TOILES D’ARAIGNÉES SUR LA BRUYÈRE
Quand on aime vraiment la campagne, on cherche à la voir dans son déshabillé familier, aux heures où aucun importun ne vous dispute ses grâces, où personne ne vous gâte la tranquille beauté de son sourire.
Et, pour cela, il faut se mettre en route aux premières heures du jour, alors que les vallons sont encore plongés dans la buée bleue des vapeurs matinales, et que le soleil commence à peine à glisser sur les montagnes.
TOILES D’ARAIGNÉES
Mais l’humidité, la rosée!... Bah! on se munit de chaussures solides, de galoches, ou, mieux encore, de ces petits sabots légers s’adaptant si bien au pied.
Et si les dits sabots vous embarrassent dans les chemins secs ou sur les routes unies, on dresse son chien à les porter dans sa gueule, pour vous les rendre au bord des prés mouillés ou au passage des ruisseaux.
Me voilà en campagne, à la suite du soleil qui a pris les devants.
Des sons lointains de cloches m’arrivent portés par la brise matinale, et je fredonne le lied de Mendelssohn : « C’est le jour du Seigneur » :
Et le ciel sur ma tête Si loin s’étend avec un air de fête,
Comme prêt à s’ouvrir. . .
Ici, de même que partout où se trouve «la patrie de l’homme fort», s’étend un fir-
TOILES D’ARAIGNÉES
manient assez vaste, pour que l’on y élève sa prière.
Les rayons glissent, avancent, gagnent de proche en proche, et ont envahi la lande sur laquelle je marche entre les bruyères.
Rien n’est comparable à un champ de bruyères traversé par les premières clartés du matin.
Le soir, sans doute, il a une poésie plus intime et plus mystérieuse, les souffles célestes s’y attardent, avec des échos lointains d’angelus, et des reflets de couchants incendiés le rougissent.
Mais le matin, voyez cette vie qui s’éveille, toutes ces cellules végétales qui se dilatent; ces scarabées, ces sauterelles, étirant leurs élytres, et qui se suspendent, en acrobates nés, aux genêts couverts de leurs gousses noires, et les font tinter comme des grelots.
Entendez bourdonner les abeilles. La bruyère leur fournit leur dernière miellée d’automne. C’est un murmure délicieuse-
TOILES D’ARAIGNÉES
ment harmonieux, tout composé de voix bien assorties. Vous distinguez des sopranos et des altos, des ténors, des barytons et des basses, des chœurs en majeur ou en mineur, avec des soli de grillons ou de cigales se détachant sur l’ensemble.
La bruyère est dans le plus beau moment de sa floraison. Le haut des tiges est encore garni de boutons montrant leurs pointes plus claires, allant du blanc au lilas, au pourpre et même au carmin. Au-dessous, les premières fleurs ouvertes étendent les cinq dents de leurs corolles si délicatement travaillées par le Grand Fleuriste, avec les étamines et le pistil se dessinant en brun. Plus tard, les pointes se replieront, les fleurs perdront de leur éclat et formeront des sortes de petits grelots.
Dans ces champs de bruyères, tout humides de rosée, les araignées aiment à filer leurs toiles. Elles savent s’y prendre, allez! Les unes tendent leurs fils en travers du jentier, exerçant, à leur façon, le droit de
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TOILES d’araignées
péage sur les passants. D’autres les ont suspendus entre les touffes les plus fleuries. Ce sont d’admirables rosaces à faire concurrence à celles de notre Cathédrale. La rosée en indique et en souligne les contours. Nul tissu n’est plus léger, plus vaporeux; vous diriez des gazes pour vêtir des fées, ou des voiles d’anges; et ces toiles sont placées tantôt verticalement, tantôt horizontalement; tantôt aussi elles ressemblent à des entonnoirs, correspondant à des palais souterrains.
Etonnez-vous, si les mouches se laissent prendre au piège!
Je suis assise là, dans le recueillement de cette nature bénie; mes deux chiens couchés à mes pieds témoignent leur contentement par les yeux, la langue et les battements accélérés du cœur.
Et l’on nous dit que la nature n’est pas paix et harmonie, qu’une loi fatale préside à tout dans son sein !
Les araignées sont meurtrières, c’est
TOILES D’ARAIGNÉES
vrai! Mais pourriez- vous vivre dans un monde où rien ne s’opposerait à la multiplication des mouches?
Vous qui prétendez trouver en défaut le céleste Ouvrier, et corriger son œuvre, seriez-vous capables seulement de diriger un instant un seul des innombrables rouages de la machine? Et si vous vous mêliez d’y toucher, n’en détruiriez-vous pas à tout jamais l’ordre et l’harmonie?
