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Villa d'Este et son grand hôtel

FJans cette courbure que le lac de f^ ^^ ^ Côme fait au-dessus de Cernob- 'v ^?.)^ bio, "entre rembouchure du tor- A rent Garrovo et le Ceppo de Pizzo, /est situé le grand Hôtel connu sous •le nom de Yilla d'Esté, L'ample édifice réfléchit sa façade majestueuse presque dans les eaux du lac, et il n'est séparé de celui-ci, que par une digue, construite de rochers vifs, avec une terrasse, où, pendant l'été, on peut jouir à son aise de la fraîcheur dans l' après-dîner , tout en

contemplant étonné la scène ravissante du lac, des montagnes, et des maisons de plaisance circonstantes.

Au milieu de la digue on descend au lac par un double escalier, et T on entre dans une nacelle légère, qui s'en va fendre les eaux placides, à la grande joie de tous ceux qu'elle porte.

Une courte galerie de sept arcades soutenues par des piliers, avec une terrasse ouverte au-dessus, donne accès à l'intérieur de r édifice, qui, le rez-de-chaussée non compris, compte trois étages, avec des balcons disposés symétriquement, et dans l'étage en mansarde sont de jolis petits appartements pour les gens de service.

Le vestibule, tout-à-fait princier, a le pavé en forme d' écaille, les parois luisantes et le plafond avec des ornements. Des colonnes jumelles supportent la voûte, et entre les colonnes postérieures et les parois, il y a deux grands escaliers avec balustrade à

petites colonnes bien travaillées, le tout en marbre blanc.

FLORE ET AMOUE

Du vestibule se détachent, en direction opposée, deux couloirs qui aboutissent aux salles du rez-de-chaussée, A droite il y a le

bureau, petite pièce singulièrement parée, qui servait jadis pour les bains; le salon des maîtres de la maison, remarquable pour sept petites peintures à fresque d' un art exquis, que l'on croit d'Appiani; puis la grand' salle à manger (table d'hôte) avec quatre colonnes.

A côté de celle-ci il y a la salle de jeu; dans deux niches on aperçoit les statues d'Adam et Eve, et au milieu de la salle, sur une plinthe. Flore et Amour, deux surprenantes figures au naturel, ouvrage en marbre d'auteur classique.

Il vient ensuite le salle de lecture, qui est garnie d'ouvrages illustrés, avec de belles reliures. Cette salle est tout-à-fait à la chinoise, soit dans ses décorations, que dans l'ameublement; ses parois sont couvertes d'un carton peint artistement à plantes, à fleurs, à oiseaux aux couleurs vives et gaies, qui font la joie de MM. les visiteurs. Sur la petite cheminée on voit une pendule avec deux candélabres à ses côtés, chef-d'œuvre de l'époque napoléonienne.

De cette salle, on va dans une autre pièce bien peinte , qui sert d' antichambre à un salon peu ample, mais qui est d'une élégance exqaise pour ses dorures et ses fresques dans les compartiments du plafond; il fut ainsi préparé pour servir de salle à manger à Napoléon, lorsqu'on 1807 on devait ici recevoir cet empereur.

Au milieu du pavé est elïîgiée la couronne de fer, et aux deux extrémités sont les initiales B. C, qui signilient Barthélémy Calderari, propriétaire en ce temps de la Villa.

Une salle aux parois en mosaïque, qui n'est pas sans effet, y est tout près.

Du vestibule en passant par le couloir à gauche, on a la salle destinée aux fumeurs; de ses parois penchent des tableaux à l'huile avec des sujets flamands, entre autres, un qui représente une marine. Tout près il y a la salle de conversation, pièce vaste et bien aérée, avec quatre colonnes, et si l'on n'y voit pas de grandes décorations, sa simplicité

et surtout F iiarmonie des nuances, ne la rendent pas moins majestueuse.

C'est ici que Tartiste sent son àme s'élever et se réjouir à la vue de ces tableaux classiques: Le Père Eternel; l'enlèvement de Polissena, de Podesti; Agar avec Ismaël dans le désert; les Naufragés.

On ne doit pas oublier de remarquer dans les couloirs les demi-reliefs en plâtre représentant: Le Rédempteur qui donne la vue à l'aveugle; Pierre Capponi devant Charles huit; une figure qui sembie celle d'un poète assis sur un écueil, et une joueuse de harpe.

Maintenant rendons-nous aux étages supérieurs. Ici on voit des couloirs amples, aux parois desquels sont accrochés nombre de tableaux (portraits), représentant les principaux personnages de la famille, qui, dans les siècles passés, fut propriétaire de la Villa Des salles et des chambres embellies avec variété, boa goût et élégance, rendent ce séjour on ne peut plus agréable; les tableaux'

les glaces et les meubles sont vraiment dignes d'une maison princière.

Aux côtes des deux escaliers qui partent du premier étage, sont placées deux statues en plâtre, au naturel; F une, c'est un gladiateur blessé; l'autre, une prière.

Au deuxième étage il y a l'église anglicane.

Celui qui aime jouir d'un coup d'œil ravissant tout en dominant les environs de l'hôtel, n'a qu'à gravir les deux cents marches qui mènent au-dessus de la mansarde; là-haut, il trouvera un large dédommagement à la fatigue endurée.

Ce palais comprend dix salons et plus de cent trente chambres spacieuses, bien aérées et bien exposées ; ici on est forcé de bannir de son esprit cette sombre mélancolie qui tue, pour y remplacer la gaîté la plus naïve, compagne de la bonne santé. Quant aux chambres, elles sont disposées de manière à former des appartements séparés l'un de

l'autre, pour l'agrément de ces familles qui souhaitent vivre à l'écart de toute société.

