LE CHEVALIER, LA COMTESSE
LE CHEVALIER
Eh quoi , il s'en va déjà?
LA COMTESSE
Mais oui, il s'en est allé.
C'est hétéroclite! On n'agit pas de cette façon! (Criant. ) Eh! Monsieur le Comte? Morbleu! têtebleu! ventrebleu !
LA COMTESSE , ironique.
Le soupçonnez-vous de vous pouvoir entendre?
l'heure du berger 83
LE CHEVALIER, à part.
Sait-on rien de plus gênant? Je ne peux pourtant pas crier à tue-tête mes bonnes fortunes ni me coller une enseigne dans le dos.
LA COMTESSE
Eh bien. Chevalier, à quoi pensez-vous si haut?
LE CHEVALIER
Mais, Comtesse, à notre amour, à notre bonheur. Ce n'est pas un tigre.
LA COMTESSE
C'est vrai, il est d'un procédé fort doux.
LE CHEVALIER
Cela ne laisse pas d'être fort, et j'en sais beaucoup qui le seraient d'un moins doux que lui!
LA COMTESSE
Eh! qu'importe ceci. Chevalier, quelle chicane lui faites-vous de sa mansuétude et pourquoi ne pas profiter de la sécurité qu'il nous veut bien faire? Parlez, reprenez votre chanson, mon beau rossignol! Ah! Chevalier, ne m'aimez-vous déjà plus?
Moi, ne plus vous aimer!... Mais, Comtesse, la seule chose qui me pourrait être désobligeante, serait justement de n'avoir pu mourir tout à l'heure à vos pieds.
LA COMTESSE
Ah oui, ça aurait été si délicat! N'est-ce pas. Chevalier, que j'aurais été bien jolie, gisante les cheveux épars, la gorge nue?...
LE CHEVALIER
Jolie, dites adorable! Mais qui vous empêche de vous
mettre en cet équipage? Nous aurons du moins Tillusion.
LA COMTESSE
C'est peu , et, sans péril , la répétition aurait moins bonne grâce. Et puis, je ne sais, tout à l'heure j'y aurais goûté plaisir, maintenant non.
LE CHEVALIER, à part.
Hum, que veut dire ceci? ( Haut. — S'exaltam toujours à froid. )
Ah! l'odieuse contestation qui vous fait refusera mes tendres prières! Quel sentiment vous arrête? N'avonsnous pas échangé le gage sincère de nos feux, et puisque tout conspire pour notre bonheur, même ce qui devrait y porter obstacle, pourquoi ne pas nous laisser faire et ne pas voguer au gré du courant vers les doux bosquets de Cypris?
LA COMTESSE, d'un ton indifférent.
Vous parlez bien, Chevalier.
LE CHEVALIER
Vous me l'avez déjà dit, Comtesse.
Un peu trop fleuri, peut-être.
LE CHEVALIER
Vous vouliez mettre des guirlandes à votre robe.
LA COMTESSE
Oh! je ne vous cherche pas querelle là-dessus, j'aime tant les fleurs; s'en trouve-t-il là-bas?
LE CHEVALIER
Où ça?
LA COMTESSE
Dans votre pays , en Arcadie !
L^HEURE DU BERGER 85
LE CHEVALIER
Maïs je ne suis pas d'Arcadieî
LA COMTESSE
Fi ! Chevalier... Mettons que je n'ai point parlé de rossignol. Vous devez toujours connaître la route. Eh bien, partons-nous?
LE CHEVALIER
Pour où? Pour TArcadie?
LA COMTESSE
Mais oui, du côté de Trianon.
LE CHEVALIER
C'est beaucoup trop loin, vous auriez les pieds ensanglantés par les ronces de la route.
LA COMTESSE
J'ai mes gens.
LE CHEVALIER
Y pensez-vous, dans un désert? Nous serions obligés d'emporter d'ici toute une maison montée, y compris les moutons frisés.
LA COMTESSE
Eh bien, Chevalier, vous les porteriez.
LE CHEVALIER
Sur mon dos? J'aurais l'air d'un Bonus Pastor.
LA COMTESSE
Ou d'Enée portant son père Anchise.
LE CHEVALIER
Moi , mon père, me prenez-vous pour un mouton, Comtesse?
LA COMTESSE
Mettez un bélier, si le mot vous offusque.
LE CHEVALIER
Si vous voulez un mouton à toute force, prenez le Comte!
LA COMTESSE , avec dignité.
Chevalier, vous êtes bien irrespectueuxpour mon mari !
LE CHEVALIER
Je suis véridique. Demandez-le à la petite Baronne, •lamais elle n'aurait pensé à Tadmettre pour sigisbée s'il n'avait été votre mari; c'est là son unique mérite.
LA COMTESSE, irritée.
Chevalier, sous avez vraiment Juré de me désobliger.
LE CHEVALIER
Ouais, Comtesse, vous ledéfendez bien vivement. Le fait est qu'il en serait incapable!
LA COMTESSE , d'un ton dédaigneux.
De grâce, Monsieurlecapitan, point de rodomontades! Nous savons que vous êtes un pourfendeur, un buveur de sang, mais je vous préviens charitablement, Chevavalier, que ces gens-là ne sont point de mon goût.
LE CHEVALIER
Pourquoi les mandez-vous alors?
LA COMTESSE , se levant.
Pour les pouvoir quitter...
LE CHEVALIER se levant.
Souffrez, Comtesse, que je vous évite cette peine et que je m'écarte moi-même.
l'heure du berger 87
LA COMTESSE, froidement.
Comme il vous plaira, Chevalier.
LE CHEVALIER, d'un ton piquant.
Il ne me restera de tout ceci que le regret d'avoir brûlé pour une coquette qui riait de mes feux, et ne méritait pas d'en recevoir Thommage.
LA COMTESSE
Cela vous plait à dire.
LE CHEVALIER
Je me consolerai en racontant mes mésaventures à la petite Baronne , nous en rirons ensemble.
LA COMTESSE
Mais pas pour la même cause, Chevalier; cela mortifiera votre suffisance.
LE CHEVALIER, à part.
En somme, le Comte m'a vu ici; c'est le principal pour le moment. ( Haut. ) Comtesse, je vous baise les mains.
LA COMTESSE
Vous oubliez ceci , Chevalier ; ceci vous rappellera que Mars n'est pas toujours vainqueur ! ( Eiie lui donne ses vers. )
LE CHEVALIER, s'inclinant.
Il n'y tient que quand il s'agit de Vénus!
LA COMTESSE, furieuse.
Impertinent! Lisette, reconduis monsieur leChevalier.