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s'entendre avec la cour de Vienne sur les mesures militaires à prendre ' .
Villars reçut la communication du 18 août avec un dépit qu'il eut de la peine à dissimuler. Il voyait s'écrouler l'échafaudage de ses espérances et de ses ambitions. Pour cacher sa déception, il sollicita du Roi un congé, qui lui fut refusé. Louis XIV avait encore besoin de sa présence a Vienne, car il avait à conformer son attitude à la situation nouvelle et périlleuse créée par l'Empereur. Lui aussi voyait s'écrouler le fragile édifice de ses combinaisons ; il avait tout sacrifié au repos de l'Europe : son orgueil de souverain, ses habitudes de conquérant, ses intérêts de chef de dynastie; il avait fait des avances à son plus mortel ennemi, subi le marchandage des négociants d'Amsterdam, accepté, pour la première fois, le second rôle dans une négociation importante, le tout dans l'intérêt de la paix, et il voyait le fantôme de la guerre se dresser devant lui. Il s'élait trompé sur les sentiments de Léopold ; il avait cru à sa modération et à sa perspicacité; il avait compté sans cette obstination douce et fataliste qui s'allie si bien à l'irrésolution dans les esprits faibles et ne leur laisse voir qu'un côté des questions. Léopold se jetait, les yeux fermés et de gaieté de cœur, dans la guerre, sans mieux en peser les conséquences qu'il n'en discernait les causes. La guerre devait durer douze ans, amener d'effroyables malheurs et donner à sa maison, malgré des succès militaires inespérés, des résultats inférieurs à ceux que lui assurait le traité. L'histoire impartiale
1 GiBDEKE, t. II, p. 130*.
lui laissera la responsabililc du sang versé inutilement : elle saura gré à Louis XIV de ses efforts pacifiques , de la violence qu'il dut faire à son caractère et à ses habitudes pour les concevoir, les multiplier et les poursuivre.
Le refus de TEmpereur frappait de caducité le traité de partage avant même qu'il put être appliqué. Conçu en vue de la paix, il ne répondait pas à Tétat de guerre. Aussi Louis XIV, tout en s'efforçant encore d'en sauver les dispositions, songea-t-il à ne pas se laisser surprendre par les événements. 11 commença à prêter l'oreille aux offres espagnoles et à prendre des mesures militaires; il massa un corps d'armée sur les Pyrénées et en donna le commandement à Harcourt, qui brûlait du désir de réparer par Fépée les échecs supposés de sa diplomatie. En même temps, le Roi chargea Villars de faire savoir à la cour impériale qu'il considérerait comme déclaration de guerre tout envoi de troupes dans les provinces espagnoles. Villars se tira de cette délicate mission avec tact et fermeté; il obtint de l'Empereur une déclaration qui^ en donnant au Roi toute sécurité, ne froissait aucune susceptibilité : les deux souverains s'engageaient réciproquement à ne pas toucher aux territoires espagnols de Charles II ' . La formule était heureusement trouvée : Villars s'en attribua, à tort ou à raison, le mérite; c'était son premier succès diplomatique, il était excusable de s'en exagérer l'importance. Long« temps après, il en parlait avec complaisance; l'incident s'était, dans ses souvenirs, grossiavec les années; dans les
1 La déclaration est du 6 octobre et se trouve dans les Mémoires de Villars, t. 1, p. 282 et 462.
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Mémoires qu'il écrivit vingt ans plus tard , il a pris les proportions d'un événement de premier ordre, qui a décidé du sort de l'Espagne et de l'Europe.
Les destinées de l'une et de l'autre se décidaient alors, non à Vienne, mais à Madrid, et sans aucune intervention de la diplomatie française. Le sentiment espagnol s'exaltait : Porlo-Carrero le soutenait et le dirigeait avec habileté et patriotisme : l'avènement d'un Petit-fils de France apparaissait de plus en plus comme le salut de la monarchie; le seul obstacle venait des refus présumés de Louis XIV. Harrach exploitait avec activité l'adhésion du roi de France au traité de partage, et s'efforçait de décourager, les espérances nationales. Porto-Carrero fit une dernière et pressante démarche auprès du Roi afin de lui arracher son consentement. Louis XIV, qui commençait à désespérer du traité de parlagej mais ne pouvait pas encore se l'avouer, répondit avec habileté : « Je n'ai pas dit, écrivait-il à Blécourt le 23 août, que je refuserais de pareilles offres, si elles étaient faites avec toutes les sûretés convenables; le silence que j'ai gardé sur ce sujet est tout ce que la nation peut me demander. » Le silence du Roi suffisait à Porto-Carrero, qui se remit à l'œuvre avec activité, persévérance et discrétion. On sait le reste. Nous n'avons pas à décrire ici les péripéties du drame qui se joua autour du lit oii agonisait le dernier descendant de Charles-Quint : la lutte fut vive entre la Reine et le cardinal , menée de part et d'autre avec toutes les ressources de l'habileté et de l'intrigue; tout fut mis en œuvre pour arracher un acte décisif à la volonté du moribond, tout fut exploité, jusqu'aux
iîV CHAPITRE II.
