L.e Roiy comme toujours, souscrivit aux demandes de
^'^x.-Emmanuel; non-seulement il lui accorda la patente
^^ x^icaire général des Pays-Bas et toutes les satisfactions
^ ^ïnour-propre qu'il exigeait, mais il approuva ses pro-
l^^s militaires. Il trouvait pourtant la saison bien avancée
^^ le siège de Landau bien compromis pour qu'il fût pru-
^^ot de commencer une grande opération sur la rive droite
^^ Rhin. Mais, avant tout, il voulait contenter son allié et
^ïigager définitivement avec lui; les considérations stra-
^Sîques s'effaçaient devant l'intérêt politique. Louis XIV
^''donna donc à Catinat de mettre à la disposition de TÉlec-
^^r les troupes qu'il lui demanderait jusqu'à concurrence
de quarante bataillons et de cinquante escadrons. Sur deux points seulement, il maintint son opinion, à savoir : le lieu de la jonction et le choix de l'officier chargé de la faire réussir. Max-Emmanuel ne voulait pas a trop s^éloigner de ses Etats ' » ; le Roi insista, au contraire, pour qu'il envoyât un détachement de sou armée sur le Rhin, pensant avec raison que le passage du fleuve serait très-difficile s'il n'était secondé par une vigoureuse diversion sur la rive allemande. Enfin Max-Emmanuel ne voulait pas de Villars, et ce fut lui que le Roi désigna pour le commandement de Tarmée destinée à opérer en Bavière. Sur ce point encore Louis XIl/ voyait juste. De tous les lieutenants généraux présents à l'armée d'Allemagne, Villars était le plus propre à conduire avec vigueur et célérité une opération aussi difficile. Monasterol, en confirmant à l'Electeur, par lettre du 31 août, toutes les concessions du Roi, l'engageait à céder de son côté et à faire avancer, jusqu'en face d'Huningue, le détachement sans la coopération duquel il ne croyait pas la jonction possible. Quant à Villars, a il a, écrivait-il, une réputation de hardiesse et de valeur accompagnée d'un peu d'ostentation et de forfanterie, mais, tout ensemble, il passe pour un homme de guerre * » .
Pendant que la destinée de Villars se décidait ainsi à son insu, que faisait-il? Revenons à lui.
Nous l'avons laissé à l'armée d'Italie, sous les ordres du maréchal de Villeroi. Il y était mécontent; il trouvait les opérations conduites sans vigueur, l'attitude du duc de
1 Letire du 21 août. Voyez h TAppendice, n» 6. « Monasterol à l'Électeur, 23 juin 1702. A. T.
Savoie suspecte, son propre rôle insignifiant. Il quitta Parmée le 15 décembre et revint à Paris passer l'hiver. L'accueil qu'il reçut de Louis XIV ne dissipa pas sa mauvaise humeur; le Roi fut bienveillant, aflectueux même, mais ne lui donna aucune marque publique de sa satisfaction; Villars en fut très-mortifié. Harçourt et Tallard, ses deux camarades de promotion, ses deux collègues en diplomatie, avaient reçu des grâces importantes : l'un avait été fait duc, l'autre avait eu le cordon bleu et un bon gouvernement, et pourtant leurs négociations n'avaient conduit qu'à un traité inexécutable et à la guerre générale; ses services ne valaient-ils pas les leurs? Ce n'était pas Pavis du Roi, qui ne croyait plus aux aptitudes diplomatiques de Villars, mais estimait beaucoup sa valeur militaire; il lui réservait un commandement à l'armée d'Allemagne et voulait lui donner l'occasion de gagner, sur les champs de bataille, des grâces mieux méritées. En attendant, il l'autorisa à rester à Paris et lui fit demander plusieurs mémoires sur la conduite de la future campagne.
Ce fut pendant les loisirs de cet hiver de 1702 que Villars épousa la belle Angélique Roque de Varangeville, qui avait trente ans de moins que lui, des parents fort riches et d'utiles alliances '. Quoique fort épris, au point de faire sourire ses amis, il ne perdait pas de vue les opérations qui se préparaient en Allemagne. Quand le prince de Bade eut envahi l'Alsace, il s'offrit pour passer le Rhin avec un corps détaché, se faisant fort de mettre le pays de
* Son père avait été ambassadeur à Venise ; sa sœur avait épousé le président de Maisons.
Bade à contribution et de faire une telle diversion, que le siège de Landau en devint impossible. Quand il fut question de la coopération de Télecteur de Bavière, il rappela à Chamillard ses anciennes relations avec Max-Emmanuel, les témoignages de confiance qu'il en avait reçus, la connaissance particulière qu'il avait des officiers bavarois, et se proposa pour commander l'armée électorale. Torcy crut convenable d'en causer avec ATonasteroI, qui, à son tour, en référa à l'Electeur. Max-Emmanuel tenait à commander lui-même ses troupes; il s'empressa de faire répondre par Ricous, le 23 mai, qu'il ne voulait pas de Villars, « d'un homme qui se donne tout ce qu'il y a de bien fait » .
