‹ Vieux habits, vieux galonsChapitre 3 sur 9 · LA RANÇON · texte numérisé non relu

LA RANÇON

On les avait surnommés Brumaire et Fructidor, à cause des fameuses journées où ils avaient joué un rôle très obscur, qu'ils se plaisaient à rappeler. De leurs véritables noms : Colmiche (Léandre-Anatole), de Ganapville, et Bourdigalier (Constant), de Saint- Gatien-des- Bois. Désignés l'un et l'autre comme volontaires par leurs communes respectives, en 1792, ils avaient, depuis lors, constamment fait la guerre : il y en avait partout et toujours. Colmiche sur le Rhin, où il contribua, de toute la

force de ses dix doigts crochus et de toute la robustesse de ses épaules, à l'évacuation du Palatinat; Bourdigalier sur les Alpes et dans l'Apennin, où il avait sécularisé, dans la mesure de ses moyens, nombre de couvents. Ramenés dans l'Ouest, ils bataillèrent, Colmiche contre les brigands de Bretagne et Vendéens, Bourdigalier contre les brigands du Bocage et chouans de basse Normandie : l'un avait fusillé Charettc et l'autre Frotté. Depuis, ils avaient parcouru tant de kilomètres, envahi et réquisitionné tant de peuples divers qu'ils embrouillaient leurs campagnes et leurs cantonnements. Le monde leur apparaissait comme une carte de géographie sur laquelle on aurait répandu l'encrier; plus d'habit d'arlequin ni de coutures coloriées, rien que du noir, partout et uniformément, des pays dévastés et des noms illisibles. Quelquesuns seulement émergeaient de leur mémoire, pour des raisons qui n'avaient rien de glorieux. Colmiche se souvenait de Torres-Vedras, parce que le nom sonnait étrangement à ses

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oreilles et qu'il était parti de là pour les pontons anglais. Bourdigalier citait Smolensk et Stoudianska, qui, dans sa bouche, sonnaient formidablement, ainsi que des jurons exotiques. Sur les pontons, Colmiche perdit l'œil gauche dans un duel aux lames de couteau, emmanchées de lattes en bois; Bourdigalier laissa son pied droit gelé, retour de Russie, à Dantzig, d'où il rapporta une jambe de bois. Après quoi, on les mit tous les deux en retraite, Colmiche avec les galons de sergent et Bourdigalier avec ceux de caporal.

A ne tenir compte que de leur énergie, ils 3 auraient mérité, l'un et l'autre, Fépaulette, et ï maintes fois; mais ils avaient panaché leurs états de service de trop d'actes de maraude et 3 d'indiscipline, trop souvent rétrogradé dans le i rang et trop souvent frisé le conseil de guerre, j pour atteindre un sort plus brillant. Colmiche, ) évadé, vint s'échouer à Honfleur; il y rencontra [ Bourdigalier, né dans les environs, et ils associèrent leurs pensions et leurs rancunes de gro-

gnards, méconnus de leurs chefs et de la destinée.

Ils touchaient à la cinquantaine, très verts encore, mais prodigieusement ébranchés et tordus, comme de vieux arbres qui ont essuyé beaucoup de tempêtes, dont les racines sont tenaces, le tronc noueux, mais dont l'écorce s'écaille et dont les branches, au printemps, bourgeonnent comme une peau malade. Avec l'âge, l'origine paysanne de Colmiche s'accusait. 11 bedonnait et semblait en tirer vanité, cambrant les reins, le cou court, sanglé de crin, très apoplectique; les cheveux clairsemés, rougeauds et rétifs, ramenés sur les tempes, les jours de barbe; le reste de la semaine, les joues en brosse à buffleteries; de gros favoris embroussaillés, à la Kléber; la bouche lippue, bouche en four, ébréchée à déchirer les cartouches et déchiqueter le biscuit; l'œil perdu quasi clos par la poussière grasse, l'autre enfoui sous les sourcils, en vrille et vairon : un satyre à l'étable, estropié, non repu : « un méchant

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bonhomme », disaient les gens du pays. Bourdigalier, de loin, marquait moins mal; de près, plus redoutable, de l'allure, mais la mine féroce et renfrognée, bâti en hauteur, cheveux à l'ordonnance, moustache hérissée; brossé, bouchonné, au « dessous-de-pied », à sa bonne jambe, très tendu; l'autre, sa jambe de bois, cirée, reluisante, en botte de gendarme, et qui, à chaque pas, se dressait comme une massue : épouvantail aux enfants qui refusaient d'avaler leur médecine, un ogre retraité en croquemitaine; une complexion de fanatique.

