LE COMTE, LA BARONNE
LE COMTE, baisant la main de la Baronne.
Mille pardons, mon cœur, de venir vous surprendre d'une façon aussi déshonnête!
LA BARONNE
Vos surprises, mon ami, me sont toujours agréables et vous me voulez sans doute le faire dire.
LE COMTE
Non, par ma foi! car il n'est point du savoir-vivre de se présenter à pareille heure, surtout quand on a mandé qu'on ne viendrait pas. (Avec un peu de surprise. ) Mais tudieu! Je ne regrette rien, puisque j'ai le plaisir de vous admirer en un si galant équipage. Vraiment, mon cœur, je ne vous connaissais pas un aussi joli déshabillé, il est d'un goût fort revenant.
LA BARONNE , embarrassée.
Je l'avais mis... souvent... toutefois... Et vous-même, mon cœur, votre service au Château est donc remis?
LE COMTE
Non, retardé seulement. C'est vous dire, belle Baronne, qu'à mon grand regret, je ne peux pas séjourner.
LA BARONNE
Vraiment? Quel dommage, m'ami, et que je me faisais de joie à la pensée contraire!
I lO VIEUX SAXE
LE COMTE
Votre joie n'aurait pas cédé à la mienne, mon cœur,
soyez-en sure. ( Tout en pariant , il a défait son manteau et s'est installé. ) LA BARONNE, surprise.
Eh! quoi, je croyais que vous ne séjourniez pas.
LE COMTE , à part.
Hum ! ( Haut. ) Vous veillez bien tard , chère amie.
LA BARONNE
J'allais justement me retirer chez moi. Marton dort làhaut, Frontin ronfle à côté, et je me préparais à aller faire comme eux.
LE COMTE , ouvrant la porte que montrait la Baronne.
Ah! c'est par là, la chambre de Frontin?
LA BARONNE
Oui, tout au fond du couloir. Que lui voulez-vous?
Rien. C'est un drôle fieffé que votre Frontin; vous le devriez peut-être mieux surveiller. Je le vois à toute heure du jour et de la nuit chez la Comtesse. Il y a là une certaine Lisette, fort accorte d'ailleurs, à laquelle je le soupçonne d'en conter.
LA BARONNE
Fi donc, mons Frontin aime Marton, et tous deux se doivent épouser. Mais, à ne vous rien celer, je ne me préoccupe guère de ces espèces, et pousserais presque l'indifférence jusqu'à me faire par eux mettre au bain.
LE COMTE , souriant.
En ce cas, m'amour, je vous prierai de ne point le faire. Vous savez que, sur le chapitre des laquais et bien d'autres, je donne un peu dans les idées nouvelles.
LA BARONNE
Oui, on a coutume au Château de vous nommer le Chimérique.
LE COMTE
Heureux encore quand je ne me crée que des chimères. ( Mouvement du tapis de la table. ) VoUS aVCZ là, Madame,
un tapis du meilleur goût.
LA BARONNE , inquiète et embarrassée.
Ne le connaissez-vous pas? C'est une étotîe fort subtile qui vient des Grandes Indes... Ne trouvez-vous pas qu'il vient un affreux vent coulis de cette cheminée? j'en ai les jambes toutes glacées.
LE COMTE , toujours impassible.
Je ne sens rien, mais il y a apparence qu'il vient un vent assez fort pour agiter une étoffe très subtile.
LA BARONNE , enbarrassée et parlant vite pour déguiser son trouble.
La réception de la Comtesse, tantôt, était tout-à-fait charmante.
LE COMTE
Puisque vous étiez là. Baronne.
LA BARONNE
La société y était nombreuse et fort brillante. J'ai même eu la surprise d'y retrouver des personnes que je ne m'attendais guère à voir chez vous.
LE COMTE , avec vivacité.
Le Chevalier? ( Pius doucement.) C'est la Comtesse qui a tenu à l'inviter, et comme elle est reine chez elle et que, d'ailleurs, je ne pouvais guère lui avouer le motif de ma froideur pour ce prétentieux bellâtre, je me suis incliné.
LA BARONNE
Moi qui pensais que vous cherchiez à vous revoir comme gens de tous points réconciliés.
LE COMTE , avec insistance et regardant la table.