L'altitude de l'Electeur, nous l'avons vu, était à ce moment fort équivoque; sa coopération devenait douteuse. Villars ne pouvait pas attendre l'issue de négociations fort incertaines; il alla rejoindre Catinat en Alsace et reçut le commandement d'un petit corps détaché sur la Sarre. Il resta six semaines à piétiner entre Metz, Thionville, Sarrebourg, sollicitant inutilement des ordres, soit pour essayer de débloquer Landau, soit pour préparer la défense de l'Alsace, si Landau, abandonné à lui-même, venait à être pris. Catinat vieilli, se sentant mal soutenu à la cour, n'osait prendre aucune initiative. Chamillard n'apportait pas dans la direction supérieure les vues claires et l'autorité de Louvois. Le Roi, tout en approuvant les idées que Villars lui soumettait, hésitait à les imposer. Pendant ce temps, les munitions et les vivres de Landau s'épuisaient, le roi des Romains s'établissait fortement sur la Lauter, poussant des partis vers Haguenau. Villars se rapprocha
de Saverne, et, lorsqu'à la fin d'août Catinat se décida enfin
à tenter un eiTort dans la direction de Landau, il marcha
avec lui et prît la droite de l'armée.
Le 2 ou le 3 septembre, il était campé à Drusenheim,
lorsqu'il reçut de Catinat communication d'une lettre du
Roi qui l'appelait au commandement des troupes destinées
à secourir l'électeur de Bavière. Le lendemain, un billet
de Cbamillard confirmait la bonne nouvelle. La ujoie?' de
Villars, comme il l'écrivait lui-même, fut u au-dessus de
toute expression » . Il touchait enfin au but; il allait avoir
sous ses ordres une véritable armée, diriger des opérations
importantes, glorieuses peut-être. Le Roi autorisait Catinat
À lui confier, si l'Electeur l'exigeait, 40 bataillons et
SO escadrons, avec l'artillerie convenable; avec ce corps,
i 1 devait passer Je Rhin, soit à Rheinau, soit à Huningue,
a.ttirer à lui l'Electeur, et, avec les armées combinées,
j^orter la guerre au cœur même de l'Allemagne. Ce plan
^c^uriait à l'ardeur de Villars, mais il était trop homme de
# uerreet il connaissait trop le caractère de l'Electeur pour
e pas en mesurer les difficultés. Que n'avait-il été décidé
semaines plus tôt, alors que les défenses de Landau
talent intactes et les forces impériales moins concentrées !
était temps encore de l'exécuter, mats il n'y avait pas à
s'amuser n ; il fallait agir avec « fermeté et habileté ?> .
Je dis habileté et fermeté, écrit Villars à Cbamillard le
septembre ; ces deux qualités devant être indispensable-
^■^Kient employées pour bien prendre son temps et ne pas
^^alarmer des périls qui se présenteront d'abord à un
t>rince qui ose attaquer l'Empereur, n Puis, dans une série
de dépêches remarquables, il esquisse en traits vifs et rapides la campagne qu'il croit possible : forcer le passage du Rhin à Huningue pendant que TEIecteur prendra à revers les retranchements de Friedlingen, se porter rapidement en Bavière, s'établir solidement sur la rive droite du Danube, assurer ses derrières en donnant, à travers le Tyrol, la main à AI. de Vendôme, maître de la vallée de l'Adige; puis, par les ponts fortement occupés d'Ulm, de Donauwerth, d'Ingolstadt, pousser des contributions sur la rive gauche du Danube, en Autriche, en Bohême, dans les Cercles; attendre ainsi, dans de bonnes positions et en vivant aux dépens de l'ennemi, le moment où l'armée d'Alsace serait en état de reprendre l'offensive.
Ce plan ne différait pas de celui que l'Electeur avait indiqué '. Il avait le grand inconvénient d'être tardif, de paralyser momentanément Catinat et d'exposer Landau; mais, exécuté sans délai, il pouvait encore réussir. La garnison de Landau résistait énergiquement. Mélac, qui la commandait, était un officier vigoureux et sûr : il tiendrait peut-être assez longtemps pour rendre possible le coup de main hardi qui le sauverait. Catinat arrêta donc son mouvement en avant, et envoya un courrier à Ricous, pour l'avertir des dispositions qu'il prenait et lui demander de hâter celles de l'Electeur.
Max-Emmanuel était alors dans le premier feu de sa récente détermination, tout entier à l'offensive. Informé le 4 septembre de l'adhésion du Roi à ses projets, il
> Voyez entre autres U lettre du 18 septembre imprimée à la suite des Mémoires de Villars, t. II. p. 262.
organisait avec activité la surprise d'Ulm et l'envoi vers Huningue d'un corps commandé par le comte d'Arco. Le 7 septembre au soir, quelques soldats déguisés entraient dans la ville d'Ulm pour reconnaître la place; le lendemain au petit jour, le lieutenant-colonel Pechmaun et une trentaine d'hommes déterminés, vêtus en paysans et paysannes, se mêlaient aux villageois qui venaient au marché, entraient dans la ville, retrouvaient leurs aflidés, se jetaient avec eux sur la garde d'une des portes, et la désarmaient. Une brigade de dragons, qui s'était approchée à la faveur de la nuit et d'un épais brouillard, arrivait au galop et occupait les principaux postes avant que la garnison, revenue de sa surprise, eût eu le temps de se mettre en défense. Dix-huit compagnies de milice bourgeoise, réunies à la hâte, engageaient pourtant un combat de rues; mais l'infanterie bavaroise, arrivée à son tour, étouffait la résistance : la place se rendait ' .
Max-Emmanuel vint le 14 septembre y faire son entrée solennelle, au bruit du canon; il s'était fait précéder d'un manifeste, dans lequel il déclarait que l'Empire n'était pas obligé de soutenir les intérêts dynastiques de la maison d'Autriche, revendiquait sa neutralité, et affirmait n'avoir pris les armes que pour la défendre contre l'attitude menaçante des Cercles.
