SCENE VI
LES MÊMES, ARMAND, AGÉNOR, entrant sans voir Hortense et
Silvia.
ARMAND
Holà! hé! Crispin, Frontin! que faites-vous céans? Pourquoi n'étiez-vous pas à la grille du château pour nous recevoir?
AGÉNOR
Je vois bien le pourquoi , (A Frontin. ) Sac à vin , je t'avais pourtant bien recommandé de ne pas boire! Le moyen de ne pas jaser quand on est ivre!
HORTENSE
Inutile, mes amis; (Profonds saluts d'Armand et d'Agénor qui
l'aperçoivent.) cc n'était pas pour cela qu^on a fait boire ces messieurs, car nous savions à l'avance tout ce qu'il n'ont pas dit, et ont tout fait pour cacher... jusqu'à embrasser Marton et Lisette!
ARMAND , aux laquais.
Comment, marauds, non contents de vous enivrer, vous embrassez...
AGÉNOR , à part.
Mes amis, quand on donne du messieurs à nos laquais?
ARMAND
Mesdemoiselles, nous mettons à vos pieds nos plus respectueux hommages, et puisque nous sommes entrés ici comme à la place d'armes, permettez-nous de nous nommer nous-mêmes. Voici le comte Armand de Clarensac et je suis le baron Agénor de Sumène.
SILVIA, bas.
Mais ils sont très bien, ma chère.
HORTENSE
Il est constant, Messieurs, que vous aussi remplissez merveilleusement votre rôle, et que, si nous n'étions prévenues, nous pourrions aisément nous y tromper. On Jurerait que vous n'avez jamais porté les habits de ces messieurs...
ARMAND
Nous? des livrées?
HORTENSE
Et que ces messieurs ont souvent porté les leurs.
AGÉNOR
Je devine , Mademoiselle ; vous vous attendiez à nous voir arriver au château sous un déguisement, et vous vous demandez si nous sommes bien les maîtres et si ces butors là sont bien nos laquais.
SILVIA
Mais, à vrai dire,...
ARMAND
Ce qui nous console est l'éloge que vous donniez tantôt à notre bonne mine, cela nous raccommoderait avec vous, s'il en était besoin.
AGÉNOR
Il est vrai que nous avions rêvé, Mesdemoiselles, à
nous présenter ici sous des noms d'emprunt; nous en avions même instruit M. le Maréchal, votre père. (Hortense
à qui il s'adresse lui fait signe que c'est le père de Silvia. ) et M . le Commandeur, votre oncle, en demandant leur assentiment; mais ils devaient sans doute désapprouver le jeu puisqu'ils ont dévoilé notre dessein.
HORTENSE
Ils n'ont rien dit, Messieurs; c'est nous qui avons surpris votre projet en les entendant causer par mégarde, et nous nous faisions une fête de vous intriguer sous vos faux costumes.
SILVIA
Ainsi VOUS nous jurez que ce sont bien là vos laquais.
ARMAND
Nos laquais et point autre chose, nous le jurons sur notre honneur. (Aux laquais.) Allons, faquins, tout ceci montre que vous avez manqué de respect à ces nobles dames et nous allons châtier votre impertinence!
CRISPIN
Grâce, Monsieur, je vous jure que je n'ai point manqué de respect.
ARMAND
Si, si, allez nous quérir ces deux bâtons que je vois là-bas.