'énergie, le génie guerrier qui y sommeillaient. Les événements finis, les occasions perdues, ils sont retombés sur eux-mêmes, ne M reconnaissant plus, étrangers en leur siècle, dépaysés en leur patrie, proscrits dans leur propre existence. Tel un navire qui a tenu sous
la tempête, agile, fier, obéissant au gouvernail, s'arrête en panne, pire que désemparé, radeau inerte sur l'eau stagnante, et pourtant le même dans sa coupe, dans ses voiles, dans ses œuvres vives.
Le demi-solde de 1815, c'est l'officier ou le sous-officier en réforme de 1789 qui n'a trouvé dans la guerre ni la mort ni la fortune; c'est le volontaire de 1791 emportant dans sa giberne, au lieu du bâton de maréchal de Victor, d'Oudinot, de Soult, de Lannes, de Gouvion, la feuille de route pour son cul-de-sac de province. Ils sont arrivés la distribution finie et les grandes enchères de la vaillance closes : plus de mosaïque de duchés à morceler en Italie, plus d'Allemagne à dépecer, grasse d'abbayes, florissante de principautés. Pour toute colonie, des souspréfectures stériles et desséchées, comme des vieilles filles sans dot.
Entre le majorât et La demi-solde, durant leur vie, entre la relique et la défroque, après leur mort, un abîme : toute leur destinée. La relique
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repose, pieusement conservée sous la vitre de cristal, dans l'hôtel de famille, au fronton chargé des symboles lourds et naïfs du blason impérial; le grand uniforme s'étale sans plis, correct, épousseté, chamarré de broderies,, émaillé de croix; parmi les écharpes soyeuses, le sabre d'honneur décerné par la République, l'épée à diamants, don de l'Empereur, et, brochant sur le tout, l'immense chapeau qui se portait en bataille et provoquait les balles ennemies. Chaque pièce possède son histoire, ses titres, ses preuves, ses parchemins et souvent sa légende, qui se raconte aux petits-enfants du héros. Les habits ont leur chapelle des Invalides, et l'enveloppe du guerrier glorieux et prospère participe aux honneurs de son apothéose.
Cependant, à la porte d'à côté, devant la boutique écrasée, le long de la barrière qui ferme le couloir d'un hôtel garni, pendent, é vidés, flasques, fripés, désastreux, plus semblables à des trophées de chasse oubliés chez l'empail-
leur qu'aux vêtements dépouillés par des êtres Immains, les habits râpés, aux boutons rongés par la rouille, aux galons décolorés, effilochés, où l'on ne sait si les reprises et les pièces bouchent la déchirure des balles, la coupure du sabre ou seulement l'usure de l'eau à détacher et de la brosse de chiendent. Derrière les vitres poussiéreuses sétagent les casques cabossés, pelés de leur crinière, les shakos énormes, défoncés, dépanachés, les sabres ébréchés, sans fourreau, les fourreaux craquelés et veufs de leur épée, les éperons dépareillés, les épaulettes égrenées, les bottes éculées, épaves du naufrage, résidu de la vente sur la table du crieur public, devant la maison du demi-solde endetté ; harnais d'un homme qui n'a pas plus laissé de nom que le cheval dont les harnachements se mêlent aux uniformes et aux armes, dans la même friperie.
Pauvres débris, voués au dépeçage du chiffonnier, comme les chevaux à celui de léquarrisseur, si, par fortune, quelque Meissonicr,
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quelque Gérôme, quelque Détaille, quelque Leloir ne les achète, ne les emporte à son atelier et ne les rend à l'honneur de revêtir la vie ! Parfois Facteur en quête de couleur locale les décroche, séduit par leur détresse même; il en habillera Chabert; plus souvent le costumier les ramasse quand son théâtre monte une pièce militaire, et, pour une soirée, ils reviennent à la gloire, costumant les maréchaux muets, que l'Empereur fait princes d'Eckmiihl ou de la Moskowa, sur les planches, à la fin du drame.
Reliques ou défroques, les corps qui les habitaient, qui en faisaient des formes humaines, étaient pétris de la même chair, nourris du même sang, construits sur la même armature d'os mobiles et résistants, munis des mêmes muscles élastiques; le chimiste qui en analyse la poussière en extrait les mêmes éléments, combinés selon les mêmes formules; l'historien qui scrute les âmes les trouve agitées des mêmes passions, traduites par les mêmes phrases, et leurs pensées sont cousues des
mêmes sensations, comme l'étaient leurs «Irapeaux des mêmes soies tricolores.
« Est-ce un homme de talent? » demandait, en 1802, Bonaparte à Reubell, ancien membre <!u Comité de Salut public, ancien Directeur de l'an IV. Il s'agissait d'un général célèbre de la République, tombé dans les complots — et I ructidorisé en l'an V. — « Je ne le crois pas absolument sans mérite, répondit Reubell; mais il cachait peut-être beaucoup de nullité sous un air taciturne. C'est, d'ailleurs, un vilain crapuleux... Je crois que sa réputation est bien audessus de son mérite réel, et peut-être ne la doit-il qu'au parti qu'il a pris de s'enrôler dans l'année royale. S'il était resté général républicain, il ne serait peut-être plus question de lui. »
C'est l'ex-souffteur militaire de Saint-Just, le zélateur de Robespierre, le conquérant de la Hollande, l'affilié à Condé en 1796, le politicien et président des Cinq-Cents en 1797, le complice équivoque de Georges, le suicidé troublant de
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1804. Mais pour un peu, pour très peu de chose, ne serait-ce pas aussi bien ce « grand cadavre » de Philippe Bridau, l'immortel demisolde de Balzac, dompteur de mégères, « pour qui l'univers commençait à sa tête et finissait à ses pieds », qui se vantait « d'avoir mis dedans la Chambre des pairs, la justice, le gouvernement et toute la s... boutique ». Plus près encore, s'il esl possible, de son rival que de sa victime, le capitaine Maxence Gilet, dont Napoléon aurait pu faire un duc de Cattaro ou un prince de Janina, s'il lui avait pris fantaisie de déplacer le fameux Ali et « d'affranchir » l'Albanie.
Il n'y a point de proportions pour ces êtres disproportionnés. Ils crèvent le plafond de papier de leur mansarde avec leurs coups de poing à défoncer le ciel. D'ailleurs agités, jusqu'à la fin du rêve de leur passé. M. Emile Fabre, l'écrivain qui s'est montré dans sa Vie publique un si vigoureux remueur de politiciens, a fait représenter, avec la Rabouilleuse, le drame
trouble, mouvementé, poignant de ces destinées. M. d'Esparbès, dans un roman haut en couleur, les a dépeints en leur utopie politique, conspirant le retour de Vautre, « tassant » à coups de lame les ci-devant qu'ils soupçonnent « d'embêter le roi de Rome ». On se les représente, frémissant au roulement lointain des chariots, croyant y reconnaître le bruit du tambour qui battra un beau matin, annoncera l'Empereur et la reprise de la guerre, de la grande, de la vraie, de la seule, — car si bas qu'ils soient déchus en leurs divertissements cyniques, en leurs oisivetés atroces, ils en restent tous épris, comme de leur première maîtresse, à Milan ou h Naples : la splendide aventure, verser la lumière sur le monde, reconquérir les limites du Rhin, « délivrer » les Allemands, les Italiens, les Espagnols, les Polonais, les Grecs, tout le monde, n'importe qui, n'importe où, dans cet hémisphère ou dans l'autre, et à défaut de Napoléon, pour les conduire. Mina, Dombrowski, Canaris, Bolivar, M éh émet-Ali.
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Ils pleurent en lisant les discours de Manuel et du général Foy. Ils se lèvent de table, tout Mêmes, se serrant les mains, les yeux pleins de larmes, en chantant Béranger :
Les nations, reines par nos conquêtes, Ceignaient de fleurs le front de nos soldats... Heureux celui qui mourut dans ces fêtes! ..
Avant tout, la déroute des aristocrates, du « parti prêtre », des « ventrus ». et la glorification de l'épaulette. C'est ce qu'ils appellent aimer la liberté, et c'a été pour eux toute la Révolution. Tel ce baron Gouraud, dont parle Balzac, gros homme court, avec des boucles énormes à ses oreilles poilues, des favoris en nageoires, qui régentait sous la Restauration le parti libéral de Provins et, après 1830, rentré en activité, passa pair de France, avec le grand cordon, pour sa vigueur dans l'affaire du cloître de Saint-Merri, « heureux de taper sur ces pékins qui les avaient vexés pendant quinze ans... ».
Donc de « mauvais garçons », au vieux sens
du mot, mais des gaillards à poigne et des gens de ressource, encombrants, incommodes, le désespoir des maris, la terreur des honnêtes femmes qu'ils obsèdent, la coqueluche des autres qu'ils exploitent; toujours le sang à la peau, congestionnés, des complexions qui expliquent la médecine de Broussais, auxquelles il faut la saignée de la guerre, au moins celle du duel, sinon vouées à l'humiliante intervention de l'apothicaire, la « large phlébotomie » dans l'arrière-boutique de M. Homais.
Mais une qualité supérieure qui rachète bien des défauts insupportables : ils n'écrivent pas. S'ils enragent de n'être devenus ni Soult, ni Masséna, la réputation de M. de Chateaubriand, de M. de Jouy ou de M. de Marchangy ne les importune point. Le demi-solde, voltairien dans les moelles, reste inaccessible au romantisme. Antony, s'il le rencontre, sur le tard, en tournée de province, lui paraît le dernier des bourgeois et des « avocats », un bourgeois énergumène, un avocat sans causej « Elle me résistait, je l'ai
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assassinée! » Voilà le seul crime dont Philippe Bridau ne se vantera jamais, n'ayant jamais eu l'occasion de le commettre.
« Un grand politique dans une haute sphère et un misérable dans la vie privée, — selon les circonstances », — voilà toute la morale que l'on rapporte de cet enfer des forces perdues, le Ménage de garçon. Balzac y oppose, dans son admirable Médecin de campagne, l'idéal des vertus militaires; il déroule le type en ses variétés, contrastes et transformations, et les unes expliquent les autres.
L'émigé découvre le fond de l'homme de cour, l'infirmité de l'ancien régime; les prisons et les échafauds de la Terreur révèlent ce qui subsistait de vertus cachées dans ce monde étourdi de sa propre frivolité. Il faut connaître les terribles déclassés des guerres de l'Ouest, les chouans sans chouannerie de Barbey d'Aurevilly, pour comprendre les conspirateurs de la trempe de Georges. Il faut suivre les régicides dans leur exil pour mesurer ce qu'il y eut
à la fois do colossal dans les événements et de mesquin dans les hommes de la Convention.
