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LE PAPE PELAGE ET L HERITAGE DE VIGILE

Si l'on en croit Liberatus \ Théodore Askidas aurait un jour laissé échapper un mot significatif et bien propre à nous édifier sur les responsabilités de ces tristes événements : ce Pelage et (( moi, nous eussions dû être brûlés vifs pour le scandale que (( nous avons déchaîné sur l'Église. » Mais les événements de ce monde ne sont pas au service de la morale. On ne sait ce qu'il advint de Théodore. Quant à Pelage, après avoir, par son zèle intempestif contre Origène, excité le ressentiment de l'implacable archevêque de Gésarée, après avoir soutenu pendant dix ans la lutte en faveur des trois chapitres, poussé l'Occident contre l'Orient, l'église romaine contre l'empire, après avoir soulevé tempêtes et catastrophes, il allait, pour punition, devenir pape, et cela dans l'Italie pacifiée, dans Rome renaissant à sa splendeur d'autrefois.

Les choses, il est vrai, semblèrent d'abord prendre un autre pli. Non seulement Pelage refusa d'accepter le concile et de se rallier à l'adhésion que le pape lui donna, mais, au fond de la prison où il s'était laissé enfermer (c'était sans doute quelque monastère), il se mit à rédiger libelle sur libelle contre les nouveaux décrets. Ges écrits n'étaient incendiaires, on doit le

' Brev., 24.

dire, qu'au seul point de vue religieux. Le très clément empereur, loin d'y être attaqué en face, n'y était pas même effleuré. Le pape, en revanche, s'y trouvait fort malmené. On le représentait comme un vieillard versatile et vénal, à qui a ses satellites, » c'est-à-dire les clercs de son conseil, dictaient et faisaient signer tout ce qu'ils voulaient. La première de ces protestations, dirigée spécialement contre le dernier Constitutum^ celui de 554, avait été rédigée, nous dit Pelage, à la demande de l'empereur lui-même ; c'était une sorte de justification opposée à Vigile qui menaçait de le condamner ^ ; une autre, écrite aussi par Pelage, mais au nom de son collègue Sarpatus, emprisonné avec lui, avait suivi de près la précédente. Dans un troisième ouvrage, divisé en six livres et d'une étendue plus grande, Pelage entreprit le concile lui-même, dont la cour lui avait fait passer, soit les procès-verbaux entiers, soit seulement la partie qui regardait la discussion des trois chapitres, les sessions V et VI en particulier. Ce travail fut composé vers la fin de l'année 554 ou le commencement de l'année suivante ^ L'auteur s'est largement servi de l'ouvrage de Facundus, comme il le reconnaît expressément, et il use du Constitutum de 553 avec une familiarité qu'autorisait sans doute un droit de paternité.

Cette littérature causa plus tard beaucoup d'ennuis à Pelage ;ce n'est pas par ses soins qu'il s'en est conservé quelque chose.

La mort de Vigile était un assez grave contretemps pour Justinien. L'autorité de son âge, le souvenir de ses malheurs, la longue résistance qu'il avait faite avant de céder, les mesures réparatrices dont il avait été le promoteur et dont il apportait en Italie les documents officiels, étaient pour le pape défunt des titres au respect et à la confiance de son troupeau. On pouvait beaucoup espérer de lui pour ramener les dissidents. Un successeur n'était pas facile à trouver. A Rome, il est vrai, certaines sympathies désignaient un prêtre appelé Maréas, qui, dans les dernières années, avait eu la direction du clergé, en l'absence du pape. On ne le connaît que par son épitaphe ^, qui célèbre

^ Neues Archiv.^ t. V, p. 561.

^ C'est cet ouvrage, inédit jusqu'ici, dont j'ai reconnu la nature dans la description d'un manuscrit de la bibliothèque d'Orléans, publiée par M. Léopold Delisle, Notice sur plusieurs //manuscrits de la bibliothèque d'Orléans, dams le t. XXXI, l'"^ partie, des Notices et extraits des manuscrits, p. 7 du tirage à part. Cf. Bulletin critique^ t. V, p. 96.

3 Du Rossi, Bull., 1869, p. 20.

sa générosité envers les pauvres, sa constance à défendre la tradition de TÉglise sur les rites de la confirmation, et, si je comprends bien, les décisions du concile de Ghalcédoine :

Prfesulis in vicibus clausisti pectora sœva, Ne mandata patrum perderet ulla fides.

Ceci n'était pas précisément un titre à l'héritage de Vigile ; néanmoins le panégyriste de Maréas le représente comme seul digne du pontificat :

Te qaserunt omnes, te saecula nostra requirunt Tu fueras meritus pontificale decus.

Mais, quand même Maréas eût été un candidat aussi agréable à Justinien qu'à l'auteur de son épitaphe, comme il mourut avant la fin d'août 555, il fallut bien songer à un autre.

L'empereur avait toujours eu beaucoup d'estime et d'amitié pour Pelage. De tous les clercs romains qui avaient passé par la cour, c'était de beaucoup le plus intelligent et le plus énergique. Son dévouement à fempire et à l'empereur n'avait pas été ébranlé par les controverses religieuses des dernières années. A Rome on devait avoir conservé le souvenir de sa charité pendant le siège de 546 et du grand rôle qu'il avait joué dans la catastrophe à laquelle il aboutit. C'était évidemment Ihomme qu'il fallait. Pourquoi s'était-il avisé de se jeter dans l'opposition et de faire des éclats qui le rendaient impossible ?