Cet acte eut un grand retentissement en Allemagne; mais le bruit qu'il fit fut bientôt couvert par la nouvelle de la prise de Landau. Le 1 1 septembre, Alélac, à bout de
1 Max-Emmanuel à Monasterol, 9 septembre 1702. • Le pauvre Pechmann eit mort do sa blessure, b A. E.
ressources, avait capitulé, après quatre-vingt-quatre jours de tranchée ouverte, une brèche au corps de place et plusieurs assauts repoussés ; il était sorti avec les honneurs de la guerre, ses armes et ses drapeaux. Le prince de Bade retrouvait la liberté de ses mouvements et la disposition de toutes ses forces. En apprenant ce malheur, dont ses lenteurs équivoques étaient la principale cause, l'Électeur fut atterré : il donna l'ordre à Arco de suspendre sa marche vers Huningue, parla de se replier avec toutes ses forces vers les montagnes, montra à Ricous une inquiétude extrême. Pour comble d'infortune, l'officier qu'il avait dépéché à Catinat pour l'instruire de ses mouvements, le comte Locatelii, se laissa ou se fit prendre par les hussards impériaux. Conduit devant le gouverneur de Rheinfeld, menacé de la question, il avait dévoilé tout le plan de campagne. Le prince de Bade, aussitôt averti des mouvements qui se préparaient, prenait ses dispositions pour les contrecarrer. Pendant ce temps, Villars, immobile à Strasbourg, attendait de jour en jour des nouvelles qui n'arrivaient pas. Sept ou huit courriers, disait-on, avaient été interceptés par l'ennemi; leurs dépêches, qu'on avait négligé de chiOrer, avaient été lues ^ Ces accidents et ces maladresses invraisemblables commençaient à éveiller les
1 Le comte de Fiirstenberg, qui commandait le corps allemand de la rive droite, intercepta ou reçut la copie de lettres adressées par Catinat et Villars à l'Électeur, et relatives aux opérations projetées : il Todressa au prince de Bade le 29 septembre, avec une lettre en français qui a été publiée par RoEDBR, Kriegs und Siaais Schriften des Markgr. L, von Baden, Garlsrulie, 1850, n<> 59 : & Voire Altesse y verra les desseins concertés et la nécessité qu'il y a d*étre beaucoup renforcé pour prévenir le coup prémédité, afin de oe pas se trouver entre le marteau et l'enclume. >
soapcons de Villars; ce long silence le jetait dans de grandes perplexités ; enfin, le 20 et le 21 septembre, arrivèrent deux officiers bavarois, le chevalier Santini et le comte de Luttens; ce dernier était l'aide de camp général de TËlecteur, investi de sa confiance. Il n'apportait aucun document écrit, mais déclara à Catinat que le comte d'Arco s'était arrêté à Pfullendorf, à trenle-sepl lieues de la frontière, qu'il s'avancerait encore d'une quinzaine de lieues, jusqu'à Sttihlingen, et que là il attendrait l'armée française : celle-ci, aux termes du traité, était obligée de venir le rejoindre : si elle manquait à ce devoir, l'Electeur se considérerait comme abandonné par la France et chercherait à pourvoir autrement à sa sûreté. Cette sommation parut assez suspecte à Catinat, qui, dépourvu de tout renseignement officiel et de tout moyen de contrôle, s'eObrça de prouver au comte de Luttens, par des raisons toutes militaires, que l'intérêt du comte d'Arco était de pousser jusqu'au Rhin. Sur ces entrefaites, il reçut une dépêche du Roi lui donnant l'ordre formel de niarcher. Si l'Électeur équivoquait sur les engagements qu'il avait pris, Louis XIV entendait tenir les siens sans réserve; il avait promis de secourir l'Électeur, il tiendrait sa parole de roi, dùt-il dégarnir ses propres frontières et compromettre leur sécurité. Catinat avait donc Tordre de former immédiatement un détachement de ses meilleures troupes et de le faire partir avec Villars; si ce premier corps était insuffisant, il l'augmenterait par de Nouveaux renforts. M. de Luttens, auquel ces ordres furent Communiqués, fut frappé de la loyauté et de la décision du A 'y il promit de faire tous ses eObrts pour engager le
comle d^Arco à marcher en avant : il repartit le 22 au soir pour annoncer à son chef que Villars serait le 2 octobre à Huningue, prêt à forcer le passage du Rhin, et comptant sur une diversion de sa part.
Villars ne perdit pas un seul instant pour exécuter les ordres du Roi; en deux jours il eut acheminé vers le sud les trente bataillons, les quarante escadrons et les trente pièces de canon que le Roi lui confiait pour la première fois. C'étaient des troupes de premier ordre, des meilleurs parmi les incomparables régiments qui depuis trente ans avaient porté si haut la réputation de Tarmée française; il y avait là le régiment de Champagne, l'un des six vieux, élite de l'infanterie; le régiment de la Reine; des bataillons de Nivernais, Crussol et Vermandois; le régiment de Condé cavalerie, digne du grand nom qu'il portait; le régiment de Mérinville, qui, au combat de Leuze, sous les ordres de Villars, avait perdu la moitié de son effectif et vingt-six officiers sur trente-deux; des escadrons de Fourquevaux, de la Ferronays, qui, eux aussi, avaient déjà combattu sous Villars en Allemagne, en Italie, et qui avaient en lui une confiance illimitée. Toutes ces troupes, qui avaient au plus haut degré le sentiment de leur valeur et l'orgueil de leur noble métier, sortaient avec joie d'une inaction qui, depuis six mois, les étonnait et les humiliait. Elles marchaient au combat avec ardeur sous un chef qu'elles aimaient, qui avait partagé leur impatience et, comme elles, ne doutait pas du succès. Qu'on lise ces quelques lignes par lesquelles Villars, huit jours auparavant, terminait sa dernière lettre à Chamîliard :
En vérité, Monsieur, je vous plains avec tous les sentiments que peut avoir un bon serviteur du Roi et le vôtre, caries armées du Roi sont belles, nombreuses, remplies d'ardeur, payées tous les cinq jours; elles se consument sans utilité : j'aimerois mieux qu'elles fussent exposées à être battues, ce que je tiens impossible par la bonne opinion et la justice que Ton doit à des troupes depuis trente ans toujours victorieuses. J'ai pris la liberté de le dire à Sa Majesté, pourvu que Ton ne mène pas ses armées à des murailles sècbes ou à des rivières qu'il faut passer a la nage, je De crois rien d'impossible à ses troupes. Combien de fois ai-je eu l'honneur de vous dire, cet hiver, qu*il falloit avoir pour premier objet de combattre ' !
