MARTON, L'ABBE
L ABBÉ , entrant vivement et allant droit à Marton.
Bonjour, Marton. ( ii lembrasse. )
MARTON
Au voleur! au voleur! au voleur!
l'abbé.
Eh! quoi , Marton, que te prend-il? Ne me remets-tu pas, ou bien penses-tu que je sois devenu un rival de Cartouche?
MARTON
C'est, Monsieur l'Abbé, que votre arrivée est si fort hétéroclite qu'elle m'a surprise étrangement. Personne n'entre ici comme vous.
l'abbé.
J'aime à croire, en effet, que M. le Baron se fait annoncer, mais, fine mouche, voudrais-tu me persuader que le Comte n'a pas une mignonne clef de ce genre.
( Il montre une petite clef d'or. )
MARTON
Vous aussi ?
l'abbé.
Ce n'est pas la même. Mais, il ne t'embrasse pas , lui , l'homme grave! Ce en quoi, Marton, jeté jure qu'il fait preuve de mauvais goût.
MARTON , minaudant.
Oh! Monsieur l'Abbé.
l'abbé.
Foi de gentilhomme, tu es une soubrette accomplie, la perfection même. Cela te fait rougir, ma belle enfant, ton miroir ne t'a donc jamais rien dit? il le faut interroger à ton âge. Vrai Dieu! si ta maîtresse n'était pas la reine de grâces dont toute la Cour reconnaît l'excellence, Marton, je comprendrais qu'elle eût peur, et hésitât à garder auprès d'elle un aussi affriolant minois.
MARTON , rougissant.
Par ma foi. Monsieur l'Abbé, si madame la Baronne vous entendait discourir, je ne sais si elle en serait obligée ou non.
l'abbé.
Oh! Marton, comme tu prends feu pour ta maîtresse, et que cela me donne bonne opinion de ton humeur. Mais c'est une perle que cette belle enfant! Allons rassérène-toi, ton dévouement s'alarme mal à propos, et Je ne rêve pas pour le moment à faire changer d'adresse aux madrigaux que j'apporte céans. Mais vertubleu! cela ne me tient pas de te dire qu'il n'est que de toi d'éclipser les Araminte et les Cydalise du corps de ballet!
MARTON
Monsieur TAbhé, je suis une Hlle vertueuse. l'abbé.
Je ne t'ai jamais dit le contraire, Marton ; mais vois-tu, avec les œillad s assassines que lancent les deux petits fripons d'yeux que voilà, tu me surprendrais fo^t si, dans quelques mois d'ici, tu ne paraissais pas à Bagatelle où à Madrid dans un grand carrosse doré à quatre chevaux, avec deux laquais par derrière. Hé! hé! Marton, peutêtre alors ne me repousserais-tu pas?
MARTON
Eh! quoi donc, que me voulez-vous dire? Mais voyezmoi ce petit Abbé, avec sa figure poupine et sa mignardise de Chérubin , qui se met à vouloir me conter fleurette, à moi, quand il vient ici pour... D'abord que venez-vous faire céans?
l'abbé.
La plaisante demande, Marton! Me veux-tu faire accroire que tu ne l'as pas deviné?
marton.
Mais encore.
g8 VIEUX SAXE
L^BBÉ.
Eh ! palsambleu! voir ta belle maîtresse que j'aime, que j'adore, que j'idolâtre, et qui m'attend.
MARTON
Mais, vous n'y pensez pas, Monsieur l'Abbé! Et M. le Comte?
l'abbé.
Le Comte? je m'en soucie autant que de ce grain de
tabac d'Espagne, tiens! ( nie chasse de son jabot avec une chiquenaude. ) MARTON.
Miséricorde! vous ignorez donc l'histoire de son duel avec M. le Chevalier qu'il trouva un jour ici à pareille heure!
l'abbé.
Eh bien, qu'est-cela? Me crois-tu d'humeur à me laisser sottement embrocher comme ce grand flandrin? Nous aussi, ma mie, portons l'épée quoique clerc. D'ailleurs, petite masque, que ce joli cœur se rassure: si ta maîtresse a bien voulu me convier à un tendre rendez-vous, c'est qu'apparemment toutes ses précautions sont prises pour que nul tiers intempestif ne vienne interrompre notre galant tète-à-tête. Ainsi, ma belle, tes craintes sont outrées, et tu peux incessamment aller instruire ta maîtresse de ma présence. ( ii pousse Manon qui reste immobile. ) Eh ! quoi , Martou qu'hésites-tu? la mission te chagrinerait-elle? Allons, va donc, jolie Marton; va
donc! ( Il l'embrasse. )
JL-VRTON , coquettement.
Méchant, voulez-vous bien finir !...( a pan sur le seuil. )
Ah! si Froniin ne rentre pas cette nuit... Il est bien revenant ce petit Abbé!