‹ Villa d'Este et son grand hôtelChapitre 2 sur 3 · VILLA D ESTE OO · texte numérisé non relu

VILLA D ESTE OO

Près de la Porte, une dame décolletée tend un petit enfant au-dessus d' une autre personne en cravate blanche, pour lui montrer la musique de la ville, qui entre dans ce moment par la Porte, jouant un air. La personne, la dame et le petit enfant forment la famille du même Bosio, à qui il plut peindre, d'abord, lui-même avec sa fiancée, et puis lui-même encore avec sa femme et son fils: bizarrerie d'artiste!

La figure que le susdit enfant semble toucher des pieds, est le comte de Brème: plus bas, deux demoiselles d' une beauté surprenante, sont assises et en train de jaser, tandis qu'une jeune femme de la Brianza, ayant les petites épées dans ses cheveux, est assise par terre avec un enfant étendu, et un panier à son côté.

Un peu plus haut se présentent cinq figures sur deux rangs; les trois derrière sont: Durini, maire de Milan, avec les deux assesseurs, Bolzani à droite, et Mozzoni à gauche;

les deux devant: Longlii, préfet du Département d' Olona, tenant dans sa main un papier roulé, qu'il doit remettre au général Pino; l'autre, le marquis Febo d'Adda.

Devant ceux-ci, monté sur un superbe cheval blanc, se détache la noble ïigure du général Pino, lequel, on ne peut plus sensible aux grandes acclamations qui retentissent de toute part, a son bras gauche tendu en arrière, pour montrer que la plus grande partie de ces honneurs et de ces touchantes démonstrations, sont dues aux vaillants Italiens qui le suivent.

L' Etat major à cheval vient à la suite du général.

Celui qui semble toucher l' épaule de notre héros, est son aide de camp Galeazzo Fontana ; un pas en arrière, on voit Jacques Pino (frère de Dominique), lui aussi son aide de camp, portant deux médailles sur sa poitrine; à côté de celui-ci est Rivaira, autre aide de camp et chef d'escadron, avec un ruban

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rouge à son bras gauche. Entre les chapeaux de ces deux derniers, paraît le visage de l'autre chef d' escadron et aide de camp, Del- Fante.

Après l'État major, marche le corps de

^ musique avec son chef, qui, son bâton levé,

donne le signal pour que l'on joue une marche.

Il vient ensuite à cheval le général de division comte Fontanelli, lequel tourne la tête pour parler au général de brigade Mazzucchelli, chevauchant à sa gauche. Leurs aides de camp, Yich à droite, Bossi au milieu, et Cima de l'autre côté, les suivent de près.

Plus bas, le colonel Rougier (1), puis le colonel Comitti, vont à pieds; le colonel Martel est à cheval, et le commandant de l'artillerie Clément, porte l'uniforme de hussard.

Les troupes à l'air martial, marc lient au

(1) Qui fut ensuite Fauteur des Ilaliani in Russia.

pas, en bel ordre; elles ont à leur tète deux groupes, chacun de cinq drapeaux; ce sont ceux qu'elles ont enlevés aux ennemis.

Vers le fond, presque formant la queue lointaine de F infanterie, on aperçoit le reste de r artillerie et de la cavalerie, avec un troisième groupe de drapeaux ennemis.

On y distingue le général Dubois, le bras tendu et Tépée à la main, et après lui le général Casella; ensuite les généraux Bonfanti et Ballabio, et les aides de camp Jacopetti et Blanchi d'Adda. Dans un groupe en haut, et à droite du tableau, on remarque Banco, colonel des chasseurs; Narboni et Schiassetti, colonels des dragons.

Un couple étonnant et qui excelle, parmi tant de mouvement et tant de vie, est formé par De-Lorenzi, capitaine des hussards, avec son bonnet à poil sur le bras droit, el M.»«e Cantii-Farini habillée tout en velours cramoisi; il sont bras dessus bras dessous.

