‹ Vieux SaxeChapitre 29 sur 64 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

UABBE, LA BARONNE.

LA BARONNE , faisant une jolie révérence.

Ah! Monsieur l'Abbé, que j'ai de regrets à vous témoigner pour rindécence de mon retard.

L ABBE , lui baisant la main.

Que dites-vous là, Madame la Baronne, et quelles seraient les impatiences, fussent-elles les plus excusables, qui ne s'évanouiraient à l'apparence de votre beauté, comme les nuages au lever du soleil?

LA BARONNE

Toujours galant, mon cher Abbé, trop galant même! Tant de belles dames vous regardent d'un œil tendre, et je comprends si bien un peu de jalousie de la part d'une personne qui aurait quelque estime pour vous. l'abbé.

Eh! qu'importe le troupeau des autres à celle seule dont les charmes ont su conquérir mon cœur?

LA BARONNE

Il serait donc vrai que je ne vous suis pas indifterente? l'abbé.

Ne savez-vous pas, ma reine, que je vous aime de vraie passion, que je vous ai remarquée depuis beaux jours déjà? Vous rappelez-vous notre première entrevue

LA PRÉCAUTION DANGEREUSE lOI

dans rOrangerie au moment ou le Roi allait passer? Ne vovez-vous pas que, depuis lors, Je vous recherche, que je ne néglige rien pour vous approcher, que je m'empresse partout auprès de vous?

LA BARONNE

Hélas! que prouve tout ceci, et n'êtes vous point également empressé auprès de la Comtesse, ma meilleure amie?

L ABBÉ , affectant un parfait dédain.

Quoi, reine adorée, vous me soupçonneriez de penchant pour cette échappée de couvent que Ton remarque

à peine, (Signe d'assentiment de la Baronne. ) CCttC fillette CUCOre

niaise qui répondrait coi-biîlon à vos madrigaux et vous ferait la révérence si Ton tombait à ses genoux, (Même mouvement.) ccttc petite sotte qui ne sait que rougir quand il siérait de sourire, et bayer quand il faudrait jouer de Téventail! ( Même mouvement. ) Ah! Baroune, c'est bien mal présumer de moi?

LA BARONNE , avec un léger soupir.

Comme vous avez Tair de la bien connaître!

l'abbé.

Suffisamment, ce qui est trop, je vous assure.

LA BARONNE

'Vous Tavouerai-je, petit Abbé, j'ai eu compassion de vous, quand je l'ai vue diriger ses minauderies à votre encontre; je me mourais des sots discours que je m'imaginais qu'il vous fallait supporter, et c'est pour essayer de vous sauver d'une aventure qui ne vous aurait rapporté ni plaisir ni considération que je me suis laissé aller à vous faire entendre que votre bonne mine m'avait

fait concevoir quelque estime pour vous... Car c'est bien moi qui vous ai regardé, hélas, avant que vous ne m'ayez aperçue...

l'abbé.

Que vous êtes méchante de me quereller à ce sujet, quand je vous ai dit depuis combien de temps je brûlais pour vous.

LA BARONNE

Et puis, vous me sembliez si avenant, si gentil, si délicat, et j'avais tant besoin d'une amitié sincère et dévouée pour m'aider à supporter le faix de la vie! Ah! mon cher Abbé, j'ai été bien malheureuse jusqu'ici!

L ABBE , vivement.

Vraiment, Baronne, contez-moi cela, vous vous consolerez de vos maux en les peignant. Avez-vous eu à vous plaindre du Baron?

LA BARONNE

Hélas! ( Tous deux soupirent longuement. ) VoUS le COUnaisSCZ

ce me semble.

L ABBÉ , un peu embarrassé.

Oui, nous noussommes rencontrés quelque part.

LA BARONNE , avec vivacité.

Chez la Marquise peut-être? Oh! ne vous en cachez pas, petit vaurien; je sais que, ces derniers temps, vous étiez ensemble du dernier bien , mais le Baron était premier occupant sur vous; je crois même que ses droits datent d'avant notre mariage. ( Un peu triste. ) Le méchant mari pour qui je n'ai rien été que l'occupation, je n'ose dire le plaisir, de quelques mois, il ne m'a jamais aimée

et le lendemain du retour de nos terres , m'a abandonnée pour retourner à ses demoiselles du théâtre et ses bonnes amies de la Cour.

