‹ Vieux SaxeChapitre 55 sur 64 · LA COMTESSE, UN JEUNE HOMME · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, UN JEUNE HOMME

LE JEUNE HOMME

C'est vous enfin, Madame; je vous cherchais partout! Si vous saviez mes angoisses depuis deux jours que nos bourreaux nous privent de ces réunions, notre unique mais si grande joie. Je tremblais àTidée de ne plus vous revoir... Le bruit a couru que vous étiez passée avanthier devant le tribunal révolutionnaire. Heureusement il n'en est rien.

LA COMTESSE

Si, Monsieur, j'ai comparu avant-hier.

LE JEUNE HOMME

Vous!

LA COMTESSE

Avec mon père, le Commandeur, et bien d'autres encore... Nous avons été tous condamnés à mort, naturellement.

LE JEUNE HOMME

Mais alors, on vous a fait grâce; l'exécution a toujours lieu le lendemain...

LA COMTESSE , secouant la tête.

On nous a seulement oubliés. Ce qui n'était pas pour hier sera pour aujourd'hui.

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LE JEUNE HOMME

Oh ! je vous en supplie, Madame, ne parlez pas ainsi; laissez moi croire au salut; un Jour c'est peut-être notre vie à tous; demain Robespierre sera renversé.

LA COMTESSE

Je sais que vous êtes bon, Monsieur, mais ne me plaignez pas trop, car je ne me plains pas moi-même; la mort de mon enfant, de mon mari, de ma mère, la condamnation de mon père ont rompu tous les liens qui me retenaient ici bas; je ne courrai pas à la mort, mais je ne lui résisterai pas, non plus.

( Le jeune homme s'éloigne. ) LA BARONNE , entrant et courant à la Comtesse.

Silvia , ma chère Silvia ' ( Elles s'embrassent. ) Je n'osais pas descendre de ma cellule à Tidée d'apprendre une horrible nouvelle.

LA COMTESSE

Les chariots ne sont pas venus hier...

LA BARONNE

Serait-ce la fin de ce cauchemar atroce?

LA COMTESSE

On nous a seulement oubliés, et Téchafaud a eu hier sa ration accoutumée, ou presque... Quel crime avonsnous donc commis pour que la mort nous fauche tous? Je viens encore d'apprendre d'autres deuils...

La BARONNE.

Oui , je sais , l'Abbé et le Chevalier; cela nous reporte bien loin , ma chère Silvia, à nos années de jeunesse.. . la comtksse.

Nous étions folles; nous cherchions le bonheur où il n'était pas.

LES FUNÉRAILLES d'uN SIÈCLE 187 LA BARONNE.

Et non pas où il est, dans Tamour des siens,

LA COMTESSE , d'une voix sourde.

Dans la mort!

( La Baronne s'éloigne ) LE JEUNE HOMME , revenanc à la Comtesse.

Ah! Madame, je viens de voir M. le Maréchal; Tespoir dont il est rempli me gagne : vous vivrez, Madame, vous vivrez!

LA COMTESSE

Mon bon père m'aime tant qu'il ne peut se résigner à désespérer; je ne sais comment Vj amener, et je vous supplie de mV aider. Monsieur, car le réveil serait trop cruel.

LE JEUNE HOMME

Je vous dis que vous vivrez, Madame. Ce n''est point imagination mais connaissance de manoeuvres que vous ignorez encore.

LA COMTESSE , avec amertume.

Sauveront-elles aussi mon vieux père? Ressusciterontelles ma mère et mon mari? Ne parlez pas ainsi, Monsieur, je vous le répète, je n'existe plus... ( Avec une voix plus douce. ) Pensez plutôt à vous-même qui êtes si jeune, si plein de vie et de génie, qui voulez vivre et qui vivrez.

( Elle le calme en lui prenant les mains; puis, d'une voix caressante. ) rvépon-

dez-moi donc, vous ne m'avez pas encore parlé de vous; comment vous trouvez-vous?

LE JEUNE HOMME , avec un sourire triste.

Toujours plus tranquille.

LA COMTESSE

Que je suis fière de vous avoir calmé, car c'est moi ,

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n'est-ce pas? qui vous ai calmé. Vous souvient-il du premier jour où je vous vis, l'air enflammé, tonner d'ardentes imprécations contre nos bourreaux? Savez-vous que vous me fîtes peur?