L'événement allait bientôt justifier cette confiance.
Après avoir présidé au départ de ses colonnes et les avoir accompagnées jusqu'à Erstein, Villars les laissa marcher par brigades sous la conduite de ses maréchaux de camp, Magnac, Saint-Maurice, Chamarande et Biron, et partit en poste avec ses lieutenants généraux, MM. des Bordes et du Bourg; arrive à Huningue le 28 au soir, il s'empressa de reconnaître le terrain sur lequel il allait avoir à combattre.
Huningue était une petite place créée par Vauban, sentinelle avancée jetée à l'extrême limite du royaume. Plutôt forteresse que ville, elle avait la régularité mathématique d'une construction élevée tout d'un jet dans une plaine rase. Le Rhin baigne d'un côté le pied des remparts; une grande île couvre ce front et partage en deux le cours du fleuve; le grand bras, de 130 mètres environ de
> Villars à Chamillard, 18 septembre. P. V. Voyez Mémoires de Villars, t. II, p. 264. Voyei aussi Villars à Ricous, id., p. 265.
large, profoad et rapide, est du côté de la ville; le petit bras, de 30 mètres à peine, guéable à la cavalerie, est du côté allemand. Dans File étaient les ruines d'un ouvrage à cornes, rasé à la paix de Ryswick.
Quand on a franchi le fleuve, on trouve d'abord une plaine basse et plate, large d'environ 1 kilomètre, puis un brusque ressaut, et une seconde plaine non moins plate que la première, de 12 à 1,500 mètres de largeur, et qui s'étend jusqu'au pied des montagnes. Ce ressaut, ou rideau, ancienne berge du Rhin quaternaire, n'a guère plus de 15 mètres d'élévation, mais il est très-escarpé et oQre à la cavalerie un obstacle infranchissable, si ce n'est sur deux points, l'un en face d'Huningue, l'autre à un faible kilomètre sur la droite, près de la frontière suisse. Le premier passage était alors défendu par le château de Friedlingen, vieux donjon doublé d'une redoute récemment construite; le second était libre, mais l'ennemi s'occupait activement à en empêcher l'accès, en creusant une ligne de tranchées du rideau à la frontière suisse. .
Une ligne de hauteurs, d'une centaine de mètres d'élévation, ferme la plaine à l'orient; leurs pentes sont rapides, mais accessibles ; leur sommet forme un plateau allongé dont le centre, alors comme aujourd'hui, était occupé par un bois. L'extrémité sud du plateau, arrondie en croupe, était plantée de vignes et couronnée par le village de Tiilingen.
Toutes les positions que nous venons de décrire étaient, à l'arrivée de Villars, occupées par l'ennemi : des postes garnissaient le petit bras du Rhin, un camp de cavalerie était établi près de Friedlingen, et des travailleurs nombreux
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élevaient des redoutes dans la petite plaine jqui borde
immédiatement le fleuve. Le prince de Bade, informé des
projets deTEIeeteur, s'était hàtc de diriger des troupes sur
le lieu présume de la jonction. Lui-même, laissant six
mille hommes dans Landau et de forts détachements sur
la Moder sous les ordres du comte de Styrum, s'avançait
avec le gros de son armée, parallèlement à l'armée de
Villars, prêt à lui disputer le passage.
Villars eut rapidement pris ses dispositions : dès le 29, il jetait du monde dans l'Ile et faisait travailler activement au rétablissement de l'ouvrage à cornes. En même temps, on construisait un pont de bateaux sur le grand bras; maigre les efibrts de l'ennemi, ce travail protégé par le canon de la place fut achevé en trois jours. Le V octobre, h midi, les dernières poutrelles du pont étaient placées, et l'artillerie, arrivée de la veille au soir, passait dans l'ile avec quinze cents hommes d'infanterie : le soir même on jetait sur la rive allemande une compagnie de grenadiers qui s'y retranchait rapidement et protégeait la construction d^un pont sur le petit bras. L'ennemi fît dans la nuit un vigoureux effort pour la déloger, mais il dut se retirer devant le tir à cartouches des batteries de l'ile ; le lendemain, le petit pont était achevé, et une tête de pont, établie malgré le feu de l'ennemi, le mettait désormais à l'abri de toute attaque.