Admirez plutôt cette élimination, cette sélection, cette élaboration lente, ce travail créateur et destructeur, tour à tour, d’où sort un renouvellement continu des forces, un rajeunissement éternel.
Et, d’ailleurs, cet incomparable réseau filé par les bestioles diligentes n’aurait-il pas quelque chose encore à nous dire?
Pour moi, je ne saurais le rencontrer sous mes pas, sans me rappeler ce passage de Tolstoï, dans son Journal intime:
«Un moyen puissant d’arriver au bon- «heur est de tendre autour de soi, sans
TOILES D’ARAIGNÉES
« règle aucune, mais de tous les côtés, une «sorte de grande toile d’araignée d’a- «mour, dans laquelle on prend tout ce qui
« passe. »
Oh! oui, aimer et faire rayonner autour de soi cet amour, c’est le remède à toutes les souffrances, et la solution des grands problèmes troublant l’âme contemporaine!
FIN D’ÉTÉ
Et voilà l’été passé!...
Rapide comme un voyage en train éclair, il ne nous a pas laissés nous arrêter aux stations séduisantes du chemin; il nous a emportés, avec son implacable célérité, à travers vents, orages, canicule, brusques changements de température, et, en somme, nous a mesuré peu de chaleur normale, peu de séries de vrai beau temps stable.
Est-il étonnant, dans le désarroi, la confusion, le chaos où se débat notre siècle, que les saisons même soient déséquilibrées et que le thermomètre saute deux fois en une huitaine de 38 degrés à io ou 12?
Le mot de « durable» semble être un vo-
FIN D’ÉTÉ
cable suranné, remisé au garde-meubles des siècles passés.
Aujourd’hui, rien ne dure, rien ne doit durer même; ce serait beaucoup trop ennuyeux pour la génération nerveuse et pressée que nous sommes.
Tout au plus recherche-t-on cette qualité de solidité tant appréciée de nos ancêtres, dans certains bibelots parvenus jusqu’à nous. Ce qu’on fabrique aujourd’hui n’a de durable que l’apparence. Nos tissus les plus chers s’usent vite, nos meubles cassent, nos maisons craquent et nos murs se fendillent, et il n’est pas jusqu’aux couleurs que nous arborons, auxquelles la mode n’ait appliqué le terme significatif de « déjeuners de soleil ».
Le poète qui rêvait
...aux couples qui demeurent Toujours!
rencontrerait des haussements d’épaules ou des ricanements ironiques.
FIN D’ÉTÉ
Tout doit être changeant, fragile, variable, soumis aux fluctuations les plus diverses.
Aux caractères eux-mêmes, on ne demande plus la « solidité » qui était de rigueur autrefois, pour occuper certaines positions, certains emplois en vue.
Cependant, ce n’est pas pour me lancer dans une philippique, genre Alceste, que j’ai pris la plume, mais bien, puisque l’été touche à sa fin, pour entonner un hymne discret à l’automne frappant à la porte.
Automne, douce saison, automne que j’ai toujours tant aimé, nous dédommageras-tu des déceptions de la saison qui t’a précédé?
Tu ne t’avances pas, comme elle, avec des airs fanfarons, et des promesses que tu te moques de tenir.
Non, tu nous arrives discret et rêveur, avec quelque chose d’alangui et de mystérieux. La vie ne coule plus en toi à pleins bords, à flots pressés et brûlants; la sève ne se précipite pas violemment aux branches.
FIN d’ÉTÉ
La crudité des verts s’est atténuée et doucement voilée de teintes moins criantes. Les baies ont mûri aux haies, les grappes se sont gonflées aux treilles, et leurs transparences ambrées nous donnent le désir de les vendanger.
Sur les chaumes coupés, achèvent de mourir les pieds d’alouette, les bluets et les coquelicots, et dans les prés qu’on va tondre pour la dernière fois, s’ouvrent, pâles et mélancoliques, les colchiques.
Dans les jardins, les fleurs se recueillent sur leurs premiers élans de floraison; épis et corymbes sont comme lassés déjà, et s’attardent à la formation de la graine. Les bégonias laissent tomber lourdement leurs corolles rouges, jaunes et blanches, sous le poids desquelles les tiges fragiles cassent. Les verveines rampent fatiguées, les héliotropes, fidèles à leur nom, ont, faute d’assez de soleil, produit plus de feuilles que de fleurs, et leurs senteurs de vanille sont moins capiteuses qu’à l’ordinaire; les roses
FIN D’ÉTÉ
aussi semblent plus pâles et s’effeuillent dès qu’on les touche, jonchant les tapis des salons et les allées des jardins des transparences nacrées de leurs pétales mourants.
