‹ Villars d'après sa correspondance et des documents inédits; (volume 3)Chapitre 16 sur 16 · I. so · texte numérisé non relu

I. so

Cependant les fautes et les désastres se succédaient à l'armée de Flandre : les indécisions du commandement, partagé entre le duc de Bourgogne, Vendôme, Berwick, avaient amené la confusion et l'anarchie; la défaite d'Oudenarde avait ouvert la frontière : Boufflers était assiégé dans Lille, que son courage ne devait pas sauver ; le désarroi et l'inquiétude étaient grands à la Cour. Madame de Alaintenon écrit à Villars pour lui demander conseil. Dans la pensée du maréchal, est-il besoin de le dire? le seul remède à la situation était sa nomination au commandement en chef de l'armée du Nord ; l'écrire crûment, il n'osait; on va voir avec quel mélange de désintéressement et de calcul, de précision militaire et de hâblerie méridionale, tout en traçant, à grands traits, un plan de campagne dont chacun peut faire son profit, il laisse entendre qu'il est le seul en état d'en assurer l'exécution :

23 août 1708.

Je reçois, Madame, avec une parfaite satisfaction, la lettre dont il vous a plu de m'honorer. En vérité, Madame, je suis transporte des bontés que vous voulez bien me montrer, et toutes les expressions sont infiniment au'-dessous des sentiments qu'elles m'inspirent.

Vous me faites Thonneur de me demander. Madame, ce que je pense sur les partis que Ton peut prendre en Flandre. Vous serez bien persuadée que depuis que j'ai su Lille investi, j'ai été vivement occupé de ce qui pouvoit être le plus convenable à l'intérêt du Roy. J'ai pensé à ce qu'on pouvoit attaquer, qui nous pût dédommager de la perte de Lille, et même dans l'espé^ rance que la défense de M. le maréchal de Boufflers seroit assez longue pour revenir encore au secours de Lille, après.

avoir pris ce qu'on attaqucroit, et je ne trouve qu'Oudenarde. Mais comme la prise de cette place mettroit Tennemi dans une mauvaise situation, il ne faut pas douter que même avant qu^elIe ne soit investie, il ne marche pour la protéger. Je trouve donc qu'il seroit plus avantageux d'obliger Tennemi, qui laisseroit la circonvallation de Lille garnie, à venir donner un combat pour sauver Oudenarde, que d'aller l'attaquer dans ses retranchements. Premièrement, parce qu'on le trouveroit plus faible, puisque ses forces seroient en quelque manière partagées et que celles du Roy seroient réunies. En second lieu, parce que l'armée de Mgr le duc de Bourgogne, faisant la diligence possible pour arriver sous Oudenarde, auroit au moins vingt-quatre heures d'avance pour s'y placer, avantage d'une si grande conséquence à la guerre, qu'on ne sauroit trop chercher à se le procurer.

J'aurai donc l'honneur de vous dire. Madame, que mon premier objet eût été de marcher à Oudenarde, en faisant des ponts sur TEscault pour la jonction de M. le maréchal de Berwick avec Mgr le duc de Bourgogne, de marcher tous ensemble sur Oudenarde, laissant seulement un corps de huit à dix mille hommes de l'autre côté de i'Esoault. Mais tout cela a du être concerté d'avance, et même doit être exécuté présentement. Ma pensée est que l'ennemi ne soufTriroit jamais la prise d'Oudenarde; car il est aisé de voir sur la carte qu'Oudenarde une fois pris, il n*a plus de retraite, et que pour le soutenir, il viendroit sans doute nous combattre avec le même désavantage que nous trouverons peut-être en l'allant chercher à Lille.

Voila donc quelle eût été ma première vue. Supposé qu'elle eût trouvé des difficultés que je n'imagine pas, je ne balancerai point à vous dire qu'il faut donner une bataille pour sauver Lille. La gloire des armes, celle de la nation nous y oblige plus que tout. Et c'est ici que la grande maxime de M. de Turenne a lieu : « Qu'il faut combattre pour sauver les places importantes n ,

puisque si vous ne combattez pas pour les premières, il faut, malgré que Ton en ait, combattre pour les secondes. Sur cela, Madame, j'aurai Thonneur de vous dire que, prenant congé de Sa Majesté, je pris la liberté de lui dire, lorsqu'elle se promenoit dans les jardins de Versailles, que s'il y avoit une grande action en Flandre, j'osois me flatter que ses troupes m'y verroient avec joie arriver le matin de la bataille. Le Roy eut l'extrême bonté de me répondre que ce plaisir ne seroit pas pour les troupes seulement, mais pour d* autres aussi, et pour lui tout le premier. En vérité, Madame, je me flatte toujours que le Roi verra la campagne Gnir en ce pays-ci, et elle l'est (c'eût été sans aucune sorte de perte, sans la trahison avérée du commandant d'Exilles), je me flatte, dis-je, de recevoir un courrier de Sa Maje3té qui m^ordonne de me rendre en Flandre. Je vous dirai bien naturellement. Madame, que ce seroit avec répugnance que je prendrois l'ordre de M. de Vendôme ; mais pour ces grandes journées, je le servirai comme aide de camp et j'ajouterai que pour une bataille, je croirois une aile très-bien menée par M. de Vendôme, l'autre par M. le maréchal de Berwick. Je le dis avec peine, mais je suis forcé de l'avouer, après ces généraux, ma conflance n'est point du tout entière pour la plupart de tout ce qui leur est subalterne. Je vois depuis longtemps, avec une véritable douleur, le peu de sujets que le Roy a dans un certain ordre.

Que Sa Majesté ait donc la bonté de voir à quoi je puis lui être utile. J'ai, grâces à, Dieu, la meilleure santé du monde; les ennemis du Roy ont quelque sorte d'opinion pour moi, et je puis dire avec vérité que jusqu'4 présent peut-être, je suis le seul général de l'Europe dont le bonheur à la guerre n'ait jamais été altéré. Peut-être aucun n'a vu tant de petites ni de grandes actions, et soit subalterne, soit général, grâces à la bonté de Dieu, j'ai toujours vu fuir les ennemis devant moi. M. le duc de Savoye, dans la dernière occasion, étoit en personne à la tête de son armée. S'il y a quelcfue vanité, Madame, dans ce que j'ai

rhonneurde vous dire, il y a au moins de la vérité, et je mets la vérité avant tout.

En6n, je supplie Sa Majesté de compter sur mon zèle et sur une application vive et entière à tous ses intérêts. Si Elle pouvoit jeter les yeux sur les dépenses de ses armées, Elle y verroit mon économie et mon attention continuelle à ménager ses finances.

Voilà, Madame, une très-longue lettre, mais puisse-t-elle arriver assez à temps, pour que Sa Majesté puisse faire usage de ma bonne volonté ! Elle est au plus haut point, ainsi que la parfaite vénération avec laquelle j*ai Thonneur de vous être dévoué.

Après avoir signé cette lettre, il semble que Villars ait craint de ne pas être suffisamment compris, et alors, de sa grosse et détestable écriture, il ajouta le post-scriptum suivant, sur la signification duquel il est impossible que madame de Maintenon se méprenne :

Permettez-moi de vous dire, Madame, que Ton croit quelquefois bon de faire tenir les cartes à celui qui joue heureusement, surtout si Ton a remarqué que la confiance que donne la fortune n* empêche pas une extrême précaution.

Quelques jours après, dévoré d'impatience, il revient à la charge et indique qu'il se contenterait de commander une aile :

Du 2 septembre 1708.

Je vois. Madame, par toutes les lettres qui nous arrivent de Flandre, que tout se prépare au secours de Lille, à la vérité un peu plus tard que Ton ne Tavoit espéré; il eût été à souhaiter que, prévoyant de bonne heure les desseins des ennemis, ou Ton eût traversé leurs préparatifs ou du moins marché plus tôt pour troubler le siège ; le temps étant plus précieux que tout à la

guerre, puisqu'un ennemi prend des précautions en quinze jours qu'il ne pouvoit peut-être ni imaginer ni mettre en usage, s'il avoit moins de temps. EnGn, Madame, ce qui me donne de grandes espérances, c'est les forces prodigieuses que le Roy met ensemble et des meilleures troupes du royaume. Mon premier regret est de n'avoir pas l'honneur de commander celle des ailes de l'armée qu'il eût plu à M. le duc de Bourgogne et à M. de Vendôme de me confier, et j'aurai l'honneur de vous assurer que pour pouvoir être de quelque utilité à Sa Majesté dans une si grande occasion, j'aurois obéi à M. de Vendôme comme le moindre de ses aides de camp. Permettez-moi la liberté de vous dire. Madame, que je vous plains dans cette crise d'affaires plus que tout ce que je crois le plus à plaindre ; la vivacité de votre alta-

chement pour le Roy, pour l'Etat, vous donne des mouvements que le reste du monde ne connaît pas et qui prennent d'autant plus sur votre santé que vous commencez par les cacher au Roy et à tout ce qui vous approche. Dieu vous donne tous les bonheurs que vous méritez, mais surtout celui que vous méprisez le plus, c'est la santé...

P. 'S. Je n'ai rien d'important, Madame, à me donner l'honneur de vous apprendre de ces pays-ci où les postes sont bien médiocres, mais où non-seulement le Roy n'auroit rien perdu, mais où les ennemis pouvoicnt beaucoup perdre, sans la trahison ou foiblessc de celui qui défendait Exilles, lequel a livré la place lorsque M. le duc de Savoie était forcé d'en lever le siège. Si j'en suis cru, il sera très-sévcrement puni * ; je commence dès à présent, autant qu'il dépend de moi, à faire sentir aux ofOciers qui ont signé la capitulation l'indignité de leur conduite.

Les courriers mettaient longtemps alors pour se rendre de Briançon à Versailles, et ces lettres n'étaient pas encore

* M. de Laboulayc, le malheureux commandant d'Exilles, fut condamné à la dégradation et à la prison, mais Villars empêcha la confiscation de ses bient.

parvenues à madame de Mainienon lorsqu'elle écrivit de nouveau à Villars pour lui dépeindre la situation critique de l'armée de Flandre : celte lettre s'est conservée, et nous sommes heureux de pouvoir la donner tout entière :

12 septembre 1708.

Il y a bien longtemps, Monsieur, que j'ai envie d*avoir l'honneur de vous écrire, mais j'ai été dans un si grand abattement depuis que notre armée s'est mise en marche pour le secours de Lille, que je vous avoue que je n'en ai pas eu le courage, et que je remettais toujours à me réjouir ou à m'aflQiger avec vous, quand nous verrions cette grande affaire décidée. Elle tire si fort en longueur que je ne puis plus attendre, et je pense trop souvent à vous pour ne vous le pas dire. Ce n'est pas à moi à raisonner sur ce qui se passe en Flandre, je vous en crois instruit, quoique vous en soyez loin. 11 paraît que l'on a perdu un temps qui ne peut se recouvrer. La diversité des sentiments a tout gâté, et la pluralité des généraux n'est pas bonne. M. le duc de Bourgogne est bien à plaindre de commencer par quelque chose de si difGcile, et de se trouver tiraillé entre tant de gens qui, je le crois, ont tous bonne intention, mais qui voient différemment. M. le maréchal de Boufflers fait, à ce qu'on dit, tout ce qui est possible, et ne paraît pas encore bien pressé. II faudroit un miracle pour que Lille fût secourue. Cette grande affaire, Monsieur, qui fait toute notre attention, ne peut faire oublier au Boy ni aux honnêtes gens que vous avez sauvé le Dauphiné. Sans vous, toutes mes inquiétudes n'auroient pas été pour la Flandre seulement. Vous m'avez écrit, il y a longtemps, que le Boy en serait quitte avec M. de Savoye pour deux châteaux, et vous auriez encore mieux fait que vous ne le promettiez sans la trahison du commandant d'Kxillcs. Je suis bien en peine de votre conscience par rapport à cet hommc-Ià, car je doute que vous lui pardonniez jamais. Vous m'avez attiré un remerciment de

M. d^Artagnan. Je voudrais que les ofBciers qui servent avec vous sussent les témoignages que vous leur rendez près du Roy, pendant que les autres généraux se plaignent souvent de ceux qui sont avec eux. Si on vous connaissoit autant que moi, on vous aimeroit beaucoup. Vous avez trop de bonté de penser à ma santé. Elle est souvent attaquée, mais jusqu'ici elle se soutient. Je suis bien véritablement. Monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante.

On regrette, en lisant ces lignes si sobres, si justes et si bien tournées, que tontes les lettres antérieures aient disparu. Celle-là, du moins, peut justifier Villars du reproche que lui a adressé Saint-Simon, de se faire valoir à Taide et aux dépens de ses subordonnés. M. d'Artagnan, qui fut, depuis, le maréchal de Montesquieu, est un des officiers que Saint-Simon a le plus opposés à Villars, jusqu'à en faire le vainqueur méconnu de Denain : on voit déjà, et on verra encore mieux par la suite, avec quelle réserve ces jugements doivent être accueillis ' .

Nous n'avons pas la réponse de madame de Maintenon à la lettre de Villars du 23 août. On peut en deviner le sens. Madame de Mamtenon désirait voir appeler Villars en Flandre, moins par intérêt pour lui que par amour du bien public -, l'armée était du même avis, et son instinct ne la trompait pas. Le Roi se laissa facilement persuader; aus-

1 Voici les termes mêmes d'une lettre de Villars au Roi, datée du 12 août 1708 : « Votre Majesté aura vu dans ma dernière dépêche à M. de Gbamiilart combien j'avois lieu de me louer des diligences de M. d'Artagnan pour soutenir les passages qui coupoient la petite route de Briançon, que le chevalier de Sors, lieutenaqt-colonel de Vexin, le sieur de Bettens, commandant de Gastellas, avoient défendu avec beaucoup de fermeté des postes que les ennemis avoient attaqués; il est bien certain que ce second objet de II. le duc de Savoye étoit des plus dangereux. • (Min. orig. P. V.)

sitôt la frontière des Alpes fermée par la chute des premières neiges, il s'empressa de mander Villars à la Cour et lui donna le commandement qu'il désirait.

Les années qui suivent sont les années justement célèbres de la vie de Villars : il aura la rare bonne fortune de sauver son pays, dans une des crises les plus périlleuses qu'il ait traversées, alors qu'il avait à lutter contre la coalition européenne avec un trésor vide, un commerce ruiné, des ressources épuisées. Sans rien diminuer de sa gloire, il est permis de se demander si Villars eût obtenu les mêmes succès s'il n'avait trouvé dans l'armée, à un aussi haut degré, l'esprit de sacrifice et le sentiment de l'honneur professionnel, s'il n'avait surtout senti derrière lui l'inébranlable fermeté de Louis XIV, s'il n'avait enfin deviné près du Roi la protection bienveillante, la raison consommée, l'activité discrète et vigilante de madame de Maintenon.

Campagne de 1709. — Disette et misère de Tarmée. — Activité de Villars. — Bataille de Malplaquet. — Villars, blessé, est porté à Versailles. — Attentions et faveurs du Roi. — Campagne de 1710. — Marlborougli et Eu<{ènc prennent Douai, Bétiiune, Aire et Saint-Venant. — Villars retarde leur marche. — Va aux eaux de Bourbonne. — Campagne de 1711. — Villars veut prendre roffcnsive. — Le Roi refuse. — llarlborough force les lignes, assiège et prend Bouchain. — Indécision de Villars, son mécontentement. — Mariborough retourne en Angleterre.

Le 15 mars 1709, le maréchal de Villars reçut du roi Louis XIV les lettres patentes qui le nommaient au commandement de l'armée de Flandre. Trois jours après, il était à Cambrai, se mettant résolument à l'œuvre; la tâche qu'il avait assumée était des plus périlleuses : aux rigueurs d'un hiver exceptionnel avaient succédé des pluies diluviennes qui rendaient les chemins impraticables ; la misère, la disette, qui désolaient tout le royaume, se faisaient plus cruellement encore sentir à l'armée. Les souffrances du soldat et de l'officier subalterne étaient indescriptibles. Néanmoins, les effectifs étaient complets et le moral excellent; mais, sans argent, sans vivres et sans moyens de transport, l'armée était condamnée à l'immobilité et à l'impuissance. Saint-Simon a accusé Villars d'avoir caché cette situation, d'avoir trompé la Cour par ses fanfaronnades, d'avoir ainsi contribué à la continuation d'une

guerre mal engagée, d'avoir hésité à combattre pour dissimuler ses mensonges, el finalement mis au pied du mur, de s'être fait battre par sa faule et d'avoir exposé le pays à des périls qui auraient entraîné sa perte si le maréchal de Montesquiou n'avait gagné, malgré lui, la bataille de Denain. En cette circonslance, comme en tant d'autres, le grand écrivain s'est laissé aveugler par la haine mesquine qu'il avait vouée à Villars, comme s'il n'avait pu lui pardonner d'avoir acheté au péril de sa vie et par des actions d'éclat les distinctions qu'il ne devait, lui, qu'aux subalternes services de cour rendus par son père à Louis XIII. Tout le roman s'évanouit devant l'histoire authentique. La correspondance de Villars montre, au contraire, avec quelle sincérité, quelle prudence, quelle activité, le maréchal se rend compte de tout et rend compte de tout à la Cour, sans illusion comme sans faiblesse. Mais, en chef avisé, voulant donner le change à l'ennemi et ne pas alarmer un pays découragé, il réserve ses confidences pour le Roi, le ministre et madame de Maintenon, » aux autres, dit-il lui-même, je me fais tout blanc de mon épée et de mes farines » , annonçant l'arrivée de convois imaginaires el de millions supposés, aifectant la gaieté et la confiance, alors qu'il a passait de mauvaises nuits » dans l'inquiétude et l'angoisse. « Nous sommes dans les dernières extrémités, écrit-il, le 4 juillet, à Chamillart, je ne puis former aucun projet, même de défensive » ; et à Torcy, le négociateur futur de la Haye : « Je crois la paix nécessaire ; qu'elle ne soit qu'un peu chère, elle sera bonne. » Mais tout en conseillant la paix, Villars préparait avec la dernière énergie

la reprise de la campagne, et lorsque les conditions humiliantes exigées par la coalition lui furent connues, il les repoussa avec indignation et fut le premier à conseiller au Roi un suprême effort qu'il se sentait en mesure de tenter avec honneur.

La correspondance de Villars avec madame de Maintenon pendant l'année 1709, qui s'est conservée presque en entier, offre comme un résumé de toutes ces péripéties émouvantes ; elle contient aussi la preuve que tout en apportant aux affaires publiques une activité infatigable, Villars n'oubliait pas ses intérêts privés et continuait à en confier la soin à sa protectrice.

A Tournay, le 3 avril 1709.

Madame,

J'apprends par plusieurs lettres que M. le duc d*Estrées est très-mal ; j*ose me flatter, Madame, de Thonneur de votre protection. Je ne prends pas la liberté de demander son gouvernement à Sa Majesté, ne voulant pas Timportuner dans un temps où Elle me fait Thonneur de me charger de la plus importante affaire de TÉtat; mais, Madame, si vous avez cette bonté, vous pouvez dire avec vérité que de tous ceux qui ont Thonneur de servir Sa Majesté dans les mêmes emplois que celui dont Elle m*honore, aucun assurément ne lui a été moins à charge, et j'en compterois plusieurs qui ont coûté au Roy des sommes si prodigieuses au delà des secours que Sa Majesté a bien voulu me donner, que vous en seriez étonnée. Cependant, Madame, j'ai toujours soutenu une très grande dépense. Je ne suis cependant pas ruiné, mais je ne saurois imaginer que le désordre et la dissipation puissent être un mérite auprès du Roy.

Je dois avoir l'honneur de vous dire. Madame, que je trouve les troupes, généralement parlant, dans un état bien différent de ce

que Ton publie h la cour de Paris, et j'ose vous assurer, Madame, que le Roy aura une bonne année à opposer aux ennemis ; et si leur orgueil les aveugle au point de ne pas vouloir une paix, non seulement raisonnable, mais avantageuse pour eux, j*espère que Dieu me fera la grâce de contribuer à les punir. 11 faut, Madame, ne rien négliger pour envoyer les fonds nécessaires pour payer la solde des troupes et des ofGciers; enGn, Madame, c'est une dépense de trois à quatre mois, car, avant ce temps-là, ou la paix sera faite, ou une grande action nous délivrera, s'il plaît au Seigneur, de l'oppression. Je suis inquiet pour les vivres ; du reste, je trouve dans les troupes les sentiments qu'elles m'ont toujours montrés et je suis sûr qu'elles feront voir leur ancienne ardeur; j'ose me flatter, Madame, que vous êtes persuadée de la mienne, aussi bien que du profond respect, etc.

P. S, J'ai eu l'honneur de vous dire, Madame, qu'en passant à Lyon, M. le cardinal de Bouillon me vint voir, quoique je n'eusse pas beaucoup l'honneur d'être connu de lui. Il m'a fait prier en dernier lieu de supplier Sa Majesté, si je croyois le pouvoir faire, que pourvu qu'il n'approchât point de la cour, ni de Paris de quinze lieues, il regarderoit comme une grâce aussi nécessaire qu'agréable, de pouvoir aller librement dans le royaume, dans les lieux où ses affaires, ou bien sa santé, l'exigeroient. Pardonnez-moi la liberté, Madame, d'oser vous en parler, il me semble que c'est lui en donner une dont la plus grande partie lui avoit déjà été accordée.

En écrivant à Chamillart, le même jour^ Villars parle aussi de son désir d'avoir la survivance du gouvernement du duc d'EstréeSy et il fait observer que son cousin^ le maréchal d'Estrées, ayant déjà un gouvernement de 50,000 livres de renie, il ne croit pas lui faire tort. Quant au cardinal de Bouillon, il était en disgrâce depuis

plus de vingt ans, exilé en province, et ne pouvait se consoler d'être éloigné de Versailles; il était, pour le moment, retiré à l'abbaye des Bénédictines de la Claire, près de Lyon, et avait rencontré Villars revenant de l'armée d'Italie; il était resté en correspondance avec lui. Nous avons ])lusieurs de ses lettres, une entre autres du 13 mai, oii il recommande au maréchal son abbaye de Saint-Waast d'Arras, dont les biens, situés près de Lille, souffrent de la guerre, et qui ne peut plus « le secourir dans ses pressants besoins », quoiqu'elle ait été jusque-là u sa mère nourricière » . J'ignore si Villars put faire restituer au cardinal une partie de ses revenus, mais il ne fut pas heureux dans sa tentative pour faire adoucir la sévérité de son exil. Madame de Maintenon lui répondit en effet, courrier par courrier :

8 avril 1709.

Voulez-vous toujours m*écrire en cérémonie, Monsieur le maréchal? Si vous continuez, je saurai bien aussi vous rendre le respect qui vous est dû.