Colmiche, beau parleur, orateur normand disert, sentencieux, mettait en scène ses récits, dialoguant, mimant; il lisait : le Citateur de Pigault-Lebrun, le Curé Meslier, le Moniteur Officiel, journal de l'Empire, et il s'en était fait un répertoire de brocards impies, de polissonneries, de lambeaux de proclamations, harangues et textes de décrets, passant pour se connaître en lois et, par atavisme, tournant sa ruse de guerre à la chicane campagnarde et sa figure

de soldat épaté à la tête d'homme de loi, qui est la vanité des paysans de Normandie. Un petit verre de calvados, offert à propos au café, ou, même, sur les bancs de la jetée de bois, quand on y prenait un air de soleil, et Colmiche entonnait l'histoire, toujours variée en ses épisodes, de son évasion des pontons, et, de préférence, la journée de Fructidor, sa journée à lui, au moins autant qu'à ce Marseillais de Barras et à ce geignard de La Revellière-Lépeaux.

« Je servais dans les canonniers. Le citoyen général Augereau, envoyé par Bonaparte afin de défendre le Directoire exécutif et les libertés publiques, réputé d'ailleurs et passé duc de Castiglione pour ses talents militaires et ses vertus républicaines, nous fit prendre les armes, dans la nuit du 17 au 18, sur l'esplanade des Tuileries, près du pont tournant où les hussards de Besenval sabrèrent le peuple, l'an Ier de la Liberté. C'est moi qui ai tiré le célèbre coup de canon à poudre qui donna le signal de la journée, appelé les patriotes et jeté la terreur dans

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l'âme des Clichyens. Je me tenais, avec ma pièce, devant le ci-devant château, alors temple des lois et asile sacré du législateur, quand les damnés ci-devant, élus par dol et surprise, et se prétendant représentants du peuple, vendu par eux, se présentèrent aux guichets, exhibant leurs cartes et médailles. Ils réclament leur entrée, afin de décréter contre le peuple. Je leur montre l'écriteau sur la porte : « Lisez, « que je leur dis, si vous savez lire : Liberté, « Égalité, Fraternité; porte close I Les traîtres « n'entrent pas ici. Passez au large. » Ceux qui se rebiffent, on les coffre, et ils vont rejoindre les suspects, arrêtés à domicile; leur président Pichegru, l'ex-conquérant de la Hollande, maintenant délivrée et république batave ; le citoyen Barthélémy, foutriquet de diplomate, qui avait, en l'an III, endoctriné le comité des thermidoriens et signé honteusement la paix avec Cobourg, un traître qui voulait rendre le Rhin aux Allemands. On les enferma dans des cages ainsi que des hôtes curieuses. Je lus commandé à la

barrière, toujours avec ma pièce, afin de contenir la populace des brigands ameutés, tandis que les hussards serraient de la pointe les braillards qui couraient après les voitures, et en route pour un Sinnamari! Hommes à talents! voilà votre sort, leur déclare le Directoire exécutif : ils voulaient ramener Louis XVIII, son ventre et toute la contre-révolution; on les a emmenés à la Guyane; ainsi finirent les complots tramés contre chacun de vous, citoyens, concluaient nos Directeurs épurés, contre vos droits les plus chers, contre vos propriétés. Citoyens, respectez les propriétés. »

Arrivé là, Colmiche pleurait. Il ne pouvait prononcer sans fondre en larmes ces mots sacrés : liberté, propriété, vertu, divinités mystérieuses de son Olympe, un et indivisible, de vieux révolutionnaire refoulé dans une défroque de grognard.

Bourdigalier, taciturne, monosyllabique, ne se complaisait point aux détails. Il affirmait en bloc, en phrases rompues, d une voix rude et

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9èchef voix de réquisition, d'exécution, de visites domiciliaires et de pied de mur. Sa journée, c'était le 18 Brumaire de l'an VIII, la journée de Saint-Cloud, quand il battit le tambour, sur l'ordre de Murât, lors de la fameuse charge aux avocats, sicaires des Anglais, assassins de Bonaparte, ce qui le fit passer tambour-maître et l'amena à commander, plus d'une fois, le roulement dans la plaine de Grenelle et à porter, faute de tambour, la lanterne, la nuit de Ventôse an XIII, dans le fossé de Vincennes, à côté de Savary.

