‹ Vigile et PélageChapitre 2 sur 7 · GI7Z · texte numérisé non relu

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assuré. Mais Agapit ne survécut que peu de jours à son triomphe et Ton ne tarda pas à se demander s'il serait durable. Un patriarche ne tombe pas tout seul. Dans l'espèce, Anthime était l'espoir de l'immense parti monophysite. Celui-ci, appuyé sur de fortes majorités en Egypte et en Syrie, disposant d"hommes de talent, comme Tex- patriarche Sévère, soutenu par des hordes de moines tanatiques et indomptables, n'avait pas perdu l'espoir de prendre la direction de l'église byzantine. Depuis l'avènement de Justin P"" et surtout depuis que Justinien avait mis à poursuivre l'unité de l'Église sa ténacité puissante et dure, il avait fallu reculer. Mais on attendait beaucoup de Théodora et de son empire sur la volonté de son mari. Avec son aide on était parvenu à installer un prélat dévoué sur le siège du premier patriarche, du pape de l'église grecque. 11 était dur de se voir arrêter alors qu'on croyait avoir tout gagné. La mort soudaine du pape Agapit vint raviver ces espérances presque aussitôt après qu'elles eurent été déconcertées. Sans doute, le successeur d'Anthime s'empressa de poui^suivre l'exécution de la sentence du pape : dans un concile tenu au mois de mai 536, quelques jours après la mort d' Agapit, il fit pleuvoir les condamnations ecclésiastiques sur Anthime, Sévère et autres chefs monophysites. Toute la suite du pape fut convoquée à cette réunion solennelle et entourée des plus grands honneurs : évêques italiens, diacres de Rome, notaires pontificaux, firent très bonne figure au concile de Menas. Mais ce tribunal fut obligé de procéder par contumace; on eut beau sommer et chercher les accusés, ils s'abstinrent de paraître.

C'est qu'ils faisaient, de leur côté, leur affaire. Pendant que le patriarche orthodoxe trônait à Sainte-Sophie, entouré de l'épiscopat de cour, toujours largement représenté à Constantinople, et des compagnons du pape défunt, les Acéphales cherchaient à se procurer un pape vivant qui put leur aider, d'une façon plus ou moins directe, à rétablir leur situation. Théodora, leur alliée ordinaire, ne pouvait manquer de leur aider à tirer parti de cette occasion inespérée.

Les diacres romains Théophane et Pelage étaient demeurés à Constantinople et prenaient part au concile ; mais l'apocrisiaire Vigile se hâtait de rentrer à Rome. Peut-être avait- il réclamé la mission ostensible de ramener à son église la dépouille mortelle d' Agapit. En tout cas, il en avait une autre, secrète et profitable.

Depuis longtemps déjà, il était le favori de Théodora. Un mari, même empereur, ne peut pas tout refuser h la fois. L'impératrice avait été assez habile pour s'exécuter de bonne grâce en face des exigences du pape Agapit ; maintenant son tour était venu : on devait reconnaître sa complaisance en la laissant s'ingérer dans la nomination du nouveau pape. Qui sait d'ailleurs si Vigile, habile à manoeuvrer entre des courants divers, n'avait pas réussi à mettre dans son jeu toutes les faveurs impériales, celles de l'empereur aussi bien que celles de l'impératrice ? Ce qui est sûr c'est qu'il débarqua en Italie avec des lettres pour Bélisaire et sa femme Antonine, et que ces lettres étaient telles qu'elles ne souffraient pas d'objection. C'est Vigile qui devait être le successeur d' Agapit.

A quelles conditions précises cette intervention avait-elle été achetée ? Pour qui a étudié le caractère de Vigile, pour qui tient compte de sa conduite avantet après son élévation au pontificat, aucune stipulation ne saurait être écartée par la question préalable. Vigile était capable de tout promettre, ou du moins de tout laisser espérer. Dans la circonstance, ayant affaire à deux maîtres dont les exigences étaient au moins ditïérentes, il n'avait aucune raison de se montrer difficile, bien sûr que, quand il faudrait en venir à l'exécution, il serait toujours en droit d'attendre que l'empereur et l'impératrice se fussent mis d'accord pour formuler leurs réclamations.

