LA MERE
Mon bel enfantelet,
Dormez : dors, mon doux ange!
Dors comme un oiselet,
Mon bel enfantelet !
Écoute : une mésange
Te berce d'un couplet :
Mon bel enfantelet,
Dormez : dors, mon doux ange !
Vous aurez en dormant, Pour jouer, des étoiles :
Ah ! quel enchantement Vous aurez en dormant !
Le paradis sans voiles S'ouvre à vous gentiment ; Vous aurez en dormant, Pour jouer, des étoiles !...
Mon bel enfantelet.
Dormez : dors, mon doux ange !
Dors comme un oiselet, Mon bel enfantelet !
• Ecoute : une mésange
Te berce d'un couplet :
Mon bel enfantelet.
Dormez : dors, mon doux ange I
La vision disparait.
IRÈNE [se parlant à elle-même)
Oh ! presser sur son cœur l'enfant qui vous est cher, L'enfant issu de votre am^our, de votre chair ! Se dédoubler dans le mystère d'un autre être. Et croire qu'on est morte en se voyant renaître ! Mais non! Tout ce bonheur que je crains d'entrevoir Ne peut, devant mes yeux, effacer mon devoir.
Elle se jette à genoux.
Oui ! mon Sauveur ! c'est bien votre voix qui m'appelle ! C'est bien vous dont je suis l'épouse, et la chapelle De ses vieux murs sacrés entendit mon serment : Je doute ! O Dieu, prenez pitié de moi ! Soyez clément !
SATAN (la forçant à se relever)
Tu douteras toujours ! Si ta vertu résiste, La mort te surprendra plus déçue et plus triste ! Dans tes recueillements, ton cœur, séché par eux, Sera très malheureux entre les malheureux ! Vois cette ombre...
Une troisième fois, une pierre tourne et une ombre passe, signifiant par ses gestes las l'ennui éternel.
Elle erra dans cette solitude ; La prière devint pour elle une habitude : De ses lèvres, les mots tombaient indifférents, Comme les gouttes d'eau qui forment les torrents. Sa foi, tel un flambeau dont la cire est usée, S'éteignit, d'un trop long effort désabusée. Loin du cloître engourdi dans sa sérénité. Elle entendait rouler l'humaine activité Qui construit et détruit, passe, évolue ou crée. Poursuivant sans arrêt sa mission sacrée, Foulant le passé mort sous l'avenir fiévreux, Gigantesque marée au spasme généreux, Qui féconde, en cinglant les effets et les causes, Le recommencement des êtres et des choses ! Et se voyant sans but et sans affection, Il lui venait soudain un besoin d'action. Mais elle était rivée à la règle inflexible; Sa volonté heurtait partout l'inaccessible. En vain elle enviait ses sœurs en chasteté. Augustes dans leur dur labeur de charité ! Pour elle, rien ! Un sol qui jamais ne récolte; L'ûme vaincue au fond de la chair en révolte ! Le vide autour de soi, le vide immense et froid. Où fermente la haine, où frissonne l'effroi :
L'esclave sans retour à son joug asservie : Ce fut son châtiment : là-bas, voici la vie !
Le fond de l'autel s'éclaire : on aperçoit une aïeule qui, sur le bord du chemin, envoie des baisers à une troupe guerrière en marche, tandis qu'un enfant se presse contre elle.
CHŒUR MARTIAL {au lointain)
Pour notre honneur qu'il faut venger, Fiers du devoir qui nous incombe, Le pas gaillard, le cœur léger, Cherchons la victoire ou la tombe !
Les mères gardent le foyer Sans épandre des larmes vaines :
Leurs fils sauront bien employer Leur sang qui coule dans nos veines, On dira plus tard aux petits Afin qu'ils aient l'âme aguerrie Comment leurs aînés sont partis Pour la Patrie !...
La vision disparait.
SATAN La Patrie! Entends-tu ! Devoir essentiel !
IRÈNE
La terre est un exil : ma patrie est au ciel !
SATAN
Tu blasphèmes ! Le ciel n'est pas une patrie ! C'est le rêve où s'envole éperdue et meurtrie L'âme qui sur la terre a fait tout son devoir ! C'est la divine erreur où la vertu veut voir. Quand le combat finit pour elle sans blessures. L'asile réservé des consciences pures.
Avant que d'y prétendre, il faut le conquérir !
UNE VEILLEE AU CARMEL l'J
IRÈNE
La prière est la clef qui nous sert à l'ouvrir.
SATAN
Oui ! lorsque la prière, où toute la foi perce,
Est un élan subit, et non pas un commerce !
Quand la Patrie, ayant relevé les défis,
A dit : « Pour les combats, mères, je prends vos fils ! »
Les mères ont prié, sublimes et ferventes.
Ignorant l'appareil des piétés savantes.
Demandant pour ces fils, que leur sein sut nourrir.
Ou la fierté de vaincre ou l'honneur de mourir,
Et s'adressant à Dieu, mieux que vous à l'office,
De toute la hauteur de leur beau sacrifice !
IRÈNE
Dieu ne peut pas aimer leur courage fatal.
Dont leur orgueil humain se fait un piédestal.
Le crime est toujours nécessaire à l'épopée.
Et toujours celui-là périra par l'épée
Qui se sert de l'épée ! Ah ! que l'homme est donc vain !
Comme un ruisseau qui court dans le creux d'un ravin.
Il obéit aux lois qui meuvent sa matière
Et prétend follement montrer une âme altière
Parce qu'il ne voit pas, ou qu'il ne veut pas voir
La servitude ayant pour masque le devoir !
SATAN
Servitude, l'amour du drapeau ! la défense De ce lambeau d'étoffe adoré dès l'enfance Et qui plane au-dessus d'une moisson de fer, Toujours calme, toujours sans tache, toujours clair. Pour éveiller au temps des batailles sanglantes L'héroïsme sublime aux audaces vaillantes!
La vision reparait.
Contemple cette aïeule aux. longs cheveux blanchis !
Vois-tu dans son regard des regrets réfléchis ?
Et cependant ses fils sont morts dans la mêlée !
Et, mère, sur le sol gluant agenouillée,
Elle a pressé des fronts livides sur son sein !
Mais sa raison était robuste eî son cœur sain;
Elle sentit battre en sa poitrine meurtrie,
Pour calmer sa douleur, l'âme de la patrie !
Et, depuis, tous ceux qui s'en vont sous le drapeau
Chercher du cœur au ventre, et grossir le troupeau
Des braves, que l'honneur pour le danger rassemble,
Tous ceux-là sont ses fils bien aimés; il lui semble
Qu'elle les a conçus dans ses fiancs épuisés.
Et ses deux mains pour eux sont pleines de baisers !
J'ai dit, et je te laisse : à présent, songe et prie ! Songe de quelle argile humaine fut pétrie Ta chair, ta chair où Dieu mit une âme d'enfant. Fleur promise au soleil de l'amour triomphant !
// disparait.