‹ Vieux Strasbourg et vielle AlsaceChapitre 7 sur 8 · FRANÇOIS COPPÉE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS COPPÉE

Ces vers ne vous reviennent-ils pas à 'esprit, quand vous traversez, à l’heure où a foule s’y presse, nos grands carrefours ou 10s places publiques les plus fréquentées? Autrefois, qui voulait des fleurs en plein iver, était obligé d’aller les quérir à grands ■ais dans la boutique du fleuriste en renom, laintenant, c’est autre chose, et cet article e luxe s’est si bien vulgarisé, lui aussi,

VIOLETTES

qu’il a été mis à la portée des bourses les plus modestes.

Et s’il est une prodigalité pour laquelle je serais disposée à avoir de l’indulgence, c’est bien celle-là.

En effet, comment résister à l’attrait de ces touffes odorantes, portées moins par de « maigres bouquetières » que par des gars robustes et joufflus, habiles à débiter leur marchandise et à se frayer un chemin dans la foule? Ces paniers d’osier brun où s’alignent les bouquets de violettes, entremêlés parfois de mimosa, d’œillets et de roses, tranchent sur la masse sombre des passants, noyés eux-mêmes dans les tonalités grises de ces jours maussades et brumeux dont l’hiver est si prodigue.

En apercevant ces corbeilles fleuries, or éprouve une sorte d’émotion secrète, uni invincible attraction, et il faut beaucoup d( sagesse pour résister à l’invitation du bou quetier ou de la bouquetière, si l’on n’a pa: le prétexte d’une visite de malade à faire

VIOLETTES

d’un peu de joie à porter dans un logis triste et sombre.

Et pourquoi n’y céderait-on pas, parfois, à cette tentation ? Que de dépenses plus inutiles on se permet! Il est rare qu’on puisse se repentir d’avoir consacré un peu de menue monnaie à acheter des fleurs, surtout si, en en faisant l’acquisition, on a songé à tel solitaire, à tel reclus, et contribué à procurer un petit gain à quelque pauvresse.

Il en est, parmi ces vendeurs de fleurs, qui ne se tiennent pas aux passages fréquentés où le monde afflue, mais qui rasent les murs timidement, dans les rues désertes, attendant en grelottant qu’un passant charitable veuille bien prendre l’un ou l’autre de leurs modestes bouquets.

Je n’oublierai pas le regard de reconnaissance et le merci chaleureux qui m’ont été adressés ainsi par une petite vieille, en une froide journée de décembre, où la malheureuse, frissonnant sous son mince fichu de

VIOLETTES

laine, tendait depuis longtemps en vain ses violettes aux passants affairés.

Et, de cette pauvresse à la peau sèche et ridée, tremblant sous la froide bise, ma pensée allait vers les petites Italiennes aux yeux noirs, qui m’offraient les mêmes fleurs, dans une des stations méridionales où l’on va chercher le soleil et la santé. Il me semblait sentir encore la caresse des chauds rayons, respirer les parfums répandus dans l'air, entendre le «grazie» charmant par lequel était accueilli mon petit sou. Ou bien je me figurais cueillir moi-même, à pleines mains, ces fleurs parfumées, le long d’un haut mur exposé au midi, et cela dès les premiers jours de février, tandis qu’à quelques pas, dans les bosquets verts, s’ouvraient les camélias blancs, roses et panachés.

O douces visions de ces pays heureux, de ces localités privilégiées, qui ne connaissent pas les rigueurs hivernales!

Grâce aux petites fleurettes que vous cultivez à profusion, pour nous les envoyer,

VIOLETTES

vous mettez quelques notes gaies dans la tristesse de nos mois sombres.

C’est non seulement de la Provence, des environs de Nice, de la Riviera qu’on exporte la violette. A Toulouse aussi, onia cultive en grand, et on évalue à 40 fr. par are le produit brut d’une plantation de ces fleurs, destinées surtout à l’Angleterre, et ne demandant d’autres soins que l’abri d’un mur, et, parfois, une natte pour les préserver contre la gelée.

Plus tardive chez nous, la violette n’en a pas moins de charme, c’est vrai; mais elle a le tort de ne nous sourire qu’au moment où tout est vie et lumière dans la nature, et où d’autres concurrentes se disputent nos faveurs dans les plates-bandes de nos jardins.

Notre savant botaniste Kirschleger lui a consacré un opuscule intitulé : Violettes de la vallée du Rhin l, où il compte une

1 Mémoires de la Société d’histoire naturelle de Strasbourg, tome III.

VIOLETTES

vingtaine de variétés. La plus intéressante, à mon avis, est la viola elegans grandiflora, que nous appelons aussi Pensée des Vosges et qui fleurit, dès la fonte des neiges, sur les hauts plateaux de nos montagnes, de 1000 à 1400 mètres d’altitude. On la rencontre, du Ballon de Giromagny jusqu’au Champ-du-Feu, sa limite septentrionale. Et il est fort curieux de constater que cette plante, d’inflorescence et de nuances si variées chez nous, fait complètement défaut dans la Forêt-Noire et dans le Jura.

