LA DE T T I
Vous voyez, Mariette, le bonheur de votre maîtresse est entre vos mains, n'hésitez pas... jurezle-moi ...»
Mariette se taisait, les yeux baissés, très rouge.
« Vous hésitez, vous vous déliez de moi. vous avez tort.
— OIiî Dieu sait que non, monsieur le comte. Je vous crois. Mais il y a des choses auxquelles madame ne consentirait jamais, et puis...
— Et puis, Mariette, parlez, parlez donc, vous me mettez hors de moi...
— C'est que le mal estfait, monsieur le comte, et qu'il est trop tard.
— C'est bien ce que je redoutais. Mais peutêtre vous abusez-vous. Voyons, dites-moi tout, absolument tout...
— C'est que, monsieur le comte, j'ai peur que madame ne me blâme et que vous ne preniez de l'humeur contre elle.
— Au point où j'en suis et quand je dois partir, probablement pour toujours, que pouvez-
vous craindre? Voyons, parlons franc et appelons les choses parleur nom... Elle avait un ami...
— Eh bien! oui, monsieur le comte.
— Et elle l'aime?...
— Ohî pour sûr, et passionnément.
— Depuis quand?
— Après... ohî bien après le départ de monsieur le comte.
— Quel départ?
— Monsieur le comte m'entend bien.
— Vous voulez dire notre divorce ?
— Comme dit monsieur le comte.
— Passons... Et cet ami? . . Un homme du monde, bien entendu...
— De la meilleure société. Un ancien noble Un marquis de La Rochepierre.
— Connais pas. Il a servi?
— Pas dans l'armée, monsieur le comte. Il est dans les ambassades.
- — Soit! Et il recherchait votre maîtresse... pour le bon motif, cela va sans dire, puisqu'elle l'aimait.
LA DETTE
— Il n'en disait rien, monsieur le comte, et madame ne le lui demandait pas. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle était heureuse. Je la voyais renaître, et jolie, et jeune...
— Passons, interrompit Lavaugourd avec quelque impatience, mais alors je ne vois pas.. Il n'était pas marié, ce monsieur?
— Ah! monsieur le comte!
— Votre maîtresse était libre de son côté. . je devine... les scrupules.
— Je m'inquiétais à voir les choses tourner comme elles allaient sans qu'il fût question de mariage... j'osai le dire à madame... Elle recevait trop souvent M. le marquis; elle se compromettait... Elle me coupa la parole; elle ne voulait pas regarder de si loin... Ils se marieraient un jour ou l'autre... plus tard... Elle fermait les yeux... Cet homme- là, monsieur , l'avait ensorcelée... Et cela se comprend : joli, distingué, musicien, il chantait à ravir, et aimable, et tendre avec les dames. Toujours aux pieds de madame, des fleurs, des rubans, des
lettres, quand, par extraordinaire, il ne pouvai pas venir, et négligeant toutes ses relations pou madame, un homme si recherché. Pour elle elle lui aurait tout sacrifié. Il était pour elle 1 monde entier... »
Mariette tournait autour de son récit. Lava gourd l'interrompit, puis, ironique, presqu brutal :
« Bref, le parfait amour. Pimpant, roucou lant, jusqu'à ce que, un beau soir, vous l'ave vu arriver : il vous a paru un autre homme tête de juge qui va juger;... il ne s'est pas in formé de madame,... mais il s'est fait annoncer dans toutes les formes... Tenez, je gage qu'* portait un habit foncé, lui, ordinairement vêt de clair . .
— Monsieur le comte sait donc...
— L'expérience... Tenue de rupture... Je connais ça.
— Ah! monsieur le comte, quelle visite! Elle ne dura pas longtemps. Pas un mot plus haut que l'autre. Il son alla, sournois, en chien
LA DETT I :
battu, mauvaise figure, figure de juge, comme dit monsieur le comte. Je me sentis froid au cœur. Je courus chez madame... Elle sanglotait, elle suffoquait, elle se débattait, comme un pauvre oiseau blessé dans un étang. Je lui parlais, elle ne m'entendait pas. Je prenais sa tête dans mes mains, je la caressais, ainsi que je faisais quand elle était petite, dans les grands chagrins de ce temps-là... Elle me repoussa, s'élança dans la chambre, les bras en avant, battant l'espace de ses mains, se cognant la tète contre les murs ; on aurait dit que l'air lui manquait : « Il m'abandonne, Mariette. » Ce furent ses premiers mots. « Il m'a trompée, lui « aussi I »
— Elle disait : lui aussi...
— Comme je le rapporte à monsieur le comte. « Il ne m'aimait pas, poursuivit-elle. Il « ne m'a jamais aimée. Une distraction, une « liaison du monde. » Puis elle reprit : « Eh « bien, non, je ne te dis pas la vérité, Mariette. « Il faut que tu la saches. Elle est bien plus
« horrible ! C'est le procès de monsieur le « comte qui a tout gâté. »
— Il aurait dû tout arranger, au contraire. On me fusillait, je faisais place nette, elle était débarrassée de moi.
— C'était, justement, ce que je faisais observer à madame, » s'écria Mariette.
Et, toute confuse :
« Que monsieur le comte me pardonn j'aime tant madame... Mais madame ne voula rien entendre de ce côté-là. « Tais-toi, malheu « reuse, me dit-elle, plutôt le malheur toute m « vie que le bonheur à ce prix-là. » Et c'e alors, justement, que madame a mis tout e œuvre pour assurer la fuite de monsieur le comte. . .
— Vous dites, Mariette, que c'est à ce moment-là môme, quand elle avait à choisir entre ma vie et son bonheur et n'avait qu'à laisser agir la fatalité? Car, si on m'avait arrêté, elle n'en était pas responsable.