M. le duc d'Estrées n*est point mort; ainsi, je n'ai rien à répondre sur le premier article de votre lettre.

Il n'y a que de vous, Monsieur, que Ton tire quelque conso^ lation. Vous nous faites envisager que nous aurons une armée; elle sera conduite par vous, et peut-être est-ce le point où Dieu a voulu nous conduire, pour montrer les révolutions qu'il sait faire quand il lui plaît.

Cependant nous joignons maintenant, au malheur de la guerre, la crainte de la famine et d'un scorbut à THôtel-Dieu et aux Invalides, qui nous annoncent la peste. 11 faudroit votre courage pour supporter de tels maux.

Le Roi presse le plus qu'il peut pour qu'on envoie de l'argent.

et il me parait que M. Desmaretz cherche toutes sortes d'expédients pour en avoir. On vous aura bien mandé que la flotte est arrivée riche de plus de 20 millions pour la France. Je voudrois bien que nous puissions mettre la main dessus.

Xc vous mêlez point dans les affaires du cardinal de Bouillon.

C'est un homme qui déplaît au Roi, et avec beaucoup de raison,

et comme de mon consentement vous ne lui déplairez jamais, je

oe lui ai pas dit un mot de cet article de votre lettre. Adieu ,

Afonsieur le maréchal, la crainte de me retrouver en 1694 ne

me met pas de belle humeur, mais je n'en suis pas moins votre

très humble et très obéissante servante.

Villars se le tint pour dit et ne reparla plus du cardinal. Cependant, le mois suivant, Torcy recevait du Roi l'ordre clc permettre au cardinal de s'approcher de la Cour de trente lieues. Saint-Simon, qui rapporte le fait, s'étonne ue le Roi ait eu ce mouvement sans que personne lui en lut parlé. Il est probable que madame de Maintenon avait it, en son propre nom, la commission dont Villars s'était Large. Les vingt millions venaient de Lima et étaient arriés à Saint-Malo ; ils étaient destinés à des négociants fran- ^^is. On discutait la question de savoir si le Roi pouvait légitimement se les approprier contre des billets, et les ^.ppliquer aux besoins de l'armée. Villars insista vivement X^our qu'on fît cet emprunt forcé.

A Tournay, le 15 avril 1709.

La dernière lettre, Madame, dont vous avez bien voulu m'honorer, redouble mes peines par toutes celles que vous souffrez de l'état actuel des affaires. Il est certain que les craintes de voir manquer les bleds, n'est pas le moindre de nos malheurs, celui-là seul, auquel la bonté et l'application de Sa Majesté ne

peuvent remédier, la portera plus qu^aucune raison à désirer une paix que la pitié pour ses peuples lui fait paraître bien nécessaire, puisque la guerre nous ôte tous les moyens de faire venir des grains des pays étrangers, où la famine est cependant presque aussi redoutée qu'en France.

Mais si Torgueil et Timpiété des ennemis leur fait mépriser ce nouveau fléau de Dieu, et les porte à oublier leurs propres malheurs, pour augmenter les nôtres, il faut espérer que Dieu ne nous abandonnera pas.

Je dois vous rendre mille très humbles grâces de la bonté que vous avez de vouloir espérer que je pourrois contribuer à une révolution. J'oserois me flatter qu'elle seroit entière si Dieu nous donnoit un avantage sur les ennemis ; nous aurons une armée. Madame, et je me flatte que nous trouverons dans nos troupes une ardeur qui jusqucs à présent ne les a point abandonnées dans les actions oii je me suis trouvé, mais il faut les nourrir, ces troupes, et je ne puis ni ne dois vous cacher qu'il n'y a encore aucune sorte de magasin assuré, ni pour les places, ni pour l'armée.

Vous me faites Thonneur de me parler de 20 millions arrivés en dernier lieu, et vous dites que vous voudriez bien que Tou pût mettre la main dessus ; qui en peut empêcher? Voici le temps, Madame, où l'on ne doit omettre aucune sorte de remède, la vaisselle d'argent, s'il ne reste encore quelque argenterie dans les églises; enfin, rien n'est précieux au point de nourrir les hommes qui doivent combattre pour le salut de l'Ëtat.

La réponse de madame de Maintenon ne se fit pas attendre.

A Saînt-Gyr, le 25 avril 1709.

C'est par discrétion, Monsieur, que je n'ai pas répondu plus tôt à votre lettre du 15 de ce mois; j'ai su que vous étiez malade d'un grand rhume, je comprens que vous avez bien des lettres

à dicter, beaucoup de choses à faire et peu de temps à perdre ; croyez une fois pour toutes que si mes lettres pouvoient vous être agréables, vous n^en manqueriez point et que je croirois même faire une très bonne œuvre, en aidant par le moindre endroit celui qui soutient présentement toutes nos espérances.

Par tout ce qui me revient, il paroît que nous ne devons pas espérer la paix; nous en saurons dans deux jours davantage; la rareté du bled nous fait encore plus de mal que la guerre. Et ce que nos ennemis souffrent là-dessus n^est point une consolation pour nous.

J'avois oûy dire qu'on vous envoyeroit pour votre part 4 millions en piastres arrivés ^sur la dernière flotte, mais on me dit hier qu'il falloit façonner cette monnoye et que vous ne l'auriez qu'au commencement de mai, cependant les troupes souffrent de ces retardemens.

M. Desmaretz ne peut goûter la ressource de la vaisselle d'argent; il est persuadé qu'elle n'iroit pas si loin qu'on pense, qu'elle feroit beaucoup de bruit et de peine et qu'il faudroit plus de quatre mois pour la réduire en monnoye; l'argenterie des églises ne pourroit être mieux employée qu'à secourir ceux qui protègent l'Église, mais elle est bien moins considérable qu'elle ne le paroît, ce n'est, la plupart du temps, qu'une feuille d'argent sur du bois.

M. le maréchal d'Harcourt a peine à partir sans se voir assuré de sa subsistance, et il est difficile d'y voir bien clair dans ce temps ici.

Je sèche de déplaisir de tout ce que je vois et du peu de ressource que le Rby trouve, ce ne sont pas des matières qu'on doive traiter dans une lettre.

M. dé Besons part au premier jour, le duc de Noailles partira le premier de mai, je ne crois pas que le M. duc d'Orléans parte sitôt.

La santé de M le maréchal de Boufflers ne se rétablit point,

ce dont je suis très fâchée ; il sert pourtant son quartier avec un peu d'aide dans les promenades.

Vous n'avez pas besoin d'être excite, Monsieur le Maréchal, vous voyez Fimportance de l'ouvrage qui est entre vos mains, il n'y a qu'à prier Dieu de combattre avec vous. Je ne crois pas non plus que je doive 6nir par des protestations. II me semble que vous connaissez mon cœur.

La matière que madame de Maintenon n'ose traiter dans une lettre est sans doute Finquiétude que lui cause Tétat d'esprit dans lequel était Chamillart. Le ministre était épuisé de fatigue; brisé par les angoisses morales et le labeur physique^ obsédé par les réclamations quotidiennes de Viliars, impuissant à lui faire parvenir les subsistances indispensables, il était vaincu par une tâche au-dessus de ses forces. Cependant, les chances de paix diminuaient chaque jour, malgré la modération de Loqis XIV. Torcy était parti pour la Haye porteur de concessions suprêmes et inutiles. Villars, ne pouvant rien obtenir par correspondance, vint à Marly : deux conseils de guerre furent tenus par le Roi avec lui, Harcourt, Boufilers, Chamillart et Desmarets, en présence du Dauphin et du duc de Bourgogne. Le ministre de la guerre y fut très-malmené et de ce jour-là, sans doute, son changement fut décidé. Villars, au contraire, sortit de cette réunion solennelle avec plus de force et d'autorité; un plan de campagne très-étudié qu'il avait rédigé fut discuté avec soin, quelques mesures furent prises pour lui procurer des ressources, et surtout il semble qu'une certaine latitude lui ait été accordée pour s'en créer lui-même. De retour à son quartier général, il

redoubla d'activité et d'initiative, écrivant directement aux intendants des provinces, réquisitionnant les vivres et les fourrages, stimulant le zèle des gentilshommes et des volontaires, communiquant à tous l'ardeur dont il se sentait animé depuis que la guerre lui apparaissait comme inévitable. Dès la fin de mai, il se croyait en état de pouvoir manœuvrer et l'annonçait à madame de Maintenon :

A Douai, le 24 mai 1709.

Il y a quatre jours, Madame, que je ne me flattois pas de pouvoir mettre l'armée du Roy en campagne, et j'étois forcé de penser sur notre misère comme nos ennemis et comme l'on pense à la Cour et à Paris. J'ai été si outré de ne me voir que pour trois jours de subsistances et de pouvoir craindre que toutes les forces des ennemis, qui sont en marche, ne pussent entrer sans nul obstacle dans le royaume, que j'ai forcé nature : j'ai donc fait prendre d'autorité dans toutes les villes d'Artois et de Flandres, neuf à dix mille sacs de grain : on a travaillé jour et nuit à les faire moudre, et enfin j'espère marcher lundi prochain avec soixante bataillons pour occuper les premiers postes, et le reste suivra successivement, suivant le mouvement des ennemis.

M. de Bernières' revient d'une conférence avec deux députés hollandois ; ces messieurs lui ont dit que le dessein de leurs généraux étoit d'entrer dans le royaume. Il leur a assuré que je chercherois une bataille ; leurs derniers bonheurs et leur supériorité en nombre de troupes les flatte; j'espère que Dieu me fera la grâce de rabattre leur orgueil; du pain, de l'argent, tout nous manque, hors le courage et une très vive ardeur de bien servir le Roy et l'État.

I Intendant de Farmée de Flandre.

324 CHAPITie VI.

Madame de UainteDon s'empressa de féliciter Villars de ces réstdtats ea loi écrivant la belle lettre qui soit :

26 maj 1709.

Quand je poorrois douter de ce que vous dites, Moosîeor (ce qui De m*arrivera pas), nous savons assez d'ailleurs rextrémité où vous vous trouvez, et avec quelle activité vous vous êtes mis eo état de subsister quelques jours. Je vis, il y quelque temps, une lettre de M. de Tameau qui mandoit à madame d*0 les peines utiles que vous vous donnez, et votre prodigieux travail; il auroit écrit tout de même le contraire.

M. le prince Eugène dit hautement à la Haye qu*il entrera en France ; comme rien n*échappe à mes craintes, mon inquiétude est qu*il ne se mette entre vous et nous. Je n*ai osé conGer ma pensée qu*à mon ami, M. le maréchal de Boufflers, ayant peur que ce ne fdt une sottise, mais il m*a dit que ce n'en étoit point une, et que ce seroit le plus grand malheur qui pourroit nous arriver.

Mon espérance est en Dieu et en vous, qui ne vous laisserez pas surprendre et qui ne pouvez être accablé que par le nombre ; au reste, je ne cesse de persécuter le Roy, M. de Chamillart et M. Dcsmaretz, pour votre subsistance.

Nos maréchaux de France sont persuadés que si le Roy étoit bien servi, nous pourrions encore soutenir la guerre : ils ont. Monsieur, une très grande opinion de vous.

Nous eûmes encore hier un courrier de M. de Torcy ; on croit toujours qu'on va apprendre la conclusion de la paix ou la continuation de la guerre, et ce n'est ni l'un ni l'autre; car, plus on accorde aux ennemis, plus ils demandent; ainsi, il faut de nouveaux ordres et de nouveaux courriers. Vous jugez bien, Monsieur, de ce que coûtent au Roy les sacrifices qu^il fait. Dieu veuille que sa santé n'en soit point altérée, vous souscrirez a ce souhait. Ce sont de grandes extrémités de manquer d'argent et de pain.

il faut bien céder, quand Dieu se déclare aussi visiblement contre nous.

M. de Listenois, en me disant adieu, m'a prié, Monsieur, de vous le recommander; vous connoissez sa naissance, son courage et sa bonne volonté ; il auroit besoin de se faire nommer en hien après la ridicule aventure qui lui est arrivée.

Le maréchal d*Harcourt est enfin parti aujourd'hui, après «voir obtenu quelques secours, à force de presser tout le monde.

Il n'est question ici que de pain, M. Demaretz a donné des ordres pour en faire venir de tous cotés ; on croit pourtant que MdL récolte sera meilleure qu'on ne le pensoit.

On vous croit, à Saint-Gyr, un saint ; je voudrois que cela fût ^rai, afin d'attirer sur vous la bénédiction de Dieu.

A Saint-Gyr, le 29 mai 1709.

Pardonnez la liberté que je prens, Monsieur, de vous faire ^ne recommandation pour un gentilhomme qui a épousé une demoiselle de Saint-Cyr, qui étoit depuis quatre ans auprès de ^moi ; la lettre qu'il m'écrit pour m'en demander une pour vous explique mieux son état que je ne le pourrois faire ; nous sommes «ccablés de tous côtés et de toute sorte de misère, vous êtes généreux et vous avez de la bonté pour moi, ainsi je ne puis douter que vous ne fassiez le mieux ou le moins mal que vous pourrez.

Le beau langage de madame de Maintenon, la confiance qu'elle témoignait à Villars, le tableau qu'elle lui faisait des angoisses du Roi, tout était de nature à exalter son courage ; il répondit avec résolution :

Au camp de Leos, le 29 mai 1709.

Je vois. Madame, avec la plus sensible peine toute celle que vous souffrez de la situation actuelle des affaires, j'aurai l'honneur de vous donner quelque soulagement sur une partie de celles dont le Koy me fait l'honneur de me charger : je

m'assure des vivres, et quoique tous ceux sur lesquels je comptoîs en partant de Marly m'aient manqué, j'en ai trouvé de nouveaux et j'en ai jusqu'au 10 juillet. Quant aux fourrages, par réconomie que j'ai pratiquée depuis près d'un mois, et par les ordres que j'ai donnés de mettre toute la cavalerie au verd, dans des quartiers à deux journées au plus du rendez-vous général, non seulement j'en aurai autant que les ennemis, mais j'épargne tous les jours près de 100,000 francs au Roy.

Dieu veuille, Madame, que je puisse soulager non seulement ses finances, comme j'en ai déjà eu le bonheur quelquefois, mais les soins dont un si grand et si bon Roy est cruellement travaillé, et qu'il ait autant de bonté pour moi que nous lui en avons vu pour ceux qui le servoient plus mal.

L'on trouvera dans les troupes le zèle et l'ardeur qu'elles doivent à leur maître et à leur patrie, et en moi, s'il plaît à Dieu, les sentiments que vous me faites l'honneur de me souhaiter dans la conjoncture présente.

Je suis très redevable aux dames de Saint-Cyr, de l'opinion qu'elles veulent bien avoir de ma sainteté; je voudrois bien qu'elle fût fondée, puisque j'aurois pour mon salut et celui de l'État toutes les qualités nécessaires; quand je parle de mon salut, permettez-moi de me compter avant l'État; quand il ne sera question que de ma vie, je la mettrai à sa place, par rapport à ce que je dois au Roy et à mon pays. J'oserai toujours, Madame, me flatter de vos bontés que je mérite, par le profond respect et la parfaite vénération avec laquelle j'ai l'honneur de vous être dévoué.

Les ennemis n'iront point en France, Madame, et j'espère me conduire de manière, avec l'aide de Dieu, que je réprimerai leur orgueil.

Torcy, revenant de la Haye, avec le dernier mot de la coalition, avait donné rendez-vous à Villars, à Douai, et

passa avec lui la journée du 31 mai. Il lui fît conaaitre les dures conditions de Pennemi : reddition des places frontières , restitution de l'Alsace , déchéance de Philippe V, enfin toutes les humiliations et tous les sacrifices que la coalition exigeait de Louis XIV. Villars ne put contenir son indignation, et, préjugeant l'opinion du Roi, il lui adressa par Torcy une très-belle lettre ', dans laquelle, après avoir démontré en quelques lignes l'inutilité et le danger des concessions demandées, il affirma qu'il était en état de combattre et traça, à grands traits, un exposé des mesures à prendre immédiatement pour entrer en campagne. La réponse du Roi, datée du 3 juin, est simple et digne. Il approuve Villars d'avoir compris qu'il ne pourrait accepter des condilions aussi fatales à la France, et lui donne ses instructions pour l'ouverture des hostilités.

Cette lettre fut suivie d'un billet de madame de Maintenon * :

A Saiot-Gir, ce 6 juin 1709.

Nous ne parlons plus que de guerre, et il me parait que tout le monde s^anime pour trouver de Targent ; chaqun offre sa vaisselle, nous verrons ceux qui la donneront les premiers; vous croyés bien, Monsieur, que notre maréchal de BoufHers ne sera pas le dernier. M. des Maretz me paroit bien occupé de vous envoyer des bleds. On conte beaucoup sur la Bretagne. On dispute souvent s*il faut une bataille ou s'il n'en faut pas : je suis bien en repos là-dessus, quand je pense à ce que vous m*en avez dit; Dieu veuille que vous soies bien secondé!

1 Imprimée dans les Mémoires de Villars, t. III, Appendice; la réponse do Roi se trouve dans Pblkt, t. IX, p. 24.

* Origioai aatographc P. V. Nous en respectons rorthographc. [

Je prends la liberté, Monsieur, de vous recommander M. le conte de Lisle, frère de mon amy M. TEvesque de Chartres : j*en entens dire du bien à tous les généraux sous lesquels il a servi ; il y a très longtemps qu'il sert, et il avance si peu que sa santé succombe avant d'avoir la moindre fortune : il n*est pas le seul dans ce cas, et Ton nWn voit que trop de rebuttés.

Vous allez avoir de grandes affaires sur les bras. Dieu veuille vous protéger dans la bonne cause que vous soutenez : je soubaitte plus que personne que nous soions beureux, et que nous le soions par vous.

Encouragé par ce langage, par les expressions encore plus bienveillantes du Roi et du ministre, Villars pensa que le moment était bien choisi pour demander une faveur. Il écrivit à madame de Maintenon qu'ayant à combattre des généraux tels que Marlborough et Eugène, revêtus de toutes les dignités et des plus grandes charges de leurs cours, il se sentirait plus fort s'il recevait quelque grâce du Roi, et qu'inférieur à ses rivaux sous le rapport des effectifs et des subsistances, il trouverait raisonnable d'être fait leur égal en dignités. La charge de premier gentilhomme de la Chambre était vacante par la mort du duc de la Trémoîlle, il la demanda. Le Roi répondit lui-même qu'il en avait assuré la survivance au fils du duc, au prince de Tarente. Villars demanda alors la pairie, « pour lui porter bonheur au début de la campagne n , de même que « le duché lui avait porté bonheur » pour la campagne de 1705. 11 rappela même à Chamillart le désir et le besoin qu'il avait d'un a bon » gouvernement. A ces demandes importunes, le Roi fît la sourde oreille, et madame de Maintenon répondit par une leçon dont on admirera tout à l'heure

la parfaite mesure et le bon goût. Entre temps, la disgrâce définitive de Chamillart était survenue, et Voysin avait été appelé à le remplacer. Voysin était fort des amis de madame de Maintenon, qui avait contribué à sa nomination et attachait un grand prix à ce que Villars, Fami de Chamillart, lui fit un bon accueil. La correspondance du mois de juin roule sur ces divers sujets, et s'occupe aussi du prétendant Jacques III, qui, sous le nom de chevalier de Saint-Georges, avait voulu suivre les opérations de l'armée de Villars. Nous la reproduisons sans autre conlmentaire.

Du camp de Lens, le 6 juin 1709.

J'avois pris la liberté de vous demander, Madame, Thonneur de votre protection pour la charge de premier gentilhomme de la Chambre. Le Roy me fait Thonneur de me mander qu'il en a honoré M. le prince de Tarente; je vous assure. Madame, que c*eût été fort bien de la vendre bien cher dans la conjoncture présente, car le Roy a plus besoin d'argent que de gentilhomme de la Chambre.

Je n'ai pas voulu, Madame, lorsque le Roy m'a honore de la plus grande et de la plus difGcile commission qu'il puisse donner dans le royaume, qu'il fût dit que je lui demandasse la moindre grâce, et je n'aurois pas pris la liberté de lui parler de celle de premier gentilhomme de la Chambre, si l'on ne m'eût écrit que trente personnes la demandoient.

J'ose vous dire. Madame, que si je n'avois pas été en ces pays-ci, l'armée du Roy se seroit peut-être dissipée, faute de pain. J'ay pris la liberté de mander à Sa Majesté le 22 mai, que je v'avois que deux mille huit cents sacs de farine, c'est-à-dire moins de trois jours de subsistance pour son armée.

J'ay rassemblé les intendans, dont le zèle et l'industrie ctoient à bout, pour avoir nourri les troupes tout l'hiver sans le secours

du munitionnaire, et en un mot, malgré toutes représentations, j*ai levé d'autorité ce qu'il faut pour vivre un mois et mettre Tarmée du Roy en campagne.

Il ne faut pas toujours faire tant d'honneur à Thomme que de croire que la seule gloire le mène; cependant ces sentiments fortifiés de mon zèle et ma Gdélité pour le Roy, me soutiendront toujours; mais quand on songe à toutes les charges, dignités, biens, honneurs que le Roy a donnés à tant de maréchaux de France qu'il a été obligé d'ôter du service !

Sur tous ces discours, Madame, qui sentent l'ambition, les Dames de Saint-Cyr ne me croiront plus si dévot ; je ne me donne pas pour tel, je me recommande pourtant bien à Dieu et à vous aussi, et j'ose vous demander un peu de reflexion sur les vues d'ambition et d'élévation, et le bonheur des deux généraux que j'ai devant moi. Voulez-vous que je leur dispute de fortune? Quelque chose, Madame, pour m'égayer un peu le cœur qui ne laisse pas d'être parfois contristé! en vérité, Madame, c'est moins par ambition que pour me mettre en bonheur. L'on ne vous mandera pas que je paroisse triste à l'armée, et j'ai appris à nos troupes la noble, juste et sage résolution que le Roy avoit prise, d'une manière à réveiller l'ardeur; la mienne sera toujours conforme à mes devoirs, aussi bien que le profond respect et la parfaite vénération avec laquelle, etc.

A Marly, ce 14 juin.

Je viens de voir un moment M. de Bernières, il chante vos louanges; Dieu veuille. Monsieur, que vous soyez aussi heureux que vous mérités de l'estre. Vous faittes bonne mine et vous avez grande raison, mais vous sentes le poid de la plus importante et de la plus difficile affaire qu'un homme puisse avoir entre les mains.

Vous aurés esté fâché de M. Chamillart, mais le Roy a esté obligé de se rendre à la voix publique; j'espère que M. Voysin s'abattra moins et servira plus vivement.