Impossible était un mot dont Justinien ne faisait, pour son compte personnel, qu'un usage très rare. Il s'entêta à faire de Pelage un pape et se mit tout d'abord en devoir de le convertir. Il y réussit. Ici, certaines personnes ne manqueraient pas de faire intervenir la grâce divine qui toucha le cœur obstiné du diacre romain, illumina son esprit et lui fit voir une sentence inspirée par le Saint-Esprit dans un décret contre lequel il bataillait depuis dix ans^ en dépit de l'empereur, du concile et du pape. Mais je croirais profaner la grâce divine en l'attachant aux lèvres de Justinien et le chemin de Damas en le cherchant dans le labyrinthe des trois chapitres. Justinien fit entendre à Pelage que lui seul pouvait être pape, mais que, pour devenir pape, il fallait suivre la voie tracée par Vigile et condamner ce qu'il avait condamné. Pelage n'avait pas besoin de longs raisonnements pour comprendre cela. Il s'exécuta.

Je ne lui en ferai pas un grand crime. Une voix intérieure me dit que, si j'avais vécu en ce temps là, j'aurais peut-être fait quelque difficulté. Mais c'est que je n'aurais pas été le seul pape possible. Au point où en étaient les choses, il n'y avait pas d'autre parti à prendre, pour un pape, que celui que prit Pelage. Quels étaient en somme les inconvénients de sa décision ? Théodore de Mopsueste est certainement un hérétique ; s'il ne fut pas mis en cause au concile d'Éphèse et à celui de Ghalcédoine, c'est qu'il était déjà mort. S'il avait vécu en ce temps là, il eût été infailliblement entraîné dans le désastre de Nestorius, beaucoup moins responsable que lui des erreurs qui furent condamnées alors. En signant, ou plutôt en rédigeant le Constitutum de 553; Pelage avait indirectement répudié la doctrine de Théodore. L'anathème prononcé sur sa personne fixait un peu plus clairement les idées sur son système, mais il ne Patteignait pas dans sa situation dernière, laquelle était à l'abri de toute sentence ecclésiastique. Quant à Ibas et Théodoret, dont tout le crime était d'être restés trop longtemps attachés à des condamnés et d'avoir malmené saint Cyrille, il était sans doute bien dur de les flétrir seuls pour une faute que tant de gens avaient commise avant eux et avec eux. Que n'auraient pas mérité à ce compte et saint Jérôme, et saint Épiphane, et saint Théophile d'Alexandrie ^ et saint Cyrille lui-même? Sans doute on peut croire que Tombre de Chrysostome avait pardonné à ses persécuteurs. Ibas et Théodoret pouvaient en faire autant, pour le bien de l'Église, et tolérer que certains de leurs écrits fussent traités d'impies. Saint Paul avait bien consenti à être frappé d'anathème pour l'intérêt spirituel de ses frères.

Pelage prit la plume, signa les décrets attaqués par lui un an auparavant, et partit pour prendre le gouvernement de l'église de Rome. Si les mânes de Théodoret et d'Ibas avaient besoin d'une expiation, elle allait leur être fournie. Le défenseur des trois chapitres, devenu pape, descendait un Calvaire pour en monter un autre.

1 Ce n'est pas moi qui canonise Théophile. Son nom figure au calendrier de l'église copte catholique (Nilles, Kalendarium manuak, t. Il, Innsbruck, 1881, p. 647). C'est peut-être étonnant, car il est bien probable que ce patriarche est mort, et pour cause, en dehors de la communion du pape : mais on paraît lui avoir fait grâce d'assez bonne heure. Au ve siècle il est souvent question de saint Théophile.

Débarqué en Italie, le candidat de l'empereur trouva partout des visages sombres. Personne ne voulait entendre parler de lui. Sa valeur personnelle, ses mérites éclatants, tout était oublié. C'était bien la peine d'avoir tant défendu le concile de Ghalcédoine pour l'abandonner par ambition ! Arrière le déserteur de la doctrine apostolique, l'homme infidèle à saint Léon et à ses protégés! Arrière l'intrus qui venait souiller le siège immaculé de saint Pierre, comme Primasius avait profané à Garthage celui de saint Gyprien ! On trouva bien quelques fonctionnaires, quelques clercs complaisants pour l'accueillir au Latran et lui faire un simulacre d'élection. Mais tout le monde bien pensant, les débris de l'aristocratie, les moines, les gens réputés sages et vraiment religieux, déclarèrent qu'il fallait s'abstenir et s'abstinrent en effet' . L'épiscopat italien était dans les mêmes idées ; aussi, quand il fallut procéder à l'ordination, on eut beau battre la péninsule, on ne parvint pas même à recruter les trois évêques dont la présence était exigée par les canons. Deux seulement, ceux de Pérouse et de Ferentino, prêtèrent leur concours ; on fut obligé de faire représenter par un prêtre l'évêque d'Ostie, consécrateur ordinaire du pape ^

La cérémonie s'accomplit dans cet appareil mesquin, sous la protection de Narsès et de ses officiers, le jour de Pâques, 16 avril 556 ^ Pelage donna solennellement lecture d'une profes-

^ Monasteria et niultitudo religiosorura^ sapienthtm et nobilium subduxerunt se a communione ejus {Lib. j^ont., n 109); cf. la profession de foi de Pelage, prononcée à Saint-Pierre (JVIigne, P. L., t. LXIX, p. 399).