« Le brigand, je veux dire le Bourbon, réclamait un confesseur. Voyez-vous, un billet de logement tout droit au Paradis. La République ne délivre pas de ces passeports-là, lui dit Savary; va-t'en voir si j'y suis. — Un b... à poil! aujourd'hui duc de Rovigo : et qui ne l'a pas volé. »

Impies à tous crins, encore plus que soudards, crédules comme des enfants du peuple, farcis de légendes, superstitieux comme des sauvages et, pour finir, fétichistes de Napoléon, ne se

consolant point de n'avoir pu lui porter ce qui leur restait de membres et de sang. L'imagination hantée de complots, de débarquements, ainsi que d'autres Font de sorciers, de fantômes ei de sabbats. Les mauvais plaisants, au cabaret, s'amusaient à les faire monter, comme on dit; ce n'était pas malaise.

« Votre Empereur s'est fichu de vous; il vous a pris votre oui, votre jambe et vous laisse s uis le sou, maintenant que vous ne lui êtes plus bons à rien, trop tannés pour la chair à canon; et lui, que vous avez porté sur le pavois, il se goberge avec ses ducs, ses nobles, il épouse une archiduchesse, la nièce de l'Autrichienne, il se prétend le neveu de Louis XVI et le cousin de tous les tyrans couronnés; comme s'il n'y en avait pas assez, il en fait de sa propre main, de sa propre famille.

— Eh bien, quoi ! s'écriait Colmiche ; des comtes, des barons, des ducs, des rois, est-ce que ça me gêne; des nobles au choix, j'en veux l>ien: c'est de l'aristocratie que je ne veux pas,

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des ci-devant, qu'on n'a pas vu monter et qu'on ne sait pas pourquoi ils sont en haut de l'escalier quand le peuple reste en bas. Demandez au brave Lefebvre, il vous répondra par des N. .. de D. . . , et Masséna, l'enfant chéri de la victoire, par des j... f... Voilà la noblesse de Napoléon, la vraie, la bonne, des enfants du peuple, partis de rien, comme vous. Avec de l'instruction et de la conduite, nous aurions pu en être, comme les camarades : encore on n'en demandait pas tant, à qui risquait sa peau. Voyez Bidard, il n'était pas fichu de signer son nom, et le voilà baron, de la charge de cavalerie de Wagram, avec trois mille livres de rente sur le Grand- Livre, sa pension et les tours de bâton de la remonte, à Évreux... Des nobles! voulez-vous juger de la différence?... Les autres n'avaient qu'un mot à la bouche : leurs pères ; plus on remontait loin, plus ça se perdait dans la nuit des temps et de l'obscurantisme ; moins ils en avaient fait par eux-mêmes, plus ils se rengorgeaient dans leurs quartiers... quartiers d'hiver,

où l'on bat la semelle, où l'on ne fiche rien... Leurs pères! paraît que dans ces classes-là il leur en fallait plusieurs... Dans le peuple, il suffit d'un seul. . . La nature et l'égalité. . . Voilà. . . Et pour l'archiduchesse, ça. vous impose, parce que vous êtes encore dans les anciennes idées... vous ne comprenez pas... c'est la Révolution, monsieur, en chair et en os et sur ses deux pieds ... L'Empereur rosse le beau-père, c'est Wagram; il emporte la fille, c'est sa part de prise... Mais cette vieille archibéte de Kaiserlik me l'aurait donnée, à moi qui vous parle, sa Phigénif, comme dit M. de Fontanes, si j'avais tant seulement eu la capacité de me faire empereur et de le battre... à la place de l'autre... C'est toute l'armée française quia épousé Marie- Louise, monsieur, et le dernier soldat a eu son morceau de peau d'archiduchesse.

— Mais, reprenait le bourgeois, ou le commis voyageur, comment accommodez-vous ensemble Napoléon, que vous adorez, et Robespierre, que vous vénérez tant?

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— Et vous, monsieur, révérence parler, votre bon Dieu et ses saints... Robespierre, c'était la vertu; Napoléon, c'est la gloire. Et c'est la même cbose : une et indivisible, la république et le peuple. Je le sais, pour l'avoir entendu dire par des personnes qui le savaient. Napoléon, dans sa jeunesse, était du parti de Robespierre, Robespierre l'avait distingué et Napoléon l'a regretté, et il ne permettait pas qu'on en dise du mal, pas plus que de Clovis, que du Comité de Salut public et de tous sos prédécesseurs. Si les réacteurs n'avaient pas lâcbé Robespierre, en Tiiermidor, Napoléon l'aurait fait. . .

| — Duc?

— Non, monsieur, mais pape...

— Et vous lui auriez baisé sa mule », concluait Bourdigalier. . .