Je suis bien aise du commerce que vous avez avec M. le maréchal de BouflQers, il peut vous donner de bonnes veûes et vous saurés bien en proGter : sa probité et son zèle lui font passer de mauvaises nuits.

La reyne d* Angleterre m'ordonna hier de vous conjurer de sa part de bien traitter le chevalier de Saint-Georges que vous aurez mardy : il marche avec peu d'équipage : il fera mauvaise chère : je suis assurée que vous ne vous embarrasserés pas de luy ; il a . une grande passion de vous suivre partout, et le Roy dit que, si cela est, il aura un peu de mouvement.

C'est un avanturier qui n'en sauroit trop faire : s'il périt, il n'a plus besoin de rien ; s'il vit et qu'il vous suive, il aura une réputation qui contribuera à le restablir.

La Reyne vous demande de lui donner vos avis, de le reprendre s'il manquoit à quelque chose, et de le faire aller aussy loin qu'il doit aller; vous le trouvères, je croy, bien disposé.

Je n'ose vous rien dire de moy. Monsieur, je ne vis pas depuis que je vous sai à portée d'une action ; mais je me console par vostre sagesse qui sait fort bien cognoistre le péril, quoy que les discours marquent la confiance.

Les bonnes âmes ne cessent de prier pour vous ; on me paroist très occupé de vous envoyer tous les secours qui seront possibles.

[Orig. autogr, P, V.)

Au camp de Lens, le 16 juin 1709.

Je crains, Madame, que les dernières lettres que j'ai eu l'honneur de vous écrire ne vous ayent fait quelque peine, et que vous n'ayez desapprouvé de me voir des désirs, dans des temps où je n'en dois avoir d'autres que de pouvoir rendre au Roy et à ma patrie les plus grands et les plus importans services. Je vous assure. Madame, que j'ai été forcé par beaucoup de gens, et d'ici et de Paris, à demander cette charge au Roy : je résistai et

enfin je me laissai aller; après cela, Madame, pardonnez-moi la liberté de le dire, dans tous les temps, mais surtout dans ceux qui sont aussi difficiles, Tintérét de Sa Majesté, les mérites personnels et la vertu doivent être les seuls degrés pour les honneurs; croyez-vous, Madame, que les deux derniers maréchaux ' de France réveillent Tardeur dans les officiers généraux? aussi dois-je prendre la liberté de vous dire qu'elle est très-médiocre; les vérités ne vont pas bien avant à la cour.

Voilà un nouveau ministre dont je connois le mérite, j*espère qu^il ranimera; je ne sais si, depuis la retraite de M. de Chamillart, Sa Majesté aura vu mes dernières dépêches ; je serois bien fâché que quelques traits sur Tambition lui eussent déplu : plût à Diea que tout le monde pensât comme moi sur le bien du service, la gloire du Roy et de la nation ; j*ai bien des défauts, mais, grâces à Dieu, fort peu de ces côtés-là.

Enfin, Madame, nous voici à la veille des grandes actions, et qui peuvent décider du salut de TEtat, je prends la liberté de mander à Sa Majesté ce que j*estime nécessaire pour soutenir uoe ardeur qui tombe dans plusieurs, mais je demande en grâce que ce que j*ay Thonneur d'écrire à Sa Majesté soit tenu dans le plus grand secret. Pour moi, je ne demande à nos François que le courage que je leur ai presque toujours vu, et au Roy, du pain et un peu d'argent pour ses troupes. C'est ce que La Couture appeloit u rétoile de gayeté » , et cette étoile a médiocrement éclairé nos troupes depuis six mois : citer La Couture dans une lettre que j'ai l'honneur de vous écrire, n'est-ce pas contre le respect? voilà bien des pardons que j'ai à vous demander. En vérité. Madame, j'ai été dans de véritables souffrances depuis huit jours, et où j'aurois eu grand besoin du courage et de Tesprit

> Charles-Auguste de Goyoo de Mati(|non, créé maréchal de France le 18 février 1708, et Jacques Bazin de Bezons, créé le 15 mai 1709. Villars avait le second en médiocre estime, et la campagne qu*il fit en Espagne aussitôt après sa promotion ne fut pas brillante. Voy Saint-Siiion, t. VII, p. 75.

que les lettres dont vous m*honorez savent inspirer; car on s*ôpposoit aux postes que j*avois résolu de prendre, et j*ai été oblige, comme il m'est déjà arrivé bien des fois, à me déterminer sans consulter davantage; j'espère que tout ira bien, et que Dieu nous aidera ; je le prie de conserver la santé du Roy et la vôtre contre tant de diverses agitations ; j'ai le poignard dans le cœur quand je suis forcé de les augmenter, mais je tromperois dans les plus importantes occasions si je ne Tavertissois des périls que font toutes nos troupes en Espagne. J'aurai l'honneur de vous dire, Madame, que j'écrivis il y a un an une dépécbe au Roy, dans laquelle j*expliquois très-précisément que les ennemis attaquoient l'Espagne par la France : cela est marqué présentement ; et par conséquent la conquête d'une place en Espagne est bien indifférente, vu la thèse générale.

Au camp de Leos, le ITjuîa 1709.

Vous m'ordonnez. Madame, d'avoir une grande attention pour le Roy d'Angleterre, j'espère que ce prince sera content de mon extrême application pour tout ce qui pourra lui être utile et agréable, je me ferai un très-sensible plaisir de remplir sur cela tous mes devoirs.

Vous m'avez fait l'honneur de me parier de M. le marquis de Listenoi^ et de M. le comte de Lisle, frère de M. l'évesque de Chartres; j'ose me flatter. Madame, que vous serez bien persuadée de mon attention à vous donner des marques de mon respect sur tout ce qui peut regarder des personnes honorées de vos bontés.

Je ne connois pas fort M. le comte de Lisle, mais pour M. le marquis de Listenois, qui a servi plusieurs campagnes avec moi, je dois avoir l'honneur de vous dire. Madame, que l'on ne peut au monde avoir plus de courage, plus de bonne volonté, et d'envie de bien remplir tous ses devoirs. Selon les apparences, dans fort peu de jours, chacun aura occasion de montrer son zèle.

334 CUAPITEE VI.

Dieu me fasse la grâce de rendre le mieo utile au Roy et à rÉtal, et me dooner les occasions de mériter vos bontés et Thonneiir de ¥otre estime.

Il est vrai, liadaine, que je suis très4aché que M. de Chamillart ait pu s'attirer la disgrâce de Sa Majesté. Vous savez. Madame, ce que j*ai eu Thonneur de vous dire, quand vous avez eu la bonté de m*en parler à mon dernier voyage, ses intentions et son zèle étoient tels que Ton pouvoit le souhaiter ; ne croyant pas volontiers : pour moi je sais bien qu'il ne m*a jamais cru ; j*étois fort raccommodé avec lui de cet hiver, je complois fort sur son amitié, j'ai pour principe de chercher toujours â m'attirer celle de ceux que le Roy honore de la première confiance ; j'étois des amis de M. Voisin, et je suis persuadé que c'est un bon choix ; qu'il ne se laisse pas subjuguer aux courtisans ; c'est un dangereux écueil pour quiconque veut bien servir son maître.

J'ay l'honneur de vous estre dévoué, Madame, avec tout le respect et la vénération que je dois, etc.

Le 19 joîa 1709.

Il est vrai, Monsieur, que vos dernières lettres m'ont affligée en ce qui a rapport à vous ; je voudrois bien que vous n'augmentassiez pas les peines du Roy en Texposant à vous refuser quelque chose, et je voudrois bien aussi que vous n'eussiez point d'autres inquiétudes que celle de la place où vous êtes ; il me semble qu'il y en a bien suffisamment pour vous occuper et pour vous faire oublier vos intérêts particuliers ; le salut de l'État est entre vos mains. M. le maréchal de Roufflers m*as8ure tous les jours qu'il ne conoit personne qui en sache plus que vous sur la guerre; votre activité a mis l'armée sur pied, votre vigilance ne vous permettra jamais d'être surpris; il me paroit que le Roy, M. Desmaretz et M. Voysin, ne songent qu'à vous envoyer •de l'argent et du bled, et à rendre ces secours fréquents, ne pou-

vant les faire si grands qu'ils voudroieni : tout cela entre vos mains me donne de grandes espérances, et elles scroient bien remplies, si notre état n'eropiroit pas. Je suis assurée que votre grand cœur envisageroit quelque chose de plus, car il ne se contente pas de médiocrité, c*étoit le terme d'une folle de la cour, que je puis citer puisque vous citez la Couture. Vous avez grande raison de demander le secret sur ce que vous avez mandé au Roy, qui regarde quelques particuliers, mais je crains bien qu'ils ne vous donnent pas de satisfaction, et que ce soient toujours les mêmes dont nous avons oûy parler dans les campagnes passées. Le Roy a su tout ce que vous avez adressé à M. Chamillart; cela ne se pouvoit autrement, mais je puis vous assurer que vous ne lui avez point déplu, et quand vous auriez quelque défaut personnel, il est bien persuadé que vous n'en avez point sur ce qui regarde la capacité et le zèle ; j'espère que notre nouveau ministre sera moins lent et moins abbatu que l'étoit l'autre, ou du moins que ce ne sera pas sitôt. 11 est fort de mes amis, et je vous prie. Monsieur, qu'il soit des vôtres. Le Roy se porte fort bien, malgré toutes les inquiétudes raisonnables qu'il a sans doute, quoiqu'il ne les montre pas. Vous n'avez point besoin. Monsieur, que je vous inspire le courage et l'esprit, mais nous en avons un grand que Dieu vous conserve, et qu'il veuille bien soutenir la bonne cause'.

Au camp d*Aanay, le 25 juin 1709.

Je n'ai pas eu l'honneur de répondre. Madame, à la lettre dont il vous a plu de m'honorer sur l'arrivée du roy d'Angleterre dans cette armée. J'ose me flatter, Madame, que vous avez été bien persuadée de mon extrême attention sur tout ce qui peut

1 Voir dans les lettres que madame de Maiotenon écrivait k la même époque au duc de Xoailles, k la princesse des Ursins, des allusions k ces correspondances : & M. de Villars gronde de ne pas être premier gentilhomme de la Chambre. — Il se trouve fort inrérieur aux ennemis, mais ne perd pas courage; il crie seulement sur le pain et l'argent, etc. i — Gsr- PROY, Madame de Maintenon, t. Il, p. 207 et suiv.

avoir rapport à ce prince. Il a bien voulu me faire Thonneur de se servir de ma maison, et je n'oublie rien de tout ce que je puis imaginer lui être agréable, tant pour toutes les connoissances qu'il peut désirer sur nos mouvements, que sur tout ce qui peut lui être commode et utile. Ce prince s'attire fort les respects et la considération par une grande honnêteté et des manières très-polies.

Vous avez bien voulu me faire l'honneur de m'écrire pour plusieurs personnes, il ne tiendra pas a moi qu'elles ne s'aperçoivent de l'attention respectueuse et très-vive que j'ai pour l'exécution de vos ordres. Sur le sujet de M. Voysin, c'est à moi. Madame, à vous supplier très-humblement de vouloir bien me recommander à lui, puisque certainement il n'y a pas de généraux d'armée qui ne dépendent fort du ministre qui a l'honneur de rendre compte de leur conduite à Sa Majesté. Ce que je puis avoir l'honneur de vous dire. Madame, c'est qu'il meparoit une grande exactitude de sa part, et que je suis bien persuadé qu'il fera tout ce qui sera humainement possible; mais lui, moi, et tous tant que nous sommes, avons des peines infinies à remédier au plus grand mal qui ait jamais été, c'est d'avoir de grandes armées assemblées sans qu'il ait été un moment question de songer à leur subsistance : je puis avoir l'honneur de vous dire avec vérité. Madame, que sans moi celle du Roy seroit dissipée, car on ne tient pas des gens que l'on ne nourrit point, et quelques efforts que nous fassions, je ne puis jamais répondre de quatre jours d'avance, surtout s'il faut nous éloigner des lieux où nous avons ces quatre jours tout au plus de subsistances. Avec de tels soins on passe de mauvaises nuits ; un général est bien à plaindre d'être arrête par de telles chaînes. Permettez-moi, Madame, d'oser toujours me flatter que vous voulez bien me faire l'honneur de me regarder comme l'homme du monde qui vous est dévoué avec le plus profond respect et la plus parfaite vénération.

Au camp d*Auoay, le 29 juin 1709.

Voilà un mémoire, Afadame, qui m'est envoyé par M. de Lafonds, ci-devant intendant des armées d'Allemagne, d'Alsace et de Comté ; c'est un homme de bon sens et bon esprit, très-zélé pour le Roy. J'ose vous supplier, Madame, de vouloir bien faire voir son mémoire à Sa Majesté ; si Elle y trouve quelque chose de bon et d'utile pour son service, qu'Elle ait la bonté de le faire examiner; je désirerois fort que ni moi, ni M. de Lafonds ne fassions nommés, puisque cela peut regarder divers particuliers, quoiqu'il n'y ait rien qui ne me paroisse très-juste dans ledit mémoire.

A Saint-Gir, ce 30 juio 1709.

C'est par discrétion. Monsieur, que je n'ay pas l'honeur de vous escrire plus souvent : vous ne croiriés pas aisément que ce fust par oubli : si l'Europe entière a les yeux ouverts sur vous, jugez ce que font les nostres; je serois remplie de conGancc si vous n'aviez qu'une armée opposée, mais quand on me dit que vous en avez deux et que l'une entrera en France pendant que l'autre vous occupera, je vous avoue que je suis dans des transes continuelles ; on commence à dire que vous ne serés point attaqué, ce sera donc pour la seconde fois que vous aurés aresté les projets de M. de Malborugh. Il me paroist que nostre nouveau ministre de la guerre est très-occupé de vostre subsistance ; c'est un homme de travail ; je luy diray de vostre part, Monsieur, de ne se pas laisser subjuguer par les courtisans : c'est encore pis par les dames qui se meslent à cette heure de toute sorte d'affaires; celle d'Espagne a fait grand bruit dans le salon, mais, grâces à Dieu, nous en revenons ce soir, et comme on sera moins rassemblés, il reviendra moins de discours. J'eus l'honeur, en prenant congé du roy d'Angleterre, de luy conseiller de manger souvent chés vous; j'espère que vous serés contents l'un de l'autre. Il est, je croy, bien estonné de ce qu'il voit et du mou-

vemcnt que vous vous donnes. Il nous revient bien des louanges sur tout ce que vous faittes et sur ce que vous dittes, et cella d'une manière très-naturelle et par des voyes souterraines. Je voudrois que vous continuassiez vostre prodigieux travail et que vostre santé n'en souffrist point; c'est ce qui n'est pas aisé. Je conte bien, Monsieur, que vous serés ami de M. Voisin, je veux estre le nœud de vostre liaison. Il n'y a personne qui ignore que vous seul avés formé une armée, et les ennemis estoient si persuadés qu'il n'y en auroit pas, qu'ils n'ont point douté de la paix, à quelque prix qu'ils la missent ; Dieu en a disposé autrement ; je m'envais luy demander, avec les Dames de Saint-Louis, de vous protéger et de vous rendre tel qu'elles croient que vous estes. Je vous recommande encore. Monsieur, un jeune homme qui porte mon nom et qui est plus sage que l'on ne l'est à son aage ; il me semble qu'il n'a jamais esté assez heureux pour servir sous vous : c'est M. le conte d'Aubigné. Je n'ose nommer le régiment qu'il commande de peur de me tromper. Je prens toute sorte d'intéresi à ce que vous allez faire ' .

Madame de Maintenon n'était pas la seule à prendre intérêt à ce que Villars u allait faire m , tous les yeux étaient tournes vers lui; la réputation d'habileté et de bonheur qui l'avait précédé en Flandre, la gravité des circonstances^ tout concourait à concentrer sur lui l'attention générale. Saurait-il réussir où les autres avaient échoué? Saurait-il inaugurer une période demanœuvresnouvelles^ opposer, à la vigueur méthodique de Marlborough, une stratégie plus avisée, l'arrêter sur l'Escaut, comme il l'avait arrêté sur la Moselle? Chacun se posait ces questions avec anxiété et non sans une certaine conûance en l'avenir.

> Original autographe, P. V,

On a souvent compare la guerre à une partie d'échecs : cette comparaison banale n'a plus guère aujourd'hui que la valeur d'une figure de rhétorique. A l'époque dont nous nous occupons et dans la Flandre, elle était d'une singulière exactitude. Le terrain de la lutte, nettement circonscrit, visible dans ses plus petits détails, a la forme et la nudité d'un échiquier; il est semé de places et de positions retranchées qui représentent les pièces principales. La saison venue, les adversaires, après s'être courtoisement attendus, commencent la partie, je veux dire la campagne; ils s'observent, méditent chaque coup, font avancer et reculer leurs pions, concentrent sur une pièce leurs moyens d'attaque et de défense, refusent le combat quand la supputation des forces accumulées et des chances réciproques en démontrent le résultat probable. Après plusieurs mois de marches et de contre-marches, après la prise de pièces secondaires, l'échec suprême est donné, c'est-à-dire la grande bataille qui décide du sort de la partie. Celui des deux adversaires qui a perdu replie son jeu, on remet les pions dans leur boite ou les régiments dans leurs quartiers d'hiver, et chacun va à ses petites affaires en attendant la partie ou la campagne suivante.

Villars avaitl'instinct d'une guerre plus active, delà vraie guerre, celle des mouvements rapides et à longue portée, celle des batailles soudaines et des poursuites impitoyables. Il n'avait cessé de blâmer la guerre de sièges; nous avons dit ses impatiences contre Tallard et Vendôme, s'éternisant en des sièges inutiles, se upanadant devant des bicoques yy au lieu de soutenir son mouvement projeté au

cœur de l'Autriche; sa correspondance abonde^ en traits vifs et colorés dirigés contre Thabitude de ne marcher que la pelle à la main et de se couvrir de retranchements, a Les retranchements diminuent l'ardeur des troupes. » —^ tt Tout homme qui est derrière une ligne a peur; nos Français sont faits pour marcher à l'ennemi. — Les lignes étendues sont dangereuses; j'en ai fait de belles aussi, mais je ne suis point amoureux de mon ouvrage. » En prenant le commandement de l'armée de Flandre, il avait cru appliquer ses maximes favorites. La force des choses l'avait mis dans le moule commun.

Manquant d'argent, de vivres, de moyens de transport, encombré de recrues, il ne pouvait songer à prendre l'offensive ; les ordres de la Cour lui enjoignaient d'ailleurs une stricte défensive, 11 s'éfait mis à faire de a belles lignes » et avait apporté à ce travail une telle activité qu'il avait pour ainsi dire fermé la frontière, d'abord de la mer à Béihune et à la Bassée, puis de la Bassée à l'Escaut, en longeant la Scarpe, avec un camp retranché à Denain comme soutien. Une barrière continue se dressait devant l'envahisseur.

L'ennemi, en reprenant la campagne, le 23 juin, croyait marcher à de faciles succès. Marlborough et Eugène de Savoie, les deux artisans de nos malheurs, comptaient que l'année 1709 marquerait l'écrasement définitif de la France. Ils avaient lentement reconduit l'armée française, du cœur de l'Empire aux frontières du royaume, par les sanglantes et douloureuses étapes

I Voy. entre autres Mémoires de Villars, t. II, p. iS3, 190, 222, 362.

VILLARS ET MADAME DE MAI.VTEiVOV. 341

de Blindheim, Ramillies^ Oudenarde, Turin, Lille : ils voulaient consommer leur triomphe par un dernier succès militaire. On ne peut expliquer que par cette ambition de soldat la rupture des négociations de la Haye. Louis XIV acceptait les conditions les plus dures et les plus inespérées ; mais la chute de ses ambitions, l'anéantissement de son œuvre politique, u Toubli de sa gloire », ne suiïisaient pas à ses implacables ennemis; il leur fallait la dernière victoire sur le sol français, la route de Paris ouverte, la France à discrétion devant leur armée triomphante. Tout semblait justifier leur confiance et leurs convoitises. Le froid, la misère, la famine, désolaient le royaume; l'armée était décimée parla faim et la désertion : il semblait que tout dût céder au premier effort.

Une première surprise les attendait. Lorsque le 26 juin ils se présentèrent devant les lignes de Villars, non loin de Lens, ils les trouvèrent si bien fermées et gardées avec tant de vigilance qu'ils n'osèrent les attaquer : une seconde fois ils tâtèrent cette frontière fortifiée, du côté d'Etaires, sans plus de succès. Us renoncèrent à l'offensive projetée et se remirent à la lente, méthodique, guerre de sièges, commençant par Tournai, avec l'intention de continuer par Condé et Valenciennes, afin de s'assurer le cours de l'Escaut.

Cependant l'année avançait, le siège de Tournai se prolongeait, aucun résultat palpable n'était atteint; on commençait à trouver à la Haye, que les succès annoncés se faisaient attendre et à regretter d'avoir poussé les choses à l'extrême par des exigences exagérées. L'électeur de

Cologne, réfugié à Valenciennes, fut informé de ces dispositions et vint ofQcieusement sonder Villars sur les chances d'une nouvelle négociation. En transmettant ces propositions au Roiy Villars ne les avait pas appuyées, mais il est facile de voir qu'il ne conseillait pas de les repousser sans examen. La question des subsistances, malgré toute son activité personnelle, continuait à lui donner les plus grands soucis; inquiet sur la possibilité d'assurer pour plusieurs mois l'approvisionnement de l'armée, il se sentait obligé de chercher la fin de la guerre, soit dans une bataille générale et décisive, soit dans de nouvelles négociations de paix. Il avait indiqué au Roi cette alternative, en ajoutant qu'on ne pouvait y échapper que par des diversions tentées en pays ennemi, soit à l'aide du roi de Suède, Charles XII, soit par un débarquement du chevalier de Saint-Georges en Ecosse. Dans la même dépêche, tout en s' excusant « de sortir de sa sphère )> , il avait adressé au Roi des notes confidentielles sur le service des finances et des vivres, et en particulier sur certains intendants de province. Il avait accompagné cet envoi d'une lettre adressée à madame de Main tenon :

Du camp de Denain, le 29 juillet 1709.

Je meurs de peur, Madame, que Sa Majesté ne désapprouve la trop grande liberté que je prends de lui parler de matières qui ne me regardent pas, et sur lesquelles on ne me demande point du tout mon avis; on doit le pardonner à mon zèle. Le public veut imaginer que le Roy m'honorant d*une assez grande confiance pour me charger de ce qu'il a présentement de plus important, je puis hazarder de parler à Sa Majesté de tout. Je vous assure, Madame, que si je sors de ma sphère, c'est avec

grande timidité; vous n'avez pas eu la bonté de me faire savoir si j'ai bien ou mal fait de vous envoyer cet avis, qui m'avoit été donné sur les finances, je vous supplîois que je ne fusse pas nommé.