L'extrémité droite du tableau présente

une scène fort pathétique; c'est le sapeur Pirovano de VllFAlbese, qui embrasse son îils venu à sa rencontre. Presque sous leurs pieds il y a une pierre, sur laquelle on lit le nom du peintre Bosio.

Il faut encore remarquer un homme du peuple, qui, courant le danger d'être heurté par le cheval du colonel Martel, se tire de côté tout en s'accroupissant, pour l'éviter.

Presque au milieu du tableau, deux garçons marchant accouplés, écrasent la patte à un chien, qui cherche à les mordre au talon.

Enfin, à la droite des troupes, et au milieu de la foule, on voit les grandes voitures de la noblesse, avec les domestiques en livrée, et au dedans, les dames qui regardent en cachette le défilé.

Ce tableau magnifique a tant d'autres accessoires, qu'il serait trop long ici d'en faire l'énumération; nous dirons seulement que, malgré les innombrables figures dont il est rempli, on n' y voit la moindre confusion ;

GRAND H0TF;L

quant à la composition, elle est disposée de manière à nous rappeler les chefs-d'œuvre du père de la peinture épique, Michel-Ange Buonarroti.

Dans le dernier lointain Bosio peignit nos basses-Alpes, auxquelles, il faut l'avouer, il ne sut pas donner de l'air, et pèsent sur le tableau; mais ce petit défaut n'amoindrit aucunement la beauté d'un ouvrage, où l'artiste mit toute son àme, et pour lequel il travailla presque quatre ans; car l'ayant commencé en 1812, il ne l'acheva qu'en 1815, lorsque le règne d'Italie était déjà cessé.

Pino mourut dans sa Villa de Cernobbio le 29 Mars 1826: on lui fit de splendides funérailles; et pour l'honorer plus dignement, on porta son corps à Côme, pour qu' il fût enterré dans le nouveau Camposanto (1).

(1) Voici la description qu'un témoin oculaire fuit dans une des chroniques manuscrites :

La, sa femme lui fit dresser une chapelle, qui fut la première à y être placée. Elle est à droite de l'Eglise, après celle des chanoines. En voici T inscription :

Per le ceneri ed in memoria

del conte Domenico Pino da Milano

cavalière délia coy^ona ferrea di prima classe

grande ufftciale délia légion d^ onore

solto lo cessato regno d' Italia

ministro délia guerra

e primo capitano délie guardie reali

poscia negli eserciti austriaci

tenente maresciallo

Vittoria vedôva del marchese Bartolomio Calderari

in segno di affetto e dolore

prima d" ogni altro giusta progetto del Comune

■la cappella eresse

al seco7tdo suo consorte amorevolissimo

partîto cristianamente

li 29 morzo 1826 d'annl 67

Le général Pino fut transporté au Camposanto, après les funérailles qu' on lui fit dans V église paroissiale de Cernobbio , avec une pompe funèbre ; les trou} es autri-

Traduction Française:

« Victoire Peluso, veuve du marquis Bar- « thélemy Calderari, en signe d'affection et « de douleur dressa avant tout la chapelle, « d'après le projet de la commune, pour les ^ « cendres et en mémoire du comte Dominique « Pino de Milan, son second époux bien « aimé; chevalier de la Couronne de fer de « première classe; grand officier de la légion « cV honneur; ministre de la guerre sous Tex-

chiennes qui tenaient garnison a Côme, prirent part au cortège; et le cheval du Général, tout harnaché de noir, était mené en main par son palefrenier. Un homme au maintien grave et marchant au pas précédait le cercueil, faisant paraître sa douleur pour la perte du Général : il portait une cuirasse d'acier, et la visière baissée de son casque lui couvrait le visage. Le cortège funèbre entra par Porta Sala, dite Svizzera ; il traversa la ville, et sortant par Porta Torre , dite de Milano , s' achemina au Camposanto, où le Général fut enseveli avec les honneurs militaires dûs a son rang.

« royaume d' Italie ; premier capitaine des « gardes royales; ensuite lieutenant maré- « chai dans l'armée autrichienne ; il mourut « en bon chrétien le 29 mars 1826, âgé de « 67 ans ».

