VILLARS ET LA SUCCESSION D'ESPAGNE
écrivait-il au Roi, le 30 septembre 1699, qui gouvernait absolument, et, pour dire la vérité, avec plus d'étendue d'esprit, d'élévation et de génie que tout ce qui approche présentement l'Empereur, le comte de Kaunitz a trouvé que toutes les affaires lui venaient naturellement. Le comte d'Harrach est paresseux, le chancelier de cour est un trèspauvre homme, le chambellan de même, le président de guerre ne sort pas de sa sphère et est d'ailleurs accablé de maladies. L'Empereur hait Mannsfeld et estime médiocrement le prince de Salm. Le cardinal CoUonitz, d'un esprit très-borné^ gouverne même fort malles affaires de Hongrie. Ainsi tout revient presque au comte de Kaunitz. La considération qu'il s'attire excite bien l'envie du comte d'Harrach, mais ne change pas son tempérament, qui n'est pas porté à la peine. »
Le chancelier et le chambellan, dont Villars parlait avec cette désinvolture, étaient, l'un, le comte Bucelini, homme médiocre en effet, et conduit par ses subordonnés; l'autre, le comte Waldstein, que Villars jugeait trop sévèrement et qui avait plus de décision dans le caractère que la plupart de ses collègues du conseil. Quant au prince de Salm, c'était un homme vigoureux et énergique, qui plaisait à l'archiduc Joseph, dont il avait été ajo, et déplaisait peutêtre à l'Empereur pour ce motif. « 11 est fort ennemi de la France, écrivait Villars ailleurs, et si jamais le roi des Romains est à la tête des armées, ou le prince de Salm n'aura pas de crédit, ou elles seront tournées contre nous. » Le président du conseil de guerre était le vieux Rudiger Stahrenberg, l'illustre défenseur de Vienne, qui se renfer-
mail dans les devoirs de sa charge sans parvenir à les remplir intégralement : il mourut avant la fin de l'ambassade de Villars et fut remplacé par Mannsfeld, dont le principal mérite était d'être profondément dévoué à l'Empereur qui ne l'aimait pas, s'il faut en croire notre auteur.
Quant aux deux hommes de guerre les plus en vue, c'étaient le prince Louis de Bade et le prince Eugène de Savoie. Villars avait avec l'un et l'autre de cordiales relations, que la guerre même, suivant les courtoises habitudes du siècle, ne devait pas détruire. Il les jugeait avec sa perspicacité ordinaire, Eugène, comme un grand capitaine, déjà célèbre à trente-cinq ans et destiné à de plus grands succès ; Louis de Bade, comme un général actif, vigilant, habile, mais sans grand vol, et avec une tendance fâcheuse à marchander ses services : « Il a toutes les qualités les plus propres pour commander dignement une armée et pour ôter l'envie de la lui confier * . w
Pendant que Villars se livrait à l'étude platonique de ces caractères, les événements avaient marché à Versailles, à Londres et à la Haye. Louis XIV, que nous avons laissé sous l'impression des nouvelles d'Espagne, hésitant à poursuivre les négociations commencées avec Guillaume, était vite revenu à ses premières résolutions, aux pensées de modération, de paix, qui les avaient inspirées. Il avait résolument écarté les séduisantes tentatives dont Harcourt s'était fait l'organe, pour écouter les sages conseils de Tallard. La négociation reprise n'avait plus été interrom-
1 Voy. les Portraits des généraux imprimés à la suite des Mémoires de Villars, t. I, p. 435.
VILLARS ET LA SUCCESSIOX DKSPAGXE. 93
pue; elle avait abouti au premier traité de partage, signé le 25 septembre, qui attribuait la couronne d'Espagne au prince électoral de Bavière et partageait les possessions italiennes de l'Espagne entre rAutriche et la France.