angoisses d'une conscience timorée, et aux affres de la mort prochaine; enfin, la victoire se décida pour Porto-Carrero : le 3 octobre 1700, Charles II signait le célèbre testament qui instiluait le duc d'Anjou héritier de toutes les Espagnes. Le surlendemain du jour où s'accomplissait ce mémorable événement, Louis XIV, qui n'y croyait pas *, ne voulut pas renoncer aux espérances pacifiques du traité de partage sans avoir fait auprès de l'Empereur un suprême et loyal effort. Il chargea Viilars de dire à Léopold que la mort du roi d'Espagne paraissant imminente, il avait voulu faire une dernière démarche « afin de ne rien omettre de tout ce qui pourrait maintenir la paix et le repos de la chrétienté 1» . D'accord avec ses alliés, il avait suspendu l'exécution de l'article 7, par conséquent le choix d'un troisième prince à substituera l'archiduc, et consentait à tenir secrète, jusqu'à la mort de Charles II, l'acceptation qu'il sollicitait. Viilars ne devait pas cacher à Léopold les offres faites par la nation espagnole à un Petit-fils de France, ni l'importance des troupes massées sur les Pyrénées ; il devait ajouter qu'il dépendait de l'Empereur de conserver dans sa maison des Etats considérables sans effusion de sang, ou de déchaîner sur l'Europe tout entière les maux d'une guerre longue et incertaine. Viilars, en accomplissant cette démarche solennelle, joignit au message du Roi tous les
1 Le 28 septembre, à minuit, Blécourt écrivait encore au Roi que Cbarlex II venait de conGrmer le teitameot qu'il avait fait en faveur de Tarchiduc. Le Roi répondait le 11 octobre par l'envoi d'instructions détaillées pour la conduite que Blécourt aurait à tenir en cas de mort du roi d*l^8pa<{ne et de promulgation du testament en faveur de Tarchiduc. (Hip- PRAU, t. II, p. 276, 280.)
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argua, mmeots qu'il crut de nature à impressionner l'EmpereuE** 11 lui lut facile de voir qu'il n'était pas écouté. Léopold vensi.it de recevoir un courrier d'Espagne : Harrach lui annonçait la signature par le Roi d'un testament, et lui af&r* binait qu'il devait être en faveur de l'archiduc! La Reine, le P e Te Gabriel lui écrivaient dans le même sens I
lllmani de ces renseignements erronés, l'Empereur convoq«:i.ale conseil : deux séances importantes furent tenues les '^0 et 25 octobre *, tous les ministres y assistaient, ainsi que Jerger, Stahrenberg et un certain nombre de hauts (onotioonaires. Communication fut donnée de la démarche de \/illars, d'une dépêche de Sinzendorf relatant une déioarche identique de Torcy et de la correspondance d'Espagne; celle-ci, à côté des informations dont on a pu apprécier l'exactitude, renfermait pourtant des avertissements significatifs. Harrach constatait avec inquiétude qu on Pavait écarté du palais, alors que le testament se rédigeait, que l'opinion publique croyait cet acte en faveur " un prince français , qu'un revirement vers la France «opérait non-seulement au sein du conseil, mais jusque clans l'entourage du Roi : Confessarius etiam régis inciperet
^^^ppuide ces informations inquiétantes, Kaunitz donna
leclui*^ d'un mémoire écrit ' où la situation était analysée
^^^^ Une netteté remarquable et une perspicacité prophé-
*^^^. Il posait comme un fait acquis que le testament
^^^ en faveur d'un prince français : cela ressortait pour
•»i primé en entier par Gsdpke (L II, p. 199*), ainsi que les protocoles ^•* ^nfércncei des 20-25 octobre.