2 Lib. pontif., L c.

^ Je suis obligé de donner ici quelques explications sur cette date et sur cflle de la mort de Pelage, que je place au 4 mars 561, contrairement à la chronologie ordinaire, d'après laquelle il aurait été ordonné en 555 et enterré en 560. — Pelage a siégé 4 ans, 10 mois et 18 jours, d'après son épitaphe, d'accord avec les meilleurs catalogues pontificaux. D'autre part il est mort le 2, 3 ou 4 marsj d'après la même épitaphe, les manuscrits les plus autorisas du Liber pontificaLis et une chronique de Ravenne, du vi« siècle, mise à contribution par Agnellus (édit. Waitz, 55. rerum Lringol , p. 331). Or, entre le 7 juin 555, date certaine de la mort de Vigile, et les premiers •jours de mars 560, il n'y a pas où placer les 4 ans, 10 mois et 18 jours du pontificat de Pelage. Il faut donc reculer d'une année et le faire mourir en 5U. En remontant 4 ans, 10 mois et 18 jours à partir du 4 mars 561 (//// non. mart, est la leçon de l'épitaphe), on tombe juste au 16 avril 556, qui est un dimanche et même le dimanche de Pâques. Cette coïncidence fournit une vérification. D'ailleurs la chronologie des pontificats suivants ne soulève aucune objection sérieuse contre ce système. 11 y en a une. pourtant,

sion de foi habilement rédigée \ où il protestait de son attachement aux quatre conciles et spécialement au saint concile de Ghalcédoine, de son zèle à défendre la doctrine exprimée dans les lettres des papes Gélestin, Xystus, Léon, et leurs successeurs jusqu'à Jean II et Agapit. Tout ce qu'ils avaient enseigné, il l'enseignait ; tous ceux qu'ils avaient reçus comme orthodoxes il les recevait également, (c et surtout les vénérables évêques Ibas et Théodoret ». Pas le moindre mot du pape Vigile, du concile de 553, de Justinien et de ses édits. Le pape se contentait de faire allusion au zèle exagéré de quelques-uns, zèle qui n'était pas selon la science, que les personnes présentes, mieux avisées, devaient s'efforcer d'éclairer.

Une fois consacré et installé, Pelage se mit en devoir de faire la paix autour de lui, et, pour commencer, il s'occupa de son église de Rome. Il n'était pas difficile à un homme aussi habile et aussi déterminé de faire cesser l'opposition du clergé ; mais il importait de frapper le populaire par une manifestation imposante. On annonça une grande procession - où le pape se faisait fort de donner de telles garanties, que tous les doutes sur sa conduite et ses intentions ne pouvaient manquer de tomber. Déjà sa proclamation du jour de Pâques avait produit une impression salutaire. Aussi s'empressa-t-on de se rendre à la basilique de Saint- Pancrace ^, indiquée comme point de départ delà litanie.

dans la correspondance de Pelage lui-même, où figure une pièce datée, d'après les éditions, du 15 lévrier 556. C'est la lettre aux évêques de Tuscie annon;iire, dont il sera question plus loin, expédiée le XV JcaL mart . Mtino XV post. cons.Basilii. Si cette date était exactement reproduite, la lettre en question serait la plus ancienne de toutes celles du pape Pelage. Or il est à remarquer qu'elle ne présente aucune allusion à un début de pontificat, tandis que, dans une lettre du 4 juillet 556, Pelage notifie, comme tout récent, son avènement, à l'évêque d'Arles Sapaudus ; sa lettre du 11 décembre 556 de la même année est dite par lui-même avoir été expédiée in ipsis atalhn ordAnationis nostrse principiis (Neues Archiv, t. V, p. 538). On peut donc admettre la correction facile anno XVI pour anno XV et supprimer ainsi l'objection tirée de la lettre aux évêques toscans. De cette façon, le pontificat de Pelage est compris entre le 16 avril 556 et le 4 mars 561. Les circonstancts et l'analogie des pontificats suivants suffisent à expliquer la longueur de la Vdcance du saint-siège entre Vigile et lui.

1 Migne, P. L., t. LXIX, p. 399.

- LiO. pontif., l. c.

^ Saint Pancrace avait la réputation de venger la violation des serments : VaUie in perjuris ultor, dit Grégoire de l'ours ^Gt. mort., 39). Les parjures

Narsès s'y trouvait avec son état-major et le cortège des autorités. Il se plaça à côté du pape et l'on marcha en grande pompe vers la basilique de Saint-Pierre. Là, devant une immense multitude, Pelage monta à l'ambon ; on lui tint au-dessus de la tète la croix du Seigneur et le livre des Évangiles et, dans cet appareil, il jura, avec les plus terribles serments, qu'il était innocent des trahisons dont on l'accusait. Il protesta en même temps que le règne de la simonie était fini ; que, dans la promotion aux dignités de FÉglise, on n'aurait plus égard qu'à la capacité et aux mœurs des candidats.

Les Romains furent satisfaits, et le pape put désormais gouverner son église comme si rien ne se fût passé.