Le printemps de 1814 les vit agités, soupçonneux, sinistres; ils montaient la garde devant les cafés, à l'arrivée du facteur, se précipitaient sur ses pas, arrachaient la Gazette, se

rencognaient au fond de la pièce, défendant leur papier comme un chien l'os qu'il ronge; Colmiche lisait, Bourdigalier jurait. Napoléon toujours vainqueur, les étrangers avancent toujours, et toujours des trahisons, les émigrés en serre-file, les Bourhons dans les fourgons, comme en 92... Le comte d'Artois en Lorraine, le duc d'Angoulème dans le Midi... On allait revoir toutes les misères... Il faudrait, la nuit, hattre les mares à grands coups de gaules, pour empêcher les grenouilles de chanter sous les fenêtres des nobles... 11 faudrait suivre les processions... Ils erraient le long des grèves, scrutant la mer, guettant un débarquement des Iles (1 Angleterre, flairant la bande de Georges, la machine infernale de Saint-Rejon.

« Chacun a le droit de leur courir sus et de leur tordre le cou, disait Bourdigalier.

— Constat d'identité : deux citoyens, d'un civisme reconnu, loi de Brumaire an III, déclarait Colmiche, qualité d'émigré reconnue, porté les armes contre la République, jugé, cou-

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damné, exécuté sans désemparer, dans les vingt-quatre heures. . .

— Hors la loi ! » concluait Bourdigalier.

Un soir d'avril, comme ils battaient le marais de Pennedepie, dont la plage ensablée leur paraissait particulièrement suspecte et favorable aux atterrissements nocturnes, le crépuscule tombant, la grève déserte, ils furent abordés par un particulier qu'ils ne connaissaient pas. Une manière de paysan, sournois, mielleux, cafard, dont la « mine de bedeau » n'était certes pas faite pour leur inspirer confiance. Mais l'homme, insinuant et tenace, les connaissait bien, lui, et il sut les prendre, louant leur vigilance, leur patriotisme, leur haine des Bourbons, des émigrés, des chouans et des Anglais. Il sut trouver le mot de passe qui leur fît dresser les oreilles, les fit se poser au port d'armes, l'un à droite, l'autre à gauche, se penchant vers lui, quêtant de l'œil et s'assurant que nul ne pouvait les voir ni les entendre. Alors, se faisant de sa main un cornet* de crainte que le vent n'emportât

ses paroles, l'homme leur confia son secret : Louis XV111 était attendu; cette nuit même, il débarquerait à la marée de neuf heures... Rien à craindre... Tous les douaniers étaient à la guerre; des Anglais l'amèneraient dans un canot... Et lui, l'homme, serait là pour le recevoir et le conduire dans la propriété de son maître, tout prés de la gifèVe, aux Pavillons, où Louis XVIII passerait la nuit et la journée du lendemain; ses amis Viendraient le chercher en voiture, la nuit suivante.

« Car il est si gros et si lourd, ajouta l'homme, qu'il ne serait pas capable de se remettre en route tout de suite. Il faudra qu'on le couche en arrivant.

— Compris, dit Bourdigalier. Nous lui servirons de valets de chambre.

— Minute, dit Colmiche, et l'escorte.

— Moi tout seul, reprit l'homme.

— Suffit, dit Bourdigalier. Nous l'attendrons au passage, et à la mer !

— Non, dit l'homme, la grève n'est pas sûre, quelque rôdeur n'aurait qu'à passer, et le bateau

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qui l'amènera pourrait accoster de nouveau... J'aime mieux aux Pavillons...

— Une oubliette? demanda Colmiche. . .

— Approchant, répondit l'homme. Laissezmoi le conduire et l'installer. . . Pas de voisins, nuit noire, vous ne serez pas dérangés... Je vous le livre; le reste vous regarde.

— Le mur, dit Bourdi palier.

— Un instant, reprit l'homme. Comment le reconnaîtrez-vous ?

— Vous nous le désignerez.

— Sans doute, mais qui prouvera que je ne vous trompe pas?

— Pas ta mine, suppôt de sacristie.

— On ne fait pas sa mine, sergent. Mais j'ai prévu le cas. »

Il tira de sa poche et déploya une méchante estampe anglaise, en couleur. Dans l'obscurité baissant, les deux soudards distinguèrent, tant bien que mal, sur les indications de l'homme, un personnage très gros, assis devant une table.

« Voyez, disait l'homme, ces jambes enflées,

il a la goutte, il ne peut supporter les bottes, il ne porte que des guêtres... Jl écrit... Vous ne le distinguez pas? Regardez de plus près. La plume dans la main... Le nez, le fameux nez des Bourbons et, au bas de l'image, ce qui est écrit.. .