C'était pour Guillaume d'Orange un grand succès : il avait fait capituler le grand Roi et prévaloir les intérêts maritimes et commerciaux de l'Angleterre et de la Hollande ; il avait mis une singulière àpreté à les défendre. Sa loyauté envers Louis XIV n'avait pas été moindre : il n'avait rien laissé deviner ni à l'Autriche, dont il trahissait la cause, ni à l'Espagne, dont il disposait sans titre et sans son aveu. Sa discrétion avait été telle, que ni Goes ni Auersperg, les envoyés impériaux en Hollande, ni Hoffmann, envoyé h Londres, n'avaient rien soupçonné de ce qui se tramait à côté d'eux ; ils avaient bien remarqué les allées et venues de Tallard, les conférences tenues à Loo, mais ils n'en avaient pas pénétré le motif. La cour d'Espagne fut renseignée la première : dès le 7 octobre, elle était informée de Texistence du traité, et, dès le 14, elle y répondait, aé ira/o^ par le testament que Charles H signait en faveur du prince électoral de Bavière. Harracli, en apprenant cette résolution, qui déjouait tous ses calculs, en fut tout désorienté : il avoua à Harcourt qu'il ne restait d'autre ressource à l'Empereur que de s'entendre avec Louis XIV, et qu'il lui écrivait en ce sens ^ .
Les communications étaient lentes entre Madrid et Vienne; les dépêches d'Harrach ne parvinrent à la cour
' HippBAU, 1. 1, p. 270.
qu'à la fin de décembre ; elles y causèrent un émoi facile a comprendre, mais dont on sut habilement cacher l'expression. Villars ne se douta de rien. Cependant des informations venues de Hollande et d'Angleterre dans le courant de janvier confirmèrent les rapports d'Harrach; l'existence du traité de partage ne pouvait plus être mise en doute, mais les termes exacts étaient encore inconnus. L'embarras du conseil aulique était extrême ; il ne savait à quel parti s'arrêter; espérant obtenir au moins quelques lumières et se renseigner sur les dispositions de la France, il résolut de sonder Villars, et Kinsky fut chargé de le faire parler . Kinsky aborda Villars, le 22 janvier 1609, dans l'antichambre de l'Empereur, lui exprima le grand désir qu'avait son souverain de vivre en bonne intelligence avec Louis XIV, fit des allusions éloignées aux négociations de la France, essaya d'amener la conversation sur la succession d'Espagne. Villars, qui ne savait rien, put, en toute sûreté de conscience, protester des bonnes intentions de son souverain ; mais, entre ces deux interlocuteurs, dont l'un était mal renseigné et l'autre ne l'était pas du tout, la conversation ne pouvait aller loin : ils jouèrent ainsi, deux jours de suite, aux propos interrompus, sans que Kinsky eut obtenu les éclaircissements qu'il désirait, et sans que Villars eut compris le motif de sa démarche. Villars interpréta le langage du ministre dans le sens de ses espérances; il crut à des ouvertures pour un traité direct, et les enregistra avec une naïve satisfaction. Kinsky revint à la charge le 30 janvier, et, cette fois, il fut plus expUcite : il se plaignit du silence de la France, alors qu'il était notoire que son acti-
VILLARS ET LA SUCCESSIOX D'ESPAGXE. 95
vite diplomatique était grande à Madrid et à Londres , i) savait que des négociations étaient engagées pour le partage de la monarchie espagnole. Pourquoi les cachait-on à l'Autriche? Voulait-on la tenir à l'écart? Le testament du roi d'Espagne était un grave événement ; on n'en disail rien : pourquoi ne pas échanger ses impressions ? Villars ne savait que répondre et multipliaitles assurances banales, tout en rejetant sur le silence observé à son égard la cause du silence du Roi. Il se chargea de transmettre au Roi^ sans délai, les ouvertures qui lui étaient faites.
Il était tout à la joie que lui causait ce premier début de négociation, lorsqu'un incident inattendu vint, à son grand déplaisir, suspendre tout commerce entre la cour impériale et lui.
