‹ Vieux oursonsChapitre 14 sur 34 · PIERROT, COLOMBINE · texte numérisé non relu

PIERROT, COLOMBINE

Pierrot, un manuscrit à la main, semble absorbé dans sa lecture. Colombine paraît impatiente.

COLOMBINE (éclatant) Tu sais, Pierrot, j'en ai par-dessus les épaules !

PIERROT {déclamant

« ... Dans la conjonction finale des deux pôles... I) L'homme »

COLOMBINE (demême) Dis ! Tu n'as pas fini de ce jargon ?

PIERROT [de même) «... L'écliptique, ce rail, et l'astre, ce wagon ! !... u

COLOMBINE {lui arrachant son mamiscrit)

A la fin, comprends-tu ? Je veux que tu répondes ! Assez de ces grands mots vides, dont tu m'inondes ! Tu n'ouvres plus le bec, ma parole d'honneur, Que pour verser sur nous un vers empoisonneur ! Le langage des dieux qui grouille en ta cervelle, Donne à ton esprit fol une rage nouvelle. Et j'ai beau te parler d'amour ou de raison, Tu te figures seul, ici, dans ma maison.

PIERROT [avec lassitude et dédaiyi) Laisse-moi !

COLOMBINE {dont la colère grandit) Te laisser ? Je veux que l'on m'écoute.

PIERROT Plus tard !

COLOMBINE Non!

PIERROT Demain !

COLOMBINE

Non!

Ce soir !

COLOMBINE

Coûte que coûte Je veux être obéie à l'instant, entends-tu !

PIERROT DRAMATURGE Sj

PIERROT

Oh ! que la patience est bien une vertu !

COLOMBINE {railleuse)

Tu veux être écrivain ? Quelle mouche te pique ! Voyez le beau museau pour un poète épique !

PIERROT {impatienté) Ah! pécore! rends-moi mon manuscrit!

COLOMBINE {trépignant)

Non ! non !

PIERROT {faisant mine de la frapper) Ne vas pas m'obliger à te flanquer un gnon !

COLOMBINE {ironique)

Je te retrouve enfin, avec ta gentillesse : Déjà le poing levé ! Mais quelle famille est-ce Que la tienne ! Ivrogne et brutal, et malappris, Ça veut marcher de pair avec les beaux esprits, Et c'est d'une bêtise à faire peur aux carpes.

PIERROT Prenez garde, ma mie !

COLOMBINE {le bravant) Eh, quoi !

Mes métacarpes Ont la démangeaison de vous frotter la peau !

{se calmant) Mais, donnez-moi mes vers, ma canne et mon chapeau !

COLOMBINE {rageuse) Moi, te laisser partir : tu veux me fuir, canaille !

PIERROT [cherchant son chameau)

Tout ce que tu dis là suffit pour qu'on s'en aille. Ou veuille s'en aller...

COLOMBINE [radoucie)

Explique-toi, du moins.

PIERROT [digne) Les explications manqueraient de témoins.

COLOMBINE [railleuse)

Depuis que tu noircis tes doigts à l'écritoire, As-tu besoin toujours d'un pompeux auditoire?

PIERROT

Ah ! les femmes ! tenez, j'en ai l'influenza ! Maudit cent fois le jour où mon cœur t'épousa, Carogne ! J'aurais dû, lâchant tout hyménée. Me rôtir, comme un marron, dans la cheminée !

COLOMBINE Oh ! la riche châtaigne ! et l'excellent dessert !

PIERROT [furieux) Rends-moi mon manuscrit !

COLOMBINE [rendant le rouleau)

Voyons ! dis ! que te sert De n'être plus le cher Pierrot de Colombine?

PIERROT DRAMATURGE 3g

PIERROT {rêveur)

Le Pierrot de jadis, qui rôde et qui turbine ! Le malheureux coureur, et le crève-la-faim, Obligé tout le jour de jouer au plus fin, Avec ces beaux messieurs de la gendarmerie, Pour un vol de salade ou de charcuterie ; Tandis qu'à son foyer, sa femme n'a pas peur, En riant du... trompé, de fêter le trompeur !

COLOMBINE (prude) Si l'on peut dire !

PIERROT Quoi ? vas-tu faire la prude ?

COLOMBINE {caressante) La calomnie est lâche, et ton reproche est rude !

