‹ Vieux habits, vieux galonsChapitre 9 sur 9 · Où · texte numérisé non relu

Où

— A Montmartre, aux Bosquets de Tibur.

— Connu. Mais les épées?

— Justement, dit Lavaugourd.

— Il y en a chez Simon. C'est sur notre chemin pour aller à Montmartre.

— Alors en route ! » dit Lavaugourd.

Ils montèrent dans la voiture, qui partit grand train.

Tivoli était encore en pleine vogue ; mais Tivoli rappelait trop les splendeurs de l'Empire,

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et la compagnie y était trop fréquente et trop mêlée pour les gens à partie fine qui n'entendaient se débaucher qu'en observant les convenances. Un industriel avisé dénicha, sur les pentes de Montmartre, au milieu de jardins à demi sauvages et de hautes futaies, un ancien pavillon de briques, à coins de pierre, qui passait pour avoir abrité Les amours du galant Henri et de la belle Gabrielle. C'était presque un sanctuaire. La jeunesse royaliste y célébra ses mystères. L'enseigne du cabaret couvrait la contrebande : Aux Bosquets de Tibur ; cette flatterie discrète au goût du roi défendait d'ailleurs la maison de toute incursion de bretteurs et trouble-fête du café Lemblin. Il est vrai que la fleur de l'armée alliée s" v donnait rendez-vous, les Russes et les Anglais en particulier, laissant aux Prussiens les abords trop faciles et quelque peu bourbeux du Palais-Royal et des galeries de Lois.

Ce soir-là, tous les salons du premier étage étaient occupés, et du plus grand de ces salons

sortait un bruit de rires et de conversations, où dominaient les voix des femmes. C'était le joyeux enterrement de la vie de garçon de M. le marquis de La Rochepierre. Une douzaine d'hommes, jeunes pour la plupart, deux ou trois tirant sur Le gris, de belle tenue, portant beau, d'une élégance un peu martiale, des airs d'officiers de la garde royale en habit de soirée; plusieurs « lions », comme on disait déjà, mais des lions très bénins, de ménagerie, apprivoisés, peignés au peigne fin, frisés au petit fer, pommadés, pimpants, très accommodés pour la cage de la dompteuse; de jeunes diplomates, fort inquiets de leur personne, s'appliquant à conserver la gravité dans le plaisir et la correction jusque dans l'orgie, dandys politiques, tout neuf habillés de Londres; entre ces cravates drapées, soyeuses, à épingles de brillants, ces gilets somptueux, brodés et bombés, ainsi que des cuirasses damasquinées, de jolies filles, en toilettes claires, mousseuses, transparentes, larges ceintures de satin, corsages fleuris, très haut

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i montés, gorges en belle vue, coiffures à coque, d chignons empanachés et bras nus.

Les obsèques de M. le marquis battaient si

0 joyeusement le glas, que les convives n'ententl dirent pas une algarade fort vive qui s'engageait \i dans le couloir. Tout à coup la porte s'ouvrit,

brusquement poussée, et un homme parut qui,

1 d'une bourrade, se débarrassa des garçons qui v voulaient lui barrer l'entrée. Il s'arrêta debout ë sur le seuil; un autre homme, plus grand, qui jb acheva de bousculer les gens, parut derrière lui.

Ce fut, à l'apparition de l'insolent, qui se perâ mettait de les troubler, une clameur indignée I Les femmes, jouant les éperdues, se cachèrent I la téte dans les gilets veloutés, serrant de leurs 1 bras les belles cravates de leurs voisins. Des 1 hommes se levèrent. On appela le maître d'hôtel ; * cet homme voulut entrer, une bourrade de Ber- | trand le rejeta dans le couloir. Les domestiques I crièrent à la garde, les femmes se mirent à hurler. Debout dans l'embrasure de la porte, le chapeau un peu défoncé, appliqué, en hâte,

d'un coup de main, sur l'oreille, son manteau rejeté à terre, les pommettes rouges, les yeux en feu, les lèvres serrées, de grande allure cependant, malgré son emportement et le désordre de sa toiletta, Lavaugourd se tenait menaçant et sinistre.

Une voix s'écria : « C'est Lavaugourd î » Et d'autres à la fois : « Le condamné... Mais il est fou... C'est le dernier degré de l'impudence. »

Une voix domina les autres, c'était celle du comte d'Aiglemont :

« Silence, messieurs! Et vous, mes petites amies, assez de nerfs, tâchez de vous taire. »

ï! ajouta plus bas : « C'est Lavaugourd... l'afFaire est sérieuse. »

Le silence se fit. Alors Lavaugourd : « Monsieur le marquis de La Roehepierrc

— C'est moi, dit La Rochepierre très blême, mais très maître de lui, très gentilhomme.

— Monsieur, reprit Lavaugourd, nous avons un compte à régler ensemble. »

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A l'étonnement de ses convives, La Rochepierre répondit :

« Parfaitement, Monsieur. »

Quelqu'un interrompit : « Ce n'est pas l'heure ni le lieu. »

La Rochepierre lui coupa la parole :

« Finissons, messieurs. C'est beaucoup plus de bruit qu'il n'en fallait; mais c'est l'affaire de monsieur et non la mienne... Onfroy, Beaudry, je puis compter sur vous!... Ces messieurs, ajouta-t-il en s'adressant à Lavaugourd, auront l'honneur de se présenter chez vous demain matin. Et maintenant, reprit-il, avec un sangfroid un peu forcé, je pense que monsieur voudra bien nous laisser finir entre nous notre soirée.

— Je regrette, monsieur, dit Lavaugourd, de ne pouvoir me rendre à votre désir. Mais je ne puis remettre. Ces messieurs ne me trouveraient pas chez moi... Vous oubliez que je n'ai plus de domicile... et, d'ailleurs... les murs ont des oreilles... Mon nom a été prononcé; l'hôte

de céans voulait m'empècher d'entrer; en parfait drôle qu'il est, il a, sans doute, déjà fait chercher la police. Monsieur de La Rochepierre ne me refusera pas d'en finir tandis que je suis libre encore... et peut-être n'est-ce plus qu'une affaire de minutes... »

Les amis de La Rochepierre s'étaient levés, s'empressaient autour de lui, parlant tous en même temps. La Rochepierre les écarta :

« Le général Lavaugourd a raison, dit-il. Je suis à vos ordres, monsieur. »

Alors, Lavaugourd :

« Je vous remercie, monsieur. Général d'Aiglemont, nous avons servi ensemble; vous ne me refuserez pas de m' assister. Le commandant Bertrand, mon ancien aide de camp, sera mon second témoin.

— Ce que nous faisons est incorrect, dit d'Aiglemont; mais l'affaire ne comporte pas d'accommodements... Général Lavaugourd, vous pouvez compter sur moi. »

Lavaugourd s'éloigna. Les quatre témoins

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s'abouchèrent dans un cabinet voisin, et ce fut vite fait. Bertrand avait apporté des épées; quant au lieu du combat, d'Aiglemont proposa la salle de bal, salle d'été, donnant sur les jardins, et en ce moment inoccupée.

« Il y fera froid, dit Baudry

— On se réchauffera, reprit d'Aiglemont.

— Allons, messieurs, puisque nous y sommes. Le temps presse. »

Personne ne le contestait plus. Durant ces pourparlers très courts, on avait pu constater l'absence de l'hôte. La salle choisie pour la ren-

0 contre communiquait avec les salons du premier étage par un escalier en colimaçon, à

1 marches et rampes de cristal, aux tentures grenat, alors célèbres dans tout Paris. La salle était déserte, close et glaciale. On y descendit les flambeaux. Les convives se groupèrent dans l'ombre, au bas de l'escalier, tandis que, sur les marches, sur la galerie d'en haut, en plein dans la lumière qui venait du couloir, les femmes se pressaient, se penchant les unes sur les autres,

avec des airs de frissons, de froid et de peur, grelottantes, affairées, mais ravies de l'aventure, curieuses du drame et flairant le sang.

D'Aiglemont prit la direction du combat et fit garderies portes. Les épées mesurées, les habits bas, les deux hommes s'alignèrent. La Rochepierre avait de la tenue, mais rien que de la tenue. Lavaugourd, sous les armes, était formi dable. A la première attaque, il l'étendit à se pieds.

« Il est mort! s'écrièrent ses amis, penché sur son corps.

— Vous l'avez voulu, Lavaugourd, dit d'Ai glemont. Vous aviez vos raisons. Je ne vous le demande pas, mais filez vite, vous n'avez que 1 temps.

— A quoi bon, répondit Lavaugourd; j'a payé ma dernière dette, je n'en ferai poin d'autres. »

Des coups de crosse frappés contre la port calmèrent soudain les plus excités. La curiosit du spectacle l'emporta sur le désir de jouer un

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rôle dans la pièce. Un commissaire de police, ceint de l'écharpe blanche, entra dans le café, suivi d'une eseorte de gardes nationaux et de soldats de la ligne, requis au poste de la barrière .

« Qui d'entre vous estle nommé Lavaugourd? dit le commissaire

— C'est moi, monsieur ! Et vous pouvez ajouter : général de division, comte de 1 Empire et commandeur de la Légion d'honneur. Bon appétit, messieurs ! »

Ronfleur, octobre 1904-septembre d905

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Une après-midi du mois de septembre 1815, un officier en petite tenue de colonel de cuirassiers errait, pensif, dans les allées du Mail à Tours. C'était un homme jeune encore — il n'avait guère passé la trentaine : la taille droite, avec de larges épaules, bien découplé, les yeux gris clair, les favoris très courts et la moustache tombante, tirant sur le roux — un de ces cavaliers normands et de haute et bonne mine qu'a immortalisés Géricault. A distance, un héros formidable; de près, je ne sais quoi de doux, d'hésitant; la race des violents timides. Ses yeux clignaient au soleil oblique qui se jouait dans les feuillages mordorés; son regard nuageux flottait en rêveries. Ni la douceur de

l'air, encore tiède, ni le charme reposant de cette belle promenade ne paraissaient le toucher. Il allait, à pas mécaniques, battant de sa cravache ses bottes et les feuilles mortes. Derrière lui, un autre officier sortit d'une rue latérale et, à grands pas, s'efforça de le joindre. Celui-là portait l'uniforme des chasseurs, avec, également, les insignes de colonel; le même âge, au premier abord, mais une complexion sensiblement différente. Long, mince, souple, on L'eût jugé frêle, si chacun de ses mouvements n'avait décelé une nervosité singulière; de tournure élégante, le visage imberbe du vicieux pâle, à l'italienne, des éclairs, une énergie redoutable dans le regard de ses yeux bruns ; il semblait humer le soleil et boire avec volupté la chaleur des rayons d'automne.

« Hé, Robert! » cria-t-il, quand il fut assez rapproché.

Robert se retourna.

