ST. MICHAEL
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cier solennellement, comme l'empereur le lui demandait, ils l'abandonnèrent au moment de la cérémonie. Irrité de cet affront, Vigile les déposa de leurs fonctions, par décret public ^
Il devenait clair que la prétendue pacification n'avait rien pacifié du tout, qu'au lieu de ramener les Acéphales, on avait froissé les catholiques et jeté d'illustres églises dans les voies du schisme. C'était un beau résultat.
Déplus en plus dégoûté, Vigile persuada à l'empereur qu'on ne ferait rien tant que les prélats occidentaux n'auraient pas une connaissance plus exacte de cette affaire. De même qu'il avait, lui, changé de sentiment en voyant à Gonstantinople où en étaient les choses, de même aussi on pouvait espérer que les évêques d'Afrique, d'IUyrie et des autres pays latins, se convaincraient, s'ils étaient mieux informés, qu'il y avait nécessité de condamner les trois chapitres et possibilité de le faire en respectant les décrets de Ghalcédoine. Il fallait donc retirer le Judica- 1 117)1 et préparer la réunion d'un concile œcuménique où on leur donnerait une large représentation. Justinien se laissa persuader et rendit au pape l'exemplaire original de son Judicatum ; mais en homme prudent et qui tenait à ses sûretés, il lui fit jurer sur les clous de la Passion et les quatre évangiles qu'il s'emploierait de tout son pouvoir à faire condamner les trois chapitres et ne ferait rien en sens contraire. Ce serment fut prêté en présence d'Askidas et du consulaire Céthégus, sénateur romain retiré à Gonstantinople depuis 546 -.
En attendant le concile, Justinien se mit en devoir de le préparer. L'anathème proposé atteignait certains écrits de Théodoret et d'Ibas, mais non pas leur personne. On voulait au contraire que Théodore de Mopsueste fût condamné dans sa personne et dans ses écrits. Ici, bien des gens objectaient qu'il était insensé de condamner un évêque mort dans la communion de rÉglise et dont le souvenir n'avait pas cessé d'être honoré dans le pays où il avait vécu. Pour atténuer ce scrupule, on résolut d'établir, par voie d'enquête solennelle, que Théodore n'avait jamais été honoré comme saint dans sa propre église et même que son noiPx, rayé des diptyques, n'y était pas prononcé
^ Ep. Yigilii ad Riisticum et SebastiawAm (Aligtie, P. L ., t. LXIX, p. 43-51).
2 Hardouin, Conc, t. III, p 184.
parmi ceux des évêques pour lesquels l'église de Mopsueste faisait des prières. A cet effet, ou réuuit le coucile provincial de la seconde Gilicie ; des oTiciers impériaux y furent adjoints et l'on procéda à une enquête minutieuse sur les livres de l'église et sur la tradition locale. 11 en résulta que, depuis le commencement du sixième siècle, à tout le moins, Théodore ne figurait plus aux diptyques de Mopsueste et que son nom y avait été remplacé par celui de Cyrille d'Alexandrie. Ceci ne doit pas étonner, car souvenirs et documents ne remontaient qu'au temps de l'hénotique, c'est-à-dire à un temps peu favorable à Théodore.
Tous les préliminaires du grand concile ne furent pas d'une nature aussi anodine. Justinien avait un compte à régler avec les évêques d'Afrique, qu'il jugeait s'être émancipés outre mesure, ainsi qu'avec les patriarches d'Alexandrie et de Jérusalem, Zoïle et Macarius, qui, depuis quelque temps, refusaient d'approuver la condamnation. Les deux patriarches furent déposés et pourvus de successeurs. L'évêque de Garthage, Reparatus, Firmus, primat^ de Numidie, Primasius et Verecundus"^, évêques de Byzacène, furent mandés à Gonstantinople. On n'avait pas l'intention de les attaquer directement sur la question en litige ; mais les guerres et les révoltes dont l'Afrique avait été récemment le théâtre pouvaient fournir aisément prétexte à des procès politiques contre ceux qui auraient l'imprudence de résister aux désirs de l'empereur. Les prélats débarquèrent dans la ville impériale vers le milieu de l'année 551. Il y avait à peine un an qu'on avait laissé tomber le Judicatum et que l'on préparait un concile oecuménique. Mais les choses étaient déjà changées.
Askidas, en effet, n'avait pas eu de peine à persuader à Justinien que ces manifestions de l'opinion occidentale n'annonçaient rien de bon pour le futur concile. Si on y admettait en proportion égale les prélats des deux langues, il était fort à craindre que les Latins ne se rendissent maîtres du pape, ou, tout au moins, ne parvinssent à lui rendre courage, et que, en dépit de ses pro-
^ En Afrique, où, sauf dans la province proconsnlaire, il n'y avait pas de sièges métropolitains, l'épiscopat de chaque province obéissait à son doyen, qui portait le titre de primat.