On ne peut nier que sa profession de foi n'ait été un peu habile ; on eût sans doute peu goûté à Gonstantinople cette façon extraordinaire de condamner les trois chapitres, en canonisant Ibas et Théodoret et en gardant le silence sur Théodore de Mopsueste. Mais Justinien était loin ^ et surtout le vigilant Askidas. Narsès, quant à lui, ne demandait que la paix. Or, les oreilles latines n'en auraient pas supporté davantage ; et Pelage, après tout, était le pape, c'est-à-dire l'homme le plus qualifié pour interpréter les conventions conciliaires. Malgré ses précautions, il ne désarma pas toutes les rancunes. Du fond de leurs retraites, le fanatique Victor de Tunnunum et son collègue Facundus lui lancèrent de sanglantes épigrammes. Facundus, en particulier, en fit le chef d'une secte, pour laquelle son érudition hellénique lui fournit une dénomination un peu baroque, celle de Nécrodioctes, autrement dit les Croquemorts "^

A quoi servirait l'esprit, si on ne l'employait à se tirer de tels embarras ? Le biais que Pelage venait d'inaugurer à Rome devait servir à rallier l'Occident tout entier, moins l'Afrique et la

ne pouvaient pas s'approcher de son tombeau ; ils étaient saisis parle démon ou foudroyés avant même d'en toucher les grilles {l. c).

^ Pelade avait laissé à Gonstantinople un homme de confiance, son vieil ami et compagnon d'exil, le diacre Sarpatus, qui gérait maintenant la nonciature au 1 alais Placidien. Mais Sarpatus s"ennu3'ait à la cour et se plaignait de sa santé. « Reviens, lui écrivit Pelage. Nous sommes vieux tous « les deux : ces fatigues ne sont plus de ton âge. Un apocrisiaire ne peut « s'absenter une heure du palais impérial. Un tel assujettissement n'est pas « compatible avec tes infirmités. » (Jaâfé, 1035).

2 Facundus, Epistola fidei cathoUcx, dans Migne, P. L., t. LXVII,p. 867 et suiv.; Victor, Chronic, ad ann. 558.

Dalmatie, où Justinieii procéda lui-même avec la brutalité ordinaire du pouvoir civil quand il s'immisce dans des questions de cette nature. Le pape se considéra comme ayant signé pour tout le monde et ne réclama d'aucun évêque italien, frank ou espagnol, une condamnation explicite des trois chapitres. Les personnes qui avaient été mises en cause étaient des évoques orientaux ; leurs livres, écrits en grec, ne menaçaient pas de pervertir l'Occident. Il n'y avait donc eu, théoriquement, qu'une question intérieure de Téglise orientale, grave sans doute et qu'on n'eût pu trancher sans le consentement de l'église d'Occident. Mais il était entendu qu'en pareil cas, celle-ci était suffisamment représentée par le pape et que le pape n'était point obligé de lui rendre des comptes publics sur les détails de sa conduite.

Il n'y avait dès lors qu'une chose à faire ; c'était de rester dans la communion du pontife romain, lui laissant la responsabilité de ce qu'il avait cru devoir faire, sauf, si l'on concevait des inquiétudes sur ce point, à lui demander des explications à lui-même.

Pelage n'imposa donc aucune signature contraire aux trois chapitres. En revanche il se montra inflexible sur la question de communion. L'Italie était alors partagée en quatre obédiences métropolitaines ou primatiales. Il y avait d'abord le diocèse de Rome, comprenant toutes les provinces péninsulaires depuis la Tuscie et la Flaminie, c'est-à-dire depuis Luni et Ravenne, avec les trois îles de Corse, Sardaigne et Sicile. Les deux circonscriptions métropolitaines de Milan et d'Aquilée se partageaient ritalie du nord jusqu'à la frontière franque, laissant cependant en dehors la province d'Emilie. Celle-ci formait une quatrième circonscription, mais sans métropolitain pris dans les rangs de son épiscopat. Les évoques d'Emilie étaient soumis au siège de Ravenne qui ne jouissait point, comme ceux de Milan et d'Aquilée, du privilège de l'autocéphalie, mais ressortissait au diocèse métropolitain du pape.

Dans celui-ci, Pelage ne rencontra guère de difficulté. Beaucoup de sièges s'y trouvaient vacants ; il n'y ordonna, bien entendu, que des personnes dociles. Seul, l'évêque de Fossombrone, Paulin, fit résistance. Le pape lui enjoignit de se retirer dans un monastère et, comme il s'avisa de s'en échapper et de se réfugier à Ravenne, Pelage s'adressa aux magistrats, pour

qu'on le fît arrêter et reconduire, manu militari, à la résidence forcée qu'il lui avait assignée. Il apprit aussi que les évêques de la Toscane du nord, de ce qu'on appelait la Tuscie annonaire, prétendaient s'abstenir de mentionner son nom dans les diptyques. Une telle attitude était intolérable. Pelage leur écrivit ^ aussitôt d'avoir à se conformer à l'usage ancien et à le considérer comme pape légitime. Pour leur faciliter l'adhésion demandée, il leur expédia sa profession de foi, insistant beaucoup sur Ghalcédoine et saint Léon, mais ne disant toujours mot des trois chapitres. Ceux, ajoutait-il, qui auraient quelque scrupule ou désireraient de plus amples explications, n'ont qu'à venir à Rome o\\ on leur donnera satisfaction complète.

Ces oppositions étaient faciles à vaincre et l'on eut aussi aisément raison de quelques prêtres, diacres ou moines qui se permettaient de faire çà et là du scandale en invoquant des scrupules inopportuns. Dans le nord de l'Italie, Topposition fut autrement sérieuse, si sérieuse même que Pelage, malgré sa décision et ses procédés autoritaires, ne parvint pas à en triompher.