Plus tard, quand il se fut formé contre lui un parti bien organisé, peu scrui)uleux lui aussi dansle choix des moyens et fécond en œuvres de plume, on vit circuler une lettre^ adressée aux trois grands chefs du monophysisme,Théùdose, Anthime et Sévère, où le nouveau pape leur manifestait son entière conformité de vues avec eux, et condamnait les principaux articles du dogme orthodoxe. Mais l'historien impartial, qui a le droit de se défier des formules o ficielles et de les lire entre les lignes, a aussi le devoir de ne pas se montrer crédule à l'égard des documents secrets,. facilement apocryphes, auxquels on a souvent recours, entre gens de parti, quand les controverses sont excitées un peu vivement.

Du reste, que Vigile ait ou n'ait pas écrit la lettre qa'on lui

^ Liberatus, B ev., 22; Victor Tunuti. Chron. ad ain. 543. — Il est aussi question de grosses sommes d'argent.

imputa quelques années plus tard, il est sûr que les circonstances de son élévation au pontificat ne pouvaient manquer de le faire passer pour l'a me damnée de Théodora et l'instrument docile du parti monophysite.

Cette élévation, en effet, souffrit certaines diTicultés. Quelque diligence que le candidat impérial eût faite, il n'avait pu arriver à Rome avant la nouvelle de la mort du pape. Théodat, par instinct, avait senti qu'il n'avait pas un moment à perdre. Naples était tombée entre les mains de Bélisaire, mais Rome était encore en son pouvoir. 11 s'empressa de faire nommer le sousdiacre Silvère, personnage encore peu avancé dans la hiérarchie, mais qu'il supposait dévoué à ses intérêts.

Silvère était fils du pape Hormisdas \ dont les grandes actions et les mérites devaient avoir laissé une vive empreinte dans le souvenir de la population romaine ^. Le clergé, cependant, goûta fort peu cette ingérence d'un pouvoir déjà déconsidéré ; les prêtres refusèrent leur signature au décret d'élection que l'on avait rédigé suivant les formes ordinaires. Théodat passa par dessus cette opposition ; il trouva assez de monde, clérical et laïque, pour acclamer le candidat de son choix, et a'évêques pour lui conférer l'ordination. Silvère fut installé, mis en possession du Latran et des églises de Rome. On entreprit alors les dissidents : bon gré, malgré, tout le monde signa ^, les uns pour éviter un schisme, les autres par peur, quelques-uns peut-être parce que le nouveau pape sut se faire pardonner l'irrégularité de son élection. Toujours est-il que, quand Théodat fut renversé par les Goths indignés, quand Vitigès, le vaillant chef qu'ils acclamèrent pour les conduire contre les Byzantins, se fut décidé, pour des raisons stratégiques, à laisser Rome en proie à Bélisaire, il y avait, depuis plusieurs mois, un pape élu, consacré, installé, et même accepté par l'ensemble de la population.

Grand contre-temps pour Vigile, qui parut à Rome, sans doute à la suite de Bélisaire, en décembre 536, mais n'y entra que simple diacre, alors qu'il avait eu l'espoir d'y entrer pape. Sa déception, pourtant, ne fut pas longue.

^ Liber po/iti/icalis, n. 97.

2 M. de Rossi, Inscr. christ., t. II, p. 130, a retniivé dernièrement l'épitaphe d'Horraisdas, composée par Silvère lui-même ; l'histoire de son pontificat y est esquissée en traits rapides et expressifs.

VIGILE ET PELAGE. Il

Pendant que le héros grec préparait les vieilles murailles de Rome à recevoir le choc de Tarmée de Vitigès, pendant qu'il repoussait avec une bravoure intelligente les premières attaques des assiégeants, un complot s'ourdissait contre Silvère. Ce serait une naïveté que de croire que la main de Vigile n'y était pour rien. On ne tarda pas à raconter qu'il employa, pour triompher des scrupules de Bélisaire, des arguments auxquels les vertus grecques, depuis les temps les plus lointains, n'avaient pas coutume de résister.