2 Primasius et Verecundus étaient des hommes instruits. Il nous reste des écrits de l'un et de l'autre (Migne, P. L., t. LXVIIl ; Pitra, Spicil. Solestn., t. IV,\ mais sans rapport à la question des trois chapitres.
messes, Vigile ne se prononçât contre la condamnation. Déjà très résistants en leur particulier, les prélats occidentaux seraient plus difficiles encore, une fois réunis et serrés autour de leur chef. Qui sait si leur exemple ne produirait pas des défections, même dans les rangs de l'épiscopat grec? Beaucoup avaient signé par peur ou par complaisance. X'allait-on pas, par cette voie, au devant d'une défaite? Et quand même le succès serait assuré, ne valait-il pas mieux ne le devoir qu'à l'empereur et à l'épiscopat d'Orient ?
Ces idées germèrent dans l'esprit de Justinien. 11 commença par laisser lire devant lui des projets d'anathème contre les trois chapitres, en dépit des réclamations du pape qui voulait que l'on maintînt la stricte neutralité. Askidas jetait dans le public des écrits non signés, mais favorables à ses idées. Quand le pape se plaignait, il promettait de ne plus recommencer, mais recommençait aussitôt. Peu à peu, à l'instigation de plus en plus pressante de ses évêques favoris, Justinien en vint à rédiger en son propre nom une confession de foi, terminée par des anathèmes, et l'on apprit un beau matin qu'un nouvel édit impérial, dans le même sens que celui de 545, était affiché à la porte des églises ^
Dans le monde pontifical, on était plus ou moins au courant de ce qui se tramait. Depuis quelque temps les rapports étaient froids, et même assez aigres, entre le pape et l'empereur. Le moindre sentiment des convenances aurait dû engager celui-ci, sinon à s'entendre avec le pape, au moins à T instruire d'avance de ce qui allait se passer. C'est peut-être pour lui en porter la nouvelle officielle et tardive que févêque de Césarée se présenta, avec le clergé de Constantinople, le matin même de la publication de l'édit, à la résidence pontificale du palais Placidien. Il y trouva beaucoup de monde, des prélats grecs et latins, rangés autour de Vigile et de l'évêque de Milan. Ceux-ci étaient fort émus. Ils adjurèrent vivement Askidas et les autres personnes présentes de s'abstenir de toute adhésion à l'édit ; ils les pressèrent de s'employer auprès de l'empereur pour qu'il fût retiré
^ Sur les événements de cette période voir, dans les lettres de Vigile, la DariDiatio Theodori .Jaffé, 930 ; Migne, P. Z,., t. LXIX, p. 59) et l'encyclique, Un'verso populo Au' ^JaflFé, 931 ; Migne, l. c, p. 69 1 ; cf. ÏEpistola clericorum Itali'x, document remis, vers la fin de 551, à des ambassadeurs franks par des clercs de Milan ou d'Aquilée (Migne, l.c, p 114).
et ne préjugeât pas une question réservée au concile. Le pape ajouta que quiconque contreviendrait à ces recommandations devait se considérer comme exclu de la communion du saint siège. Dacius fit la même déclaration en ce qui concernait l'église de Milan, et attesta que, depuis l'Espagne jusqu'à la Vénétie, les évoques d'Occident étaient dans les mêmes sentiments que lui.
Askidas et son monde n'eurent aucun souci des ordres du pape et de ses menaces. Ils se rendirent à l'église même où l'édit était affiché et y célébrèrent la messe en grande pompe.
Vigile était poussé à bout. Pelage, du reste, avait trouvé le moyen de revenir auprès de lui et le soutenait de son énergie. Les prélats grecs, Menas le premier, s'en aperçurent bientôt, car désormais la porte du pape leur tut. fermée et il s'abstint de mettre le pied dans leurs églises. Il fit même rédiger une sentence de déposition contre l'archevêque de Gésarée, d'excommunication contre le patriarche de Gonstantinople et les prélats de son obédience. Cette attitude irrita vivement l'empereur. L'orage ne tarda pas à gronder autour du palais de Placidie. Bientôt le bruit courut qu'on se proposait d'enlever fe pape et l'évoque de Milan. Réduits à cette extrémité, Vigile et Dacius prirent le parti de s'enfuir dans l'église de Saint-Pierre in Hormisda et de s'y mettre sous la protection de l'asile religieux. Justinien donna ordre de les en arracher. Le préteur de police commanda une troupe armée et marcha sur la basilique. Alors se produisit une scène lamentable. Vigile venait d'apposer sa signature à la sentence déjà préparée contre les fauteurs de l'édit; une personne de confiance reçut ce document en dépôt, avec mission de l'afficher à Gonstantinople s'il lui arrivait quelque malheur. Tout à coup la porte s'ouvre : l'arc tendu, Lépée haute, les soldats du préteur se précipitent à travers la nef. Le pape et l'archevêque de Milan se serrent contre l'autel ; autour d'eux les clercs romains, fort émus, font néanmoins bonne contenance et cherchent à protéger les pontifes. Au commandement, les sbires s'approchent. Un à un les clercs, les diacres romains, l'archevêque de Milan, sont arrachés de l'asile sacré. Resté le dernier, le pape se cramponne aux colonnes de l'autel. On ose porter la main sur le vicaire de saint Pierre ; il est saisi par les pieds, par la barbe. Malgré son âge. Vigile, homme de haute taille et d'une grande force corporelle, résistait à l'effort de ses agresseurs. Ils tirèrent si fort que l'autel céda ;
les colonnes, la table sainte, tout croulait ; le pape eût été écrasé si des clercs, se précipitant, n'eussent soutenu la ruine du monument. Cependant une grande foule était accourue. D'abord contenue par la frayeur, quand elle vit les soldats saisir le pape et l'autel s'écrouler sur lui, elle se mit à pousser des cris d'horreur et de colère. Épouvantés, saisis de dégoût, les satellites du préteur lâchèrent leur victime et s'enfuirent avec leur chef, poursuivis par les huées de la multitude.
