‹ Vieux oursonsChapitre 7 sur 34 · SCENE IV SATAN, IRÈNE · texte numérisé non relu

SCENE IV SATAN, IRÈNE

SATAN (invisible et à part)

Peste ! le doux Seigneur doit être dur d'oreilles Pour ne répondre point à prières pareilles; Et si j'étais l'époux d'une telle candeur, Je mettrais à l'instruire une amoureuse ardeur. Mais, comment m'y prendrais-je? Essayons!

(haut)

Mon amie !

(à part)

Elle ne répond rien... Serait-elle endormie ?

(haut)

Vierge pure ?

l6 VIEUX OURSONS

IRENE J'entends une voix...

SATAN

C'est ma voix !

IRÈNE

Qui parle

SATAN

Ton époux qui t'aime... Je te vois.

IRÈNE Seigneur, je vous adore et devant vous m'incline.

SATAN

Dis-moi Tu. Lève ton voile de mousseline, Car je veux contempler ton humaine beauté, Avant d'unir ton âme à ma divinité.

IRÈNE {cherchant d'où vient cette voix)

J'ai peur ! ces mots tombés de votre auguste bouche Me semblent un blasphème.

SATAN

O colombe farouche !

Ma loi n'a-t-elle pas dit qu'il fallait aimer Et dire que je t'aime est-ce donc blasphémer? Ceux-là n'ont pas compris ce que veut l'Évangile Qui refusent l'amour à votre chair d'argile !

IRÈNE La chair n'est plus pour moi qu'un souvenir mourant.

SATAN

Mais quand tu m'appelais tout à l'heure en pleurant Ce n'était pas l'époux que désirait ta lèvre : C'était tout le bonheur dont ton serment te sèvrc, C'était la vie avec sa joie et son frisson, L'épi qui ne grandira pas pour la moisson, Ton cœur déjà rongé d'une âpre inquiétude Dans le renoncement et dans la solitude : C'est l'œuvre de mon père à mourir condamné, Le grand œuvre du monde à naître abandonné ! Et ton cœur a pourtant besoin d'une tendresse, Puisqu'il cherche le mâle et qu'au mâle il s'adresse.

IRÈNE

Le Dieu qui reçut mon serment ne peut mentir : C'est pour l'éternité que j'ai dû consentir.

SATAN

L'éternité! Le mot est grand, la chose est brève ! La foi, pour n'être pas aveugle, n'est qu'un rêve !

IRÈNE [avec un éclat de fureur mystique)

Non ! ce n'est pas le Fils de Dieu qui parle ainsi : C'est toi, Satan ! Que me veux-tu ?

Satan devient apparent dans tin des piliers de lachafcUe.

SATAN

Je veux ceci :

Te montrer que l'enfer s'éclaire de vos cierges Et reçoit du Carmel l'ample moisson des vierges : Ressusciter ton cœur qui vainement s'est tu, T'éloigncr des lieux où l'on pèche par vertu, Peut-être t'épargner la chute irrémédiable... Va tu reconnaîtras que je suis un bon diable.

l8 VIEUX OURSONS

IRÈNE T'écouter seulement, c'est se damner! Va-t-en I

SATAN

Non! je veux rester,

IRÈNE

Dieu, qui me voit et m'entend, Saura bien te chasser, démon!

SATAN

Une menace !

Ne sais-tu pas, enfant, que le diable est tenace ? Et que serait ton Dieu sans moi ? Je suis pour lui Le miroir ténébreux où sa lumière luit. Son amour est fait de la haine que j'inspire : On ne le croit meilleur qu'en me prétendant pire. C'est dans son sein fécond que germe la pitié, Parce que l'on a fait de moi, le châtié, L'implacable bourreau près de qui l'on expie Tous les écarts jugés mauvais d'une âme impie. Et tu crois obéir à la divine loi Quand ton geste craintif veut m'éloigner de toi ? Et tu veux te livrer à la foi décevante Qu'on subit par vertu moins que par épouvante : Allons donc! Le prieur t'a menti, mon enfant, 11 a su t'arracher un vœu que Dieu défend : Cet homme seul pouvait oser cette imposture.

IRÈNE

Le Créateur lui dit : « Parle à ma créature !

Apprends-lui que le lys pur de la chasteté

Est une fleur qui plaît à ma divinité. »

Et j'ai compris ! Et j'ai voulu l'hymen céleste !