Les matinées sont fraîches, humides, brumeuses, presque froides, et appellent déjà les feux de cheminée, si confortables et bienfaisants. Quand le soleil daigne percer les nuages, il n’a rien perdu de sa chaleur, mais il semble si détaché des choses de ce monde! En vain les grappes de raisin menacées par le ver, la pourriture ou le mildew l’implorent, en vain les agriculteurs se plaignent-ils de la maladie des pommes de terre, et de la peine qu’on a à faire le regain, le seul Roi Soleil qui ait jamais eu le droit de porter ce nom, semble se désintéresser de plus en plus des affaires de ce petit monde. Aussi, il tire le rideau, et se cache derrière ses courtines!
Oui, il y a de la mélancolie dans l’air; comme dit le poète :
L’oiseau ne chante plus, mais le rameau soupire,
FIN D’ÉTÉ
et ce soupir vous va au cœur, pénètre dans le secret intime de votre âme.
Les hirondelles aussi, ces amies familières, ces hôtes du foyer presque, s’en sont allées, et les retardataires initient aux dernières manœuvres les jeunes couvées non encore sûres de leur vol, et les font exercer sur les fils de télégraphe ou les pointes des clochers.
Oh! que le soir vient vite, que la brume descend traîtreusement sur vos épaules légèrement vêtues, et vous pénètre d’humidité! Que vous vous sentez pris vous-même de la nostalgie du passé, et envahis par la langueur des choses!
Paysages estompés aux vagues contours, fleurs lassées, petits cris d’oiseaux furtifs, vapeurs bleues, fumées qui avez peine à monter, feuilles qui vous détachez avant la décoloration complète, vous nous parlez tous d'instabilité et de mort prochaine, c’est-à-dire de renouvellement, car, pour vous, la fin des choses n’en est que le re-
FIN D’ÉTÉ
commencement, et vous nous rappelez plus puissamment, chaque automne, la profonde parole de l’apôtre: « Nous n’avons point ici de cité permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir ». (Épître aux Hébreux XIII, 14.)
LES CLOCHES DU SAMEDI
Chaque semaine, quand je les entends, elles remuent les cordes les plus intimes de mon être.
O cloches du samedi de ma chère ville de Strasbourg, laissez-moi dire ce que vous êtes pour moi, et ce que je voudrais vous voir être pour d’autres !
Dès ma jeunesse, vous m’avez tenu un langage que je n’oublie pas.
Enfermée entre les quatre murs de l’internat, il ne m’arrivait guère autre chose de la grande ville que ces envolées sonores, éveillant plutôt en moi, les jours ordinaires,
LES CLOCHES DU SAMEDI
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une immense nostalgie. Cloches des messes matinales, cloches d’enterrements, cloches des différentes églises, aux sons graves ou aigus, cloche de dix heures surtout, que je n’entendais parfois qu’à travers mes rêves, mais qui mettait le sceau sur le travail accompli, ou sur les fautes de la journée.
Oh ! la leçon qui n’est pas sue,
Le devoir qui n’est pas fini ! —
On dormait pourtant, c’est vrai, mais de quel sommeil fébrile, parfois, en temps de concours ou d’examens !
Et, chaque soir, les cloches invitaient à reprendre le rocher de Sisyphe. Mais, le samedi, c’était autre chose. Et, dès l’heure de midi, une sonnerie plus solennelle préparait à la fête du lendemain.
Oh ! comme on respirait à l’idée d’un jour de répit, d’un jour de repos !
11 me souvient en particulier d’un de ces samedis d’octobre, ensoleillé, sans doute, mais par un soleil pâle et comme voilé,
LES CLOCHES DU SAMEDI
mettant un reste d’or sur la nature lasse et mourante, mais un or terni déjà.
C’était mélancolique et très doux, et à chaque vibration de cloche répondait un soupir dans les grands arbres jaunis et roussis, laissant échapper leurs feuilles par saccades.
Et tous les bruits résonnaient comme en sourdine, dominés qu’ils étaient par la grande voix des cloches qui semblait dire : « Laisse s’enfuir l’été, laisse jaunir les arbres, laisse tomber les feuilles, laisse les fleurs succomber sous la gelée; cherche plus haut ce qui résiste, ce qui demeure, ce qui vit, ce qui est éternel! Et puis, réjouis- toi du retour du jour du Seigneur, du jour du repos. Fais trêve à tes soucis, pose là tes livres et tes cahiers. Détends-toi ! »
Depuis, j’ai souvent retrouvé l’impression de ce samedi de ma jeunesse, la vision très nette, mais un peu voilée et mélancolique de ce jour d’octobre.
