SCENE II
COLOMBINE {seule)
Elle dit ce monologue, soit près de la fenêtre, soit en travaillant à raccommoder une cote blanche de Pierrot.
O rage ! ô désespoir ! son calme m'exaspère ! Quelle évolution en son âme s'opère !
Aurait-il du génie ? Il marche le front haut,
Le pas très noble ! Ah ! les poètes, quel fléau
Pour un ménage ! On n'est plus que la domestique, Et jusques au bonjour, ça met tout en distique !
Il a pourtant repris du giyot quatre fois !
L'appétit va : ça me rassure ! Quand je vois
Néanmoins son ardeur envers moi si transie,
J'ai le regret de son antique jalousie !
Il fallait voir comment il vous le recevait,
Le galant qui le soir sous mon balcon rêvait.
Peste, c'était des cris, et des jurons! « Canaille!
» Enjôleur de vertu ! malappris ! rien qui vaille !
» Veux-tu que d'un grand coup de sabre sur le front,
» J'aille te signer un reçu de mon affront !
» Beau chanteur, serais-tu Jupiter et sa foudre,
» Moi, Pierrot, je descends pour te réduire en poudre ! »
Et l'autre répondait, et Pierrot reprenait,
Et je riais si fort, que Pierrot n'y tenait
Plus; et, pour châtier le conteur de ballade,
A poings fermés mettait mon dos en marmelade.
Et je l'aimais, et je le trompais sans remords !
Mais depuis! Ah! depuis, ces beaux élans sont morts
Quand le soir il entend gratter la mandoline.
Il feint de n'avoir plus une oreille assez fine.
Il ouvre la fenêtre, il écoute, il sourit !
Il dit : « Ce gaillard-là, c'est un homme d'esprit !
» Entends-tu, Colombine? Il sait parler aux belles,
» Et ne doit pas souvent trouver d'âmes rebelles !
» Regarde donc ? Est-il roux, blond, brun ou châtain ?
» Penche-toi; dis-lui qu'il vienne aussi le matin;
» Dis-lui qu'au saut du lit j'aime un peu de musique :
» C'est le réveil de l'art, joint au réveil physique ! »
Alors, je n'ose pas : mes sens irrésolus
Se taisent, et depuis je ne le trompe plus !
Si c'est là le génie, eh ! ce n'est pas si bcte,
Et ça peut l'empêcher d'avoir mal... à la tête.
Et puis, bien que je crie et fasse du boucan,
Pierrot sent que mon cœur l'admire, en l'attaquant.
Après tout, c'est un bon garçon ; et qu'un autre aille
Devant moi discuter son mérite, et le raille,
Il sait qu'à l'insolent je ferais la leçon.
Et le relèverais d'une rude façon.
Pierrot, c'est mon mari ; si j'ai fait des bêtises,
Si ses coups quelquefois ont vengé mes sottises, Je l'aime ! oui, je l'aime ! Il est si bon ! si bon ! Et je le gronde, ainsi qu'on demande pardon ! Mais qu'entends-je ? Son pas? Déjà?