L' édifice, en prolongeant ses ailes vers le côté postérieur, laisse une grande cour au milieu, au fond de laquelle jaillit une fontaine d'un parterre fleuri.

Du côté de l'hôtel exposé au sud, et au travers des bocages touffus, s'ouvre l'allée qui va rejoindre le chemin de Cernobbio, étant là l'entrée à la Villa, pour ceux qui arrivent par la voie de terre.

Près du pont du chemin Regina, sur le torrent Garrovo, s'élève le petit palais dit de Malakof, et peu loin de celui-ci, le Casino suisse; un autre bâtiment (la Villetta) est au bord du lac. Entre le petit palais Malakof et la Villa, il y a une maison avec bureaux de poste et de télégraphe, pour le service de l'hôtel.

Du côté montueux il est une vaste cour, dont une grande partie est ombragée par de vieux platanes, quelques-uns vraiment gigan-

tesques; le plus gros, mesuré à la hauteur d'un mètre de la terre, a le tronc de presque cinq mètres et demi de circonférence. Cette cour aboutit au Casino des Bains, et après celui-ci s'élève, sur un écueil, le palais: Reine

« PALAIS EEINE d' ANGLETERRE »

d'Angleterre, dans lequel, ainsi que dans le Casino de Bains, sont beaucoup d'appartements commodes, qu'on loue par mois et par an. Des darses, des écuries et des remises complètent cet éditicc.

Au fond de la grand' cour, vis-à-vis du lac, est une haute muraille en forme de deux hémicycles, couverte de mosaïque avec des niches, et par Fescalier, qui est au milieu de sa largeur, on entre dans le parc, en passant un pont sur le chemin public, appelé Regina. Voilà l'allée magnifique des Cyprès, qui, par une douce montée, mène à la grotte d'Hercule. Là, une statue gigantesque représente ce héros qui va jeter à la mer son ami Lica, de ce que celui-ci lui a apporté la chemise fatale de Nessus. Le bassin qui est derrière la statue, recueille l'eau tombant d'entre les tufs.

L'allée est flanquée par des parapets construits en forme de longs degrés penchants et creux, de manière que l'eau de la grotte, passant par de petits canaux cachés sous le gazon, paraît dans le bassin du premier degré, et coulant comme deux ruisseaux, tombe de l'un en l'autre jusqu'en bas, avec un effet surprenant.

Tout près de la grotte on voit la cascade que fait Feau du Pertugio, qu'on appelle en dialecte du Bougée, et on l'aperçoit du pont en bois qui traverse la petite vallée. Audessus de celle-ci il y a deux autres cascades avec de petits ponts. Lorsque le courant est gros, et qu'il précipite du haut avec un tel bruit qu'on l'entend de loin, il choque par ses flots écumeux ces petits ponts, de manière à en empêcher le passage.

De là, descendant par le sentier qui serpente, on parvient à un petit temple, soutenu par six colonnes, dans lequel on admire la statue de Minerve, ayant à sa droite le buste de Télémaque. Gravissant encore le coteau, au travers des bocages de lauriers, au-dessus de la grotte d'Hercule, on entre dans les Champs Elysées. Ici l'on voit des murs et des arcs détruits à dessein, à faire croire à la ruine d'un ancien bâtiment. Un souterrain en forme d'une crypte, disposé lui aussi exprès comme un labyrinthe; des

détours et des cavernes à tufs pareils aux stalactites, où pénètre, par des œils de bœufs, une lumière faible et jaunâtre, produite par la couleur des vitres, donnent à ce lieu un je ne sais quoi de mystérieux, tel que dans les souterrains des temples égyptiens. Quelques pas encore, et voilà l'antre du Ceranico. Un petit escalier de peu de marches, mène au pied d' une porte, sur laquelle on lit: Eegni silenzio e V oy^acolo parlera. Au-dedans il y a une petite chambre circulaire à voûte. On dit qu' au milieu de cette pièce, il y a peu d'années, était une femme en chair et en os, pour représenter au naturel l'enchanteresse de ce lieu. Elle fut ensuite enlevée, pour ne pas causer un sens de dégoût à MM. les visiteurs. De cette chambrette, on va à un petit temple, éclairé en haut par des fenêtres en demi-cercle; les parois et la voûte en sont peintes au clair-obscur. Remontant un escalier tournant, on s'éloigne de ce lieu écarté, et l'on respire l'air libre: ici, sont

encore des arcs détruits et des colonnes mutilées, ce qui fait songer aux décombres de l'ancienne Corinthe.

Un sentier commode et exposé au soleil mène au faite de la montagne, où sont disposées en longue ligne des fortifications en miniature.

Tandis qu' on est en train de parvenir là-haut, on peut se rendre voir le Mal passa, précipice très élevé, d'où se jettent les eaux du Pertugio , en interrompant le sentier : lorsque le torrent est sec, il faut hasarder le pied sur le rocher glissant pour y passer. Maintenant regagnons le sentier qui mène aux redoutes.

Celles-ci, consistent dans une muraille crénelée, avec des tourelles et des chàtelets, qui ont F air d' une véritable forteresse, et. par leur hardiesse, semblent braver les regardants à faire preuve de leur résistance. De la dernière de ces redoutes, qui donne précisément sur le lac, on peut mieux con-

templer le tableau magnifique qu'on a sous les yeux; on aperçoit dans le lointain les charmantes villas de Borgo Vico et de FOlmo, et plus en arrière les hauteurs de S. Fermo, que Garibaldi rendit célèbres dans les fastes de r histoire Italienne, par sa victoire remportée sur les Autrichiens, le 27 mai 1859. Tournant le regard à gauche, on admire une chaîne de montagnes, sur le faîte desquelles sont nombre de chaumières qui réjouissent l'œil du spectateur ; on voit le mont Brunate, avec le pays où fut en nourrice Alessandro Volta, et où naquirent les frères Monti, Maurice l'historien, et Pierre le philologue, mais ce dernier si savant, à faire on ne peut - plus étonner cet anglais, qui, étant parvenu là-haut et l'ayant connu, s'écria: Je suis fort aise de trouver ici un littérateur célèbre!