Ainsi échoua cet exploit misérable et lâche, dont le seul résultat fut d'attirer sur le pape les sympathies de la population. Il importait de le déloger à tout prix d'un lieu où Ton allait accourir de tous côtés vénérer des martyrs vivants, écouter leurs exhortations et leurs plaintes. Les pontifes ne voulaient pas entendre parler de sortir. Il fallut négocier avec eux, leur donner des sûretés et des serments. Ils n'eurent pas tout ce qu'ils demandaient, car Justinien trouva le moyen de chicaner sur les détails ; cependant ils purent rentrer au palais de Placidie.
Ils n'y furent pas longtemps en repos. Chaque jour leur amenait de nouveaux déboires. Il n'était sorte de vexations dont on n'usât à leur égard. On leur enlevait leurs serviteurs, en les remplaçant par d'autres, chargés de leur faire des affronts publics; on les calomniait en Italie, en vue de les faire déposer. A cet effet, on ne reculait pas devant la fabrication de lettres fausses qu'on faisait écrire sous leur nom par des notaires gagnés à prix d'argent.
En vain le pape envoyait- il à l'empereur protestation sur protestation. On n'en avait cure. Bientôt le palais de Placidie devint une véritable prison dont toutes les avenues furent gardées. A peine prenait-on soin de dissimuler. Les gens du pape apercevaient les postes des espions déguisés ; lui-même, de sa chambre, il entendait leur voix. Enfin, deux jours avant Noël, profitant d'une sombre nuit d'hiver, il se décida à s'échapper. Au risque de sa vie, il se glissa sur un mur en construction, tàtant les pierres au milieu des ténèbres, et parvint ainsi à un passage libre de surveillance. De là il gagna le bord de la mer; une barque l'attendait et le passa à Chalcédoine, où il se réfugia dans l'église de Sainte-Euphémie. Ses compagnons, l'archevêque de Milan et quelques autres prélats, l'y rejoignirent bientôt.
L'asile était bien choisi. Les défenseurs du concile de Chalcédoine se trouvaient réunis au lieu même où la célèbre assemblée
avait tenu ses séances, juste un siècle auparavant. La sainte dont ils invoquaient la protection était celle-là même à laquelle les Pères du concile, fort divisés et désespérant de s'entendre, avaient dévolu en quelque sortu le soin de trancher leurs controverses. Aussi le souvenir de sainte Euphémie et celui du concile s'étaienl-ils un peu entrelacés. Au-dessus des querelles théologiques, des dognaes mystérieux, des sentences terribles, pla nait l'image de la jeune martyre. Pour le populaire, sainte Euphémie et le concile de Chalcédoine c'était tout un. Depuis que le concile était battu en brèche, on voyait partout des églises s'élever sous le vocable de sainte Euphémie, en Occident comme en Orient- La fuite du pape fut bientôt connue à Gonstantinople, où elle ne manqua pas de causer une grande rumeur. Des terrasses du palais impérial, qui dominait le Bosphore, l'empereur pouvait apercevoir l'édifice sacré d'où le défiaient ses victimes. Les habitants de la grande ville l'apercevaient aussi, et plus d'un se réjouissait en secret de voir le tyran dans l'embarras. Même pour les simples oisifs, dégagés des préoccupations théologiques, c'était un spectacle plein d'intérêt que de voir en lutte ces grandes puissances. Gela valait bien les émotions du cirque, les parties de course entre les Bleus et les Verts. Justinien cependant n'était pas d'humeur à laisser le public jouir longtemps de son dépit. Il se doutait d'ailleurs que l'événement était de taille à être aperçu jusqu'en Occident. Que dirait-on en Italie, en Illyrie, en Afrique, en Gaule, quand on saurait que le pape, l'archevêque de Milan, les représentants de l'épiscopat italien et africain, traqués par lui jusque dans leurs demeures, n'avaient trouvé de salut qu'aux autels de sainte Euphémie? De quelle grâce viendrait-on soutenir que l'on n'en voulait pas au concile de Ghalcédoine, alors que Ton en était réduit à profaner son sanctuaire, à en arracher ses défenseurs? Aussi ne recula-t-on devant aucune démarche pour ramener les fugitifs au palais de Placidie. Les conseils, les protestations officieuses étant demeurés sans effet, on envoya au pape une ambassade solennelle, composée des plus grands personnages de l'empire. Bélisaire en personne la conduisait. Avec lui venaient plusieurs patrices, consulaires, et autres hauts dignitaires du palais ou de l'armée. Ils étaient chargés de donner au pape toutes les garanties, de lui offrir tous les serments qui lui conviendraient. Mais Vigile
ne se laissa pas prendre à cet appareil pompeux, ni à des promesses dont il avait pu, depuis plus de cinq ans, apprécier la valeur. Il répondit sagement que le temps des serments était passé, qu'il nVn réclamait aucun, qu'il voulait des actes. Que l'empereur rendît à l'Église la paix qu'il avait tant travaillé, trente ans auparavant, à lui assurer : le pape sortirait alors de Sainte-Euphémie, sans en demander davantage.