Je crois qu'en ce moment-ci il ne serait pas difficile au Chevalier de me revoir, s'il y tenait. Mais il ne semble pas y tenir, n'y a-t-il pas apparence?
LA BARONNE
Je ne sais. Avez-vous observé comme on se disputait le cœur du galant petit Abbé? Quel est votre sentiment sur lui?
LE COMTE , avec une nuance de dédain.
Sur ce bambin musqué et précieux dont les chatte.ries tournent en ce moment la tête à toutes nos caillettes?
LA BARONNE
Hé, hé! Comte, ne vous moquez pas trop; peut-être vous et moi y comptons des connaissances.
LE COMTE
Vousraillez ! Serait-ce la Comtesse?... (Sourire de la Baronne.) Cela devait arriver; une fillette ne pouvait fatalement s'éprendre que d'un enfant. J'en suis un peu peiné pour elle; il lui aurait mieux valu pour ami un gentilhomme plus grave, plus mûr...
LA BARONNE
Le Chevalier peut-être?
LE COMTE
Bien que Je ne croie pas devoir contrarier ses goûts sur ce point, il m'aurait déplu qu'elle eût choisi le Chevalier. Je n'aime pas les gens qui se cachent! Non
j'aurais préféré un ami fidèle et dévoué comme le Vicomte ou le Marquis.
LA BARONNE
L'un et Tautre me semblent lugubres , et, vous Tavouerai-je, je comprends parfaitement que la Marquise et la Vicomtesse raffolent du petit Abbé, ça les change et en mieux.
LE COMTE , riant.
Ah! vous comprenez... en mieux. Seriez-vous de leur goût? Prenez garde, c'est le Chevalier qui ne va pas être satisfait, il est capable d'en faire un faux mouvement.
LA BARONNE , feignant la surprise.
Un faux mouvement! je ne vous comprends plus, mon ami. Le Chevalier n'a jamais eu la prétention de lutter, pour l'agrément de la mine, avec le petit Abbé. C'est un véritable Chérubin que cet Abbé, joli conime un cœur, hardi comme un page, et d'un entreprenant!
LE COMTE
Ah! il est si fort entreprenant?
LA BARONNE
Irrésistible! C'est samedi dernier, si je ne m'abuse, et à pareille heure, qu'il a démasqué ses batteries contre la Comtesse; nous allons sans doute assister à un spectacle piquant, car je l'ai souvent entendu dire qu'il ne lui fallait pas plus de huit jours de siège pour réduire les citadelles les plus imprenables à battre la chamade.
LE COMTE
Palsambleu! voici pour humilier le Chevalier! Une semaine, malepeste! ceci me surprend, malgré que j'en aie, moi qui ai brûlé six mois pour conquérir votre cœur!
Mais, j'y pense, c'est aujourd'hui samedi, et, au compte dont vous m'avez instruit, c'est en ce moment que cet Abbé consommerait sa victoire.
LA BARONNE
Hé, hé, hé, qui le sait?
LE COMTE, à part.
On me veut éloigner d'ici.
Le trait serait piquant. A votre place. Comte, J'irais voir. Tenez, je parie une discrétion que le petit Abbé est chez la Comtesse.
LE COMTE , à part.
C'est mon congé. ( Haut. ) Eh bien, je tiens le pari , bien qu'au fond je n'aie aucun motif de penser le pour ou le contre. D'ailleurs, la nuit s'avance, et, si j'en crois mon horloge de poche, j'aurai à peine le temps de me rendre ensuite au Château; je viendrai vous donner la réponse demain matin. ( ii s'approche de la table. ) Décidément, Baronne, votre tapis est merveilleux. A ce propos, savez-vous la taille du Chevalier?
LA BARONNE
Mais non, comment voulez-vous, mon ami!...
LE COMTE
Elle doit être de cinq pieds six pouces.
LA BARONNE
Quatre seulement.
LE COMTE , mesurant de l'œil la table.
D'où il suit que pour tenir dans un cube de deux pieds de hauteur sur quatre de largeur, il lui faudrait prendre une posture fatigante. Mais on doit parfois se résigner à
un peu de gêne. ( Révérences. ) Adicu, Baronne, je vous baise
la main. ( II se retourne au moment de sortir. ) Ah! sl VOUS VOyeZ
le Chevalier, dites-lui, de grâce, qu'il me peut trouver chez-moi , s'il ne veut pas me voir ici.