Si nous en croyons les principaux des ennemis, on ne s'est pas trop bien conduit sur la négociation. Ce qui se passe ici sur la subsistance de l'armée est en vérité. Madame, bien surprenant; l'armée manque de pain très-souvent pendant un jour, deux jours, et c'est un miracle que le service se soutienne; quand je suis arrivé dans le camp^ où je suis présentement, l'armée a été trente heures sans pain, et si le secours de Tournay m'eût été assuré le jour d'après, il m'eût été impossible de le tenter, parce que des gens qui sont trente heures sans manger, n'en sont pas soixante. Avec cela je vois sur ces malheurs-là une fermeté héroïque à nos soldats, et ils me répondent sur leurs souffrances en honnêtes gens ; il y a peu de désertion dans le François ; ce n'est que parmi les étrangers.

Je vous assure, Madame, que ce que je souCTre depuis quatre mois ne seroit pas supportable à une moins bonne santé : Dieu me fait la grâce de la proportionner au besoin que j'en ai, mais que ne souffrez-vous pas, vous, Madame? Dieu vous conserve.

L' (( avis sur les finances » est le mémoire de M. de Lafonds, envoyé par la lettre du 29 juin, et qui précédait les rapports confidentiels que Villars s'excusait d'adresser; madame de Maintenon s'empressa de le rassurer.

A Marly, le 2 août 1709.

Ce n'est pas par oubli ni négligence. Monsieur, que je n'ai pas encore eu l'honneur de répondre à votre lettre du 29 juillet ; ce n'est pas même la fièvre que j'ai eue cinq ou six jours de suite qui m'en a empêchée, c'est uniquement par le désespoir où je suis et par celui que je vous vois; vous éprouvez une étrange

sorte de malheur, qui est celui de ne pouvoir vous servir de votre courage ; vous verriez une victoire dans vos mains que vous ne pourriez Tallcr chercher faute de subsistances, et vous vous voyez réduit à voir mourir de faim des troupes de bonne volonté ; voilà le sujet de ma douleur et de toutes mes méditations, il faut plus d'une sorte de courage, Monsieur, pour soutenir le personnage que vous faites.

Je ne sais rien qu*on désapprouve de tout ce qui vient de vous ; on peut bien ne pas le suivre tout à fait, mais je vous assure qu'on en trouve tout bon ; on peut quelquefois craindre que votre courage ne vous menât trop loin; vous pouvez certainement parler au Roy ; votre sphère n*est point bornée, mais nos moyens le sont si cruellement qu'il faut bien refuser des choses dont on sent l'utilité.

J'ai mal compris vos intentions dans le mémoire que vous m'avez envoyé ; je n'ai point cru que vous ne voulussiez pas être nommé; vous me mandiez, ce me semble, que vous ne vous en souciiez point, et je l'ai pris pour un consentement, comme je suis plus libre avec M. Voysin qu'avec M. Desmaretz, je le consultai le premier; il me dit que le mémoire étoit bon, et qu*il croyoit que je devois le renvoyer à M. Desmaretz ; je le fis en mettant de ma main sur le mémoire qu'il venoit de vous afin d*f donner plus d'autorité. Il me répondit qu'il y avoit de bonnes choses, mais que ce n'étoit pas pour le temps présent et qu'il l'avoit mis dans son portefeuille pour s'en servir à propos.

Je prie Dieu de conserver votre santé ; c'est toute notre ressource. Il ne nous revient de l'armée que des vers à votre louange, vous les achetez trop cher, quelque agréables qu'ils soient; la sincère part que je prends à tout ce qui vous touche. Monsieur, me les fait entendre avec plaisir.

M. Voysin fait, ce me semble, tout ce qu'il lui est possible par son travail et sa diligence qui me paroit n'être arrêtée que par l'impossibilité sur l'argent.

Villars, cependant, à force d'énergie, d'industrie, d'expédients, avait réussi à trouver des ressources, à faire vivre ses troupes, et, ce qui était mieux encore, à relever leur moral : dissimulant ses inquiétudes sous une gaieté d'emprunt, ses angoisses sous des rodomontades, il était parvenu à inspirer au soldat une sécurité qu'il n'éprouvait pas toujours lui-même; quelques coups de main heureux à Warneton, à Hasnon, des escarmouches nombreuses , conduites avec vigueur et succès , avaient rendu la confiance aux hommes, fait renaître l'émulation et le désir de combattre. Dès la fin de juillet, Villars jugea qu'il avait en main un instrument assez solide pour tenir la campagne : la difficulté des subsistances augmentait; mieux valait, selon lui, chercher une bataillé, que de laisser les troupes se consumer dans l'inaction et la misère. Il écrivit au Roi pour lui demander l'autorisation de combattre. Le Roi résista quelque temps, hésitant h risquer sa dernière armée dans une bataille décisive : il finit pourtant par écrire à Villars, qu'aussitôt après la chute de Tournay il lui laissait sa liberté d'action , avec cette réserve pourtant, qu'il ne prendrait pas de parti extrême et se contenterait de profiter des occasions que l'ennemi lui donnerait ' .

Le Roi se résignait à la chute de Tournay : non qu'il doutât de l'énergie du commandant, M. de Surville, officier de grand mérite, mais il savait la place à court de vivres et n'avait aucun moyen de la ravitailler. Villars

1 Le Roi à Villars, 20 juillet 1709. P£LETf Mémoires militaires, t. IX, p. 61.

prenait moins facilement son parti de la fin d'un siège qui immobilisait le gros des forces ennemies. Il trouvait que Surville aurait pu mieux ménager ses approvisionnements, rationner la population civile, prolonger une résistance si nécessaire à ses propres projets : il lui écrivait des lettres indignées, mais ne pouvait lui faire passer un sac de farine : il écrivait sur le même ton au Roi, au ministre, à madame de Alaintenon : pour combattre la mauvaise impression que la capitulation imminente deTournay causait aux officiers sous ses ordres, à la veille d'une bataille décisive , il aurait voulu que des princes du sang , ou à leur défaut des grands seigneurs de la Cour, vinssent à l'armée.

Du 29 août 1709.

Vous serez bien affligée, Madame, de la pitoyable conduite de M. de Surville et de son opiniâtreté, malgré toutes les lettres que j*ai pu lui écrire, à ne vouloir pas épargner ses vivres ; j'en suis outré de douleur. Il est certain, Madame, que la fermeté et le désir de gloire s'afToiblit dans la plus part des principaux officiers; j'ai eu Thonneur de le mander au Roy, il y a des choses que j'avois pensé nécessaires pour le jour d'une grande action. Sa Majesté ne les a pas approuvées. II est surprenant que Ton voie approcher une bataille qui doit décider du sort de rÉtat, sans que personne parte pour s'y trouver; quand Charles-Quint assiégea Metz, tous les princes du sang et ce qu'il y avoit de gens de qualité la plus distinguée s'y jetèrent; j'espère, avec l'aide de Dieu, que tout ira bien où je serai, mais je ne saurois être partout; et dans des armées aussi étendues, je croirois important d'avoir aux ailes ce qui peut animer ; je parle et agis comme je dois ; je n'oublie rien de tout ce qui peut relever l'ardeur. En vérité, Madame, le péril est grand. Ton peut être

tranquille sur loul ce qui me regarde, et j'espère que Dieu m* aidera, mais je ne dois rien oublier de tout ce qui me paroît nécessaire.

Villars était injuste pour Surville, dont la défense héroïque fut admirée des ennemis eux-mêmes : lorsqu'il capitula, le 31 août, sa garnison était réduite de sept mille hommes à quatre mille à peine, les assiégeants avaient perdu plus de six mille hommes, toutes les défenses extérieures étaient bouleversées par le canon ou par la mine '. Villars avait tort de ne pas rendre à Surville ce qui lui était dû : madame de Afaintenon le lui fit sentir.

A Versailles, le 2 septembre 1709.

Vous croyez bien, Monsieur, que je ne laisse échapper aucun sujet d*affliction et de crainte, et que je sens vivement la perte que nous ferons de la citadelle de Tournay par le manque de subsistances; nous devons croire que M. de Surville n*y peut faire que ce qu'il fait, puisqu'il a toute sorte d'intérêt à faire une belle défense.

Je sais, Monsieur, ce que vous avez proposé au Roy en cas de bataille; il ne voit point de jeunes gens autour de lui, et il croit que les princes ne feroient que vous embarrasser ; sa confiance est en Dieu, en vous et dans la valeur de ses troupes; il est vrai, Monsieur, qu'il seroit à désirer que vous fussiez partout, et que cela n'est pas possible.

Le Koy vient de prendre une précaution en cas qu'il vous arrivât un malheur; il seroit encore plus grand pour nous que pour vous, et nous ferons bien des prières afin que Dieu vous conserve.

I Le 20 août, la ration de pain avait été réduite à une demi-livre, ri U ration de viande de cheval supprimée : il restait neuf chevaux que l'on réservait aux blessés. Surville à Villars. P. V.

Vous êtes assurément charge d'une grande et difficile affaire ; je me laisse quelquefois flatter à un raisonnement que j'entends faire; on dit : u Si les ennemis n'ont osé attaquer M. le maréchal de VUIars avant la prise de Tournay, parce qu'il étoit posté trop avantageusement, pourquoi Tattaqueront-ils dans ce même poste où il s'est encore fortifié pendant qu'ils se sont affaiblis devant la place qu'ils ont prise? ))

Le public et M. le maréchal de BoufQers, en particulier, n'ont cessé d'approuver et de louer tout ce que vous avez fait jusque ici, et jamais je n'ai vu mettre à bout la malignité, la critique et l'envie comme vous le faites; je ne saurois croire que Dieu veuille nous abandonner, et j'espère qu'il n'y aura point de bataille ou que nous la gagnerons. Je finis avec cette agréable idée, en vous assurant, Monsieur, que personne ne s'intéresse plus que moi à tout ce qui vous touche en particulier.

Le Roi n'agréa pas le conseil donné par Villars aux princes du sang. Au lieu de personnages gênants et inutiles ^ il envoya à Arras le maréchal de BoufQers ^ afin d'être à portée de prendre le commandement^ en cas qu'il arrivât malheur à Villars. C'est la a précaution n que madame de Maintenon annonçait dans la lettre précédente. BoufQers, qui estimait sincèrement Villars et était en correspondance suivie avec lui, ne voulut pas se contenter de ce rôle éventuel; à peine arrivé à Arras, avec une abnégation et un patriotisme au-dessus de tout éloge, il écrivit à Villars, quoique plus ancien que lui, qu'il lui demandait ses ordres et les exécuterait « avec plus d'empressement qu'aucun de ses aides de camp r> .

Villars fut touché, comme il devait l'être, de la démarche du maréchal de BoufQers, et ne se trompa pas sur le

mobile désintéressé qui l'inspirait; déjà^ à l'annonce de son départ pour Arras, il avait écrit à M. d'Artagnan que le public attribuait ce voyage à une mission pacifique^ mais que lui l'attribuait » au zèle du maréchal et à son attachement qui l'a porté, lorsqu'une bataille doit décider du sort de l'Etat et peut se donner d'un moment à l'autre, à vouloir plutôt y être volontaire qu'être inutile. Nous verrons, ajoutait-il, si son exemple nous attirera quelques autres volontaires, j'en doute )> • C'est le 4 septembre que Boufilers vint trouver Villars au camp de Denain. Les deux maréchaux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et Villars, encore tout ému, écrivait au Roi : a J'ai été ravi de voir un homme de son mérite, de son âge, avec toutes les dignités et les bontés de Votre Majesté, venir volontaire. Les marques qu'il a données de son zèle, de son ardeur, dans des occasions aussi importantes, est la chose du monde la plus propre à réveiller l'ardeur dans tous ceux qui pourraient en manquer. J'ai été pénétré de joie de l'entendre tenir les discours les plus propres pour cela. Je suis persuadé que rien ne pouvait faire un meilleur effet, c'est montrer aux Français ce qu'ils doivent à Votre Majesté, à l'Etat, à eux-mêmes '. »

Le Roi répondit par la plume de madame de Maintenon :

A Saint-Cyr, le 7 septembre 1709.

Rien n'est si beau, Monsieur, que ce que fait M. le maréchal de Boufilers, mais on ne peut en être touché, au point que vous

1 Villars au Roi, 4 scptambre 1709. C'est le même soir qu'il donna pour mot d'ordre à l'armée : Bou/flers, Lille,

relcs, que par être capable d^uae pareille conduite, si vous vous trouviez en cas pareil. J'ai vu avec un grand plaisir ce que vous avez écrit là dessus et la satisfaction qu'en a eu Celui à qui vous voulez plaire; Dieu veuille récompenser votre droiture par quelque heureux événement, ou par empêcher nos ennemis de nous faire de grands maux, c'est ce que j'envisage toujours, et voici un temps de terribles inquiétudes; souffrez, Monsieur, que par l'intérêt que je prends à ce qui vous regarde, je vous prie de ne vous point trop déchainer sur M. de Surville; vous vous faites des ennemis de tous ses amis et de tous ses proches ; si par là vous aviez pu sauver Tournay ou le reste de la campagne \ il seroit beau de sacrifier votre intérêt particulier à celui du Roy et de l'Etat, mais ce qui est fait est fait. Comptez, Monsieur, que je vous parle uniquement pour vous, parce qu'on ne peut être, etc.

Quand cette lettre atteignit Villars, il n'était plus au camp de Denain : l'heure des grands événements avait sonné. Marlborough , maître de Tournay, renonçant h remonter la vallée de l'Escaut, trop bien gardée, s'était porté sur Mons, avec l'intention de l'assiéger. Viilars avait vu, dans cette marche de flanc, exécutée devant lui, une de ces occasions dont le Roi l'avait autorisé à profiter : il s'était décidé à chercher l'ennemi et à le combattre. L'esprit des troupes était excellent : l'arrivée du glorieux défenseur de Lille avait produit une vive impression, les cœurs étaient renmés, les courages exaltés par l'exemple, et c'est avec une mâle résolution que chacun avait accueilli l'ordre de marche donné par Viilars le 5 septembre au matin.

L'histoire des mémorables journées qui suivirent a été

faite plus d'une fois, et nous pourrions hésiter à la refaire. Il nous a semblé pourtant qu'il y avait à les étudier encore par quelque côté, à en coordonner les détails, les relations contradictoires. N'aurions-nous à en offrir au lecteur qu'un récit rajeuni ', que nous croirions encore pouvoir le lui remettre sous les yeux : l'intérêt qui s'altacbc aux grands faits de notre histoire ne s'éteint pas; les relire aujourd'hui n'est pas sans quelque proGt; il est bon de chercher, dans nos propres annales, des enseignements, des encouragements, des exemples.

Le terrain que Villars abordait et sur lequel allait se jouer la plus sanglante partie du siècle, était assez exactement délimité par un quadrilatère dont les quatre villes de Valenciennes, Condé, Mons et Maubeuge occupent les sommets. De Valenciennes à Condé coule TEscaut, de Mons a Condé la Haine, des environs de Maubeuge à Mons, la Trouille. Un autre affluent de l'Escaut, l'Hongneau, coupe diagonalement le quadrilatère des environs de Maubeuge à Condé. Parallèlement à ce petit cours d'eau une ligne de bois s'étend de Maubeuge à la Haine et partage le quadrilatère en deux parties sensiblement égales. Cette ligne est traversée par plusieurs éclaircies ou trouées : la plus

1 Les sources de ce récit sont en première ligne les documents rassemblés dans le <;[rand ouvrage de Tétat-major autrichien, Feldzûge des Printzen Eugen ron Savoyen, Vienne, t. XI; les pièces conservées au Dépôt de la Guerre et en partie publiées par Pklbt, Âfémoires militaires, etc., t. IX; la Correspondance de Marlborough, publiée par Coxe et par Murrav; puis les ouvrages suivants : Histoire du prince Eugène de Savoie, Amsterdam, 1750; DuMONT, Vie du prince Eugène: Mémoires de Villars, t. III; Mémoires de Schulenburg : Mémoires de Feuquières ; Folard, Commentaire sur Polybe, etc. ; et parmi les historiens modernes : Arnkth, Prim Eugen; NooRDR.v, Der Spanishe Erbfolgekrieg ,

large fait face à la ville de Bavay et sépare le bois de la Lanière ' au sud, des bois de Taisnière et du Sart, au nord; on l'appelait la trouée de Malplaquet, du nom d'un petit village situé à l'entrée du côté de la France : un passage plus étroit se trouvait auprès des villages de Dour et de Blaugies ' ; enfin près de Boussu , l'accès était libre entre l'extrémité de la forêt et la Haine. Mons et Condé avaient des garnisons françaises; le poste intermédiaire de Saint-Ghislain, sur la Haine, était gardé par deux cents hommes; des lignes fortifiées avaient été commencées le long de la Trouille; enfin, ainsi qu'on le sait, Villars était cantonné autour de Valenciennes avec toute son armée consistant en cent trente bataillons, deux cent soixante escadrons et quatre-vingts pièces de canon, soit environ quatre-vingt-dix mille hommes.

L'ennemi ne pouvait aborder Mons qu'en le tournant par le nord : il avait eu vent des intentions de Villars et craignait d'être devancé par lui sous la place : il s'y porta avec une grande célérité. Le 3 septembre au soir, a peine la garnison de Tournay sortie et remplacée, le prince de Hesse avait été lancé en avant avec une forte avant-garde : Marlborough le suivait dans la nuit du 3 au 4 , Eugène se mettait ensuite en marche. Villars, informé le même

^ Il porte aussi dans les documents contemporains le nom de bois de Jansart.

2 La plupart des documents contemporains écrivent Blangies; mais la carte d*état-major porte Blaugies, et dans le pays, ainsi que je i*ai constate, le nom est ainsi prononcé. Le bois de la Lanière et celui du Sart ont presque couserve leur ancienne forme, quoique le second ait été diminué, du côté belge, par quelques défrichements; mais les bois de Blaugies et de Boussu ont été en partie détruits par l'extension des houillères du Borinage.

jour du mouvement de Tenneaii , ne put s'ébranler que le 6; il passa TEscaut avec l'intention de marcher sur Mons, sa gauche appuyée à la Haine ; mais il dut s'arrêter à Quiévrain pour attendre l'infanterie de sa droite commandée par le comte d'Artagnan ' . II avait poussé devant lui le chevalier de Luxembourg avec trente escadrons et une brigade d'infanterie, lui donnant l'ordre d'occuper les lignes de la Trouille. Luxembourg, arrivant le 6 au matin en vue de ces lignes, les trouva déjà aux mains du prince de Hesse : il ne put que jeter dans Mons un de ses régiments de dragons et vint rejoindre Villars ; le maréchal avait passé l'Hongneau le 7 et s'était mis en bataille derrière les bois, la gauche à la Haine et la droite à Athis. Le même jour, Marlborough, ayant passé la Haine à Havre, investit Mons, mais, apprenant la marche de Villars, il se hâta de se mettre en bataille devant la place , face à l'ennemi, la droite à la Haine auprès de Jemmapes, à Quaregnon.

Le 8, on resta immobile des deux côtés : Villars, parce qu'il fit distribuer les vivres aux troupes ; Marlborough, parce qu'il se crut attaqué et se mit sur la défensive ; une reconnaissance de quatre cents chevaux débouchant par Boussu lui avait donné cette illusion. Elle était commandée par le brigadier Shelton, qui s'aventura trop près de l'ennemi et fut pris avec cinquante cavaliers ^. Marlborough pourtant étendit un peu sa gauche au sud du côté

1 Pierre de Montesquieu, comte d'Artagnan, qui fut depuis le maréchal de Montesquiou.

2 11 put assister de loin, et du côté de l'ennemi, à la bataille de Malplaquet, et causer le lendemain avec les vainqueurs : renvoyé par eux, il donna

de Qucvy, et Eugène, passant la Trouille à son tour, vint camper à sa droite : tous deux attendirent ainsi que Villars eût laissé deviner ses intentions. Ils supposaient avec quelque raison que le maréchal les cherchait pour les combattre, et s'apprêtèrent à le recevoir.

Villars n'avait que deux routes pour aller à eux : la trouée de Boussu ou celle de Malplaquet : celle de Blaugies était trop étroite ; la première le menait directement sur le front de l'armée alliée, la seconde le menait sur son aile gauche; il choisit la seconde route et se l'assura par un mouvement très-bien conçu.

Le 9, de grand matin, il envoya Broglie avec sa réserve, faire , par Boussu , une démonstration sur la droite de l'armée ennemie : puis formant rapidement sa propre armée sur quatre colonnes parallèles, il marcha par la droite, le long des bois qui le dérobaient à la vue de l'ennemi , et à dix heures du matin il s'établit en force dans la trouée de Malplaquet : Luxembourg, qui le précédait avec une grosse avant-garde de cavalerie, occupait déjà la lisière des bois. Arrivé là, il s'arrêta. On ne s'explique pas qu'il ait suspendu un mouvement si bien commencé. Si, au lieu de s'arrêter dans la trouée du bois, il eût débouché dans la plaine et attaqué avec vigueur la gauche de Marlborough, il est probable qu'il Teût défaite '. L'ennemi, retenu à droite par la fausse attaque de Broglie,

(le curieux détails à Boufflers, qui les consigna dans sa lettre au Roi du i'd septembre. (Pelet, t. IX, p. 366.)

' Scbulenburg, dans ses Mémoires, reconnaît que cette attaque était i le droit du jeu i et aurait t plus qu'embarrassé > les alliés. Feuquièrcs, autre témoin oculaire, est du même avis.

aurait hésité avant de faire un changement de front : attaqué, à l'une des extrémités de sa ligne, par des forces supérieures^ il eût sans doute éprouvé un grave échec. Pour que Villars ait renoncé à ce mouvement, complément naturel de celui qu'il venait d'exécuter, il faut ou qu'il ait reçu des renseignements erronés sur les positions de l'ennemi, ou plutôt qu'il ait été dominé par des considérations étrangères à la stratégie. N'oublions pas que Louis XIV, rendu prudent par les échecs des campagnes précédentes, toujours préoccupé de la pensée de renouer les négociations de paix, ne voulait pas risquer inutilement son unique armée : s'il avait laissé à Villars sa liberté d'action, il l'avait entourée de limites si étroites qu'elle était singulièrement entravée : ^ Quoique je vous aie ci-devant marqué, lui écrivit-il le 6 août '... que je vous laissais la liberté d'aller attaquer les ennemis... j'estime qu'il vaut toujours mieux n'être pas forcé à chercher l'occasion du combat. )> Il fallait plus d'indépendance de caractère que n'en avait Villars pour contrevenir à de pareils ordres; s'il voulait une bataille, au moins voulait-il pouvoir dire qu'il ne l'avait pas cherchée. Il prit donc ses dispositions pour recevoir l'attaque et la recevoir dans les meilleures conditions de défense.