Les envoyés de l'empereur se retirèrent. En les congédiant, Vigile les pria d'engager leur maître à s'abstenir de tout rapport avec les excommuniés, bien que la sentence contre ceux-ci n'eût point encore été affichée publiquement.
En réponse à cet acte de vigueur, Justinien fit parvenir au pape une lettre pleine de menaces et d'injures, si insolente qu'il n'avait pas cru devoir la signer et que le messager qui l'apporta n'osa pas l'authentiquer de sa propre signature. Cette lettre était d'un mauvais présage. Voyant arriver l'heure de la violence. Vigile se décida à faire un appel solennel à l'Église catholique tout entière. Il écrivit une longue lettre encyclique, où il rappelait les violences exercées contre lui au mois d'août précédent, les scènes de Saint-Pierre in tiormisda, sa fuite à Chalcédoine, les ambassades et les tentatives pour le faire sortir de son asile. Puis venait une profession de foi aussi explicite que possible, notamment sur son attachement au concile de Chalcédoine, sans aucune mention des trois chapitres. Ce testament, car c'en était un, était adressé universo jiopulo Dei, au nom de Vigile, « évèque de l'Église catholique. » On pouvait maintenant faire de lui ce que l'on voudrait. Le monde chrétien saurait que penser de la foi et de la constance de son chef spirituel.
Au moment où il allait signer cet acte, le dimanche 4 février, on annonça un nouveau messager de la cour. Il lut introduit. L'empereur renouvelait une fois encore ses offres de garanties et de serments. Vigile, dans le calme d'une résolution bien prise et d'une conscience satisfaite, voulut qu'on ne put rejeter sur son obstination les malheurs qui allaient survenir. Il répondit que, quant à lui-même, il n'avait rien à changer aux décisions déjà communiquées à l'empereur et qu'il ne quitterait pas Chalcédoine avant d'avoir obtenu satisfaction ; mais que, si l'empereur désirait s'entretenir sur les affaires religieuses, soit avec l'évêque de Milan, soit avec une autre personne de l'en-
tourage du pape, il n'avait qu'à envoyer deux magistrats, dont on lui désignait les noms. Ils prêteraient serment, et Dacius les suivrait, chargé de spécifier au souverain les réclamations auxquelles il devrait faire droit.
Le récit de cette entrevue fut ajouté au texte de l'encyclique, et celle-ci fut définitivement signée le 5 février 552. Après cette date l'histoire devient un peu obscure ; il est difficile d'enchaîner avec certitude les faits dont le souvenir est venu tant bien que mal jusqu'à nous. Justinien paraît avoir procédé, suivant son habitude, avec un mélange de violence et d'astuce. Il parvint à séparer le pape de son entourage ; plusieurs des évêques qui l'accompagnaient furent saisis et mis au secret ; ses diacres, Tullianus et Pelage, furent arrachés de force de l'asile de Sainte-Euphémie. On porta encore une fois la main sur le pape lui-même '. Mais rien ne put ébranler sa constance, et l'on finit par reculer devant un sacrilège inutile. Du reste, il n'y avait pas moyen de lui donner un successeur, comme on l'avait fait pour les évêques d'Alexandrie, de Jérusalem, de Carthage, de tant d'autres sièges, et à Rome pour Silvère lui-même. Rome, en effet, était rentrée depuis 549 au pouvoir de Totila, c'est-à-dire qu'elle se trouvait à l'abri des intrigues et des coups de force de la cour byzantine. Aucun autre pape n'était possible que celui qui se cramponnait à l'autel de Sainte-Euphémie et défiait tout avec un courage inébranlable. Chose étrange ! C'est dans ce moment d'extrême péril que Vigile s'était senti le plus fort. Les sentences contre Askidas, Menas et leurs adhérents, rédigées depuis longtemps, mais toujours tenues en réserve, furent promulguées, affichées par ordre du pape aux endroits les plus fréquentés de la capitale. Cet acte d'audace, soutenu par les sympathies que lui ralliaient ses malheurs, éclata au milieu des embarras de Justinien et terrifia l'essaim de ses prélats favoris.
^ « Ita ut iniquissima prcesumptione, sub gravi discrimine, abstraherentur sanctissimi viri Pelagiuset Tullianus diacones de basilica beatissimae martyris Euphemise in Chalcedonem. ubi sanctus papa ceesus est et diversorum sacerdotum turba conclusa. Tune demum [per] diversorum basilicas in civitate regia et in locis celeberrimis proposita est char ta damnationis priefati Theodori vel excommunicationis episcoporum diversorum, huic errori consentientium. » (Mansi, Conc, t. IX, p. 57.) Ces paroles sont empruntées à un document, inconnu aux anciens collecteurs de conciles, qui parait être un fragment d'une collection de pièces envoyée par le pape en Occident, dans les premiers mois de 552.