Il y avait le même soir bal à la cour. L'usage était de n'inviter à ces réunions restreintes que les personnes qui prenaient part aux danses : le corps diplomatique, quelques étrangers de distinction, assistaient à la fête dans de petites loges séparées de la salle de bal par une balustrade. La salle où se donnait ce divertissement dépendait de l'appartement de l'Impératrice douairière, dont l'archiduc Charles occupait une partie. Villars s'y rendit et se plaça dans une de ces loges avec Hop, l'envoyé de Hollande; l'envoyé de Suède, le nonce, les ambassadeurs d'Espagne, de Venise et de Savoie, en occupaient une autre ; l'évêque de Raab soupait dans une loge voisine « de la desserte de l'Empereur ^ . Rappelons que ni Villars ni la plupart des diplomates présents n'avaient, pour des causes rapportées ci-dessus, été présentés à l'archiduc.
Quelques instants avant l'ouverture du bal, le prince de Liechtenstein, ajo de l'archiduc, entra dans la salle : apercevant lïllars, il marcha droit à lui, lui dit qu'il trouvait étrange sa présence chez l'archiduc, auquel il n'avait pas été présenté, et l'engagea à se retirer. Surpris par cette brusque interpellation, l'illars la reçut assez mal et répon* dit, non sans vivacité, qu'il n'était pas le seul dans le même cas; que d'ailleurs il se trouvait, non chez l'archiduc, mais chez l'Empereur, et avait le droit d'y rester. Liechtenstein ayant insisté, Villars sut se maîtriser et sortit. Les autres envoyés ne furent pas interpellés et demeurèrent.
L'aventure, comme on peut le penser, fit grand bruit et donna à la cour impériale des soucis qu'elle n'avait pas recherchés. Les torts du prince de Liechtenstein étaient évidents. Quant à Villars, on n'avait rien à lui reprocher : toujours maître de lui, il se contenta de se plaindre à Kaunitz de l'afiront qu'il avait subi et de l'avertir qu'ayant pris les ordres du Roi, il les attendait en silence.
La réponse du Roi, datée du 11 février, arriva à Vienne le 25. Elle était d'une grande hauteur. Louis XIV exigeait que le prince de Liechtenstein vînt à la légation de France exprimer à son envoyé u son déplaisir de ce qui s'était passé et d'avoir manqué au respect dû à son caractère » . Tant que cette satisfaction n'aurait pas été obtenue, Villars avait l'ordre de suspendre tout commerce d'affaires avec les ministres de l'Empereur.
Cette demande du Roi jeta la cour dans un grand embarras, non qu'elle la trouvât excessive : elle ne défendait pas l'acte du prince de Liechtenstein, qui avait agi de son propre
VILLARS ET LA SUCCESSIOX D ESPAGXE. «7
mouvement et coatre les convenances les plus élémentaires; mais la forme de la satisfaction demandée soulevait une grave question d'étiquette. D'après les usages espagnols en vigueur à la cour impériale, Vajo de l'archiduc ne pouvait sortir du palais sans l'archiduc et ne pouvait rendre de visitas que lorsqu'il accompagnait le prince confié à sa garde. Déroger à cette règle, dans un milieu aussi étroitement formaliste, était un acte inouï dont aucun ministre ne voulait prendre la responsabilité. On s'efforça donc d'obtenir la modification de cette condition. Alors commença une longue et laborieuse négociation dont nous ne saurions suivre tous les détails. Tout fut mis en œuvre soit pour convaincre Louis XIV, soit pour agir sur Villars et ramener à se départir des instructions très-précises du Roi. On lui offrit des satisfactions équivalentes, peut-être même supérieures, s'il consentait à renoncer à la visite de Liechtenstein : Villars écarta toutes ces combinaisons avec autant de lérmeté dans le fond que de modération dans la forme ; il montra un désintéressement qui ne lui était pas habituel, s'effaçant entièrement, écrivant au Roi de faire servir l'incident à sa politique générale, soit qu'il désirât une rupture, soit qu'il poursuivit un accommodement avec l'Autriche sur la question espagnole. Louis XIV ne voulait pas rompre, mais il n'était pas fâché de faire durer un incident qui le dispensait de répondre aux embarrassantes ouvertures de Kinsky; il pensait d'ailleurs, avec raison, que ses demandes étaient fort modérées; il les maintint et prescrivit à Villars de quitter Vienne le 15 avril, si satisfaction ne lui était pas accordée. Le ministre autrichien I. 1