De même, pour discerner, à travers la fumée des grandes guerres, l'homme éternel, l'ondoyant et le divers, le monstre de génie et de hrutiilitc, au-dessus de l'homme par le mépris de sa propre vie, au-dessous par le mépris de celle d autrui, stoïque devant la mort, dépravé dans la vie, il faut passer la revue des déclassés, écouter leurs confessions, recueillir leurs doléances; il faut connaître le suhlime de la guerre par ses deux extrémités, depuis le soldat le plus humhle, le pontonnier Gondrin qui sauva les débris de la Grande Armée, à la Bérésina, et vieillit indigent dans une vallée perdue de l'Isère, curant les mares, cassant les cailloux sur les routes, jusqu'au plus grand, le demi -solde gigantesque, Napoléon à Sainte-* Hélène.
Paris, 4903.
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BARON BIDARD
On raconte qu'après la bataille d'Eckmûhl, Napoléon passa en revue les régiments de cavalerie, dont le premier bulletin dit qu'ils donnèrent « un des plus beaux spectacles qu'ait offerts la guerre ». Il rassembla les officiers et les invita à désigner le plus brave d'entre eux : il le ferait baron avec trois mille francs de rente.
Il n'y eut qu'une voix : « C'est BidardI » Et Bidard, qui se trouvait aux derniers rangs, s'approcha. Une étrange figure de soudard, à la fois falote et redoutable. Un petit homme sur un petit cheval noir : l'homme tout en buste, ramassé, bombé, des jambes osseuses, serrant en étau; l'homme et la bête merveilleusement ner-
veux, souples, agiles et si bien soudés ensemble, qu'à les voir charger et foncer, l'homme hurlant, les yeux hors de la téte, l'animal écumant et secouant sa crinière, on ne savait pas si c'était l'homme qui emballait la bête ou la hôte qui emportait l'homme. La barbe à fleur de peau, la peau grattée par le rasoir, rugueuse, congestionnée et tannée, comme un cuir de < ordoue, collée à des maxillaires de fauve; de petites moustaches hérissées, poivre et sel; des cheveux en brosse; la nuque, rouge brique, en rouleau entre le casque et le col de crin, étranglant le cou; un nez proéminent; des dents en dominos; un profil de cheval, mais de cheval qui mord; des oreilles de faune, de petits yeux verdâtres, où la prunelle, dardante, fouilleuse, obstinée, se détachait sur la cornée sanguinolente : cet homme, qui devait être effroyable dans la colère, ne portait pas d'âge, trop « culotté » pour quarante ans, trop alerte pour cinquante.
L'Empereur, en l'apercevant, eut un mouve-
BARON BIDAHD
ment de déception. Il se rappela aussitôt avoir vu le cavalier maintes fois à l'épreuve en Italie, en Egypte, en Autriche; ce dragon en remontrait, en hardiesse et en exploits, aux mameluks, aux cosaques. Murât l avait porté plus d'une fois à l'ordre du jour.
« Je te connais, dit Napoléon ... Bidard, n'estce pas? »
Le cavalier rayonna.
« Bidard, Arsène-Amable , quarante-quatre ans, engagé en 9fi : la rue aux Prêtres, avec Custine; Mayence et la Vendée, avec Kléher; Lodi, les Pyramides, la Syrie, Marengo, Austerlitz, Iéna; homme à homme à Friedland avec io prince Ernest, fameux coup de pointe, enseigné par le citoyen Augereau... »
Il s'arrêta :
« Le maréchal duc de Castigiione, un coup célèbre dans toute l'armée; des blessures un peu partout; décoré de la main de l'Empereur. . . »
Napoléon l'interrompit : comment se faisait-
il qu'avec ses états de service il ne fût que capitaine... des fredaines, les femmes, la mauvaise tête?
« Excuse et respect, Sire. On n'est pas de hois; mais ni volé, ni joué, ni infractions à la consigne. Voilà! C'est rapport à mon instruction, c'est-à-dire à celle que feu mes père et mère, décédés avant F âge, ont négligé de me donner. Je signe mon nom, et pour lire, tout justement, les bulletins de l'Empereur et Roi. . . »
Sur un signe de l'Empereur, Bidard salua, fit reculer son cheval et reprit sa place, glorieux et provocant, tel un vieux coq crêté, qui se dresse sur ses ergots.
Personne n'eut envie de rii
Il acheva la campagne et fui envoyé au dépôt de remonte de son régiment Êvreux : sa connaissance du cheval et sa parfaite probité y seraient utiles.
En revenant, il séjourna à Linz et logea chez un conseiller de commission, qui répondait au nom de von Guldenheim. Ce conseiller, au nez en
BARON BIDARD
bec-de-cane, possédait trois filles, dont la vocation était de courir le monde et d'y accrocher leur nid. Bidard ne rappelait par aucune de ses allures le jeune époux du Hohelied « semblable à un chevreuil et à un faon de biche » ; mais les filles du conseiller de commission n'étaient point assez versées dans la langue française pour s'offusquer des bizarreries de son langage; elles distinguaient en lui les manières martiales qui rendaient à leurs yeux maint hobereau de Croatie, officier de pandours, un parti très enviable. Ajoutez le titre de baron et les trois mille livres de rente : « Cent cinquante napoléons d'or! » disait von Guldenheim, les lèvres humides de concupiscence ; et sur le Grand-Livre ! » Il prononçait ce nom comme un autre le Talmud.
Donc les trois vierges de Linz rivalisèrent d'ingénuité autour du vieux reître, qui ne s'était jamais vu à pareille fête, plus habitué à payer de prestige que de séduction. De tout leur manège, leur candeur l'enchanta particulièrement.
Il se décida pour la seconde, Mlle Ida, qui, des trois, lui parut la plus ingénue, avec ses cheveux noirs, soyeux et ondulés, ses yeux d'Orientale, doux comme le velours, ses regards en coulisse, brûlants comme un rayon de soleil levant, son teint de parterre en lleurs, le sang chaud de ses lèvres, les rondeurs de sa petite personne accorte, son air appétisant de friandise, surtout son espièglerie lascive de Viennoise. « Ein schelmisches Kind », répétaient tout émus M. le conseiller et Mme la conseillère de commission. Bidard en (il « Chelmiche », qui devint le petit nom de la baronne.
Ils s'installèrent à Évreux; elle, coquette comme le diable, coquine à l'avenant, disaient les mauvaises langues; mais elles ne le disaient que très bas, dans le tuyau des oreilles sûres, car la jalousie de Bidard s'étalait, terrifiante. 11 passait pour homme à souffleter le comte préfet de l'Eure et à provoquer un maréchal de l'Empire, s'ils avaient osé rôder autour de Chelmiche. En sa coquetterie de caille amoureuse,
elle mit à dépister le jaloux un art si naturel que Bidard ne surprit jamais son ingénuité en négligence, ni sa prudence en défaut. Elle passait à la fois pour irrésistible, quand elle voulait, et inaccessible, quand elle ne voulait point, n'obéissant qu'à son caprice et ne jetant son dévolu que sur les passants, parce que, s'ils sont indiscrets comme tous les hommes, au moins leurs indiscrétions se perdent dans le lointain. Ils vivaient obscurément, très à leur aise, mais Chelmiche épargnait sur la rente viagère, songeant au veuvage. Pour toute dépense, la table, les toilettes de madame, les chevaux du baron; deux domestiques, une Allemande, fine cuisinb re, qui ne savait pas un mot de français, et un vieux soldat, sourd comme un pieu et rébarbatif, à F envi de son maître.
Au printemps de 1813, l'ancien régiment de Bidard, revenant d'Espagne, fut envoyé à Évreux, afin de se remonter en hommes et en chevaux. 11 n'y devait séjourner que tout juste le temps d'accomplir cette opération, préparée
à l'avance. Bidard ne connaissait plus personne dans ce corps, sauf le colonel, qui, lui-même, connaissait à peine ses hommes. Il remplaçait un officier tué dans une embuscade, et il avait rejoint, en route, son régiment. C'était un vieux compagnon d'armes de Bidard, sous la République; il touchait à la retraite; neveu d'un curé frotté de lettres au petit séminaire, panacheur, sabreur, réquisition naire et rusé comme un homme qui avait mené la guerre des chouans. On le nommait Lestringalier. Bidard avait dû, d'assez mauvaise grâce, mettre une chambre à la disposition d'un camarade; mais, occupé à son service, il n'avait pas encore rencontré son hôte lorsque, sur les neuf heures du soir, il se rendit au punch que les officiers de la garnison d'Évreux offraient aux dragons dans les salons du Grand-Cerf. Les toasts portés, on alluma les pipes et l'on se mit aux cartes. Bidard n'en touchait jamais une; assis sur la banquette, à côte de Lestringalier, il suivait la partie sans s'y intéresser le moins du monde.
BARON BIDARD
Quelqu'un dit : « Où diable est Danesville? » On l'appela ; personne ne répondit.
« Il a filé à l'anglaise; c'est assez son habitude...
— D'autant plus qu'il part au petit jour; il a une permission pour aller voir sa femme ; il rejoindra à Mayence. . .
— En poste alors; il ne se refuse rien.
— Dites plutôt qu'on ne lui refuse rien.
— Où loge-t-il, par parenthèse?
— Vous l'appelez? demanda Bidart.
— Danesville. . .
— C'est chez moi.
— Peste, dit Lestringalier, tu te mets bien... Au surplus... un baron... il ne te fallait pas moins qu'un comte.
— Comte de quoi? demanda Bidard.
— De ci-devant, répondit le colonel. Vingtsix ans, chef d'escadron, la croix, tout le tremblement... »
Bidard haussa les épaules. Le colonel reprit : « Un favori de l'Empereur, qui le prendra
dans sa garde; colonel à la première affaire, général à la seconde, à moins que...
— Suffit! dit Bidard, il n'y a pas de favori qui tienne devant les balles...
— Ni devant les belles, fit observer un aidemajor, recruté, au passage, à Toulouse.
— Sur cet article-là, nisquette! dit un des officiers d'Espagne. La coqueluche des dames, les senoras n'avaient d'yeux que pour lui, mais elles perdaient leur temps. Beau comme Lasalle, modeste comme défunt Hippolyte...
— Quel Hippolyte? demanda Bidard. L'ancien coiffeur du régiment?...