Lui-même il leur conseilla de céder et de trouver le moyen de s'entendre avec le pape.
Le résultat de ces dispositions fut que le patriarche de Gonstantinople, Tarchevêque de Gésarée, celui d'Éphèse et les autres prélats compromis présentèrent au pape, à Sainte-Eupliémie, une déclaration pleine, il est vrai, de réticences, mais assez humble en somme et propre à lui donner satisfaction ^ Ils protestaient de leur vénération pour les quatre conciles, en particulier pour celui de Chalcédoine et les décisions que Ton y avait prises d'accord avec les vicaires du saint-siège, et acceptaient toutes les lettres dogmatiques de saint Léon et des autres papes. Ils se défendaient d'avoir écrit quoi que ce fût contre les trois chapitres, depuis qu'il avait été convenu de n'en rien dire, mais consentaient à ce que toutes les pièces publiées en ce sens fussent retirées et remises à Vigile. De même ils protestaient n'avoir trempé en rien dans les attentats dont sa personne avait été l'objet ; mais ils lui demandaient pardon, comme s'ils eussent été les vrais coupables. Enfin ils demandaient encore pardon d'avoir admis à leur communion des personnes excommuniées par lui.
Vigile connaissait assez son monde pour juger ces repentirs selon leur véritable valeur. Gependant il estima que la satisfaction était suffisante, et que les choses avaient été remises à peu près sur le pied où elles étaient avant sa première fuite du palais de Placidie à la basilique de Saint-Pierre in Eormisda. 11 revint donc à Gonstantinople. Quelque temps après, dans le courant de cette année 552, moururent l'archevêque de Milan et le patriarche Menas.
En Italie, la longue tragédie de la guerre gothique approchait de son dénouement. Narsès, débarqué à Ravenne avec une armée nombreuse, avait réussi à battre Totila dans l'Apennin. Le roi des Goths avait péri dans l'action, et le général byzantin, poussant ses succès, venait de s'emparer de Rome. Le triomphe, cette fois, paraissait définitif : et en effet, depuis cette année, la ville de Rome demeura au pouvoir de l'empire jusqu'à ce que, au milieu du viii^ siècle, elle fût devenue indépendante sous le gouvernement de ses pontifes et la protection des Franks.
^ Insérée dans le Constiiuium de Vigile Jafifé, 935 ; Migne, P. Z., t. LXIX, p. 67;.
Il eût été magnanime de célébrer cet événement en rendant la paix à l'Église et en renvoyant aux Romains leur chef spirituel, séparé d'eux depuis sept longues années. Ceux qui s'y attendaient n'avaient pas mesuré l'entêtement de Justinien, Torgueil d'Askidas et la ténacité des rancunes théologiques. Il fallut tout abîmer une dernière fois pour mettre les trois chapitres en déroute.
Le projet d'un concile oecuménique, mis en avant deux ans auparavant, puis traversé par les dernières crises, fut de nouveau repris. Le nouveau patriarche, Eutychius, fit à ce sujet des ouvertures officielles dans la lettre qu'il écrivit au pape à l'occasionde son installation, le 6 janvier 553. Vigile les ayant accueillies favorablement, Fempereur lança les lettres de convocation dans toute l'étendue de son empire. Le pape aurait bien voulu que la réunion se tînt en Italie ou en Sicile ; mais on ne Fécouta pas, et ce fut à Gonstantinople que les prélats furent priés de se rendre.
Il ne vint personne de Gaule ni d'Espagne \ pour des raisons politiques faciles à comprendre. En Italie, il n'y avait plus guère d'évéques : beaucoup avaient péri dans les catastrophes des dernières années ; l'éloignement du pape et de l'archevêque de Milan avait empêché de pourvoir aux sièges vacants ; enfin, dans la province ecclésiastique d'Aquilée, un bon nombre de villes étaient tombées aux mains des Franks et se trouvaient séparées de l'empire. Les évêques d'IUyrie et de Dalmatie, se doutant que leurs opinions n'auraient point la majorité, refusèrent de venir, et l'on n'insista pas pour les décider. L'Afrique aurait pu fournir un nombre respectable de prélats. Mais on eut soin de choisir et on ne laissa venir que ceux dont on espérait avoir raison, en les prenant par leurs intérêts personnels, ou ceux qui s'étaient déjà prononcés contre les trois chapitres.
Cette abstention, volontaire ou forcée, de l'épiscopat latin presque tout entier, mettait le pape dans un étrange embarras. Plusieurs de ses conseillers. Pelage surtout, repoussaient toute concession. Mais Vigile ne les écoutait que d'une oreille. En ce qui le regardait lui-même, il avait pris son parti depuis long-
^ C'est en ce moment que, profitant des dissensions intestines de la monarchie wisigothique. Justinien parvenait à rétablir le régime impérial dans la partie sud-est de l'Espagne.