Le patrice ne s'était pas installé au Palatin. Il résidait sur le Pincius, à proximité du principal point d'attaque, les entreprises de Vitigès étant généralement dirigées du côté de la voie Salariai Silvère résidait à l'autre bout de la ville, dans son palais de Latran, tout près de la porte Asinaria. On l'accusa .d'avoir voulu livrer cette porte aux assiégeants. A cet effet, d'habiles faussaires fabriquèrent une lettre qu'il était censé avoir écrite au roi des Goths, puis on intercepta ce document supposé et dès lors on eut en main une pièce à conviction contre le malheureux pape. Il semble que Bélisaire ait hésité à tremper dans cette intrigue et qu'il ait même suggéré à Silvère un moyen de s'en tirer, en faisant lui-même à l'impératrice les concessions que celle-ci attendait de Vigile ^. C'eût été en effet une manœuvre habile et qui eût déconcerté, au moins pour le moment, les menées de l'ambitieux diacre. Mais pour se prêter aux désirs de Théodora, il eût fallu étouffer la voix de sa conscience. C'est à quoi Silvère ne se résolut point. Il se souvint qu'il était le gardien de l'orthodoxie, et il trouva sans doute, dans le souvenir de son illustre père, un encouragement à maintenir fermement la foi traditionnelle contre les machinations théologiques des Grecs. Bien convaincu qu'en refusant il courait au devant du danger, il refusa énergiquement. Toutefois, pour démentir les bruits de trahison qui commençaient à circuler, il se retira sur l'Aventin, auprès de Téglise Sainte-Sabine, c'est-à-dire en un lieu où il ne pouvait évidemment rien entreprendre contre la porte Asinaria.

C'est là qu'on l'envoya chercher pour comparaître devant le

^ Sur la déposition de Silvère, voir le L. p., n.lOO ; Liberatus, Breo., 22 ; Procope, Bell. Goth., 1, 25.

^ C'est ce que rapportent, indépendamment l'un de l'autre, Liberatus et le biographe de Silvère dans le L. p.

représentant de l'empereur. Malgré les craintes de son entourage, qui l'exhortait, non sans raison, à ne pas se fier aux serments des Grecs, il se rendit au Pincius. A cette première entrevue, aucune violence ne fut tentée. Bélisaire hésitait, au moment de commettre une iniquité si flagrante. Peu de jours après, mandé de nouveau , Silvère descendit les pentes de TAventin, agité par de sinistres pressentiments et recommandant sa cause à Dieu. Sa suite était nombreuse : Vigile, entre autres, l'accompagnait. Le cortège pénétra dans la domus Pinciana, habitée jadis par l'illustre famille des Anicii Probi. La salle principale était, suivant Tusage, divisée en plusieurs compartiments par de grandes tentures. Les gens de Bélisaire retinrent les clercs romains au premier et au second compartiment, et ne laissèrent personne pénétrer jusqu'au fond du palais, si ce nest Silvère et Vigile.

Que se passa-t-il entre le pape et le général byzantin ? On l'ignore. Ce qui est certain c'est que deux sous-diacres, Jean et Xystus, qui étaient du complot, furent bientôt mandés à l'intérieur. Ils savaient sans doute ce qu'ils avaient à faire. Jean s'approcha du pape, lui enleva son pallium, et, l'entraînant k l'écart, il lui jeta sur les épaules un habit de moine. Xystus se chargea d'annoncer l'événement aux clercs restés dans Tantichambre : « Le seigneur pape, leur dit-il, est déposé et fait moine. » Épouvantés, les clercs s'enfuirent et se dispersèrent.

On était au milieu du mois de mars. Peu de jours après, Bélisaire convoqua le clergé et lui enjoignit de procéder à une nouvelle élection. Quelques-uns résistèrent ou firent des objections : mais le plus grand nombre céda. Le 29 mars 537, Vigile fut ordonné pape ^

Les ambitieux ne sont pas toujours des incapables. Ils deviennent même honnêtes, une fois qu'ils n'ont plus d'intérêt à ne pas l'être. Tel, qui a rampé très bas pour parvenir, se redresse aussitôt arrivé, parle fièrement de sa conscience et fait sentir à ses patrons étonnés qu'ils doivent compter avec lui. Gela s'est vu avant le sixième siècle et même après. Vigile était à peine

