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Vigile et Pélage

J'ai expliqué ailleurs ^ les vicissitudes que traversa l'église romaine au temps du roi Athalaric (526-534) et les débats auxquels donnèrent lieu les élections pontificales de cette période. Le pape Boniface II, élevé au siège apostolique par la volonté de son prédécesseur beaucoup plus que par les suffrages du clergé romain, ne dut son maintien qu'à une circonstance imprévue. Si Dioscore, son compétiteur, avait vécu, c'est probablement lui qui figurerait maintenant au rang des papes légitimes et le nom de Boniface lui-même ne se trouverait que parmi ceux des antipapes. En ce temps-là les esprits étaient fort partagés dans la vieille métropole du monde romain. Le joug des monarques ostrogoths, que Ton subissait officiellement, pesait bien lourd sur les grandes familles aristocratiques, blessées cruellement naguère par le double meurtre de Symmaque et de Boèce ; le clergé, lui aussi, se souvenait de la mort du pape Jean, dans une prison de Ravenne, après une ambassade humiliante à Gonstantinople. Une opposition se formait, mai comprimée par la main du jeune successeur de Théodoric et de la régente Amalasonthe. Cependant les Goths étaient toujours les maîtres et c'est avec eux que devaient compter les ambitieux pressés de parvenir.

1 Mélanges d'archéologie et d'histoire de l'Ecole française de Rome, t. 111, p. 240, mai 1883.

Au nombre de ceux-ci figurait le diacre Vigile. Ce n'était pas le premier venu. Issu d'une vieille lamille sénatoriale, fils d"un consul, Vigile avait fait sa carrière dans le clergé, tandis qu'un de ses frères, Reparatus, suivait la voie des honneurs laïques. Le pape Boniface II ayant été désigné par son prédécesseur Félix IV, Vigile eut l'idée de se faire adopter par lui pour son successeur. C'eût été un beau succès pour Boniface, dont les débuts eussent été ainsi légitimés a posteriori. Malgré ce qu elle pouvait avoir d'extraordinaire et de contraire aux règles canoniques, l'adoption se fit, et même avec une certaine solennité. Mais, comme Boniface ne se pressa pas de mourir, on eut le temps de réfléchir, et l'on parvint à le faire revenir sur sa décision ; de sorte que, quand sa succession s'ouvrit, le 17 octobre 532, Vigile, déchu de ses espérances, revenu a la condition d'un diacre ordinaire, et cela sur le désir hautement exprimé du clergé romain, se trouva dans une mauvaise position pour laire valoir sa candidature.

Ce n'était pas une raison pour désespérer. On ne sait au juste s'il se mit sur les rangs dans l'élection qui suivit la mort de Boniface et qui fut très agitée. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas lui qui fut alurs porté au siège apostolique. L'installation de Jean II (2 janvier 533j vint reculer encore le terme de ses désirs ambitieux.

Cependant la situation politique changeait à vue d'œil. Un homme avisé ne pouvait manquer de s'apercevoir que le vent ne souffierait pas longtemps du côté de Ravenne et des Goths. Au mois de septembre 533, Bélisaire débarquait en Afrique et se rendait maître de Carthage. C'en était fait du royaume vandale. L'année suivante, pendant que le patrice complétait ses succès et s'affermissait dans sa conquête, Athalaric mourait, usé avant l'âge par la débauche, et sa mère, la régente Amalasonthe, olïrait, avec sa main, la couronne des Amales à un prince indigne de la porter, mais surtout incapable de la défendre. Théodat, le nouveau roi, n'eut rien de plus pressé que de fournir à Justinien un prétexte d'intervenir dans les affaires des Goths et de l'Italie. Pour venger l'assassinat d' Amalasonthe, les armées impériales s'emparèrent de Salone et Bélisaire débarqua en Sicile. Théodat n'avait de vaillance que pour le crime ; il se douta que sa main n'était pas de force à soulever l'épée de Théodoric ; on le vit s'engager dans une piteuse campagne diplomatique, appuyé

sur des considérations de philosophie platonicienne. Décidément les jours du royaume des Goths étaient comptés.

Vigile s'en aperçut de bonne heure et se fit nommer apocrisiaire (nonce) k Constantinople. Là était désormais la source des faveurs ; il importait de reconnaître le terrain, d'effacer les mauvaises impressions des années précédentes et de se transformer en personnage agréable. On ne sait au juste quand il fut envoyé à la cour impériale. Ce qui est sûr c'est qu'il s'y trouvait quand le pape Agapit, successeur de .lean II, y vint luimême, envoyé en ambassade par le ridicule Théodat. Agapit était un honnête homme, aussi éclairé que pieux \ issu d'une ancienne famille romaine dont les membres se partageaient entre ce qui restait des honneurs officiels et les plus hautes fonctions de l'Église. Son père, prêtre titulaire de l'église des SS. Jean et Paul, avait péri, au temps du pape Symmaque, dans une des émeutes soulevées par les partisans de l'antipape Laurent ^. Ami de l'illustre Gassiodore, il avait formé avec lui le projet d'une haute école de science théologique, dont les maîtres auraient enseigné l'Écriture Sainte et les œuvres des Pères ; une riche bibliothèque avait été déjà réunie à cet effet. Elle passa plus tard, au moins en partie, aux mains d'un autre pape illustre, saint Grégoire le Grand, qui appartenait à la même famille qu'Agapit^.

Il eût été à désirer qu'un tel pontife fût demeuré à la tête de l'église romaine au milieu des crises qui s'approchaient. Dieu ne le voulut pas. Agapit mourut à Gonstantinople, le 22 avril 536. Bien que sa mission diplomatique eût échoué, il avait fait hautement respecter en sa personne le rang et fautorité du pontife romain. Un évêque de foi suspecte, Anthime, déjà pourvu du siège de Trébizonde, était parvenu, en dépit des canons et grâce à la faveur de l'impératrice Théodora, à se faire nommer patriarche de Gonstantinople. Agapit le déposa, aux applaudissements de tous les orthodoxes de l'empire grec, et, avec le consentement de l'empereur lui-même, il sacra son successeur, le prêtre Menas.

G'était un beau succès pour le siège apostolique, et en même temps la révélation d'une grande force d'âme jointe à un crédit

^ « In regulis ecclesiasticis apprime eruditus. » (Liberatus, Breo.y c. 21).

2 Liber pontifirrUis^ n. 78 et 94 (Bianchini).

3 De Rossi, Inscr. christ., t. 11, p. 16 et 28.

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