Le principe chimique de la violette est la violine, substance non salifiable, ayant des propriétés émétiques. La matière colorante bleue ou violette est soluble dans l’eau, verdit par les alcalis, et rougit par les acides. Les feuilles, graines et racines ne sont pas utilisées, mais la fleur a des principes sudorifiques et béchiques. En effet, combien de fois ne l’ai-je pas appliquée avec succès, en infusions contre la toux, et je vois encore nos petits écoliers venir la cueillir dans notre

VIOLETTES

jardin, pour en préparer des tisanes à des frères ou sœurs malades.

On sait que la violette est même devenue un produit de la confiserie moderne. A Toulouse, on l’exporte glacée, et cela en quantités assez considérables.

A notre époque, où tout ce qui est « empire » jouit d’une si grande vogue, il n’est pas étonnant que la fleur impériale soit à la mode ; mais elle nous semble, dans sa modestie native et proverbiale, protester contre cet adjectif dont on l’affuble, et contre toute cette réclame faite aujourd’hui aux moindres choses touchant au règne de Napoléon.

Prenez garde, semble-t-elle dire, que ce nom deux fois déjà fatal à la France n’exerce à nouveau sa puissance néfaste sur ce noble pays !

Ah! si même, comme les poètes l’ont chanté:

Jamais nom qu’ici-bas toute langue prononce

Sur l’aile de la foudre aussi loin ne vola.

VIOLETTES

il n'en est pas moins vrai qu’il est synonyme de grands désastres, de grands malheurs.

Nous avons oublié trop vite les récits palpitants de nos grands-parents, qui ont connu cette époque et en avaient conservé le souvenir douloureux, et plutôt que de compatir aux maux de ce temps-là, nous dirions encore trop volontiers à ces bons vieillards, s’ils revenaient parmi nous :

Parlez-nous de lui, grand’mère, Parlez-nous de lui!

La violette semble, au contraire, fuir le bruit, la gloire, et résister à toutes les tentatives faites pour l’arracher à sa liberté. Remarquez qu’elle ne s’approprie pas à la culture d’appartement, et aux raffinements dont les jardiniers ont le secret.

La variété de nos Vosges surtout ne saurait s’acclimater ailleurs, et Kirschleger la désigne ainsi : « Plante très difficile à cultiver; elle dégénère complètement... ».

Acceptons cette leçon d’indépendance et

VIOLETTES

d’originalité de caractère, donnée par l’humble fleur de nos montagnes, et nous ne ferons jamais partie

De ces troupeaux d’esclaves

que le maître du monde, à l’entrée du XIXe siècle

. foulait tremblants sous son char,

et qui se trouvent prêts toujours, hélas! à servir les entreprises des conquérants, des usurpateurs et des despotes de haut ou de bas étage.

Prenez votre filet ou votre panier, ami lecteur. Nous allons nous mettre à la recherche des morilles.

A ce mot alléchant, maint gourmet clignera de l’œil ou claquera de la langue, en disant :

— C’est vrai! voilà le temps des morilles! Il faudra tâcher de s’en procurer au marché!

Mais rares sont ceux qui peuvent aller les quérir eux-mêmes dans la forêt. D’ailleurs, toutes les forêts n’en possèdent pas. Celle où nous nous rendons, un de ces vastes bois situés entre l’Ill et le Rhin, et où l’humidité, entretenue par les hautes

eaux laissant après elles de petits marécages ou des enfoncements tourbeux, paraît être particulièrement propice à l’éclosion de ce produit délicat.

Nous ne saurions, pour notre expédition, choisir un moment plus agréable, être favorisés par un plus beau soleil, un ciel plus pur qu’aujourd’hui.

A peine savions-nous encore ce que c’était que l’azur, l’azur cette couleur aimée des poètes, l’azur qui sied si bien aux blondes! La Côte d’Azur elle-même avait, paraît-il, perdu cette année son droit à porter ce qualificatif. Aussi avions-nous fini par nous résigner aux grisailles, et par être trop contents d’apercevoir, entre deux giboulées, un coin de ciel vaguement bleu.

Toute chose a une fin, même le sombre hiver, même les préludes de printemps les plus maussades, et nous pouvons de nouveau baigner nos yeux, assoifés de cet azur si rare, dans l’immense coupole céleste, dont pas un nuage n’ose troubler la pureté.

Ah! que cela fait du bien! Comme on offre ses membres, son dos, tout son corps à la chaude caresse des rayons dorés, dont la privation prolongée nous avait fait tant souffrir!