Lorsque la princesse de Galles devint maîtresse du Garrovo, songea aussitôt à y introduire de grandes réformes : ordonna de nouvelles constructions et des embellissements singuliers, pour que cette résidence fût digne d'un roi. Elle commença par faire ouvrir le chemin bel et commode, qui, du Grumello (maintenant Villa Celesia) mène à Cernobbio et à la Villa d'Esté: le trait qui va du Grumello à Tavernola, xout en côtoyant le lac, fut en partie creusé dans la montagne, en partie soutenu par des murs épais, tandis que celui de Tavernola à Cernobbio traverse les champs, et est ombragé par des rangées de plantes. Enfin, tant d'autres améliorations furent introduites le long de ce chemin, qu' il devint tout-à-fait méconnaissable. Voulant

perpétuer le souvenir de ces travaux et de la libéralité de S. A. R., on plaça à l'entrée de la Villa une pierre, avec l'inscription suivante:

Karolina de Brounsi^ik 'princeps Valliae in Anglia

ad puhlicum honum

a pago Grumello ad Atestinam villam

sibi deliciarum et quîetis sedetn

rébus omnibus comparatam

repressis lacus ,undis effiuentibus

aggerum murorum arcuum molUione

coniplanato solo clivis stobactis ponte lapideo

Blesicte exundanti imposito

ex angusta praerupta difficili

novam hanc amplam ^wrcomodara

» s%(,o aère viam pecit

anno 18 i 5

Traductions Française.

« Caroline de Brunswick princesse de « Galles, pour le bien public réprimant à ses « dépens les eux exubérantes du lac, avec « des digues, des murs et des arcs, lit aplanir « le sol, enlever les pentes, et construire sur « le débordant Breggia un pont en pierre:

« refit à neuf, élargit et rendit plus aisé ce « chemin, jadis étroit, escarpé et presque « impraticable, lequel, du palais Grumello « mène à la Villa d'Esté, son siège de délices « et de tranquillité, pourvu de toutes les « aisances de la vie. ».

Cette pierre, gâtée par les injures du temps, fut ensuite enlevée, et maintenant on peut la voir sous une petite voûte, à droite du parc.

Pendant les travaux de la Villa, lesquels demandaient beaucoup de temps, la princesse entreprit un long voyage. Elle partit au mois de novembre; visita la Sicile, la Grèce, Constantinople, les côtes de l'Asie Mineure, l'Egypte, l'Arabie ; elle fit un pèlerinage à Jérusalem; ensuite elle se rendit à Tunis, et de là, revint à son séjour favori de la Villa d' Este.

Dans son voyage, qui dura presque un an, elle fut accueillie partout avec des honneurs et des hommages dignes de sa royale per-

sonne. Partout elle laissa les traces ineffaçables de sa générosité et de sa magnificence, secourant les pauvres, et rachetant même des esclaves; aussi les populations accouraient-elles sur son passage, pour lui témoigner, par des applaudissements et des bénédictions, toute leur reconnaissance.

Lors de son arrivée à la Villa d' Este, en automne 1816, elle fut bien aise de voir accomplis tous les travaux qu'elle avait ordonnés, faisant de ce séjour un paradis sur terre. D' un côté du palais était Feglise, maintenant démolie; de l'autre un théâtre, que Ton jugea un des plus beaux essais d'architecture de ce genre, étant reparti avec bon sens et bon goût, et orné de stucs dorés vraiment magnifiques. Il s'élevait où est la salle de conversation que l' on voit à présent.

Pendant son voyage en Italie, Lady Morgan visita en 1819 cette Villa, et en fit une description dans son ouvrage publié à Londres en 1821, que l'on traduisit aussitôt

en français (v. édition do Bruxelles, 1821, vol. 1 page 289 et suiv.).