« C'est fait, dit-il,

— Oui, dit l'autre, j'ai retenu ta place pour

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Alençon directement. Là, tu prendras la diligence pour Bayeux. Moi. j'ai ma place pour Nevers et Auxerre. Et voilà...

— Chacun chez nous, dit Robert.

— Dans nos foyers, repartit l'officier de chasseurs. Pour toi, au moins, c'est une vérité. Tu retrouveras ta mère, ton hôtel de famille à Baveux, tes fermes... la chasse... les bons dîners. . .

— Et l'embêtement! dit Robert, de pied en cap, jusqu'à la trente-deuxième capucine... Tiens, Julien, si tu n'avais pas eu l'obligeance d'aller retenir nos places, je me serais laissé appréhender au corps par la gendarmerie et reconduire de brigade en brigade jusque chez moi, tant je suis dégoûté de tout, de tout...

— Et que dirais-tu, si, comme moi, tu ne devais trouver au bout de la route qu'une maison vide, où je ne suis pas entré depuis la mort de mon père, il y a bien dix ans...

— Enfin, dit Robert, qu'allons-nous devenir? Je grognais souvent contre le service; je ne me

doutais pas à quel point je l'avais dans le sang. C'était si bon... ne penser à rien... recevoir des ordres, marcher de l'avant... ne s'occuper que de ses chevaux et de ses hommes, au jour le jour, jamais de lendemain... l'inconnu qui ne dépendait pas de nous... La bataille venue, la charge sonnée, foncer, défoncer, enfoncer... Qu'est-ce que je m'en vais faire de tout cela? »

Il tendait ses bras musclés, frôlait de sa cravache ses fortes jambes de cavalier.

« Dieu! que je vais m'embêter, répéta-t-il. Toi, au moins, Julien, tu auras les femmes...

— Les nymphes de l'Yonne? dit Julien.

Voire ce qu'elles donneront. Petite guerre et grandes manœuvres. Mon ami, je commence à voir la fin, toujours la même chose... C'était bon quand on passait, mais quand on reste... il reste les ennuis, les chaînes, les crampons... Pouah!... Moi aussi, j'en ai par-dessus la téte de dégoût pour ce gouvernement-ci... Leur ignoble ordonnance du 5 août qui m'a pris ma cravate de commandeur, gagnée à Ligny, et, à

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à toi, ton grade de général, aux Quatre-Bras. . . Ça ne peut pas durer... Sais-tu ce que je vais faire... il faut toujours que mon esprit travaille... Je vais creuser la mine, avec les amis de là-bas... On était patriote, dans ce pays-là, autrefois. . . On y aimait la République... on y regrette l'Empereur... On y déteste les alliés et leur traité de Vienne.

— Moi, reprit Robert, je n'aurais même pas cette ressource-là... Ma famille est royaliste... Je désolerais ma vieille maman à laquelle j'ai tant causé d'inquiétudes... Et puis, je ne suis pas homme à combinaisons. Une fois descendu de cheval, je ne suis plus bon qu'au repos...

— Tu te marieras, reprit Julien ; voilà longtemps que tu y penses...

— Et que tu m'en détournes... Peut-être avais-tu raison...

— J'avais raison, dit Julien, de te détourner du roman sentimental, que tu rêvais avec les histoires de Mme de Kriidener ou de Mme de Souza... cela ne s'accommodait pas avec la

vie militaire... « Qui va à la chasse perd sa place... » Mais te voilà sédentaire, maintenant, et libre de roucouler à ta guise... Seulement, ne roucoule pas trop, les femmes n'aiment pas longtemps cette chanson-là... Tu es trop bon, trop doux, trop fidèle, trop câlin... et trop colère.

— Autant dire que je suis voué aux gotons à perpétuité, interrompit Robert avec quelque vivacité.

— Mais non! dit Julien, je te détournais des aventures, des bonnes fortunes, parce que ces femmes -là sont des farceuses, qui auraient encombré ta vie, t'auraient rendu jaloux à éclater et malheureux à périr... Mais, une bonne femme de cbez toi, une bonne femme comme ta mère, et elle t'en trouvera une, c'est le meilleur des pis-aller dans l'existence. Je te la souhaite. . . je viendrai sécher mes bottes à ton foyer. . . et, les pieds sur les chenets, nous nous raconterons les vieilles histoires.

— Les bonnes! dit Robert.

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— Les seules, reprit Julien. La Russie. . quand je m'en allais de la fièvre et que mes longues bètes de jambes refusaient de servir, et que je m'abattais comme un saule pleureur déraciné, dans la boue... tu me pris sur ton dos et tu me portas.

— Le bon bœuf normand, dit Robert. Mais, avec mon apathie et mes accès de découragement, je serais mort dix fois de faim si tu n'avais su te débrouiller, flairer, déterrer, extorquer. . .

— Et notre première rencontre en Silésie, lors de ton affaire avec ce hobereau prussien, au bal chez le général... En as-tu eu de ces duels, tout de même, toi qui te prétends le plus conciliant des hommes?...

— Avec cela que je ne le suis pas, dit RobeH Pas une punition, en dix années de service.

— Parce que tu n'as jamais supporté ni réprimandes, ni discussions, ni conseils... mais tu ne comptais pas avec la salive normande...

— Tandis que toi. . .

— Moi, je passe pour friand de la lame, je chicane, je me dispute, je me querelle au besoin... et les affaires m'échappent .. comme les perdreaux au chasseur qui fait trop de bruit. »

Ils marchèrent longtemps, devisant ainsi. Ils s'assirent devant un café et recommencèrent à feuilleter leur vie. Puis, peu à peu, les paroles s'alanguirent; c'étaient toujours les mêmes histoires qui revenaient. Alors, de long"s silences coupés de phrases banales : l'heure, le temps, les étapes du voyage... et la fin de cette journée, où, pour la première fois, comme ils le disaient, ils allaient se tourner le dos, leur parut interminable, vide et lourde, comme une fin de jour de voyage, dans une ville étrangère dont on a épuisé toutes les curiosités et où l'on se trouve pourtant loin de chez soi.

« Le commencement de la misère, dit Julien; il ne faut pas nous le dissimuler. Nous avons trente-deux ans, et nous voilà...

— Brigands de la Loire, dissous, réformés, en demi-solde, repartit Robert.

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— Invalides, disons le mot, reprit Julien. N'importe, ajouta-t-il, nous avons encore du temps devant nous, et, derrière nous, notre amitié... tant qu'elle durera...

— Toujours, dit Robert.

— Toujours, dit Julien. Vois-tu, Robert, il n'y en a pas deux comme nous dans toute l'armée, pas deux qui se soient éprouvés et soutenus, comme nous, dans la poussière et dans la neige... et, de près comme de loin, c'est quelque eliose dans la vie.

— C'est tout, » dit Robert.

Et, très émus, ils restèrent, un long temps, à regarder tomber les ombres sous les arbres et les lumières s'allumer dans les cafés Puis, ce jour-là finit comme les autres jours, ceux où l'on se dit bonsoir jusqu'au lendemain.

Ils s'embrassèrent dans la cour des diligences.

Robert partit pour la Normandie et Julien pour la Bourgogne.

Robert Inguerlouf, d'une vieille famille de

Baveux, rentra chez lui et se mit à vivre comme ses ancêtres, en gentilhomme propriétaire. Julien Le Hisois, fils d'un directeur des contributions, ne retrouva, pour toute famille, qu'une vieille servante qui gardait sa maison, à Auxerre. Il se jeta dans les aventures... qui ne furent pas toutes des aventures d'amour. Disons le mot, il conspira. Ce frondeur de l'Empire tomba des cabales de casernes dans les complots de garnison contre la royauté. La Restauration traversait alors une crise, assez semblable à celle où passa le Directoire après Fructidor. On épura furieusement en cette année 1816, qui fut l'an V de la monarchie. Ce fut miracle si Julien en sortit, la tête sur les épaules. Il en fut quitte pour un procès, quelques mois de prison, l'internement dans l'Yonne et la surveillance de la haute police.

Il commençait à découvrir la fin de toutes choses, même des seuls livres qu'il goûtait : la Nuit et le Moment et les Liaisons dangereuses . Il connut, par inaction de sa vie et satiété de

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plaisirs trop faciles, cet ennui que la jeunesse d'alors savourait dans le vague des désirs et dont le seul nom lui rendait odieuse et incompréhensible, indépendamment de leurs opinions, la belle littérature du vicomte de Chateaubriand et celle de M. de Pivert de Senancourt. Il se surprit à s'attendrir.

« Je mûris pour une liaison d'habitude, écrivait-il à Robert. L'habitude est toute prête, c'est la liaison qui manque. »

Ils s'écrivaient peu, Robert par nonchalance de pensée, paresse de s'analyser, crainte de se connaître ; Julien, par mépris de la phrase, horreur des épanchements. Correspondance irrégulière, niais où la tendresse perçait, cependant, entre les lignes banales.

Dans l'été de 1820, Mme Inguerlouf, la mère, mourut. A l'automne, Julien reçut une lettre qui comptait bien deux pages de l'écriture grêle, allongée, quasi féminine de Robert. Un mariage désiré, disposé par sa mère, allait s'accomplir : la veuve jeune et délicieusement belle d'un pré-

fet de Napoléon, bien née, sans être bien riche, habituée à vivre en province, encore que très femme du monde; il l'avait rencontrée, il s'était épris d'elle, elle avait agréé « ses hommages » ; c'était, dans le mariage de convenance, le roman rêvé. Un mois après, le bonheur débordait : elle daignait l'aimer.

« J'y compte bien, écrivit Julien. Tu le mérites et je prendrais le contraire en très mauvaise part. Le plus beau cuirassier de Napoléon, le cœur le plus tendre et le plus fidèle. . . je voudrais bien voir qu'elle ne s'en contentât point. Elle aurait affaire à moi.

— Nous parlons beaucoup de toi, répondait Robert, que le bonheur rendait expansif; de notre jeunesse, de nos campagnes; de tes victoires et conquêtes, de ta jalousie, de ta vigilance pour mon bonheur. Je lui disais, en riant : « Si vous me trompiez, je me tuerais, et il vous « tuerait ensuite. Quand vous connaîtrez-vous? « — Je ne sais, me disait-elle hier encore, si je « dois le désirer; votre ami m'effraie. — Vous

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« craignez de Faimer? — Oui, certes, car si je « l'estime seulement au quart de ce que vous « l'estimez, j'en ferai un dieu et vous en serez « jaloux. — Moi. jaloux de lui, vous ne nous « connaissez pas, c'est la chose impossible; je « ne suis sûr que d une chose au monde : c'est « de sa fidélité, unique, incorruptible. — Alors, « ce sera moi qui serai jalouse. — Et de quoi « donc? — Mais de cette amitié même, de ce « cœur que je veux à moi seule, de cette conte fiance enfin dont vous ne gardez rien pour « moi puisque vous gardez tout pour lui. » Et voilà nos entretiens. Quand viendras-tu?