— Mais non, répondit le major, que la tête rageuse du soudard amusait, le fils de Thésée, le fameux tueur de lions...
— Inconnu au corps! dit Bidard.
— Mais célèbre au théâtre. Et toute sa vertu ne l'a pas empêché d'être dévoré par un monstre jaloux et marin, une espèce de cachalot à cornes. ..
— Alors... quoi t Un freluquet, votre Dunes-
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i ville, reprit Bidard, dont on entendait les épe- I rons sonner sous la table.
— Qu'est-ce que ça peut te faire, lui dit Lesfc tringalier. As-tu peur qu'il ne séduise ta ser- I vante? Rassure-toi, Danesville est un raffiné,
qui n'a jamais, comme nous autres, vieux brisf eards. couru le torchon.
— S'agit pas de torchon ! dit Bidard qui devint I cramoisi.
— Il est marié, dit à l'oreille du colonel un p officier d'Évreux, et avec une petite Viennoise... I Bigre !.. »
Lestringalier détourna le propos. Les joueurs [ remirent le nez dans leurs cartes, puis on changea 5 de partenaires, et Bidard profita de l'occasion I pour s'esquiver.
« Tl a une tête à faire un mauvais coup, pensa I Lestringalier. Bah! Danesville est un sage; on I le dit fidèle à sa femme... Ce n'est pas une rai- I son... au contraire. Il n'est tel pour prendre le mors aux dents que la cavalerie de réserve... »
Sur ce propos philosophique, il revint au jeu.
Moins de trois quarts d'heure après, un planton le vint chercher pour une affaire urgente de service. Dans la rue, à la clarté qui sortait des vitres du café, il reconnut Bidard, sinistre et ahuri.
« J'ai à te causer. » Et, passant son hras sous celui du colonel, Bidard l'emmena sur la place. Quand ils furent au milieu, hien assurés qu'on ne les entendrait pas :
« Eh hien! dit Bidard. ça y est. Je l'ai descendu.
— Qui ça?
— Le freluquet, parbleu. Ton Danes ville.
— Comment, où, pourquoi?...
— Où? chez moi, dans ma remise, bon terrain, bien dressé... Comment? Au sabre, le coup du prince de Prusse, le coup de 1807, le coup d'Augereau; pas de sang, tout à l'intérieur; pas le temps de dire : ouf!
— Mais, enfin, pourquoi ?
— Ça ne se demande pas. Fameux, THippolyte de ton major!
BARON BIDARD
— Tu avais bu un coup de trop, tu as vu rouge.
— Non! je n'ai pas vu rouge. . . J'ai vu! Suffit. Je me méfiais, à vous entendre. L'oreille me démangeait. On ne m'attendait pas chez moi avant minuit, une heure... J'avais prévenu, on ne pense pas à tout. Je rentre en tapinois, et voilà... Il était en bras de chemise. Il voulut, remmancher son habit. « Inutile, que je lui dis, « on va s'expliquer, et tout de suite! » Il me répond : « A vos ordres! » Je lui dis : « Je « choisis le sabre, et pas de témoins, pas de « potin! » Là-dessus, il m'observe : « Je ne dé- « sire pas plus le scandale que vous. » Alors, je m'efface, pour qu'il sorte le premier : « Vous « êtes cbez moi! — A vos ordres ! » qu'il me répond encore. Il s'en allait, son habit sur le bras, emportant son sabre. Je me dis : « Je m'en « vais l'embrocher comme un poulet. » Mais non! magnifique sous les armes, de la tenue, de la salle; mais la main n'y était pas. Je me dis : « Toi, mon petit, tu penses à « autre chose » .
VIEUX IIAIHTS, VIËÛX GALONS
— Il pensait à sa femme, interrompit Lestringalier.
— Il y a un temps pour tout, reprit Bidard. Il aurait mieux fait d'y penser un peu plus tôt... Je l'ai rhabillé, je l'ai couché dans ma remise, convenablement, j'ai fermé la porte à clef... Et maintenant je te demande qu'est-ce que je dois faire de cet homme-là?...
— Tu t'es fourré dans un joli pétrin, s'écria Lestringalier, en juranl les cinq cents diables. Un officier d'avenir, un noble, l'Empereur ne plaisante pas sur ce chapitre-là. Et puis un cavalier fini et, des cavaliers, ça ne se trouve pas sous le ventre d'un cheval... Un duel sans témoins... Tu es capable de passer en conseil.
— Nom de nom! dit Bidard, on n'en aura donc jamais fini! Ce n'est pas du temps de Moreau qu'on aurait vu ça, chez les Spartiates du Rhin. Il ne les aimait pas, lui, ni les nobles, ni les avocats, ni Pitt, ni Cobourg, ni toute la boutique de ci-devant... »
Son indignation passée, il reprit :
« Ce n'est pas tout ça, mon vieux Lestringalier, il faut que tu me tires de là... Tu es un malin... Tu en aurais, dans le temps, remontré à Bernadotte lui-même... »
Lestringalier réfléchissait. Après un temps de silence :
« Le régiment se met en route dans trois jours. Danesville devait partir demain matin en permission... Personne ne s'étonnera de ne pas le voir... Il partira donc, comme si de rien n'était.
— Il partira, » répéta Bidard machinalement; puis, à la réflexion : « Puisque je te dis qu'il est mort.
— 11 n'est pas mort, reprit Lestringalier, du ton dn commandement. Ne m'interromps pas et tâche de comprendre. Il mourra en roule. <Tun accident, d'une blessure reçue à la guerre et qui se sera rouverte, de n'importe quoi, de ce que tu voudras... Il s'est trouvé malade chez toi, tu le mets dans ta voiture... Tu es sûr de ton domestique? » Bidard fit un signe d'assentiment.
« Vous partez au petit jour. Le soir, tu t'arrêtes dans un village, le plus bête que tu trouveras... Là se produit l'accident... Tu fais venir le maire... Service commandé! Il n'y verra que du feu, constatera le décès, dressera l'acte que tu mettras dans ton portefeuille... Tu feras faire un cercueil, tu réquisitionneras un voiturier... tu prendras à l'église un drap noir, convenable. . .
— Tu feras, tu réquisitionneras, dit Bidard. Pourquoi moi?
— Parce qu'accompagnant le blessé, rendant les honneurs au mort, ramenant le corps à la famille, personne ne te soupçonnera de l'accident.
— Mais si on me demande des raisons?
— Tu n'en donneras pas. D'ailleurs, qui estce qui demande des raisons parce qu'un officier est mort, en temps de guerre, d'une blessure ou des suites?... C'est tous les jours, et par centaines... Mais, diable 1 je n'y pensais pas, Danesville a une ordonnance?
BARON BIDARI)
— Pas chez moi : elle est avec ses chevaux, à la caserne.
— Alors tout va bien... L'ordonnance, parbleu î devait suivre le régiment. . . elle le suivra. . . J'en fais mon affaire...
— Mais là-bas, reprit Bidard, la famille...
— Tu diras que tu ne sais rien, que tu as été chargé d'accompagner le blessé parce que le régiment partait. Cela répond à tout. Si on veut des détails, on écrira. Les lettres nous rejoindront en Allemagne, et cours après... Ça passera dans le tas, car il y en aura, là-bas, des morts et des blessés... et tout le hourvari... Là-dessus, bonsoir. Évite la grand'route et bouche close, pour boire comme pour parler.
— Lesh ingalier, dit Bidard, mon vieux camarade, à la vie, à la mort, comme au vieux temps.
— La mort est plus près, maintenant, » répondit Lestringalier.
Bidard trouva la porte de sa chambre verrouillée. Il se rappela la consigne du colonel, se
tint coi et passa le reste de la nuit dans la salle à manger, méditant son itinéraire.
Les choses allèrent ainsi' que Lestringalier l'avait prévu. Le second jour, Bidard renvoya son cocher. Le troisième jour, il reprit sa route à cheval, escortant la voiture funèbre. Sa mine arrêta les questions sur les lèvres. Mais s'il évita les curiosités, il ne put échapper aux honneurs importuns. En toute paroisse où il passait, le sonneur, suivant les anciennes mœurs, courait au clocher, sonnait aux morts; le curé, en surplis et en étole, se précipitait sur le seuil de l'église, avec le bedeau, la croix et l'eau bénite. Bidard saluait les insignes et passait sans s'arrêter, se dérobant au De pro fondis, à la bénédiction, surtout à l'offrande. Service de l'Empereur et Roi! La mine déconfite de la « prètraille » le ragaillardissait.
Le cinquième jour, vers onze heures du matin, il déboucha sur un plateau, au-dessus d'une vallée, verte et profonde, qui s'ouvrait sur la mer. Le temps était frais, le ciel lumineux,
les vergers en fleurs; la verdure, tendre et souple; des champs de blé ondulaient sous la brise. Bidard n'éprouvait que la gène d'approcher et l'anxiété de l'arrivée.
« Voilà Danesville! » dit le voiturier. 11 montra, dans le fond de la vallée, à l'orée de la forêt qui descendait des collines, un château de pierre grise, flanqué de deux tourelles; devant, une large pelouse, un étang qui étincelait, en miroir, et, tout auprès, le clocher de l'église.
Ils descendirent la côte, très lentement, par un chemin pierreux et raide. Un paysan qui les aperçut dévala par un raccourci.
« Encore un qui va prévenir le damné sonneur î » se dit Bidard. Mais, cette fois, quand il entendit le glas, la cloche, au lieu de provoquer son impatience, lui donna froid au cœur. « Nous y voilà î » Il rajusta son ceinturon, étira son habit, releva son casque, assura sa tenue.
Le château bordait le chemin, en terrasse, avec perron. Le long des balustrades, une clématite, aux feuilles rafraîchies et luisantes.
entr'ouvrait ses bourgeons. Aux côtés de la porte, deux lions de faïence de Rouen étalaient au soleil leurs couleurs déteintes et semblaient s'ébrouer dans les rayons. Des bouquets de fleurs s'épanouissaient sur des vases bleus : le décor d une matinée de fête, la féte du retour. Tout attendait l'aimé, tout se parait pour sa venue, comme, au matin, dans la vallée, les herbes, les mousses, les fleurs, les oiseaux, quand le soleil va déborder les collines. Au son des cloches, les gens accoururent : des domestiques en livrée, des femmes de service en tenue du dimanche; puis une jeune femme svelte, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, au t ype normand des côtes, en robe claire de mousseline à raies roses, ceinture et nœud de satin autour de la taille, avec deux petits garçons, l'un tenu par la main, l'autre accroché aux jupes. Les serviteurs regardent, consternés. La jeune femme s'arrête en une stupeur muette. Une autre femme la rejoint, petite, assez grasse, des cheveux blancs, vêtue de noir, vive, impo-
l'.ARON BIDARD
santé, un air d'autorité. La jeune femme se jette dans ses bras et, désignant l'équipage horrible arrêté devant le château :
« Ma mère! ma mère! c'est lui, c'est René... Je vous le disais bien, ce retard annonçait un malheur... Nous l'attendions... et voilà ce qu'on nous rapporte! »
Bidard mit pied à terre, s'avança, guindé sur ses jambes torses. Son aspect produisit l'effet habituel, grotesque s'il n'eût été troublant et répulsif.