L ABBÉ , avec intention.

Le Chevalier vous a consolée.

LA BARONNE

Pauvre Chevalier! Certes, il y mettait bien tout son possible, et j'aurais mauvaise grâce à lui reprocher quelque chose de ce chef; il avait de grandes qualités, un cœur d'or, un bras de fer, une épée d'acier; mais voilà... cet alliage métallique ne réalisait pas encore mon idéal; il n'avait pu se défaire de certaines brutalités soldatesques qui me tenaient fort à cœur; comprenez-vous un cornette du Royal-Cravate qui ne sait pas danser le menuet, refuse de mettre des mouches et s'obstine à porter une épée en fer au lieu d'une excuse à lame de baleine?

l'abbé.

En sorte que c'est le Comte qui vous a définitivement consolée.

LA BARONNE

Le Comte?

l'abbé.

Eh! oui. Marton même m'informait tantôt que nous aurions le bonheur... l'honneur veux-je dire, de l'avoir en tiers ce soir.

LA BARONNE, un peu sèchement.

Marton est une sotte qui extravague. Tout au contraire, le Comte m'a mandé qu'il était au regret de ne pouvoir venir ce soir me faire sa cour. Il est retenu au Château pour l'apprêt des fiançailles de Monseigneur.

l'abbé.

Je le regrette, si vous-même le regrettez.

LA BARONNE

Mais point, mon cher Abbé. Non qu'il soit sans qualité et que je ne le prise au dernier point; autant le Chevalier est hardi, belliqueux... matamore, tranchons le mot, autant le Comte est doux et réservé; on dirait presque d'un enfant.

l'abbé.

Ce qui ne Tempéche pas, cet enfant, de pourfendre du premier coup notre grand escogriffe.

Il est constant qu'il est brave autant que doux; cela est fort de conséquence mais, il n'est pas sans taches : il est trop doux, justement; et puis trop brave aussi; ça ne cadre pas avec son air doux ; et puis, trop sérieux avec son éternel sourire; et puis pas assez grave, on ne sait jamais s'il se moque ou non; bref, vous le voyez, mon mignon, ce n'est pas tout à fait mon idéal. l'abbé.

Ah ! chère Baronne, ce sont là paroles que je voudrais graver dans mon esprit, bien que la réalisation de votre idéal ne me semble pas d'un procédé commode , avec sa subtilité d'appréciation. Toutefois, ce qui m'enchante, c'est de savoir que le Comte est moins avant dans votre goût que je l'imaginais. Hé! hé! qui sait même, jolie Dame, quand vous avez soutîert ses premiers empressements, si son principal mérite n'était pas à vos yeux d'être le mari de votre petite amie du couvent?

LA PRECAUTION DANGEREUSE Io5 LA BARONNE.

Delà Comtesse, de cette pauvre enfant qu'au fond j'aime tant et pour qui vous étiez vraiment un peu dur tantôt? Oh! mon ami, comment pouvez-vous dire cela? A ne vous rien celer, il me déplaisait un peu de la voir si fillette, si petite pensionnaire avec ses pudeurs effarouchées, ses corps haut montants, ses effusions naïves en public pour son mari... Ce pauvre Comte qui n'osait lui en rien dire!... Avec cela, elle est d'un minois passable, et il est surprenant que personne n'ait encore eu la charité de la déniaiser un peu... ne serait-ce que par amitié pour le Comte.

L ABBÉ , avec un empressement discret.

Baronne , si l'aventure vous semblait désirable et qu'il fallût se sacrifier...

LA BARONNE , le frappant de l'éventail.

Quoi donc, quoi donc! Voulez-vous bien demeurer en repos, petit fripon; ainsi, toutes vos belles conquêtes ne vous suffisent pas, et vous voudriez encore devenir l'heureux vainqueur de mon amie sensible ! Voyez-moi le vilain gourmand!

l'abbé, l'imitant.