— Je viendrai au printemps, écrivit Julien. On me promet un sauf-conduit. Mais, pour Dieu î ne parle pas trop de moi à ta femme; elle serait trop déçue; de don Juan, mon pauvre ami, je n'ai plus que le catalogue... et à louer trop ma vigilance, elle se figurera un troublefète, un auteur à sermons, un vieux frère rébarbatif et me prendra en grippe. Trop de vertu nuit, surtout avec les femmes et surtout en

amitié ; c'est une affaire à laquelle elles n'entendent rien, un miroir d'eau; si elles n'y voient pas leur image, elles y jettent des petits cailloux et n'ont de cesse qu'elles n'en aient troublé la pureté. »

Un matin des premiers jours de mai, Julien, qui n'avait pas voulu s'annoncer, s'arrêta devant l'hôtel Inguerlouf. C'était une de ces solides demeures citadines de gentilhomme, comme il y en a plus d'une à Bayeux, demeure sans caractère d'architecture, mais significative de la vie qu'on y mène, vie abritée et casematée presque contre les intempéries de l'air et les regards des indiscrets : une façade à un étage, avec des balcons aux fenêtres du premier, et de belles grilles de fer ouvragé à celles du rez-dechaussée; à l'extrémité gauche, la porte cochère, donnant sur un passage, au bout duquel on découvrait le jardin; sur le passage s'ouvrait le vestibule. Robert accourut. Julien le trouva engraissé, quelques poils gris à sa longue moustache, mais le teint frais, apaisé, un bonheur

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majestueux , un guerrier du moyen âge en redingote de ville et bottes à la Souvarof. Julien parut à Robert rajeuni, « rhabillé », comme on disait au régiment, redingote à taille serrée, culotte grise collante, bottes vernies, cravate de soie à nœud ample, épingle en brillants et canne de jonc à pomme d'or, une de ces cannes « irrésistibles », dont parlait volontiers M. Beyle. « Comme tu te tiens! dit Julien.

— C'est le bonheur. Comme tu rajeunis ! dit Robert.

— C'est Paris, répondit Julien. Ce diable de Paris, on s'y retrouve toujours avec dix ans de moins... »

Des fleurs dans le vestibule, pavé de marbre blanc irréprochable; une rampe de fer, le long des degrés de pierre blanche. Ils montèrent; Julien reconnut, au passage, un salon, des meubles de soie brochée, sans les housses qui refroidissent et décolorent d'habitude les salons de province, des portraits et encore des fleurs. « Mazette, tu te mets bien.

— Maison et mobilier de famille.

— Et la présence d'une femme distinguée, d'une jolie femme, d'une maîtresse de maison accomplie. . .

— Accomplie, en vérité, dit Robert.

— Tu l'aimes, mon vieux camarade?

— J'en suis fou, répondit Robert, les yeux humides. Ne m'en gronde pas.

— Je n'en aurais garde. D'abord, il serait trop tard, et je suis terriblement revenu de mes préjugés sur la vie conjugale. J'espère que Mme Inguerlouf ne m'en voudra pas de vous surprendre ainsi.

— D'autant moins qu'elle est absente en ce moment, en visite chez sa mère, à Versailles. Je l'attends d'un jour à l'autre. »

Julien n'en manifesta tout juste qu'un regret de politesse, heureux de posséder son ami à lui seul. Ils déjeunèrent de bon appétit, causant de belle humeur. Le repas fini, ils allèrent s'asseoir, dans le jardin, devant une petite table où le café était servi, avec des liqueurs des lies.

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« Allume ta pipe, dit Robert.

— Ta femme le permet?

— En plein air. . .

— Je n'en demanderais pas davantage... Décidément, une femme charmante. »

Quelques jours après, Robert, radieux, entra dans la chambre de son ami :

« Elle arrive ce soir. Nous irons l'attendre à la diligence. « J'espère, m'écrit-elle, que votre « ami vous accompagnera. Je serai ravie de ne « pas tarder un instant à faire sa connaissance. »

Ils arrivèrent en avance et attendirent devant la porte de l'hôtel du Luxembourg où s'arrêtait la diligence, guettant l'arrivée de la voiture. 11 faisait encore beau jour, un jour tombant do mai, limpide et attiédi, sous un ciel où voletaient les hirondelles. Tout près de là, un mai — c'est-à-dire un petit dais de fleurs, avec, pour pendeloques, des œufs aux teintes pâles, jaunes et bleus, enlevés aux nids récents; il était suspendu en travers de la rue par des guirlandes, en croix de Saint-André; la nuit venue,

il y aurait assemblée sous le mai et l'on danserait au chant des rondes :

Haut le pied, mes compagnes!

Qu'il fait bon danser.

Une fanfare criarde de cor à pistons traversa l'air, un rythme de galop sur les pavés, un fracas de ferraille et de vitres secouées, un claquement de fouet, les trois chevaux de tête parurent, flairant l'écurie, museau levé, sous les guides serrées entre les mains du postillon. La diligence tourna brillamment sous le porche, sans accrocher les bornes et s'arrêta dans la cour de l'hôtel. Robert se précipita vers le coupé; par la vitre abaissée, une main agitait un mouchoir, et le gant, très montant, moulait le bras joliment. Le garçon d'écurie approcha un escabeau. Une femme parut debout dans I encadrement de la portière ouverte. Julien, un peu à l'écart, regardait discrètement, fort curieux au fond, en connaisseur toujours en arrêt. Une jupe de soie puce se souleva, évitant la poussière de la roue, un escarpin de même nuance

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e posa sur l'escabeau, un pied effilé, des bas à our, couleur de chair, la silhouette fugitive d'un bas de jambe, une robe en fourreau, ceinture iiaute, moulant la taille, sous le mantelet de soie noire, puis une capote de paille d'Italie, à fleurs roses, très évasée, sous un flot de mousseline blanche qui voilait le visage et se nouait autour du cou.

Mme Laure — c'était le petit nom de Mme Inguerlouf — tomba le plus coquettement du monde dans les bras de son mari qui l'étreignit, empressé, un peu goulu même, et, pour le baiser, la voilette se souleva. Julien saisit, au passage, un coup d'oeil rapide, inquisiteur, de grands yeux, bruns, très brillants. Ils se baissèrent aussitôt, sous les longs cils des paupières. C'était, dans l'abandon du retour, la plus mignonne figure de brune, au teint mat; une souplesse, une grâce voluptueuse, avec un air d'innocence troublante à la créole. Son inspection faite, elle souriait, tout à son mari, et l'on pouv ait admirer en elle cet art, particulier

aux femmes du monde, inconnu aux provinciales, à ménager sa personne et sa toilette : ni les cahots, ni l'entassement du véhicule, ni la poussière n'avaient altéré sa coiffure, sa parure et son visage.

« Julien! à quoi penses-tu? avance à l'ordre! »

Julien, distrait, parut se ressaisir, d'assez loin. 11 s'inclina devant Mme Laure, qui lui adressa le sourire le plus affable et lui donna sa main à baiser, avec la petite nuance de réserve qui convient à une première rencontre devant la galerie.

« Prenez son bras, ma chère Laure », dit Robert.

Elle s'y appuya bien franchement, déjà tout à l'aise, et, trottinant, sautillant, elle se mit en mesure, comme l'on danse, au pas du colonel., un peu raidi sur ses longues jambes, dont il s'efforçait de raccourcir les enjambées. Robert tenait la gauche, épanoui, triomphant de sa femme et de son ami.

Dans les rues mornes de la ville épiscopale.

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asile de vieux prêtres, retraite d'anciens fonctionnaires, terrier de petits rentiers, hivernage de hobereaux, le passage de ces trois personnes, une femme élégante et deux hommes de haute mine, formait un événement. Mme Xnguerlouf, la mère, était reçue dans la noblesse ; Mme Tnguerlouf, la bru, y avait fait des visites, froidement accueillie malgré son nom de fille — elle était née de Croix-Marie — et l'habitation de sa famille à Versailles, où la résidence anoblit. Mais il y avait son mariage avec le préfet de l'Usurpateur, son second mariage avec un général de Napoléon, rétrogradé en 1815. L>es opinions et la carrière du colonel le rapprochèr ent des libéraux et révolutionnaires, des acquéreurs de biens nationaux et des impies. On n'aurait pas osé le regarder de travers, mais on détournait les regards quand il passait.

Les talons pointus des escarpins de Mme Inguerlouf, les bottes à éperons des deux amis résonnaient dans le silence des rues, éveillant le long des murs comme une sorte d'échos en-

dormis et malveillants. Tout Baveux connaissait le colonel lnguerlouf, l'histoire de la retraite de Russie, le procès du colonel Le Hisois devant la cour prévôtale de Dijon et la légende de ses victoires et conquêtes. Çà et là, au coin des rues, se dessinait le profil fuyant d'un ecclésiastique, se détournant à demi. Plus d'un rideau se soulevait aux fenêtres des belles maisons, plus d'une marchande courut au seuil de sa porte, ses clientes se pressant et se dissimulant derrière elle; plus d'un propos s'échangea entre amis en visite ou simples connaissances en rencontre :

« C'est La belle Mme lnguerlouf, retour de Versailles. — C'est l'ami du colonel. — Un colonel aussi, le fameux Le Hisois, du procès de Dijon. — Il est arrivé lundi dernier. — Un mauvais sujet. — Un don Juan, paraît-il. — Un libéral, un carbonaro. — Le fameux ami d'inguerlouf, les inséparables au lycée et à l'armée. — Un beau couple. — Je préférerais Inguerlouf. — Celui-ci est plus distingué. — Inguer-

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louf est plus bel homme. — Celui-ci plus joli garçon. — Je ne m'y fierais pas. — Des yeux, ma chère, à faire rougir les honnêtes femmes, un sacripant. . . »

Puis deux mots à l'oreille et un gros rire libertin .

et Us sont déjà une paire d'amis. — Ils se connaissaient probablement. — Il a la mine d'un vainqueur. — Bigre î ce n'est pas un gaillard à regarder de travers. — Voyez donc, madame, comme elle se pend à son bras; c'est indécent.

— Ce sont les manières d'aujourd'hui. — Je n'aime pas ces manières-là. — Un peu coquette, Mme la colonelle. — Un peu, dites beaucoup.

— Cependant, elle n'a pas encore fait parler d'elle, que je sache. — Patience, cela viendra et, de ce train-là, dans peu de temps. — A la place d'Inguerlouf, je me tiendrais sur mes ?j aides. — Y pensez -vous, un compagnon d'armes, ils se sont sauvé la vie l'un à l'autre, à la guerre. — En amour, madame, il n'y a pas de compagnon d'armes qui tienne, ni de vie

sauvée. — Ni d'honneur, monsieur? — Parfaitement, madame. — Vous êtes un scélérat, monsieur. — C'est ce qu'il faut aux femmes. »

Au balcon du cercle de la noblesse, les joueurs de billard, suspendant leur partie, se pressaient aux fenêtres entr'ouvertes, tâchant de se dissimuler.