Devant les deux femmes debout, comme figées, sans larmes ni paroles, il se sentit gêné : un petit homme devant des Romaines. Sa langue se collait à son palais; il fallut un geste de Ja mère pour qu'il se décidât à proférer cette phrase, longuement méditée et apprise par cœur :
« Madame, j'ai l'honneur de vous remettre, par ordre, les restes du commandant Danesville, décédé subitement, des suites d'une blessure. »
La jeune femme se détourna, sanglotant. La
vieille seroidit. Elle aperçut un prêtre qui arrivait effaré : « Monsieur le curé, c'est mon fils! » Et elle lui désigna le cercueil. Puis, revenant à 13 i dard :
« Entrez, monsieur; il ne convient pas de nous dire ici ce que vous avez mission de nous faire connaître. »
KLlc le j) recéda, emmenant sa belle-fille. « J'ai peur, murmura la jeune femme, cet homme est sinistre. . .
— La guerre ! mon enfant, » et, se tournant à demi vers Bidard, qui les suivait à distance : « Un vieux soldat! »
Elle se rappela des figures plus sinistres encore, au temps de sa jeunesse, lors de la guerre des chouans.
Elles entrèrent dans un appartement qui s'ouvrait sur un grand vestibule, et qui servait de petit salon et de cabinet à écrire.
« Elles se méfient, pensa Bidard. Voilà le mauvais quart d'heure. » Il attendit, debout, à r ordonnance, les yeux au mur, sans regarder.
« Parlez, monsieur, dit la mère. Je suis fille et veuve d'officiers. Je puis tout entendre. Je sais ce que c'est que la guerre. Cependant, ajouta-t-elle avec un effort douloureux, j'ignorais que mon fils fût blessé; nous étions prêtes à lout quand il se battait, mais avant-hier, hier, ce matin, nous ne pouvions penser... »
Bidard raconta, en termes très concis et nonobstant très obscurs, l'histoire dictée par Lestringalier. Son récit provoqua des questions, où se jeta, comme une diversion, la douleur des deux femmes : « Cette blessure, où, quand? Le colonel ne vous a remis aucune lettre pour nous?... Nous ne le connaissons pas, à la vérité... Mais il nous devait, ce me semble, une explication... Et les camarades du commandant... ses amis... rien... pas un mot?
— Le régiment, dit Bidard, qui laissa couler le flot, doit être en route depuis avant-hier. Ordre de partir à marches forcées... Le colonel, dans la bousculade, n'était pas aux écritures... Je reste à Évreux, il m'a dit...
— Tout cela est bien étrange, monsieur, dit la mère. Nous ignorons votre nom, votre qualité... ftê^t^^éè^ tà g$$? #-
Un frisson traversa l'échiné du soldat. On le soupçonnait, lui, Bidard, d'assassinat, de vol peut-être ! Son visage passa du cramoisi au violacé. Il voulait leur crier : « Votre fils est un polisson, votre mari est un coureur. . . » Il se contint.
« Bidard, dit-il, Arsène-Amable, chef d'escadron en retraite, attaché au service de la remonte, cité trois fois au bulletin de la Grande Armée, baron de la main de l'Empereur sur le champ de bataille d'Eckmûhl, officier de la Légion d'honneur. »
Il se redressa, sa vulgarité disparut. Le héros se dévoila sous le soudard. La comtesse se retourna vers sa belle-fille avec un regard qui signifiait : « Je vous l avais bien dit! » Alors Bidard reprit plus vite, car il avait hâte de se trouver au grand air :
« Je rapporte l'épée du commandant, sa can-
BARON BIDARD
tine suit le régiment, ses chevaux suivent son ordonnance; voici les objets que j'ai trouvés sur lui, lors... de l'événement. »
Il enleva un petit sac de cuir qu'il portait en bandoulière et le déposa sur le guéridon.
« Ouvrez, mesdames, tout y est. »
La jeune femme s'en saisit avidement, dans l'anxiété de savoir si rien n'avait été distrait ou profané. Elle retira du portefeuille, comme les reliques du reliquaire, la miniature de son portrait, celle des enfants, ses lettres attachées d'un cordon de soie et cachetées, en vue des hasards de la guerre, la montre, les bagues, une médaille de Notre-Dame de Grâce...
Elle pleurait, la tète dans ses mains, au-dessus du trésor. Le silence devenait pesant. Un domestique entra : « Madame! c'est M. le comte. .. Où madame veut-elle qu'on le dépose?
— Dans le grand salon, dit la vieille comtesse, comme on y a déposé M. le comte son père quand on me le rapporta, tué lui aussi, après la dernière expédition de M. de Charette.
Venez, ma fille... Nous vous remercions, monsieur; nous écrirons aux amis de mon fils... »
Billard resta seul : « M. le comte son père, M. le comte mon fils... Cbarette... Un nid de brigands, quoi. Et ça se dit veuve et fille de militaires... Et ils appellent ça un Empire... Bon Dieu de bon Dieu! »
Il regarda la pièce où il se trouvait. Un nid, sans doute, nid de tendresse, mais de brigands point. Sur les panneaux de cliêne plein, dans les encadrements, un peu sombres, de g-uirlandes sculptées, trois porlaits : une très jolie femme, en poudre, la comtesse mère; son mari, le cbouan de l'an VI, en costume de cour; leur fils, le brillant cavalier de l'Empire, vert, blanc et or. Sur la cbeminée, une pendule à colonnettes de biscuit, avec un Amour, un doigt sur les lèvres, son carquois plein de flècbes, un délicieux Louis XVI. A côté, sur le bureau, sur les consoles, les souvenirs de la guerre, envoyés d'Allemagne en 1806 et en 1809, d'Espagne enfin; toutes les épaves de la vie rompue,
BARON BIDARI)
l'écume du bonheur parti : tout parlait de l'absent, espéré toujours, et que désormais on n'attendrait plus. Tout révélait l'amour intime et tendre, à jamais disparu.
A travers les petits carreaux des fenêtres, on voyait les entants marcher à pas timides dans l'allée qui contournait la pelouse, regardant vers le château, curieux, dépaysés, pauvres oiseaux voletant autour du nid. Cependant, sur l'eau calme, les cygnes ébattaient leurs ailes blanches. Par la porte entr'ouverte du vestibule arrivait, comme une moiteur douce, l'humidité parfumée de fleurs, que volatilise le soleil de printemps, et la bonne odeur de terre de pipe des dalles lavées le matin. Élégance et tendresse, l'atmosphère flottante des vieux logis de province, où l'on meurt, où l'on pleure, mais où l'on n'oublie pas. Le contraste trop violent entre l'aspect de cette demeure et la mission qu'il y venait remplir troubla le soudard. Il lui sembla qu'il se trouvait dans une église, et il lui revint en mémoire une impression de sa jeu-
nesse, effacée depuis longtemps. Sur le Rhin, en Fan III, dans le redoutable hiver, il avait, pour chauffer le poêle, brisé une petite bonne femme en bois, tout usée, toute percée de trous de vers, une petite poupée de rien; il n'en restait que la tête, qu'il allait jeter au IV u : « Scélérat! » lui cria Championnet, en la lui arrachant des mains. Et il était resté béant, ne comprenant rien, mais confondu, horriblement. Tout de même, aujourd'hui, il se secoua.
« Je n'ai plus rien à faire ici! Et, soulagé, il sortit. Mais le domestique le retint au passage : il devait avoir besoin de se rafraîchir; Mme la comtesse ne le laisserait pas s'arrêter à l'auberge. On le priait à déjeuner.
Bidard se sentit touché et accepta sans autre cérémonie. Le domestique le conduisit dans la salle à manger. Un seul couvert sur la table; mais, sur le dressoir, on en apercevait d'autres que l'on venait d'enlever. « Le couvert de M. le comte, dit le domestique avec les larmes aux
BARON BIDARD
yeux. Depuis quatre jours, je le mettais, tous les jours, et ce matin encore! ... »
Bidard fit un geste : C'est la guerre! Et il se mit à table, allongea ses jambes, enfonça sa serviette dans son col de crin et jeta un regard circulaire sur la salle : des étagères étalaient une vaisselle plate superbe aux armes de Dan esville. « Des quarante mille livres de rentes! au moins, et en terres », se dit Bidard. Il pensa qu'il n'en possédait que trois mille, sur le Grand-Livre. Mais la chère était délicate, le vin de choix, le café irréprochable, le cognac de derrière les fagots. Il se trouva réconforté. Tout de même ces maisons-là ont du bon! 11 se rinça une dernière fois la bouche. Devant le perron, un garçon d'écurie tenait le cheval par la bridé, bouchonné , astiqué , luisant . « Mazette, dit Bidard, on s'y connaît, ici! Il fouilla dans sa poche, tira une pièce ronde qu'il voulut passer au garçon; mais cet homme écarta la main. Bidard n'insista pas et enfourcha sa bête.
« Des simagrées, quoi! » Il se retourna, un
peu confus de son oubli : « Remerciements, respect aux dames! » Puis il partit au petit trot.
« Toujours cent sous d'épargnés! » fut sa première réflexion; d'autres suivirent dans le bien-être de la digestion, le contentement de l'affaire finie, courtes, incohérentes. Bidard réfléchissait comme un cheval bronche, en som nolant. Il se faisait de la justice une notion très simple : une belle femme debout avec une balance; peu importe ce qu'on met dans les plateaux, pourvu qu'ils s'équilibrent. « Il a couché dans mon lit, j'ai mangé son déjeuner! Nous sommes quittes! se disait-il; et j'ai encore l'avantage, car me voilà vivant. Lui! plus rien, plus de château, plus d'avancement. Tout est fini. . . Pour lui, et pour les autres. . . Ces femmeslà ne sont pas des femmes à convoler... Ça se contient, ça se fait un réservoir de larmes, et il y en a pour toute la vie... »
Alors, par contraste, il pensa à sa propre maison. Il n'avait pas beaucoup d'idées, mais elles défilaient en ordre, comme dans la théorie.