— C'est ce que je pensais, monsieur le
LA DETTE
comte... Pardonnez -moi encore, monsieur le comte, j'ai promis de tout vous dire; je n'y comprenais rien.
— Et moi, je comprends très bien, Mariette. Poursuivez.
— M. le marquis ne devait pas mieux comprendre que moi, car c'est alors qu'il s'est expliqué avec madame. . . Du moment que monsieur le comte aurait disparu, il aurait bien pensé au mariage, malgré, disait-il, le bruit du procès et le scandale de l'exécution... Mais monsieur le comte survivant, — car on vous croyait déjà parti pour l'étranger, — madame... madame devait comprendre : ses scrupules, sa religion, sa famille, sa carrière, les Tuileries, Monsieur, Madame, le pavillon Marsan, tous les conseillers, tous les présidents, tout le faubourg Saint- Germain et tout le faubourg Saint-Honoré. On n'épouse pas une divorcée, quoi! On le mettrait à l'index, en quarantaine, au pilori. . . 11 faudrait s'enfuir à l'étranger, comme des criminels... Madame, qui l'aimait, ne pouvait pas exiger
cela (le lui... Il fallait qu'elle se fît une raison; elle connaissait la vie, ses nécessités... Car il n'était [>as assez riche pour deux, assez riche pour s'exiler, sacrifier son avenir... La fortune de madame ne suffirait même pas à leur assurer une situation honorable... Monsieur le comte t'avait bien entamée, cette fortune...
— Le goujat ! s'écria Lavaugourd. Bref, il annonça son mariage...
— Monsieur le comte l'a dit... Un mariage de raison, un mariage convenable, mariage de famille,... une demoiselle du ministère de la guerre, la fille d'un ancien commissaire des guerres, puissamment riche, en train de passer pair de France. Là-dessus, il rapportait les lettres de madame, et il redemandait les siennes. J'ai vu, monsieur, les tiroirs au petit pillage... Son joli secrétaire de Boule, dont la clef ne la quittait pas... Mais elle ne les lui rendit pas, monsieur, elle les jeta au feu devant lui.. Quant aux lettres de madame, je les ai vues, sur le guéridon, attachées d'un joli ruban
LA DETTE
amarante et un nœud, monsieur le comte, un nœud de modiste... C'est alors que madame s'est occupée de vous faire partir pour l'étranger... Elle lisait les journaux tous les matins, tremblant d'apprendre votre arrestation... Elle n'a eu de repos que ce soir, quand elle vous a su ici et qu'elle a tenu vos passeports.
— Et lui, le monsieur, le diplomate, pendant ce temps-là! . . .
— Lui, monsieur, il faisait sa cour à la personne, courait les magasins, achetait la corbeille... Ce soir môme, monsieur, il donne un grand souper au restaurant, un souper, comme on dit, d'adieu à sa vie de garçon.
— Oh! oh! dit Lavaugourd, et savez- vous où se donne ce gala, Mariette?
— J'ai oublié le nom, mais je sais que c'est un nouveau restaurant, à Montmartre.
— Les Bosquets de Tibur? dit Lavaugourd.
— C'est cela. Monsieur le comte le connaît?
— Beaucoup trop. Et vous êtes sûr que c'est pour ce soir.
— La personne qui m a renseignée m'a dit : « Ce soir, les in vitations sont lancées pour onze ■ heures. »
— C'est bien, dit Lavaugourd. Mariette, vous êtes une brave fille. Votre maîtresse sera contente de vous... Adieu, Mariette. Je vous ai retenue trop longtemps. Retournez près de votre maîtresse, et pas un mot de notre entretien... Éclairez-moi, je vous prie, jusqu'au perron.
— Ainsi monsieur le comte part toujours?
— Comment, toujours?
— C'est que j'avais peur... après ce que j'ai dit à monsieur le comte. . .
— N'ayez peur de rien, Mariette. Je vous réponds de tout. Rentrez. Je fermerai moimême la porte de l'impasse. »
Quand Mariette se fut éloignée, Lavaugourd ouvrit la portière de la berline qui stationnait, lanternes allumées, dans l'impasse.
« Bertrand î
— Mon général, s'écria Bertrand réveillé en sursaut.
LA DETTE
— Ayez la bonté de descendre, mon ami, j'ai deux mots à vous dire. »
Il l'emmena dans le jardin, sous la futaie des grands arbres, qui continuaient à chanter leurs litanies d'hiver, si drus cjue leur branchage faisait ombre, une ombre de squelette, dans le jardin.
« Je vous ai fait attendre, Bertrand.
— Je ne m'en suis pas aperçu, mon général. Je dormais, je rêvais que nous franchissions la frontière et je me représentais la figure de MM. les pairs.
— Bertrand, mon ami, j'en suis désolé, mais je ne pars plus... Mais vous avez la voiture et le passeport.
— Pas un mot de plus, mon général; si vous restez, je reste.
— C'est que l'affaire est mauvaise, mon pau vre Bertrand .
— Si elle est mauvaise pour moi, elle sera pire pour vous. Raison de plus pour rester.
— Je vous remercie, Bertrand. Vous me rendrez service.
— Un duel, dit Bertrand.
— Parfaitement, et à fond.
— Je l'entends bien, mon général.
— J'y resterai de toute façon, répondit Lavaugourd, que je sois tué ou que l'on m'arrête, car l'affaire fera du tapage. Mais il n'est pas impossible que vous vous en tiriez, mon pauvre Bertrand.
— C'est mon affaire, dit le commandant. N'en parlons plus. Et quand?
— Ce soir.