« Inguerlouf achève de se déconsidérer en

. hibant ce sacripant de Le Hisois! »

Puis, un mouvement de retraite sur toute la ligne, afin d'éviter un salut. Devant le Café de la Victoire, une demi-douzaine de cols de crin, de redingotes croisées, à longs pans, se dressèrent; les chapeaux tromblons enfoncés jusqu'aux oreilles se soulevèrent, découvrant des fronts chenus, tandis que se dissimulaient, derrière les dos courbés, des pipes, artistement culottées.

« Une jolie femme et deux braves ! »

Le soir, au dîner, Laure et Julien se donnèrent la réplique. Elle raconta son voyage, la chronique des salons, les petits scandales nouveaux. Julien renchérit, l'esprit mordant, le mot juste,

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l'anecdote vibrante, à la Stendhal, son modèle, encore que Julien, svelte, élégant, très correct, le trouvât légèrement ridicule en son dandysme ventru. Il s'éblouit à son propre feu d'artifice. Laure, très coquette, joua l'amoureuse de son mari. Julien se retira nerveux, mécontent.

« J'ai eu tort de venir ici; je n'y resterai pas », se dit-il. Et il dormit fort mal.

Il resta cependant. Ce fut d'abord une délicieuse camaraderie à trois. Laure mettait comme un enchantement dans l'intimité des deux hommes. Telles les fleurs sur les tables entre les fruits mûrs et les flacons de vin vieux. Au lieu du sans-gêne soldatesque, où se serait engourdie leur amitié, cette jolie femme les maintenait sur un ton d'élégance, une tenue d esprit, une sorte de cordiale rivalité de plaire qui les rajeunissait. Visites aux châteaux en ruines, cavalcades dans les chemins à casse-cou, déjeuners sur l'herbe, courses à la côte, promenades en mer, dîners offerts aux camarades en retraite, récits de l'ancien temps, récits gail-

lards que Laure écoutait en se cachant derrière son éventail, chansons au dessert, galanteries et incongruités de soudards à suffoquer de rire, toujours dehors ou en compagnie, toujours en représentation, jamais de tète-à-tète, le temps passa, doux et rapide, comme les nuages de l'été. Puis vint la pluie, le coup de vent précurseur de l'automne, et Ton demeura au logis, le soir, près de la cheminée, devant le feu de hroussailles , où l'on brûle le printemps qui s'envole en fumée. On causa, on causa trop, à deux, tandis que Robert recevait ses fermiers, réglait ses comptes, ou visitait ses herbages.

Ils se parlèrent en amis, qu'ils croyaient être; en amis confiants qu'ils voulaient se montrer, en «unis familiers, avec une nuance de tendresse qui les charmait et qu'ils ne redoutaient pas. L'amitié d'homme à femme, toujours dans Y entredeux, toujours sur ["équivoque, amitié de petite guerre, toujours sur le penchant de la guerre véritable, où l'on se prend au sérieux et se bat

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pour de bon. l'homme pour vaincre la femme, la femme pour captiver le vainqueur. A cette amitié manque précisément ce qui fait la force de l'autre, la vraie, le désintéressement : coquetterie d'un côté, désir de l'autre, arrière-pensée amoureuse, caresses inconscientes de l'esprit, du cœur et des yeux. Ils prétendaient l'un <vl l'autre à l'unique, en leur façon d'aimer, l'un son ami, l'autre son mari. Ils s'entretenaient sans cesse de Robert, mais de plus en plus comme d'un absent.

De cette sollicitude commune pour son bonheur, se forma entre eux ce secret, cet à-part dans la vie qui est la plus insidieuse insinuation de l'amour. Julien, dans son zèle à défendre le bonheur de Robert, dans l'inquiétude que Laure pût méconnaître son ami ou le mal aimer, la pressait de questions sur sa vie sentimentale, ses goûts, ses rêves, ses vœux, ses fréquentations, et cette inquiétude du repos du mari dégénérait en confidences attendries de la femme. Comment se faire connaître sans se faire admi-

rer, et se faire admirer sans se faire plaindre? Julien, parfaitement sincère, avait dépouillé son machiavélisme habituel avec les femmes. Il ne songeait point à séduire, il n'en devint que plus séduisant. Pour la première fois de sa vie, il ne calculait pas, il se livrait. Il ne s'apercevait pas de la transposition étrange qui s'opérait en lui : il croyait penser uniquement à son camarade, il ne pensait en réalité qu'à lui-même, et son amitié pour Robert n'était plus que le masque de son amour pour Laure. Laure, infiniment plus perspicace, parce qu'elle était tout naturellement éprise et qu'elle n'y apportait pas plus de complications que de scrupules, lui dit un jour, sur ce ton de demi-ironie qui mène si aisément aux aveux :

« Savez-vous que, si vous étiez jaloux pour votre propre compte, vous ne le paraîtriez pas davantage.

— C'est, répondit Julien, subitement inquiet, que je suis plus exigeant pour lui que pour moiméme, et il faut que je veille sur son bien, car.

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avec son caractère, s'en soucier ce serait le perdre.

— Vous êtes, à coup sûr, plus curieux que

— C'est que je suis moins confiant. »

Et ils retombèrent ainsi à parler d'eux-mêmes et de leur conception de la vie : Julien de sa solitude, Laure de son isolement. Si bien qu'un jour l'aveu inévitable, l'irréparable aveu, leur vint aux lèvres.

« Que ne vous ai-je connue plutôt!

— Que n'est-ce vous que j'ai rencontré! » Julien le contint sur ses lèvres, l'arrêta sur

celles de Laure. Il vit l'abîme, il secoua le vertige, il eut l'énergie de reculer. Il employa tout son art à reculer, à détourner cette explication que, d'ordinaire, il mettait tout son art à provoquer. « Place qui parlemente, place qui va capituler. » Il le savait à merveille et il entendait que la place ne capitulât point. Mais il lui fallut plus de finesse et de volonté qu'il n'en avait jamais déployé en aucune autre rencontre. Son

; expérience des femmes lui rendait trop cruelle cette trop savante retraite. Il voyait Laure impatiente, irritable, provocante, imprudente, il lui fallait dériver cette fièvre dont, avec une autre, il eût si volontiers et si aisément profité. Il l'arrêtait, tournant brusquement l'entretien. Elle se cabrait, frémissante, et il était tenté de lui crier : « Vous voyez bien que je vous adore, nous. Vôtre charme, votre esprit, votre corruption même et votre taille de vierge, toute votre personne de volupté. » Il avait, il en était sûr, qu'un de ces deux mots à dire : « Je pars », pour qu'elle s'écriât : « Emmenez-moi », ou ce mot seul, ce mot pire, ce mot de mensonge et de honte : « Restez! ». Il disposait de cette créature délicieuse, mais il n'en voulait disposer que contre lui-même. Il comprit qu'il serait vaincu s'il risquait la bataille. Il n'avait de ressource qu'à l'éviter. Il le fît.

Il prit le plus banal, mais le plus vraisemblable aussi des prétextes. Une aventure esquissée à Paris, une lettre de femme qui le rappe-

INVALIDI s

lait. Il l'avait trouvée, cette lettre, à la poste restante, dit-il à Robert, une après-midi, et il annonça son départ pour le soir même; il avait retenu sa place à la diligence.

« Aussi, dit Robert en riant, je m'étonnais de ce long armistice... et toujours la blonde, ajouta-t-il?

— Toujours », répondit Julien avec une nuance d'amertume.

Laure entra sur ces entrefaites.

« Voilà l'homme, voilà l'ami, dit Robert. Il faut l'accepter quand il vient et ne pas le retenir quand il s'en va. »

Il en prenait son parti. Julien jugea qu'il le prenait trop facilement. Laure trouva une phrase très correcte, la phrase qui convenait ; mais, croisant, peu après, Julien sur l'escalier, elle lui jeta ces mots, à voix basse et colère :

« Je me vengerai sur lui qui me reste, et sur vous, qui ne m'oublierez pas. »

Elle reparut en tenue d'adieux, pimpante, toilette d'automne. Pour rien au monde, elle

n'eût renoncé à faire la conduite à leur hôte. Elle voulut que tout Bayeux la vît rentrer chez elle, souriante, jacassant et très fière, au hras de son époux .

Et ce fut fini.

Ce fut fini pour doux ans pendant lesquels les deux amis ne s'écrivirent guère. Julien se terra dans sa maison d'ÀUXerre. Plus de correspondances, ni de visites suspectes, plus de chronique galante. Au café, on le voyait parcourir distraitement les gazettes, indifférent aux changements de garnison, aux arrivées de fonction-? naires, aux menées de la congrégation, aux délégations du 0 parti prêtre». Un loup, sauf, de temps à autre, des pointes «à Dijon, d'où il revenait le teini terreux, mauvaise fatigue, mauvaise humeur, inabordable. On disait : « Le Hisois tombe dans la crapule. — Quel dommage, un homme si élégantqui aurait trouvé si facilement à se marier; toutes les veuves, et même des jeunes filles de bonne maison ayant dépassé la trentaine. »

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Un soir qu'il ruminait son amertume, au coin de son feu qui eharbonnait, sa pipe éteinte h la bouche, et le Constitutionnel étalé sur les genoux, on frappa au heurtoir : visite inattendu*' encore plus qu'insolite.

On parlemente, Julien reconnaît la voix, Robert tombe dans ses bras. Julien l'emmène dans la salle. Robert sanglote, suffoque, et Julien le caresse, le berce, lui tapotant doucement les épaules, comme à un enfant. Il le lit asseoir, et quand la lumière de la lampe tomba sur son visage, il le trouva très rouge, épaissi^ bouffi terriblement. Quand Robert eut recouvré la parole et se fut essuyé les yeux :

« Tu me prends pour un imbécile?

— Non, mais pour un malheureux.

— Tu juges bien, puisque me voilà, et sans t'avoir prévenu de rien... c'eût été trop dur à écrire. . .

— Ta femme! dit Julien anxieux.

— Oui, ma femme... »

Julien regarda le vêtement de Robert, la

redingote était brune, la cravate de couleur. Robert surprit ce regard.

« Tu cherches le deuil. Le deuil est là, dit-il en se touchant le cœur. Elle n'est pas morte —

— Alors?

— Alors, ça y est, mon ami. Elle m'a lâché; tu me le prédisais autrefois, quand je rêvais de maîtresses. . Oui, elle m'a lâché comme on lâche un amant de rebut et rien ne le décelait... Je ne m'étais jamais trouvé plus tranquille. Toujours les mêmes chatteries, les mêmes yeux limpides, les yeux de vierge amoureuse... Un matin — je m'étais absenté, pour une nuit, à la chasse au gabion — le domestique me dit : « Madame a reçu une lettre, elle a été obligée de partir », et ce billet de trois lignes : elle en avait assez, et elle s'en allait.