BARON B I DARD
Depuis son départ d'Évreux, il évitait de songer à Chelmiche, il en écartait l'image.
« Ah! la gueuse », s'écria-t-il. Et il leva sa main droite, dont les doigts osseux se refermèrent en pince. Il se vit lui tordant le cou, elle le méritait trop î Mais il était en pleine campagne, il ne tordit rien, et tout au contraire, il se représenta le cou, les frisons soyeux qui polissonnaient sur la nuque, les épaules blanches et le reste.
« La gueuse! la gueuse! » répétait-il, mais d'un tout autre ton; et ses imaginations prirent un tour anacréontique.
Cependant je ne sais quoi le chiffonnait en son affaire.
« A quoi tiennent les choses? Si je n'étais rentré qu'à une heure du matin, comme je l'avais annoncé, je trouvais tout en ordre... et il serait revenu chez lui, comme moi tranquillement. Car enfin, ce qu'on ne sait pas, il n'y a pas à dire, ça n'existe pas... Si tous ceux que j'ai mis dans ce cas-là avaient su, et si j'avais
VIEUX HABITS. V l E U X GALONS
dû les découdre, malheur 1 un vrai cimetière. »
Tl s'épongea le front avec son madras qu'il tira de son casque.
« Tout ça, c'est des arguties de calotin ou d'avocat. L'honneur est satisfait. Le compte est réglé. A quoi ça me servirait-il d'avoir tué cet homme-là si je m'en tarabustais encore la cervelle! »
Et il n'y pensa plus; les choses lui semblèrent désormais remises en ordre, et le plus naturellement du monde.
11 se trouva, la nuit, (levant sa porte, à Évreux, à peu près à la même heure que six jours auparavant. Il rentra comme alors en tapinois. Mais ce fut pour voir la salle éclairée, le couvert mis, ses pantoufles devant son fauteuil, et, la nuit étant fraîche, un joli feu de bourrées grésillant dans la cheminée. Chelmiche, alléchante et friande à son habitude, l'attendait : un air d'innocence, l'innocence de tous les jours, un air de rien arrivé qui déconcerta Bidard, au point qu'il se demanda s'il n'avait pas bu un
BARON BIDARD
coup de trop au punch des officiers et s'il ne se réveillait pas après une journée de sommeil.
Chelmiche, parée d'un joli tablier blanc à bretelles, brodé de rouge, qui dessinait sa taille ronde, déposa sur la table un plat qui fumait et odorait merveilleusement : choucroute, lard et saucisses ! Un flacon de cidre brillait devant la lampe de cuivre, pareil aux bocaux triomphants qui ornent les pharmacies. Bidard s'assit; Chelmiche debout, l'œil en coulisse, pudiquement baissé, le servait. Bidard, très digne, ne lui dit pas un mot, ne lui fit pas signe de s'asseoir. Le souper fini, elle se retira, trottinant doucement de son petit pas de souris; mais elle eut soin de laisser entr' ouverte la porte de leur chambre.
Bidard sirotait son petit verre et de temps en temps, malgré lui, ses yeux se tournaient vers cette porte. Il bourra sa pipe et battit le briquet. Mais le briquet fit long feu, et, au moment de recommencer, la main de Bidard resta en l'air, comme paralysée. Il revoyait tout à coup le château, les bouquets flétris, le cercueil devant la
porte, les femmes en pleurs, les enfants éperdus, le vide et le froid dans la maison en fête, et il retrouva cette impression de deuil pour toujours, incompréhensible, qui l'avait obsédé à Danesville. Il se leva, marcha de long en large, puis, s'arrêtant au passage devant la porte de la chambre, il aperçut dans le grand lit Chelmiche, coquettement roulée sous les couvertures, la tète à demi enfoncée dans l'oreiller de plume, des lèvres rouges qui souriaient, un œil de velours qui semblait une caresse...
Il se rassit, et, à se retrouver ainsi chez lui, après six jours de trimage sur les routes, les mauvaises auberges, toutes les histoires et les cassements de tête, il éprouva une extraordinaire sensation de bien-être; alors, faisant un retour sur lui-même, sur l'autre et sur là-bas :
« Franchement, se dit-il, ça n'en valait pas la peine. »
Et il ralluma sa pipe.
Honfleur, octobre 4 903.
LISETTE
« En somme, dit Estièvre, l'agent de change, qui se piquait de féminisme et d'élégance, plus de soubrettes que de grandes dames?
— Et pourquoi pas? répliqua le général de Normare, un beau vieillard, svelte et souple encore à soixante-dix ans sonnés, les cheveux blancs, en brosse drue, la moustache et la royale soyeuses, en fils d'argent, et, dans les yeux bleus, très lumineux, à la fois de l'énergie, de la malice, avec un fonds très doux de mélancolie. J'en ai connu de très qualifiées qui se faisaient remplacer à ce service de guerre, et l'on ne perdait pas toujours au change.
— Soit, reprit Estièvre, dont ce sans-façon soldatesque froissait les prétentions intellectuelles,
soit! Mais on a beau brûler les étapes, il y a des moments où Ton met pied à terre, on cause, et l'on s'aperçoit bien, alors, si l'on a affaire à une femme du monde ou à une femme de chambre.
— Cela dépend.
— De quoi ?
— De tout : de la femme de chambre, de la femme du monde, de qui cause et de quoi l'on cause. Enfin les plus malins peuvent s'y tromper, s'y trompent et s'en trouvent bien.,. Vous en doutez?... Je n'étais, à trente ans, ni plus novice ni plus jobard qu'un autre...
« Écoutez mon aventure... Je puis la raconter sans passer pour fat. Mon triomphe, si triomphe il y a, fut vraiment trop facile pour que j'en tire orgueil, et je puis le raconter sans scrupule... Sauf moi, tous les acteurs en sont morts ou... disparus. Vous les chercheriez vainement : je ne nommerai personne et dépayserai tout le monde.
« En 1813, j'avais passé à l'armée d'Italie. La paix nous ramena en France. Au printemps
LISETTE
de 1814, je revenais par la Bourgogne, à moins que ce ne fût par l'Auvergne, rejoignant, avec ma compagnie, le dépôt du régiment. Nous avions l'ordre d'éviter les villes parce qu'on nous y voyait de trop mauvais œil, ou de trop bon, suivant le pays. Nous marchions par les traverses, logeant dans les villages. Dans un de ces villages, le maire me remit un billet de logement pour un château, qu'il me montra, sur le flanc de la colline. J'aurais préféré l'auberge, mais l'auberge était accaparée par un détachement du train qui nous avait précédés. Je crus discerner, d'ailleurs, au sourire narquois de M. le maire, que le gîte ne valait pas l'embarras que je montrais à l'accepter. Le château était en vue, mais le chemin pour y accéder me parut singulièrement enchevêtré. Un paysan nous guidait, moi et mon ordonnance : je m enquis du logis et de ses habitants.
« Est-ce donc un manoir en ruines que
votre château?
« Ah 1 pour cela, non, mon capitaine.
M. le... (marquis, comte, vicomte, baron, chevalier ou rien du tout, comme vous voudrez), M *** l'a bellement remis à neuf. Je parle des murs et du mobilier, car, pour ce qui est de l'agrément intérieur, s'agissant d'un militaire qui revient de la guerre et qui a servi Vautre, vous éprouveriez quelques manquements, qu'il ne faudrait pas en être surpris...
« — Manquements de quoi?
« — Suffit, mon capitaine. Je m'entends,... j'ai servi, moi aussi. Je n'aime pas ces gens-là... Désormais il n'y en aura plus que pour eux. Ce qui manque? La bonne volonté, le bon cœur, quoi! Chez nous autres, le soldat ne trouvera qu'un chaudron pour faire cuire sa ration de viande, mais s'il y a un verre de vin à la cave, c'est pour le camarade et l'on trinque avec lui...
« — J'en ai vu bien d'autres, et si votre monsieur, baron, comte ou marquis... veut faire l'impertinent, je saurai le ramener à la raison.
« — Pour sûr que vous parlez bien, mon capitaine, et en bon français; mais pour vous faire
comprendre du monsieur, c'est ditïérent. Vous ne parlez pas la même langue... Un grigou, un vilain, malgré tous ses titres. Quand on parlait devant lui de Y Empereur, il répondait : « Quel « Empereur?je n'en connais qu'un, notre allié et « libérateur, l'empereur Alexandre! » Du reste, les honneurs et dignités. On l'a nommé du conseil général, et il commande, au chef-lieu, la garde nationale, rien que pour vexer le soldat. « — Il vit seul?
« Mieux vaudrait pour ceux qui habitent
avec lui, et madame avant tout le monde.
« — Madame ne lui ressemble donc pas ?
« Telles la grêle et la rosée, mon capitaine.
Tout ce qu'il y a de bon, de genlil, aimant Le pavs, et le drapeau, èt l'Empereur. Je l'ai vue pleurer quand ils ont arboré le drapeau des Bourbons, brûlé le nôtre et annoncé, au tambour, le départ de Napoléon pour l'île d'Elbe... Son père n'a pas eu la main heureuse en nous dotant de ce coco-là.
« Votre monsieur n'est donc pas du pays .'
« — Certes non, qu'il n'en est point. Il est du pays de là-bas, le mauvais pays, le pays des émigrés... Le père de madame l'a rapporté tout ficelé pour la noce... Elle, madame, avait toujours vécu ici, avec défunte madame sa mère, qui n'émigra pas, dans les temps, et c'est ainsi qu'ils ont conservé leurs biens... Mais nous y voilà... Ce que je vous en dis, mon capitaine, ne tire pas à conséquence. Sonnez à la porte... moi, je me défile... je ne tiens pas à affronter les coquecigrues de là dedans. Le jardinier est un mauvais chien, chien de jardinier comme on dit, et, respectueusement, de ma part, les mômes sentiments pour lui qu'il a pour le militaire. Salut, et bonne nuit, mon capitaine. »
a Une grille, solidement fermée, et aveuglée de madriers peints en vert sombre Sur le mur, recrépi, une crête de tessons de bouteilles. Je sonnai; le gravier de l'allée craqua sous le bois des sabots, un guichet s'ouvrit dans le panneau de la grille. J'indiquai l'objet de ma visite.