Bernard Bellini, poète et courtisan de S. A., lorsque celle-ci revint de son heureux voyage, en voulut fêter le retour par un hymne à Apollon, où il célèbre la Villa d'une telle manière, à effacer le souvenir des jardins Hespériens, du palais enchanté d'Arniida, de l'île d'Alcina, etc. (1).

La princesse se plaisait habiter tour à tour cette Villa, et l'autre qu'elle possédait à Pesaro. C'est précisément dans cette dernière qu'elle était allée passer l'hiver en 1817, lorsque le hasard lui apprit la malheureuse nouvelle de la mort de sa fille Charlotte, arrivée le 6 novembre de cette année (2).

(1) Pour r heureux retour de S. A. R. Caroline de Brunswick i^rincesse de Galles, hymne à Apollon par Bernard Bellini, Milan, imprimerie Jean Pirotta, 1816.

(2) Le mariage avec le prince d' Oranges étant manqué, la princesse Charlotte épousa, le 2 mai 1816, Léopold

Cette perte cruelle et inopinée porta un coup terrible au cœur de la pauvre princesse, d'autant plus que n'ayant pas d'autres enfants, elle avait placé dans sa fille chérie tout son amour et tout son espoir. Même dans ce malheur, elle comprit que la haine impla-

de Saxe-Cobourg prince héréditaire de la Belgique. Cependant ce mariage, qu'on eût cru heureux, ne fut pas de longue durée, car le 6 novembre 1817 la princesse perdait la vie, en donnant le jour à un enfant mort-né. Toute la nation anglaise avait fondé ses espérances dans cette jeune tille, et Byron lui avait adressé en 1812 ces vers: A une dame éplorée.

Pleure, fille de race royale! Pleure la honte d'un père et la ruine d'un royaume! Heureuse si chacune de te& larmes lavait une des fautes de Tauteur de tes jours!

Pleure ! car tes larmes sont celles de la vertu, présage de bonheur pour ces îles désolées. Puisse chacun de tes pleurs t'être payé un jour parles sourires de ton peuple!

Mais Byron devait interrompre à Venise ses visions poétiques, pour émettre un cri de douleur, et dédier à la mémoire de la jeune épouse six belles stances dans le quatrième chant (167-172) du Childe Arold.

cable de son mari était bien loin d'être éteinte, car il ne daigna pas même l'en avertir officiellement; et de cette haine elle éprouvait les tristes effets, quelque part qu' elle se rendit.

Mais l'infortunée princesse ignorait encore quel orage furieux planait sur sa tête.

Sir John Leach, conseiller privé du Régent, proposa le dessein ténébreux d'envoyer de Londres à Milan une commission, chargée de pratiquer une enquête contre la princesse Caroline, En effet, au mois de mars 1818, on délégua pour cette odieuse cabale M. Cocke avocat de la Chancellerie, un procureur et un colonel de l'armée anglaise, lesquels se réunirent à Milan, au mois de septembre. Ceux-ci mirent en mouvement un grand nombre d'espions entre Milan et Pesaro, corrompant les domestiques, questionnant les personnes qui, pour un motif quelconque, avaient approché la princesse; surveillant celle-ci dans chacune de ses courses, et allant même fausser

les clefs de son appartement. On ne ménagea pas les plus niores calomnies pour la perdre aux yeux de la noblesse italienne; enfin, ce fut un véritable complot contre son honneur et sa réputation. Cette enquête dura dix mois. A peine la commission a~t-elle recueilli ' le dossier des faux témoignages, s'en va," au mois de juillet, le déposer aux mains du Régent, et celui-ci, sur le bureau des ministres. Un différend sérieux s'élève alors entre ces derniers et le Régent, car des raisons politiques, morales et personelles, ne permettent pas que l'on accuse effrontément^ la princesse. Mais le prince insiste, éclate, menace; et pourtant les chefs des tories tremblent à r idée d'accomplir un acte qui pourrait les perdre. Le parti des wigt, guidé à la Chambre des Communes pas l' intrépide et vigoreux écossais Henri Brougham, l' homme le plus populaire de son temps, est tout favorable à la princesse, et malheur au Régent si sur ce sujet il doit s'exposer à l'élo-

quence du terrible Brougham. Le prince cessa bientôt de tout vain propos; il s'apaisa, s'accorda même avec les ministres, lesquels promirent de faire le procès à la princesse, si elle avait osé mettre le pied sur le sol britannique.