En 552, Macédonius était, depuis plus de vingt ans, évêque d'Aquilée. Quant au siège de Milan, dont le titulaire, Dacius, était retiré à Gonstantinople depuis l'année 539, il devint vacant vers le milieu de l'année 552. Les généraux byzantins, malgré les soucis de la guerre, firent en sorte que l'élection tombât sur un candidat acceptable à Gonstantinople et, après s'être assurés du consentement de l'empereur, ils firent procéder à l'ordination ^. Le nouvel élu s'appelait Vitalis. Il fut consacré suivant l'usage par son collègue d'Aquilée. La tradition ancienne eût exigé que la cérémonie se célébrât à Milan ; mais la ditficulté des temps obligea de la faire à Ravenne.Yitalis n'avait aucune inclination à condamner les trois chapitres et, s'il fut accepté par Justinien, c'est qu'on traversait alors une période d'apaisement et de concessions, après le retour de Vigile de son asile de Sainte- Euphémie.

Après l'installation de Pelage, les deux évêques de Milan et d'Aquilée se tinrent sur la réserve et rompirent tout rapport de

^ Jaffé, 939 ;Migne, P. Z., t. LXIX, p. 397. Pour la date, voir ci-dessus p. 428.

2 Jaflfé, 1038 ; Migne, /. c, p. 395.

communion avec l'église romaine. Macédonius étant venu à mourir en 557, on élut pour lui succéder un moine appelé Paulin \ qui fut ordonné, contrairement aux usages, à Milan et non point à Aquilée. Cette ordination, célébrée par un évoque qui n'avait pas la communion du pape, fut considérée à Rome comme nulle et le schisme n'en devint que plus grave.

C'est sans doute cette attitude schismatique des métropoles du nord qui avait engagé les évoques de la Tuscie annonaire dans un commencement de révolte. Elle eut aussi quelque influence en Emilie. Mais l'évêquede Ravenne, Agnellus, dévoué au pape et à la politique impériale, parvint à ramener les dissidents de sa circonscription et le schisme ne dura pas très longtemps dans cette région.

C'était déjà beaucoup qu'il se fortifiât dans les diocèses métropolitains de Milan et d'Aquilée. Avec des fonctionnaires plus zélés le pape en aurait eu sans doute assez facilement raison. Mais Narsès, qui exerçait en Italie une sorte de vice-royauté, ne se souciait guère, malgré sa piété, d'intervenir dans les querelles ecclésiastiques. Peut-être le moment lui semblait-il mal choisi pour des coups de force, capables de froisser les populations et de les détacher du régime impérial, tout nouvellement rétabli. Ses lieutenants, les patrices Jean et Valérien, l'un en Vénétie, l'autre à Milan, imitaient sa réserve et cherchaient à procéder par la douceur.

Gela ne faisait pas le compte du pape. Aussi ne cessaitil de leur écrire et de leur députer pour les engager à se mettre en mouvement. Le peu qu'ils firent, pour lui complaire, les entraîna dans des désagréments assez fâcheux. Les prélats de Vénétie, très fiers de leur autonomie, s'exaltaient de plus en plus. Leur chef, févêque d'Aquilée, se parait déjà du titre de patriarche, assez mal vu à Rome ^ Le patrice Jean ayant fait mine d'insister pour les faire se rallier à l'unité catholique, ils l'excommunièrent. Grand fut le désappointement de cet officier général, qui était un bon chrétien et n'entendait pas être privé des offices de l'Église. Valérien s'entremit en sa faveur pour flé-

1 Jaffé, 1018, 983 ; Migne, l. c, p. 397 : cf. p. 411.

^ Neues Archiv, t. V, p. 541. « Peto utrum aliquando inipsis generalibus quas veneram'jr synodis,vel interfueritquispiam \ enetiarum, ut ipsi putant, atque Histriae patriaica, vel legatos aliquando direxerit. » (Lettre de Pelage au patrice Jean.)

chir Tentêté Paulin. Cette démarche déplut fort à Pelage. Le pape estimait que Jean devait être très heureux d'être excommunié par des schismatiques ; il n'en était que plus sûr d'être dans le giron de l'Église. Cependant, pour calmer ses scrupules, il lui fit envoyer un aumônier par l'évêque de Ravenne ^

Selon lui toute cette modération n'était bonne à rien. Il fallait se saisir de l'évêque de Milan et du soi-disant évêque d'Aquilée et les expédier sous bonne garde à Constantinople. Quant à leurs suifragants, on ne devait pas tolérer qu'ils se réunissent en concile et se permissent de juger ce qui Tétait déjà. S'ils avaient des difficultés à accepter la communion du pape, qu'ils envoyassent à Rome ou qu'ils y vinssent eux-mêmes pour s'éclairer ^.