temps, condamné les trois chapitres par son Judicatum de 548, et garanti, en le retirant Tannée suivante, qu'il était prêt à recommencer. Mais là n'était pas la question. Ce qui importait, c'est que le clergé occidental le suivît dans cette voie, et, malheureusement, c'est ce qu'on ne pouvait guère espérer, du moment qu'on ne parvenait pas à lui faire toucher du doigt la nécessité de faire des concessions. Aussi Vigile, très troublé, ne voulut plus entendre parler de concile. Comme il fallait pourtant bien terminer l'alTaire, il proposa une conférence entre lui et trois évéques latins d'une part et quatre prélats grecs d'autre part. Cette proposition ne fut pas rejetée directement, mais amendée : chacun des cinq patriarcats devait être représenté à la conférence par quatre évéques, le patriarche (ou son légat) et trois autres. Vigile rejeta cette combinaison, et l'on se retrouva de nouveau en face du concile, dont les membres, déjà rendus à Constantinople, ne demandaient qu'à se réunir. Pour déterminer le pape, on lui objectait souvent qu'après tout, les autres conciles œcuméniques n'avaient guère compté que des Pères de langue grecque; l'église latine y avait été représentée par les légats du pape et quelques rares évéques latins. Or, le pape lui-même était à Constantinople, avec vingt-cinq évéques latins; c'était une députationpkis que suffisante.
L'objection était d'autant plus insidieuse qu'il eût été délicat d'y répondre conformément à la vérité. Sans doute, il y avait eu peu d'évêques latins au concile d'Éphèse, mais on y avait la majorité, l'influence de saint Cyrille et l'autorité morale de l'empire d'Occident; à Chalcédoine, on avait les deux empereurs pour soi, sans parler d'un très grand nombre d'évêques grecs et du vent de réaction soulevé par les attentats de Dioscore. La position prise par l'église romaine, à Nicée, à Éphèse, à Chalcédoine, était conforme à l'attitude bien visible de toute l'église occidentale. En était-il de même aujourd'hui ? La pression exercée par l'empereur était-elle dans le sens des sentiments de l'Occident? Et si l'on opposait que l'Occident devait penser comme le pape et que le pape était favorable à la condamnation, les événements ne montreraient-ils pas que l'église latine n'était pas, autant qu'on le croyait, dans la main de son chef ?
Il était difficile de dire ces choses aux prélats grecs, peu disposés à s'émouvoir des embarras du siège apostolique ; c'eût été d'ailleurs s'humilier sans nécessité. Dès lors, il ne restait
plus qu'une chose à faire : abandonner le concile, renoncer à la condamnation des trois chapitres, se rejeter dans les rangs des Occidentaux et sauver ainsi, en même temps que l'honneur du saint siège, Tunitéetla discipline de l'église d'Occident. Pelage était l'homme de ces conseils énergiques ; il finit par être écouté. Vigile déclara que le concile pouvait se réunir et délibérer suivant ses propres inspirations; le pape, sans y prendre part en personne, ferait connaître prochainement sa sentence.
L'assemblée s'ouvrit en effet, le 5 mai 553, dans le sécrétarium de Sainte-Sophie, Les premières séances se passèrent à entendre lecture d'une lettre de l'empereur qui exposait l'état des opinions, l'attitude des partis et la question en litige, puis à envoyer des sommations au pape et aux autres évêques latins présents à Gonstantinople, mais non pas au concile. De son côté, Justinien faisait faire des instances solennelles auprès du pape ; les processions de patriarches, de patrices et de notaires se succédaient dans les rues qui conduisaient de Sainte-Sophie et du palais à la résidence pontificale de Placidie. Toutes ces démonstrations demeurèrent sans résultat. Le concile alors entreprit la lecture des documents incriminés et la discussion des raisons et des autorités que l'on pouvait faire valoir en leur faveur. Tout le monde, dans rassemblée, étant d'accord, cette procédure ne souffrit pas de difficulté et ne se compliqua d'aucun retard. C'était à qui prononcerait les plus forts anathèmes contre Théodore, Ibas et Théodoret, à qui pousserait les cris les plus enthousiastes en l'honneur de l'empereur orthodoxe, lami de Dieu, Justinien.
Le 14 mai. Vigile fit savoir que sa décision était prête et qu'il désirait en informer l'empereur, par l'intermédiaire d'un certain nombre de hauts fonctionnaires, nommément désignés. Une dernière fois le cortège des questeurs, patrices, consulaires, s'ébranla dans la direction du palais Placidien, sous la conduite de l'illustre Bélisaire, qu'on ne voit pas sans répugnance mêlé à ces exercices théologiques. Le pape leur présenta un exemplaire de sa sentence, très longuement motivée ; mais, comme ils se doutèrent que la teneur n'en était guère favorable aux entreprises de la cour, ils ne voulurent point la recevoir officiellement et engagèrent Vigile à la faire porter lui-même au palais par un de ses clercs. Le conseil fut suivi ; mais Justinien ne voulut pas recevoir l'envoyé du pape, car, disait-il, ou la sen-
tence est contraire aux trois chapitres et alors elle est inutile, car il y a longtemps que Vigile s'est prononcé en ce sens, de vive voix et par écrit ; ou elle leur est favorable, et alors il s"est mis en contradiction avec lui-même et on n'a pas à tenir compte de son opinion actuelle.