L'ennemi, de son côté, n'avait pas tardé à se rendre compte du mouvement français. Broglie n'avait pas poussé à fond son attaque : après avoir escarmouche avec les troupes envoyées à sa rencontre, il avait lentement dis-

1 Pelet, t. IX, p. 74.

paru par la trouée de Blaugies et rejoint Villars. Le danger n'était pas là, il était à gauche : les deux chefs l'eurent bientôt reconnu et s'étaient hâtés d'y pourvoir. Réunis au village de Sart, dans un moulin^ ils avaient arrêté leurs dispositions; à la suite de cette conférence^ toute leur armée, mise en mouvement, venait s'établir au débouché de la trouée en face de l'armée française, sa gauche à Aulnoit, son centre à Blaregnies, sa droite à Sart; à trois heures de l'après-midi elle était dans ses positions et canonnait de loin les Français : le choc était devenu inévitable et la bataille paraissait certaine pour le lendemain ; et pourtant, toute la journée du 10 septembre se passa en canonnades sans gravité et escarmouches d'avant-postes; aucun des adversaires ne se décida à sortir de ses lignes, comme si chacun d'eux hésitait à prendre la responsabilité de l'efiroyable tuerie qui se préparait. Marlborough fut-il, comme Villars, retenu par des considérations d'un autre ordre? Ses critiques lui ont vivement reproché d'avoir trop tenu compte des hésitations des députés hollandais, de s'être laissé dominer par le souvenir de ses intérêts parlementaires et le soin de sa responsabilité. S'il en fut ainsi, nous aurions ici un nouvel exemple, à ajouter à tant d'autres, des fautes auxquelles sont exposés les chefs d'armée qui se laissent distraire, par des considérations politiques ou personnelles, du point de vue strictement militaire. Villars manqua une bonne occasion en n'attaquant pas le 8 ; les alliés firent à leur tour une faute en n'attaquant pas le 9, car ils laissèrent à leur adversaire le temps de construire les retranchements dont la conquête devait leur

coûter des flots de sang. Marlborough donna comme raison de ce délai qu'il voulut attendre un corps de vingt et un bataillons et dix escadrons appelé de Tournay à la hâte^ et qui devait assurer aux alliés la supériorité du nombre ; il est douteux que ce renfort de douze mille hommes ait compensé les inconvénients du relard. Quoi qu'il en soit, Villars avait su profiter, avec une extrême activité, des délais qui lui avaient été accordés ; faisant travailler ses troupes nuit et jour, il avait couvert toutes ses positions d'un réseau d'ouvrages formidables. Rappelons en quelques mots la disposition des lieux.

La trouée de Malplaquet avait et a encore, du côté de la France, une ouverture d'environ deux mille cinq cents mètres; du côté de la Belgique, elle s'élargit sensiblement : elle était alors partagée en deux passages inégaux, par un petit bois, aujourd'hui disparu, le bois de Tbiry, auquel se reliaient les constructions et les haies de la petite ferme de Blairon. Le passage de droite était le plus étroit, les documents du temps l'appellent trouée d'Aulnoit, du nom du village auquel elle conduit : la trouée de gauche, double en largeur, s'appelait trouée de la Louvière, du nom d'une petite censé qui s'y trouvait. A l'entrée des trouées, du côté de la France, s'élève un plateau qui s'étend dans la direction du nord; il sert de ligne de partage aux eaux qui, du côté de la France, se rendent à l'Hongneau, et du côté de la Belgique, à la Trouille. Ces dernières ont creusé, dans le sol argileux, des ravins peu profonds dont les sillons, parallèles et arrondis, descendent d'une pente uniforme vers l'est; l'un d'eux contourne la

pointe du bois du Sart et la sépare du village de Blaregnies, situé sur un léger relèvement du sol. Le point culminant du plateau est près du hameau de Malplaquet, non loin de la pyramide qui marque le souvenir de la bataille : de là l'œil embrasse la presque totalité du terrain; mais partout ailleurs la vue est arrêtée par les ondulations du sol ».

Villars s'établit en travers des deux trouées, sur le versant oriental du plateau ; une ligne de redans^ allant d'un bois à l'autre, fermait complètement le passage ; on avait pourtant ménagé, de place en place, des ouvertures pour laisser sortir la cavalerie, il droite et à gauche, la ligue se retournait pour suivre la lisière des bois, il droite^ dans la trouée d'Aulnoit et dans le bois de la Lanière, les moyens de défense avaient été accumulés : une triple ligne d'épaulements s'appuyait à une véritable redoute^ armée de canons, entourée d'abatis. A gauche, les retranchements étaient moins complets , quoique encore trèssérieux : ils consistaient en levées de terre et en abatis qui obstruaient l'entrée du bois : insensiblement la ligne s'était étendue le long de la lisière et avait gagné l'extrémité du bois du Sart, où elle touchait presque les avantpostes ennemis. L'infanterie et l'artillerie garnissaient tous ces ouvrages ; ils formaient une sorte de croissant dont les feux croisés balayaient tout l'intervalle des bois. L'infanterie de la droite était commandée par le comte d'Artagnan, qui avait sous lui le duc de Guiche, qui devint

* Voyez la carte en regard de la page 376. Les chiffres indiquent l'altitude du sol.

maréchal de France , le duc de Mortemart, commandant la brigade de son nom, Je marquis de Monchy *, Hautefort, Conflans, Fervaques : parmi les régiments à leurs ordres, Piémont, Navarre, Picardie , Royal, Bourbonnais, les gardes françaises et suisses, les brigades d'Irlande et d'Alsace, les plus beaux noms de l'armée. L'infanterie de la gauche était sous le commandement d'Albergotti, assisté de Puységur, Nangis, Montsoreau, du comte de Cbcmerault, qui fut tué, du marquis de Goesbriant, qui commandait les brigades postées dans le bois du Sart : Champagne, le Roi, la Reine, le régiment de Charost, que commandait le jeune duc de Charost, tué à sa tête dans la suite de la journée. Derrière Tinfanterie, sur la pente et au sommet du plateau de Malplaquet était déployée la cavalerie : la maison du Roi à droite, les gendarmes au centre, les carabiniers à gauche. A l'extrême gauche, derrière le bois de Taisnières, Broglie, avec sa réserve, surveillait la région du nord.

L'ennemi, qui comptait attaquer, n'avait pas fait de retninchements : il s'était contenté de couvrir d'un épaulement deux grosses batteries de position, l'une de quarante pièces au centre, Tautre de vingt-huit pièces en face de la droite française. Son armée était déployée parallèlement à l'armée française entre Aulnoit et Sart : Eugène à droite, avec les troupes impériales et danoises; Marlborough à

^ Les documents imprimés dans Pelct portent tous Mouchy, ce qui est une erreur : le marquis, depuis maréchal, de Moucby naquit en 1715. Il 8*agit ici de Charles de Bournel, marquis de Monchy en Artois, alors colonel de Lorraine, depuis lieutenant général, d'une ancienne famille militaire qui s*est fondue en celles de Moustiers et d'Hinnisdal. Voy. le P. Anselme, VIII, 157, et Pinard, V, 114.

gauche, avec les troupes anglaises et hollandaises, les contingents du Hanovre et de la Prusse. L'infanterie était sur deux lignes : derrière elle la cavalerie, également sur deux lignes. L'efTectif comptait de cent à cent dix mille hommes et cent cinq pièces de canon. Parmi les généraux qui commandaient cette grande armée, on remarquait : le prince de Hesse-Cassel, le duc de Wurtemberg, le prince de Nassau- Orange, le prince d'Auvergne, neveu du duc de Bouillon, transfuge de l'armée française, élevé comme le prince Eugène à la cour de Louis XIV; Lobkovitz, Harrach, Rantzau ; le Saxon Schulenburg * ; le Prussien Lottum ; les Hollandais Tilly, Spaar, Dohna ; les Anglais Cadogan, Stairs, Orkney, Webb, les ducs d'Athlone et d'Argyle.

Les positions prises par Villars étaient extrêmement fortes, mais elles avaient le défaut de toutes les positions strictement défensives, celui d'immobiliser les troupes et de ne répondre qu'à un seul système d'attaque ; un ennemi qui aurait voulu aborder de front ce croissant formidable se serait heurté contre des obstacles infranchissables : U se serait jeté dans a une espèce de gueule infernale, a écrit l'historien officiel de l'armée impériale*, dans un goufire de feu, de soufre et de salpêtre d'où il ne semblait pas qu'on pût approcher sans périr » . Mais contre un ennemi avisé, la ligne offrait deux points faibles, les deux extrémités

1 n avait été laissé à Tournay avec quarante-buit bataillons; appelé le 8, il s'était inis en marcbe le 9 avec vingt et un bataillons, les avait précédés de sa personne, et, arrivé au camp d*Rugène le 11 à quatre heures du njatîn, avail reçu de lui le commandement de toute son infanterie. G*est Pautcur des Mémoires publiés.

• Relation publiée par les alliés, Ddmont, Histoire du prince Eugène, t. I, p. 85. — Pblet, t. IX, p. 355.

du croissant^ et surtout cette extrémité gauche qui se projetait en avant ' et pouvait être attaquée à revers.

La disposition même de l'armée française dictait aux alliés leur ligne de conduite. Il fut convenu, entre Marlborough et Eugène, que l'on commencerait par attaquer les deux ailes et que l'on s'efforcerait de les chasser des bois qu'elles occupaient : puis, à mesure que ces ailes reculeraient, on ferait avancer la réserve d'infanterie et la cavalerie, afin d'être en mesure, au moment opportun, d'attaquer et d'enfoncer le centre français. Le principal effort devait porter sur l'aile gauche : Eugène en fut chargé. Marlborough devait diriger l'attaque sur la droite, puis celle sur le centre. Les attaques devaient être faites par des colonnes d'infanterie, soutenues, à une certaine distance, par de la cavalerie *. En même temps, le général Withers était envoyé au-devant de la colonne anglo-hollandaise qui

* Il est permis de supposer, avec Noorden, qu'en retendant aussi loin, Villars se réservait de lui faire prendre l'offensive lorsque l'ennemi aurait été rebuté et désorganisé par plusieurs assauts infructueux. C'est dans ce but qu'il l'aurait moins solidement retranchée que l'extrémité droite.

* Journal des opérations conservé aux archives de la guerre à Vienne, et cité dans Feldzûge des Pr. Eugen von Savoy en, t. XI, p. 101. — On conserve aux mêmes archives l'ordre original en français rédigé par le prince Eugène pour son corps d'armée particulier ; on le lira sans doute avec intérêt :

c L'infanterie se rangera en trois lignes, et attaqueront le bois depuis la pointe de l'aile droite de l'armée de Son Altesse mylord duc de Marlborough jusqnes à la gauche des ennemys dans ledit bois.

t. La cavallcrie se rangera en deux colonnes, les deux ailes se joignant, et suivront de la gauche sur la marche de la cavallerie de l'armée de mylord duc , pour gagner la plaine aussitôt que l'infanterie aura chassé les ennemys hors du bois, et alors se rangeront sur la droite de ladite cavallerie de Tarmée de mylord duc.

I Tous les attaques commenceront à la pointe du jour si on peut être prêt, et le signal pour commencer sera une décharge de toute l'artillerie anglaise, qui sera répondu par l'artillerie hollandaise.

« L'infanterie se mettra en marche une heure avant le jour pour gagner

302 CHAPITRK VI.

arrivait de Toomay, avec ordre d'en prendre le commandement, de traverser les bois, du coté de Blaugies, et de venir tomber sur les derrières de Farmée française. Ce plan, ainsi que nous allons le voir, fut suivi de point en point et couronné de succès.

Les deux armées couchèrent en bataille sur le terrain, dans leurs positions.

Le 11 septembre au matin, un épais brouillard couvrait le sol : en attendant qu'il se dissipât, chacun fit ses derniers préparatifs de combat, et passa cette heure solennelle suivant le tempérament propre à sa nation. Dans le camp anglais et allemand, des prières publiques furent récitées, puis chaque corps se rendit en silence au poste qui lui avait été assigné : du côté des Français aussi, plus d'une prière émue s'éleva silencieusement du fond des cœurs vers le Dieu des armées, mais les manifestations extérieures avaient un tout autre caractère : le besoin de mouvement, l'insouciance réelle ou factice se traduisaient par de bruyants propos. Viilars parcourait les rangs, jetant au soldat de ces mots familiers, colorés, qui le touchaient au point sensible; il avait l'entrain communicatif, sa popularité était alors au plus haut point, la confiance qu'il inspirait, sans bornes; de longues acclamations saluaient son passage; on les entendait du camp ennemi courir le long des lignes françaises, on distinguait les cris de Vive le maréchal! mêlés au cri de Vive le Roi! a ce cri, a dit Bernardin de Saint-

ic terrain où elle doit être postée, et la cavalerie de Taile droite serrera à la gauche, pour joindre la cavalleric de l'aile gauche.

a Les deux mille hommes avec le comte de Denhoff seront postés & la droite de la première ligne. «

Pierre, que les Français poussent toujours dans le danger, comme s'ils appelaient leur prince à leur secours, ou comme s'ils voulaient témoigner qu'ils sont prêts à mourir pour lui w .

Villars, par déférence pour Boufïlers, lui avait confié le commandement de ladroite ; il avait pris celui de la gauche, tout en se réservant la direction générale de la bataille.

Vers sept heures et demie, le brouillard commença à se dissiper, et les deux armées apparurent l'une en face de l'autre, l'une déjà formée pour l'attaque, l'autre immobile derrière ses retranchements : une vive canonnade s'engagea et acheva de disperser les derniers nuages : un peu avant huit heures, une décharge générale de la grande batterie anglaise donna le signal de l'attaque.

Eugène, qui était chargé du premier effort, avait disposé ses cinquante-neuf bataillons sur trois lignes. Il jeta toute cette masse sur l'extrémité de la gauche française : Schulenburg avec Irente-six bataillons attaqua la pointe du bois du Sart, Lottum avec vingt-deux aborda cette même pointe par son flanc méridional, essayant de percer entre la lisière et le centre français. Le petit ravin qui contournait cette lisière, détrempé par les pluies des jours précédents, était boueux et glissant : les colonnes allemandes et anglaises avançaient avec peine; Albergotti les attendit derrière les abatis et les levées de terre qui le couvraient. Lorsqu'elles furent à cinquante pas, il les accueillit par un feu roulant des plus meurtriers; les colonnes reculèrent et engagèrent la fusillade à distance, pendant que l'artillerie anglaise concentrait son feu sur le bois ; deux heures durant, cette lutte

W* CHAPITIE II.

ie eofllfiioa et les assauts se renoa^dèrenl sans qae Lottom ait pu approcher de la lisière qu'il attaquait et sans que Scbuleabnrg n'ait pu gagner d*autres aiantages que d'emporter la pointe de la ligne, et de prendre pied dans les premiers arbres de l'extrême gauebe. Cet avantage, il Tarait cbèrement payé : ses pertes étaient considérables ; les généraux Harracb et Kaoitz étaient bors de combat, ainsi que la plupart des colonels et lieutenants-colonels d'infanterie.

Pendant que ce sanglant combat se déroulait, un autre combat non moins meurtrier s'était engagé à l'extrême droite française; d'après le plan convenu, Marlborough devait la faire attaquer une demi-heure après la première attaque d'Eugène. Vers neuf heures, les colonnes s'ébranlèrent : trente bataillons hollandais ou à la solde de la Hollande, commandés par le jeune prince d'Orange, abordèrent les retranchements de la trouée d'AuInoit. La cavalerie anglaise, commandée par le prince de Hesse, soutenait le mouvement. L'attaque fut conduite avec une telle vigueur qu'elle parut un instant devoir réussir. Les deux premières lignes de l'extrême droite furent emportées, le régiment de la Marck perdit trois drapeaux. Artagnan tenait en réserve le k vieux » régiment de Navarre : le jeune marquis de Gassion, héritier d'un nom célèbre, le commandait; cette troupe d'élite, lancée en avant, eut bicutàt regagné les positions emportées, repris les drapeaux perdus et conquis à son tour trois drapeaux ennemis. Orange, sans se laisser décourager, renouvela Tattaque avec une valeur que l'on ne saurait trop admirer,

conduisant lui-même les colonnes à l'assaut, escaladant les épaulements un drapeau à la main; son courage se brisa contre la ténacité des troupes françaises et Je feu meurtrier de la grande redoute. Une fois encore il crut avoir pris pied dans les lignes. Les régiments de Lannoy, d'Alsace, de Picardie, les gardes eux-mêmes qui défeur daient l'entrée de la trouée, avaient reculé; le duc de Guiche , qui commandait une des brigades , avait été emporté blessé; ce fut encore Navarre qui rétablit le combat; Picardie, rallié par BoufQers lui-même, voulant effacer un moment de faiblesse, le suivit tête baissée, et Orange fut de nouveau rejeté hors des lignes, laissant sur le carreau près de la moitié de ses effectifs. Là tomba à la tête de ses braves highlanders, l'héritier d'Athole, le jeune marquis de Tullibardine, avec lui, les généraux Webb^ Hamilton, le brigadier suisse Mey, les Suédois Spaar et Oxensliern. Après trois heures d'une pareille lutte, la gauche alliée était fort maltraitée. Si à ce moment Bouillers avait pu prendre à son tour l'offensive, appeler à lui une partie de la cavalerie immobile sur le plateau de Malplaquet et attaquer à fond , on peut croire qu'il eût sérieusement entamé la ligne de bataille ennemie. Mais l'excès des retranchements ne favorisait ni matériellement ni moralement un mouvement en avant par masses : si quelques retours offensifs furent prononcés, ce ne furent que des actions isolées, locales, faites par de petites fractions d'infanterie, qui, après avoir poursuivi quelque temps l'assaillant en retraite, s'empressaient de reprendre, derrière leurs retranchements, des positions abritées. Quant

à rinfanterie ennemie, elle allait se reformer sous la protection de la cavalerie anglaise et à Tabri du bois de Thiry. Ainsi cloué à ses lignes, Boufilers défendait son terrain, mais n'en gagnait pas : ne se laissant pas entamer, mais ne faisant pas profiter l'ensemble de TaiTaire des avantages particuliers qu'il remportait. Néanmoins, vers midi, les choses avaient, de son côté, pris une tournure si favorable qu'il était plein d'espoir; il croyait pouvoir compter sur une victoire prochaine, quand de graves nouvelles lui parvinrent de la gauche et du centre.

Nous avons laissé l'extrême gauche, vers dix heures, se défendant avec peine, mais avec un succès relatif, contre les assauts réitérés de Schulenburg et de Lottum. Sans se laisser rebuter par la fermeté de la résistance et la multiplicité des obstacles matériels, Eugène prit ses dispositions pour une attaque plus décisive; laissant momentanément Lottum appuyé au bois de Thiry, entretenir le feu à distance, il fit déborder par Schulenburg l'extrémité de la ligne française, et attaquer le bois du côté oii il était le moins défendu : lui-même se mit avec les colonnes d'infanterie, dirigeant les mouvements, remplaçant les bataillons trop fatigués par des troupes de réserve, voyant à tout, animant les hommes par son exemple, donnant les preuves d'une habileté consommée et d'une rare intrépidité. Assaillie ainsi de toutes parts par un ennemi trèssupérieur en nombre, la tête de ligne française, isolée, fut obligée de se replier dans l'intérieur du bois; les défenseurs de la lisière, pris à revers, firent de même. Lottum, renforcé par la brigade anglaise d'Argyle, pro-

tégé contre un retour offensif de Chémérault par Marlborough lui-même, à la tête de la cavalerie d'Auvergne, Lottum, put alors, à son tour, franchir cette lisière, et tout le corps d'Eugène se trouva engage dans le bois. Eugène y pénétra lui-même, mêlé aux tirailleurs; une balle l'atteignit au côté de la tête : le sang coulait sur son visage, on le pressait de se faire panser : a Si je dois être tué tout à l'heure , dit-il , le pansement est inutile ; si je dois vivre, il sera bien temps ce soir. ^^ Refoulés par cette attaque violente, les défenseurs du bois reculaient pied à pied, d'arbre en arbre ; néanmoins ils reculaient : après deux heures d'une lutte acharnée, ik étaient ramenés à la lisière orientale et commençaient à remonter les pentes du plateau de Malplaquet.

Villars avait suivi de près les progrès de l'ennemi ; se tenant dans la trouée de la Louvière, près de la jonction des lignes avec le bois du Sart, au milieu de l'infanterie, il ne perdait de vue aucun des incidents de la lutte : il avait reçu lui-même la première attaque de Lottum, avait aider à la repousser, prodiguant, lui aussi, ses exemples et sa vie. Quand Lottum, obliquant à droite devant lui, avait forcé l'entrée du bois, il avait fait passer sous les arbres quelques bataillons de son contre ; la brigade de Bretagne, celle des Irlandais avaient ainsi successivement serré à gauche ; les Irlandais de Lee et de O'Brien abordant les assaillants anglais sous la double impulsion de leur valeur naturelle et de leur haine nationale, les avaient même obligés quelque temps à reculer ; mais ces renforts n'avaient pas suffi à arrêter le flot conduit par Eugène.

Villars, se voyant débordé, s*était de sa personne porté plus à gauche, derrière le bois. Sur ce point, le terrain monte à partir de la lisière, par nne pente douce et uniforme; en travers de ce glacis naturel, Villars s'était hâté d'établir une ligne d'infanterie, à l'aide de sa réserve et des douze bataillons de Chémérault, tirés du centre. A mesure que les fantassins de Goesbriant sortaient du bois^ il les recueillait, les reformait derrière cette ligne solide. Quand les soldats de Schulenburg et de Lottum parurent à leur tour, ardents à la poursuite, ils s'arrêtèrent devant ce front menaçant, se formèrent sous bois et commencèrent à gravir la pente avec résolution. Villars les attendait; il les reçut avec une de ces charges à la baïonnette qu'il savait inspirer ; refoulés, culbutés, Allemands, Danois, Anglais, regagnèrent l'abri du bois. Malheureusement, tandis qu'il menait lui-même la charge au milieu de la fusillade, Villars tomba; une première balle avait tué son cheval, une seconde l'avait lui-même atteint au-dessus du genou ; presque au même moment Albergotti, blessé d'une balle à la hanche, tombait à son tour. Villars voulut se faire panser sans quitter la place et essaya de garder le cornmandemient, mais vaincu par la douleur et la perte de son sang, il s'évanouit; on couvrit une chaise avec des drapeaux pris à l'ennemi, et sur ce glorieux brancard on le transporta au Quesnoy. Il était environ midi.