— Ahî la gueuse! s'écria Julien en frappant du plat de sa main sur la table.

— De qui parles-tu? repartit Robert avec non moins de violence et subitement blême... C'est

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ma femme, ajouta-t-il, et elle porte toujours mon nom.

— Et tu l'aimes toujours, mon pauvre ami, » dit Julien qui s'efforçait de se ressaisir. Puis, il ajouta maladroitement :

« Veux-tu que je le tue?

— Qui cela?

— Mais lui, le monsieur, le misérable...

— Tu le connais ?

— Pas le moins du monde. Mais les femmes ne partent jamais seules... pas plus que les canons. »

Cette banalité de mauvais goût leur rendit leur aplomb à tous les deux et les remit en scène :

<? Je l'aurais tué moi-même, sans t'attendie, si cela eût été nécessaire, dit Robert. Mais à quoi bon? Un sous-préfet des Bourbons, un freluquet de vicomte... elle, la veuve d'un préfet de Napoléon, la femme d'un général de l'Empire... je n'en aurais pas été plus avancé et le scandale eût été pire. »

Et, très vite, comme récitant une leçon apprise, dont il voulait se débarrasser :

« J'ai vendu ma maison. . . Nous nous sommes séparés à l'amiable. Je lui sers une pension. Quand je mourrai, tu l'en préviendras: mon notaire saura toujours la trouver, et, maintenant, c'est réglé. Me voilà. Si tu veux de moi, nous ne nous quitterons plus.

— Nous ne nous quitterons plus, dit Julien.

— Et jamais nous ne parlerons d'elle.

— Jamais », dit Julien. Et il ajouta : « C'était notre destinée : deux invalides, appuyés l'un sur l'autre; il aurait bien mieux valu commencer par où nous devions finir. »

Robert ne répondit rien. Il regrettait la perte, il ne regrettait pas de soufïrir pour avoir trop aimé Laure.

Leur vie s'ordonna tout de suite, définitivement. La vie de deux officiers en retraite, sans famille l'un et l'autre, obscurs et mécontents. Mêmes séances au café, mêmes parties au cercle, mêmes promenades à cheval, le matin,

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et, l'après-midi, à pied, le même tour de ville; mômes reprises d'escrime, Robert pour combattre l'embonpoint, Julien pour s'entretenir ta main ; mêmes propos, aussi : la honte des temps, l'oppression des peuples, la congrégation, les passe-droits; mêmes lectures : la Révolution, de M. Thiers; Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, qui commençaient à paraître et révélaient l'éternelle infamie des cours, des émigrés, des étrangers; le Mémorial de Saint- Hélène; et tous les jours, réveil-matin, selon l'heure, ou éteignoir : le Constitutionnel. En 1829, l'expédition <!<> Moréeles exalta. Us proje t ri ent de reprendre du service. Julien écrivit à Fabvier, qu'il avait connu au temps des complots. Mais le docteur consulté interdit tout déplacement a Robert et prévint Julien que le cœur était pris. La bataille de Navarin fut une éclaircie dans leur existence. Le canon français avait tonné, on s'était battu sur mer, et l'on n'avait pas été battu.

« Il est vrai, dit amèrement Robert, que les Anglais étaient avec nous.

— N'importe, dit Julien. La Grèce est délivrée. C'est le commencement. Les nations vont s'affranchir, la France aura son tour. »

Robert s'alourdissait lamentablement. Julien, au contraire, se défendait. « Il rajeunit, disaiton, à mesure que son ami s'en va. » Car leur amitié était célèbre à Auxerre, ainsi que jadis, au régiment, voire dans tout le corps d'armée. Le sensible colonel Le Hisois se rangeait; il avait pour son camarade des sollicitudes et des soins de femme. Robert se vit réduit à garder la chambre pendant tout l'hiver de 1829 à 1830. Les jambes enflaient. On le vit encore, mais très pesant, sur ses pantoufles, saluer, après les trois Glorieuses, le drapeau tricolore. Ils avaient, pour la solennité du jour, exhibé, sur leur redingote, leurs décorations.

Puis Robert s'alita et ne se releva plus. Une nuit, il se sentit très bas. Il chercha la main de Julien qui le veillait.

« Écoute, j'ai un secret avec toi, tu en as un avec moi. 11 ne faut pas que nous nous quittions

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un cadenas sur le cœur. Notre amitié a été trop lumineuse, pour finir dans le noir... Tu l'aimais?... »

Julien se tut. Robert reprit :

« Et elle t'aimait... Et... entre vous...

— Rien, dit Julien, quoi qu'elle t'ait pu dire contre moi.

— Elle ne m'a pas dit un mot.

— Alors...

— Je le savais.

— Tu le savais?

— Et par toi, par toi-même, par toi seul...

— Comment?

— Te rappelles-tu, le soir de mon arrivée, quand je t'ai raconté ma misère, ce mot qui t'est parti du cœur?

— La gueuse, murmura Julien,... je me le suis assez reproché; mais je te le jure, Robert, ça a été malgré moi; c'est vrai, la pensée mauvaise m'a possédé un instant, un instant dans toute ma vie, et en cet instant-là, seulement, j'ai senti que je trahissais l'amitié.

— Je ne t'ai jamais soupçonné, reprit Robert, même ce jour-là... mais j'ai deviné que tu souffrais par elle, presque autant que moi-même; et puis, vous étiez si bien faits l'un pour l'autre... que de fois je me l'étais dit... Et — avoue-le — si elle avait été libre, si tu l'avais rencontrée, tu l'aurais épousée.

— J'aurais fait une sottise.

— Tu la feras peut-être; elle sera libre bientôt. »

Le jour filtrait entre les persiennes, entre les plis des rideaux, aube blafarde, aurore d'agonie. Robert gisait, le souffle court et sifflant; Julien, debout devant lui : la main dans la main, les yeux dans les yeux; Robert, le regard vitreux; Julien, le regard farouche, ils se dévisagèrent, comme autrefois, à l'heure de la charge, quand ils se séparaient sans savoir combien il leur restait de minutes à vivre. Et le tourbillon les emportait. Aujourd'hui, cloués au sol, c'était leur jeunesse, leur carrière de combats, de confiance, de générosité, qui tourbillonnait autour

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'J d'eux; tout était tombé en lambeaux, épars à fleurs côtés; ils se retrouvaient sur le champ de I bataille, effarés de la déroute, et c'était, cette Ifois, la déroute de la chose unique, celle qui ■ devait les consoler de toutes les misères, la I déroute de leur amitié.

Ils se trouvèrent si loin d'eux-mêmes, une I telle froideur tombait sur eux, de l'hiver de leur I vie et de l'hiver de l'année, qu'ils ne purent se I regarder en face. Robert se détourna, laissa sa ] main s'affaler sur le drap et ferma les yeux. I Julien s'éloigna, s'affaissa sur une chaise et se mit à tisonner rageusement.

La crise n'emporta pas Robert, mais elle le I laissa terrassé. Depuis six ans, ils ne parlaient I plus de la femme; ils ne parlèrent plus d'euxmêmes. Tout se mourait fatalement, bêtement, I par un ricochet de boulet perdu après la bataille. . .

Quand Robert cessa de vivre, Julien l'ense- I velit et le veilla. La garde nationale rendit les I honneurs au général Inguerlouf : l'Empereur

l'avait nommé général et le grade restait acquis, aux yeux des patriotes. Il fut prononcé force discours. On évoqua la gloire de Napoléon, le dévouement de ses soldats et les belles amitiés des compagnons d'armes : Euryale et Nisus et tous les lieux communs virgiliens. Puis, les salves éteintes, le défilé achevé, l'écho des tambours dévoilés de leurs crêpes et l'écho de la musique militaire évanouis dans le lointain, Julien rentra chez lui.

« C'est fini* fini, fini) » répéta-t-il.

Et à son insu, à chaque répétition de ce mot, sa taille se redressait, le souffle plus libre rentrait dans sa poitrine. Dans sa vie, il n'avait cru qu'à une chose : son amitié pour Robert; au delà de la vie, il ne croyait a rien. Il ouvrit le portefeuille que Robert lui avait confié et il lut, écrite, l'instruction que Robert lui avait donnée verbalement à son arrivée : « Prévenir Mme Inguerlouf. » Il médita un moment, son visage reprit son aspect redoutable des jours de lutte, et il passa sa main dans ses cheveux qui gri-

sonnaient aux tempes, il releva sa moustache et se regarda dans la glace. Un sourire étrange, ironique, mauvais, passa sur ses lèvres. Il se mit à écrire, d'un seul jet, une lettre de trois pages ; il aurait écrit à la belle Laure au lendemain de son départ de Baveux, dix ans auparavant, il n'aurait pas écrit autrement : « Je vous aimais, vous m'aimiez, je vous aime toujours... J'ai gardé la foi à mon ami, j'ai gardé pour vous la même passion, je suis libre, vous l'êtes aussi. » Et, là-dessus, la pensée odieuse, obsédante de l'enlèvement de Laure... Au surplus, elle n'était pas sa femme, et s'il avait été son mari ou son amant, se fût-elle laissée séduire, comme elle l'avait fait par ennui, par détresse?... Il eût été son amant ou son mari, qu'il ne lui eût pas pardonné avec plus de passion contenue, refrénée. . . Il relut sa lettre, la trouva ridicule, sans suite, pleine de contradictions. Si Laure ne l'aimait pas, et pourquoi l'aimerait-elle? elle se moquerait de lui; elle montrerait sa lettre à son amant, ils en feraient des gorges chaudes : la voilà bien.

cette fidélité, le voilà, cet honneur des compagnons d'armes. Et les derniers mots de Robert lui revinrent à l'esprit, dans leur ironie désespérée. Robert l'avait prévu. Julien trahissait, Julien passait à l'ennemi, et lâchement, en chien battu qui mendie la caresse.

1) ratura la moitié de la lettre, puis la déchira et la jeta au feu. lien écrivit une autre, de moitié moins longue et la déchira encore, avec dégoût. Il se leva, marcha dans la chambre, s'emporta, jura tous les diables, et, finalement, accoucha de ce billet :

Madame*

J'ai Vhonneur de vous annoncer la mort du colonel Inguerlouf. Il a succombé entre mes bras. J'obéis à son dernier vœu en vous apprenant que vous êtes libre.

Recevez, madame 9 V hommage de mon respect.