L'honneur de Caroline était encore détendu par l'ombre d'un roi. Georges III, vieux et fou, n'avait pas perdu tout son pouvoir sur le sentiment de la vieille Angleterre, et l'on avait des égards à sa personnalité, quoique déchue. Il était le soutien unique de sa nièce et belle fille, dans la vie désolée de celle-ci. Mais cette ombre aussi disparut : après 60 ans de règne, Georges III mourut le 29 janvier 1820, et ce fut à la Villa d'Esté que la princesse en reçut la nouvelle.

Ce triste événement donnait le droit à Caroline de participer à la couronne d'Angleterre, comme reine épouse; mais son mari, qui prit le titre de Georges IV, fit aussitôt rayer des prières liturgiques son nom, lequel,

selon r usage , devait être placé à côté de celui du roi.

C'est ainsi que commençait la déposition de la nouvelle souveraine. De leur côté, les ministres étaient convenus de proposer un Bill pour provoquer le divorce. En attendant, la vigilante police anglaise donnait des ordres à Milan, afin que Ton ne délivrât pas à la reine le passeport pour son voyage à Rome; bien plus, on défendit même aux maîtres de poste de lui fournir des chevaux et des voitures. Il fallut que la reine achetât des chevaux pour ce voyage, qu'elle entreprenait pour accomplir un vœu. À Rome on lui proposa une constitution annuelle (50,000 livres sterlings), si elle renonçait à se rendre en Angleterre; on la menaça d'un procès dans le cas de refus. Cette proposition humiliante irrita fort S. M., qui déclara qu'elle aurait employé quelque moyen que ce fût, pour confondre ses ennemis les plus acharnés. Après avoir surmonté de très grands ob-

stades, le ministre pontifical lui accorda enfin le passeport, et le 19 avril 1820 elle quitta Rome, courant la poste vers la Grande- Bretagne. En France elle congédia sa suite, et arrivée à Calais, prit place sur un navire quelconque.

Descendue à Douvres aux premiers jours de juin, elle vola directement à Londres, au milieu des vivats répétés de la foule, et au son joyeux des cloches; et alla se fixer dans la maison de South-Audley-Street, où un grand nombre de députés des pays de Galles, d'Ecosse et d'Irlande allèrent lui présenter leurs hommages, et. lui baiser la main. Au dehors, une foule immense applaudissait si vivement et avec une telle instance, que la reine dut se montrer au balcon : cela mit le comble à l'enthousiasme général, et l'on aurait dit en ce moment qu' il venait d'éclater une révolution.

Voyant dans cette femme tant de courage, le roi et ses conseillers pâlirent; elle était

allée jeter le gant; il fallait le ramasser. L'avocat Brougham, fut celui chargé d'annoncer à la Chambre des Communes le retour de la reine. La menace de lui faire un procès était un vain épouvantail pour elle, qui ne demandait qu' à faire paraître son innocence. On trouva adroite la pétition que Lord Russel adressa au roi, regardant ce procès. En elle il disait : « Nous savons que la reine a vécu plusieurs années séparée de V. M., et que pendant ces derniers six ans elle a résidé hors de l'Angleterre; il est donc impossible qu'une étrangère soit élevée au trône par droit de succession. La conduite de la reine a-t-elle pu avoir de l' influence sur la morale politique ? non ; elle a résidé plusieurs années sur le continent. Soit que sa conduite ait été licencieuse, comme le disent ses ennemis; soit qu'elle ne l'ait pas été, comme l'affirment ses partisans, elle ne pouvait avoir d' influence que sur les habitants de Côme ou d'Athènes; elle était nulle pour les femmes

anglaises , et était aussi loin d' influer sur celles-ci, que si elle eût été morte ». Et il demandait au roi qu' il abandonnât la procédure, lui conseillant le parti d'accabler la reine, non pas de la juger; car si le résultat du procès était favorable à Caroline, on ne pouvait prévoir à quel point s'élèverait son triomphe, et quel serait l'avilissement de la monarchie; si au contraire elle était condamnée, un sentiment général d' indignation envahirait le peuple, et S. M. perdrait le royaume, dans cette môme année qu' elle l'a hérité.