Si enfin, l'on contemple de ce lieu éminent les eaux du lac, avec toutes ces charmantes villas et ces industrieuses bourgades qui r entourent et s' y réfléchissent, le spectacle sera encore plus ravissant.

le vois

Le pêcheur i auvre qui, sur Tonde douce, S'en va chantant et tout attend du sort.

Tableau vraiment sublime!

Ce parc magnifique, ce lieu de plaisance est tout-à-fait digne d'embellir les palais somptueux des princes d'Esté, desquels il tire son nom, par la ressemblance à leurs jardins déjà célébrés par la Muse du Tasse.

Le climat frais et délicie\ix dans les jours caniculaires, doux et confortant en plein hiver; l'opportunité de faire d'agréables promenades sur les coteaux voisins, où Ton voit à chaque instant une villa, un belvéder; les excursions salubres aux monts très élevés Bisbino et Generoso, du faîte desquels on embrasse d' un regard un vaste horizon, depuis le cercle neigeux des Alpes, jusqu'aux Apennins boisés et à la royale Soperga, tout cela, dis-je, concourut à rendre la Villa d'Esté le séjour favori des ministres, des princes,

des rois. Quant à F hôtel, il présente tout le confortable qu' on peut souhaiter, et rivalise avec les maisons les plus importantes de la Suisse; on y parle plusieurs langues, et le service en est rempli avec la dernière ponctualité.

Maintenant il faut exposer un peu d'histoire sur ce lieu, car il en a une toute particulière.

Le premier souvenir qu'on a d'une maison bâtie près du torrent Garrovo, dans l'endroit appelé PortelUo, est la retraite où plusieurs femmes s'étaient enfermées pour faire pénitence, et s'y entretenir par leur propre travail. Cette maison fut érigée en cloître monastique sous la règle de Saint- Augustin, avec le titre de Saint-André, le 18 avril 1442, par le cardinal-évèque de Côme, Gérard Landriano, et continua de la sorte jusqu'en 1784, où elle suivit le sort de tous le couvents abolis par Joseph deux.

Mais le Garrovo devait recevoir sa re-

nommée du cardinal Tolomeo Gallio, tils de Nicolas, né à Cernobbio en 1527, et mort à Rome en 1607. Il avait commencé par faire bâtir au Garrovo, l'an 1568, un palais somptueux, d'après le dessin de Pellegrino Pellegrini, célèbre architecte né à Bologne, lequel devait ses jours à un père originaire de la Valsolda. Son Éminence avait l'intention de passer dans cette agréable retraite les derniers jours de sa carrière, loin des soucis ennuyeux de la diplomatie, dans lesquels il avait été plongé par plusieurs pontifes, y dévouant une grande partie de sa vie. On n'a pas de souvenir certain, si l'endroit du Garrovo était une propriété acquise par Tolomeo, où bien s'il l'eût eue en héritage par son père. Cependant, ce qui me retient dans cette dernière opinion, ce sont les paroles de Paul Giovio dans sa Description du Lario (Paitli Jovii novocomensis Descriptio Lard Lacus), écrite en 1558 et pubbliée l'année suivante à Venise : Larti /luctibU'% dit-il ,

alliluntur Garinnia (on doit lire Garvinia) et Speciana, honestisshnoritm civhtin villœ; cet honesiissimoru'in indique la famille remarquable des propriétaires du Garrovo et de Pizzo.

Le palais surgit avec une architecture noble et sévère, présentant tout le confortable possible, et cette élégance que demandait la libéralité du Cardinal de Côme, car on appelait ainsi Tolomeo Gallio. Cependant, celui-ci ne put jouir des loisirs heureux et placides qu'il s'était proposés, car sa charge de secrétaire pontifical l'obligeait de rester à Rome. En mourant, il légua par testament cette Villa magnifique à son neveu Tolomeo Gallio duc d'Alvito, fils de son frère Marc, et époux de Barbara des Comtes Borromei, lesquels y séjournaient souvent. — La magnificence de la Villa Gallio est rappelée par Boldoni dans son Lario ( Sigismimdi Boldonii patricii mediolaneitsis Larhts): In ipso ripœ margine jacet Garviitm, cujus

villœ a7nplissi7na viridaria timi arboribus, tzcm piscinis lœta, hinc torrente, vel monte, hinc verbera7tte fiiuros lacic tey^mmantur. Il écrivait cela en 1616. — Robert Rusca (Descrittio7ie del co7ttado e vescovato co7nasco, Plaisance, 1629) parlait ainsi du Garrovo: « À l'embouchure du Garrovo M. le cardinal Gallio fît bâtir deux palais, un pour les gens de service, et l'autre pour lui et ses domestiques, cherchant à introduire dans cette Villa toutes ces commodités et ces jolis ornements, qui feraient la joie d'un prince »• Je passe sous silence les remarques que font du Garrovo Porcacchi {La noblesse de Came, Venise, 1569) et Minozzi l'enflé (Le delitie del LayHo, Côme, 1638), puisqu'ils n'ajoutent rien à ce que nous avons déjà dit.