« Cela ne dit rien et peut tout dire, murmura t-il. Si elle pense à moi, comme je pense à elle,

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elle me répondra... et alors... on s'expliquera, attendons... »

Il attendit toute une semaine , supputant toutes les distances, calculant les probabilités, les divers séjours où se pouvait trouver Laure. Rien ne vint. Elle était en voyage, malade! 11 attendit encore. Il se forgea toutes les explications possibles. Il se donna tous les motifs de guetter le facteur, de s'informer du retard du courrier, de se renseigner, au bureau, sur les accidents possibles. Rien ne vint encore. Alors, il battit l'estrade, rôda autour de la poste, attendit contre toute raison, par exaspération d'attendre, par habitude; enfin, il s'engourdit comme d'autres s'étourdissent à boire le même poison, tous les jours, à la même table, à la même beure. Puis la dernière impatience s'éteignit et le marasme de sa vie l'enveloppa définitivement. Il se tenait, d'ailleurs, les gens le trouvaient digne. Il prenait son âge. Une année s'écoula. Il reçut

une lettre, sur vélin, une lettre gravée, impersonnelle :

Madame la baronne douairière de Croix-Marie a Vhonyjpur de vous faire part du mariage de sa fille , Mme Laure de Croix-Marie,, avec M. le vicomte de Fornière, maître des requêtes au Co?iseil d'Etat, vheralier de la L^f/ion dlionneur .

Versailles, le 10 octobre 1831.

« Le freluquet! dit Julien. Cela devait arriver. »

Et il se fit sauter la cervelle.

Honfleur, juillet-septembre 1905.

LE

RETOUR DES GENDRES

LE RETOUR DES GENDRES

Ce matin-là. 12 décembre 1840, l'aube, très blême, se levait à peine, noyée dans la brume, que déjà l'on faisait queue à la porte des barbiers et, notamment, place de la Grande-Fontaine chez le père Legrand, ancien perruquier de régiment, sous-ofiieier dans l'artillerie de la garde nationale et coiffeur du théâtre. Toutes sortes de vieilles figures ravinées, couturées, crevassées, recroquevillées, parcheminées, tannées par le soleil et l'embrun de la mer, attendaient leur tour de barbe : on rasait aux chandelles. A côté, en face de la boutique de Legrand, les cafés, ouverts bien avant l'heure habituelle, sollicitaient les retardataires, hébergeaient les premiers prêts. Derrière les vitres embuées, les

lampes pendues étalaient leurs orbes jaunâtres, écrasées, qui tachaient le jour terne, sans éclairer la rue.

Et les bonshommes — on dit dans le pays les « bonhômes » — s'impatientaient : manquer le roup d'œil ou manquer de tenue î Les grognards en raisonnaient avec les marins, les grognards plus pressés connaissaient moins le jeu des marées, les marins plus sûrs de leur affaire : la Normandie ne trouverait pas l'eau sur Amfard (1) avant sept heures, sept heures et demie, et le capitaine Bambine n'était pas homme à risquer un échouage avec ce passager-là !

Une cloche tinta : c'était l'appel de la messe de sept heures.

« Voilà le quart-moins qui sonne ! »

Et tous, aussitôt, de détaler vers le port. Il en sortait de toutes les ruelles, de toutes les « allées », mais surtout des rues aux marins, de la Haute-Rue, de la rue de la Ville, de la rue de

(d) Célèbre banc de l'embouchure de la Seine entre le Havre et Honfleur.

LE RETOUR Dl£S CENDRES

l'Homme-de-Bois, sans compter les pensionnaires de l'hospice, qui débouchaient du Neubourg et du Trou-Miel.

Ils s'acheminaient, clopin-clopant et tapotant leurs sabots sur le pav é gras de l'humidité de la nuit, goutteux, ankylosés, se débattant avec la canne importune, qui, au lieu de les soutenir, s'embarrassait dans leurs jambes. Un vieux, tout tordu d'un boulet qui lui avait brisé la hanche, se tirait, en clochant, de travers sur un bâton, qu'il tenait en sautoir, se trémoussait à la manière des ours. On le nommait Crochu Le Cesne, pour le distinguer d'un autre crochu, Crochu Le Haransi, un petit tailleur, qui passait pour sorcier, parce que, le mardi gras, il se costumait en diable boiteux. Il se tortillait, lier de dépasser les autres, infirmes des deux jambes.

« Allons, les enfants, cria une voix, un peu de patience. Laissez passer le père Caudemuche. Faut bien qu'il voye son Empereur. »

Caudemuche était connu de tout Honfleur.

Matelot de la République, naufragé du Vengeur, victime des pontons, rentré à la paix, il servait, en 1815, à bord de la corvette la Bayadère, quand le brave Baudin proposait d'enlever l'Empereur, répondant de le conduire en Amérique ou do couler à fond avec lui, plutôt que de le voir livré aux Anglais. Retraité peu après, Caudemuche avait entendu raconter la mort de Napoléon, à Saint-Hélène : il refusait d'y croire; Hudson Lowe avait beau être un Anglais, tous les Anglais n'y pouvaient rien faire, Napoléon ne pouvait pas mourir, et Caudemuche, depuis lors, s'était enfermé dans un silence farouche, refusant de rien entendre et de ne consentir à rien. Tombait-il en enfance? Vivait-il dans un rêve? Personne n'eût pu le dire. Tous les jours, à l'heure de la marée, on le voyait sortir de son logis de la Haute-Rue, cahotant sur deux béquilles, l'œil hagard, mâchonnant une énorme chique qui déformait sa vieille peau, et il se traînait jusqu'au bout de la jetée, quêtant l'horizon, guettant, disaient les enfants, le retour

LE RETOUR DES CENDRES

de l'Empereur ; car l'Empereur reviendrait, Caudemuche n'en doutait pas.

Or, ce jour-là, il arrivait, comme les autres jours, attiré par le flot, mais avec je ne sais quoi de plus absorbé encore et de presque solennel. Il avait appris la grande nouvelle, et il voulait être là, à sa place, au premier rang. Et il se hâtait, tout tremblotant, ses pauvres jambes tombant comme inertes sous lui, patinant de ses sabots sur le granit gluant, ses béquilles grinçant sur la pierre. Il trouvait tout naturel qu'on fit le vide sur son passage, ou plutôt il ne regardait personne, tout à son idée et les regards perdus dans l'espace.

Vestes et culottes rapiécées, à coutures de gros fil, en plaques disparates, comme les voiles de leurs barques, le cou engoncé dans leurs cravates en tricot, le bonnet de laine enfoncé jusqu'aux yeux — personne au inonde ne se montrant, plus qu'un marin à terre, méfiant du froid, de la pluie et surtout du

« crassin (1) » — on en voyait de tout noueux, cordiers courbés, qui semblaient se tirer sur leurs cordes, haleurs, habitués à piétiner, pesant en cadence sur l'amarre, estropiés, éclopés, délabrés, « désarmés », naufragés, déchiquetés, en épaves, à la côte; mais endimanchés et passés à la brosse, comme leurs bateaux le samedi soir, et, faute de pavoiser, étalant hors de leurs poches leur madras de priseur, aux carreaux bariolés. La cour des miracles de la vieille marine, pêche, cabotage et guerre; cour des miracles, en vérité, car on voyait des paralytiques échoués depuis des années au seuil de leur porte, qui rampaient, « croches » au bras de leur fille, et voulaient marcher; des aveugles voulant voir, guidés par un gamin, un moussaillon, qui quêtait de l'œil à droite et à gauche, musardant, et qu'ils pressaient d'une taloche. Tous se hâtant, en roulis, soufflant, haletant, passant leur chique d'un coin de la bouche à

(1) Brouillard qui se résout en petite pluie gluante et transparente.

LE R1TOUR DES CENDRES

l'autre, toussant, crachant, comme le Triton, de légendaire mémoire, le Tritons capitaine Toutain, « la première vapeur » qui traversa du Havre à Honfleur, en une heure et demie, lorsque le temps était beau et que la marée « la » portait.

Cà et là, dans ce flot de marins désemparés, quelques grognards, très maigres, très raides, la carcasse sanglée dans la redingote à longs pans, à collet débordant, col de crin, cravate en carcan, chapeau tromblon, la canne à nœuds, sous le bras, avançant au pas accéléré, semblant marcher à une « affaire d'honneur », toisant les pékins qui, venant « là », leur semblaient se mêler de ce qui ne les regardait pas.

C'est qu'il revenait de Sainte-Hélène, qu II allait passer devant Honfleur, se rendant à Paris, aux Invalides, et qu'il saluerait le port, sur les huit heures du matin.

Le long du quai, des buveurs sortaient des cabarets et des cafés, où ils avaient été boire la goutte pour se réchauffer avec un flip nor-

mand (1), le Café du Cheval-Blanc, pour les messieurs, le Café Français, Aux Trois-Lanciers, A Sainte-Hélène, pour les troupiers, le Café de la Marine, sur ses marches et sous son pignon, à l'angle du quai Sainte-Catherine et de la rue des Logettes, dominant l' embarcadère du bateau à vapeur.

Aux fenêtres, aux mats des bateaux, en haut des « belvédères », des maisons riches, les drapeaux d'étamine s'ébrouaient dans l'air matinal, se décrassant de la brume, à la brise du large.

Le plus ample flottait sur la Lieute?iance, débris de l'antique place forte, dès longtemps démantelée. Bâtisse bizarre, qui masque la ville et domine le port, elle juche ses logis fantasques en briques sur les assises cyclopéennes des remparts du douzième siècle; sa façade, où le rouge cru de la bâtisse moderne s'ente sur la grisaille de pierre de la muraille, se présente comme un bouclier où se blasonneraient

(1) Grog au gros cidre et au calvados, sucré de cassonade.

LE RETOUR DES CENDRES

d'énormes armoiries : coupé de gueules et d'argent, très terni, flanqué d'échauguettes, timbré de poivrières, tel Vêtu du chevalier géant qui gardait aux lis du roi les portes de Rouen et les portes de Caen, en sa bonne ville de Honfleur. Sur la voûte de l'ancien poiit-levis, une image de Notre-Dame de Grâce, rhabillée de neuf, parée de ses atours de fête, voile empesé, cœurs brûlants, couronne et collier de chrysocale, en l'honneur du Grand Homme.