Et j’ai aimé les fins de journées, les fins
LES CLOCHES DU SAMEDI
de semaines, les fins de saisons, non pas pour leur tristesse — • car tout ce qui finit est triste — mais à cause du souvenir qui m’était resté de ce jour-là, et de l’élan supérieur qui m’y avait été communiqué.
Maintenant encore, si les cloches du samedi produisent chaque fois en moi un battement de coeur, si mon premier mouvement, en les entendant, est de pleurer, aussitôt leur grande voix solennelle reprend le dessus sur les émotions de mon âme, et m’élève dans des régions que les misères et les tristesses de la terre n’atteignent plus.
Écoutez -les donc aussi, coeurs lassés, âmes fatiguées, vous qui, dans une marche monotone, succombez sous le fardeau quotidien; vous que rebute si souvent une besogne peu proportionnée avec vos aspirations.
Elles vous parlent d’un temps de repos, elles sonnent la bénédiction sur la tâche accomplie courageusement, fidèlement, et plus cette tâche est humble, dévouée, consa-
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crée au service des autres, mieux aussi la cloche vous emportera au-dessus de la terre, et versera la joie et la paix sur votre dimanche.
J’ai fait récemment un long séjour dans un pays où l’on ne connaît pas la cloche du samedi, et où le dimanche lui-même n’existe que pour le plus petit nombre.
Ce jour-là, chacun va à son travail comme à l’ordinaire : le maçon élève son mur, le menuisier rabote ses planches, le cultivateur conduit son fumier . Mais allez les
chercher, le lundi, ou même le mardi ! Ils ne seront pas à leur besogne, mais bien, hélas! là où le cliquetis des verres remplace le son des cloches..... Tant il est vrai que l’homme ne saurait se soustraire à cette loi du repos hebdomadaire.
Soyons donc heureux de posséder nos dimanches, d’avoir des lois qui en assurent l’observation stricte, et même peut-être un peu vexatoire parfois, et d’entendre résonner chaque semaine, comme la sanction
LES CLOCHES DU SAMEDI
à notre travail et l’introduction à notre repos, nos chères cloches de la Cathédrale, le samedi.
En automne surtout, elles prennent des intonations plus intimes et plus pénétrantes, et semblent dire, avec Sully-Prud’homme :
L’azur n’est plus égal comme un rideau sans pli, La feuille, à tout moment tressaille, vole et tombe, Aux bois, dans les sentiers où le taillis surplombe, Les taches de soleil, plus larges, ont pâli.
Vlais l’œuvre de la sève est partout accompli.
^a grappe autour du cep se colore et se bombe; Dans le verger, la branche au poids des fruits succombe,
üt l’été meurt, content de son devoir rempli.
)ans l’été de ta vie, enrichis-en l’automne,
) mortel, sois docile à l’exemple que donne,
)epuis des milliers d'ans, la terre au genre humain.
fois : le front, lisse hier, n est déjà plus sans rides, ’.t les cheveux épais seront rares demain :
’uis la honte et l’horreurde vieillir, les mains vides !
Et toi aussi, ami lecteur, en rapportant ta
LES CLOCHES DU SAMEDI
glanure de la semaine, réjouis-toi de ts fatigue du samedi, car c’est une bonne ei saine fatigue, qui rendra ton repos du len demain d’autant plus doux !
TRUQUAGES
Nous avions eu, il y a quelques années, la fameuse fausse tiare de Saïtapharnès; aujourd’hui, on nous parle de scarabées égyptiens, truqués aussi, et même de clichés avec restitutions d’hommes fossiles, « arrangés » pour les besoins de certaines doctrines anthropologistes.
Ne nous hâtons pas trop de jeter la pierre aux savants qui se laissent prendre à ces truquages, ou vont jusqu’à y prêter un peu la main.
Que faisons-nous autre chose, nous autres amateurs, dilettantes, ou simple public,
TRUQUAGES
que d’encourager, par tous les moyens possibles, et en toute occasion, la production des truquages?
Chacun de nous veut avoir dans sa demeure des meubles anciens, de vieilles faïences, des étains, des ivoires, des statuettes, des coffrets, etc. portant bien ostensiblement l’empreinte des siècles passés, et nous ne songeons pas que lesdits siècles n’en peuvent avoir produit autant qu’il en existe et que les amateurs se vantent d’en posséder.
S’est-on assez moqué du commerce des reliques au moyen âge; a-t-on répété à satiété qu’on eût pu crucifier des centaines de Christs avec tous les clous de la soi-disant vraie croix qui couraient de par le monde!
En quoi nous distinguons-nous, je vous le demande, de ces honnêtes dévots, colportant leurs châsses avec eux, et croyant, de bonne foi, posséder la chemise ou le fémur du saint de leur prédilection?