Et comprend-on que l’on s’adjoigne un parasol? L’astre capricieux ne pourrait-il pas en prendre ombragej sans jeu de mot? Aussi avons-nous envie de crier aux élégantes que nous rencontrons : « jetez donc loin de vous cet appendice inutile, qui ne fait qu’entraver vos mouvements, ou vous dérober la vue de la forêt! En avezvous donc déjà trop du cher, du bon, du rare soleil, pour vous garer ainsi dès qu’il veut bien sourire? Attendez du moins la canicule pour protéger votre beau teint, qu’un peu de hâle ne déparerait pas. »

D’ailleurs, pour aller à la cueillette des morilles, il faut avoir les mains libres, et ne s’embarrasser ni d’une ombrelle ni de ces robes traînantes qu’une mode stupide continue à nous octroyer, en dépit de toutes les

protestations de la sagesse et du bon sens. Mais elle se soucie bien de sagesse et de bon sens, hélas! La mode raisonnable! allons donc! ce ne serait plus la mode!

Tant pis pour vous, Mesdames! Si vous voulez aller dans la forêt, il vous faut revêtir, comme Perrette,

Cotillon court et souliers plats,

ou, mieux encore, adopter le costume trotteur si pratique et si commode, et qui, nous l’espérons bien, restera admis, ou du moins toléré longtemps encore par la tyrannique déesse présidant à la toilette féminine.

C’est le seul moyen de se glisser dans les étroits sentiers, entre les ronces et autres arbustes épineux, de se baisser sous les branches et d’aller inspecter les lits de feuilles sèches, d’où se dégage une bonne odeur de terre humide.

Les arbres sont encore dénudés pour la plupart, mais certains d’entre eux présentent déjà ce léger voile de verdure nais-

santé qui rend leurs formes si délicates; les cerisierssauvages sontpomponnés de blanc, l’épine noire défleurit et répand autour d’elle sa neige de pétales légers. Les cornouillers aussi laissent tomber leurs aigrettes jaunes, tandis que les viornes et les sorbiers dégagent leurs corymbes.

Partout, sous l’entrelacement des branches gonflées de sève, à travers lesquelles la lumière circule encore librement, ce sont des tapis de grandes primevères jaunes, d’anémones blanches ( Jungferle , petite demoiselle, comme on les appelle chez nous), de violettes sauvages et de plantes vertes, non encore tout à fait sorties de leur gaine.

De grands chênes s’élevant au-dessus de la futaie, avec toute la majesté de leur haute taille et de leurs proportions élégantes, arrêtent notre attention; nous savons, en effet, que les morilles affectionnent le voisinage de ces rois des forêts.

Et, tout juste, nous venons d’apercevoir quelque chose qui soulève la couche de

feuilles sèches et brille au soleil. Nous nous précipitons pour saisir les excroissances, un peu semblables à des éponges et d’un blanc jaunâtre ou grisâtre, à l’exquis parfum de fruit mûr. Nous dégageons d’abord leur pied tout blanc de la couche d’humus et de feuilles sèches à demi décomposées, et déposons délicatement notre trouvaille dans le panier ou le filet apporté. Un, deux, trois, quatre, en voici plusieurs déjà, et l’odeur perçue par nous révèle la présence d’autres exemplaires encore de ces comestibles.

La morille que nous trouvons ici est la morille ronde ( morchella esculenta). Elle ne croît qu’au printemps, à une époque où les autres champignons font encore défaut, et elle a sur ces derniers l’avantage que toutes les variétés sont comestibles, sans pouvoir être confondues avec des végétaux analogues, de caractère vénéneux.

Ah! quelle récolte amusante, délicieuse!

Qu’on est fier d’avoir trouvé les bons en-

droits ! On en devient même presque égoïste, en se gardant de révéler à ses compagnons les emplacements favorables.

Enfin! quand on a bien couru, rampé, plié les genoux, courbé l’échine et rempli son filet, on revient triomphant montrer sa récolte.

C’est quand on rentre au logis que ce sont des exclamations de plaisir et des cris d’extase! Ah! la bonne petite contribution aux menus de la famille, les délicats ragoûts et les fines sauces parfumées en perspective !

Et, si l’on nous trouve bien matérialiste, quand nous disons cela, nous nous hâterons d’ajouter que le régal de gourmet n’est rien, rien auprès du privilège d’avoir pu faire une belle course en forêt, d’avoir aspiré à pleins poumons un air pur, en entendant, pour la première fois de l’année, chanter le coucou.

Çïpêil>

CLOCHES DE PAQUES

Sonnez, sonnez, cloches de Pâques, sonnez dès l’aube claire dessinant les contours rosés des montagnes; saluez le soleil qui va poindre à l’horizon, dissiper les nuages, absorber les brumes, et tout envelopper de ses rayons vainqueurs!

Les appels joyeux de vos envolées de fête se répercutent en vibrations sonores, éveillant de proche en proche des échos nouveaux. C’est comme un grand souffle venant des régions supérieures, quelque chose d’inaccoutumé, de solennel et de céleste, qui fait tressaillir les coeurs et éveille une pensée émue, un souvenir ancien très doux.