Mais lord Liverpool, au nom du gouvernement, présentait un Bill de peine contre la reine, pour sa vie indigne, disait-il, menée à l'étranger; et il mettait en avant l'article de la loi, qui privait Caroline de Brunswick du titre de reine épouse, et des droits, des prérogatives, des privilèges et des immunités annexés à ce titre; puis l'annulation du mariage de Georges IV avec Caroline.

A ce terrible choc de ses ennemis, la reine garda un calme étonnant, et le 6 juillet elle demanda à la Chambre des lords qu' on admît ses avocats pour protester contre le Bill; €e qui lui fut accordé. Grâce à la parole puissante de Brougham, on ferma le débat, €t le Bill fut ajourné au dix juillet, puis au 17 août. De cette manière les jours et les semaines s'écoulaient, et l'on était toujours incertains et peureux sur la décision à prendre. En attendant, l'agitation publique augmentait, et menaçait même d'éclater en une sédition. Beaucoup de Pairs mécontents du gouvernement, cherchaient à s'affranchir de la charge de juges; mais cela obligea la chambre à décréter une amende de cent livres sterlings, que chacun d' eux devait payer les trois premiers jours d'absence, et de 50 livres pour chacun des jours successifs. La reine étant fort irritée pour ces délais, écrivait au roi, le 7 août, une longue lettre, dans laquelle, représentant à ses yeux et à son cœur les

injustices commises en son nom contre elle, sollicitait un procès public, une cour de justice, devant laquelle elle pût proclamer son innocence.

Enfin, on fit le procès; il dura du 17 août aux 5 septembre. Beaucoup de personnes demeurantes à Milan, à Côme et à Cernobbio^ furent appelées à Londres, pour déposer contre la reine.

Le premier à se présenter ce fut F excocher du général Pino, Maiocchi Théodore, lequel dans son interrogatoire se comporta de manière, que chacune des ses réponses était non mi ricordo (je ne me rappelle pas); d'où il s'ensuivit que les anglais en firent une expression vive de leur langage familier» de sorte qu'accuser quelqu'un de non mi ricordo, c'était l'accuser de mensonge. Parmi les témoins italiens parurent aussi Sacehi» Castelli et Cucchi ; entre autres, huit de Cernobbio, savoir : Paschal Fasana, Joseph Corticelli, Joseph Tagliabue, François Ferrario^

Thomas Lagomaggiore, un certain Guggiari, homme d' affaires, attaché à la Villa d' Este, et l'hôtesse Giovita.

Dans cette occasion on put voir l'ingratitude des uns et la reconnaissance des autres, envers une femme qui leur avait fait du bien.

Le 3 septembre ce fut la grande journée de Brougham. Voulant sauver coûte que coûte la reine, le terrible avocat épuisa tout son art et toute sa doctrine, pour foudroyer le Bill proposé; décelant des fautes et des hontes bien pires que celles dont on accusait sa royale cliente : il n' épargna ni le roi, ni les conseillers, ni les ministres, qu' il mit au 30ur en face de la loi et de l'histoire.

Sa défense fut énergique, terrible, écrasante. S' il ne gagna pas tout-à-fait la cause de la reine, toujours détruisit-il celle du fameux Bill; en effet, on l'ajourna à six mois, ce qui voulait dire l' abandonner à jamais.