Voyez-moi la vilaine jalouse!

LA BARONNE

Savez-vous bien, Monsieur le fat, que vous venez d'être de la dernière impertinence?

l'abbé.

Paix, ma toute belle.

LA BARONNE

Que si je consens à ne pas accueillir avec une trop

Io6 VIEUX SAXE

grande cruauté vos tendres protestations, j'entends fort être la seule envers qui vous soyez bien intentionné? l'abbé.

D'accord , m'amour.

LA BARONNE

Et que, si vous n'étiez point sage, je vous donnerais le fouet comme à un méchant garçonnet que vous êtes? l'abbé.

De vous, tout me serait caresse! Aii! mon cœur, que vous êtes jolie quand vous vous échauffez ainsi, que votre gorge palpite divinement, et que ces petits yeux-là vous prennent un lumineux particulier ! Que ne ferait-on pour-être querellé ainsi, même quand on ne mérite aucune chicane!

Aucune?

l'abbé.

Hélas! Comment pourrais-je être remarqué par ces belles dames, moi, si jeune encore, et si fier de faire mes premières armes sous votre protection! LA baronne.

Le bon apôtre avec ses premières armes! Comme si nous ne savions pas ce que valent aujourd'hui les Chérubins; pour ma part, je loue fort le Comte Almaviva de ses précautions...

l'abbé.

Inutiles.

LA BARONNE , riant.

Qu'il est prompt à la repartie! Allons, venez ici , joli mignon; croyez-vous qu'on ne voie goutte aux galants stratagèmes de la Comtesse et de la Duchesse?

l'abbé.

De la Duchesse avez-vous dit? Comment pouvez-vous croire?

LA BARONNE

Le petit masque qui ne veut pas qu'il en soit le dit. Comme si cette mine friponne pouvait n'être pas remarquée, de la Duchesse surtout I Elle n'a jamais été hors de pages.

l'abbé.

Malgré ses trente ans.

LA BARONNE

Paix! Si elle était làl Sachez qu'elle n'en accuse que vingt-cinq.

L^BBÉ.

Et ils ne protestent pas de leur innocence?

LA BARONNE , riant.

Ah, le petit fripon! Mais c'est qu'il est malicieux comme un singe! Allons, venez près de moi, bel oiseau bleu, sur ma chaise longue, que je vous fasse bien joli, une petite mouche vous siérait tant , là.

L ABBÉ , marquant plus d'empressement.

Eh bien! vous mêla mettrez chez vous, tout à l'heure... bientôt, n'est-ce pas... tout de suite.

LA BARONNE

Fi! le vilain petit, il n'y a pas presse entre nous.

l'abbé.

Mais au contraire, ma toute belle.

( Bruit de porte au dehors. ) LA BARONNE , se levant.

Paix! paix! vous dis-je, j'ai entendu du bruit.

Io8 VIEUX SAXE

l'abbé.

C'est Marton.

LA BARONNE , effrayée.

Marton dort là-haut... J'en suis certaine, j'ai entendu fermer la porte de la cour. A cette heure il n'y a que le Baron ou le Comte qui puisse venir.

l'abbé.

Ce n'est pas le Comte, puisqu'il est au Château.

la baronne.

C'est encore moins le Baron puisqu'il est dans ses terres. A tout hasard, mon petit Abbé, cachez-vous vite. Me cacher, Jamais! Le Comte, si c'est lui, trouvera à qui parler et je ne suis pas homme qu'on embroche.

LA BARONNE , d'une voix suppliante.

Je sais que vous êtes brave, mon petit Abbé; vous vous êtes déjà battu. Mais, je vous en conjure, ayez compassion de moi, cachez-vous pour moi, pour mpi seule; Je vous expliquerai ensuite, quand je l'aurai renvoyé, si c'est lui. Venez ici, dans la chambre de Frontin... Non, non, c'est trop tard, là, là, baissez-vous.

( Elle le pousse sous la table que couvre un grand tapis. )

LA PRÉCAUTION DANGEREUSE lOQ

Page 1