« — Avez -vous votre billet de logement? Passez-le. »
« Je le présentai, une main rugueuse et affreuse le prit, puis le rendit aussitôt; la grille s'ouvrit. Je me trouvai devant une sorte de rustre, haut en couleur, rasé à enlever la peau, trapu, mélange du cafard et du bouledogue. IL grogna :
« — M. le M*** est au conseil général... et ne rentrera qu'après-demain.
« — Cela ne me regarde pas, répondis-je. Je ne réclame que ce qui m'est dû : le gîte pour moi et pour mon soldat, l'écurie pour nos chevaux.
« — Madame est au château, grommela l'homme, comme si chacune de ses paroles lui avait écorché le gosier.
« — En ce cas, veuillez dire à madame que le capitaine de Normare, des chasseurs de l'armée d'Italie, lui présente ses devoirs et s'excuse de l'incommodité qu'il lui cause; avec tout le respect dont vous êtes capable, mon garçon, vous entende/ !
« — C'est bon! on y va. »
« Il ferma la grille et s'éloigna. Nous le suivîmes et, au détour d'une allée, le château, ou ce que l'on qualifiait de ce nom dans le pays, m'apparut à l'extrémité d'une large pelouse, entourée de futaies qu'assombrissait le crépuscule. Une bâtisse informe, en deux corps : le principal en face, l'autre, avancé en équerre, formant aile à notre droite : le tout en briques ternes avec des encadrements de pierre fraîchement ravalée. Les fenêtres, sauf celles du pavillon de droite, hermétiquement closes de persiennes nouvellement repeintes en gris. Un seul étage, écrasé d'une lourde toiture de tuiles, percée de mansardes, pareilles à des trous de tanière : une demeure hostile comme ses murs, inhospitalière comme son gardien. J'examinai le pavillon, qui seul présentait la figure d'une habitation humaine. Il me sembla que le rideau d'une des fenêtres se soulevait très discrètement, je crus même entrevoir une main, un profil très fugitif de femme, qui s'évanouit sous
mon regard. Le jardinier revint, s'efforçant de paraître moins hargneux, me conduisit au perron, se chargea des chevaux et de mon ordonnance, et me pria «rentrer. Je me trouvai dans un vestibule assez sombre, où débouchait un escalier à rampe de bois noir ; il ne venait un peu de clarté que de la cage de cet escalier, et, tombant sur le carreau de dalles noires et blanches, en losanges, glissantes sous la botte, glaciales aux yeux, cette lumière pâle répandait sur les objets comme un reflet de deuil. Une froideur lugubre me pénétra; la faim, qui tout à l'heure me talonnait, tomba. Je marchais de long en large dans ce vestibule-catafalque, donnant au diable le maire, son billet de logement, la madame mal mariée et son hibou de mari, lorsqu'une porte s'ouvrit sur une pièce bien éclairée, et, sur ce fond, tout à coup, accueillante et gaie, se dessina la plus gracieuse figure de camériste; une ceinture fine, une taille replète, des lèvres rouges et souriantes, un visage le plus avenant du monde; je l'eusse
Vf EUX HABITS, VIEUX GALONS
saluée comme une jolie petite fée, sans le tablier blanc qui trahissait sa condition. Ce fut comme un changement à vue qui transforma tout le théâtre, le décor, les accessoires et l'acteur que j'étais, malgré moi : je me croyais tout à l'heure dans le repaire d'un tyran de Ducray-Duminil, je me vis transporté dans un de ces châteaux d'autrefois, les bons châteaux où l'on s'amuse, chers à Voltaire et à M. Pigault-Lebrun.
« — Monsieur, me dit la jolie fille, et elle s'exprimait fort correctement, sans chercher ses mots, avec une toute petite nuance d'accent du terroir, perceptible par le piquant et la grâce qu'elle ajoutait au langage, ma maîtresse est souffrante, elle sera privée du plaisir de vous recevoir; elle vous prie de l'excuser. On va vous conduire à la chambre d'amis. A huit heures, s'il vous convient, on sonnera le souper, et j'aurai l'honneur de vous servir, car monsieur a emmené avec lui son valet de chambre. »
« Je suivis une respectable personne qui sortit de la cuisine, un flambeau à la main, et me précéda sur l'escalier. Le degré, pavé et ciré de rouge, à bordure de bois noirci, pareil au bois de la rampe, était garni, en son milieu, d'un treillis de paille qui étouffait le bruit des pas. Ce treillis se continuait, formant chemin, dans le corridor, qui s'étendait sur le premier étage, et sur lequel donnaient les portes des appartements. Au fond, il menait à angle droit vers le pavillon ; ma conductrice s'arrêta devant la dernière porte, à l'extrémité opposée du château. Elle tourna une grosse clef, qui, à mon étonnement, ne grinça point dans la serrure. La porte glissa silencieusement sur ses gonds; ce me fut un signe, et j'en notai nombre d'autres, de I la vigilance minutieuse avec laquelle M*** veil- I lait au bon entretien de son domaine; le bon entretien, le bon ordre, la correction décente, r mais ni le confort, ni surtout le charme. La pièce où nous entrâmes était vaste, tout obscure, la nuit venant vite : le froid des logis
inhabités tomba sur mes épaules, le relent de l'air renfermé me suffoqua presque. La servante alluma deux bougies placées sur la cheminée, aux côtés d'une pendule de jaspe; ces bougies de couleur rose se dressaient sur des bobèches en frisures de papier.
« — Je vais donner un peu d'air, dis-je, en me dirigeant vers la fenêtre.
« — De l'air, monsieur, à cette heure-ci, c'est de la brume que vous amènerez. Je vais vous allumer une attisée de feu, cela vaudra mieux. »
« Elle disait vrai. J'avais poussé les persiennes et j'avais reculé avec un frisson. Dans l'ombre du crépuscule, dans le cadre noir des bois, un rideau d'ouate s'étendait sur les pelouses. Je me hâtai de refermer et d'un coup d'oeil je parcourus la chambre. Un tapis sur le sol, pavé certainement comme le couloir, un grand lit à dais, drapé d'étoffe épaisse et brune, le papier à l'avenant; des fauteuils en velours d'Utrecht, de même nuance; une toilette sur une console de bois également brun; c'était la chambre banale
LISETTE
d'un hôtel, remeublé à neuf, mais de La chambre d'amis — ce nom qui m'avait paru si caressant dans la bouche de la camériste — rien, sinon l'aveu que, dans cette maison, l'ami est toujours un étranger, et l'étranger un suspect.
« Cependant le feu pétilla. Un flot léger de fumée, la jolie fumée du bois qui s'allume, se répandit par la chambre et monta au plafond, s'irisant à la flamme des bougies. Mon ordonnance m'apporta mon porte-manteau et en retira mon nécessaire de voyage. Je me mis à ma toilette, et je m'aperçus...
« Excusez-moi, mon cher monsieur Estièvre, poursuivit le général, en se tournant vers notre convive, excusez-moi si je froisse vos considérations d'homme à duchesses, tout au moins à marquises ; mais partout où niche une jolie femme, un homme est toujours homme.
« ... Et je m'aperçus que je me pomponnais et harnachais pour la parade, tout comme s'il se
fût agi de passer la revue de la madame au vilain mari. Je découvris un reste d'eau de Cologne dont je m'aspergeai; j'achevais de passer mes ongles à la lime quand la pendule sonna huit heures, et, comme un écho, une cloche tinta dans le vestibule.
« La tahle se détachait en blancheur sur une b&lle pleine d'ombre ; des fleurs dans un vase de Kouen, un ilambeau d'argent à trois brandies; un feu de bois qui s'éteignait; les braises rouges rampaient pareilles à des vers luisants. Vin frais, ragoût au point, bon souper, bon gîte, et le reste... Le reste, surtout; je n'avais d'yeux que pour le reste. Il allait, il venait, ce reste, trottinant sur le pavé, discret, gracieux, fugitif, comme un oiseau en cage et d une adresse merveilleuse à s'échapper au passage : tout au plus arrivai-je à saisir, au vol, une main qui me parut très blanche sous les dentelles des mitaines, et à effleurer des lèvres les doigts effilés aux ongles roses.
« — Dites-moi, Lisette.
a — Lisette n'est pas mon nom, monsieur, je m appelle Léonie.
« — Léonie a de l'allure, mais je préfère Lisette.
« — Eh bien! monsieur, ce sera Lisette pour vous servir.
« — On ne s'exprime pas mieux à Feydeau. D'où tenez-vous., Lisette, cet art de si bien dire? Avez-vous donc vécu dans la grande ville et fréquenté les théâtres?
« — Non, monsieur, je ne suis guère sortie de ce château; mais, voici, je suis la sœur de lait de madame, j'ai été élevée avec elle. Madame sa mère n'entendait point faire de moi sa servante, je devais toujours rester près d'elle, non pas comme une compagne... mais comme une...
« — Une suivante.
« — Parfaitement, monsieur. Alors j'assistai à ses leçons et j'attrapai ce que je pus de son éducation.
« — J'en fais mon compliment à votre gouvernante.
« — Ne vous moquez pas, monsieur; c'était une pauvre femme : une ancienne religieuse, mariée au maître d'école à moitié moine luimême. Elle nous a appris tout ce qu'elle savait, ce n'était pas grand'chose; mais il y avait la bibliothèque.
« — Et dans la bibliothèque des romans... un peu légers peut-être.
« — Peut-être, monsieur, mais si jolis, si tendres.
« — Le Chevalier de Faublas, par exemple?
« — Comment le savez-vous, monsieur?
« — C'est que j'ai eu seize ans et que toutes les bibliothèques se ressemblent. Lisette, votre éducation m'enchante, et je vois que nous sommes faits pour nous entendre. »
« Sur cette pente le propos roula vite. Je sollicitai un rendez-vous, et je l'obtins, juste avec les résistances qu'il fallait pour me flatter d'une conquête. Toutefois, si elle ne s'effaroucha point, Lisette ne se familiarisa pas davantage. Nos accords s'échangèrent d'un côté à l'autre
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de la table, elle en face de moi, les mains posées sur la nappe, à demi penchée, à demi rougissante, les regards à demi baissés, avec un demi-sourire d'une ironie charmante, mais qui, au fond, m'inquiétait quelque peu sur la sincérité de ses engagements.
« C'est bien entendu, Lisette, vous ne manquerez pas de parole. J'en mourrais de désespoir.
« — Monsieur, vous n'êtes pas venu ici pour mourir, au moins de cette mort-là. »
« Et d une voix basse, mais d'un ton résolu, ces mots qui ne laissaient rien à désirer sous le rapport de la précision :
« Vous allez rentrer chez vous ; vous direz que vous voulez vous reposer; vous indiquerez l'heure à laquelle vous voulez que l'on vous réveille. . .