Le 14 août 1615 le palais du Garrovo était en réjouissance, car il venait d'y arriver le fils du Roi du Maroc, avec sa suite, étant de passage par Côme. On peut aisément s'imaginer la grande merveille des riverains en

\oyant ces visages tout noirs, et peut-être les premiers qu'on eût vus en ce lieu, car les relations avec la Mauritanie, n' étaient alors ni faciles, ni fréquentes. Le duc Tolomeo et son épouse tirent dans cette circonstance les accueils les plus flatteurs à leurs hôtes.

Louis Rusca dédie quelques vers au Garrovo, dans son livre: Le delitie et meraviglie del Lario; Côme, imprimerie Turato, 1626; les voici comme un essai de ce poète ampoulé et arcadien :

Al piè di monte alpestre

In riva al Lario, in si bel piano assiso,

Sei palagio, o terrestre

Novello paradiso?

Per tanti fregi tuoi

Stanza real potrei ben dir che sei,

Gran i alagio d' Eroi,

E paradiso bel di Semidei ;

E men del ver direi,

Che il tuo Signor e mio,

Qui, quai terreno Dio,

Con felice i'ortuna

Viene con'giunto ad un a

Piïi che terrena Dea,

Quai si puô dir la nobil Borromea ;

jNIa fèrmati umil Musa,

Ch'albergo si giocondo

In oui accolto è tutto il bel del monde,

il canto tuo rie usa;

Di sol, che. quai divina

Stanza, fia degno loco

Di Francesco e Giustina,

Che quanto altro dirai, tutto fia poco.

En voici la traduction:

« 0 toi, qui es assis dans un lieu si cliar- « niant, dis-moi, es-tu un palais, ou un « nouveau paradis sur terre? Tes beautés « sont sans nombre; et si je disais que tu « es digne d'être 1-e siège des rois, des héros, « des demi-dieux, je serais encore au-des- « sous du vrai. Ton Maître, qui est aussi le « mien, vit ici comme un Dieu, car il a le « bonheur d'avoir pour compagne ce rejeton « des Borromeo , laquelle est plutôt une « déesse qu'une femme. Mais, arrète-toi ma

« Muse; tu ne saurais chanter convenable- « ment les louanges d' une demeure, qui ren- « ferme tout ce qu' il y a de plus beau au « monde. Dis plutôt qu' elle est digne de « François et de Justine; tu en auras dit « assez ».

François était fils de Tolomeo Gallio et de Barbara Borromeo, et Justine, son épouse, appartenait aussi à la maison des Borromeo: ils quittèrent ensuite le séjour du Lario, pour aller s' établir définitivement dans leur duché d'Alvito, près de Naples.

En 1747, les héritiers de ce couple ducal accordèrent gratuitement aux Jésuites leur palais du Garrovo, négligé depuis plus d'un siècle, pour qu'ils pussent se livrer à leurs exercices spirituels, et ceux-ci y restèrent jusqu'à ce qu'on eut supprimé leur Ordre.

Les Gallio, ducs d'Alvito, gardèrent leur propriété du Garrovo jusqu'en 1795; ensuite elle passa au marquis Barthélémy Calderari, qui en fit l'acquisition. Ce fut celui-ci qui fit

réparer la Villa, et ouvrir l'allée qu' on voit encore aujourd'hui, de laquelle nous avons déjà parlé au commencement de cet ouvrage.

Le marquis étant mort en 1806, le Garrovo passa à sa femme Victoire Peluso, qui convola, en s' unissant au généi:al comte Dominique Pino.

Cet homme, qui ajouta beaucoup aux nombreuses gloires stériles, dont fat pleine l'époque napoléonienne, naquit à Milan en 1760. Jusqu'à l'âge de 37 ans il ne fit que gaspiller son temps, car l'occasion d'étaler ses vertus cachées ne s'était pas encore présentée; et certes, personne n'eût pu s'imaginer qu'il eût dans la suite, et par ses éclatants succès militaires, à acquérir tant de renommée, tant de lauriers. Sans vouloir faire ici sa biographie, nous nous bornerons à rappeler ses principaux exploits.

Lorsque les Français descendirent en Italie en 1796, Pino fut un des premiers à s'enrôler volontaire dans la légion lombarde,Eet

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bientôt il gagna le grade de chef d' une brigade: ensuite il fut envoyé envahir les États du Duc de Parme, où il reçut le grade de colonel.

En 1799, dans les champs de la Trebbia et de Novi, le^ Italiens s'efforcent de tenir tête aux Autrichiens et aux Russes, mais ils sont refoulés dans les Romagnes, où était le général Montrichard, aux ordres duquel vont se ranger Lahoz et Pino. Ayant été soupçonnés tous deux de vouloir soustraire le pays à la dépendance du Directoire, ils sont destitués. Lahoz s'en va combattre sous les drapeaux Autrichiens, et Pino court, comme simple soldat, offrir son bras au général Monnier, qui était assiégé dans Ancône, par la flotte Russe-Turque. Pendant ce siège très long, terminé le 16 novembre 1799, par la reddition de la ville, Pino étala d'extraordinaires talents militaires.

Le 14 janvier 1801, Pino, marchant à la tète de presque 3000 hommes, pour aller

attaquer les Napolitains à Sienne, les rencontre à peu de distance de la ville : les apercevoir, les choquer et les mettre en fuite, ce fut tout un pour Lui. Les Napolitains vont s'enfermer dans la citadelle, mais Pino en terrasse les portes à coups de canon ; il entre le premier, suivi des hussards et de quelques fantassins, et courant aux ennemis qui s'étaient retranchés sur les collines, les met en déroute avant le coucher du soleil.

Le 23 novembre 1803, il quitte Milan avec sa division italienne, pour se rendre à Paris, mais pendant le voyage il se casse une jambe; aussi, se faisant remplacer par Teulié, s'en retourne à Milan pour réparer cet accident. S' étant aperçu que le chirurgien ne lui avait pas remis la jambe, il la casse de nouveau afin qu' il opère mieux. Ce malheur, qui le tint longtemps dans l'inactivité, engagea Napoléon à le nommer ministre de la guerre du nouveau royaume d' Italie, par décret du 13 août 1804.