Cette importante opération à peine achevée, Villars vit venir à lui MM. de Luttens et Santini, arrivant de Bàle. 11 fut convaincu qu'ils revenaient avec laréponse del'Electeur, et les reçut avec des transports de joie. Quel ne fut pas son
désappointement en apprenant qu'ils n'avaient pas dépassé Schafibouse I Us affirmèrent que, reconnus par des agents impériaux, épiés par eux, ils auraient été infailliblement pris s'ils avaient mis le pied en Allemagne. AI. dePuysieulx' lui-même leur avait conseillé de prendre un autre cbemin. Cette explication parut Justement suspecte à Villars, qui ne put s'empêcher de marquer à M. de Luttens, » avec beaucoup d'honnêteté, sa surprise de ce qu'étant chargé du projet de marche et jonction, il n'eut pas hasardé d'être pris pour joindre son maître et son général» . Les soupçons de Villars, ainsi que nous le verrons plus tard, n'étaient que trop fondés. Non-seulement le comte d'Arco n'était pas à Stiihlingen, comme il l'avait annoucé, mais il n'était
même plus à PfuUendorf ; il s'était porté en arrière, par
# ordre de l'Electeur, et, au lieu de marcher sur le Rhin, il
allait s'emparer de la ville impériale de Memmingen *.
L'impatience reprit Villars; il se plaignit au Koi^ à Catinat; il envoya à Ricous, par des voies différentes, des lettres asseï vives. Sa mauvaise humeur et ses perplexités augmentèrent encore le 7 octobre par l'arrivée du comte de Mercy, colonel bavarois, accompagné du sieur Duclos, valet de chambre de l'Electeur. Mercy était envoyé en Italie par Max-Emmanuel pour proposer à Philippe V et à Vendôme une jonction par le Trentin. Duclos se rendait à Paris poiu* communiquer à Monasterol ce nouveau plan. Ricous
1 N. Brulart, marquis de Puysieulz, ambaisadeur de France près des cantons suisses.
^ D'après un ordre de marche conservé aux Archives des Affaires étraii-> ^ères (Bavière, 47, 158), c'est le 22 septembre qu'Arco commença son mouvement de recul.
encourageait cetle évolution : il croyait bien faire en détournant TElecteur du premier projet, qui avait, à ses yeux, le grave défaut de dégarnir l'Alsace et de découvrir la frontière de France. Villars était exaspéré de ces (iraiilements et de ces fausses démarches : heureusement, il reçut presque en même temps une lettre du Roi, qui, ferme dans ses premières intentions \ l'engageait à préparer vigoureusement l'offensive et lui annonçait un renfort de dix bataillons et de vingt escadrons. Villars tacha d'oublier l'Electeur et s'appliqua tout entier à l'exécution de la difficile opération qui lui était confiée.
Le passage du Rhin était assuré par la construction des ponts : il s'agissait maintenant de pouvoir déboucher en plaine et déloger l'ennemi des fortes positions qu'il occupait. L'armée allemande était au complet, et le prince de Bade en personne la commandait : à peu près égale en infanterie à l'armée de Villars, elle comptait deux mille chevaux de plus et surtout avait sur elle l'avantage du terrain. L'infanterie occupait les hauteurs boisées de Tiilingen, la cavalerie était massée dans la plaine haute, autour du château de Friedlingen ; tout le front de l'armée était couvert par le long escarpement du rideau et les redoutes qui en défendaient les seuls points abordables. Le prince de Bade avait encore cijouté à ces défenses : sur sa droite, il avait poussé une ligne de retranchements depuis le rideau
* PiLKT, Mémoires militaires sur la guerre de la suce, d'Espagne, t. II, p. 836, 839. — Le Roi fit é<{alemcnt dire & Max-Emmanuel, par Kicous, que le projet apporté par Mercy était impraticable, que la joiiciion par Huoingue était la seule possible, et qu'il eût à la poursuivre sans délai. A. E.
jusqu^au Rhin; sur sa gauche, il avait construit une redoute contre la frontière suisse. Il était même entré en négociation avec les autorités de la ville de Bàle, pour obtenir d'elles qu'elles creusassent un fossé tout du long de leur frontière, afin d'obliger Villars à respecter leur neutralité. Si cette négociation aboutissait, Villars, enfermé dans un cercle continu, ne pouvait en sortir sans de grandes difficultés. Il n'y avait donc pas un instant à perdre. La petite plaine basse qui séparait les deux armées, balayée par l'arlillerie, était intenable : on ne pouvait y avancer que la pelle à la main : Villars poussa des tranchées sur ses deux flancs, élargissant ses places d'armes, faisant des rampes pour la cavalerie, construisant sur sa droite une redoute qui avait des vues sur les retranchements de la gauche ennemie, repoussant les attaques dirigées par le prince de Bade sur ses travailleurs. Quand il eut ainsi préparé, sur la rive allemande du fleuve et dans l'ile, des abris sufTisants pour loger ses colonnes d'attaque et les conduire tout près des lignes ennemies, il se mit à manœuvrer, tant pour donner le change à son adversaire que pour mettre, selon son langage, a deux cordes à son arc » .
Le 11 au soir, une colonne de deux mille hommes d'infanterie, avec deux régiments de dragons, commandée par M. de Laubanie, assisté du marquis de Biron, maréchal de camp, et de M. Damigny, brigadier, était envoyée pour surprendre Neuenburg, petite place située sur la rive allemande du Rhin, à 7 lieues au-dessous d'Huningue. L'expédition, conduite avec rapidité et vigueur, réussit à souhait : dans la nuit du 12 au 13, la petite colonne passa le Rhin
en bateau; les grenadiers de Crussol, conduits par le capitaine de la Petitière, escaladèrent la muraille et furent bientôt suivis par le régiment de Bcarn, sous les ordres du brave lieutenant-colonel Jorrcau; la garnison de quatre cents Suisses fut tuée ou prise. Immédiatement prévenu de ce succès, Villars fit descendre d'Huningue tous les bateaux disponibles et donna Tordre à M. de Guiscard, qui lui amenait de Strasbourg dix bataillons de renfort, de se jeter dans Neuenburg et d'y établir un pont.