La différence gît peut-être là, que les sus-
TRUQUAGES
dits dévots étaient persuadés tenir de « vraies reliques », tandis que nous savons très bien, la plupart du temps, que nos soidisant antiquités sont très modernes.
C’est notre engouement pour tout ce bric-à-brac qui en encourage la production, et l’a fait se constituer en industrie.
Dans quelques siècles d’ici, nos descendants, en traversant nos rues, seront peutêtre embarrassés de reconnaître l’époque exacte de la construction de tel édifice, à moins que les matériaux employés ne trahissent eux-mêmes le truquage, en s’effritant et en se lézardant avant l’heure...
Pauvre vingtième siècle, malgré ton « modem style » poussif, inspiré par l’ombilic et le ver solitaire, pauvre vingtième siècle, tu n’auras pas même eu tou style à toi!
Tes enfants se prélassent sur des meubles Louis XV, Louis XVI et surtout Empire, puisque la vogue le veut ainsi, mais tu n’auras su donner à rien de ce que tu pro-
TRUQUAGES
duis la forme personnelle et originale d’un génie que tu n’as pas!
L’habileté, oui, le « truc » encore et surtout, mais la «pensée individuelle,» inspirant un objet d’art et s’en dégageant de façon à en faire un «chef-d’œuvre», non!
Nous pourrions aujourd’hui parodier ainsi le vers du poète :
Rien n’est beau que le faux, le faux seul est
aimable !
Nous avions commencé par les « faux bonshommes », les « faux ménages », les faux bordereaux et autres mensonges, pour passer par les faux diamants et les faux budgets; gardons-nous de suivre cette voie plus longtemps, et revenons au vrai en toutes choses.
Cela me remet en mémoire les nobles paroles d’un des plus grands savants de notre âge, enlevé trop tôt, hélas! à son pays et à la science.
Gaston Paris professait absolument et
TRUQUAGES
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sans réserve, que la science, — partant la critique littéraire, — « n’a d’autre objet que la vérité, et la vérité pour elle-même »; que nul, s’il aspire à une place « dans le grand laboratoire », n’a le droit de se permettre, dans les faits qu’il étudie, « dans les conclusions qu’il tire », « la plus petite dissimulation, l’altération la plus légère». Mais, en récompense de cette probité, « les plus humbles qui s’efforcent vers le vrai » peuvent orgueilleusement se dire qu’il n’est pas de vérités moindres ou négligeables, que « toute vérité est la vérité, et que leur œuvre, contingente ou obscure, est une contribution sans prix à l’œuvre éternelle du savoir humain ».
Belles assertions, à inscrire en lettres d’or dans le cabinet ou l’atelier de tous ceux qui tiennent une plume, un pinceau, un ébauchoir, un scalpel, ou se penchent sur leurs cornues!
FEUILLES MORTES
C’était à l’Orangerie.
Il y avait dans l’air cette mélancolie, faite du regret du passé et de l’incertitude de l’avenir, qui vous prend devant la fin des choses.
Comment ne pas subir l’influence de cette saison de déclin et de mort, semblant mettre à chaque bout de jardin et à chaque coin de bois l’annonce de sa vente au rabais, ou sa déclaration de faillite?
Sur nos places, sur nos promenades, comme ici, dans notre incomparable parc public, les feuilles tombent une à une, ou,
FEUILLES MORTES
semblables à des oiseaux de passage, sont poussées en grandes envolées par la froide bise indifférente.
Les branches confuses, et comme surprises de se trouver soudain dénudées, ont un léger frémissement, ce frisson d’automne qui les prend chaque année, à l’heure du dépouillement.
Je foule aux pieds toutes ces tristes dépouilles des grands arbres. Elles sont là pêle-mêle: Voici la feuille aux cinq pointes du platane; celle du marronnier, toute palmée et encore marbrée de vert; celle du mûrier, finement dentelée; celle du bouleau cordiforme, dorée et lisse; celle du tilleul, aplatie; celle du hêtre, striée et se recoquillant sur elle-même; celle du chêne, toujours noble dans l’élégance de son feston ; celle de l’acacia alignant le long du pétiole ses jolis petits ovales, au vert persistant jusqu’après la déchéance.
Puis, ce sont les hêtres rouges qui ensanglantent les pelouses de leurs tragiques
FEUILLES MORTES
jonchées, tandis que les mélèzes sèment à leurs pieds leurs pâles et flexibles aiguilles, que les polownias secouent tristement leurs larges feuilles en cœur, et que les trembles, comme affolés, répandent à profusion leurs sequins d’or.