Arrêtons-nous un instant, à cette heure critique, pour jeter un coup d'œii sur l'ensemble du champ de bataille.

A droite et dans la trouée d'Aulnoit, l'armée française avait victorieusement maintenu ses positions : elle avait

devant elle la gauche ennemie décimée, désorganisée, sauf la cavalerie du prince de Hesse, qui n'avait pas été sérieusement engagée; au centre, dans la trouée de la Louvière, les lignes françaises étaient encore intactes, mais dégarnies par les appels de la gauche : il ne restait guère pour les défendre que les troupes auxiliaires de Cologne et de Bavière. En face d'elles l'ennemi occupait le petit bois de Thiry et la lisière du bois du Sart ; un peu plus en arrière était déployée la réserve anglaise, les quinze bataillons d'Orkney qui avaient suivi le mouvement de Lottum, tout en se tenant hors de l'atteinte des balles, et que Marlborough gardait intacts, sous sa main, pour frapper le coup décisif. Derrière cette infanterie, était massée toute la cavalerie alliée, qui s'était insensiblement rapprochée et que Marlborough réservait aussi pour l'action suprême. A gauche, les lignes françaises s'étaient déplacées : elles avaient entièrement quitté les bois du Sart et de Taisnières, mais s'étaient reformées sur les pentes du plateau de Malplaquet. Devant leur fière attitude , le corps d'Eugène, maître du bois, n'osait pas encore s'aventurer en plaine; mais de l'abri qu'il avait conquis, il dirigeait un fefu meurtrier^ non-seulement sur l'infanterie de la gauche, mais sur celle du centre et sur la cavalerie massée derrière elle. Plus loin encore à gauche, le général Withers avait réussi à traverser les bois et apparaissait sur le flanc de l'armée française; Broglie le contenait encore avec sa cavalerie, mais il s'établissait dans les maisons et jardins du hameau de Lafolie, et y prenait une position menaçante. En résumé, au moment où Villars fut emporté du champ de bataille ,

la situation , favorable à droite, menacée au centre, était entamée à gauche : la journée était compromise, elle n^était pas perdue : elle pouvait encore être rétablie^ comme le furent celles de Fontenoy. et de Marengo, par une de ces manœuvres soudaines, irrésistibles, qu'une inspiration de génie conçoit et fait réussir.

Villars aurait-il eu cette inspiration? Aurait-il pu, maintenant et contenant la droite de Tennemi dans le bois du Sart, jeter sur la gauche désorganisée des masses assez fortes pour l'enfoncer, entraîner le centre dans sa déroute, et ressaisir la victoire au moment de lui échapper; aurait-il eu le temps de réunir les éléments d'une pareille opération? Deux lignes de ses Mémoires permettent de croire qu'il l'eût au moins tentée '. Villars est resté convaincu que sans sa blessure il eût remporté la victoire : sans partager à ce point l'optimisme du confiant maréchal, nous pouvons croire qu'il l'eût disputée par quelque coup d'audace. Boufflers, qui avait au plus haut degré le courage, l'abnégation, la fermeté d'un homme de devoir et de caractère, n'avait pas l'instinct des grandes initiatives : et d'ailleurs, quand il reçut, avec la nouvelle de la blessure de Villars, la responsabilité du commandement suprême, le moment des grandes initiatives était passé pour lui, il avait été mis à profit par l'ennemi.

Marlborough suivait depuis le matin avec une croissante anxiété les sanglantes péripéties du combat : partageant

1 c Quelques-uns des officiers généraux proposèrent à la droile de sortir des retranchements et de marcher à Tennemi, et ce seul mouvement eût décidé de la bataille. > {Mémoires de Villars, t. III.)

VILLARS ET MADAME DE MAIXTEXfOX. 371

son activité entre le centre et la gauche de son armée, il avait assisté à l'échec de Tune, aux lents progrès de Tautre, s'étonnant d'une résistance à laquelle ne l'avaient pas habitué ses faciles victoires. Il trouvait lent à venir le moment prévu par le plan de bataille et où la défaite des deux ailes françaises lui permettrait de porter sur le centre un effort décisif : il le guettait avec impatience, ménageant avec soin les réserves destinées à l'attaque suprême. Enfin vers midi, à cette période de la bataille que nous venons de décrire, l'occasion tant attendue se présenta. L'habileté et la vigueur d'Eugène l'avaient fait naitre. Le recul de la gauche française laissait la trouée de la Louvière presque sans défenseurs; Villars blessé, disparu, ne pouvait plus parer au danger; Boulïlers, ignorant encore la blessure de son chef, n'avait pas à y pourvoir : Marlborough saisit l'occasion avec sa promptitude et sa décision ordinaires. Il lança en avant Orkney et ses quinze bataillons anglais, sur une seule ligne, en les faisant soutenir par le duc d'Auvergne à la tète de la cavalerie hollandaise. Orkney emporta d'un seul mouvement les redans qui fermaient la trouée^ de la Louvière et en délogea les troupes électorales bien inférieures aux siennes en nombre et en valeur : il s'établit solidement dans ces lignes : aussitôt Auvergne, pénétrant par les intervalles que Villars avait préparés pour sa propre cavalerie, venait se mettre en bataille à l'entrée de la plaine, le dos aux retranchements conquis ; la grosse artillerie anglaise, tirée de la redoute du centre, arrivait au galop et, passant par les mêmes intervalles, se mettait en batterie et couvrait

de projectiles la cavalerie française massée sur le plateau : derrière cette première ligne et prête à lui succéder, avançait toute la masse de la cavalerie alliée, les dragons anglais de Wood , les Prussiens et les Hanovriens de Bulau, les cuirassiers impériaux conduits par le duc de Wurtemberg et le comte Veblen, deux cents escadrons intacts, en masse profonde, en ordre imposant, animés par la présence de Marlborougb et d'Eugène, Jes deux cbefs qui les avaient si souvent menés à la victoire. Cette formidable poussée d'bommes et de chevaux pénétra comme un coin de fer dans le front de Tannée française, la séparant violemment en deux parties, et, cbose triste à raconter, c'est un petit neveu du grand Turenne qui lui montrait le cbemin.

Mais tout n'était pas dit encore, derrière la brècbe sanglante qui venait de s'ouvrir, sur les pentes de Malplaquet, il y avait la cavalerie de France, ces brillants escadrons, qui ne le cédaient à personne en valeur, en courage, en réputation noblement acquise; à leur tête les meilleurs lieutenants de Villars : Magnac, qui commandait la charge de Friediingue ; Legall , qui commandait celle de Munderkingen; Rosel, Vivans, qui avaient mené avec lui de si furieuses chevauchées ; il y avait encore le vieux BoufQers, qui, s'il n'avait pas les inspirations du génie, avait celles du patriotisme et de l'honneur. Un choc terrible se préparait. A peine Auvergne avait-il mis sa cavalerie en bataille qu'elle était assaillie par la gendarmerie, conduite par La Vallière : culbutés, renversés, les escadrons hollandais ressortaient des lignes ; mais arrivés à ces mêmes

lignes, Jes gendarmes furent accueillis par le feu de Finfanterie et de l'artillerie anglaises solidement établies dans les redans et les fossés; ils durent reculer : Tinfanterie de la droite française, qui tenait encore les retranchements de la trouée d'Aulnoit^ aurait pu les soutenir : c'étaient Alsace, Lannoy, les gardes françaises et suisses; mais ces régiments eux-mêmes étaient l'objet d'une attaque irrésistible. Hesse, entrant en même temps qu'Auvergne dans les lignes avec ses escadrons anglais et tournant à gauche, était venu les prendre à dos; quatre bataillons hanovriens de Rantzau, se couvrant du bois de^Thiry, avaient fait de même; en même temps le prince d'Orange renouvelait son attaque de front; il était parvenu à rallier les survivants de sa colonne^ à leur inspirer une telle ardeur qu'on avait vu des blessés^ aussitôt pansés, reprendre leur place dans le rang; avec cette troupe reformée, il avait abordé, pour la quatrième fois, les retranchements de la trouée. Cette fois, grâce à la diversion de l'intérieur, il les emporta. Les braves régiments qui les défendaient, assaillis de tous les côtés à la fois, se replièrent sur le bois de la Lanière, laissant sur le terrain le vieux et brave brigadier d'Alsace, Steckenberg. « Ce fut là le coup décisif», dit la relation officielle des alliés : en effet, il achevait d'ouvrir le centre français : il ne restait plus d'infanterie française dans l'intervalle des deux bois, tout le passage était libre, ouvert aux mouvements de la cavalerie.

Alors s'engagea, entre la cavalerie alliée et la cavalerie française, un des plus furieux combats qui aient jamais

374 CHAPITRK VI.

été combattus entre des troupes à cheval. Ce fut comme une nouvelle bataille qui parut encore quelque temps tenir la victoire indécise ' ; deux heures durant, vingt mille cavaliers tourbillonnèrent dans la plaine, croisant le flux et le reflux de leurs charges, faisant assaut d'adresse et d'intrépidité. Mais, entre ces deux troupes, la partie n'était pas égale : Tune était soutenue, Tautre ne l'était pas ; chaque fois que les escadrons français, poussant devant eux les

' Schulcnburg reconnaît que le combat fut « douteux jusqu'à la fin i. c Si on avait eu le dessous, écrit-il, comme on a eu lieu de le craindre plut d'une fois, la retraite aurait été sujette à bien des embarras. *

Marlborougb, dans les trois lettres qu'il écrivit le soir de la Ijataille (Marlbor. dispatches, t. IV, p. 592-596), affirme en termes presque identiques que la cavalerie française lutta, de midi k trois heures, avec une grande énergie : • Their horse fought with great fury till past thrcc. i — Saint-Simon raconte pourtant que les premiers escadrons qui furent opposés k la cavalerie ennemie débouchant dans la plaine, chargèrent mollement, et furent ramenés : Théroïsme de la maison du Roi aurait réparé ce moment de défaillance. Ce qui ferait croire à Texactitude de ce renseignement, c*est Texistence d'une chanson qui, composée à cette époque, s'est maintenue par tradition : la voici telle qu'elle se chantait encore en 1829, dans les régiments de carabiniers :

Cavaliers {bn\.

Pour boire on dit que vous avez renom, M«is pour vous battre ou dit que nou. Ou dit que vous avez été A la bataille de Malplaquet Sans tirer sabre ou pistolet.

Cavalerie, M'approchez pas de nos dragons.

Car ils sont en furie Et TOUS battront.

Et vous, trompettes, N'approchez pas de nos tambours.

Car leurs baguettes Battent nuit et jour.

Il ne faut pas oublier que dans l'ancienne armée le nom de cavalerie ne s'appliquait pas à toutes les troupes à cheval, mais seulement aux régimeuts qui n'étaient ni gendarmes, ni dragons, ni hussards, ni de la maison du Roi. La faiblesse momentanée de quelques escadrons n'infirme en rien la gloire acquise en cette journée par la cavalerie française prise dans le sens étendu que nous donnons aujourd'hui, à ce mot.

VILLAUS KT MADAME DE MAIMTENOM. 375

ennemis renversés, arrivaient aux lignes, ils y trouvaient l'infanterie anglaise, couverte, inattaquable, qui les recevait par des salves meurtrières; en même temps, de la lisière du bois du Sart, de la pointe du bois de Tbîry, partait un feu croisé de mousqueterie et d'artillerie qui les arrêtait dans leur course victorieuse. Malgré ces conditions désavantageuses, BoufQers soutint vaillamment la lutte : il était redevenu colonel de cavalerie, mêlé aux escadrons, parlant aux hommes, chargeant à leur tête, leur promettant de ne pas quitter la place, tant qu'il y aurait un cavalier dans la plaine '. La maison du Roi soutint son ancienne réputation; le vieux Gassion, malgré ses soixante-dix ans, se souvenant qu'il avait été vingt ans lieutenant aux gardes du corps, voulut se mettre à sa tête; dans ses rangs, le prétendant anglais, le duc de Rohan, l'élite de la noblesse française : trois fois elle renversa les escadrons ennemis, perça jusqu'aux lignes, mais ne put franchir la barrière de feu qui se dressait devant elle; la cavalerie ennemie, au contraire, ralliée à l'abri de ces feux , reprenait une offensive chaque fois plus efficace ; peu à peu, la cavalerie française perdit du terrain, vaincue surtout par l'infanterie. Silr le plateau de Malplaquet, oii la ramenait le reflux du combat, aucune infanterie française pour la recueillir et couvrir son ralliement. La gauche, débordée par Withers, avait peine à se maintenir ; la droite, rejetée dans le bois de la Lanière, était trop loin. Dans ces conditions désavantageuses, BoufQers jugea qu'il valait mieux suspendre le combat que de risquer une

1 Lettre de Gontades, Pelbt, t. IX, p. 372.

défaite complète, il donna le signal de la retraite; elle se fit dans un ordre admirable. La droite se retira par les boiSy sur Bavay et le Quesnoy^ eotaduite par Artagnan^ qui avait eu trois chevaux tués sous lui; la gaiithe se dirigea sur Quiévrain et Valenciennes, sous la condmte de Legall et de Puységur; la cavalerie couvrait le tout^ Rosel faisant l'arrière-garde avec les carabiniers : Farmée emmenait ses canons^ sauf quelques pièces restées démontées dans les bois ; elle emportait plus de drapeaux à Pennemi qu'elle n'en laissait entre ses mains; elle n'était ni précédée de fuyards, ni suivie de traînards, mais elle abandonnait ses blessés à la générosité du vainqueur ' .

L'ennemi, contenu par cette fière attitude, épuisé par sa victoire, n'essaya même pas de poursuivre l'armée en retraite*; il s'arrêta sur ce plateau de Malplaquet qu'il venait de conquérir au prix de tant de sang, et dont la

1 Les bagages avaient été, par ordre de Villars, dès le 8, renvoyés en arrière.

La carte que nous donnons ci-contre permet de mieux comprendre le récit de la bataille. La couleur bleue indique l'armée française, la rouge l'armée alliée.

A Première position de Tinfanterie française.

B Première position de la cavalerie française.

G Première position de la réserve française (Broglie).

D Première position de Tarmée alliée.

a Première attaque du prince Eugène.

b Première attaque de Lottum.

c Première attaque du prince d*Orange.

d Deuxième attaque du prince Eugène.

E Position du corps d*Eugène vers midi.

F Position de la gauche française vers midi : point où Villars fut blessé.

e Dernière attaque de Marlborough sur le centre dégarni.

G Corps de Withers.

* Schulenburg constate que Tartillerie française continuait à tirer en se retirant et que la retraite se fit • en si bon ordre, que nos généraux n'ont pas jugé k propos de la faire poursuivre plus loin i •

possession fut le seul fruit de sa victoire. Ce champ de bataille lui-même, il dut le quitter et revenir en arrière : les morts et les mourants le disputèrent aux vivants; ils étaient là au nombre de plus de trente mille^ couchés sur un faible espace. Rien ne peut rendre l'horreur de ce spectacle ; sur certains points, notamment dans les fossés des retranchements de la droite oii la lutte avait été si vive, les corps étaient amoncelés en couches profondes, quelques-uns maintenus debout par l'accumulation des autres, immobilisés dans l'attitude du combat par la rigidité de la mort. Vingt mille blessés réclamaient, par leurs cris, une assistance que l'activité la plus charitable était impuissante à leur donner. Le vainqueur subit la poignante émotion de cette scène lugubre, et le chant d'actions de gràceg.que Marlborough Gt entonner par ses troupes victorieuses avait les accents d'un chant funèbre.

L'armée alliée eut, d'après les relevés officiels, vingt deux mille neuf cent trente-neuf hommes hors.de combat : parmi les morts se trouvaient les généraux Oxenstiern, Spaar, Webb, Gore, Lallo, Heyden, Pendergast... un grand nombre de colonels; l'armée hollandaise avait particulièrement souffert : elle supportait la moitié des pertes, quoiqu'elle ne formât que le quart de l'effectif total : les bataillons des gardes bleues étaient ramenés de mille deux cents hommes à cinq cents; ils avaient huit capitaines tués sur dix; la compagnie de cadets était réduite à trois hommes.

Les pertes de l'armée française, qui avait combattu à couvert la plus grande partie de la journée, n'atteignaient

guère plus de la moitié de ce chiffre ' : elle avait donc relativement peu souffert dans son organisation matérielle, elle était moins atteinte encore dans son moral ; sa longue résistance, sa belle retraite, les pertes énormes qu'elle avait infligées à un ennemi supérieur en nombre, la relevaient à ses propres yeux et lui dissimulaient l'échec final; chacun avait le sentiment d'avoir fait son devoir et était prêt à le faire encore avec l'espoir d'un meilleur résultat : dès le lendemain de la défaite, Tarmée était en bataille derrière la Rhonelle, à quatre lieues seulement de Malplaquet, offrant le combat à l'ennemi, qui ne crut pas devoir le reprendre. Les alliés avaient manqué leur but : la prise de Mons ne devait leur offrir qu'une médiocre compensation.

u Eugène et Marlborough doivent être contents de nous, écrivait un officier français*, car jusqu'à ce jour, ils n'avaient jamais trouvé de résistance digne d'eux. « Bouf-

' Le chiffre de 11,000 a été adopté par Tauteur des Feldzûge Eugens : il paraît conforine à ]a vérité : le Dépôt de la Guerre ne renferme pas de documents officiels qui établissent les pertes véritables, on n'y trouve qae la liste des officiers tués, blessés ou disparus (Pelkt, t. IX, p. 378) ; elle se monte à 850; quand on songe que le corps d'officiers se recrutait presque exclusivement dans une seule classe de la nation, on peut juger, par ce chiffre, des sacrifices énormes qu'un demi->siècle de guerres continuelles a imposés à cette classe, et s'expliquer comment ont disparu la plupart des familles de l'ancienne noblesse militaire de France. Parmi ceux qui tombèrent à Malplaquet pour ne plus se relever, je trouve les noms de Gharost, Palavicini, Groy, Beuil, Ghémerault, Ghardon, Moret, d'Autrey, Féligonde, Goussonville ; le duc de Guiche se remit de sa blessure et devint maréchal de France , le duc de Saint-Aignan, le marquis de Nesie, le vicomte d'Angennes, le marquis de Béthtme, le marquis de Gondrin, le marquis de Gourcillon, fils de Dangeau, les chevaliers de Jansoo et d'Oppède, MM. de Goetquen, de Tournemine, du Reffuge, etc., furent parmi les blessés.

* La lettre est conservée dans les archives princières de la maison de Liechtenstein.

flers écrivait, de son côté, au Roi : « La suite des malheurs arrivés depuis quelques années aux. armes de l/otre Majesté avait tellement humilié la nation française, qu'on n'osait quasi plus s'avouer Français; j'ose vous assurer, Sire, que le nom français n'a jamais été tant en estime, et peut-être plus craint qu'il l'est présentement dans toute l'armée des alliés... 11 nous en coûte beaucoup, et on ne peut s'empêcher de regretter la perte de tant d'honnêtes gens, mais c'est un sang bien utilement répandu, et il faut compter pour une grande victoire d'avoir regagné et rétabli l'honneur et la réputation de toute une nation. » Ces sentiments étaient ceux de toute l'armée. Nous n'étonnerons personne en disant que Villars renchérissait encore sur leur expression : tt Si Dieu nous fait la grâce de perdre encore une pareille bataille, écrivait-il au Roi le 14 septembre, Votre Majesté peut compter que ses ennemis sont détruits. )> Etait-ce d'ailleurs vraiment une bataille perdue, une bataille oii le vainqueur avait laissé sur le carreau deux fois plus de monde que le vaincu? N'était-il pas plus juste et plus politique de la considérer comme une victoire? Ce fut bientôt l'avis de Villars, qui écrivit au Roi : " Les ennemis peuvent dire avoir gagné la bataille puisqu'ils sont demeurés maîtres du champ de bataille, mais l'armée de Votre Majesté l'a véritahlemeni gagnée, par le nombre prodigieux de morts qu'il y a chez les ennemis, w Le Roi crut devoir adopter cette version, tout en sauvant, par une rédaction habile, les apparences de la vérité. 11 fit Villars pair de France, le combla d'honneurs et d'attentions, a pour avoir remporté le principal avan-

tage sur les ennemis ^ )> . Il envoya le bâton à Artagnan.

On pourra sourire avec Saint-Simon de ces subterfuges de la vanité personnelle ou nationale, on n'oubliera pourtant pas que le salut du pays était intéressé à ce que le prestige de Viilars ne souffrît aucune atteinte. Il importait de ne pas diminuer la confiance qu'il inspirait, de ne pas détruire l'effet produit sur l'armée par la présence, à sa tète, d'un chef qu'elle aimait et croyait invincible : si elle avait retrouvé son ancienne valeur, si elle avait reconquis l'estime et le respect de ses ennemis, si elle avait vu l'effort de l'invasion se briser devant sa résistance, n'était-ce pas l'œuvre de Viilars, le résultat de l'action qu'il exerçait malgré ses défauts, à cause d'eux peut-être, sur l'esprit mobile, impressionnable, du soldat français? Louis XIl/ le crut ainsi, madame de Maintenon maintint le Roi dans cette conviction : l'avenirdevait justifier leur confiance et l'appui qu'ils donnèrent à Viilars. Dans ses mains, après quatre mois de commandement, les fuyards d'Oudenarde étaient devenus les glorieux vaincus de Malplaquet ; encore deux années de la même direction, ils seront les vainqueurs de Denain .