Ce fut pendant cette opération que Villars reçut de FElecteur la première lettre qu'il lui eut écrite depuis le commencement des hostilités : elle était datée de Memmingen du 7 octobre ' ; elle annonçait une marche vers le Rhin, mais en termes dont la courtoisie dissimulait mal l'embarras. Une lettre de Ricous, qui accompagnait le message princier, en donnait le véritable sens : « Enfin Ton marche d , écrivait-il ; a mais ne vous flattez pas que Ton perce jusqu'à Huningue. » La petite place de Rothenhausen, située sur le Rhin, à 8 lieues au-dessus de Raie, était indiquée comme point de jonction, a On ne m'a cependant jamais voulu promettre d'aller jusque-là, écrivait Ricous; on ne dit pas aussi que non : tout dépend des conjonctures et des mouvements des Impériaux, y^
I Voyez u TAppendice, n° 10. Nous croyons devoir donner à ce mémo appendice, soit in extetuo, soit en analyse, toute la correspondance échangée entre Villars et Max-Emmanuel depuis cette époque justju^à la fin de 1703, telle que nous avons pu la retrouver. Nous y joignons des extraits importants de la correspondance de Monasterol. Les relations de Villars avec Max-Kmmanuel tiennent une trop grande place dans sa vie et ont donné lieu à trop d*apprécjations contradictoires, pour que la publication des fonrces authentiques nous paraisse avoir besoin d*ôtre justifiée.
168 CHAPITRi: IIK
Quoique peu eneourageanles, ces nouvelles n'élaienl pas de nature à faire abandonner à Villars les opérations commencées; il s'appliqua avec ardeur à les achever. Il écrivit à Chamillard qu'il était décidé à attaquer l'ennemi dans la nuit du 14, a avec l'ayde du Seigneur » , soit par Neuenburg, soit par le petit Huningue. En même temps, pour ne laisser aucun doule dans l'esprit de FElccteur sur sa volonté de percer jusqu'à lui et sur la confiance qu'il avait dans sa coopération, il lui écrivit avec une assurance affectée le 12 au soir :
Celuy qui n'a pas clé embarrasse pour passer la Save devant cent mille Turcs ne le sera guère à traverser des montagnes : pour moy, je vais passer le Rhin, et j'espère que toutes les précautions des ennemis, leurs retranchements sur retranchements, ne m'en empêcheront pas : faut-il que de si bonnes troupes remuent tant de terre ! Je respecte leur général, mais j'avoue que je suis déjà animé par l'esprit d'un grand prince dont je vais recevoir les ordres, par mon zèle pour le service de mon maître et la conCance que je dois prendre dans des troupes, Dieu mercy, jusqu'à présent invincibles.
La diversion sur Neuenburg avait produit l'effet désiré. Le prince de Uade, apprenant dans la journée du 13 la prise de cette place, voyant des hauteurs de Tulingen des bateaux descendre le Rhin et des mouvements de troupes se préparer dans le camp ennemi, ne douta pas que Villars ne voulut s'assurer un second passage. 11 craignit de se trouver pris entre deux attaques combinées, avec l'Electeur de Bavière à dos, et résolut de changer de position ; il se décida à se porter plus au nord^ à la hauteur de Neuen-
burg, el envoya dire à Styrum de venir le rejoindre, en ne laissant en Alsace que les forces slrictement nécessaires à la défense des lignes. Le mouvement commença dans la nuit du 13; mais faute de chevaux en nombre suffisant pour traîner la grosse artillerie, il se fit avec lenteur. La cavalerie s'ébranla la première : le 14 au matin, Tinfanterie quitta à son tour ses positions retranchées et se mit en marche, couverte par une arrière-garde de 400 chevaux, commandée par le colonel Mercy ' .
C'est le moment qu'attendait Villars avec toutes ses forces massées pendant la nuit, l'infanterie dans l'ilc et dans les tranchées, la cavalerie dans le lit presque à sec du petit bras du Rhin.
Par ses ordres, seize compagnies de grenadiers se jetèrent sur les retranchements dégarnis de la gauche enne- :nie, les occupèrent et s'établirent solidement à leur point ^e jonction avec le rideau : en même temps la cavalerie, tournant la redoute par la frontière suisse, se portait a fond train sur la seconde plaine et s'y formait en bataille sur lux lignes, la gauche au point occupé par les grenadiers, ia droite au pied des montagnes. Derrière ces deux lignes ^t sous leur protection, l'ijifanterie, formée en colonnes serrées, traversait la plaine, courait aux montagnes, abor- <lait la croupe du plateau de Tiilingen, et, montant à travers les vignes, couronnait les hauteurs. Ce mouvement, d'une grande hardiesse, n'avait pu réussir que par l'extrême rapidité avec laquelle il avait été conduit devant le front d'un
' Le prince de Bade au roi dex Romains, Rapport conservé aux Archives de Garliiruhe et publié par Roedrr, ouvr. cit , t. I, n'' 66.
ennemi indécis. Mais, quelle qu'ait été la vitesse avec laquelle il avait été exécuté, il avait duré assez longtemps pour permettre au prince de Bade de se reconnaître et de prendre ses dispositions de combat. Sa cavalerie, ramenée en avant, se formait en bataille, face à la cavalerie française, sa droite appuyée au fort de Friedlingen, sa gauche aux monlagnes, avec son canon, comme le nôtre, dans Tintervalle des escadrons : son infanterie avait repris ses positions sur le plateau, dans le bois qui en occupait le centre. Les deux comtes de Fiirstenberg *, les margraves de Durlach et d'Anspach commandaient Tinfanterie, le comte de Zollern ^ la cavalerie. Ces divers mouvements prirent environ une heure, pendant laquelle les deux armées, occupées à former leurs lignes, n'échangèrent pas un coup de canon ^.