Les promeneurs vous foulent au pied avec indifférence, pauvres défroques abandonnées. Arrondies ou allongées; lustrées ou mates; unies ou velues; dentelées ou festonnées ; d’un jaune pâle ou d’un roux ardent; d’un or vif ou d’un or bruni; d’un vert décoloré ou d’une nuance tabac; ayant la pâleur du vert-de-gris ou l’éclat du cuivre; entremêlant les teintes beiges et orangées, le rouge cerise, le pourpre violacé et le carmin, vous nous offrez toute la gamme des nuances, et étendez dans nos allées vos moquettes moelleuses. Le bruit de nos pas n’en est pas amorti complètement, il est vrai, mais éveille un bruissement, une sorte de plainte funèbre.
Celles d’entre ces feuilles qui ne vont pas
FEUILLES MORTES
s’amonceler dans les grandes artères s’abattent sur les gazons ou s’accrochent, au passage, dans les conifères et les petits arbustes, à moins que, poussées plus loin par le vent, elles n’aillent se perdre sur l’eau ou se faire broyer par les roues des voitures.
Ne semblent-elles pas toutes s’écrier en tombant : C’est peu de cesser de vivre, d’être arrachées par la mort à l’arbre aimé, mais ce qui nous fait frémir, c’est cet inconnu du lendemain, cette perspective de tous les piétinements, de toutes les souillures, de toutes les décompositions, et l’incertitude du but final à atteindre, du dernier et définitif lieu de repos!
Aussi, à l’approche des longs râteaux des jardiniers, qui les amoncellent en grands tas, semblent-elles murmurer un remercîment. De cette manière, au moins, elles mourront en corps, elles iront reposer dans la bonne terre nourricière, sous forme d’engrais, et deviendront l’humus précieux qui de la mort tire à nouveau la vie.
FEUILLES MORTES
Mais les égarées, les indépendantes, les solitaires, celles qui n’ont pas su résister à la rafale, ou qu’une vague curiosité a portées au loin... O pauvres, pauvres feuilles dépaysées et perdues, que deviendrezvous?...
Je me suis enfoncée dans une allée solitaire, loin de la foule bruyante, loin de l’élégance des toilettes d’automne, ornées des premières fourrures, loin des voitures de babys et des fringants équipages, loin des pensionnats marchant en rangs pressés et des groupes de recrues qu’on promène, pour leur faire oublier, peut-être, les graves responsabilités du serment au drapeau qu’elles ont prêté le matin même.
Tout ce va-et-vient, ce mélange de nationalités diverses, ce coudoiement de classes hostiles, ces contrastes de race, d’attitude, de toilette, de langage sont si bien l’image de notre temps !
La Parisienne élégante côtoie ici la Berlinoise élancée, ou les Alsaciennes de types
FEUILLES MORTES
très divers. On s’observe, on se dévisage, on parle de choses frivoles ou insignifiantes, on médit du prochain, on rit, on s’amuse... ou l’on s’ennuie !... Mais combien rares sont ceux qui recherchent la beauté de cette mourante nature pour elle-même, et qui fuient le bruit dans les allées désertes, où la jonchée de feuilles est encore intacte à peu près!
Qui donc cherche à se mettre en communication avec vous, pauvres dépouilles? Qui donc sympathise avec votre malheur? Qui donc entend le soupir douloureux précédant votre chute, correspondant à l’instant suprême où votre pétiole rompt sa dernière adhérence avec la branche, et reçoit du vent la chiquenaude de dispersement et de mort?
Qui donc, surtout, en constatant cette fin des choses, songe à ce qu’elle signifie pour nous aussi ?
On n’en est plus, aujourd’hui, à répéter les vers larmoyants de Millevoye qu’aimaient nos grand’mères. Elle est terrible-
FEUILLES MORTES
ment surannée, cette Chute des Feuilles, c’est vrai, et l’on ne cultive guère ce genre de poésie actuellement.
La pensée de la mort ! . Oh ! c’est bien
assez de l’avoir effleurée quelques instants à la Toussaint, et de s’être rendu dans les nécropoles, une couronne ou un bouquet à la main! Enfuyez-vous maintenant, réminiscences importunes, corbeaux de mauvais augure, et ne vous avisez pas de nous rappeler que, de même que la bise aigre détache les feuilles sèches des arbres,
Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants !
O passants insouciants, vous vous en allez joyeux, et j’entends retentir l’écho de vos rires, tandis que j’ai le cœur serré et des larmes dans les yeux...
N’allez pas croire, pourtant, que je cède sentimentalement
. à la mélancolie
De la saison qui fuit et du jour qui s’en va!