Oh! vous les revoyez, ces Pâques enso-

CLOCHES DE PAQUES

leillées de votre enfance, ces jours où l’on vous permettait de vous joindre, vous aussi, aux longues cohortes de fidèles emplissant les temples! Il vous semble saisir encore le souffle puissant des cantiques chantés par des milliers de voix, et qui passait sur vous, en vous faisant tressaillir sans que vous ayez su pourquoi.

Puis, vous apercevez le jardin encore inculte, l’épaisse bordure de buis où l’on cachait les beaux œufs rouges, jaunes, bleus, multicolores; vous fouillez tous les recoins, écartez les branches vertes, poussez une exclamation de plaisir à chaque nouvelle découverte. Ou bien, c’est le gros œuf en chocolat empli de bonbons, apporté de la ville par le grand frère ou la bonne mère. Enfin, c’est le petit lièvre, le mystérieux pondeur, pour lequel vous éprouviez trop de respect pour oser l’attaquer du bout de vos dents mignonnes, et qui vous tenait longue et fidèle compagnie, jusqu’à écornement complet de ses longues oreilles en sucre.

CLOCHES DE PAQUES

Nids garnis de petits œufs tachetés, bestioles en sucre ou en chocolat, paniers remplis des plus beaux produits de la bassecour, transformés par la teinture ménagère, avec raffinement de dessins, d’applications de feuilles ou de fleurs, ou inscriptions à l’eau-forte, tout cela repasse sous nos yeux, tout cela nous émeut et fait monter des larmes furtives à notre paupière fatiguée.

Qui donc serait insensible à ces souvenirs d’enfance? Qui donc ne les revivrait pas volontiers, ces jours lointains, ces temps d’insouciance et de bonheur?

Oui, sonnez, sonnez, sonnez longuement, cloches de Pâques!

Sonnez pour ceux qui n’ont pas eu le temps, l’année durant, de se souvenir qu’il y a un Dieu, et pour qui le besoin de rentrer dans une église se fait sentir.

Sonnez pour les riches, et rappelez-leur le retour des grands pardons et des saintes générosités.

Sonnez pour les pauvres, afin qu’ils se

CLOCHES DE PAQUES

sentent enrichis, dans leur dénuement même, par le message d’amour et les grandes compassions du Dieu des humbles et des petits!

Sonnez pour les malades et les infirmes, incapables de se rendre à la maison du Seigneur, et que vos harmonies leur parlent aussi du Dieu qui porta nos langueurs et se chargea de nos maladies.

Sonnez, sonnez pour les affligés, pour tous ceux qui ont vu se refermer une tombe sur un être chéri; parlez-leur d’une vie meilleure et éternelle, de revoir céleste, de résurrection!

C’est pour eux surtout que la fête de Pâques a toute sa signification. Elle ne devient une réalité que le jour où la détresse du tombeau nous a envahis, et où nous trouvons notre seul refuge dans la royale parole : « Je suis la résurrection et la vie, celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort. »

Ces mots, nous les voyions, il y a quel-

CLOCHES DE PAQUES

2ÔI

ques années à peine, tracés en lettres d’or, sur les plus beaux monuments funéraires du Campo Santo à Gênes. Et il faut bien qu’ils possèdent une puissance magique, puisque, sous tous les cieux, dans toutes les langues, ils sont choisis de préférence à d’autres pour exprimer l’espoir suprême de ceux à qui la terre n’a plus rien à donner.

Et vous, cloches de Pâques, qui proclamez urbi et orbi ce grand message, cette assurance d’une continuation de vie, d’un renouvellement de l’être, d’un revoir éternel et bienheureux, vous sentez votre airain tressaillir et vibrer sous cette grande parole, et il vous semble que vous avez pris vous-mêmes une âme pour porter au loin l’annonce du pardon divin et la promesse d’une existence qui ne saurait finir jamais!

1 Sonnez, sonnez, sonnez, cloches de Pâques!

„firowe“ 1

Que je l’aime, cette heure du soir qui, chez nous, porte un nom si pittoresque, en rendant bien le charme infini et le doux laisser-aller!

Avons-nous besoin de ce Fîrôwe impatiemment attendu, où les nerfs fatigués se détendent, où le cerveau abruti d’avoir accumulé des chiffres, l’échine courbaturée par quelque rude travail peuvent enfin se

i Terme alsacien; en allemand « Feierabend », cessation du travail, repos du soir.

FIROWE

reposer, se redresser, se livrer aux douceurs du chez-soi, ou à la délicieuse flânerie des rues !

Comme on attend nerveusement que l’horloge ait sonné ses sept ou huit coups qui vibrent à l’égal d’un chant de délivrance! Avec quel empressement on repousse la feuille de papier à remplir, le registre à compiler! Est-on prompt à arrêter sa machine, à refermer son coffre-fort, à tirer les volets en fer des devantures, à expédier le dernier client attardé !