^ Certains historiens distinguent ici entre une première période où Vigile aurait été antipape et une seconde où il fut pape légitime ; celle-ci commencerait à la mort de Silvère. Les documents contemporains n'indiquent pas que cette distinction ait été faite alors. Sur la date initiale du pontificat de Vigile, voir de Rossi, Inscr. christ., t. I, p. 482. Une inscription romaine du mois de juin 537 nomme Vigile beatissimus papa (\. c).

installé sur le siège de saint Pierre qu'il cherchait déjà à louvoyer et à différer l'accomplissement de ses promesses. Les prétextes ne manquaient point. A Rome, le peuple avait pu être impressionné par les bruits qui couraient sur Silvère et ses relations avec les Goths. Rassuré de ce côté par l'élection d'iin pape notoirement dévoué au nouveau régime \ il n'était nullement disposé à soutenir ou même à supporter un changement de direction dans les affaires spirituelles de la chrétienté. Depuis cent ans bientôt, les Romains étaient habitués à voir le pape combattre pour maintenir contre toutes les intrigue? orientales les décisions du concile de Chalcédoine et la tradition de saint Léon. L'attitude des autres églises d'Occident n'était pas différente. En Afrique, bien qu'on n'y eût pris qu'une part indirecte aux controverses sur l'Incarnation, dans la Haute-Italie, en Gaule, en Espagne, l'œuvre de Chalcédoine était considérée comme sacrée et l'on eût protesté sévèrement contre toute tentative de la remettre en question. Vigile pouvait donc alléguer la nécessité d'attendre, de ne pas soulever une opposition redoutable en brusquant les choses. Espérons aussi qu'il eut le courage de faire valoir, à côté de l'opinion des autres, ses véritables convictions personnelles, retrempées au tombeau de l'apôtre Pierre, dont, quoique indigne, il se trouvait être le successeur^.

Du reste la situation de l'Italie et de Rome en particulier était et demeura assez critique pour qu'on excusât le pape de songer à ses propres ouailles avant d'aller ranimer en Orient des querelles de parti. Enfm, Justinien, moins pressé que Théodora de rendre la faveur impériale aux monophysites, ne pouvait qu'encourager une politique de paix et de conciliation. L'apocrisiaire Pelage, rallié de bonne heure au nouveau pape et très bien vu à la cour, s'employait de son côté dans le même sens.

En somme, la paix religieuse fut maintenue. En dépit des intrigues de Pimpératrice et du parti monophysite, l'église romaine n'eut point à payer, par un désastre spirituel, les frais

^ Le frère de Vigile, Reparatus, sénateur romain, avait été emmené comme otage, à Ravenne, par Vitigès, avec un grand nombre de ses collègues. Peu après l'élection de Vigiie, Vitigès envoya de son camp l'ordre de massacrer ces malheureux. Mais Reparatus parvint à s'échapper, lui second, et se réfugia en Ligurie (Procope, Bell, Goth., 1, 11, 26).

2 « Etsi indignus, vicarius sum b. Pétri apostoli, quomodo fuerunt antecessores mei sanctissimus Agapitus et Silverius. ^ L. p., n. 103.

de l'ambition de Vigile. Celui-ci parvint même à manœuvrer si bien, qu'il put, sans se brouiller avec Théodora, envoyer à Justinien et au patriarche Menas des lettres d'une orthodoxie absolue, oiJ il adhérait h toutes les condamnations prononcées contre les adversaires du concile de Ghalcédoiiie '.

Le siège de Rome ayant été levé au printemps de l'année 538, Vigile put reprendre aisément les relations épistolaires du siège apostolique avec les églises d'Occident. Nous le voyons en correspondance avec les évêques d'Arles Césaire et Auxanius, avec les rois francs Théodebert et Ghildebert, avec le métropolitain de Braga, Profuturus. A Rome, il déploya un grand zèle à réparer les maux de la guerre. Tout autour de la ville, et notamment du côté du nord et de Test, les sanctuaires des martyrs et les cimetières attenants avaient été odieusement ravagés. Vigile s'empressa de faire réparer ces lieux de culte, fort populaires, pour lesquels le pape Damase avait montré jadis tant de sollicitude. Plusieurs inscriptions témoignent encore de ce soin pieux ^. De son côté, Bélisaire avait voulu consacrer le triomphe de ses armes par des fondations charitables et des dons faits aux églises. Il fit construire un hospice dans la via Lafa, et dédia, dans la basilique de Saint-Pierre, deux candélabres d'or et une grande croix du même métal, ornée de pierres précieuses et portant rénumération de ses victoires ^. Les Romains, respirant après un long siège, eurent bientôt, si l'on en croit certains récits, le spec-