FEUILLES MORTES
Ne vous figurez pas que c’est cette pensée seule de la fin des choses, évoquée tantôt, qui me donne le frisson. Ce n’est pas davantage le souvenir de ceux que j’ai perdus qui m’accable — je suis si sûre de les retrouver dans un monde meilleur!.... Et, du reste, comme le dit si bien saint Paul : « Soit que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur». (Rom. XIV, 8.)
Non, c’est une douleur plus profonde encore. Je souffre des tendances de notre génération à se détacher de plus en plus de l’idéal et des choses impérissables.
Ah! sur les feuilles de notre âme passe un bien autre vent que celui dont le souffle capricieux dépouille nos parcs et nos jardins — vent âpre et desséchant, vent de matérialisme vouant les âmes au terre-à-terre, vent d’incrédulité et de doute, détruisant les croyances qui font vivre et qui permettent d’espérer !
Cette «religion du libre penseur», dont on nous parle si souvent, vous rend-elle
FEUILLES MORTES
donc si heureux, si forts en face de la mort, si confiants en l’avenir, si bien armés devant le redoutable problème de l’inconnu?...
Paul Janet n’a-t-il pas dit qu’une « religion de raison sera toujours quelque chose d’appauvri ? 1 »
Et, plus récemment, ne nous parlait-on pas de ce «nihilisme moral», où «se dessèche et s’exaspère le temps présent», et qui nous démontre «la détresse» et «le vide effrayant des âmes dévastées?2».
« Misérables sont les hommes, s’écriait le malheureux poète dévoyé, Musset, misérables sont les hommes qui ont jamais fait une raillerie de ce qui peut sauver une âme!» Et n’est-ce pas, aujourd’hui, par l’ironie et le sarcasme, qu’on cherche à
entamer nos croyances . et qu’on arrive
trop souvent, hélas! à les détruire? .
Non, tout ne meurt pas avec les feuilles
1 Revue des Deux-Mondes, 1884. Étude sur Cousin.
2 Temps du icr nov. 1908. Vie littéraire, de Gaston Deschamps.
FEUILLES MORTES
qui tombent! Et si même il faut que nous passions par des temps de crise, par les dépouillements de novembre, les rafales d’automne, les assauts de l’incrédulité en apparence triomphante, — la vie renaîtra pourtant, l’Évangile ne perdra pas sa puissance régénératrice, le printemps fera tout reverdir ! Mais il faut surtout, pour cela, que les croyants proclament leur foi, autrement que par de stériles affirmations. Lamartine déjà avait dit :
Témoignons pour le Christ, mais sur tout par nos vies , Notre moindre vertu confondra plus d’impies Que le sang d’un martyr !
(Harmonies, I, 6.)
DÉCEMBRE
C’est froid, c’est triste, c’est sombre, c’est mélancolique, ce mois de décembre, qui nous enveloppe dans les plis sinueux de son manteau de brumes humides. Et comme si ce n’était pas assez déjà d’être si parcimonieux des heures de jour, il nous les fait, cette année, plus sombres encore que de coutume, et déverse de sempiternelles ondées, si bien qu’on peut dire avec Boileau :
Des froids torrents de décembre Les champs partout sont noyés.
La lampe, le bec à gaz ou l’électricité, le soir, et encore le bec électrique, le gaz ou
DECEMBRE
la lampe à pétrole, le matin, c’est notre lot, à nous surtout dont le bureau ou le comptoir n’est pas dans le voisinage d’une glace ou d’un bow-window .
Que d’yeux fatigués, gonflés, rougis! que de rides enfonçant leurs plis soucieux, que de teints perdant leurs roses et devenant ternes, gris, verts, jaunes .
Décembre, c’est le mois des grands contrastes, des plus joyeuses fêtes et des plus noires misères.
L’enfance l’attend avec impatience, rêvant, de longues semaines à l’avance, des splendeurs et des surprises de l’arbre de Noël; la jeunesse ne peut voir venir assez vite ces belles fêtes de nuit et ces sauteries où elle se trouve comme dans son élément; le gourmet trouve son compte dans les fins dîners que cette saison ramène, et tous les amateurs de friandises en général, n’ont, à cette époque de l’année, que l’embarras du choix.
Heureux les intérieurs chauds et douillets,
DÉCEMBRE
où l’on a, à côté du nécessaire, le superflu, où le charbon peut renchérir sans qu’on en souffre, où l’on possède tout en abondance, où l’on se laisse vivre, en ayant tout au plus le souci de choisir des étrennes pour ceux qu’on aime !
Mais, malheureux les tristes gîtes de la pauvreté ! C’est, pour beaucoup, la saison morte du travail, le moment des privations de toute nature, des dettes criantes, de la souffrance, sous ses formes les plus diverses; on a froid et l’on a faim, dans les mansardes mal chauffées; l’envie, le mécontentement, le murmure, la malédiction même montent dans ces pauvres cerveaux douloureux. Et notez que jamais la tentation ne s’est offerte sous des formes plus séductrices.