PIERROT

Vraiment ! tu m'as tout l'air d'apprendre du nouveau, Et ton air étonné...

COLOMBINE JMais!...

PIERROT

Je sais ce qu'il vaut !

C'est avec ces airs-là, d'innocente gazelle. Qu'auprès de mes amis tu montrais trop de zèle, Et j'ignorais les bois qui poussaient à mon front! Presque une forêt !

COLOMBINE Quel mensonge !

PIERROT

Quel affront !

Oses-tu bien nier ?

GOLOMBINE Certes !

PIERROT

Pour quelle cause, Tandis qu'autour de moi la méchanceté cause, Suis-je allé me griser ainsi qu'un malotru, Sinon pour pleurer sur ton amour, qu'un autre eut ?

GOLOMBINE

Peste ! ces larmes-là ne te désolaient guère, Et si quelque démon galant me fit la guerre. Si ma vertu dut se cabrer, comme un pur sang, Devant le tentateur, dont mon cœur innocent N'avait pas deviné la manœuvre coupable, A qui la faute ? dis ! A cette soif, capable D'engloutir en un jour un fleuve, et dix, et vingt, Si leur lit, au lieu d'eau, n'eût roulé que du vin !

PIERROT

Eh là ! Voilà-t-il pas, vraiment, qu'on exagère ! Non, malheureusement, ma douce ménagère, Les fleuves roulent peu de vin : moi seul roulais ; Et plus que toi de cet état je m'en voulais, D'autant que sous couleur de flatteuse étiquette, Les marchands d'aujourd'hui vendent de la piquette! Bref, en époux modèle, obéissant, rangé, Pour ton seul agrément je me suis corrigé. Mais, toi?

PIERROT DRAMATURGK 41

Moi?

PIERROT Toi ! ce n'est pas une autre, je pense?

COLOMBINE

Eh bien, parle !

PIERROT

M'as-tu payé ma récompense, Et puis-je désormais, désirs par Dieu bénis ! Franchir, sans me baisser, la porte Saint-Denis?

COLOMBINE [câline] Bêta, tu le sais bien ?

PIERROT

Je le sais bien ? Je doute.

COLOMBINE Mais je n'ai plus quinze ans !

PIERROT

A mon âge, on redoute !

Et quand la confiance au foyer vient s'asseoir, C'est qu'alors le mari consent à ne plus voir!

COLOMBINE (j part) Gomme son insolence a ce qu'elle mérite .'

Tu dis ?

COLOMBINE

Que l'homme est un animal hypocrite Qui chagrine toujours l'épouse de son cœur, Troublant son verbe aimant par un verbe moqueur.

PIERROT

Je ne me moque pas : j'ai mieux pour me distraire ! Comme le mauvais vin qu'on boit m'était contraire, Je me suis, un matin, levé, — t'en souviens-tu ? — Plein d'inspiration, et, simplement vêtu De ma chemise, où tout mon pauvre être grelotte, Des pantoufles aux pieds, au front une calotte, Je tombai là, devant la table, et j'écrivis ! Je fis des vers !

COLOMBINE Beaucoup trop de vers !

PIERROT

Et tu vis Non sans étonnement pour ta pauvre cervelle. Ce qu'il devient, quand le génie à l'homme se révèle !

COLOMBINE

Le génie ! autant dire une rage de dents !

Tes triomphes d'un jour semblent des accidents.

PIERROT {avecfeu) Ah ! sentir dans son cœur la voix de Dieu qui chante !

COLOMBINE [montrant le manuscrit) Ça, c'est la voix de Dieu? Je la trouve méchante.

PIERROT {de même) Avoir subitement l'esprit illuminé !

COLOMBINE Au point qu'un jour tu te verras charentonné !

PIERROT

Et se sentir pousser, comme l'oiseau rapide. L'aile qui vous emporte, invincible, intrépide ! S'envoler, par-delà les mondes explorés, Vers l'inconnu lointain des astres ignorés ! Jongler avec les mots ! Au creuset des idées Soumettre en se jouant des choses insondées ! D'un geste dédaigneux saluer l'univers, Et, sur tout, aligner des vers ! des vers ! des vers ! !

COLOMBINE

La belle avance ! Après ? ô penseur magnanime! Pierrot, noble instrument d'un génie anonyme !