« — Six heures, interrompis-je.
« — Six heures, soit. Et puis vous fermerez votre porte, en tirant la clef en dedans. Vous entendrez à neuf heures sonnerie couvre-feu au village. Vous éteindrez vos lumières... Vous
m'en donnez votre parole, ajouta-l-elle d'un air très sérieux, en me regardant bien en face. A ce prix seulement, je consens à ce que vous me demandez; mais ce n'est point pour rire. M. Béju, le jardinier...
« — Ce cafard, ce drôle! m'écriai-je.
a — Un peu moins haut, il pourrait nous entendre. Il fait la ronde avant de fermer les portes; il rôde la nuit sous les fenêtres, peutêtre l'entendrez- vous passer dans les corridors. S'il concevait le moindre soupçon, je serais perdue. ..
« — Est-ce que le sieur Béju se mêlerait d'être jaloux, Lisette? Je ne puis croire que vous lui en ayez donné le droit.
« — Ahî pour cela non, monsieur! jamais de la vie, mais jaloux, il l est au delà de tout ce que je puis vous dire et de toute la nature, et à l'endroit de tout le monde, et sournois, et vindicatif.
« — Bien, Lisette, il suffit; je ne vous exposerai pas aux vengeances de Béju.
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« — Ah! reprit-elle, j'oubliais l'essentiel. Avant d'éteindre vos lumières, vous ne manquerez pas de tirer le verrou de la porte qui est à la tête du lit et qui communique avec la chambre voisine. Bonsoir, mon capitaine... »
« Là-dessus, avec un frais éclat de rire, elle tourna les talons et disparut.
« Je demeurai rêveur un instant. La petite mâtine se moquerait-elle de moi? Je pris une fleur dans le vase de Rouen. Je l'effeuillai d'une main distraite, puis une autre fleur, puis un bouquet que j'emportai. Lisette ne m'avait pas trompé, et tout se passa comme elle l'avait voulu.
« J'avais laissé tomber le feu, j'avais soufflé les bougies, tiré le verrou et je rêvais dans un fauteuil, près de la porte par où devait se glisser ma belle de nuit, quand cette porte s'ouvrit discrètement; j'entendis qu'on la refermait, qu'on poussait le verrou, j'entrevis une forme blanche, j'étendis les bras, je rencontrai une main toute glacée, toute frémissante, que je saisis dans les
miennes et qui, cette fois, ne se déroba plus.
« Ah! que Lisette... puisque Lisette il y avait... m'aurait fait de tort en se moquant de moi, je ne m'en doutais certes pas; et quel chapitre exquis elle ajouta, pour moi, à ce livre, sans commencement ni fin, des mystères de la femme. Cette Lisette, qui m'avait surpris, captivé, intrigué, quand je la pouvais, tout à l'heure, dévisager tout à loisir, me surprit, m'intrigua, me captiva bien davantage.
« Je la jugeais, sinon friponne, au moins très avertie. La nuit, au lieu de l'enhardir, semblait ajouter à son charme une inquiétude qui en augmentait la séduction. Si apprivoisée aux lumières, je la trouvais effarouchée dans l'ombre; si facile à promettre, si étrangement novice à se donner. Elle avait subi les brutalités de l'homme, elle ignorait les caresses et l'amour. Ce fut un abandon de tout son être, une ardeur tendre, une langueur mélancolique... Voilà bien les jeux de l'amour et du hasard... J'attendais une soubrette de Marivaux, il me sembla que
j'étreignais une nymphe de Prud'hon... et, dans ses cheveux, un parfum que je n'avais jamais respiré, que, de ma vie, je ne devais oublier, subtil, enveloppant, voluptueux, l'aromc des fleurs de la montagne distillé par les fées. Je lui en demandai le nom, je m'en voulais embaumer pour l'amour d'elle... Elle balbutia :
« — Le nom? je ne le sais pas... C'est le parfum de madame.
« — Diable! murmurai-je, à en juger sur son goût, votre madame doit être une jolie femme et coquette de sa personne. »
« Je compris que ma curiosité la blessait. Elle l'avait emprunte, ce parfum, elle l'avait peut-être dérobé... Et nous ne parlâmes plus de la madame, ni de ses fleurs.
« Elle s'était blottie toute confuse dans mes bras et nous nous taisions, comme si, du silence et de la nuit, un souffle d'éternité avait pu tomber sur cet amour de passage, sans veille et sans lendemain. »
Le général s'arrêta ici et tira une bouffée de
son cigare; son regard se perdit un instant dans l'opale de la fumée. Il semblait y rechercher le parfum enchanteur.
« Et la conversation, dit Saint-Apremont, un diplomate toujours en quête de menues notes, pour un roman qu'il n'écrira jamais.
— La conversation, reprit Normare, c'est le plus singulier de l'aventure; car on causa, mon cher Estièvre, » ajouta-t-il, en se penchant vers le galant agent de change.
« Sans me croire un Adolphe, je n'ai pas la prétention d'être le monsieur qui ne parle jamais aux femmes. Or, cette fois-ci, c'est moi qui fis presque tous les frais de l'entretien. J'essayai bien d'interroger Lisette, de lui arracher les petits ou grands secrets de sa vie; je n'en pus obtenir une réponse, et ce fut elle, au contraire, qui m'accabla de questions. Ma jeunesse, mes campagnes, mes aventures de guerre, les périls encourus, les rencontres heureuses, et les Allemandes blondes et les Espagnoles
noires, et les Italiennes plastiques et sculptu- > raies. Cette nuit unique se passa tout à l'envers des mille et une autres. Le sultan racontait et Schéhérazade interrogeait toujours. Mais, au matin, les choses, malheureusement, ne tournèrent point comme dans le livre, et l'auteur ne renvoya pas à la nuit prochaine la suite de r aventure. Un coup frappé à la porte, la voix de mon ordonnance : « Il est six heures, mon « capitaine ! » Le réveil en sursaut, le lit désert, le jour pénétrant à travers les persiennes et le vide d'un rêve évanoui. J'ouvris la fenêtre, je m'ébrouai dans le soleil, je m'ébrouai dans l'eau. Lisette était donc partie, ainsi qu'elle était venue, et je l'avais laissée partir, sans un adieu, sans un souvenir, ne fût-ce que le bouquet de fleurs que j'avais fait la veille, en l'attendant. Je le cherchai, ce bouquet, il avait disparu; mon cœur se serra. Je jurai comme un soudard, et, sans regretter, sans regarder derrière moi, mécaniquement, je descendis. Je ne me flattai pas d'apercevoir Lisette. Je ne vis
que l'affreux Béju; il m'offrit un verre de vin que je refusai; je lui donnai un louis qu'il ne refusa pas. Je le chargeai d'un remerciement banal à l'adresse de ses maîtres et je sautai en selle.
« Êtes-vous jamais sorti d'une fête, un matin d'automne, dans le jour gris, sous le ciel bas, pataugeant dans la boue, transpercé par la pluie, rampant le long des murs, le collet du paletot relevé, la canne dans la poche, comme blotti en vous-même, navré de vous trouver dehors et cependant dégoûté de rentrer chez vous, l'appartement désert, le lit froid et la reprise monotone des devoirs importuns? Ainsi je rejoignis ma compagnie par ce matin de mai, tiède cependant, lumineux et en joie.
« L'ennui, que je n'avais jamais connu, était tombé sur moi, et, de ce jour, il ne me quitta plus. Je le traînai dans les énervements de la paix, dans l'étourdissement de la guerre qui recommença, dans la catastrophe de tout qui s'ensuivit. Je l'emportai de garnison en garni-
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son, en Espagne, en Grèce, en Algérie. Je me sentais vieillir, je le sentais à l'obsession d'un fantôme dont je ne cherchais pas même à me délivrer, je le sentais à ma complaisance, à ma faiblesse pour un souvenir, au ridicule d'une bonne fortune de sous-lieutenant qui envahissait toute ma vie. Plus je m'éloignais de cette aventure, — la plus vulgaire du monde, au demeurant,— plus elle se poétisait avec T éloigneraient, et, loin de se dissiper avec le temps, le charme me possédait davantage. J'essayais d'en rire. J'étais tenté parfois de raconter mon histoire aux camarades, espérant que leurs railleries rompraient l'enchantement : je ne pouvais m'y résoudre, et il me semblait que j'aurais en moi profané quelque chose d'intime et de sacré. Le vieux soldat que je devenais tournait au vieux troubadour, au songe-creux. Je me comparais à Don Quichotte, avec sa Dulcinée de village, et j'avais beau me morigéner de toutes façons, secouer, à la briser, ma carcasse sur toutes les routes de guerre, j'étais pris, pris stupi-
dément, mais pris à ne m'en délivrer jamais...
— Et vous ne l'avez pas revue, vous n'avez pas reçu de ses nouvelles? »
« ... Elle connaissait mon nom, je ne savais pas le sien. Elle ne m'écrivit pas. J'en conclus qu'elle n'avait rien à me dire, a moins que... Je me forgeai alors toutes sortes de chimères... Béju l'avait épiée, Béjti s'était vengé... « Je « serais perdue ! » m'avait-elle dit; je prenais ces mots à la lettre. Vous n'imaginez pas les idées folles qui me traversèrent l'esprit... Si de cette nui! d'amour un enfant était né, si... Je me rappelais cette élégance native, cette distinction ingénue, cette femme de jour frétillante et souriante, cette femme de nuit si divinement amoureuse et tendre, et, descendant la pente, approchant de la retraité, seul ati monde, plus que maître de moi-même, n'en sachant vraiment que faire, je rêvais d'un manoir, d'un coin de campagne où je me réfugierais avec elle... Au surplus, je ne serais ni le premier ni le dernier à
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finir de la sorte... Fumée que tout cela... Si je tentais de me rapprocher d'elle, mon roman glisserait dans l'ornière, se noierait dans le fossé; un coup d'œil, rien que le souffle de ma parole, une question, une réponse, et le nuage se dissiperait. Je n'osai pas, je différai. Enfin la vie m'emmenait ailleurs. Je ne repassai plus dans ce pays-là.