Mettez -vous à la place de ces pauvres honteux, mal habillés et mal nourris, passant tous les jours à côté de ces merveilleuses devantures de magasins, où tout ce qui peut éblouir les yeux et tenter les sens est étalé sous mille feux, et convenez qu’il
DECEMBRE
faudrait être de pierre pour ne pas commettre le péché de convoitise, à cette saison de l’année.
En ai-je vu, dans nos rues, ces jours-ci, de ces figures contractées, de ces physionomies pleines d’envie! Ou bien ce sont de ces apparitions de besogneux, les mains dans les poches, le regard louche, méditant, à la faveur des ténèbres, quelque bon coup, quelque affaire lucrative.
O nuit, nuit, c’est toi la grande coupable, c’est toi la séductrice, la complice de toutes les œuvres de péché et de mort! N’est- ce pas sous ton ombre que se sont perpétrés les plus grands crimes, accomplies les plus terribles iniquités, depuis l’heure où Judas trahissait son maître .
Et, auparavant, que d’œuvres ténébreuses dans cette glorieuse antiquité grecque ou romaine, dont nous sommes tentés de ne voir que le côté élégant et artistique, et qu’il est de mode de prôner tant aujourd’hui.
En notre siècle de lumière, ne remar-
DÉCEMBRE
quons-nous pas aussi les plus grandes ombres? et les œuvres ténébreuses ontelles diminué en proportion des progrès de l’électricité?
Il est encore une categorie d’êtres à qui décembre est dur Je veux parler des malades. Combien leurs souffrances s’aiguisent, dans la pénombre des chambres closes! Que, pour eux, les heures sont lentes à sonner, pendant les interminables nuits !
Ah! quand on pense à tout cela, quel bienfait que le jour, la pleine lumière ! On est porté à dire avec le poète :
L’été, c’est le regard de Dieu !
Mais le regard de Dieu transperce aussi les ombres hivernales. La fête de Noël n’est-elle pas le «regard de Dieu» par excellence, la clarté suprême descendue d’En Haut, pour dissiper nos obscurités?
Et, à ce « regard de Dieu » de Bethléhem, à cette divine lumière s’échauffent et s’allu-
DÉCEMBRE
ment aussi les pâles flambeaux de notre charité.
Voilà le beau côté du sombre décembre : à aucune époque de l’année, les coeurs ne sont plus portés à aimer, à pardonner, à bénir. C’est à tel point, que l’égoïste, celui qui ne sait ni donner ni se sacrifier, se sent seul et isolé au milieu de cette fête de l'amour, et que les plus récalcitrants, les plus avares se croient obligés d’ouvrir un peu plus largement leur bourse qu’à l’ordinaire.
Sois donc béni quand même, sombre décembre, puisque, de ces contrastes dont tu es fait, est sorti le salut de l’humanité !
Aujourd’hui, tout en me promenant dans le demi-jour gris et morne, je ne pouvais, quelque effort que je fisse pour secouer mes pensées, chasser la tristesse de l’hiver,
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et mes propres soucis, m’accablant si lourdement.
Un vent aigre sifflait à mon oreille, une pluie fine me cinglait le visage, et les dernières feuilles tombées dansaient autour de moi, je ne sais quelles rondes macabres. L’herbe était terne et sans fleurettes, les rameaux dépouillés secoués par l’ouragan demandaient grâce, des vols de corbeaux tout noirs s’en allaient vers le sud, en croassant; l’eau avait de froides teintes d’acier, et la nature entière semblait comme ployée sous quelque interdit secret.
Soudain, il se fit une éclaircie. Au plus noir du ciel, le voile de nuages se déchira, transfigurant, comme dans une gloire d’or, l’église voisine et son svelte clocher rustique. Et des gerbes lumineuses s’entrecroisaient sur ce paysage, et allaient faire scintiller cette eau, quelques instants auparavant d’une teinte de plomb.
Je restai saisie devant ce tableau. J’avais compris.
DÉCEMBRE
Oui, dans notre ombre peut jaillir la lumière; oui, il y a une consolation à nos peines, une réponse à nos questions angoissantes, une fin à nos soucis rongeurs, un Enfant Jésus dans la sombre étable de Bethléhem, un Noël dans le triste décembre !
Et je m’écriai avec un poète ami :
La nuit n’éteint pas l’étoile,
Ni l’orage le soleil;
Nous voyons au bord du voile Poindre un beau rayon vermeil.
Jusqu’au terme du voyage,
Nous pourrons chanter encor.
Même le plus noir nuage A toujours sa frange d’or.