Le 14 octobre 1806, il est élevé au grade de premier capitaine des Gardes, et après la paix de Tilsitt, il va rejoindre les troupes italiennes incorporées dans l'armée du maréchal Brune, qui était engagé dans la guerre contre Gustave IV roi de Suède. Pino prend le commandement de sa division, le 25 juillet 1807, et se distinguant beaucoup, dans la campagne de Poméranie, où il reçut de grands éloges, a l'honneur de gagner l'ordre de la Couronne de fer, et d' être créé comte de l'empire.

Mais les talents militaires de Pino devaient briller bien plus dans la guerre longue et sanglante de la Catalogne, où se distinguèrent aussi bien d'autres vaillants Italiens. Le 7 novembre 1808, nous trouvons Pino avec Reille au siège de Rosas, ville fortifiée, surtout pour le fort Bouton, la prise duquel importait beaucoup pour pouvoir battre la ville. Pino, qui pouvait compter sur la valeur connue de ses Italiens, fit escalader le fort

avec tant de bravoure, que tous se couvrirent (le gloire, et la ville dut capituler le 5 décembre.

Il était d' opinion que le but principal d'un i^énéral en campagne, doit être celui de s'attirer la bienveillance de ses soldats. En effet, ceux-ci lui étaient tellement affectionnés, qu'à un seul de ses signes ils auraient essayé toute entreprise, quelque malaisée qu'elle fût.

Le major Camille Vaccani, qui fut en même temps témoin et acteur sur le théâtre de cette guerre, dit dans sa Storia militare degli Italiani in Ispagna, qu'au 21 juin 1809 Pino devait guider ses troupes à Llagostera; mais comme il manquait de cartes, ne savait au juste quelle direction prendre. « À l'entrée d'un bois, nous rencontrâmes una vieille femme échevelée et fuyarde, laquelle, nous croyant de nation espagnole, soulagea par quelques mots le général Pino, qui ne songea nullement à la détromper: elle l'assura que le chemin qu' il avait pris devait le conduire

précisément à Llagostera, ajoutant que si on la voulait pour guider nos pas vers ce pays, qu' elle croyait en ce moment occupé par les français, elle s'y prêterait de bon cœur. De cette manière nous n'aurions pas à nous tromper sur la direction. En outre, elle faisait paraître son excessive amertume, en appellant les français des gens sans foi, n'ayant d'autre but que celui de troubler le repos de sa patrie, et de piller les temples de son Dieu. — S' il le faut, disait-elle, je suis prête à verser mon sang, pour les exterminer tous tant qu'ils sont. — Exaltée de la sorte, et toute plongée dans ce délire de religion et de patrie, elle nous mena volontairement par ce chemin boisé jusqu'à la plaine, d'où l'on aperçoit en haut le coteau isolé de Llagostera; enfin, lorsqu'elle fut désabusée sur notre compte, elle fondit en larmes, et on l'abandonna en paix à son sort. » Le général Pino, suivi de son État major, entre dans Llagostera, qu'il trouve toute déserte. Un

seul vieillard était debout sur le seuil de sa maison, et au moment où l'État major passe devant lui, il saisit un fusil et le décharge contre cette masse, qui heureusement n'est pas atteinte. Sans se troubler le moins du monde, il se laissa arrêter par les soldats, et ayant été questionné sur l' indigne action qu' il venait de commettre, il répondit avec hardiesse, qu'il se sentait poussé par une force supérieure à endommager, d'une manière quelconque, même en dévouant sa vie, les ennemis de son Dieu, de son prince, de sa patrie, et gardant jusqu'au dernier moment un stoïcisme sans égal, il fut exécuté. Aussitôt après, c'est-à-dire dans le même jour, Pino s'empare de S. Feliz de Quixol,, position importante enlevée à une colonne d'Espagnols, et dès ce moment il marche toujours victorieux le long de la côte de la Méditerranée, poursuivant les ennemis, jusqu'à ce que près de Girone il les met complètement en déroute (26 septembre).

Mais la victoire la plus importante et la plus glorieuse, que ce général intrépide et avisé remporta sur les Espagnols, ce fut la prise de Hostalrich, ville bien munie et défendue par des forces deux fois supérieures aux siennes. Le siège dura longtemps; et si les assauts répétés des Italiens furent énergiques, la défense des Espagnols n' en fut pas moins désespérée; mais enfin ceux-ci durent céder à V intelligence et à l'adresse de notre héros, qui entra dans la place le 7 novembre, et par sa victoire il contribua si bien au sort de cette campagne, que Girone, elle aussi assiégée par les Français, dut se rendre (10 décembre).

^ Après ces faits éclatants Pino se rendit a Paris (20 décembre); de là il revint voir sa patrie, et A^ers la fin de septembre 1810 il retourna en Catalogne, où Macdonald le retint pour qu' il gardât la place difficile de Barcelone. Mais Pino, qui aspirait aux combats, et regardait cette inertie forcée comme

un affront à son amour-propre, en fut irrité; aussi demanda-t-il et obtint de repasser en France.

Nous voilà au 17 février 1812. L'armée d' Italie sous les ordres de Beauharnais, avec r élite des généraux italiens, et parmi eux Pino, part de Milan pour rejoindre sur la Vistule l'armée française, en marche vers la Russie. Dans cette malheureuse campagne que valurent-ils le courage, les victoires et les dévouements, si ce n'est à épuiser les forces, à éclaircir les rangs de la grande armée, et à préparer de bonne heure le tombeau de cet immortel qu'on eût cru invincible? Pino partagea avec un calme constant les succès et les malheurs de ses compatriotes, et son dernier exploit ce fut la prise de Maloiaroslawetz (24 octobre), où une balle russe le blessa grièvement à une jambe.