— Je ne peux pas bien lire, dit Colmiclie.

— Je lirai pour nous... suivez les lettres : Louis, Stanislas, Xavier de Bourbon... comte de Lille . . . »

Ils écarquillèrent les yeux. L'homme replia

son image.

« Va pour le signalement, dit Colmiche; mais vous devez avoir un mot d'ordre ?

— Plusieurs. J'allais y venir, sergent... Vous direz : France, il répondra : Et Champagne. Vous reprendrez : Vous venez de Londres? Il répondra : Par la mer. Vous reprendrez : Vous êtes le seigneur de ce lieu? Il répondra : Et de tout le pays alentour.

— Entendu! déclarèrent les soudards. Allons chercher nos armes

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— Sans oublier la lanterne, » ajouta Bourdigalier, toujours obsédé de Vincennes.

Rendez-vous fut pris pour onze heures du soir, dans un sentier qui remontait de la grève au chemin de Ronfleur à Villerville.

A dix heures et demie, en avance, les soudards s'y trouvaient, en attirail de guerre, les fusils en bandoulière, les sabres au côté et des crosses de pistolet à portée de la main dans les poches de leur redingote. Ils entendaient, tout près d'eux, la mer rouler sur les galets. Deux heures se passèrent.

« La mer baisse, dit Colmiche. Ti doit avoir débarqué. . .

— A moins que l'homme ne se soit fichu de nous. »

Ils se remirent en faction. Une ombre s'approcha.

« Qui va là?

— Ami, répondit la voix de l'homme de la grève.

— Affaire manquée? dit Colmiche.

— Au contraire... Tout est en ordre. .. mais le débarquement s'est fait un peu plus loin : à la pointe de Cricquebœuf, près du four à chaux... et comme il marche mal, sur ses grosses pattes molles, impotent comme il est, nous sommes arriv és plus tard aux Pavillons.

— En route î » dit Bourdigalier.

Le chemin très couvert, très tortueux, suivait, un bon temps, le lit de la rivière. On barbotait dans l'eau. Les soudards tempêtaient et sacraient, n'aimant pas à se mouiller les pieds.

« Je n'en ai qu'un, dit Bourdigalier ; je ne veux pas m'enrhumer de celui-là. »

Plus loin, ce fut pire. La jambe de bois buttait, dans l'obscurité, contre les racines. On grimpa, on traversa une haie, on marcha dans un bois et l'on déboucha sur une terrasse, audessus d'un verger. A droite et à gauche, deux masses noires : c'étaient les Pavillons, ailes d'un château dont le corps principal ne fut jamais bâti. A l'un de ces pavillons, au rez-de-chaussée,

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une fenêtre éclairée jetait sur le verger une traînée de lumière.

« Il est là 1 dit l'homme, à son bureau; il écrit, comme dans son portrait que je vous ai montré... Vous le reconnaîtrez tout de suite, on ne peut s'y tromper... Je vous ai promis de vous le livrer. . . Il ne se méfie de rien. . . Il est à vous.. . »

Là-dessus, il disparut... Les deux soudards ne songèrent ni à le rappeler, ni à le suivre. Au surplus, ils allaient bien voir.

Ils descendirent dans le verger par un plan incliné très glissant, tapissé de mousse. Les herbes encombraient les allées du verger, étouffant le bruit des pas. Ils arrivaient devant la fenêtre, qui n'avait point de rideau, et, se tenant en dehors du rayon lumineux, ils se penchèrent, appuyés sur leurs fusils.

Ils distinguèrent une sorte de salon; sur les panneaux blancs de la boiserie se dessinait un énorme bureau à auvent et à galerie; un flambeau à trois branches, avec abat-jour, éclairait un homme obèse, le dos rond, affaissé plutôt

qu'assis dans son fauteuil, les joues flasques, une perruque à tresse. Devant lui, des papiers déployés qu'il feuilletait d'une main, tandis que, de l'autre, il tenait son binocle. Il paraissait déchiffrer avec peine, se redressait, se baissait, prenait des notes, compulsait, traçait des lignes. « C'est lui! dit Bourdignlier.

— Je reconnais le nez, dit Colmiche, mais je ne vois pas les guêtres.

— Les jambes sont cachées sous le bureau, fit observer Bourdigalier. Entrons. »

Colmiche avança de son pas mat d'homme gras, sur l'herbe détrempée. La jambe de bois de Bourdigalier se heurta contre les marches du seuil. Ils poussèrent la porte. Derrière son bureau, l'homme ne pouvait les voir.

