‹ Vieux SaxeChapitre 51 sur 64 · LES MÊMES, LA COMTESSE · texte numérisé non relu

LES MÊMES, LA COMTESSE

LE MARECHAL, recevant la Comtesse dans ses bras.

Ma fille, vous êtes pâle et tremblante; quel malheur nouveau, plus grand que ceux que nous connaissons?

LA COMTESSE , abattue.

Ah! mon père, l'horrible réveil chaque jour... Ces crieurs qui viennent hurler sous les grilles de la prison leurs listes de mort pour que chacun puisse entendre les noms de ceux qu'il aime, ou qu'il connaît! Hélas!

lyo VIEUX SAXE

ce sont les seules nouvelles que nous ayons du dehors, et elles sont atroces...

LE MARÉCHAL

Qui donc encore?

LA COMTESSE

Vous rappelez-vous, mon père , qui nous appelions le petit Abbé? Il était à la Conciergerie depuis trois jours, et je viens d'entendre son nom parmi les exécutés d'hier.

LE COMMANDEUR

Pauvre petit Abbé, ce n'était qu'un enfant blond et rose quand nous l'avons connu. Que Dieu ait son âme!

LA COMTESSE

On l'a vu passer hier soir; il était sur la troisième charrette, et il souriait, quoiqu'un peu pâle... A quels jours heureux ce souvenir me ramène?... Pauvre Marquise, elle qui l'aimait si sincèrement, si elle venait à apprendre l'affreuse nouvelle...

LE MARÉCHAL, triste.

Elle ne peut plus l'apprendre, ma fille.

LA COMTESSE , avec angoisse.

Quoi! la Marquise?

LE MARÉCHAL

Ma fille, du courage!... ( Après un silence. ) La Marquise a été exécutée la semaine dernière, en province, avec sa fille aînée, une enfant de dix-huit ans.

LA COMTESSE

Grand Dieu! mais c'est horrible! c'est horrible! Que leur avons nous fait, pour qu'ils poursuivent avec tant de fureur notre mort? Vous étiez si bon, mon père; et moi-môme, pourquoi demandent-ils ma tète?

Ne parlez pas ainsi, Silvia. L'échafaud, c'est bon pour nous autres, ce n'est que voler quelques heures à la vie, mais vous si jeune, si belle, vous ne pouvez pas, vous ne devez pas mourir!

LA COMTESSE

Ah! mon père, voudriez-vous m'ôter le seul bonheur qui me reste, celui de mourir avec vous? Que ferai-je, quand J'aurai tout perdu, enfant , mari , père, à survivre ici-bas comme une statue du Deuil. Oh! si ma vie pouvait racheter la vôtre!... ( Au Commandeur. ) N'est-ce pas vous, Commandeur, qui avez empêché mon père d'émigrer?

LE MARÉCHAL

Je ne m'en repens pas, ma fille. Oh! je ne blâme pas non plus les beaux jeunes hommes qui se sont levés à l'appel de leurs princes; vous savez que je ne partage pas sur ce point vos idées. Mais, à mon âge , on ne quitte pas le sol des ancêtres; le rôle de martyr est celui qui sied à un vieillard.

LE COMMANDEUR

Et d'ailleurs, là-bas non plus, même quand on cherche la mort du soldat, toujours souriante, on n'est pas à l'abri de l'autre. Le Chevalier, ce grand jeune homme qui avait jadis donné le signal du départ pour Coblentz, a été fait prisonnier; il est monté sur l'échafaud , à Strasbourg.

LA COMTESSE

Encore lui! Nous sommes donc les derniers survivants de tout le monde? La main de Dieu est sur nous...

l8o VIEUX SAXE

Embrassez-moi mon père , vous n'aurez bientôt plus de fille.

LE MARECHAL , l'entourant de ses bras.

Tais-toi, Silvia, tais-toi, par pitié! Je te dis que tu vivras, entends-tu? je t'ordonne de vivre!

LE COMMANDEUR

Voici nos compagnons d'infortune; peut-être saurontils quelques nouvelles.

Page 1