Ayant été renvoyé en Italie dans l'automne 1813, il prit part à la guerre contre les Autrichiens, mais soupçonné de favoriser

secrètement les desseins téméraires de Murât, le prince Eugène le rappela a Milan, où il est probable que Pino n'était pas étranger à r insurrection du 20 avril 1814 (1).

C'est dans ce moment, que le Sénat délibérait sur les moyens de conserver au viceroi la couronne d' Italie, à laquelle Napoléon avait renoncé, par l'abdication qu'il fit à Fontainebleau (11 avril). A peine eut-on créé

(1) le dis probable, parce qu'entre Pino et le vice-roi existait une telle rancune , qui ne cessa qu' à leur mort. Elle ava't été causée par la conduite équivoque que Beauliarnais tint envers notre général dans la campagne de Russie: bien plus, ce prince ayant un jour blessé F honneur des Italiens , par quelques phrases injurieuses, Pino en fut tellement piqué, qu' il lui reprocha son injustice, et dans T excès de la colère il déceignit à l'instant son épeé, et la jeta sur la table d'Eugène, qui, ayant reconnu sa faute, la rendit tout de suite à ce brave. Mais depuis ce jour-là toute bonne intelligence cessa entre eux. (Vois les biographes de Pino, et surtout Jacques Lombroso dans sa Galerie militaire).

la Régence dans la capitale lombarde, on en élut Pino président, et cette charge fat ratiîlée par les collèges électoraux, qui s'étaient réunis dans ce but. Il fut aussi nommé commandant en chef de toutes les forces de l'Etat; mais les Autrichiens étant entrés dans Milan, Pino se démettait de cette charge, et en laissait le commandement à Sommariva , lombard, aux services de l'Autriche; ensuite, par sa proclamation du 30 avril 1814, il saluait l'armée. Après le 23 mai l'armée italienne était dissoute, et Pino rentrait dans la paix de la retraite, avec le grade de lieutenant maréchal, à la solde de l'Autriche.

Voilà le personnage que nous avons rencontré à la Villa du Garrovo, et dont il nous a plu entretenir, un peu en détail, les 'aimables lecteurs, pour la popularité qu'il jouit r non-seulment dans l'armée, mais aussi dans toutes les villes lombardes.

C'est pour fêter l'arrivée de son époux, que M.me la comtesse Pino fît dresser sur Le

dos de la montagne ces redoutes simulées ^ avec les rideaux (1) qu'on voit encore aujourd'hui, et Pino en fut si enchanté,» qu'il fit venir un jour de Milan les élèves du Collège Militaire Saint Luc, institué par son concitoyen le général Teuillé, afin d' y livrer une finte bataille, avec assauts et escalades aux tours.

A peine Y Italie fut-elle redevenue au pouvoir de l'Autriche, et que les chemins se rouvrirent aux étrangers, ceux-ci affluèrent de toute part, pour admirer les beautés de ces lieux, se réjouissant presque (qu'on me passe le mot) de notre perte. Parmi les per-

(1) Dans presque tous les guides de Côme, et même dans la Grande Illustrazione del Regno Lombardo Veneto, on lit que ces redoutes sont une imitation de celles de Tarragone. Je ne crois pas que la comtesse ait voulu honorer son époux , en lui mettant sous les yeux le simulacre d' une fortification enlevée par d' autres, car Tarragone tomba lorsque Pino avait déjà quitté V Espagne (28 juin 1811).

sonnages les plus importants, il faut remarquer la princesse de Galles Caroline Amélie Elisabeth de Brunswick-Wolfembuttel, fille du duc de Brunswick, et d'Auguste, sœur de Georges III roi d'Angleterre. Elle était très aimable, spirituelle, tout ardeur; belle, si tu veux, mais de formes un peu grossières: cependant Mirabeau lui avait adressé des éloges. Le 2 décembre 1794, lorsqu'elle avait déjà atteint sa vingt-sixième année, on conclut son mariage, par l'entremise de James Harvis comte de Malmesbury, avec son cousin Georges Auguste Frédéric prince de Galles^ et héritier présomptif de la couronne d'Angleterre, lequel avait rempli la cour de turpitudes et de scandales, et était déjà uni secrètement à une catholique irlandaise (1), quoique ce mariage n'eût aucune validité, étant contraire aux lois du royaume.

(1) M. me Fitz-Herbert — Le prince de Galles joue un rôle dans Kea^i^ un des plus célèbres drames d'Alexandre Dumas.

D'un côté, la Yie fort déréglée du prince, ses énormes dettes contractées pour débauches et folles dépenses, son indifférence pour un mariage légal; de l'autre, la légèreté de Caroline, sa convoitise pour les plaisirs, et une certaine chronique d'amours clandestins, tout cela, dis-je, faisait mal pronostiquer de ces fiançailles princières, qui furent célébrées avec le simple cérémonial de cour, sans qu'il y eût de part et d'autre la moindre sympathie. Le lendemain, après que le prince eut passé la nuit ivre-mort, il lui vint dans l'esprit de se défaire de sa femme; aussi l'accablant de calomnies et d'injures, il la renvoya. Néanmoins, de cette union malheureuse il naquit une fille, mais quelques démarches que l'on (ît auprès de lui pour le réconcilier avec sa femme, elles n'aboutirent à rien, car il ne voulut pas même en entendre parler. Alors la princesse se retira dans sa villa de Blackheath, où elle se dévoua entièrement à sa petite Charlotte.