« C'est vous, Benoît? » dit-il.

Il déposa ses papiers et releva la tête. Les deux soudards étaient à ses côtés, vision des temps sinistres, des visites domiciliaires et de la guerre des chouans. Celait un homme de sang-froid. Il essaya de se lever. Ses jambes

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refusèrent le service. 11 poussa un long soupir, comme suffoquant, mais sur sa large face blême nul signe de terreur, du calme au contraire, et une dignité singulière.

« Qui êtes-vous? Que voulez-vous?

— Vous devez vous en douter, répliqua Colmiche. Mais n'appelez pas, ce serait inutile.

— Je m'en doute, répondit le vieillard.

— Et puis, repartit Colmiche, cela simplifiera les formalités.

— Quelles formalités?

— D'abord, le mot. France... »

Le vieillard, après un moment de surprise, répondit : « Et Champagne.

— Vous venez de Londres.

— Par la mer. . .'

— Et vous êtes le seigneur de ce lieu.

— Et de tout le pays alentour...

— Ça y est, dit Bourdigalier. »

Colmiche continua d'interroger.

« Votre nom?

— Louis-Stanislas-Xavier Lecomte.

— Le comte de quoi ?

— Ah!... Vous savez? » dit l'homme, que ces questions déconcertaient singulièrement... Il répondit : « Lecomte de Lille, c'est à cause...

— La cause, dit Bourdigalier, nous nous en lichons.

— Le fait, reprit Colmiche. Vous êtes émigré.

— Je n'ai jamais menti. J'ai émigré.

— Vous avez servi chez les alliés, fait la guerre à la République...

— Servi chez les alliés, jamais... iaitla guerre à La République, oui, et dans ce pays même, avec Frotté... mais, depuis lors...

— Depuis lors, ça a continué* dit Colmiche. Mais nous n'avons pas besoin d'en savoir davantage. Complice de Frotté, vous avez encouru les mêmes peines. Vous allez les subir...

— Sans désemparer, interrompit Bourdigalier.

— De quel droit? s'écria le vieillard.

— Du droit de tout le monde ! déclara Colmiche.

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— Du droit de hors la loi ! ajouta Bourdigalier.

— Hors la loi certainement, affirma Colmielie qui avait préparé son discours et qui tenait à ses judicatures de bas Normand. Mais, par la loi aussi. »

Et, tout d'une haleine, il récita, accumulant les mots, embrouillant les textes, confondant les articles :

« Loi de Brumaire an VI : tout émigré convaincu d'avoir porté les armes contre la République... » Il appuya : « une et indivisible — et qui rentre sur le sol de ladite... sera immédiatement appréhendé au corps... l'accusateur public appellera des citoyens d'un civisme reconnu, au moins deux...

— Présent! » articula Bourdigalier.

Colmiche poursuivit :

« S'ils affirment l'identité, l'accusé, reconnu émigré, sera condamné, jugé et exécuté dans les vingt-quatre heures, sans recours de demande de cassation. ..

— Et sans phrases ! » ajouta Bourdigalier, qui trouvait le temps long et les formalités inutiles.

Le vieillard les écoutait, imperturbable, les dévisageant de ses petits yeux perçants, hautains, quasi goguenards, encore que cet interrogatoire tournât au tragique.

« Vous êtes peut-être tout simplement deux coquins, dit-il, et vous n'en voulez qu'à ma bourse... Quant à ma personne, vous voyez bien que la goutte me travaille et que je ne puis pas bouger... Vous êtes maîtres de moi, vous êtes armés, je ne le suis pas... Mais je ne vous laisserai pas vous moquer de moi de la sorte... La mort soit, pas le ridicule... Je la connais votre loi <le Brumaire, je la connais mieux que vous... vous n'êtes ni le gendarme, ni l'accusateur public, que je sache... Des citoyens d'un civisme reconnu... il se peut... Mais c'est le juge qui condamne et non les citoyens à civisme...

— Si vous la connaissez si bien, déclara Col-

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miche, assez décontenancé tout de même, c'est pour l'avoir enfreinte. . .

— Je ne le cache pas. Mais elle est tombée avec les gens qui l'ont faite...

— Je la ramasse, dit Bourdigalier. Concluons. »

Colmiche, grotesque en sa pose de magistrat terroriste, ajouta :

« Plus d'observations. Le temps marche. Vous étiez en train d'écrire. Achevez. Vous avez cinq minutes pour mettre ordre à vos affaires. »

Le vieillard tenait sa main blanche et grasse sur les papiers, une bague brillait à l'annulaire. L" homme eût paru imperturbable si la plume n'avait légèrement tremblé entre ses doigts.