Il y avait, entre les pinces du dilemme impérial un milieu que Vigile, ou plutôt Pelage, son habila conseiller, avait réussi à discerner. La doctrine de Théodore de Mopsueste, évidemment nestorienne, condamnée indirectement à Éphèseetà Ghalcédoine, pouvait être sacrifiée, et même devait Têtre, du moment où la question était posée avec tant d'insistance. Aussi Vigile avaitil commencé son exposé par une condamnation en règle et détaillée de soixante propositions extraites des oeuvres du célèbre docteur. Quant à sa personne, le pape se retranchait derrière l'usage ecclésiastique de ne condamner ni réhabiliter les morts et de s'en rapporter, sur leur condition dernière, à la décision du souverain juge. Ibas et Théodoret, ou plutôt leurs écrits, seuls mis en cause, étaient défendus par le concile de Ghalcédoine, qui n'y avait point vu matière à condamnation et dont la considération ne pouvait manquer de souffrir de toute atteinte portée à l'honneur de ces personnages.
Tel est le résumé et l'esprit du célèbre document connu sous le nom de Constitutum de Vigile. 11 fut signé, après le pape, par seize évoques, latins pour la plupart, et contresigné par trois diacres romains, Théophane , archidiacre , Pelage et Pierre. Justinien ne l'ayant pas reçu, il ne fut pas lu au concile. L'empereur se contenta de présenter à rassemblée, dans la séance du 2G mai, un recueil des documents dans lesquels le pape Vigile s'était prononcé en faveur de la condamnation. Après qu'il en eut été donné lecture, son représentant communiqua un décret impérial ou il était dit que le nom de Vigile devait être rayé des diptyques, sans préjudice de f union avec le siège apostolique. Cette décision était motivée sur la tergiversation du pape et sur son refus d'assister au concile, sans allusion précise au texte de son Constitutum. Le concile accepta les raisons de l'empereur, avec sa distinction subtile entre le pape et le saint siège : le nom de Vigile fut effacé des diptyques.
Quelques jours après, le 2 juin, on tint une dernière session où fut rendue la sentence sur le fond du débat. Elle était libellée
en un long décret et terminée par quatorze anathèmes. Puis rassemblée se sépara, après avoir fidèlement servi les haines de Théodore Askidas et les susceptibilités prétentieuses de Justinien, mais offensé gravement le saint siège et jeté dans TÉglise occidentale les germes de querelles funestes et de schismes interminables.
Il ne restait plus à régler que des questions de personnes. Justinien s'en chargea sans concile. Les décrets de la sainte assemblée furent transformés en loi de Fempire et présentés à la signature de tous les évèques. En Orient, il n'y eut guère d'opposition. On cite un évêque de la région du Liban, Alexandre d'Abila, qui refusa sa signature. Il périt, quelques semaines après le concile, dans un tremblement de terre qui ébranla Constantinople. Les gens dévoués à l'empereur ne manquèrent pas de se prévaloir de cette mort comme d'un châtiment divin ; mais leurs adversaires prétendirent que la catastrophe était un signe de la colère de Dieu contre les lâches qui avaient abandonné le concile de Ghalcédoine.
L'évêque de Carthage, Reparatus, était depuis longtemps relégué dans un monastère et remplacé sur son siège. Un de ses diacres, Primasius, avait été installé de force à sa place et s'employait avec ardeur à faire accepter en Afrique la condamnation des trois chapitres. Dès avant le concile, Firmus, primat des évêques Numides, avait cédé. Il mourut misérablement en revenant de Constantinople. Un autre Primasius, évêque d'Hadrumète, qui avait signé le Constitutum et refusé d'assister au concile, fut aussi enfermé dans un couvent ; mais, quand il apprit que Boëthus, le vieux primat de Byzacène, était mort, il céda, dans Pespoir de lui succéder. D'autres prélats, clercs ou moines africains, parmi lesquels Victor, évêque de Tunnunum, et Liberatus, diacre de Carthage, furent envoyés en exil, la plupart au fond de l'Egypte. Le même sort échut à Frontin, évêque de Salone et métropolitain de la Dalmatie, à qui on s'empressa de donner un successeur.
On s'occupa aussi du pape et de ses clercs. Piusticus, neveu de Vigile, destitué déjà par son oncle depuis quelques années et très ardent pour les trois chapitres, fut envoyé en Thébaïde, avec un moine africain appelé Félix. Il y employa ses loisirs forcés à écrire, contre les Acéphales, un traité qui ne nous est pas parvenu entièrement. L'ouvrage a la forme d'un dialogue ;
il est possible qu'on Tait lu alors avec intérêt. Ce n'est pas du reste le seul produit de la plume de Rusticus. On a de lui une traduction latine du concile de Ghalcédoine. Il est clair que, quoi qu'en ait dit son oncle, il ne lisait pas que des romans. Sarpatus, un de ses collègues, fut jeté en prison^ en compagnie de Pelage, auquel on ne pouvait manquer de songer avant tous les autres, car c'était lui évidemment qui avait soutenu Vigile et même l'avait un peu retourné au dernier moment. Mais Pelage était un homme habile, de grandes ressources, avec qui l'empereur n'entendait pas se brouiller sans rémission. Aussi lui laissa-t-on épancher son dépit dans une série de protestations et de traités en faveur des trois chapitres, en son nom et au nom de son collègue Sarpatus.