s'adressa alors à Londres et à la Haye^ et pria les deux puissances maritimes d'agir ofGcieusement à Versailles pour expliquer a Louis XIV les usages particuliers de la cour de Vienne et lui demander d'en tenir compte. Hemskerke, l'envoyé hollandais, en parla à Torcy : mis au courant de Tafiaire, il reconnut le bien fondé et la modération des demandes françaises, et écrivit à Harrach une lettre pressante pour l'engager à ne' pas s'arrêter à une Insignifiante question d'étiquette. Il obtenait en même temps du Roi que le délai assigné au retour de Villars fût retardé. Villars fixa définitivement son départ au 30 avril et en informa Harrach. Les pourparlers reprirent, les conférences se succédèrent : le nonce, les ambassadeurs de Venise et de Savoie s'entremirent, sans que la question avançât d'un pas, et le 30 avril arriva sans que rien eût été réglé. L'émotion était grande dans la ville : TéventuaUté d'une rupture avec ta France, pour un motif aussi futile, préoccupait vivement les esprits. Sous la pression des circonstances, la cour découvrit un expédient qui sauvegardait les principes sacrés de l'étiquette : par le plus grand des hasards, la sœur du prince de Liechtenstein, la comtesse Trautmaunsdorf, habi- . tait la même maison que Villars et était malade. La maladie d'un proche parent était un de ces cas exceptionnels qui légitimaient une dérogation à la règle et permettaient à un ajo de sortir sans son archiduc. L'Empereur autorisa donc Liechtenstein à aller voir sa sœur; pour s'y rendre, il était obligé de passer devant l'appartement de Villars : si, au moment où il passerait, Villars se trouvait par hasard sur sa porte, il n'était pas interdit à Vajo de s'arrêter un instant
VILLARS ET LA SLCCESSIOX D'ESPAGXE. 99
et de causer avec lui. On fli donc demander à Villars, par l'ambassadeur de Savoie, s'il ne consentirait pas à se trouver sur sa porte, à une heure déterminée, et à y recevoir les excuses de Liechtenstein. La nuance était bien faible, en apparence ; mais Villars eut l'intuition de l'équivoque qu'elle recouvrait et refusa. Il ne se dissimula pas la responsabilité qu'il encourait en risquant une rupture pour ne pas accepter une aussi légère modification aux instructions royales : tt J'ose dire, écrivait-il au Roi le lendemain, que j'ai donné, en cette circonstance, une preuve certaine que ma fortune m'est indifférente quand il s'agit de la gloire et de la délicatesse de Votre Majesté. »
Villars refusa donc et commanda les chevaux de poste pour le soir même. A trois heures, sa calèche était devant la porte, les chevaux attelés, au milieu d'un grand concours de peuple : Villars se préparait à partir quand l'ambassadeur de Savoie accourut de nouveau, et lui demanda d'attendre encore qu'il eût le temps d'aller faire un dernier effort au palais : deux heures après, il revenait, annonçant que la satis&ction était accordée sans réserve. 11 était bientôt suivi de Vajo qui se présentait chez Villars, était reçu par lui sur sa porte, entrait dans l'appartement, et, s'arrétant dans le salon, où se trouvait le portrait du Roi, débitait la formule d'excuses très-mitigée qui avait été préalablement convenue. La nuit était arrivée, les domestiques avaient allumé des (lambeaux pour éclairer la sortie du prince j une foule inquiète, curieuse, s'était amassée dans la rue, dans la cour, dans les escaliers ; la visite de Vajo reçut une publicité et un éclat qu'elle n'aurait pas eus si elle eût été simple-
ment et rapidement accordée : les hésitations de la cour n^avaient servi qu'à rendre plus solennelle la réparation donnée à l'envoyé du roi de France * .