Au pied de la Lieutenance, pareilles à de longues antennes, les jetées s'allongeaient dans la mer. La foule y affluait. 11 y en avait trois, deux vieilles, en bois, et une, toute neuve, en granit. L'une des vieilles, dite de carton, en poutres moisies, noircies et infiltrées par l'eau, bordée de vieux canons de rebut, qui servaient de pieux aux amarres, avait ses habitués, aux quels personne n'aurait osé disputer leur privilège : le « Bout de la Jetée », c'était le nom de ce club en plein air, et tous, bourgeois, hommes de poids, à cannes de jonc avec des pommes

d'ivoire , bedonnant plus ou moins, culottes jaune chamois, lunettes à branches d'argent, importants, jamais pressés, se saluaient d'un quolibet, plaisanteries légendaires, à la gauloise : Babet ou Lisette qui les avaient retenus au logis. Un docteur obèse et souriant, « docteur tant mieux », toujours épanoui, s'approcha, la tabatière à la main, et, cédant à l'habitude : « Eh bien! quoi de nouveau ce matin. » Les « clubs » fraternisaient; le bonapartiste qui se tenait chez un coutelier, le seul « négociant » de la ville qui n'eût pas mis de lampion en 1815 — et le républicain qui siégeait chez l'épicier. Il en existait un autre du « parti prêtre »; mais, prudemment, il s'était abstenu de paraître encore, se désintéressant et se dispersant dans la foule. Un peu à l'écart, très regardé, mais peu recherché, un groupe de trois personnes : un gaillard d une quarantaine d'années, cou râblé, congestionné, face de bouledogue sournois, vexé, qui cherche à mordre, le chapeau vissé sur le crâne, un chapeau qui ne salue

LE RETOUR DES CENDRKS

jamais; un vieillard encore robuste, le teint pâle, de gros sourcils sur les yeux bombés, au regard fuyant , vêtu d'une redingote brune, coiffé d'un chapeau bas, à larges bords, donnant le bras à une personne très ridée, au profil de cavale normande, avec de petites couleurs plaquées aux pommettes, l'air prétentieux et bombant la taille, imposante, sous le corset très sanglé : c'est le trio révolutionnaire de la ville ; le plus âgé porte le sobriquet de Père Quatrevingt-treize; il dénonçait au temps de Robespierre et « pratiquait » sous la Terreur; le plus jeune est qualifié de Dix-huit cent trente : il n'a pas tenu à lui que les « Glorieuses » ne finissent en « terribles » et que Juillet ne dégénérât en Septembre; leur compagne a figuré, en costume de déesse, dans le culte de la Raison. Elle clignait des yeux, croyant, par là, se donner un air intéressant, et elle se trémoussait avec de petites minauderies gauches de femme qui s'est crue longtemps belle. Un passant la frôla : « Fi, le vilain I » murmura- t-elle, puis elle se

détourna, en pinçant les lèvres, avee dégoût.

C'était un petit homme grassouillet, myope, teint blafard, figure rageuse et pusillanime; il balbutia, se faufila dans la foule et s'y perdit pour reparaître aux premiers rangs : il dénonçait sous Charles X, au temps de la « Congrégation » et officiait en frère lai dans les missions.

Devant les cafés, on chantait. Yvelin, le ménétrier aveugle, debout sur sa chaise, sous son parapluie rouge, raclait son violon, tandis que sa fille, bouche édentée et tignasse rousse débordant le bonnet de coton blanc, faisait la cueillette et accompagnait en détonnant :

Ils chantaient, sans désemparer, La gloire et VPère la Béquille.

Sur le perron du Café de la Marine, les matelots, les gens du port, les carabots, faisaient cercle autour de Cadet, le roi des pêcheurs quand il était en mer, barde populaire quand il débarquait, entre deux bordées, et qu'il n'était

LE RETOUR DES CENDRES 271

ivre qu'à demi. Gros homme, marchant en roulis et roulant encore les jamhes lorsqu'il s'arrêtait, vêtu d'une vareuse épaisse, cravaté d'un cachenez rouge, il psalmodiait une épopée de Napoléon composée par lui, sur la mélopée et dans l'esprit de la fameuse chanson de gestes :

Une frégate d'Angleterre

Qui, malgré le vent et les flots.

S'en allait tout droit à Breslau.

Il chantait pour l'honneur, méprisant tout salaire, méprisant davantage le hourgeois. Dès qu'il en flairait un, il se taisait, jusqu'à ce que, expulsé par la presse de l'auditoire, l'intrus se fût retiré. Un Anglais prétendit, un jour, écouter malgré tout. Cadet l'empoigna, le terrassa et, levant sur lui son terrible sabot :

« Attends, l'English, je m'en vas te f. .. le cachet impérial ! »

Ce qui lui valut huit jours de prison.

Ce jour-là, un jeune homme fort élégant, le « dandy » du pays, un certain vicomte, que l'on prétendait compromis dans les affaires de Ven-

dée avec la duchesse de Berry et qui se trouvait à Honfleur en surveillance de police, trouva moyen de forcer la consigne. Cadet se tut, hargneux et menaçant.

« Continuez, mon ami, » dit le dandy en ten dant au marin une pièce de deux francs.

Cadet fouilla dans sa poche, en tira une pièce de cinq francs et, la jetant au monsieur :

« Vlà cent sous; chante, toi, vicomte!... »

Sur le terre-plein, les artilleurs de la garde nationale, mèches allumées autour de leurs deux pierriers en batterie; la musique de la même garde, en cercle, drapeau et chapeau chinois au milieu, jouait des airs patriotiques : Veillons au salut de l'Empire, En avant, marchons, Les Hirondelles, compositions originales de Fallouard, l'organiste de Sainte-Catherine, sur la romance de Béranger.

Sur la jetée neuve, la jetée de pierre, l'étatmajor de la marine : le long courrier, en habit et chapeau de soie, le capitaine de la Rivière-de- Rouen, les pilotes et leur syndic, le maître haleur,

LE Ri: TOUR DES CENDRES

en chemise de toile très rembourrée de flanelle, en bretelles tricotées, et, beau temps ou tempête, hiver comme été, chapeau « tuyau de poêle rouillé », criblé parla pluie. Entre anciens officiers de vaisseau et maîtres d'équipage, on causait du Grand Homme, des croisières, de la course et des abordages : un survivant de la Belle-Poule — il y en avait toujours une à (lot; celle-là, sous Louis XVI — s'était illustré au combat d'Ouessant; un enfant de Honflcur, La Coudrais, y servait comme lieutenant; un vieux corsaire, très déjeté, la mâchoire gauche rompue et la joue défoncée par un biscaïen, bredouillait ses exploits, forcé, pour parler, de presser du poing la joue qui se gonflait, et soufflant comme un marsouin échoué. Un autre commandait une « proue », au camp de Boulogne et, pour la millième fois, racontait l'embarquement de l'armée : tout était prêt, on n'attendait plus que le vent et la flotte de Villeneuve; mais Villeneuve n'avait pas le pied marin, il resta en panne et perdit la tête; quant au vent, il passa

aux Anglais, traître depuis longtemps. Ah! si Napoléon avait eu la vapeur!...

Les autorités civiles et militaires occupaient le bout de la jetée ; derrière eux. les pompiers, la douane, un détachement d'infanterie de ligne de Caen. On se montrait un jeune officier, du 2(1 léger, venu d'Afrique, en congé : capote à taille, col en hauteur, képi démesuré, moustaches et royale blondes : il passait pour ressembler « aux princes » ; derrière cette élite, en tenue d'apparat, la belle société de la ville, les dames emmitouflées de leurs « châles », coiffées de capotes à marabout que la brise menaçait à tout instant de renverser; très émues, très informées, avec, à la main, leurs «jumelles » de théâtre, présent de noce, tirées pour la circonstance de l'armoire aux bijoux. Les libéraux, ceux qui tenaient pour Thiers et Dupont (de l'Eure), triomphaient sans modestie, fusionnant avec les républicains. L'un de ces derniers, chimiste, qui passait pour impie, recherché de tout le monde pour son humeur goguenarde et

LE RETOUR DES CENDRES

son talent de chanteur, au dessert des dîners, fredonnait du Béranger :

Des Espagnols m'ont pris sur leur navire... ...Pauvre soldat, je reverrai la France, La main d'un fils me fermera les yeux!

Un bonhomme très sec, qui n'en finissait pas, trèa méprisant, très correct, qu'on appelait le chevalier de Misagoisne, se tenait droit, près du parapet, portant beau, Henriquinquiste déclaré, affectant d'éviter les Philippotards.

u Vous ici? » lui dit un galant inspecteur des douanes. — Ce corps passait pour aristocrate, discrètement légitimiste : on n'y dérogeait pas.

« Parfaitement! répondit le chevalier, de façon à être entendu des autorités : c'était, malgré tout, un grand capitaine.

— N'empêche, interrompit un orléaniste, que si vous aviez pu le coffrer en 1815 et le livrer à une cour prévôtale, vous n'auriez pas manqué le coup.

— Possible, monsieur, mais ce n'est pas Lui

qui se serait laissé mettre par Palmerston à la porte du concert européen !

— Joli concert, murmura le capitaine Lerat, des voltigeurs de la garde, la musique des alliés! »

On regardait beaucoup, aux fenêtres d'un des hôtels de la rue Haute, donnant sur la mer, entouré de femmes « [«'gantes, l'amiral Bonnard, un des héros d'Aboukir, sa lorgnette à la main, la Jorgnette de bord de la légendaire Frétillante. Il avait commandé des chevaux de poste pour Paris, et il allait partir dans une heure pour assister à la cérémonie des Invalides, mais il n'avait pas voulu quitter la ville sans saluer, au passage, l'Empereur.

Tout à coup les propos s'arrêtèrent; une lumière troua la brume, un coup de canon, très sourd, retentit du côté du Havre, puis un autre : on en compta vingt et un : la Normandie sortait des jetées; il était sept heures et demie. Dans une demi-heure, la marée aidant, elle serait en vue. Sous le ciel bas, dans l'air froid et opaque,

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LE RETOUR DES CENDRES 277

sur l'eau qui tourbillonnait en torrent hivernal, le soleil montait dans le fond de l'estuaire. Son disque se détachait blanc sur blanc, parmi la lumière diffuse de l'atmosphère.

« Il faisait ce temps-là, en brumaire de l'an X, racontait un ancien lieutenant de vaisseau, en grande tenue d'autrefois, toute plissée de son séjour dans la boîte poivrée, lorsque Napoléon

— en ce temps-là, premier consul Bonaparte — débarqua entre nos jetées, à sept heures du matin, comme aujourd'hui; je crois y être encore

— la garde nationale, les gendarmes, la musique, toutes les autorités sur les jetées de bois. Il arriva, précédé de deux barques légères, sur le lougre Écureuil, fit le tour de la ville, déjeuna rue des Lingots, chez le citoyen Foubert, déjeuner offert par le corps municipal. C'est dans ce temps-là que, traversant la Normandie, il s'écria : « Le beau pays! c'est la vraie France! »

« A vos pièces î » commanda d'une voix retentissante le capitaine Desbois, de la garde nationale.

Les mèches allumées scintillèrent , on vit s'agiter, avec un grand tremblotement d'étincelles, les artilleurs de l'État dans la batterie do l'hôpital, où gisaient six grosses pièces de fonte, qui, depuis 1815, n'avaient plus vu le feu . . .

La Normandie, longue, svelte, glissant sur le courant qui l'emportait, déboucha « par le phare de l'hôpital », derrière la pointe de Vasouy. Le drapeau du port et celui de la Lieutenance s'abaissèrent aussitôt, commençant les salut* ; l'un des pierriers de la garde nationale fulmina en un long feu. puis se vida en un craquement grêle de pétards. Les canons de La grande batterie se turent : les mèches étaient humides, le bronze trop refroidi et la poudre passée. . .