Isolé de nouveau, atterré par tant de violences, fatigué d'une lutte sans issue, travaillé enfin par une maladie douloureuse qui devait lui rendre plus sombres qu'à d'autres les perspectives de l'exil et de la prison, Vigile céda. Il avait d'ailleurs lieu de craindre que les autorités impériales, désormais réinstallées à Rome, ne parvinssent à le remplacer sur son siège. Au moment où le concile s'assemblait, on avait appris à Constantinople que Narsès avait brisé, dans une dernière bataille, l'effort suprême des Goths pour ressaisir le pouvoir en Italie. Rien ne pouvait plus balancer à Rome la fortune de Justinien, rien ne pouvait l'empêcher d'imposer au clergé romain, soit du vivant de Vigile, soit après sa mort, un pape dévoué à sa politique religieuse et aux décisions du concile. Dès lors à quoi bon se faire prier ? Vigile ne songea pas sans doute qu'il eût pu laisser à un successeur le soin de faire les concessions opportunes et demeurer, quant à lui, ferme et inébranlable dans une attitude qui lui avait coûté si cher. Il choisit, entre les opinions diverses qu'il avait successivement défendues, celle qui lui parut le plus favorable à ses intérêts personnels ^, et sans doute aussi à ceuK de son troupeau, depuis longtemps privé de pasteur. Le 8 décembre 553, il adressa au patriarche Eutychius une première adhésion, suivie bientôt (26 février 554) d'une déclaration solennelle en faveur de la condamnation des trois chapitres.
^ Les réserves faites par l'empereur et le concile semblent avoir mis hors de cause les intérêts du saint-siège. Vigile pouvait se croire, de ce côté, à l'abri de toute inquiétude.
C'était le cas d'être court. Mais, soit que cela fût imposé, soit pour suivre l'usage, Vigile ne se borna pas à se rétracter ; il entreprit de se réfuter, ou plutôt de réfuter les raisons que Ton avait fait valoir depuis dix ans en faveur des trois chapitres K Ses diacres Tullianus et Pierre lui rédigèrent un long document dont l'intitulé n'est pas venu jusqu'à nous, de sorte qu'on ne voit pas à qui il était adressé.
Par cette démarche, l'église romaine se trouva d'accord avec le concile oriental et l'union des églises fut rétablie en droit. Je dis en droit, car, si en \frique et en Illyrie l'empereur parvint à briser les résistauces, il n'en fut pas de même en Italie ; et quant aux régions de l'Occident qui se trouvaient placées en dehors de Tempire, le concile de Gonstantinople n'y fut admis que très indirectement, comme on le verra bientôt.
Rentré en grâce auprès de Justinien, Vigile en profita pour le décider à donner enfin une assiette aux choses italiennes, si profondément troublées depuis vingt ans. Le 13 août, parut une constitution impériale connue sous le nom de Pragmatique sanction, destinée à régler la situation des propriétés, l'organisation des tribunaux, Tapprovisionnement de Rome, et à parer aux nécessités créées par tant de vicissitudes. Il était d'une bonne politique, pour le pape Vigile, de rentrer en Italie les mains pleines des bienfaits de l'empereur. Les haines anciennes et les nouvelles oppositions seraient ainsi désarmées. Ce n'est qu'après avoir obtenu cette charte importante qu'il se mit en route, probablement au printemps de l'année suivante.
Il ne devait pas aller jusqu'à Rome. La maladie cruelle dont il souffrait le força de s'arrêter à Syracuse, où elle l'emporta, le 7 juin 555^. Les clercs qui l'accompagnaient rapportèrent son corps jusqu'à Rome. Mais, au lieu de le déposer, comme c'était l'usage, dans le portique de Saint-Pierre, on l'enterra sur la voie Salaria, dans la petite église de Saint-Silvestre, auprès de son prédécesseur Marcel, qui reposait en cet endroit depuis deux siècles et demi "*. Sans doute, les personnes qui furent chargées
^ \oïV da.nfiV Histoire des conciles d'Heîele (éd. française, t. 111, p. 594 et suiv.), l'appréciation de cette réfutation.
2 Ex multa adflictione^ calcuti d.olorem habens, defunctus est Vigilius {Lib. pont., n. 108). — Le jour de sa mort est marqué avec la plus grande précision dans le catalogue de Vérone. Voir mon éàiWonàn Liber pont ificali s, p. 46.
^ Lib. pontif., l. c.
de lui rendre les honneurs funèbres avaient leurs raisons pour choisir cette basilique. Le souvenir du pape défunt était attaché aux monuments de la voie Salaria, en particulier à ceux du cimetière de Pri^cille, qu'il avait fait réparer après le siège de Vitigès. Mais je ne puis m'empêcher de soupçonner qu'un mouvement d'opinion se produisit pour empêcher de placer le corps de Vigile au milieu de ceux des pontifes qui reposaient à Saint- Pierre. On aura craint de troubler dans leur demeure dernière les papes Léon, Simplicius, Gélase, Hormisdas, Agapit, défenseurs énergiques de ce concile de Ghalcédoine et de cette tradition romaine dont tant de gens reprochaient le sacrifice à leur malheureux successeur.