Le règlement de cette délicate question permettait de revenir aux affaires sérieuses. Mais, pendant les trois mois qu'avait duré l'interruption des relations, de graves changements s'étaient produits. Kinsky était mort; avec lui avait disparu l'un des ministres les mieux intentionnés pour la France; Kaunitz, qui lui avait succédé, n'était pas hostile aux idées de conciliation, mais son influence était contre-balancée par celle d'Harrach, récemment nommé grand maître de la cour. Harrach avait rapporté de son ambassade à Madrid une haute idée des droits de rAutriche sur la succession tout entière, et de grandes illusions sur ses chances de l'obtenir. Un grave événement avait d'ailleurs complètement modiûé l'échiquier diplomatique. Le prince électoral de Bavière était décédé, emportant dans la tombe les fragiles combinaisons échafaudces sur sa cbétive existence. Les conventions de partage avaient été déchirées par la mort, u qui n'avait pas souscrit à notre traité, écrit Tallard au Roi le 14 février, et n'était pas entrée dans l'engagement de conserver les jours du jeune prince » .
Louis XII' , sans se laisser troubler par ce brusque incident, avait immédiatement repris les négociations avec Guillaume sur la base première : l'équitable partage de la monarchie entre les ayants droit, a II y avait trois héritiers, écrivit-il à Tallard; il n'y en a plus que deux. » II ajoutait
1 Voy. à la suite du tome I des Mémoires de Villars le texte ou Tanalyac que nous avons donnés des principales pièces relatives à celte afTaire.
VILLARS ET LA SLCCESSIOX D'ESPAGXE. 101
cette phrase remarquable, qui prouve à quel degré la notion de réquilibre européen avait pénétré dans son esprit : u Je sais combien l'Europe serait alarmée de voir une puissance s'élever au-dessus de celle de la maison d'Autriche, de sorte que Tespèce d'égalité dont elle fait dépendre son repos cessât de se trouver entre l'une et l'autre *. » Il avait donc proposé une répartition des Etats espagnols entre le Dauphin et rarchiduc. Le roi d'Angleterre, surpris par un événement qu'il n'avait pas prévu, au milieu des embarras d'une crise parlementaire, avait assez froidement accueilli ces ouvertures : l'opinion s'était vivement prononcée en Angleterre contre le premier traité de partage ; elle était généralement favorable à l'Autriche; Guillaume hésitait à la froisser de nouveau. Cependant, la pression d'intérêts qui n'avaient pas changé, le souvenir des engagements pris, l'habile argumentation de Tallard avaient agi sur son esprit : au moment oii nous sommes parvenus, c'est-à-dire au commencement de mai 1G99, il était revenu à l'idée d'un partage réglé par une convention : mais, toujours préoccupé de ne pas mettre les ressources maritimes de l'Espagne et des Fndes entre des mains puissantes, il cherchait à faire remplacer le prince électoral par un souverain de second ordre, soit l'électeur de Bavière, soit le duc de Savoie ; ce fut Louis XIV qui plaida la cause de Tarchiduc et qui réussit à la faire triompher. Le 11 juin 1699, après des négociations dont nous n'avons pas à refaire l'histoire, le second traité de partage était provisoirement signé entre
* Le Roi à TallArd, 13 février 1699. Rryxald, t. I, p. 243.
