LE MARÉCHAL, LE COMMANDEUR
Ce n'est pas la mort qui m'etiVaie , mon vieux Commandeur, mais cette incertitude horrible! C'est avanthier que leur tribunal de sang nous a condamnés. Pourquoi les chariots ne sont-ils pas venus hier, pourquoi?
LE COMMANDEUR
Avez-vous soif de la mort, Monsieur le Maréchal?
LE MARÉCHAL
Je ne la désire pas plus que je ne la crains. Je Tai vue passer bien des fois sur les champs de bataille, sans que je détourne la tête pour l'éviter. Je ne demande qu'à la la voir venir en face et vite... ou s'éloigner.
LE COMMANDEUR
Ce répit est peut-être notre salut! ( Bas. i Vous savez qu'un complot grandit contre nos tyrans; il devait éclater dans la première décade de thermidor, comme ils disent; c'est après-demain qu'elle finit. On n'entend rien à travers ces épaisses murailles, mais qui sait si dehors la révolte n'a pas commencé?
LE MARÉCHAL
Dieu vous entende, mon ami, non pour moi, mes jours sont comptés, mais pour vous, pour votre pauvre nièce et son mari, pour tous nos amis d'ici... et pour
elle, pour elle! Ma fille, ma pauvre enfant, tant de douleurs, tant de larmes, tant de deuils! Quand je pense à tout cela, je ne puis retenir mes larmes. Ce serait horrible!... ( Il pleure. )
LE COMMANDEUR
Calmez-vous.
Ah! les hommes de proie! Ils peuvent bien me prendre, moi son père; Je ne suis qu'un vieillard inutile, et quand ils ont tué le roi , ils n'ont pas à épargner le plus fidèle de ses gentilshommes. Ils ont massacré son mari, mais c'était un homme, et il s'est défendu, tandis qu'elle, elle, une femme, une enfant! Avez-vous entendu son acte d'accusation, hier? une seule ligne : « Tête à guillotiner sans rémission. » Les lâches! les lâches!...
LE COMMANDEUR
Ma nièce aussi. Pauvres enfants, toute deux unies jusque dans la tombe.
LE MARÉCHAL , sanglotant.
Ils l'ont condamnée, condamnée à mort! Elle aussi, sur la charrette, les mains derrière le dos , comme une empoisonneuse, elle, ma joie et mon amour, elle, la chair de ma chair, elle montera les degrés elle s'agenouillera, elle tendra son beau cou... Ah! non, non, non! On ne tue pas les femmes!
LE COMMANDEUR
Du courage, mon vieil ami! La Comtesse ne s'estelle pas déclarée enceinte? Un sursis, c'est le salut!
LE MARÉCHAL , d'une voix sourde.
Ce n'est pas elle qui l'a déclaré, c'est moi. Nous étions
LES FUNÉRAILLES d'uN SIÈCLE Ijb
là tous à Ten supplier; un mot pouvait la sauver, elle ne Ta pas dit. Alors, j'ai feint de me résigner, mais j'avais reconnu parmi les guichetiers, un ancien laquais du Comte, déguisé en Cincinnatus; il s'est laissé attendrir; j'ai fait la déclaration et je l'ai signée du nom de la Comtesse... C'est un mensonge, je le sais, mais je ne crois pas avoir à en rougir, puisque c'est pour sauver mon enfant.
LE COMMANDEUR
Pardieu, oui, Maréchal, j'aurais fait de même pour ma pauvre nièce, si je l'avais pu. Mais je ne sais quel pressentiment me dit que nos angoisses sont vaines, et que ce jour verra notre salut à tous, oui, à tous, mon
vieil ami! ( II lui serre la main. )
LE MARÉCHAL, secouant la tête.
Croyez-vous que je tienne à la vie ? L'échafaud n'aura que mon corps, car mon âme est morte. J'ai vu périr tous les miens, assassiner par une horde de brigands ma femme, ma pauvre chère Maréchale, aveugle et infirme, qui se traînait en m'appelant... J'ai reconnu sa voix, vous dis-je; je n'ai pas même pu la venger, j'avais quatre-vingts ans et j'étais seul. J'ai fui mon château en flammes, mes terres confisquées, mes vassaux révoltés; j'ai cherché refuge ici, auprès de mon gendre, et je n'ai trouvé que son cadavre. Depuis lors je n'apprends que des morts, je ne vois que des désastres. La veille de mon arrestation , j'ai croisé l'horrible charrette; j'ai reconnu le Duc , le fils de mon plus vieil ami , et sa femme ; il se sont inclinés de mon côté comme pour demander ma bénédiction; et maintenant, je perds ma tille, ma fille
adorée... Ah ! Commandeur, croyez-vous que je tienne à la vie?
LE COMMANDEUR
Hélas! qui pourrait y tenir? Nous ne voyons que du sang, nous ne respirons que du sang ! De mes yeux aussi, j'ai vu tomber le Comte, votre gendre, et j'ai pleuré de rage de ne Tavoir pu sauver!
LE MARÉCHAL
Vous le connaissiez mieux que moi.
C'était un noble cœur; je n'ai point su d'âme plus douce ni plus tière.
LE MARÉCHAL , d'une voix brisée.
Il aimait bien ma fille.
LE COMMANDEUR
C'était un noble cœur; jamais il ne fut au dessous de sa fortune; à l'assemblée de sa province comme aux Etats généraux, nul ne l'a dépassé en dévouement au roi et à la nation. C'était une âme antique ; il a été blessé aux journées d'octobre, emprisonné au 20 Juin, proscrit au 10 Août, massacré en Septembre; l'émeute l'a toujours trouvé en travers de sa route ; il n'a jamais reculé devant le despotisme, de quelque côté qu'il vint; il a toujours combattu pour la liberté, et c'est pour elle qu'il est mort.
LE MARÉCHAL
Il aimait bien ma fille.
LE COMMANDEUR
J'étais sur la terrasse des Feuillants quand je l'ai vu de loin entourer par une bande d'hommes à piques; il
a essayé de les calmer. Au milieu de leurs cris de mort, je l'entendais : « Mes amis, mes amis... » puis il s'est affaissé ; il a voulu mettre l'épée à la main, mais de nouveaux coups l'ont abattu. Il est beau , pour un magistrat du peuple , de mourir pour la liberté.
LE MARÉCHAL, relevant la tête.
Il est plus beau encore de mourir pour sa patrie; les os de nos ancêtres ont blanchi sur vingt champs de bataille! Ah! plutôt mille fois cela que mourir sur l'échafaud aux ignobles huées de la populace ! Heureux encore si Je meurs seul, et je parviens à la sauver!
LE COMMANDEUR
Prenez garde, Monsieur le Maréchal, la voici.