12C OHAPITRK II.
lui de tous les renseigiiemeuts, même des dépêches d'Harrach; il insistait sur la gravité de ce fait. Charles II avait autant que Philippe IV le droit de tester; après avoir soutenu la validité du testament du père, on pourrait difficilement contester celle du testament du Gis; toute TEspagne l'accepterait, les vice-rois n'hésiteraient pas à le faire exécuter, l'Europe le reconnaîtrait. Si donc l'Empereur persistait daus ses premières résolutions , c'était la guerre certaine, inévitable, déclarée dans de mauvaises conditions, sans alliés, sans armée, avec l'appui douteux des princes allemands, contre un ennemi redoutable et prêt.
L'opinion de Kaunilz était donc qu'il fallait traiter, et traiter sans délai. Si le roi d'Espagne venait à mourir, il serait trop tard; on serait alors trop heureux d'obtenir les conditions du traité de partage actuel ; aujourd'hui l'on pouvait même les améliorer, et il fallait s'y appliquer sans relâche. Il conseillait d'ailleurs d'armer activement aûn de soutenir les négociations.
Cet avis si sage ne prévalut point contre l'inertie fataliste de l'Empereur ; le 25, après une discussion de cinq heures, on se décida à ne rien dire à Villars et à laisser les portes ouvertes à une négociation indéterminée : Respondendum Villars non esse ad/iuc rationem mutandi responsum antea. — Die porien traciandi ojfen zu lassen .
Les interrogations inquiètes et pressantes de Villars n'obtinrent de Kaunitz, d'Harrach, que des réponses vagues ou plaisantes; enfin, on lui remit, le 5 novembre, une note dans laquelle il était dit que l'Empereur persistait à considérer comme indécent et injuste de convenir de la succès-
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siosnd'uQ roi vivant, et qu'il était confirmé dans celle opini<:> j[i par la confiance qu'il avait dans le prochain rétablisse v^anent de la santé du roi d'Espagne. C'est par une fin de no jr:i-recevoir aussi peu sérieuse et d'un goût, il faut bien le ^ire, si contestable, que la cour de Vienne répondait aiM. suprême et éloquent appel de Louis XIV; elle ne semblsn^it pas comprendre le grand et loyal effort que le roi de Fi- Signée avait dû faire sur lui-même pour se décider à une no tavelle démarche et pour tendre à Léopold une main si som-a vent repoussée. Elle ne comprenait pas davantage qu'en reffVisant non-seulement d'accepter le traité de partage, na^^is même de l'examiner , elle le frappait vraiment de ca.<iucité et risquait de rendre à Louis XIV une liberté qti'*il avait spontanément consenti à enchaîner. Elle comptai ft^ sur la guérison du roi d'Espagne I
Charles II était mort depuis trois jours, quand cette phfc »-ase malencontreuse fut écrite. Mais on l'ignorait à Vi ^^ une j la fatale nouvelle ne parvint que le 18 novembre d^ ■^s la capitale de l'Autriche et troubla singulièrement la q^^^^-î étude qui y régnait. La véritable teneur du testament y c^'^^^^sa un effarement général. Le conseil tint séance trois
jo^j^xsde suite, déclara que le testament était nul comme ^^^^•^traire à celui de Philippe IV, décida qu'il fallait protester ^^^I^rès de toutes les cours, agir auprès du Pape, et enfin *^^^îter avec la France, « ne fût-ce que pour gagner du ^^■^^ps* «. Mais le moment des négociations était passé,
H. Giedeke n'a pas imprimé les protocoles des importantes conférences ^^m 19^ 21-22, 26-27 novembre 1700. Nous les avons consultés aux archives ^^ \ieoDc et en avons extrait les détails ci-dessus.