Fîrôwe ! ô le moment exquis pour celui qui connaît la valeur du travail, le prix du temps, et qui a consciencieusement employé sa journée!

Fîrôwe! couronnement du labeur, fleur alanguie qu’entr’ouvre le crépuscule; Fîrôwe, heure où l’on peut donner la clef des champs à son imagination encagée, à sa fantaisie muselée! Fîrôwe, l’instant de saisir son journal, de se plonger un peu dans la politique mondiale, ou de guetter au pas-

FIROWE

sage telle apparition sympathique, tel visage mutin...

Fîrôwe, c’est pour l’un le bon fumet du café du soir, remplissant toute la maison de sa réconfortante senteur, pour l’autre le bock écumeux à la séduisante couleur d’ambre. Fîrôwe, c’est la rencontre joyeuse à la table de famille, le retour dans le petit sanctuaire, solitaire et discret, ou le livre aimé encore ouvert à ses premières pages, ou la photographie soigneusement cachée attendant l’absent.

Fîrôwe, c’est la poésie après la prose, c’est la cloche grave de Y angélus, c’est l’apparition des premiers scintillements d’étoiles dans les profondeurs du ciel, c’est le mystère des souffles du soir, c’est le frôlement des ailes d’anges, c’est la mélodie favorite tintant à votre oreille, c’est le retour du songe toujours caressé, c’est le fauteuil confortable étendant son dossier capitonné et ses bras engageants pour vous recevoir.

C’est le feu pétillant dans l’âtre du pauvre,

FIROWE

ou la cheminée à chenets dorés du riche; ce sont les causeries intimes, les confidences, les baisers furtivement accordés avant l’arrivée de la lampe; c’est l’échange des expériences de la journée. L’un se décharge de ses peines, de ses soucis, conte ses difficultés, ses déboires; l’autre écoute avec sympathie, console, caresse, remonte, encourage.

Fîrôwe. Chacun retourne à son dada favori : ce vieux commis à sa flûte, cette jeune fille à sa collection de cartes postales, ce gros employé à son arrosoir et à ses chères plantes vertes, dont toutes les feuilles sont comptées avec amour, cet ouvrier à sa bonne petite pipe de terre, si bien culotée déjà.

Ah ! la pipe, c’est certes un des éléments constitutifs du vrai Fîrôwe! Vous brûlaitelle la poche, vous tardait-il de la bourrer d’un air entendu, et d’en faire sortir de belles spirales grises ou bleues! Avec elle, c’est le bien-être retrouvé, c’est le cours

FIROWE

donné aux pensées sans lien, aux longues rêveries auxquelles on serait incapable d’attribuer une forme.

Et dans ce délicieux fcir-niente , les objets familiers qui vous entourent s’animent, chaque petit détail prend son importance, apporte un élément de plus au bien-être général, depuis les bons chaussons de lisières, les pantoufles de drap fin ou de chevreau souple, jusqu’au tic-tac familier de la pendule et au ron-ron du chat couché derrière le poêle.

Avez-vous une démarche délicate à faire, une confidence qui vous pèse sur le cœur, c’est à l’heure du Fîrôwe que vous vous en acquitterez. Et, pour les gens que le travail n’a pas tenus tout le jour au dehors, ce moment n’en est pas moins celui où les pensées sont le plus fécondes, où la plume court le mieux, où le cœur bat à plus grands coups, où l’imagination prend le plus haut son vol.

Sois donc béni, cher Fîrôwe alsacien,

FIROWE

précieux répit quotidien à nos travaux et à nos soucis, douce heure où

Sous le ciel étoilé qui luit à la fenêtre On croit à la famille, au repos, au bonheur.

Où le cœur fond en joie, en amour, en prière,

Où l’on se sent venir des pleurs à la paupière, Et lève au ciel les mains en s’écriant: Seigneur!

PÈCHE A LA LIGNE

Ce sport ne vous dit rien, peut-être, à vous qui n’avez jamais passé des heures entières, les yeux fixés sur le liège d’une ligne flottant au gré de l’eau; à vous qui n’avez pas fiévreusement fait la chasse aux vers de terre, aux asticots, aux mouches et aux sauterelles, pour en composer des amorces; à vous qui n’avez jamais rapporté triomphalement les éléments d’une friture au logis, ni savouré le charme des longues et solitaires stations au bord de l’eau.

Il n’y pas à dire, c’est un sens qui vous manque, et nous vous plaignons presque.

PÊCHE A LA LIGNE

On naît pêcheur à la ligne, croyez-moi.

Pour ma part, je sortais à peine des mois de nourrice, que cette innocente passion s’emparait de moi; mais comme on ne me confiait pas encore d’hameçon véritable, j’en fabriquai avec des épingles de laiton recourbées.