le roi de France et le roi d'Angleterre ; il ne devait devenir déGnitif qu'après Taccession de la Hollande. Trois mois étaient donnés à l'Empereur pour y accéder de son côté. On sait que ce traité attribuait à l'archiduc Charles l'Espagne, les Pays-Bas et les Indes, au Dauphin l'Italie, moins le Milanais, qu'il devait échanger contre la Lorraine. Si l'Empereur, à l'expiration du délai fixé, n'avait pas signé le traité, les puissances s'entendraient pour le choix d'un troisième prince qui recevrait la part refusée par l'Autriche. Guillaume fut chargé d'amener l'Empereur à accepter ces conditions. Il le fit sonder par Hop, son envoyé à Vienne : lui-même fit des ouvertures à Auersperg. Le souverain et le ministre reçurent, chacun de leur côté, la même réponse, à savoir que l'Empereur était le seul légitime héritier de Charles II, depuis la mort du prince électoral, en vertu du testament de Philippe IV et de la renonciation de la reine de France; que l'Angleterre et la Hollande s'étaient engagées en 1689 à soutenir ses droits, que la grande alliance n'était pas rompue, et que l'Empereur comptait sur ses alliés pour le défendre éventuellement contre les prétentions de la France; il n'était pas besoin de nouveaux arrangements, les anciens suffisaient. L'argumentation élait serrée, mais elle n'était plus de saison. Guillaume, lié avec Louis XIV, n'élail plus disposé à faire la guerre au seul bénéfice de l'Autriche et à dépenser les ressources de ses deux Etats pour mettre l'Europe sous la dépendance d'une seule dynastie : il le fit sentir à la cour de Vienne, et insisla, sans encore lui révéler l'existence du traité, pour qu'elle se prêtât à une transaction. Il se crut
VILLARS ET LA SLCCESSIOX' D'ESPAGXE. 103
écouté. Vers la même époque, Kaunitz, reprenant avec Villars le thème de kinsky^ lui faisait des ouvertures banales que l'envoyé de France prenait pour des avances et signalait au Roi avec empressement. A Versailles comme à Londres, on crut un instant à la possibilité d'une entente. Mais c'était une illusion; à Vienne, on ne cherchait qu'à gagner du temps, à empêcher le rapprochement de l'Angleierre et de la France : on se croyait sur de l'héritage espagnol, on ne voulait pas risquer dans des compromissions douteuses les chances que l'on croyait tenir de son droit, de l'inclination connue de Charles II et de la protection d'en haut.
Cette politique d'atermoiement convenait à l'esprit irrésolu et mystique do Léopold, à la lenteur proverbiale du conseil aulique : les avances faites à Villars ne servaient
qu'à la couvrir; pendant que l'envoyé du Roi les enregistrait avec une satisfaction prématurée, la cour prenait ses précautions à Madrid; des bruits alarmants ayant couru sur la santé du Roi, l'Empereur s'empressait de signer le Ojuillet des pleins pouvoirs donnés éventuellement au conseil de Castille pour gouverner l'Espagne en son nom. En même temps, feignant d'entrer dans les vues de Guillaume, il lui faisait proposer de donner les Indes à la France et le Milanais à l'Autriche. Guillaume et Heinsius étaient trop avisés pour ne pas discerner le véritable sens d'une proposition aussi directement contraire aux intérêts des puissances maritimes; ils la repoussèrent comme dérisoire et commencèrent à douter du succès ; ils n'en insistèrent pas moins avec une louable persévérance. Guillaume s'épuisa en vains
efforts pour persuader la cour de Vienne de la nécessité d'une transaction sérieuse. Toute Tannée 1699 se passa en inutiles négociations.
Ce n'était pas seulement à Vienne que le roi d'Angleterre rencontrait des résistances inattendues : en Hollande, les Etats Généraux se refusaient à signer le traité; u Messieurs d'Amsterdam » , avec leur sens pratique, comprenaient ce qu'avait de précaire un arrangement repoussé par la partie la plus intéressée, et qui laissait indéterminée une question aussi grave que la nomination du futur roi d'Espagne; de plus, ces parlementaires défiants demandaient l'enregistrement du parlement de Paris. On voit d'ici l'indignation du grand Roi en apprenant une semblable prétention : il répondit avec hauteur que le parlement de Paris était un corps judiciaire qui n'avait pas à connaître de sa politique, mais il se montra prêt à attendre patiemment l'adhésion de l'Autriche et à s'entendre avec Guillaume sur une liste de candidats au trône d'Espagne : ces concessions n'amenèrent aucun résultat. Louis XIV commençait à perdre patience; Guillaume, de son côté, s'alarmait et craignait que le Roi, poussé à bout, ne s'entendit directement avec l'Autriche : il fit un dernier et vigoureux effort, et enleva le consentement des Etats Généraux; le 3 mars 1700, ils signèrent le traité tel qu'il avait été arrêté entre les deux rois. Les ratifications furent échangées à la fin d'avril.