« Il en alla ainsi pendant vingt ans, que je dépensai sans en retirer rien, que mes grades, à l'ancienneté. Il vint un jour où le gouvernement qui nous éclaire me jugea trop mûr pour l'Algérie et me renvoya dans mes foyers. Mes foyers! néant. Je débarquai à Marseille et je me retrouvai, sans l'avoir cherché, sur la route que je suivais à mon retour d'Italie; le hasard le voulait, j'obéis au hasard. La diligence traversait le chef-lieu de l'arrondissement où se trouvait le château de 1814. Je m'y arrêtai. Une visite au café de Y Hôtel de la Victoire me fit rencontrer deux ou trois officiers en retraite. L'un d'eux me renseigna. Le monsieur du château avait rejoint
ses ancêtres dans l'émigration, la grande, celle dont on ne revient pas, laissant sa veuve avec tr deux fils, l'un de dix-sept ans, l'autre de quinze ans, parfaits chenapans l'un et l'autre, à l'image et imitation de monsieur leur père, chasseurs endiablés dès qu'ils avaient pu tenir un fusil et suivre un chien, ignorants, obscurs, ne fréquentant que des hobereaux, crapuleux, à leur façon, et les bourreaux de leur mère ; jaloux d'elle avec fureur, jaloux de son bien, jaloux de sa liberté, au point de la séquestrer de tous ses amis... « Ce qui est grand dommage, ajouta mon inter- « locuteur, car elle est encore belle, elle est riche I « et la vie lui devait une revanche... Il n'eût pas I « manqué d'amateurs pour la lui offrir. . . » Ainsi, vingt ans auparavant, sur le chemin du château, me parlait le paysan qui me servait de guide. Le monsieur en moins, les chenapans en plus c'était la même existence qui se continuait, et l'on me rapportait les mêmes choses tristes, de cette même femme, que je ne connaissais pas et dont je ne me souciais nullement. Quant à
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I l'autre, la seule intéressante,... qui s'en inquié- :j tait en dehors de moi, vieille tète de bois à plui met, grognard énamouré d'une soubrette de i comédie?
« Je voulus en avoir le cœur net et en finir 1 avec cette fantasmagorie des souvenirs. Au suri plus, je devais une visite à cette dame. J'avais un motif, à peu près plausible, de me présenter chez elle et, si elle dédaignait de me recevoir, je rencontrerais bien une femme de service, un paysan, un voisin, à qui demander si Lisette vivait toujours et ce qu'il était advenu d'elle. Je louai un cabriolet et, après une heure de cahots sur les mauvais chemins, je me trouvai devant la grille, où j'avais sonné, ce soir de mai que je n'oubliais plus.
« La grille était rouillée, les planches qui l'aveuglaient étaient pourries et entr'ouvertes, mais en dessus du mur les tessons de bouteilles semblaient renouvelés. Je tirai la chaînette qui grinça, la cloche tinta grêle et enrouée, et je sentis mon cœur, félé comme elle, battre comme
il ne battait jamais au temps où sa batterie eût servi de quelque chose. Il battait si fort la retraite et la chamade, que je fus sur le point de tourner le pied, mais on m'ouvrit. Je donnai ma carte. Je contournai la pelouse et je vis, dans une allée formant mail, les deux chenapans qui s'escrimaient à pousser des boules. Ils me regardaient de travers : je les trouvai laids, hargneux, mal bâtis, enfants d'un mariage aigri, enfants d hiver, mauvaise bouture de hobereau.
« On m'introduisit dans un salon qui s'éclairait par le jardin. Je vis, assise auprès d'une table à ouvrage, une tapisserie à la main, une femme qui* certes, n'était plus jeune, mais qui cependant ne paraissait point vieille, à la fois fraîche de teint, blanche de cheveux, des yeux cerclés d'ombre, très bruns, à la fois pénétrants et doux, un regard qui touchait, tant il paraissait triste, et qui troublait à la fois, tant il paraissait profond, filtrant sous les longs cils qui le voilaient à demi. Elle se leva, petite, la taille demeurée très pure de forme, et line, et souple,
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étrangement, avec beaucoup de grâce, une dignité charmante : une femme que la vie aurait pu tourmenter, mais quelle n'avait pas déformée.
« Elle se rassit aussitôt, m'invitant à prendre place dans un fauteuil en face de sa causeuse, et me demanda l'objet de ma visite.
« — Je vois bien, madame, que mon nom vous est inconnu. Si vous l'avez entendu un jour, vous devez l'avoir oublié depuis longtemps. »
« Elle fit un geste vague d'assentiment. Je continuai ou plutôt j'essayai de continuer, m'embrouillant dans mes politesses banales, n'osant risquer la question qui me montait aux lèvres, et que, maintenant, je jugeais si déplacée, si ridicule, que je no trouvais plus de mots pour la poser.
« — Je me suis présenté chez vous, madame, il y a quelques années, plusieurs années, c'était au printemps de 1814, oui, en 1814, il y a vingt ans... au mois de mai; je revenais de l'aimée
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d'Italie où je servais. . . ce sont des circonstances que Ton n'oublie pas. . .je reçus un billet de logement pour votre château... je ne pus avoir l'honneur, ce soir-là, de vous présenter mes hommages : vous étiez soutirante; et, le lendemain, à la première heure, j'eus le regret de partir sans avoir pu vous exprimer mes remerciements. Hier, par hasard, revenant d'Afrique, je suis passé dans votre voisinage; alors vous comprenez, madame... »
« A mon grand soulagement elle m'interrompit :
« — Votre nom, monsieur, ne m'en veuillez pas, pouvait n'évoquer en moi qu'une impression très vague, mais je me souviens bien de la visite que fit chez moi un capitaine de chasseurs... trop bien même, car... je ne saurais vous en adresser aucun reproche... cette visite fut pour moi l'occasion d'un grand chagrin... »
« Ces mots réveillèrent toutes mes anciennes appréhensions; toutes mes chimères se remirent à danser leur ronde extravagante. Je trem-
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biais si fort que je ne pus articuler une parole. Ses yeux s'étaient baissés sur son ouvrage où dormaient ses mains fines et blanclies; elle poursuivit, avec une nuance d'effort :
« — Puisque vous avez gardé une mémoire si fidèle de cette visite, vous vous souvenez peut-être d'une jeune fille, ma femme de chambre, qui m'excusa près de vous de ne point vous recevoir et qui, si je ne me trompe, vous servit à souper, mon mari étant absent et ayant emmené son valet de chambre? »
« Ces mots déjà entendus, [cette maison où j'avais passé et, depuis, tant vécu par le rêve, les sons, les objets, tout réveillait en moi les impressions anciennes. Tant d'années s'étaient écoulées depuis lorsî Tout me redevenait proche, familier, vivant. J'allais m'écrier : « Lisette ! Léonieî » mais il me parut qu'elle avait insisté sur ces mots : « ma femme de chambre », avec une ironie légère, et je me tus. Elle poursuivit : « — Eh bien, monsieur, ^ette jeune fille avait inspiré au jardinier du château une pas-
sion lamentable. Elle refusa de l'épouser. Il la prit en haine et, pour se venger d'elle, il l'accusa— ici un instant d'hésitation — il l'accusa d'avoir accepté un rendez- vous dans votre chambre. Je la défendis de mon mieux. C'était ma sœur de lait, la compagne de ma jeunesse, de ma solitude, très digne, par son attachement, de l'affection que je lui portais. Mais cet homme avait capté la confiance de mon mari. M *** ne voulut rien entendre et chassa la pauvre fille.
« — Ah! madame, m'écriai-je gauchement, si j'avais su î
« — Si vous aviez su, monsieur, vous n'auriez pu, permettez-moi de vous le dire, rien faire qu'une maladresse. Les affaires de cette sorte ne se traitent que par le silence... Léonie m'a quittée, mais je ne l'ai point abandonnée, elle s'est mariée, bien mariée, elle est heureuse.
« — Et, murmurai-je, confondu de ce dénoue ment si naturel, mais si imprévu pour moi, et vous l'avez revue?
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« — Non, monsieur; mes fils ont hérité <le l'aversion de leur père envers elle. Ils ne me permettent pas de la recevoir.
« — Ils ne vous permettent pas? »
« Ce mot m'avait échappé inconsidérément ; j'en ressentais de l'embarras. Elle se leva. Je compris que la conversation était finie.
« — Je suis sensible à votre visite, monsieur, reprit-elle, et je vous remercie; mais je n'ose vous dire : au revoir! Nos chemins sont trop éloignés l'un de l'autre. »
« La voix se voilait; mon cœur se mit à battre le rappel, rappel d'impressions très tendres et très poignantes. Lesquelles? Rappel de si peu de chose et de si loin... Rien, peut-être, que l'émotion, quand on n'est plus jeune, de ces seuls mots : Autrefois et adieu.
« Elle me tendit la main, je m'inclinai pour y déposer un baiser. Alors je me sentis frémir de la tête aux pieds. De la soie de ses cheveux blanchis montait vers moi, enveloppant et subtil, l'arôme unique, l'arôme inoubliable de la
nuit de printemps. Je la regardai dans les yeux, elle devint Même; je pris sa main.
« — Le parfum de madame! murmura-t-eile, défaillante. Vous ne l'avez donc pas oublié... »
« Et, avec ce parfum, tout l'effluve des souvenirs, les délices remémorées tant de fois, tant de fois désirées, imaginées, je les sentais présentes; la tendresse me remontait au cœur, les baisers me remontaient aux lèvres... lime sembla que je sonnais la fanfare, la fanfare de Téternel amour. Ni mes cheveux blancs, ni ma moustache grise ne me contenaient plus. J'étais jeune, je l'adorais, je mettais ma vie à ses pieds.
« — C'est vousl Je vous ai toujours aimée... Cet amour m'a possédé tout entier. Il absorbait ma vie. Je me croyais fou. Mon cœur vous avait devinée... Et, maintenant, vous êtes libre, rien ne nous retient, ni l'un ni l'autre... Laissez-moi cette main. »
« Elle la retira doucement, très doucement.
« — Non, dit-elle. Je ne puis, ce serait mal.
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Je ne mérite pas ce bonheur. J'ai fait une faute, je la dois expier, et d'autant plus que je ne puis m'en repentir. . . J'appartiens à mes fils... J'ai ité très malheureuse, je le serai davantage... mais, grâce à vous, j'ai un passé... Bénie soit la pensée qui vous a ramené ici... et m'a permis de vous dire adieu!...
« — Est-ce possible! m'écriai-je. . . Je vous ai tant aimée sans vous connaître, et maintenant. . .
« — Maintenant? dit-elle, vous ne me reconnaîtriez plus. »
Honfleur, octobre 4904 — août 1905.
BRUMAIRE ET FRUCTIDOR
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