« Mes affaires sont en ordre, au moins en ce qui vous concerne, répondit-il avec un sourire singulièrement ironique. Ainsi vous êtes décidés à m'assassiner...

— Exécuter, déclara Bourdigalier.

— Vous me laisserez au moins faire mes prières...

— Faut-il aller chercher le curé de Pennedepie? demanda Bourdigalier.

— Vous aviez cinq minutes pour vos affaires, dit Colmiche, vous les aurez pour vos patenôtres.

— Pas une de plus, pas une de moins », dit Bourdigalier. Il se mit à compter sur ses doigts.

Le vieillard essaya encore, mais vainement, de se lever. Alors, tirant de son gilet une croix de Malte, il la plaça devant lui, joignit les mains, les yeux fermés, les lèvres marmottantes.

Colmiche veillait, les regards tournés vers le verger. L'aube pointait, très pâle, à travers les bourgeonnements des pommiers. Le vieillard rouvrit les yeux, remit la croix dans son gilet.

« Je suis prêt.

— On va vous lier les mains.

— Faites. »

Ils les lièrent.

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« Alors, c'est ici, à cette place, que vous prétendez me tuer.

— Ce ne serait pas régulier, déclara Golmiche. Il faut un mur.

— Et une lanterne, interrompit Bourdigalier.

— C'est, répartit le vieillard, que je ne suis pas sûr de me tenir debout.

— On vous prêtera un fauteuil, comme h Charette.

— Vous voulez dire d'Eibée, dit le vieillard i i >ujours imperturbable.

— Brigand pour brigand, le nom ne fait rien i à l'affaire.

— Soit! »

Et comme ils s'approebaiont, pour le soulever sous les épaules, il les regarda, tour à tour, bien en face et, les dévisageant :

« Pourquoi ces simagrées? cette parodie de justice? Vous voyez bien que je n'ai pas peur. Je suis vieux. J'ai affronté la mort bien des fois... Mais, si c'est à mon argent que vous en voulez, vous perdez votre temps... vous ne le

HS9HHI

trouverez pas... C'est cette canaille de Benoît ïc qui vous a conduits ici... Il vous a parlé d'un trésor... moi seul connais la cachette... Benoît î< m'a trahi... Débarrassez-moi de lui, et je vous ferai la part large... Que vous a-t-il promis : dix I mille francs, vingt mille francs?

— Ni vingt mille louis, ni un rouge liardî s'écria Colmiche. Vous pouvez garder votre s argent et le secret de votre cachette. Nous ne mangeons pas de ce pain-là. Nous sommes des soldats, nous avons servi sous la République et sous l'Empereur. Le pillage soit, droit de la guerre... mais tuer pour voler un Français, même émigré, jamais... Pour ce qui est de votre Benoît, au point où nous en sommes, on peut se dire ses vérités : il vous a trahi, c'est lui qui vous a dénoncé et livré... Qu'il en veuille à votre cassette, c'est probable. . . nous autres, nous n'en voulons qu'à votre personne, à votre soi-disant Majesté, et nous voulons débarrasser l'Empereur et Roi d'un prétendant qui ne travaille que pour

Pitt et Cobourg..

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— Ah çà! s'écria le vieillard, qu'est-ce que vous me chantez là. Pitt est mort et Cobourg est loin... Un prétendant? Quel prétendant? Je n'en connais qu'un, Louis XVIII. ..

— Farceur! dit Colmichc, et le comte de Lille, qu'est-ce que vous en faites? »

Le vieillard respira longuement; il y eut comme une éclaircie sur son visage, et très goguenard :

« Je devine. Vous êtes les dupes de ce coquin de Benoît. Pour qui me prenez-vous?

— Pour ce que vous êtes . . . Louis XVIII . . . di ( roi de France et de Navarre... dit le comte de Lille, en personne, chair et os...

— Malheureux! vous alliez commettre un crime inutile. Je me nomme, en effet, Louis- Xavier-Stanislas, pour être né le même jour que le prince... Lecomte est le nom de mon père et Delille celui de ma mère... Et je suis dit Lecomte de Lille parce que mes infirmités me font ressembler au... » Il allait dire : au roi, il se reprit : « au prétendant » .