A Vienne, Guillaume fut moins heureux : il n'obtint que des fins de non-recevoir. Seul, pendant toute cette année, il avait conduit la négociation par l'intermédiaire de Hop. Villars s'était tenu à l'écart par ordre du Roi, qui pensait
VILLARS ET LA SUCCESSIOX DESPAf.XE. 105
avec raison que Tancien allié de Lcopold était mieux placé que lui pour amener FEmpereur à traiter. Villars ne devait pas laisser soupçonner aux ministres autrichiens que sou souverain fût d'accord avec le roi d'Angleterre. Pourtant, quand l'adhésion des États de Hollande eut donné au traité un caractère nouveau, Louis XIV pensa avec raison que son abstention n'avait plus de motif, que le traité ne pouvait être caché à Madrid, et qu'il devait être communiqué à Vienne.
A Madrid, la cour n'ignorait pas les projets de partage, mais elle ne savait pas exactement quel était le rôle de la France : Harcourt le lui dissimulait avec soin, espérant toujours que Louis XIV ne persévérerait pas dans cette voie. Pendant six mois, tenu par le Roi au courant des moindres détails, il n'avait cessé de lui déconseiller le traité, soutenant qu'un traité n'empêcherait pas la guerre; il considérait la guerre comme inévitable dans tous les cas : ne valait-il pas mieux la faire, d'accord avec la nation espagnole, pour mettre et maintenir un Fils de France sur le trône, que contre la nation pour lui imposer un archiduc d'Autriche? Le Roi calmait celte ardeur; il ne croyait pas à l'efficacité du sentiment public : ^Ce sont des vœux sans effet w , écrivait-il; quand même l'avènement de son petitfils eût été facile à obtenir, il ne pouvait espérer le maintenir sans guerre : a II préférait à cette vue celle de prendre des mesures plus convenables à la paix de l'Europe et au repos de la chrétienté* » ; un traité, conclu avec les puis-
^ 30 juin 1699. Hippeau, t. II, p. 98. Mal^^ré ces preuves positives de la sincérité de Louis XIV et du découragement d*Harcourt, M. Hippeau
sances maritimes et consenti par TAutriche, était à ses yeux le seul moyen d'assurer la tranquillité. Hai'court se soumit, non sans regret, et demanda un congé pour ne pas assister à l'écroulement de ses espérances, a Le parti de Votre Majesté * ne consiste que dans Tinclination du peuple et trèspeu de seigneurs qui ne se sont pas expliqués : il tombera de lui-même. » Le Roi l'avait pourtant maintenu à son poste tant que la Hollande avait résisté, afin de pouvoir revenir à ses idées, u si le traité ne s'achevait pas » . Quand le traité eut été achevé, Louis XIV n'insista plus : « Il n'est plus question de négocier à Madrid, écrivait-il le 11 mars 1700... Mon intention est que vous preniez présentement vos audiences de congé. « Harcoùrt s'était hâté d'obéir; sa femme était déjà rentrée en France; il partit aussi vite que le lui permit la nécessité de liquider un grand établissement : au mois de mai, il avait quitté le sol de l'Espagne, laissant M. de Blécourt comme chargé d'affaires, avec la triste mission de liquider la faillite diplomatique à laquelle il ne voulait pas attacher son nom. Au même moment, Villars reçut du Roi le texte du traité, avec mission de le communiquer à l'Empereur et de lui demander son adhésion. Villars, comme Harcoùrt, n'était
soutient que leg négociations secrètes pour la désignation du duc d*Anjou et la marche des troupes françaises se continuaient entre Harcoùrt et Porto- Oarrero : il base son opinion sur une dépêche qu*il publie à la date du 13 août 1699 (t. II, p. 123). L'argumentation s'écroule devant un fait tout matériel : la dépêche n'est pas de 1699, mais du 13 août 1698; le contexte le prouve surabondamment : elle annonce comme prochaine l'entrée de Tambassadeur qui eut lieu le 15 septembre 1698. A cette époque, le traité de partage n'était pas signé, Harcoùrt recevait les premières ouvertures du cardinal et les encourageait discrètement. » 8 mars 1699. Hippbau, t. II, p. 42.