En ce moment, le long de la jetée de pierres, de la jetée officielle, il se produisit un remous : quelqu'un se poussait vers le premier rang, et, d'un même accord, tout le monde s'écartait sur son passage.

LE RETOUR DES CENDRES

« Eh bienî père Caudemuche, vous aviez raison, voilà l'Empereur qui revient! »

Caudemuche ne répondit rien, et puis on ne lit plus attention à lui.

De quelque opinion que Ton lut ou crût être, tous les cœurs vibraient, pour un instant, en un accord, large et protond, comme ceux des symphonies. Quelque chose de très grand passait dans l'espace, et, une fois encore, la dernière peut-être, le grand souffle d'en haut qui avait pénétré la France au temps de la Révolution et de l'Empire se levait sur les eaux, et tous, petits et grands, les plus humbles d'esprit et les plus largement ouverts d'àme, le respiraient à pleins poumons et s'en trouvaient également pénétrés

La Normandie arrivait, l'écume a la proue, comme triomphante, battant la mer à droite et à gauche, traçant un long sillage d'écume sur les flots mouvants. Elle traversait la baie, au large du port, mais assez près cependant pour qu'on pût distinguer un immense drapeau tri

colore étendu à l'arrière, au-dessus du catafalque.

// était là!

« C'est Luit »

Tout le monde se tut, et dans le silence crépita, une seconde fois, le pétard gringalet de la garde nationale.

Caudemuche écarquillait ses yeux usés, ses yeux larmoyants, sanguinolents d'avoir tant de fois défié l'ouragan et la grêle. Une jeune femme lui offrit sa lorgnette. Il la prit, puis, raidissant ses jarrets, se dressa, étayé sur ses béquilles, comme suspendu par les aisselles, et porta la lorgnette à ses yeux. Subitement, on le vit tressaillir de la tète aux pieds, sa bouche se tordit comme en une convulsion de tout son être.

« Il est là! je le vois, il m'a salué... Vive l'Empereur! »

Il voulut lever son bonnet de laine, il agita ses longs bras, les béquilles battirent, les sabots glissèrent sur la pierre et il s'affala tout de son long .

LE RETOUR DES CENDRES

Cependant le peuple acclamait au loin; la musique mugissait en ses ophicléides, tonnait en ses grosses caisses, éclatait en ses cymbales. Un coup de canon formidable retentit tout proche, déchirant les oreilles, brisant les vitres des maisons. C'était la batterie de l'hôpital qui se mettait en branle, hurlant aux échos de la côte.

Le soleil pourpre, gonflé de sang, gonflé de lumière, balayait le brouillard, en larges nappes épandues. Lia Normandie s'enfonça dans l'éblouissement de ce matin d'Austerlitz.

L'Empereur était revenu, Caudemuche était mort.

Honfleur, août 1905.

TROPHÉE

TROPHÉE

A la fin de 1871, je déjeunais chez mon ami H. V. à X... où il avait dirigé une ambulance. Nous parlions de la guerre, du relèvement du pays; de quoi aurions-nous parlé en ce tempslà. On sonna; les fenêtres de la salle à manger donnaient sur le jardin; je vis se profder une orande ombre, mince et noire.

C'est le docteur P..., me dit mon hôte, un

ancien ami de mon grand-père, ils se sont connus en Afrique; aide-major en 1813, médaillé de Sainte-Hélène, officier de la Légion d'honneur. »

Il entra : un type admirable de sa génération, je pourrais dire, de sa profession même. Un grand vieillard, très sec, très vert, le visage entièrement rasé, labouré de rides; de forts

sourcils, un petit toupet blanc frisé que les hommes de son âge portaient alors, comme on porte aujourd'hui le bonnet de soie noire, une cravate blanche, une longue lévite noire, et un chapeau, tout un monde, à lui seul, et toute une époque : calotte basse, larges bords plats, poils longs, hérissés par places, plutôt que brossés d'un revers de la manche, à rebrousse-poil : une physionomie mobile, expressive, loyale, martiale, énergique et intelligente au possible. Il serra la main de mon hôte qui me présenta.

— Mon ami A. S. . ., dont je vous ai parlé souvent.

— Celui qui était à Tours ?

— Parfaitement. . .

Il s'assit et, sans plus s'informer, comme un homme qui éclate :

— Savez-vous ce que je viens de faire? Je viens d'embrasser un Prussien.

— Vous, docteur!

— Moi... quand je dis un Prussien... c'est une manière de parler... un Allemand serait

plus exact... mais c'est la même chose... Vous vous rappelez cet officier bavarois, von der B..., auquel le prince royal s'intéressait si vivement. . . , et que vous avez fait transporter dans une chambre du château donnant sur le parc?

— Oui. une terrible blessure.. Il était perdu s'il entrait à l'hôpital.

— Je l'ai ramené de loin, reprit le docteur. Quand ils sont partis, tout le monde me l'a recommandé, du haut en bas de la hiérarchie... J'ai répondu que je continuerais à le soigner, comme tous mes malades, de mon mieux, ni plus ni moins. Sa sœur est venue le veiller : ils sont orphelins, très unis. Une jeune personne charmante, jolie, bien élevée, qui serait parfaite si elle n'était pas la sœur de son frère, et luimême, un galant homme et qui serait charmant sans le casque à chenille. J'avais fini par m'intéresser à lui, pour son cas, à elle, pour sa gentillesse et son dévouement fraternel, et aussi ma petite satisfaction de le remettre sur pied... Ce matin, je vais lui faire ma dernière visite et

lui donner son congé... je prévoyais des explications rlélicates. J 'étais résolu à y couper court.

— Docteur, m'a-t-il dit, vous m'avez rendu la souffrance douce et vous m'avez guéri. »

« Je l'interromps :

— Tous mes confrères en auraient fait autant.

— Il vous convient de le dire, docteur; moi, je n'y saurais croire. »

(( Là-dessus des phraséologies, sensibleries et congratulations germaniques. Il ne parle pas couramment le français.

— Vous comprenez que je sois content de retourner dans mon pays...

— Que n'y êtes-vous toujours resté I

« II ne prit pas garde à ma boutade, il continua :

— Cependant, je regrette de quitter cette chambre, cette belle vue, ce château où j'ai failli mourir, et surtout votre visite quotidienne... »

« Il m'énervait.

T ROPH É E

— Ne regrettez rien, lui dis-je. C'est la guerre, comme on dit chez vous.

« Il reprit :

— Oui, la guerre, la guerre glorieuse, mais aussi la guerre sauvage, la guerre cruelle!

« 11 s'arrêta embarrassé, et se tournant vers sa sœur :

— Explique la chose au docteur, tu parles mieux français que moi.

« Alors ingénument, timidement, avec une sorte d'émotion tendre dans la voix — c'est leur coquetterie et leur charme, aux femmes de ces pays-là — et bien sure, d'ailleurs, que je ne l'interromprais pas, elle me débita son petit discours : rien, sans doute, ne pouvait récompenser les soins que j'avais donnés... mais j'avais fait beaucoup, beaucoup plus que mon devoir... j'avais certainement, la paix faite, négligé pour eux ma clientèle... Enfin, vous voyez le coup, une offre, oh! combien enveloppée, combien discrète, d'honoraires.

« J'enrageais à l'écouter. Le frère s'en mêla,

parla de sa reconnaissance. Je m'accrochai aux mots.

— Ne parlons pas de cela, monsieur. Il n'en peut être question entre nous. Vous vous méprenez sur mon caractère. Mon devoir, rien que mon devoir... Mettez-vous ceci bien en tête, monsieur : comme Français, comme homme, je vous aurais tué bien plus volontiers que je ne vous ai soigné. Non, pas de remerciements! Ils m'outragent, monsieur, et ils me feraient croire que je suis sorti de mon caractère professionnel... impersonnel, qui ne connaît pas de nations, rien que des malades, sauf à se retrouver après. »

« Une fois parti, ce fut comme une détente; je lui lâchai ce que depuis des mois j'avais sur le cœur :

— Songez donc, monsieur, j'ai servi sous Napoléon, j'étais à Ligny, à Waterloo... J'ai vu deux fois mon pays envahi... J'ai entendu, dans nos rues, vos fifres et vos tambours, le roulement grêle et le sifflement strident m'en tin-

TROPHÉE

taient encore dans les oreilles... J'espérais bien ne les entendre jamais plus; mon pays s'était relevé en Afrique, en Crimée, en Italie... Et vous êtes revenus... vous m'avez tué mon lils, qui était officier; vous m'avez tué mon gendre, pris dans les mobiles... Je suis, par vous, un vieillard inutile, mes petits-enfants sont orphelins... mon pays est dévasté, foulé aux pieds de vos chevaux, écrasé sous vos fourgons, et tout cela n'est rien, on a balayé déjà depuis que vous êtes partis, mais la plaie au flanc... cette blessure là, je ne la guérirai pas, je suis trop vieux pour la voir se guérir, comme la vôtre, monsieur... C'est celle-là seule qui compte... Vous m'offrez de l'argent pour avoir conservé une vie à l'Allemagne qui nous en a pris tant... Certainement je vous ai soigné, j'y ai mis tout mon art... »

a Je sentais que je m'embrouillais. Le frère et la sœur baissaient les yeux, consternés. Je ne voulais pas les voir, je fonçais, je pataugeais, je barbotais dans mes phrases. La jeune fille,

cramoisie, le visage en larmes, suffoquait de honte. Le frère devenait blême. Je me dis :

« Si cela continue, cette femme-là va avoir une attaque de nerfs, et ce monsieur-là une syncope, et qui sait si la blessure ne se rouvrira pas, la peau n'est pas encore solide... Du joli ouvrage pour un médecin... Et tu appelles cela ton devoir. . . »

« Donc je m'enlisais de plus en plus. Tout d'un coup, le Bavarois, se levant de sa chaise longue, se dressa sur ses jambes amaigries, toutes flageolantes encore, décrocha son sabre suspendu au mur, près de la cheminée, et me le 1 endant :

— Et cela, docteur, le ref userez-vous f » « Mon ami, j'en ai eu froid dans le dos. Je l'ai embrassé, je l'ai fait rasseoir, s'étendre sur sa chaise, j'ai embrassé la jeune fille, j'ai pleuré comme une vieille bête, et me voilà... Je suis venu chez vous parce qu'il fallait que je contasse mon histoire à quelqu'un, à un ami, qui la comprendrait... Car tout le monde ne la comprendra

TROPHK ! :

pas... Moi-même, quand je montais les escaliers du château, qui m'aurait dit que j'en redescendrais avec un sabre allemand sous le bras, je l'aurais mal reçu. . . et cependant. . . »

Il se leva, les veux humides et lumineux, nous serra la main, je le vis passer devant la fenêtre, de son pas martial, et je remarquai qu'il portait, soigneusement dissimulé dans un journal, sous son bras, son trophée.

Ronfleur, septembre 1905

Fl.N

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