1 Jaffé, 910, 911, Miirne, P. L., t. LXIX, p. 21, 25. Le cardinal Pitra a publié dans le Spicilegium Solesmense, t. IV, p. xu, une profession de foi dont l'auteur n'est pas indiqué dans le manuscrit d'où elle a été tirée. L'éditeur a cru pouvoir l'attribuer au pape Vigile. A mon avis, il faut d'abord en supprimer le dernier RVméa., Sccun hi7n igitur — nihil esse potesf, dissertation théologique d'un tout autre style que ce qui précède ; la profession de foi se termine tout naturellement par la phrase Quicumgue autem aliud sensen't, crediderit, p/-sedicaverit, hune anatheniati zat soAicta et universalis Ecclesia Dei. Cette suppression faite, tout le reste, y compris la phrase que je viens de citer, se retrouve dans les lettres du pape Pelage P"" : le commencement, dans sa profession de foi envoyée à Ghildebert (Migne, t. c, p. 407) ; la fin, dans sa profession de foi a'I universum populum Dei [ibid , p. 399). Ce n'est pas, du reste, un compilateur maladroit qui a rapproché ces deux morceaux ; ils se complètent et se supposent l'un l'autre. Le manuscrit du cardinal Pitra nous présente donc la fîdes de Pelage dans son état primitif et intégral, alors que les deux lettres citées n'en avaient conservé qu'une partie chacune.

2 DeRossi, Bull., 1880, p. 40; 1881, p. 41, etc.

3 Lib. po?it., no 102.

tacle agréable d'une sorte de triomphe. A.près la capitulation de Ravenne, Bélisaire leur amena le roi Vitigès, prisonnier, avec toute sa famille. Il fut reçu par le pape dans la basilique de Jules et on lui jura solennellement qu'il serait conduit sain et sauf à Constaiitinople ^

La Muse elle-même sembla vouloir jeter un certain lustre sur ce pontificat si tristement inauguré. C'était, il est vrai, une pauvre Muse, et l'on peut croire que Virgile ne tressaillit point dans sa tombe quand, le 6 avril 544, le sous-diacre Arator offrit au pape, dans \Qpresbyterium de Saint-Pierre, sa traduction des Actes des apôtres en distiques latins. En ces tristes temps, l'œuvre parut merveilleuse. L'auteur, du reste, n'était pas un clerc ordinaire ; issu d'une famille noble de Ligurie, il avait parcouru la carrière des honneurs sous le règne de Théodoric et obtenu le titre de cornes domesticorum . Comme l'illustre Cassiodore, mais avec moins de grandeur, il achevait dans l'église une carrière commencée sur un autre théâtre. Son poème, qui n'est pas plus mauvais que ceux des autres versificateurs du sixième siècle ^, fut lu, par l'auteur lui-même et en grand appareil, dans la basilique de Saint- Pierre-ès-liens^ sur l'Lsquilin. Ce qui restait de Romains lettrés se firent fête de l'applaudir Quelques vieux consulaires, de ceux qui corrigeaient les manuscrits d'florace et de Tite-Live, se souvinrent peut-être du temple d'Apollon sur le Palatin et de ses bibliothèques où, au temps d'Auguste, poètes et orateurs déclamaient leurs œuvres devant une académie de beaux esprits.

C'étaient là les travaux de la paix. Les ombres antiques y souriaient peut-être ; mais ce sourire, le pape Vigile n'avait guère le loisir de s'y complaire : d'autres ombres se dressaient devant lui, tristes et menaçantes.