Les deux soudards se lançaient l'un à l'autre

des reg-ards effarés, en même temps, et féroces. Le vieillard vit leur trouble et continua :

« Vous n'avez pas à vous méfier de moi, je suis incapable du moindre mouvement. Allez au pavillon d'en lace et voyez ce qu'y fait le sieur Benoît. Si vous n'êtes pas convaincus, vous pouvez me fusiller à votre guise.

— Allons! » dit Bourdigalier, brutal, mais simpliste.

Colmiche, plus sceptique, le suivit en grommelant.

Dans le demi-jour, le pavillon dressait ses murs délabrés, ses volets clos, à demi déchaussés, sa porte ouverte. Ils entrèrent : dans le plancher disjoint, une trappe,'d'où sortait l'extré- (réinifé d'une échelle. Colmiche descendit; Bourdigalier, à l'affût, se tint près de la trappe, le fusil armé. Une lanterne, posée à terre, éclairait trèj distinctement Benoît, qui travaillait à une étrange besogne. Dans le sol, jalonné de petites branches de bois rejointes par des fils en figures

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de géométrie, il piochait, suant et gémissant.

Il ne l'entendit approcher que quand Colmiche fut à deux pas de lui. Et, se redressant, s'essuyant le front, appuyé sur sa pioche :

« Eh hien, c'est fait ?

— Crapule, dit Colmiche, tu t'es f... de nous.

— Citoyen, je vous jure...

— Et le trésor, dont tu ne nous parlais pas!

— Le trésor, c'est vrai... mais je pensais que, pour des héros comme vous, ces choses-là ne comptaient pas... Tout pour l'honneur et pour le salut puhiic... Mais, si vous y tenez, je suis prêt à partager avec vous... Donnez-moi seulement un coup de main...

— Le voilà, le coup de main, » dit Colmiche; et d'un coup de pistolet il Té tendit mort.

« Maintenant, dit Colmiche, en rejoignant Bourdigalier, en retraite. . .

— Mais le vieux ?

— 11 avait raison; il est vivant et il garde son trésor, ça doit lui suffire. 11 en sera quitte pour la peur.

— Il nous dénoncera.

— Il est trop malin pour cela. Benoît paiera pour tout le monde... En tout cas, filons... »

Ils rentrèrent sans avoir fait de mauvaises rencontres, assez inquiets toutefois de leur équipée.

Ils apprirent, le lendemain, que les fermiers des Pavillons, en venant le matin visiter leurs bêtes, avaient trouvé les pavillons ouverts : Benoît tué, dans la cave de l'un; le propriétaire, M. Lecomte, connu sous le sobriquet de Lecomte de Lille, ligoté, à demi mort devant son bureau, papiers en désordre, encrier renversé. Il semblait sous le coup d une apoplexie; un docteur, cherché en toute hâte, arriva juste à temps pour le saigner. Quand il revint à lui, Lecomte raconta que, rentré dans la nuit, secrètement et afin de rechercher une cassette enfouie par lui avant son départ, son régisseur, Benoît, l'avait abandonné, qu'il avait été assailli par deux hommes, dont il n'avait pu discerner les figures, les complices de Benoît, sans doute.

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Benoit, sur les premières indications de son maître, avait commencé le travail. Ses complices l'avaient tué, selon toute vraisemblance, pour ne pas avoir à partager avec lui.

Quoi qu'il en tût. un fait certain se dégageait de l'affaire. Le sieur Lee ointe était émigré, non rallié : on l'arrêta. Avec le sang-froid qui ne L'avait pas abandonné un instant, il réclama l'apposition des scellés sur ses pavillons et la constitution d'un séquestre. Peu de jours après, l'Empire étant tombé, il fut mis en liberté sur l'ordre du gouvernement provisoire. Il rentra légalement dans sa propriété, rctrou va sa cassette et quitta le pays, où il ne reparut plus.

Quant aux deux soudards, nul ne les inquiéta, sauf un particulier qui se présenta à leur domicile et s'informa minutieusement de leurs noms, prénoms et qualités. La visite ne laissa pas de les préoccuper, mais ils se rassurèrent bientôt. Un matin, le facteur de la poste leur remit à chacun une lettre chargée : elle contenait un titre de rente viagère de 200 livres.

« C'est le vieux, dit Bourdigalier.

— La rançon, dit Colmiche.

— Alors on peut l'accepter.

— Légalement .. il était de bonne prise... et pour émigré. .. sûrement... D'ailleurs nous avons signé le reçu au facteur... et nous l'avons débarrassé de sa canaille de Benoît. Il l'avait promis. . .

— ( l'est juste, un homme n'a que sa parole. . .

— Et un homme en vaut un autre. Allons boire à sa santé. »

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