On trouvera peut-être que c'était aller vite en besogne et que cette recommandation d'empoigner les archevêques récalcitrants était quelque peu messéante dans la bouche d'un homme qui, en somme, avait soutenu pendant dix années la même campagne qu'il interdisait maintenant aux autres. C'est ce qu'on pensait en Italie, et les écrits de Pelage contre le concile et contre Vigile y circulaient, accompagnés d'observations peu bienveillantes. Lés opposants de l'Emilie invoquaient une lettre qu'ils disaient leur avoir été écrite par lui avant son élévation au pontificat et qui n'était guère conforme à ses principes actuels. Il se crut obligé de s'expliquer là-dessus dans une lettre adressée à un certain Symeonius, vir illustris ^. La lettre dont on faisait rumeur était apocryphe; mais il était vrai qu'il avait écrit un Refutatorium ad jjapam Vigilium et un traité en six livres pour défendre les trois chapitres. Une s'en cachait pas; il ne s'en était

1 Jaffé, 1009, 1011, 1012, 1018 ; Neues Archiv, t. V, p. 550, 553 ; Migne, /. c, p. 396.

2 Jaffé, 1018; Migne, l. c, p. 397.

2 Jaffé, 972; JS'eues Archiv, t. V, p. 561 : « Obliti sumus de epistola tibi scribere, quam se ^milise episcopi a nobis directam de Constantinopoli habere confingunt, quod sublimitas tua noverit esse falsissimum. Nec aliquam epistolam, quando in causa triura capitulorum in diaconatus officio agebamus, ad Italiam misimus ; sed hoc quod fecimus, nec negavimus nec aliquando negamus, idest: refutatorium ad papam Vigilium, quando me damnare volebat, et sex libres in defensionem capitulorum clausus (clausos cod.) per diversa monasteria et exilia, non habens codicem, sed quse mihi scripto divers! haeretici, qui scandala semper Ecclesife generare moliuntur, secrète mittebant. Prœter (propter cod.) istas cartas, si epistolam meam in diaconatu de ista causa factam aliquis se habere dicit, aperte mentitur. »

jamais caché; mais ces ouvrages avaient été composés dans la solitude des monastères et des lieux d'exil, sans le secours des livres, à l'aide de quelques mémoires que lui faisaient passer des hérétiques.

Pelage avait ici la mémoire courte. Les livres, au moins les plus importants, ne lui avaient pas fait défaut dans ce qu'il appelle sa prison {custodià). Quant à se présenter comme victime de suggestions hérétiques, lui si bien au courant d'une question d'ailleurs peu compliquée par elle-même, c'est là un artifice de polémique dont il eût pu s'interdire l'emploi. Il eut bientôt l'occasion de présenter sa véritable excuse, quand les évoques de l'empire frank le mirent à ce propos sur la sellette.

L'évêque d'Arles Sapaudus était en fonctions depuis quelques années au moment de l'avènement de Pelage, et l'on n'avait pas eu le temps ou l'opportunité de solliciter pour lui les honneurs que les papes accordaient ordinairement aux titulaires de son siège, le pallium et le titre de vicaire apostolique dans les Gaules ^ Pelage, pressé d'user de l'influence que cette concession d'honneurs pouvait lui valoir en un moment critique, écrivit le premier à l'évêque d'Arles^ pour l'inviter à se mettre en rapport avec lui 'K Sapaudus ne se fit pas prier ; dès le mois de septembre 556, ses envoyés étaient à Rome. Mais l'usage voulait que la demande du pallium fût faite par le roi auquel obéissait la cité d'Arles, et Ghildebert, avant de s'engager dans une telle démarche, avait besoin d'être rassuré sur les bruits qui couraient relativement au nouveau pape. Il lui dépêcha donc un haut fonctionnaire, Rufinus, vir fnagnificus, chargé de lui demander ou l'assurance qu'il ne s'écartait en rien de la doctrine de saint Léon ou bien une profession de foi détaillée. Dans une lettre datée du 11 décembre ^, Pelage donna au roi la première de ces deux garanties, déclarant anathématiser quiconque s'écarte de la foi de saint Léon et du concile de Ghalcédoine^ en une seule syllabe, un seul mot, un sens quelconque. Il ajouta

^ Sur le caractère purement honorifique de cette fonction, aux temps où nous sommes, voir Lœning, Gcschichte des deutschen Kirchenrechts, t. 11, p. 79 et suiv.

2 Jaffé, 940 ; Migne, l. c.,p. 401. Les autres lettres relatives à cette affaire se trouvent, dans les collections, à la suite de celle-ci.

3 Jaffé, 942 ; Migne, /. c, p. 402. C'est à tort que Pagi veut éliminer une partie de cette lettre : tout s'y tient parfaitement.

que les calomnies répandues contre lui étaient propagées par les hérétiques, auxquels le très clément empereur avait fait la guerre à Gonstantinople et qui se répandaient maintenant dans les provinces. C'étaient surtout des Nestoriens. Ils avaient réussi à pervertir en Italie quelques évoques simples d'esprit, auxquels il ne fallait pas se fier (les métropolitains de Milan et d'Aquilée avec leurs suffragants). C'est d'eux (!!!) qu'il avait eu à souffrir à Gonstantinople. Tant qu'avait vécu l'impératrice Théodora ^ il avait eu des craintes pour la foi. Mais l'empereur Justinien ne tolérait pas que Ton touchât à l'enseignement du pape Léon et du concile de Chalcédoine.

Sur ces assurances^ les négociations ordinaires pour la concession du pallium s'engagèrent aussitôt. Un peu plus tard, le roi ayant fait de nouvelles instances, le pape se décida à lui envoyer une profession de foi, longue et détaillée, où il n'est pas fait la moindre allusion aux dernières querelles, mais seulement à quelques propagateurs de fausses nouvelles contre lesquels il convient de se mettre en garde ^.

Malgré ces protestations, que le roi ne provoquait évidemment que parce que les évêques franks l'y engageaient, l'opinion ecclésiastique, dans les Gaules, restait défiante. On continuait à y répandre les malencontreux écrits, à opposer Pelage diacre à Pelage pape et à se demander comment, le premier ayant déclaré que la foi était perdue si l'on condamnait les trois chapitres, le second en avait pris si aisément son parti.