De cette scandaleuse procédure la reine

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sortit à son honneur et triomphante, et la ville de Londres lui témoigna de mille façons tout son enthousiasme. Un concours innombrable de lords et de députés se rendirent chez la reine, pour la féliciter de sa victoire. Mais son innocence était-elle prouvée ? Non. Bien plus, les dépositions des témoins auraient prouvé qu'elle était coupable. Mais ces témoins avaient-ils été sincères? Point de tout. Les ministres même du roi reconnurent que beaucoup d'entre eux avaient parjuré, et qu'il avait fallu bien de l'argent pour les corrompre. Les lords étaient si peu convaincus des accuses dont la reine était accablée, qu'ils ne dissimulèrent pas une certaine complaisance, pour l'échec que Brougham, par sa puissante parole, fit essuyer au gouvernement.

La presse anglaise, animée en faveur ou contre la renie, dut faire paraître au m^onde entier la joie publique, pour la victoire de celle-ci. Afin d'agiter l'opinion universelle

contre la princesse, pendant son exil volontaire, comme pendant son procès, ses ennemis avaient publié quelques brochures injurieuses (1).

Mais les partisans de Caroline voulant à leur tour confondre ces vils pamphlétaires,

(1) Parmi celles-ci, il y en a une portant ce titre: Lettres de deux mandarins de la péninsule de Corée et de deux Grands Docteurs (???) des états unis du Japon, touchant la princesse de Fangadi. Odesse 3529. C'est un petit volume de 124 pages. Ces lettres, qui montent à 71, paraissent écrites da la Corée (Italie) au Japon (Grande- Bretagne) et vice versa; on fait parler entre autres le docteur Mocchetti {FalHuti), Bellini (poète), Tamassia (Faux mandarin). Sous le nom de Komorthaci se cache Côme, ville des oignons, Grathachimchi c'est la Lombardie, Pirhoplocjoms la Sicile, On^rglominthaci Rome, Glomglomthaci Naples, etc. On y altère les voyages et les scènes domestiques de la princesse de Galles {Fangadi). - Grâce à l'amabilité de l'avocat monsieur Cencio Poggi , je pus consulter le susdit volume, aujourd' hui si rare à trouver.

cherchèrent, par des documents à la main , à mettre en évidence, d'un côté, la perfidie du gouvernement anglais, les injustices ouvertes et la haine de la cour ; de l'autre, la conduite irréprochable de la princesse de Galles, et les nombreux bienfaits qu'elle prodigua partout où elle se rendit. Parmi ces documents favorables il y avait: Le journal d' un voyageur anglais, ou souvenirs et anecdotes touchant S. A. R. Caroline de Brunswick princesse de Galles, de 1814 à 1816, traduits en italien par B. D., et en français par C. G. — Lugano 1817, chez François Veladini et C, Brochure de page 45. =i Georges Dandin ou l'échelle matrimoniale de la Reine d'Angleterre; petit conte national traduit de l'anglais, par l'auteur de la Maison politique que Jacques a bâtie, avec quinze gravures — Paris chez Ponthieu, 1820. Broc, de 23 pages; les vignettes sont des caricatures représentant Georges IV. i= Voyages de sa Majesté la Reine d'Angleterre

et du baron Pergami, son chambellan, en Allemagne, en Italie, en Grèce, en Sicile, à Tunis, à Jaffa, à Jérusalem, a Constantinople, etc. pendant les années 1814, 1815, 1816, 1817, 1818, 1819 et 1820, avec des anecdotes curieuses et piquantes, par Tarmini Almerté, Grec d'origine, attaché a S. M. depuis son départ jusqu'à son retour, et témoin non entendu dans la procédure. — Paris, imprimerie Lefeb\^re, 1821. Broc, de 174 pages, avec les deux portraits de la reine et de son chambellan.

Maintenant il ne manquait plus à Caroline de Brunswick que de ceindre la couronne d'Angleterre, comme reine épouse; aussi en présenta-t-elle la réclamation au mois de mai 1821, car il s'approchait la solennité du couronnement du roi à Westminster. Mais sa revendication fut repoussée, sous le prétexte qu'aucune loi n'accordait à la reine épouse le droit aux honneurs du couronnement. Et ce n'est pas tout. Lors-

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