Lorsqu'au mois de février 1811 le prince tut appelé à régir l'État, pour la démence de son père, son premier soin fut d' interdire à Caroline de se présenter à la cour; ensuite, il lui enleva sa fille pour la fiancer à Guillaume duc d'Oranges, prince héréditaire des Pays-Bas; mais les négociations de ce mariage furent rompues le 16 juin 1814, faute de s'accorder sur le lieu de résidence des époux.

Le cœur rempli d'humiliatons et d'amertumes, la princesse de Galles prit enfin le parti de quitter l'Angleterre, entreprenant un long voyage; en effet, elle partit par son pays natal le 9 août 1814. De là, elle passa visiter la Suisse et l' Italie, où elle fixa sa résidence à Milan, et puis à Côme.

Ici, elle alla habiter Borgo Vico, dans la charmante villa de la marquise Héléonore Villani, née Doria-Sforza, et maintenant des marquis Rocca-Saporiti. Son Altesse royale avait une véritable cour, et parmi son entou-

rage on remarquait: La comtesse Oldi de Crème; le chev. Barthélémy Pergami, lui aussi de Crème, ex-attactié à l'État major du général Pino, dans les campagnes de 1812 à 1814; le chev. Joseph Robert Haunaum, anglais, lieutenant de marine; le chev. Schiarini, noble de Crème; notre concitoyen le docteur physicien François Mocchetti, médecin de S. A. R. ; le chev. Jean Tamassia, préfet du Département du Lario, et le consultant légal de la Royale Maison, avocat Joseph Marocca de Milan. Il y avait en outre la fine fleur de la noblesse et des savants, qui allaient à Fenvi rendre leurs hommages à la princesse; entre autre, l'illustre physicien Alexandre Volta, l'abbé Pierre Configliacchi, le chev. Vassalli, les époux Pino, et le littérateur Bernard Bellini. Comme la princesse était amateur de lettres et de beaux arts, elle se plaisait souvent à s'entretenir avec ces personnes, ce qui adoucissait un peu les chagrins dont elle était accablée.

Cependant, le palais Villani, quelque somptueux qu'il fût, ne lui offrait pas toutes les commodités que sa dignité royale demandait; aussi lui fallait-il une demeure, où elle pût se trouver, avec sa cour, plus à son aise. Ayant lorgné plusieurs fois la Villa du Garrovo, et trouvant ce domaine convenable et sympathique, elle proposa à la comtesse Calderari-Pino de lui céder cette propriété,

La femme du général qui ne visait qu'à complaire la princesse, et à lui faire fixer son séjour parmi nous, adhéra tout de suite, et le 17 juillet 1815 furent rédigés les préliminaires du contrat, où il est dit que la comtesse Pino renonçait à sa Yilia, pour se rendre aux désirs de Son Altesse; mais que dans le cas où celle-ci voulût la vendre, en donnât la préférence à l'ancienne Maîtresse. Par ces préliminaires la comtesse Pino cédait pour sept mille cinq cent louis d'or (150,000 francs), non-seulement l'arrondissement des biens immeubles formant la Villa du Garrovo, mais

encore les deux petites maisons de campagne en Borgo Vico de Côme; l'une au bord du lac, et r autre contiguë à celle-ci, n' en étant séparée que par le chemin public. L' instrument fut conclus le jour après chez M.me villani, par les avoués des parties, c'est-à-dire: l'ingénieur architecte Caiétan Ratti, représentait S. E. la comtesse Pino; et le comte chev. Alexandre Volta, S. A. R. la princesse de Galles.

Depuis ce moment la Villa du Garrovo, par volonté de l'Auguste Acquéreuse, fut appelée Villa d'Esté; nom qu'elle porte encore aujourd'hui, en hommage aux deux dynasties de Brunswick et d'Angleterre, qui descendent précisément d' une branche de la maison d'Esté, transplantée de l'Italie en Allemagne par Guelfe IV fils de Cunizza (peu après l'an 1504), et en Angleterre par Georges I (1714).

Là-dessus, il fallut à la comtesse Pino se pourvoir d'une autre demeure: elle la

trouva en effet à Cernobbio même, dans celle qui prit le nom de Villa Nuova et puis Cima (l).

C'est ici que notre général se reposait tranquillement sur les lauriers cueillis dans bien des batailles, sans cesser pourtant de s'intéteresser aux événements politiques de ce temps-là. Et ce fut cet intérêt, qui attira sur fui les yeux perçants de la police autricliienne, car un certain Brambilla, qui en était le confident, en donnant connaissance à la Direction générale de la police à Venise, de son voyage en Lombardie, voici ce qu' il disait de Pino, dans sa lettre écrite de Mantoue le 16 octobre 1822.

« Quant à Tex-divisionnaire Pino, qui habite constamment dans una villa au bord du lac de Côme, il n'est pas inutile de remar-

(1) Avant Tan 1797 il y avait ici l'église et le monastère de l'Assomption.

quer sa grande curiosité pour la marche des affaires politiques; d'autant plus qu'étant toujours l'homme dans qui les partis séditieux ont tourné leurs regards, il pourrait se faire que si une fâcheuse circonstance se présentait, il put être employé à favoriser quelque mutinerie. Quoiqu'il ne tire pas son origine de la noblesse, toutefois celle-ci s'en occupe beaucoup. Il n'y a pas longtemps que le général en question fit peindre un grand tableau, représentant la malheureuse journée du 20 avril 1814, et duquel il en fait un pompeux étalage à ses amis. On m'assure qu'il y a dans ce tableau des allusions funestes au régime actuel, et favorables à l' indépendance de la Lombardie. »

Ce rapport était très exact; le tableau existait en effet et représentait le général Pino, qui, du portique ouvert (aujourd'hui de la Bourse) place des Marchands, harangue le peuple. C'est une toile de 2 mètres et demi de hauteur, sur un mètre et demi de

largeur peinte en détrempe au clair obscur. Les figures plus proches à celui qui regarde ont presque 25 cent, de hauteur, et c'est de Tare qui aboutit rue des Fustagnari, qu'on en a la perspective. Au pied du tableau on peut lire l'inscription suivante: *S'. E. le gênérai de Division Pmo harangue le peuple tiiinultueiix de Milan.