Il fallut reprendre la plume et les explications^, ce Pourquoi ces récriminations, écrivait-il à Sapaudus. Quand j'ai défendu les trois chapitres, n'étais-je pas avec la majorité des évêques ? J'ai changé de sentiment, c'est vrai, mais avec cette même majorité. Saint Pierre n'a-t-il pas cédé à la correction fraternelle de saint Paul ? Saint Augustin n'a-t-il point écrit des rétractations ? Je me suis trompé, j'en conviens, mais n'étant encore qu'un simple diacre, dont fopinion devait passer après celle des pontifes. Maintenant ils se sont déclarés. L'Afrique, l'IUyrie, l'Orient avec ses milliers d'évêques ont condamné les trois chapitres. C'est une folie que de s'écarter d'une telle sentence pour suivre quelques colporteurs de fausses nouvelles. »

' Théodora était morte en 548, peu après la publication du Judicatum.

2 Jaffé, 946; Migne, l. c, p. 407.

3 Jaflfé, 978 ; Neues Archiv, t. V, p. 536.

Dans ce document Pelage avoue qu'il avait écrit autrefois une lettre \ contrairement à ce qu'il mandait, comme nous l'avons vu plus haut, au vir illustris Symeonius. Peut-être cependant n'a-t-il en vue ici que son Refutatorium ou son traité en six livres, qui devait être précédé de quelque épître dédicatoire. Mais, ce qui semble étrange, c'est la façon dont il parle de cette production littéraire. 11 l'a écrite, dit-il, (( sans rien définir, sans savoir quelle opinion suivre, comme une simple consultation. » Telle n'est pas l'impression qu'on éprouve en lisant son traité pour les trois chapitres. Jamais on n'a été si net, si décidé^ dans l'expression d'une opinion. Il est clair que Pelage, depuis qu'il était devenu pape, ne relisait plus son livre et que les efforts qu'il faisait pour l'oublier étaient couronnés de succès.

En terminant cette lettre à Sapaudus, il proteste contre deux graves abus que les prélats de Gaule auraient bien dû, selon lui, corriger avant de faire la leçon au siège apostolique, l'élévation des laïques à Tépiscopat et l'usage de distribuer au peuple une idole de farine que l'on recevait membre à membre, chacun suivant ses mérites. Il y avait longtemps que les papes protestaient contre l'ordination épiscopale conférée à de simples laïques. Bien que ce procédé eût donné des évoques comme saint Ambroise, saint Germain d'Auxerre et saint Sidoine Apollinaire, il pouvait entraîner de graves abus. L'autre reproche paraît bizarre. Il se rapporte, je crois, à la coutume de disposer sur l'autel les fragments du pain consacré de manière à leur donner la forme d'un corps humain. Ce rite e^st constaté et condamné par un concile tenu à Tours^ moins de dix ans après la lettre de Pelage : Ut corpus Do?nini^ in altari^ non in imac/inario ordine^ sed sub cruels titulo componatur '^.

Les difficultés que l'on soulevait à propos des livres de Pelage étaient particulières à ce pape et devaient disparaître avec lui. Pour ramener la paix dans l'église latine, tout en maintenant l'union avec l'église grecque, Pelage avait imaginé de ne récla-

^ « Qaomodo ergo me post générale concilium culpareprsesumunt de illa adhuc epistola, quam non definiendo aliquid, sed nesciens quid sequendum esset, consultando scripsi ? » {Neues Archiv, l. c.)

2 Concile de Tours de 567 (Hardouin, t. 111, p. 358) c. 3. — L'usage de grouper en forme de croix les parcelles eucharistiques s'est conservé dans la liturgie mozarabe. Dans l'église grecque on observe un rite analogue, mais beaucoup plus compliqué.

mer de personne une adhésion explicite à ce qui s'était passé à Gonstantinople et même de faire autant que possible le silence sur cette question. Quand il était nécessaire d'en parler, il se contentait de dire deux choses : d'abord qu'il acceptait sans réserve le concile de Ghalcédoine et condamnait toute tentative de lui porter atteinte; en second lieu que ce qui avait été accepté eà Gonstantinople par le saint-siège et par Tempereur ne lésait aucunement le concile. A cette seconde affirmation, on put, tant que Pelage fut de ce monde, opposer l'opinion diamétralement opposée qu'il avait soutenue avant d'être pape. Après sa mort (561), cette difficulté disparut. Son successeur Jean III et les papes suivants ne pouvaient être accusés d'aucune tergiversation. Gependant on continua de prétendre que, malgré toutes les protestations romaines, Justinien avait violé le concile de Ghalcédoine. En Gaule et en Espagne on ne vit pas là une raison de rompre avec le siège apostolique. Les rapports entre Piome et ces deux pays étaient peu fréquents, grâce aux circonstances politiques ; mais ce qui s'en conservait ne fut point altéré, au moins depuis la mort du pape Pelage ^ Dans la Haute-Italie seulement on refusa la communion du pape, le schisme, une fois commencé par scrupule, se prolongea par obstination. L'invasion lombarde vint bientôt compliquer cette situation en plaçant la plupart des dissidents hors de l'atteinte des fonctionnaires impériaux.