les cvcnements se précipitaient avec une rapidité que le lent formalisme du conseil avait peine à suivre; on apprenait coup sur coup l'ouverture du testament, son acceptalion par Louis XIV, la mémorable scène de Fontainebleau, la proclamation du duc d'Anjou, l'adhésion de tous les vice-rois au nouveau règne, le prochain départ de Philippe V pour ses Etats; en même temps, l'Angleterre et la Hollande insistaient pour l'acceptation immédiate du traité de partage et laissaient entendre que leur concours était à ce prix. Le conseil fut obligé de reconnaître qu'il s'était trompé; la vérité se fit jour; elle éclate dans cette phrase révélatrice que nous extrayons du rapport fait à l'Empereur après la séance du 27 novembre, et qu'il nous suffira de traduire pour achever d'édifier le lecteur sur l'esprit qui a inspiré le gouvernement impérial pendant tout le cours de cette longue négociation : a On a espéré de tout temps que la France refusant la succession d'Espagne et s'en tenant au traité de partage, le gouvernement et le peuple espagnols reconnaîtraient leur erreur et reviendraient d'eux-mêmes à Votre Majesté et à sa glorieuse maison... On a de même espéré que l'Angleterre et la Hollande reprendraient leurs anciens liens avec Votre Majesté.. Il faut reconnaître que tout cela manque, et que Votre Majesté est réduite à faire presque seule, avec peu ou point d'alliés, la guerre non-seulement à la France, mais à l'Espagne et à l'Italie. »
Le dépit de l'erreur commise et le sentiment du danger rendirent à la cour de Vienne une activité qu'elle semblait avoir perdue. Les démarches diplomatiques furent multi-
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pliées pour chercher des alliés, susciter des euDemisà la France, créer des embarras au gouvernement nouveau; les armements furent poussés avec vigueur. Nous n'avons pas à raconter l'histoire de ces efforts, qui n'auraient peutêtre pas abouti, en présence de la lassitude de l'Europe, si Louis XIV, par des fautes inexplicables , n'avait soulevé contre lui l'opinion de l'Angleterre et donné à la haine de Guillaume III les prétextes qu'elle cherchait. Nous revenons à Villars.
La situation de l'envoyé français à Vienne était devenue
très-diiBcile : le vide se faisait autour de lui ; il lui fallait
beaucoup de tact pour éviter de plus sérieux désagréments.
Un jour, c'était le roi des Romains qui, à une course de
tôtes, lui faisait une avanie publique; un autre jour, c'était
1a foule qui s'amassait devant sa porte en Taccusant d'intel-
%ences avec les insurges hongrois. II suppliait le Roi de
'Q^tlre fin à sa mission ; mais Louis XIV tenait à le main-
teuîr à Vienne, non-seulement pour être renseigné sur les
préparatifs militaires de l'Empereur, mais pour retarder
**ïteiit que possible la rupture et faire durer la fiction
«après laquelle, si l'Espagne était en état d'hostilité avec
1 Autriche, la France était en paix avec l'Empire'. Un
^^Oient vint pourtant où la fiction fut dissipée par le
^^^on. Un corps autrichien, conduit par Eugène de Savoie
*vee ung pj^^e vigueur, avait franchi les montagnes tyro-
**^^iies, passé l'Adige et envahi le Milanais espagnol; il
La correspondance du Roi et dé Torcy prouve que jusque dans le mois *^ ^ai 1701 Louis XIV espérait encore éviter la guerre, et faisait à cette "^ion des sacrifices nuisibles à ses intérêts.
y avait rencontré des régiments français près de Carpi et les avait battus. Quoique TafTaire, en elle-même , eût été peu importante, elle avait eu un grand retentissement, elle avait montré que les Français n^étaient pas invincibles et révélait le capitaine qu'ils allaient avoir à combattre; le prince Eugène préludait à ses victoires. Villars ne pouvail plus rester à Vienne * ; il reçut du Roi un congé et s'empressa de revenir. II trouva la cour de Versailles encore sous l'impression de joie et d'orgueil qu'avait produite la brillante solution de la question espagnole. Avoir contribué à l'avénemcnt de Philippe V était le meilleur titre à la faveur. Des trois diplomates qui avaient tenu les principaux rôles, c'était à qui s'attribuerait l'honneur du dénoùment : d^Harcourt, qui en avait désespéré; de Tallard, qui l'avait combattu, et de Villars, qui l'avait ignoré. Louis XIV rétablit la gradation des mérites par celle des récompenses : il donna le duché à Harcourt, le cordon bleu a Tallard, et de bonnes paroles à Villars. Villars fut encore plus étonné que mécontent de son lot : u J'ai battu les buissons, écrivait-il familièrement à Chamillard, et ce sont mes camarades qui ont pris les oiseaux. ?) La guerre, que ses démarches n'avaient pas réussi à écarter, allait lui offrir l'occasion de remporter les succès et de mériter les honneurs refusés à sa diplomatie.
^ t Depuis celle aventure, j'ai évité d'aller à la Cour, puisque sur la nouvelle du passatje de VAdi^ tous les courtisans m'environnèrent avec plusieurs assez mauvais propos, auxquels il faut bien répondre; mais je ne traverse pas la rue que je ne puisse craindre quelque avanie du peuple. « (Villars à Torcy, 16 juillet 1701. P. V.)