Contre le cœur qui saigne et la chair qui proteste.

J'ai lutté, j'ai vaincu ! Jésus est mon époux,

Jésus ressuscité qui s'est livré pour nous,

Jésus, qui nous soutient quand tout nous abandonne !

Jésus, qu'on a tant fait soull'rir, et qui pardonne !

SATAN

Si Jésus aux pécheurs pardonne et fait crédit. De quel droit me dis-tu que je suis le maudit ? La vérité n'est pas le mensonge des prêtres ! La foi vraie auprès d'eux a rencontré des traîtres : Et si pour plaire à Dieu tu veux leur obéir, C'est Dieu qu'à leur exemple encor tu vas trahir.

IRÈNE

Va ! tu parles en vain ! Le serment qui m'attache Ne rencontre aucune ombre en mon âme sans tache! Et contre toi je me sens forte désormais. Comme la neige qui couronne les sommets, Je suis inaccessible aux souillures des fanges. L'abîme est aux démons; le ciel garde ses anges !

SATAN Comme ange, tu n'es pas l'ange du souvenir.

IRÈNE Je n'ai point de passé : je vais vers l'avenir !

SATAN

Voilà ce qu'ils ont fait de toi, les misérables !

Ils ont pétri ton cœur dans leurs mains exécrables.

Pour en faire un viscère imbécile et muet.

Pourtant, une autre voix jadis le remuait.

On te parlait d'amour assez près de l'oreille,

Et tu ne montrais pas une rigueur pareille.

Une main a pressé la îie"hne tendrement Et crut dans cette étreinte échanger un serment. Et voici que c'est toi, l'âme sans tache et pure. Toi, qui ne sais trahir, toi qui deviens parjure !

Lui veut mourir pour toi, peut-être en maudissant La femme qui reçut son baiser : dans son sang Gronde une rage impie : à la vierge infidèle Il veut léguer l'horreur de son crime, et près d'elle Dans ces murs discrets comme une tombe, il viendra, Et c'est de cette main pieuse qu'il mourra. Hymnes ! jusques au faîte emplissez l'édifice ! Cierges, brûlez ! Voilà l'instant du sacrifice ! L'Époux divin t'a-t-il fait oublier le nom De l'autre, et me faut-il de te le rappeler ?

IRÈNE (à Satan)

Non!

(à part)

S'il disait vrai ? D'où vient qu'un frisson me pénètre ? Aux regrets d'ici-bas suis-je près de renaître? Celui qui me parlait d'amour, l'aurais-je aimé? Que mon cœur au premier appel est désarmé ? Seigneur, ayez pitié de moi ! Vous, soeurs très saintes. Qui dans l'éternité dormez les tempes ceintes Des fleurs que le Très Haut réserve à ses élus, Priez ! pour qu'au péché je ne succombe plus !

SATAN

Celles qu'au Paradis on te dit retournées. Celles en qui tu vois tes sœurs, sont les damnées, Dont l'âme erre au-dessus du noir troupeau des morts, Pour échapper au fouet d'un éternel remords. Regarde ! voici l'heure, où, lamentables ombres, Avec des gestes fous autour des piliers sombres, Tels des oiseaux de nuit effrayés de leur vol, Elles traînent d'un pas qui glisse sur le sol

Toute l'atrocité de leur angoisse ! Ecoute, Et tu sauras, et tu comprendras ce qu'il coûte. Devant tant de misère et tant de désespoir, De mépriser la vie et de fuir son devoir !

Une des pierres tombales tourne, puis une autre : deux ombres s'échappent et se poursuivent et se repoussent, et expriment par une mimique éperdue toute leur détresse.

IRÈNE [épouvantée]

Je tremble !...

SATAN

Celles-ci furent des incomprises, Et le vice à leur chair imposa ses surprises. Elles se cherchent, puis l'horreur de leur désir Les fait s'éloigner, quand leurs mains vont se saisir. Elles avaient ollert à Dieu leurs âmes neuves, Ames d'épouses, oui! mais non âmes de veuves ! La nature exerçant ses droits impérieux Coula, comme une lave en leurs sens curieux. Une volupté vaine et jamais assouvie :

Tu vois leur châtiment : là-bas ! voici la vie !...

Les ombres disparaissent : le fond de l'autel s'éclaire, et l'on aperçoit, dans un site printanier, deux amoureux qui se tiennent étroitement enlacés. Ils chantent.

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