Il fallut bien des essais, bien des tâtonnements jusqu’à ce que le fil argenté eût acquis la courbe voulue.

Puis, comme on allait faire la cour à sa petite mère pour obtenir un fil de soie, long, long, très long — on ne disait pas exactement pourquoi, bien entendu!

Le fil de soie accroché à l’épingle, on allait chercher un vieux bouchon à l’office, et une rame à haricots chez le jardinier, et l’affaire était faite.

Ah! je me vois encore, armée de cette ligne toute primitive, mon petit arrosoir à la main, et les vers dénichés sous une vieille planche, bien soigneusement enfermés dans une boîte à pilules en fer-blanc; oui, je me

PÊCHE A LA LIGNE

vois, courant au bord de la Bruche, choisissant une grosse pierre faisant saillie, et me postant là des heures entières, sans désemparer.

Les poissons ne mordirent pas d’abord.

Il n’en manquait pas, cependant. Comme pour me narguer, ils frétillaient à l’envi dans l’eau transparente. Oh I les jolis goujons dorés et argentés! Il y en avait de toutes les tailles, de liliputiens que je prenais dans le grand baquet à manche des laveuses, et d’autres très dignes déjà de composer des fritures.

Mais les coquins! Ils se moquaient de moi. Ils attendaient que les vers mal enfilés dans l’hameçon improvisé en fussent un peu sortis, et ils venaient vous happer cela prestement, lestement, d’un petit coup de tête léger et rapide. J’avais beau tirer aussi vite que possible; bonsoir! Monsieur le goujon me riait au nez, en dévorant le fruit de son larcin.

Sans me décourager, j’enfilais à nouveau

PÊCHE A LA LIGNE

les vers rouges et les asticots blancs; tous avaient le même sort, et je revenais toujours bredouille, sans compter les reproches essuyés pour avoir joué trop près de l’eau.

Cela ne pouvait continuer. Il fallait à tout prix se procurer des hameçons. Où les trouver? Je n’osais le demander ni à mes parents, ni à ma bonne, trop bien apprise pour me renseigner.

En l’accompagnant à l’épicerie du village, cependant, il m’arriva d’y apercevoir le crochet meurtrier de mes rêves. Je me gardai bien de le dire, et, un beau matin, le petit sou destiné à acheter du sucre candi ou du jus de réglisse fut échangé contre les hameçons d’un beau bleu d’acier, tout brillants, et aigus, oh !

Cette fois ci la besogne devenait sérieuse. Il y eut bien quelques accrocs encore, des hameçons emportés, des fils de soie cassés, des bains de pied aussi... et peut-être même des bains tout entiers... N’importe!

PÊCHE A LA LIGNE

je commençais à comprendre le métier, et, ô joie, ô triomphe, ô événement à jamais mémorable, le premier goujon fut attrapé!

Je m’étonne aujourd’hui encore de la froide cruauté avec laquelle un enfant (cet âge est sans pitié, hélas!) peut déchirer les ouïes du pauvre poisson, en dégageant la pointe meurtrière. Et il me semble bien avoir éprouvé un vague remords en le faisant. En rejetant le gentil nageur dans mon arrosoir, où il ne tardait pas à cesser de frétiller et à montrer le flanc, j’eus parfois un léger haut-le-cœur.

Devrais-je avouer ces choses, moi, membre très zélé de la Société protectrice des animaux, moi, à qui l’on a déjà reproché un sentimentalisme exagéré?

— Bah! me disais-je, pour me tranquilliser la conscience, ces petits poissons auraient pourtant été mangés par les gros!...

Puis, surtout, la perspective de la friture à offrir à la table de famille faisait lever tous mes scrupules.

PÈCHE A LA LIGNE

Peu à peu, aux goujons succédèrent les meuniers, les poissons blancs et les jeunes perches, que je prenais à l’aide de sauterelles.

Petit poisson devenait grand, et petite pêcheuse aussi!

Il fallut abandonner les délassements de l’enfance, échanger l’école buissonnière contre les mornes salles de classes, s’enfermer entre des murs sombres, voir des visages sévères de professeurs, et faire connaissance avec la grammaire et les subtiles règles de l’orthographe!

Oh! comme, alors, au milieu d’un thème ou d’une dictée, les souvenirs des jours de liberté à la campagne et des parties de pêche enfantine me revenaient à la mémoire !

Il me semblait être maintenant moi-même le pauvre goujon mordant à l’hameçon de la science humaine... et je m’y blessai souvent...

Depuis lors, je n’ai plus pêché à la ligne.

PÊCHE A LA LIGNE

Mais que je comprends les amateurs de ce sport tranquille !