Villars avait donné à M. de Magnac, qui commandait la cavalerie française, l'ordre d'attendre celle des ennemis, afin de l'obliger à s'éloigner du fort de Friediingen ; puis il avait marché aux hauteurs avec rinfanterie. Ce fut elle qui engagea le combat; après un court feu de mousqueterie, elle aborda l'ennemi à la baïonnette. L'engagement fut vif et meurtrier; rinfanterie allemande, protégée par le bois, faisait une vigoureuse résistance. Elle dut néanmoins céder à l'élan de l'altaque, et bientôt, refoulée hors du bois, elle
1 L'un d'eux, Charles de F. Mœskircli, Tut tué; Anspach fat blessé.
* Il fut fait prisoDoicr.
' Es ist remarquable gcwesen dass beide Annéen nur etwann 1500 schritl von einander sich in der grôsten Eill formieret, und fast cine Stunde ohne eini<)eii Schuss su tbun ein jedcr auf sciner Seith sich sur Schlacht preparirt. Rapport du prince de Bade, Rubdek, loc. cit.
commença à descendre en desordre le revers du plateau.
Pendant ce temps, la plaine était le théâtre d'un engagement non moins brillant : les deux cavaleries étaient en présence, sur deux lignes parallèles, s'observant avec l'émotion contenue de deux adversaires en champ clos. La cavalerie allemande s'ébranla la première; le prince de Bade conduisait lui-même à l'attaque la masse imposante de ses cinquante-six escadrons. M. de Magnac, suivant les ordres qu'il avait reçus, le laissa approcher, maintenant sa troupe immobile et silencieuse; c'était un oflicier d'expérience et de vigueur qui comptait déjà quarante ans de services excellents et mal récompensés. 11 avait défendu à ses hommes de tirer : quand l'ennemi fut à deux cents pas, il mit l'épée à la main, et, d'un seul mouvement, lança ses quatre mille chevaux en avant, dans une charge furieuse et ordonnée; le choc fut terrible ; les escadrons impériaux, renversés les uns sur les autres, tourbillonnèrent et furent ramenés l'épée dans les reins jusqu'à l'entrée de la vallée de la Kander; M. de Magnac ne crut pas devoir les suivre plus loin, et, arrêtant ses escadrons, il revint au pas les reformer dans la plaine.
Villars, qui, du haut du plateau, découvrait tout le pays, s'aperçut que la cavalerie allemande, dispersée, cherchait à se rallier pour reprendre l'offensive; il s'empressa de courir à M. de Magnac pour le prévenir : le ravin par lequel il descendait au galop était encore occupé par un détachement d'infanterie ennemie qui, posté dans les vignes, éloigné du combat, n'avait pas suivi le mouvement général de recul de l'armée impériale. Villars échappa par le plus
[jrand des hasards à cette troupe isolée, laissant entre ses mains son aide de camp, M. d'Hauteval, qui fut pris. II avait a peine donné ses ordres à M. de Magnac et remis la cavalerie en mouvement, qu'un grave désordre se produisait sur le point qu'il venait de quitter. Il était survenu un de ces accidents dont notre histoire militaire offre plus d'un exemple et qui s'expliquent par le tempérament spécial du soldat français : le combat du bois avait conPondu les rangs de l'infanterie; les deux lieutenants généraux qui la commandaient, MM. des Bordes et de Chamarande, étaient hors de combat; Chavannes, brigadier, et beaucoup d'officiers avaient été tués : lorsque* les têtes de colonnes arrivèrent à la lisière du bois, un grand nombre de soldais débouchèrent sans direction dans la plaine, âpres au butin, poursuivant en désordre Tennemi qui se retirait. Le comte Prosper Fiirstenberg, qui se trouvait à la gauche ennemie avec deux escadrons de dragons à pied, ayant marqué un retour offensif, les soldats dispersés regagnèrent vivement le bois : leur retour précipité produisit une panique parmi les troupes restées sous les arbres, et bientôt une masse d'hommes débandes se mit à redescendre en courant et sans être attaquée les pentes que, quelques instants auparavanty elle avait héroïquement emportées sous le feu de l'ennemi. Le général Erffa, ralliant à la droite le détachement resté dans les vignes, le lança sur le flanc de cette masse affolée et augmenta encore la confusion. Villars se jeta an milieu de ces hommes égarés, un drapeau à la main, les entraînant de sa voix et de son exemple; il parvint à les ramener dans le bois, mais l'infanterie ennemie avait
profité de ce temps d'arrêt pour se retirer sans être in- <]uiétée.
La cavalerie, poussée de nouveau par M. de Magnac, vait également disparu par la vallée de la Kander '.