La France entière s'associa aux sentiments de son souverain ; de tous les points du territoire arrivèrent au Ques-

* Il est curieux de constater, même dans les lettres de madame de Maintenon, la gradation de Topinion : le 14 la bataille • est perdue i , la journée est ( glorieuse, mais malheureuse i . Le 16 : « Moins on peut dire qui a eu l'avantage. • Ces lettres, publiées par M. Gbpproy, t. II, p. 225-235, sont du plus vif intérêt et témoignent de la confiance qu'inspirait Viilars, ainsi que de l'estime qui entourait Boufflers.

noy, à Fadresse de Villars, des témoignages de sympathie et d'admiration. Plus de soixante lettres reçues en huit jours constatent ce grand mouvement d'opinion; elles étaient signées des noms les plus illustres : princes du sang, ducs et pairs, évéques, magistrats, ofBciers de tout grade figurent dans cette liste. La maréchale était accourue au chevet du blessé : le Roi envoya son premier chirurgien, Maréchal, celui qui ne quittait jamais sa personne, présider au traitement de la blessure ; elle n'était pas sans gravité : l'os de la jambe avait été atteint ; des esquilles nombreuses compliquaient l'état de la plaie : des opérations douloureuses furent pratiquées. Le vigoureux tempérament de Villars, soutenu par les satisfactions de Tamour-propre, eut raison de la douleur et de la fièvre. Quand le glorieux blessé fut transportable, on le mit dans une litière et on le conduisit à Versailles à petites journées. Le voyage fut une véritable marche triomphale. A Versailles le Roi mit le comble à ses faveurs : il fit porter le blessé dans l'appartement du prince de Conti et de la princesse sa mère, au rez-de-chaussée, et vint Fy voir. A l'exemple du maître, toute la Cour se pressa autour du lit du convalescent. 11 faut lire dans Saint-Simon le tableau de ces empressements et le violent accès de colère que suscitent dans l'âme enfiellée du grand seigneur d'aussi scandaleuses infractions aux lois de l'étiquette. Voysin, Desmarets, apportaient leur portefeuille; on discutait les projets de guerre, les promotions, les commandements; madame de Maintenon ne fut pas la moins assidue, elle venait souvent et avait téte-à-téte de longs entretiens

avec son prolégé*. On peut croire qu'elle tempérait les écarts de son imagination et s'efforçait de modérer les transports qu'une fortune aussi éclatante devait susciter dans sa nature prime-sautière et personnelle.

Cependant l'hiver de 1710 s'était passé et la campagne s'était rouverte en Flandre; les débuts n'avaient pas été heureux pour nos armes : Marlborough et Eugène avaient forcé les lignes sans combat près de Lens et étaient venus mettre le siège devant Douai le 29 avril; le maréchal de Montesquiou^y qui avait le commandement suprême, s'était replié sous Cambrai. La présence de Villars était devenue nécessaire. Sa blessure s'était fermée, mais les mouvements de sa jambe étaient difficiles et douloureux : Villars se fit faire une machine qui, emboîtant le genou, lui permettait de se tenir à cheval, et partit. Le 14 mai il rejoignait l'armée et imprimait une activité nouvelle aux opérations. Dès le 29, il crut avoir en main une force suffisante pour affronter un combat : il passa la Scarpe et se déploya dans la plaine de Lens devant Marlborough : celui-ci ne voulut pas sortir de ses positions retranchées, et Villars ne crut pas devoir l'y attaquer; il eut raison, et voyant son ennemi décidé à éviter une bataille, il reprit le système de lignes qui avait l'approbation de la Cour. L'ennemi, de son côté, reprit son système de sièges pendant que Villars, fortifiant les cours d'eau, les reliant par des ouvrages, créait devant lui une frontière artificielle, qui

1 Elle t raconté un de ces entretiens à la princesse des Ursins, Gkpfrov, t II, p. 239.

^ C'est celui que nous avons appelé jusqu'ici le comte d'Artagnan.

\ ILLARS ET MADAME DE MAIXTEXON. :î83

d'Arras à Valenciennes l'immobilisait dans ses conquêtes. Pendant toute cette année 17 10 nous n'avons retrouvé que trois des lettres échangées avec madame de Maintenon : la première écrite par le maréchal durant le siège de Douai, sans doute dans un moment d'impatience et presque de découragement :

Ce 20 may 1710.

Si Douay ne fait pas, Madame, une aussi longue résistance qu'on Tavoit espéré, ce ne sera pas au défaut de la place qu'il faudra s'en prendre ; les ennemis l'attaquent par le plus fort et, par la dernière lettre de M. d'AIbergotti , il se plaint de sa garnison, cependant choisie dans la meilleure infanterie du Royaume. Il craint de manquer de farine par ne pouvoir faire moudre, quoiqu'il ait des blés suffisamment dans la place. J'ai l'honneur de mander à Sa Majesté que je dois avoir les mêmes craintes pour les subsistances de son armée,, et si j'en voulois croire tous les avis que Ton me donne, en arrivant à l'armée je ne serois pas plus tranquille sur la fermeté des troupes ; mais je ne saurois croire qu'elles manquent à me suivre, bien qu'il soit vrai que jamais les troupes n'ont été plus foibles, les officiers ni les soldats plus accablés par la misère et la mauvoise nourriture. Je vous supplie, Madame, de vouloir bien me ménager sur tout ce que contient cette lettre, dans laquelle vous trouverez plutôt les sentiments d'un bon serviteur du Roi et bon citoyen que d'un habile courtisan.

Je n'ai rien oublié pour que, dès le commencement de l'hiver, l'on songeât à composer cette armée non d'un pltis grand nombre de bataillons et escadrons, mais de bataillons et escadrons mieux choisis. J'avois demandé généralement tout ce qui venoit d'E^agne en infanterie et cavalerie; cela est fait, il n'y a plus de remède. Mais, sur la paix, je sais combien le Roy y est opposé; je ne suis pas surpris que les conditions lui ea

paraissent insupportables. Si mon sentiment fait quelque impression, je ne puis douter que le Roy ne s'en souvienne toujours.

Les plus grands malheurs évités ne font jamais aucun mérite à ceux qui ont donné les sages conseils, parce que Ton suppose toujours qu'ils ne seroient pas arrivés. Si nous donnons une bataille et que nous la gagnions, le Roy pensera que, s'il m'avoit cru, il n'auroit pas vu un événement qui change la face des affaires; il ne pensera pas que s'il la perd il n'y a plus de ressources. Mais enGn, quand je fais réflexion que nous avons au moins trente-cinq mille hommes moins que nos ennemis, que presque tous les ofOciers généraux me veulent faire craindre la même mollesse que M. d'Albergotti trouve dans sa garnison * ; quand je vois tous les peuples mal intentionnés et ceux de ces frontières souhaiter le mauvais succès de nos armées, que dans ce 20 mai je ne vois non seulement aucun emplacement de farines, mais qu'à vingt lieues de moi, hors les quatorze mille sacs que nous avons, qui ne font pas douze jours de subsistance, je n'ai sûreté de rien, que les finances sont à bout, je dis. Madame, que regardant les deux questions qui empêchent la paix, si les ennemis se rendent sur les demandes ultérieures, nous devons nous rendre sur tout ce qui regarde l'Espagne et les Indes. EnGn, Madame, pesez mes raisons, nous marchons aux ennemis, parce que s'il n'y a point de paix, il faut les combattre de toute nécessité, ou pour le secours de Douay ou pour celui de la première place à laquelle ils voudront marcher après Douay. Si l'on peut faire la paix avant cela, je crois avoir rai-

^ L'ennemi était moins sévère ou plus juste que Villtrs pour la garnison de Douai : je Us dans la lettre d'un officier anglais en date du 19 mai (trouvée dans une liasse de papiers achetés à Londres) ce qui suit : « We go on but A slowly u/ith this siège : the garrison is large and M. Albergotti is a man « of a good cbaracter and expects a bâton from bis bebaviour bere. The t Frencb made a sally the other night and eut Suttons régiment to pièces : « they bave so many officers and soldiers killd tbat they can do duty no longer « at the siège. %

VILLARS KT MADAMK DK AIAIXTKXON. 385

son de vous dire qu elle est préférable à tout ce que l'on peut espérer ou craindre de la suite de la guerre.

Il vous reviendra que je n'oublie rien au monde de tout ce qui peut réveiller Tardeur, la joie, Tesprit de gloire et de fermeté dans le soldat et TofGcier : je mêle les plaisirs et les affaires, et il n'y a personne assurément qui me soupçonne de penser ce que contient cette lettre, mais je crois cependant devoir me dç^nner l'honneur de vous l'écrire, vous suppliant très-humblement de vouloir bien me ménager sur les matières que j'ose traiter.

I^a seconde lettre a trait aux affaires privées du maréchal :

Le 18 juin 1710.

J'apprends, Madame, par une lettre de madame de Saint- (léran, que madame la maréchale de Noailles vous a dit que je voulais acheter la terre d'Auuan, à laquelle elle songe pour M. le duc de Xoailles. J'ai l'honneur de vous assurer. Madame, que je n'y ai jamais pensé en ma vie, ni personne pour moi. Je n'ai pas achevé de payer celle de Villars \ et la moitié de ma maison^ est encore due; je vous assure. Madame, que je ne suis pas en état d'acheter un lit, et ai même laissé un meuble que madame de Varengeville ' avait cru avoir à bon marché. Je ne puis attribuer ces desseins d'acquisitions que l'on me donne qu'à celui qu'on a de me nuire. Je dois assurément aux bruits qui ont été répandus de mes richesses excessives de n'avoir pas été honoré d'un des gros gouvernements qui ont été donnés à MM. de Tallard et de Beru/ick. Je n'ai jamais été à charge au Roy et ne lui serai jamais. Je ne fais pas comme bien d'autres

' La terre de Vaux, FancieD domaine de Fouquet, sur laquelle Villars avait fait mettre son duciié.

^ Située rue de GrencUe-Saint-Germaiu, aujourd'hui ministère de Tinstniction publique.

^ L:i mère de la maréchale de Villars.

qui se font bien payer de leurs médiocres voyages. Je voudroîs seulement être en assez bonne santé pour que mes soins pussent égaler mon zèle, qui seul m*a porté à me charger d'un emploi que je ne saurois bien remplir sans des secours d'argent sur lesquels le Roy puisse se reposer entièrement, si je dcuieure en chemin. La Bdélité que je dois à Sa Majesté, et la juste crainte que je pourrois avoir de ses reproches, m'a obligé à prendre la liberté de lui mander la vérité.

Madame de Maintenon répondit immédiatement :

A SainUCyr, le 14 juin 1710.

Il est vrai, Monsieur, que madame la maréchale de Noailles pense depuis longtemps à la terre d'Aunan pour sa belle-GIle, et qu'elle m'avoit chargé d'avoir l'honneur de vous en écrire. Je l'ai oublié, ayant bien des choses qui m'occupent davantage, et craignant un peu aussi d'abuser de votre honnêteté pour moi dans une occasion qui auroit pu vous être agréable. Je ne suis point surprise que l'avis se trouve faux, et je le suis encore moins que vous ne soyez pas en état de faire des acquisitions. Vous n'êtes point riche, et vous ne faites point le pauvre; vous avez peu, et vous ne demandez guère. Ces maximes-là no sont pas ordinaires, mais j'espère qu'elles réussiront aussi bien que les autres. Je sais, Monsieur, tout ce que vous faites pour vous procurer du secours, et qife votre zèle vous fait même prévoir pour le temps où vous pourriez manquer, ce qui est bien éloigné de ceux qui répondent : « Ce n'est pas mon affaire. » Vous ne douterez pas, Monsieur, de l'inquiétude où je suis de l'état où vous êtes. Il est bien affligeant pour le Roi et pour vos véritables amis. Il n'y a que votre courage et votre affection qui puissent vous soutenir, mais il y a des impossibilités auxquelles il faut céder. Je prie Dieu de ne vous y pas réduire, et je vous supplie de me croire telle que je suis pour vous. Ne m'écrivez point, je vous en conjure, j'aime bien mieux que vous preniez un moment de repos.

VILLAKS ET MADAME DE MAIXTEMOX. 387

La troisième lettre est un billet de madame de Maintenon ayant trait à un fait d'armes du maréchal de Montesquiou ; il nous a été impossible de retrouver la trace de cette action, sans doute quelque coup de main heureux sur un convoi ennemi ou un poste isolé ' :

Le 10 juillet 1710.

J'ai envie d'avoir rhonneur de vous écrire, Monsieur, depuis la petite action qui s'est passée en Flandre, mais je crains votre politesse à me répondre, et je ne puis douter que vous ne soyez accablé de toutes sortes d'affaires, puisque vous faites toutes sortes de métiers dont bien nous prend. Ne m'écrivez donc jamais par honnêteté, je vous en supplie, et donnez-vous tout entier au Hoi et à l'État. Permettez-moi de faire ici un compliment à M. d'Artagnan; il trouvera avoir peu fait, mais pour moi, je trouve que c'est beaucoup de faire quelque chose et de montrer que nos troupes savent encore battre nos ennemis quand elles sont bien menées. Vous ne doutez pas, Monsieur le maréchal, des souhaits que je fais pour vous.

Villars souffrait beaucoup de sa blessure; l'automne venu, il remit le commandement de l'armée au maréchal d'Harcourt et alla prendre les eaux de Bourbonne-les-Bains. Dans la solitude et l'isolement d'une ville de province, l'esprit de Villars travaillait : il faisait des plans de campagne, les adressait au Roi, à Voysin ; madame de Maintenon essayait de calmer cette agitation : » Elle me faisoit l'honneur de me mander, écrit Villars à Voysin le

I H se peut que la date de cette lettre ait été fauliiremeot transcrite par le copiste de Villars, et qu'il faille la reporter à TaDoée suivante ; le billet pourrait avoir été écrit après la prise du poste d'Arleuz, enlevé par Montesquiou le 23 juillet 1711.

1" octobre, qu'elle craignoit pour moi les soucis qui seroient mêlés aux remèdes que je fais ; si la trauquillité d'esprit les rend plus salutaires^ certainement je ne l'ai pas. ?> Et il reprenait ses spéculations stratégiques. La pensée lui vint de déplacer le théâtre de la lutte, de le reporter en Allemagne. Comparant le souvenir de ses brillantes cbevauchées d'outre-Rhin aux trois années qu'il venait de passer à piétiner sur place et à remuer de la terre, il rêvait d'expéditions plus décisives. Un plan d'invasion en Allemagne communiqué à Voysin ne fut pas agréé; il retourna le 15 avril 1711 en Flandre reprendre le commandement de l'armée et faire des lignes fortifiées.

Mais un grave événement survint qui donna un aliment nouveau à son activité d'esprit : l'empereur Joseph 1*' mourut le 17 avril. Le prince Eugène quitta l'armée de Flandre pour aider l'archiduc Charles à se faire donner la couronne impériale. Louis XIV songea à une diversion en Allemagne : l'électeur de Bavière y poussait, s'offrait même pour commander l'expédition. Villars', consulté, non-seulement approuva le projet, mais s'offrit à son tour pour l'exécuter; il en traça fiévreusement le plan : un corps d'armée serait rapidement concentré en Alsace, il irait secrètement et au dernier moment en prendre le commandement, passerait le Rhin comme en 1702, forcerait les montagnes Noires comme en 1703, pousserait au cœur de l'Empire dégarni comme en 1707; il promettait des victoires faciles et de grosses contributions; il se faisait fort de traverser l'élection impériale et de jeter le désarroi dans la u grande alliance n : il acceptait même la présence

gênante et détestée de l'électeur de Bavière, ses « petits démêlés » avec lui étaient oubliés; tout cédait devant la grandeur du but et la certitude des résultats. Louis XIV ne permit pas à Villars de quitter la Flandre; Max-Emmanuel, mis par Philippe V en possession de ce qui restait des Pays- Bas espagnols, oublia bientôt la Bavière et TEmpire, et vint installer à Namur son simulacre de souveraineté ; tout se borna à l'envoi en Alsace de dix mille hommes pris à l'armée de Villars; ils y firent, suivant son expression, u plus de bruit que de mal yy .

Cette déception ne découragea pas Villars : n'ayant pu prendre l'offensive en Allemagne, il voulut au moins la prendre en Flandre ; l'occasion lui paraissait favorable : son armée était bien disposée, mieux payée et mieux nourrie, grâce aux efforts de Desmarets ; elle avait retrouvé sa discipline : quelques coups de main heureux lui avaient rendu la confiance ; l'ennemi, affaibli par Tenvoi de détachements en Allemagne, par l'absence du prince .Eugène, éfait devenu moins entreprenant. Villars supplia le Roi de le laisser attaquer. Louis XIV refusa. 11 ne voulait pas risquer dans une bataille les chances qu'il entrevoyait dans la division des alliés, les négociations commencées, les diversions attendues. Villars dut se résigner, mais sa correspondance porte la trace d'une assez vive irritation que madame de Alaintenon s'efforce de calmer.

Le 19 juin 1711.

J^avoue, Madame, que j'ai désiré ardemment la permission d'attaquer les ennemis. Toutes les raisons de guerre mefaisoient espérer un grand et heureux succès. Je pouvois mener Tarmée

dans un pays ouvert, où la valeur de la nation aurait plus décidé que tous les manèges des généraux. L'ennemi rompu n*avoit plus de retraite, et c'étoit précisément cette sorte de bataille que j'aurois par choix préférée à toutes les autres.

Je suis consolé par Tespérance que j'ai que Sa Majesté a eu de bonnes raisons de ne rien donner au hasard, car les meilleures et les plus favorables dispositions peuvent être dérangées par les moindres contre-temps. EnGn, Madame, je veux croire que quelque négociation nous produira bientôt un dénouement avantageux. Peut-être conviendroit-il que celui auquel le Roy veut bien conBer le salut de TÉtat, par le commandement de sa principale armée, eût quelque légère connaissance des négociations. Je vous jure, Madame, que je ne veux sur cela que ce qui peut être du bien du service. Je voudrois que le Roy et vous. Madame, puissiez voir dans mon cœur, vous y trouveriez moins d'ambition que de zèle et d'envie de voir la justice et la vertu l'emporter sur la cabale. J'ai eu l'honneur de vous lire, en partant, un mémoire très-sage, et que je brûlois sur-le-champ, avec d'autant plus de joie que j'avois satisfait à mon plus ardent désir, en vous disant ce que mon honneur et ma conscience me persuadoient ne devoir plus vous taire. Je me flatte, Madame, que vous avez assez bonne opinion de moi pour en avoir jugé ainsi. Je crois pouvoir l'espérer de vos bontés, que j'ose dire mériter par le très profond respect et la parfaite vénération avec lesquels j'ai l'honneur de vous être dévoué.

Marly, le 23 juin 1711.

Monsieur,

Je juge de votre peine par celle du Roi, et je comprends parfaitement l'une et l'autre; mais il faut croire que dans cette conjoncture la patience est ce qu'il y a de meilleur. On voit tant d'apparences de tous côtés à des changements qui ne peuvent que nous être favorables, qu'il y a plus de sagesse à attendre que ces nuages s'éclaircissent. Cependant, Monsieur, j'entre dans

votre souffrance de ne pouvoir profiter d'une occasion qu'on ne trouve pas deux fois dans la même campagne, et votre sang pétille quand vous pensez au bien qui pourroit en résulter pour le Roi et pour votre gloire personnelle. Consolez-vous en pensant que nous sommes mieux que nous avons été, que notre armée est nombreuse et payée, et que, selon toutes les apparences, nous n'éprouverons pas de nouveaux malheurs. Il me semble que Ton est plus sage en Flandre que par le passé, et qu'on y tient bien moins de ces discours qui me fachoient si fort; peut-être aussi que nous ne sommes pas si bien avertis; ceux du salon sont aussi moins vifs. Je vous ai toujours vu, Monsieur, fort au-dessus de ce qu'on appelle tracasserie. Le comte d'Aubigné m'écrit des choses bien obligeantes de votre part, j'en mérite une part par les sentiments que j'ai et que j'aurai toute ma vie pour vous.

Ces conseils ne calmèrent pas la mauvaise humeur de Villars : un second détachement qu'il fut obligé de faire pour l'armée du Rhin y ajouta encore. Mis ainsi dans l'impossibilité de faire de grandes opérations, il se rabattit sur les petites. Le 11 juillet, Gassion enlevait tout un camp de cavalerie à Gueulzin, sous Douai ; le 23, Montesquieu reprenait Arleux de vive force et le rasait. C'est à la suite de ces brillants coups de main que Villars écrivit à madame de Maintenon la lettre suivante :

29 juillet 1711.

J'espère, Madame, que Sa Majesté sera satisfaite de la guerre que nous faisons, et en attendant qu'il convienne à ses intérêts de chercher les grands événements, nous ne perdons aucune occasion d'attaquer les ennemis. Et pour peu qu'ils laissent quelques corps de troupes mal placés, quelques forts séparés du gros de leur armée, des convois hasardés, des gardes ou grandes

ou petites éloignées, tout a été attaqué, battu et emporté, et, grâces a Dieu, sans aucune perte considérable : mais. Madame, ce qui vous fera encore un plus sensible plaisir, c'est Tordre et la discipline qui s*observent dans cette grande armée. L*on y voit les cavaliers et soldats éviter de marcher, dans un champ semé, sor les blés qoe l'intérêt du Roy oblige de conserver entiers à la tête du camp. Et tout cela. Madame, sans que, depuis trois mois, j'aie été obligé de faire mourir un seul homme. Il est peutêtre sans exemple qu'un si grand nombre d'hommes ait vécu si longtemps avec tant de sagesse.

Permettez-moi, Madame, de vous parler des frayeurs que l'on vous donne depuis quatre ans. Et je puis en prendre la liberté, puisque, grâces à Dieu , vous en devez être présentemont délivrée. Quel est le général d'armée, hors moi ou le ministre, qui ne vous ai pas fait envisager une subversion de l'Etat? une fuite presque infaillible de Versailles? Et vous savez vous-même, Madame, avec quelle fermeté le Roy me fit l'honneur de nio parler sur ces dangers éiidents, sur les partis auxquels 8a Majesté se préparoit, qui tirèrent des larmes de mes yeux, quand ce grand Roy me fit entrevoir à quels périls il pouloit être exposé, et les bons, fermes et sages partis que, dans ce cas-là, il vouloit prendre.

De cet état affreux, nous en sommes à voir nos armées imposer aux ennemis, les leurs dans l'inaction, nos soldats demander avec ardeur une bataille, et enfin nous ne voyons plus d^obstacle à une bonne paix que de l'avoir trop désirée.

Vous nie faites Thoniieur de me dire. Madame, que vous voudriez bien ne me voir plus gronder : permettez-moi la liberté de vous dire que les bons et solides serviteurs grondent souvent, que les mauvais et ceux qui ne songent qu'à plaire pour leurs propres intérêts approuvent toujours : je devrois, Madame, être un peu mieux connu du Roy et de vous. Quelle intrigue me voyez-vous à la cour? Je n'écris au monde qu'au Roy, à vous.

VILLARS Kï MADAME DE MAI\TE\0\. 393

Madame, très rarement, et au ministère par lequel le Roy veut être informe des affaires dont il me fait Thonncur de me charger. Je suis comble des bontés du Koy, et je n'ai d'autre souci au monde que de le voir aussi bien servi qu'il mérite de Tétre. L'on passe tout l'hiver à vous dire que je suis haï; les courtisans répandent qu'il règne une discorde affreuse dans cette armée et que tous les ofGcicrs généraux sont brouillés avec moi. Rien n'est plus faux ; mais ils le disent, et de ces discours répandus sans fondement, il en reste une impression, et même dans votre esprit, malgré la justesse de votre pénétration.