Ceux-ci, du reste, ne se mêlèrent de cette affaire que mollement et avec intermittence. Justinien mort, son successeur Justin II s'empressa de laisser tombée la condamnation des trois chapitres ^, et ses successeurs imitèrent son indifférence. Ainsi, tout le poids de la lutte retomba sur le saint-siège. Elle dura plus d'un siècle, avec des alternatives de conflits et de trêves, de négociations diplomatiques et de répressions violentes.

^ Grégoire de Tours ne parle jamais de cette affaire. 11 est possible qu'elle n'ait pas ea beaucoup d'écho en France, si ce n'est dans la province d'Arles et dans les parties de la Haute-Italie qui furent annexées quelque temps au ro3'aume d'Austrasie. — En Espagne, saint Isidore ne parait l'avoir connue que par Victor de Tunnunum ; c'est assez dire ce qu'il en pense. Du moment où les renseignements du chroniqueur africain ne se heurtaient chez lui à aucun autre souvenir, c'est que les évéques catholiques d'Espagne avaient été jusqu'alors dans une ignorance absolue des concessions faites par l'église romaine.

■2 Voir son décret dans Y Histoire ecclésiastique d'Evagrius, V, 4.

Askidas pouvait être satisfait de la belle vengeance qu'il avait procurée à Origène. L'ennemi acharné du grand docteur alexandrin, l'odieux théologien de Mopsueste, était marqué, en Orient au moins, d'une flétrissure indélébile. L'adversaire des Origénistes; leur dénonciateur, Pelage, avait été vaincu et forcé à brûler ce qu'il adorait. Avec lui, l'église romaine, dont l'autorité avait un instant prévalu contre le crédit de Tévêque de Gésarée, l'église romaine était humiliée, réduite à se déjuger et à lutter pour imposer des décrets portés en dépit d'elle.

Hàtons-nous de le dire, la figure de Pelage s'élève au-dessus de ces querelles misérables. Nous savons déjà ce qu'il fut en 546, au milieu des horreurs du siège et de la famine, à la tète d'une population abattue et plongée dans le désespoir, en face de Totila vainqueur et irrité. La même générosité, la même hauteur de caractère, la même vigueur de main se retrouvent dans tous les actes connus de son trop court pontificat. Ce serait le moment de l'étudier en détail, à la lumière des documents récemment retrouvés. Mais comme nous n'en avons point encore le texte complet, et que d'ailleurs ce mémoire est déjà bien long, réservons-en la suite à un autre temps, et contentons-nous, pour finir, de recueillir, dans Fépitaphe consacrée à Pelage, une impression contemporaine sur cet homme si controversé de son vivant ^ Je sais qu'il faut se défier des épitaphes ; mais il y en a qui sont d'accord avec la vérité ; les larmes funèbres ne sont pas toutes de convention. Après quelques distiques pompeux, où l'on délaie l'idée que tout n'est pas mort en Pelage, le pauvre poète continue ainsi :

Rector apostolicse fidei veneranda retexit Dogmata quœ clari constituere Patres.

Eloquio curans errorum scismate lapsos Ut veram teneant corda placata fidem.

Un seul monument de Rome conserve le souvenir de Pelage 1er. H avait commencé à construire, dans la Via Lata, auprès ou sur l'emplacement d'une basilique du quatrième siècle, une église en l'honneur des apôtres Jacques et Philippe. Son successeur Jean 111 acheva l'œuvre et n'y mit que son propre nom. Un distique de son inscription dédicatoire pourrait s'appliquer à Pelage, au moins aussi bien qu'à lui :

Largior existens angusto in tempore prsesul Despexit mundo déficiente premi.

C'est le Calvaire de Pelage, sa passion, son expiation si Ton veut, en tout cas son sacrifice.

Sacravit multos divina lege ministros Nil pretio faciens immaculata manus.

En d'autres termes, il fit beaucoup d'ordinations, d'évêques, de prêtres, de diacres, et n'en tira aucun profit. Gela paraît tout simple : eu égard aux usages du temps, c'était de Théroïsme. Son biographe, dans le Liber pontificalis^ a relevé le même mérite : Pelage eut les mains nettes de toute simonie, en un temps où la simonie était de tradition et presque de bon goût.

Captives redimens, miseris succurrere promptus

Pauperibus numquam parta negare sibi ; Tristia participans, lasti moderator opimus

Alterius gemitus credidit esse suos.

Voilà où allaient les trésors qui passaient par ces mains honnêtes. Tristia participans l Alterius gemitus ! Que de tristesses, que de gémissements, en ces temps funestes où Rome fut cinq fois prise et reprise, où l'Italie, foulée par les Goths, les Grecs et les Franks, ne semblait produire des moissons que pour l'incendie et des hommes que pour le massacre ou l'esclavage. Toutes ces douleurs retentirent dans le cœur de Pelage, toutes ces blessures furent pansées de sa main. L'Église n'a point jugé à propos d'entourer sa tête de l'auréole des saints. Mais l'histoire, sans se faire illusion sur les vicissitudes de son existence agitée, sans jeter le voile sur les contradictions de sa carrière théologique, est tenue de lai faire une place parmi les grands papes de ces siècles d'arrière-saison, de l'introduire au voisinage d'Agapit et de Grégoire, pontifes illustres, honneur de la famille chrétienne, dont ils ont été les chefs, et de la race romaine dont ils demeurent les derniers représentants.

Bruxelles. — Imp. A. Vromant, 3, rue de la Chapelle.

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