PIERROT

Après ? Oses-tu bien le demander ? Après ? Mais c'est le bonheur pur, sans stériles apprêts ! C'est la terre qui se cache dans la pénombre. Le soleil radieux qui fait reculer l'ombre ! C'est le rêve enchanteur de l'éternel printemps, Des jardins tout fleuris de bouquets éclatants. Des bois où sur le lit des mousses très douillettes. Viennent les beaux galants cueillir les violettes ; Des prés, ensanglantés de fiers coquelicots. Et des cieux où l'amour parle à tous les échos !

Ce sont tous les rosiers empanachés de roses ! Tous les saules pleurants sur les étangs moroses, Et parmi les sentiers et parmi les buissons, De longs roucoulements rythmés par des chansons i Et je ne rendrais pas au génie un hommage ! !

Dis ? N'as-tu pas trouvé que ma soupe au fromage Ne sentait pas encore assez l'oignon brûlé?

PIERROT {désolé)

Ton cœur ne s'est donc pas à ma voix envolé ?

Mais toi-même, à l'instant qu'un beau souffle m'inspire,

Tu m'imposes...

COLOMBINE

Quoi donc ?

PIERROT

Gomme un semblant d'empire!

COLOMBINE

Alors, dis-moi si, dans mon gigot, ce matin, Le goût d'ail s'arrangeait avec le goût du thym ?

PIERROT

Tu peux railler ! Tant mieux si ma verve t'amuse ! Mais le génie en toi me fait voir une muse ; Et j'oublie, en chantant tes grâces sur mon luth, Que tu n'es qu'une bête ! une pécore !

COLOMBINE ( exaspérée )

Zut!

Je ne sais quel démon se cramponne à ta langue, Mais du matin au soir tu n'es qu'une harangue.

Tu ne m'épates pas avec tous tes discours,

Et les meilleurs, vois-tu, sont ceux qu'on trouve courts !

Lorsque subitement tu renonças à boire,

Je me dis, du passé ne gardant plus mémoire,

Que j'allais être enfin heureuse avec Pierrot,

Que je l'aimais beaucoup : que je l'aimerais trop !

Et qu'au coin du foyer nos deux âmes unies

Vivraient le rêve des fidélités bénies !

Mais voilà que ma lèvre, où je t'offre un baiser.

N'est pas le pur calice où tu veux te griser ;

Ma main, que je te tends et que je t'abandonne,

Tu ne l'aperçois pas ; et mes yeux de madone,

Où mes cils versent leurs battements langoureux,

N'attirent plus les tiens, qui se ferment pour eux !

Quand je me coiffe... décemment, devant la glace.

Ton sang pâle se fige, et ton cœur est de glace ;

Et tu dis que je suis ta muse, et tu prétends

Que me voir c'est revoir l'ange de tes vingt ans !

Allons donc ! Me crois-tu jusqu'à ce point crédule,

Ou bien me prends-tu pour un sujet de pendule.

Où la poussière grise est lente à s'amasser,

Et qu'on ne touche pas de peur de le casser ?

PIERROT

Voyons, ma femme !

GOLOMBINE {avec des larmes)

Et que m'importe ton génie !

Je ne crains pas les coups ! j'aime qu'on me manie ! Et je pleure parfois tes anciens jours d'excès. Car je sentais ta main... lorsque tu me rossais !

PIERROT {avec des gestes significatifs)

S'il ne faut que cela pour que tu sois contente, Tes nerfs peuvent encore espérer leur détente,

Et je sais deux biceps capables d'un effort,

Pour offrir à tes vœux un joli reconfort.

La main, vois-tu, ma mie, il n'est pas de machine

Meilleure, pour vous bien étriller une échine !

Mais je veux différer ce délicat plaisir.

Et manquerais de temps pour combler ton désir.

Excuse-moi ; ce soir, tu seras satisfaite ;

Je te régalerai d'une petite fête.

Tu le sais, on m'attend : messieurs du comité

D'écouter ma pièce ont l'indulgente bonté,

Et, sans m'accuser plus de froide perfidie,

Permets-moi de courir jusqu'à la Comédie.

Adieu, m'amour ! adieu, ma chatte !

COLOMBINE

Adieu, cocu

PIERROT {se retournant)

Tu le dis, donc tu mens ! Me voilà convaincu !

// sort.

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