J*aurai l'honneur de vous dire, Madame, que je ne suis brouillé avec personne dans l'armée, et que les gens de bien et de courage, et qui comptent plus sur leurs actions que sur la cabale, me regardent comme leur unique ressource; mais ce nombre diminue tous les jours. Xous voyons depuis plusieurs années l'esprit de cour régner dans les armées. Et comment cela ne serait-il pas, si les protections de cour l'emportent sur les bonnes actions? Et quand je désirerai plus de crédit, peutêtre, Madame, penserez-vous que c'est par ambition et désir de considération? Dans qui, j'ose le dire, le Roy a-t-il plus trouvé de vérité, lorsque j'ai pris la liberté de lui parler des hommes, et en qui Sa Majesté peut-elle trouver une connaissance plus Gdèle et plus sûre des gens de guerre que dans celui qui depuis dix ans les a tous eus sous son commandement et les voit agir tous les jours? Vous aurez bientôt la paix, je vous en assure. Madame, et vous verrez pour lors si je suis un homme de cour et d'intrigue. Je ne désirerois du crédit que pour le Roy; si la guerre dure, je ne veux être cru que pour son service, et plût à Dieu que je l'eusse été depuis dix ans! Il y a longtemps que le Roy aurait donné la paix a l'Europe en la dictant à ses ennemis, et si j'avois été honoré de la conGance de Sa Majesté (que j'ose dire avoir méritée), les trois fois que je suis entré dans l'Empire, elle pouvoit y donner la loi : la première, lorsque

j^étois en Bavière; la seconde, lorsque Ton prit eo dix jours Haguenau, Drusenheim, Lauterbourg et tous les postes des ennemis, avec près de cinq mille prisonniers de guerre, et que j'envoyai courriers sur courriers pour que Ton ne Ht rien en Flandre et qu'on me laissât agir dans TËmpire, et ce fut dix-neuf jours avant la malheureuse bataille de Ramillies. La troisième, quand avec quarante bataillons Ton força les lignes de Stolhoffen; quelques troupes d'augmentation, au lieu de celles que j'eus ordre de détacher, nous soutenoient au milieu de TEmpire.

J*ai envoyé, pendant que j'étois à Bourbonne, un projet pour attaquer TAlIemagne, le mois de mars dernier; il sembloit. Madame, que je prévisse la mort de TEmpereur, et présentement, Madame, pour ne rien faire, je soutiens qu'il y a trop de troupes en Allemagne.

Cette lettre. Madame, est bien longue, et surtout quand je prends la liberté de vous supplier de n'en faire aucun usage; j'ose vous en conjurer, et de la brûler après l'avoir lue. Je désire seulement qu'elle me justiBe, auprès de vous, sur mes gronderies, lesquelles sont présentement d'autant plus utiles, que, selon les apparences, nous sommes bien près de la paix. D'ailleurs, je suis fort content de M. Voysin, que je tiens un très bon secrétaire d'État, d'un travail et d'un ordre au-dessus de tout ce que l'on peut désirer

J'ose vous supplier, très humblement, Madame, de me faire toujours l'honneur de me regarder avec les mêmes bontés, et comme l'homme du monde qui vous est le plus dévoué et avec le plus profond respect et la plus parfaite vénération.

Ce long plaidoyer n'était guère de saison, à la veille d'une action décisive, lorsque les questions personnelles disparaissaient devant l'intérêt poignant du montent. Madame de Maintenon le fit sentir à Villars, en lui adressant sans retard la délicate leçon qui suit :

A Fontainebleau, le 2 août 1711.

Il y a quatre jours, Monsieur, que j'ai reçu, par le plus beau messager du monde', la lettre que vous m* avez fait Thonneur de m'écrire du 29 juillet. J'ai toujours voulu y répondre, mais une petite Bèvre lente, que j'ai souvent, et l'inquiétude de vous savoir en présence de l'ennemi m'en ont empêchée. Je commence à croire qu'il n'y aura rien, et que nous en demeurerons aux petits avantages qui n'ont pas laissé de nous faire un grand plaisir, et marquent que le général ne s'endort pas et que les troupes savent encore battre les ennemis.

Comme j'ai parfaitement bien senti l'état où nous avons été, Je sens bien aussi celui où nous sommes, et je les confronte souvent pour en tirer de bons présages.

Quand je vous prie de ne plus gronder, c'est sans nul rapport aux discours des courtisans. Je vous assure qu'ils ne font nulle impression. Il est trop aisé de voir ce qui les attire, et je souhaite de tout mon cœur que vous les méprisiez autant qu'ils méritent de l'être.

11 faut pourtant convenir qu'il y en a bien moins que les années passées, et qu'on vous fait plus de justice.

Vous avez raison. Monsieur, de souhaiter du crédit pour faire récompenser le mérite, et vous en êtes plus digne qu'un autre, parce que vous êtes sans passion et fort attaché aux intérêts du Roi et de l'État.

Mais après tout n'est-il pas le maître? et s'il est d'un avis différent du vôtre, n'est-il pas juste qu'il suive le sien? C'est sur vos projets, u c'est sur les différentes vues » , c'est sur les détachements que je voudrois que vous ne grondassiez jamais. Je voudrois que vous Bssiez vos représentations, en secret, très librement, mais que vous épousassiez tout ce que le Roi décide, et qu'il parût que vous l'approuvez.

1 \ous n*ovoiis pas pu découvrir quel était l'officier ainsi désigné.

Si je vous veux trop parfait, prenez-vous-en, Monsieur, aux sentiments d'estime, et si vous voulez bien que je le dise, d'amitié que j'ai pour vous. J'espère qu'ils me feront pardonner toute ma liberté.

Il paraît ici, comme à vous, que le ministre de la guerre sert avec beaucoup d'intelligence et d'application.

Je voudrais bien espérer la paix autant que vous.

Madame de Maintenon se trompait avec Villars en croyant « qu'il n'y aurait rien >' , et que Marlborough renoncerait à toute entreprise. Au moment même où sa lettre parvenait au camp français, le général anglais se décidait à prendre l'offensive avec une vigueur et une habileté qui déconcertaient tous les plans de Villars. Trompant son adversaire par de fausses démonstrations et par une rapide contre-marche , il forçait le f> août les lignes françaises sans rencontrer de résistance, et se déployait audacieusement dans la plaine de Cambrai, dans l'angle formé par le confluent de la Censée et de TEscaut. Villars n'osait l'attaquer dans cette dangereuse situation. Marlborough passait l'Escaut devant lui, sans être inquiété, allait investir Bouchain, faisait occuper le camp de Denain et séparait ainsi l'armée française de Valenciennes et de Condé. Le siège de Bouchain était mené avec une extrême vigueur, sous les yeux de Villars paralysé et immobile. Le 17 août, la dernière communication de Villars avec les assiégés était violemment coupée : la chute de la place ne devenait plus qu'une question de temps. Le maréchal semblait avoir perdu son audace et sa décision; soit effet des recommandations prudentes reçues de la Cour un mois plus tôt, soit

\ ILLARS ET MADAME DE MAIXTE.VOX. 397

défiance de ses propres forces, il hésitait, se dépensait inutilement en paroles retentissantes. Cette attitude nouveUe était Tobjet de commentaires malveillants ^ L'armée, qui avait cru marcher au combat, éfait déçue dans son ardeur; des critiques circulaient dans les camps; elles étaient recueillies à la Cour par les nombreux ennemis de Villars. Voysin, qui avait fortement insisté pour qu'on attaquât Alarlborough pendant ses manœuvres téméraires, Voysin, qui avait, non sans raison, déclaré le siège de Bouchain impossible en présence d'une armée nombreuse, Voysin était méconteqt : Villars^ sentant venir un orage, voulut le conjurer; il envoya au Roi le marquis de Contades, son major général et son auxiliaire dévoué, officier élégant, sympathique et discret, avec la mission de commenter ses dépêches, de faire agréer ses explications. Arrivé le 20 à Fontainebleau, Contades fut reçu le lendemain chez madame de Maintenon, y resta deux heures avec le Roi et Voysin, y retourna le soir et repartit le 22 porteur du billet suivant, qui constatait l'entier succès de ses démarches :

A Fontainebleau, le 22 août 1711.

Je croîs que le retour de M. de Contades vous aura donné, Monsieur, toute la consolation que vous êtes capable de recevoir dans le triste état de nos affaires présentes. Cette consolation seroit tout entière pour un homme qui ne seroit occupe que de lui, puisque le Roy est très-persuadé que vous n'avez rien à vous reprocher; mais je connois trop votre zèle, Monsieur, pour douter que vous ne soyez affligé du fait. \*y ajoutez

' Saint-Simo\, t. X, p. 109.

398 CHAPITRK VI.

pas la peine des discours que l'on tient, car ils no méritent pas d'être comptés» et je ne pardonne point a Madame la maréchale de Villars de vous les mander. Il faut penser à faire le mieux que vous pourrez ; il ne faut rien faire par dépit, et je vous en crois incapable. J'ai pris toute la part possible à vos peines. Monsieur, j'en ai beaucoup senti de tout ce qui s'est passé ; vous savez que je n'y suis pas indifférente. Rendez-moi la même justice sur ce qui vous regarde personnellement, et croyez, Monsieur, que je suis plus sincèrement que personne, etc.

Maintknon.

Villars dut comprendre qu'il devait surtout à Tintervention de sa protectrice la résignation du Roi et le silence de Voysin ; il s'empressa de la remercier :

25 août 1711.

J'ai appris. Madame, par M. de Contades, les bontés dont vous m'honorez, et la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire met dans mon àme toute la douceur et toute la consolation dont elle peut être capable, dans des temps où les affaires du Roy ne vont pas comme je le désire.

La situation où nous nous trouvons pouvoit être évitée; je l'ai prévue, et c'étoit dans les temps que vous m'avez accusé de gronder. Il ne faut plus parler du passé, aussi bien le présent et l'avenir nous occupent assez.

Le Roy peut être persuadé que son véritable intérêt m'occupe uniquement. Je mets mon application entière à le bien connoître; je consulte ceux auxquels je crois de la sagesse et de la fermeté. Je ne me compte pour rien par rapport au bien du service. Si j'en croyois ma gloire peut-être mal entendue, mais suivant l'opinion du public, je sais très-bien qu'elle seroit moins intéressée à faire tuer sept ou huit mille hommes qu'à voir prendre Rouchain, les bras croisés. Après cela. Madame, ne

VILLARS KT MADAME DE MAlXTEiVOX. 399

regardez pas cette perte comme un si grand malheur. Si j'avois rhonneur de vous en parler par rapport à la peine que j'en ressens, je ne la compterois pas pour médiocre; mais pesant rimportance dont elle peut être, elle n'est pas telle qu'on le veut penser. Si Tennemi s'en éloigne, nous la reprendrons; s'il veut y passer la campagne, il faut le voir retirer, et tacher de la reprendre ou l'hiver ou au mois de mars, si avant ce temps-là Dieu ne nous donne pas la paix.

Je ne doute pas, Madame, que vos bontés pour M. le maréchal de Boufflers ne vous rendent bien sensible a sa perte. C'était un bon et très zélé serviteur du Roy. Je prendrois la liberté de vous demander l'honneur de votre protection pour la charge la plus honorable et la plus belle de celles qui approchent Sa Majesté, si ma blessure me laissoit assez de pouvoir de la suivre ; mais grâces à Dieu et à la bonne santé de Sa Majesté, elle fait trop de chemin pour qu'un homme estropié puisse convenir à un si beau et si grand emploi. C'est la seule raison qui m'enipéche d'en écrire à Sa Majesté. Les bontés de Sa Majesté, l'attention qu'elle m'a fait l'honneur de montrer a M. de Contades pour ma santé, la soutiendront contre toutes les peines et les inquiétudes dont elle est attaquée. Elle veut bien rendre justice à la conduite que j'ai tenue, malgré tout ce que l'on a imaginé pour la faire croire blâmable. Tous les discours ne m'ébranleront pas de la droite voie que je dois suivre, et qui est de ne pas perdre, si je puis, une occasion favorable d'attaquer les ennemis, mais aussi de ne pas commettre mal à propos une armée du salut de laquelle dépendroit peut-être celui de l'Etat.

La mort du maréchal de Boufflers laissait vacante une place de capitaine des gardes du Roi par quartier. La maréchale de Villars aurait vivement désiré cette charge pour son mari, et avait écrit à madame de Maintenon une lettre assez pressante en ce sens ; Villars ne la désirait

'M9 OHAFITRK \ I.

pan moins, mais il eut le tact de comprendre qu'après Féchec de Boucbain, le moment était mal choisi pour demander une aussi haute faveur. On vient de voir que, prétextant Tétat de sa jambe, il déclina toute candidature ; madame de Mairitenon approuva fort sa réserve et se bâta de le lui dire :

:U août 1711.

L^advei'Hilé ne vous a pas encore fait tourner la tête. Monsieur \o maréchal, (*t rien nVst si raisonnable dans toutes ses parties que la lettre que vous me faites Thonneur de m'ccrirc.

Il est vrai qu*on nous donne ici la perte de Bouchain comme un des plus ;{rands malheurs qui pourroicnt nous arriver; que c*erit en vain qu*on se flatte de le reprendre, que les ennemis prendront h* Qiiesnoy, et qu'ils mettront Tune et Tautre en sûreté.

Je suis bien persuadée que vous voyez plus clair que ceux qui parlent; que vous prendrez les meilleurs partis, et que tous les discours des courtisans ne vous exciteront pas à rien faire contre les intérêts du Hoy et de Ttltat. Je connois votre attachement pour Tun et pour Tautrc.

Il est vrai que Ton n perdu la probité même, en perdant M. le mnréchal de Boufflcrs; il étoit de mes amis depuis longtemps et il auroit toujours été le vôtre sans Fattention des dames à vous brouiller.

Le pnrti que vous prenez sur la charge de capitaine des gardes est d'un homme de foi, qui n'est pas avide, et qui ne veut point entreprendre ce qu'il ne sauroit taire. Je ne sais si le public voudra empoisonner votre procédé là-dessus , je le soutiendrai partout bien noble et bien sage.

Vous n'avez pas dil douter que le Roi n'entendit parfaitement vos raisons, bien expliquées par AI. de Contades; je suis même témoin qu'il s'en était dit une partie en voyant sa carte.

VILLARS I:T MADAMK DI*: MAIXTEXOX. 401

Pour moi, Monsieur, vous nie feriez une très-grande injustice, si vous ne me comptiez toujours pour votre amie.

P. S. Une dame de Saint-Louis veut que je vous recommande les biens du sieur Vandam de Maureausard, situés entre Landrecies et Berlemont. Je ne sais peut-être ce que je dis ; je copie son billet, et ni elle ni moi ne savons si les ennemis sont de ce coté-là, ni ce que vous pouvez faire.

ViJlars trouva peut-être que le Roi s'était trop hàlé de le prendre au mot : le dépit perce dans la réponse qu'il expédia sans retard :

4 septembre 1711.

Je suis pénétré, Madame, de toutes les bontés que je trouve dans la dernière lettre dont vous m'honorez. Je ne chercherai pas de termes pour vous en marquer ma très vive et très respectueuse reconnaissance; ils ne répondroient pas à mes sentiments.

Je ne doute pas que l'on ne cherche à empoisonner ceux que j'ai fait paraître sur la plus belle et la plus désirable charge qu'il y ait à la Cour. Vous les approuvez. Madame, j'espère que le Roy pensera de même, et cela me suffit.

Mon attention est conforme à mon devoir sur la conduite de la guerre dont je suis chargé. Toute la sagesse humaine ne peut rendre insensible à la malignité, la fausseté, l'envie que je vois déchaînées contre moi. Des ennemis du Roy et de l'État, bien plus que les miens, m'écrivent tous les jours des lettres anonymes pour me porter à sacrifier l'armée du Roy à la première occasion . Je vois que l'esprit de vérité, de justice, une grande attention à faire connaître et récompenser les bonnes actions, se sacrifier, tout estropié que l'on est, pour son maître et pour le public, touche uniquement le maître. Le public, qui est le plus intéressé, empoisonne tout. C'est aussi le seul maître que l'on doit chercher à satisfaire, et la seule raison nous détermineroit à ne vou-

402 CHAIMTUK VI.

loir plaire à deux maîtres. Dieu me fasse la grâce d'être plus occupe du premier que du second.

On sent, à ces violences de langage, que la chule de Bouehain est proche et que Viilars prévoit la (acbeuse impression qu'elle produira sur le public. Il voudrait bien débloquer la place, mais il a laissé passer Toccasion favorable. Protégé par des rivières, par des ouvrages fortement armés, Marlborough ne saurait être délogé sans de grands sacrifices; les tentatives faites de divers côtés n'ont pas réussi. Spectateur impuissant des progrès du siège, Viilars ne peut qu'exhaler sa mauvaise humeur dans des lettres passionnées. Bouehain capitule le 12 septembre; la garnison, prisonnière de guerre, défile en vue de l'armée française et de son chef qui dévore son dépit.

Quoique vainqueur, Marlborough n'avait pas lieu de triompher : Bouehain n'était qu'une bicoque, et c'était le seul fruit de la campagne ; l'armée alliée était trop fatiguée pour pouvoir pousser plus loin : Marlborough la sépai*a et partit pour l'Angleterre où l'appelait la défense de ses intérêts politiques et où l'attendait la disgrâce. Viilars prit également ses quartiers d'hiver ; avant de quitter ses troupes il écrivit h madame de Maintenon une lettre qui est comme le résumé de toute sa campagne et de tous ses griefs :

Le 15 octobre 1711.

Je n'ai pas ignore. Madame, les très injustes clameurs qui se sont élevées, et j'ai déjà vu dans les lettres dont vous avez bien voulu m'honorer, qu'elles n'avoient pas fait grande impression sur l'esprit du Roy ni sur le vôtre; mais la persévérance des

onnomis de cour est dangereuse. Je vous assure, Madame, que bien certainement, il n'a été fait aucune faute de ma part; que toute autre conduite pouvoit mettre le royaume en péril. Quand on donne une bataille entre Cambray et Saint-Quentin, il faut au moins que le poste ne soit pas dangereux, puisque le mauvais succès pourroit avoir de terribles suites. Et quand j'entends dire que les batailles ne sont pas toujours aussi décisives!... a-t-on oublié que la dernière d'Hochstedt, où les ennemis avoient plus perdu que nous, a ramené les armées du Roy du milieu de TAutriche aux portes de Thionville? Celle de Turin, oîx dix-huit bataillons seulement ont été poussés, nous a coûté toute Tltalie? celle de Ramillies, où vingt escadrons battus nous ont coûté toute la Flandre? C'est avec douleur, Madame, que je renouvelle les vôtres, mais j'aurai l'honneur de vous dire que j'ai soutenu les armes du Koy et ses frontières, ces deux dernières années, avec beaucoup de fermeté et de sagesse. J'ai pressé très vivement pour avoir la permission d'attaquer les ennemis dans les plaines de Lens, au commencement de cette campagne; la permission m'en ayant été refusée ne m'a pas empêché de présenter la bataille aux ennemis pour sauver Cambray, quoiqu^il y eût quarante-quatre bataillons et quarante-deux escadrons de différence des troupes que j'avois pour combattre à Lens. Depuis cela, j'ai cru ne pouvoir combattre qu'avec un très grand désavantage. Je l'ai pensé ainsi et je crois avoir pensé juste.

Il est très aisé au Roy de trouver des généraux plus habiles, mais jamais il n'en aura qui l'aient servi avec plus de zèle et de vérité; c'est cet esprit de vérité qui m'attire tant d'ennemis, et des misérables qui meurent de peur, le jour que Ton marche aux ennemis, font les braves le jour d'après et osent dire impudemment qu'ils ont conseillé d'attaquer, et cela ridiculement, puisqu'il n'en a jamais été question.

J'espère la paix, Madame, et je la désire comme très nécessaire à l'État ; mais si la guerre continue, pardonnez-moi de vous

404 CHAPITRF VI.

dire, Madame, que celui auquel le Roy confiera le salut de rÉlat, en Thonorant du commandement de Tannée de Flandres, doit être tellement craint et considéré qu'il n'y ail personne dans son armée qui compte sur d'autre élévation que celle qu'il pourra espérer de ses actions et des témoignantes de son «général.

J'ose prendre la liberté de vous supplier très humblement, Madame, que ma lettre soit uniquement pour vous.

lillars suivit de près celle lettre à Versailles. Madame de Mainlenon n'eut donc pas à lui répondre ; c'est verbalement qu'elle lui donna la leçon qu'il méritait ; elle avait le secret de ces admonestations amicales qui, sans froisser un amour-propre ombrageux, calmait les emportements de l'homme de guerre, et orientait la perspicacité du courtisan. Elle lui conseilla sans doute d'accepter en silence les critiques plus ou moins fondées de ses détracteurs , de se contenter de la confiance du maître que rien n'avait altérée et qu'elle contribuait à soutenir. L'événement avait d'ailleurs justifié celte confiance, puisqù'en somme, malgré des fautes de détail, Villars avait fait échouer le plan de la coalition, refait une armée, préparé les succès des campagnes suivantes et donné à Louis XII' le temps de nouer avec l'Angleterre des négociations qui étaient en bonne voie. Madame de Maintenon n'avait pas à regretter son œuvre et ne pouvait que continuer son rôle. Il eût été bien intéressant pour nous de la suivre jusqu'au bout, de décrire son action pendant les deux mémorables années 1712 et 1713. Malheureusement sa correspondance s'est perdue ; nous n'avons, depuis la fin de 1711 jusqu'à la mort de madame de Mainlenon, que quelques-unes des lettres écrites par

Villars ; nous les donneroDS à leurs dates respectives : elles prouveront du moins que le commerce établi entre ces deux personnages ne fut jamais interrompu. Villars ne cessa de rechercher les conseils et Pappui de la discrète et puissante compagne de Louis XIV; et quand la mort du grand Roi l'eut fait rentrer dans l'obscurité et la retraite, Villars continua l'hommage de sa ûdèle reconnaissance à celle qui avait été son amie et sa profcctrice de tous les temps ' .

1 Les mémoires de Villars constatent les visites qu*il fit à Saint-Gyr dans les années 1717-1718 : en 1719, ils font soivrc la mention de la mort de madame de Maintenon des lignes suivantes : ? La figure qu'elle a fait dans le monde la fera connoître par des portraits bien différents. Ce que le maréchal de Villars a trouvé en elle, c'est un grand fonds d'esprit et de piété, beaucoup d'attachement pour le Itoi et pour l'Ëiat, avec un désintéressement parfait : elle se sacrifioit tout entière au goût du Roi, et renonçoit au sien, qui auroit été de vivre dans une petite compagnie bien choisie, avec plus de liberté et de douceur dans le commerce que son rang ne lui en permettoit. *

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