Le malheureux Silvère, traîné d'exil en exil, accablé d'humiliations et d'angoisses, était mort dans une île solitaire de la mer tyrrhénienne ^. Bélisaire l'avait d'abord envoyé jusqu'en Lycie,

^ Le Liber pmtifi^calis {\. c.) est le seul document où il soit question du passage de Vitigès à Rome. Procope nen disant rien, cela paraît assez douteuï, car la vie de Vigile, dans le L. p., n'est pas un document très sûr. Cependant, comme il s'agit dun fait romain, je n'ai pas cru devoir mépriser ce vestige d'une tradition locale. Bélisaire a pu s'embarquer à Porto, au lieu de partir directement de Ravenne pour Constantinople.

2 Migne, Pair, lat , t. LXVIII.

3 Sur la fin du pape Silvère, voir le Lib. pont,, n. 101, 106 ; Liberatus, c. 22 i Procope, Ei^t. arcana, 1.

dans la ville de Patare. Mais Tévêque de cette ville, effrayé d'avoir un tel exilé à surveiller, était venu trouver l'empereur et remplir le palais de ses protestations. Il avait bien fallu Técouter et promettre de faire à Silvère un procès régulier. On l'avait donc renvoj^é en Italie, malgré Topposition de Tapo^risiaire Pelage, qui, dans toute cette affaire, se montrait fort dévoué à Vigile. Grande fut la terreur de celui-ci, quand il sut que sa victime était en train de revenir et que la lumière allait être appelée sur ses intrigues. Il fit s-i bien pourtant que Bélisaire, circonvenu par sa femme Antonine ^ le laissa s'assurer de la personne de son prédécesseur; le pauvre exilé, remis aux mains des affidés de Vigile, fut transporté dans l'île de Palmaria, en vue du cap Gircé. Il y goûta quelque temps a au pain de la tribulation et à l'eau de l'angoisse, » et finit par mourir, de faim disent les uns, d'épuisement disent les autres, léguant à l'auteur de sa disgrâce un ample héritage de remords.

Ge n'était pas, paraît-il ^, la seule victime de Vigile. On lui imputait le meurtre d'un de ses notaires, tué d'un soufflet. L'exploit était renouvelé de Tibère, qui tuait, dit-on, un homme d'une chiquenaude ; Vigile, en effet, était un homme d'une grande vigueur corporelle. On racontait aussi qu'un jeune homme, Astérius, à qui il avait accordé la main de sa nièce, ayant eu un jour le malheur de lui déplaire, il l'avait fait saisir et battre de verges jusqu'à ce qu'il en mourût. Ges derniers faits ne nous sont connus que par le Liher pontificalis, qui, dans la notice de Vigile, est loin d'être un modèle d'exactitude. Il y a lieu cependant de reconnaître ici l'écho des bruits qui, vrais ou faux, couraient à Rome sur le pape Vigile, compromettaient sa réputation et mettaient en question sa popularité.

Et pourtant les circonstances eussent exigé un pape vraiment populaire, et populaire pour le bon motif, un Léon, un Grégoire. Le siège de 537, la guerre de Vitigès, n'étaient que jeux auprès des catastrophes qui s'approchaient. Les débris de la nation des Goths s'étaient rapprochés et groupés autour d'un héros ; la lutte recommençait dans toute l'Italie. Ge devait être la dernière : mais

' Procope '1. c.) a l'air de tout mettre sur le compte d'Antoniiie ; mais les documents ecclésiastiques déjà cités s'accordent à accuser Vigile. Remarquer que les deux passages du Liber pontificaUs donnent deux témoignages distincts, tous deux romains.

'^ Liber poniif., n. 103, 106.

comme le succès allait être disputé! Totila tenait la campagne ; Florence, Naples, Tibur étaient tombées entre ses mains ; Rome elle-même se voyait, sinon investie, au moins serrée de très près. Au lléau de la guerre se joignait celui de la famine et aussi celui de la peste, né sur les champs de bataille des dernières années. Le séjour de la vieille métropole devenait dur pour qui n'avait pas l'âme bien trempée. Vigile, quelques preuves de ténacité et même d'énergie qu'il ait données en certaines rencontres, ne pouvait se croire un héros. Les plaintes de la population montaient vers lui, chaque jour plus amères et plus retentissantes. D'autre part, son apocrisiaire Pelage, qui venait d'arriver de la ville impériale, avait, par son zèle imprudent, allumé en Orient un nouveau conflit théologique où l'empereur se trouvait avoir besoin du pape.

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