LE JEUNE HOMME

J'avais tort, je l'ai bien compris à votre entrée dans vos longs vêtements de deuil. J'ai cru voir le génie du martyre qui venait humilier ma colère.

LA COMTESSE , à demi-voix.

Il y a pourtant des colères vengeresses

LE JELNE HOMME , s'exaltant.

Ah ! ne me le dites pas , Sylvia. Je sens bouillonner en moi de longs flots de haine, et c'est vous seule qui les empêchez de déborder, vous pourtant dont ils voudraient la mort !... Je ne pourrais donc pas les pétrir dans leur fange, les marquer d'un fer rouge, leur cracher au visage, ces assassins! ces lâches!

LA COMTESSE

Par pitié, calmez-vous!

LE JEUNE HOMME

Est-il donc défendu de maudire Tinfamie? Suis-je audessus de la nature humaine? Et que dis-je de moi? ne les maudissez-vous pas de même? Ne vous ont-ils pas tuée, vous aussi, Silvia, dans votre mari, dans votre mère , dans votre père qui va monter sur l'échafaud avec ses cheveux blancs...

LA COMTESSE , se tordant les mains.

Ah! ne me parlez pas ainsi, vous êtes trop cruel!... Oubliez-vous la promesse que vous m'avez faite? Hélas! le roi n'a-t-il pas pardonné à ses bourreaux?

LE JEUNE HOMME

Le roi porte malheur à qui l'approche; tous ceux qui l'ont défendu devant la Convention sont morts ou proscrits; je suis le dernier.

LA COMTESSE

Mais non; vous ne pouvez pas mourir; vous êtes trop jeune, trop beau et trop grandi On ne tue pas les cygnes, même en temps de révolution.

LE JEUNE HOMME

Que m'importe à présent? Moi aussi j'ai hurlé de haine et sangloté d'angoisse; je me suis débattu sous l'horrible vision du couteau sanglant et j'ai pleuré comme femme... Maintenant mon désespoirest paisible, j'attends la mort sans la désirer ni la craindre...

LA COMTESSE , à demi-voix.

Rien ne vous attache à la vie?

LE JEUNE HOMME

Non.

LA COMTESSE

Votre frère?

LE JEUNE HOMME

Il ne peut rien pour moi.

LA COMTESSE , à demi-voix.

N'aimez-vous ici-bas personne?

LE JEUNE HOMME , bouleversé.

Ah! Silvia, s'il m'étais permis, si quelqu'un voulait m'aimer comme je l'aime! Je ne veux pas y penser car j'en mourrais!... Dieu! que ce serait doux, vivre ensemble , tous deux seuls , loin de ces prisons , loin de ces échafauds, loin de ces mares de sang, dans un désert

quelconque, bois, montagnes, grèves... Vivre avec...

LA COMTESSE

Monsieur...

LE JEUNE HOMME , avec un cri déchirant.

Silvia!

LA COMTESSE, pâle, fermant les yeux.

Je suis veuve , je ne m'appartiens pas, et les chariots vont venir.

LE JEUNE HOMME

Et pourtant, jamais amour plus pur ni plus chaste ne m'a embrasé Tàme! Votre seul regard a dissipé les ombres légères qui voltigeaient dans mon esprit; elles s'effacent toutes devant votre beauté radieuse! Ah! vous pourrais-je seulement nommer dans mes vers, vous que je respecte conme une sainte, et qui me faites trembler comme une déesse !... Silvia, Silvia! ne m'entendez-vous pas? Et que nous importe la mort? je vous aime, Silvia, je vous aime!

LA COMTESSE, d'une voix altérée.

Je ne m'appartiens plus. J'ai épousé à dix-sept ans celui que j'aimais déjà, comme une enfant, si 'vous voulez; je Tai tant aimé que je l'ai forcé à m'aimer à son tour... Je l'ai accompagné partout, et je n'ai qu'un seul regret, celui de n'être pas morte avec lui... Non, laissezmoi, par pitié! Je ne m'appartiens plus et les chariots vont venirl

LE JEUNE HOMME

Ah! ne parlez pas ainsi, vous me feriez mourir de désespoir! (Bruit de pas au dehors. ) Dicu ! CCS bruits de pas, était-ce un pressentiment de l'horrible?... Silvia!

(Il l'entoure de ses bras et l'entraine dans un coin de la prison. )

LE.S FUNi. RAILLES D UN SIECLE IQI

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