S’ils n’ont pas tous, à la façon du Pêcheur de Goethe, l’àme poétique; s’ils ne se laissent pas, comme lui, hypnotiser par les nymphes ruisselantes, par les humides transparences azurées de l’onde (das feucht verklàrte Blau), s’ils n’éprouvent pas le mystérieux attrait des profondeurs liquides, le chuchotement des roseaux les berce pourtant délicieusement, sans qu’ils s’en rendent compte; ils s’imprégnent de soleil, d’air pur; ils aspirent ces senteurs aquatiques si bienfaisantes, par les jours chauds, et, surtout, ils ont devant eux un but, quelque chose qui les tient en haleine, qui aiguise leur volonté et sollicite leur persévérance.

Allez donc, pêcheurs à la ligne, mes amis, allez à la recherche du fretin de vos rêves! Cette pensée vous rafraîchira pendant les heures de travail de la semaine, ou bien, le soir, à la sortie du bureau ou de l’atelier,

PÈCHE A LA LIGNE

vous secouerez le poids du jour, et vous serez heureux.

N’oubliez jamais, tout en jetant l’hameçon, Celui qui « prête vie » au petit poisson, et qui met, chaque été, sa grande nature à votre disposition. Tout en pratiquant ce sport paisible, vous trouverez le temps et le repos voulu pour élever votre âme, et philosopher doucement à la façon des roseaux, des martins-pêcheurs et des libellules.

LES VACANCES

Pour ceux qui n’en ont pas !

Ce mot prestigieux de vacances, qui sonne si doucement aux oreilles des uns — les heureux, les privilégiés — peut devenir pour les autres un vrai supplice de Tantale, une cause d’agacement ou de souffrance.

Aussi ne voyons-nous jamais revenir la saison qui donne si généreusement la clef des champs à toute une portion de l’humanité, sans nous apitoyer sur celle dont la vie est un long travail ininterrompu.

Pour ces gens, il n’y a de vacances que lorsque la maladie frappe à la porte, ou que

LES VACANCES

les infirmités de l’âge apportent a\ec elles l’interruption forcée du labeur quotidien.

Et il n’est pas nécessaire de chercher cette catégorie de travailleurs dans les basses classes uniquement. Elle se retrouve un peu partout, et il est tel prince en vue, tel ministre surmené qui, eux aussi, n ont jamais de vacances, ou plutôt ne sauraient à aucun prix s’en attribuer.

Et les mères de famille donc! Combien d’entre elles à qui le repos nocturne même est refusé! J’entendais récemment l’une d’entre elles, une femme du peuple, faire cette réponse topique à un passant lui lançant d’un air dégagé :

— SJisch Fîrôwe, jetzt, gelt’, Mütterle!

— Fîrôwe? For uns Wîwer isch’s nie Fîrowe ! weisch’s ! 1

1 — C’est le temps du repos, n’est-ce pas, petite mère?

Le temps du repos? Pour nous, femmes, il

n’existe pas de temps du repos!

LES VACANCES

En effet, elles ne sont que trop nombreuses, celles dont la vie représente une chandelle se consumant par les deux bouts, et pour qui l’heure du repos ne sonnera que dans la tombe.

Combien de petits employés aussi qui ont à peine un dimanche libre tous les mois, et qui n’ont jamais connu la détente de quelques jours de congé!

Certaines administrations, certaines industries, certains commerces réclament de ces sacrifices, exigent que leur personnel soit constamment sur la brèche, et nul ne se demande, dans le bon public qui met ces malheureux sur les dents, s’ils ont aussi leurs moments de détente, et la possibilité de s’accorder, de loin en loin, quelques distractions.

Songez aux employés de tramway ou de chemin de fer, par exemple. Si vous les interrogez, ils vous diront combien leur tour de prendre un jour de repos revient rarement.

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Et les ouvriers typographes, et les journalistes, qui ne sauraient chômer, sans vous priver de la feuille quotidienne dont vous ne voulez plus vous passer, même le dimanche, savent-ils ce que c’est que des vacances, eux? Ah! non, c’est une amère ironie que de prononcer ce mot en leur présence!

Eh bien ! je désire, aujourd’hui, m’adresser à tous ceux qui se trouvent dans leur cas, et essayer de leur faire prendre leur mal en patience.

Je voudrais aussi démontrer le charme de rester chez soi à ceux qui auraient bien le temps de s’envoler au loin, mais n’en ont pas les moyens, et en soupirent tout bas...

L’auteur de X Imitation de Jésus-Christ — un très vieux livre, trop oublié peut-être aujourd’hui — nous dit : Cella continuata dulcessit. «La cellule fidèlement gardée devient douce à la longue. »

Un grand littérateur français intitulait

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une de ses œuvres les plus appréciées : Voyage autour de ma chambre , et le S}^mpathique abbé Henri Perreyve, dans sa Journée des malades, consacre tout un chapitre à l’art « d’ aimer sa chambre ».

Il s’agit donc, quand on est rivé à son home, à son atelier ou à son bureau, d’apprendre à y découvrir des choses qu’on n’y avait vu jusqu’ici que d’un œil indifférent, et desquelles peut se dégager pour nous tout un monde de poésie ou de satisfaction intime.