On était au 20 avril 1814, c' est-à-dire en ces moments qui devaient être fatals au mi- *nistre Prina, car c'était fait de lui, et l'on a peut-être raison de croire que le général Pino trempât dans ce massacre. Or comme celui-ci était ambitieux de voir reproduites les scènes où il fat le héros, donna lui-même la commission du tableau à un certam Migliara, auteur de trois autres peintures du même style, où ce dernier étalait toujours Pino qui haranguait, la foule dans cette fameuse journée, tantôt d'un balcon place des philodramatiques, tantôt à cheval place Saint-Fidèle et place de la Cathédrale.

Ce sont des épisodes fort tristes, dignes d'être ensevelis dans un éternel oubli.

Ces tableaux se trouvaient à la Villanova de Cernobbio, et après la mort de la veuve comtesse Pino ils furent transportés à la villa Fontana, Borgo Vico de Côme, d'où il passèrent en possession de sa nièce madame Victoire Peluso, mariée au noble milanais Charles Crivelli-Visconti.

Celui-ci les plaça ensuite dans sa petite maison de campagne près de Ponzate, où ils sont encore aujourd'hui, mais dans un tel état d' endommagement, qu'aucun peintre ne saurait les retoucher.

Mais Pino possédait un autre tableau vraiment artistique et bien plus honorable pour lui, aussi mérite-t-il qu'on en donne ici un détail, car cette peinture peut servir non-seulement d' étude à un artiste ou à un historien, mais elle peut encore être d' une utile curiosité pour le public.

Cette grande toile coûta au général 22,000

livres autrichiennes, et mesure 5 m. 40 cent. de largeur, sur 3 m. 15 cent, de hauteur.

En voici V histoire et la description.

Lorsque le général Pino revint avec sa division, de la Baltique, où il avait vaincu les Suédois, fit son entrée à Milan le 28 février 1808: dans cette circonstance les autorités du royaume, celles de la ville, et la population entière, lui firent un accueil splendide.

Des arcs de triomphe, des illuminations, des feux d'artifices, des dîners à la cour, des bals aux théâtres, des courses de chars et de jockeys dans l'amphithéâtre Arena, et quantité d'autres divertissements, complétèrent cette réjouissance, qui dura quatre jours, et de laquelle chacun garda un long souvenir. Pino, qui était fier de cette entrée vraiment triomphale, voulut en perpétuer la commémoration par un grand tableau, où l'on pût voir effigies les plus importants personnages militaires et civils, qui y avaient pris part.

52 GRAND HÔThL

Bosio fat le peintre choisi pour exécuter ce travail, mais plusieurs contre-temps ne permirent à l'artiste d'achever et de remettre ce tableau au général, qu'après l'an 1815.

Celui-ci, prévoyant que cette peinture l'aurait brouillé avec le gouvernement a^utrichien, la fit porter de Milan à Ello (Brianza), où il avait ses fonds, avec une maison de campagne toujours fermée; et ce fut seulement deux jours après sa mort, que M. Georges Fontana, son neveu, lui aussi général de Napoléon, fit une nuit transporter le tableau de Ello à Côme, sur les épaules de huit hommes. Ici, il le déroba à la vue, en le cachant dans sa Villa de Borgo Vico (1), laquelle appartint ensuite à Sébastien Mondolfo, et depuis 1881 elle est à M. Louis Legnani,

(1) le tiens cela d'un certain Perti septuagénaire, qui en fut témoin, étant alors en condition chez la famille Fontana.

qui garde jalousement ce tableau, car il n' en ignore pas la valeur historique et artistique. Le sujet principal c'est la Division du général Pino, laquelle, marchant de droite à gauche de celui qui regarde le tableau, entre dans la ville par la porte Romana. Celle-ci, a sur son arc l'inscription suivante:

Trionfo délia divisione italiana

comandata dal capitano générale Pino

dopo la pace di Tilsitt

2)resa la piazza di Straîsund

debellati gli svedesi

occupata l'isola di Rugen

Traduction Française:

« Triomphe de la Division Italienne com- « mandée par le capitaine général Pino, « après la paix de Tilsitt, la prise de Stral- « sund, la défaite des Suédois, et l'occupation « de l'île de Rugen ».

Au dedans de la Porte, on voit les premières maisons tendues en fête, et les balcons

entassés de personnes. À F extrémité gauche, un peu en haut, la masse de la cathédrale s' élève sur la ville, qui se prolonge par degrés dans le lointain.

Un grand arbre, sur lequel ont grimpé quelques enfants, parait aussi à gauche du tableau.

Entre l'arbre et la Porte il y a un pavillon, et sous celui-ci, M. Melzi duc de Lodi (1), avec son secrétaire à côté.

Hors du pavillon, en bas, est la fiancée du peintre Bosio, tout habillée de blanc.

Plus avant, dans un groupe, le domestique du général Pino, surnommé Papa (Pape), a la main droite levée, et il montre son maitre à ceux qui sont derrière: tout près de lui, le peintre Bosio, en cravate blanche et la tète nue, tient lui aussi levé son bras droit.

(1) C'e:st ine vérité historique, car il souffrait alors de la i20utte.

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