L’objet le plus vulgaire sait prendre un langage, et ce que les poètes appellent Y âme des choses se révèle à nous d’une manière tout inattendue.

Le tic-tac continu d’une vieille horloge, loin d’agacer ou de surexciter nos nerfs, a, pour qui veut le comprendre, d’étonnantes révélations. C’est tellement vrai que, réentendu à quelques années de distance, il restitue tout un tableau que vous croyiez effacé, éveille un monde d’impres-

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sions dont nous nous étonnons d’être si puissamment saisi et ému.

La présence d’une plante, d’un animal, peut aussi vous rendre plus facile et plus chère une tâche quotidienne pénible et fatigante.

Cette cellule végétale que vous voyez se développer au jour le jour, et produire lentement une feuille d’abord, puis une autre, puis un bouton et enfin une fleur, n’est-elle pas un encouragement à la patience et à la persévérance, et ne jaillit-il pas pour vous plus de joie de cette corolle parfumée épanouie sous vos yeux, que n’en éprouvent certains voyageurs traversant, en bâillant, les plus belles contrées de la terre?

«Tout est dans la manière de voyager, nous dit l’abbé Perreyve, car on ne trouve j ^uère dans les voyages que ce qu’on y ap- . aorte, et vous pouvez apporter dans celui }ue je vous propose (autour de notre chambre) tant de patience, tant de souvenirs, J;ant d’observations, tant de recueillement,

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tant de sincérité intérieure, tant de désirs, tant d’espérance, tant d’élan, que vous arriverez à gravir, sans presque vous en douter, des hauteurs admirables, d’où vous découvrirez tout à coup ce qu’il y a de plus grand à voir dans l’univers : votre âme et Dieu ! »

Mais, sans monter si haut, lecteur, prenez une à une les choses qui vous entourent, adressez-vous au moindre objet à votre portée, et si vous savez tendre l’oreille, vous ne regretterez plus d’avoir été privé de vacances.

Telle photographie ramènera à vos côtés des amis éloignés, ou évoquera pour vous des jours ensoleillés. Tel menu ouvrage à l’aiguille accroché au mur vous rappellera votre mère, votre sœur ou quelque autre âme bien chère... Cet objet exotique, rapporté d’un lointain pays, fera passer sous vos yeux des visions colorées, tandis que ce vieux bahut, cette chaise paysanne, cette assiette à fleurs bariolées, ou ce vieux mor-

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ceau de fer ciselé vous reporteront au passé de notre chère Alsace.

Voici, dans un modeste cadre, tel diplôme dont vous êtes fier, et, sur cette tablette, un vase, un baguier, un gobelet, capables de vous replonger dans votre petite enfance. Ne vous semble-t-il pas, en regardant cette blague à tabac en soie tricotée, entendre encore le cliquetis des aiguilles, et voir le cher vieux visage de mère ou d’aïeule qui vous souriait, tout en travaillant?

Et ces collections faites par vous durant votre jeunesse! Et ces livres que vous n’avez pas même ouverts, ou ceux qui vous firent passer de si bonnes heures jadis!... Et, dans ce tiroir secret, ces vieilles lettres jaunies... ou ces billets plus récents et tout imprégnés encore d’un vague parfum...

C’est ainsi que, dans le logis le plus modeste, l’atelier ou le bureau le plus fruste, vous pouvez encore découvrir des sujets intéressants, émouvants même, et, tout en

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accomplissant votre travail monotone ou absorbant, laisser errer votre pensée dans des régions agréables.

En général, c’est une très fausse idée, propagée surtout par les partisans d’un socialisme subversif, de croire que la jouissance est en raison directe de la somme de plaisirs acquis.

L’ivrogne, qui passe ses journées et ses nuits à boire, ne reçoit que des sensations brutales, dont le réveil est affreux.

Quand j’entends parler d’une certaine façon de droit au bonheur, revendiqué aujourd’hui par tous, je me prends à sourire ou à lever les épaules, comme si ce soi-disant «bonheur» pouvait se partager par tranches égales, à la façon d’un gâteau. Cela ne doit pas empêcher, sans doute, les législateurs de s’approcher le plus possible d’un idéal égalitaire, et nous avons à y contribuer chacun pour sa part.

Mais, avec toute l’égalité possible dans les conditions matérielles, vous aurez en-

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core des gens malheureux, des gens qui ne feront que se plaindre.

Pourquoi? parce que le dit bonheur ou plutôt la faculté d’être heureux n’est pas en dehors de nous, mais bien en nousmêmes.

Un pauvre chemineau peut avoir plus de félicité qu’un Crésus, et un employé modeste, un soldat du devoir qui ne quitte pas son poste de travail ou d’honneur, est, quand il aime sa tâche, plus heureux qu’un désœuvré courant les villégiatures et les villes d’eaux.

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