La bataille était gagnée et bien gagnée ; Tennemi laissait
ur le champ de bataille 4,0C0 hommes, 1 1 canons, 6Udra-
eaux pu étendards, 3 paires de timbales. Les soldats étaient
ans l'enthousiasme; ils firent une ovation à Villars et le
aluèrentmaréchal de leurs acclamations prolongées. Villars
e jeta dans les bras de Magnac et l'embrassa devant tous
<es officiers, attribuant à son énergie une grande part du
s.uccès '. Certes les brillantes charges delà cavalerie avaient
^rgement contribué à la victoire, mais elle était due sur-
oui à l'impulsion du général en chef^ à ses dispositions
ien prises, à ses manœuvres bien conçues et vigoureuse-
ent commandées; la gloire lui en revient, et, malgré les
alveillantes insinuations de Saint-Simon, elle ne lui sera
as enlevée *.
* \ocli die geiieralen noch ûbri;{c offîciers deren der ineistc Thcil todt, lessiert und gefant^en woorden, nit miichtig gcwcseo, cin einzige Esqiiadron uf zii halten, noch nit verhiodern kônnen dass sie sicli aus don Pass und ar champ de bataille verla*(scn habeh. Rapport du prince de Bade,
* Villarft fit aussi au Roi et à Chamillard Téloge do Mn^inac et demanda our lui de l'avancement. Mémoires de Vilfars, t. II, p. 208.
* Notre récit est le résultat de l*étude comparative et contradictoire des ocumenfs français et des documents allemands. Dans le rapport que nous
^vons déjà cité, le prince de Bade reconnaît la déroute de sa cavalerie et le premier recul de son infanterie : il avoue qu*à ce moment « les choses m. avaient la plus mauvaise apparence, et qu'il ne doutait plus d'une défaite « totale « . Le retour offensif de l'infanterie et le succès momentané qu'il ^mena sont alors présentés comme une victoire relative : l'infanterie française aurait été repoussée en désordre ^'ux^k'^ Huningue, après quoi l'infanterie allemande aurait repris sa marche vers le nord, sans être poursuivie, t Le but que se proposait le prince de Bade était atteint, dit son historien; il avait empêché la jonction de Villars et de Max-l!lmmanucl ; le véritable
La balaille de Friedlingea eut un grand retentissement. C'était la première victoire incontestable de Tannée, c'était le réveil après un long assoupissement; l'armée française montrait qu'il ne lui avait manqué qu'un chef pour être digne d'elle-même; ce chef se révélait, prêt à prendre la succession des grands capitaines morts ou vieillis.
L'opinion inquiète, depuis un an, de l'inaction des armées, accueillit avec une grande satisfaction la nouvelle du succès et avec grande faveur le nom du vainqueur. tt J'ai été embrassé de toute la cour, écrivait Monasterol, le 17 octobre, de Fontainebleau ; il n'y a jamais eu tant de joie, et le Roi est ce qui s'appelle vraiment transporté... Voilà M. de Villars au-dessus de tous les généraux de France, ayant eu affaire à un capitaine de réputation qu'il a battu en écolier,.. Le Roi lui donne le bâton de maréchal de France, avec un applaudissement universel, ce qui est assez rare; mais son action est trop belle et trop importante pour ne pas mériter une récompense distinguée. »
Louis XIV ne séparait pas la cause de l'Électeur de la
f^ain de la bataille était donc pour lui. i II nous est impossible de souscrire ù ce jugement. Huningue ne peut être qu'une faute de transcription ou d'impression. Si Villars eût reculé jiiAque-là, il eût perdu le champ de balaille, tandis qu'il est notoire qu'il le gagna. Il s'agit évidemment d*an des villages situés sur la colliuc que se disputaient les deux infanteries, soit Talingen, qui occupe la croupe méridionatef soit Haltingen, qui est ixixw au pied du flanc occidental : vraisemblablement Tulingen, qu'il est facile, dans un manuscrit, de confondre avec Hùningen. Quant à la jonction, on va voir que ce n'est pas le prince de Bade qui l'empêcha, mais l'électeur de Bavière qui refusa de la faire. A part cette exagération excusable chez le vaincu, le rapport du prince de Bade rend exactement compte des phases de la bataille: la panique do l'infanterie française est très-bieu expliquée : Ich cermulke dass Sie sich der gànzlichen Victoria schon versichert gehaiten, ttnd vieie auf die Beute sich begehen /utùen mussen, und nic/its mehr zu besorgen zu hahen teitnuthet» sich aber co.nfundirt, Rokdkr, ouvr, cit,, t. I, p. 107. .
sienne, ettint àraflirmer publiquement. Apercevant Monasterol qui s'approchait de lui au milieu de la foule joyeuse qui se pressait dans la galerie de Fontainebleau, il fit deux pas à sa rencontre et lui dît : u Voici de bonnes nouvelles, monsieur, pour M. l'Electeur et pour moi; j'en ai d'autant plus de joie que ce succès le met en état d'agir avec avantage et lui prouve la droiture de mes intentions et l'envie que j*ai de le seconder dans les projets de son agrandissement; j'espère qu'il en sera à présent bien persuade, et que nous aurons dorénavant de fréquentes occasions de nous donner des preuves mutuelles d'amitié et de bonne volonté. )) Pendant tout le diner qui suivit, le Roi ne cessa d'entretenir Monasterol et de lui donner des marques publiques d'empressement. L'envoyé de Bavière comprit la leçon courtoise qui se cachait sous ces attentions et s'empressa de la transmettre à son souverain : a Depuis la défaite de AI. le prince Louis de Bade, lui écrivait-il le 21 octobre, la situation de Votre Altesse Électorale a tellement changé de face, que je me persuade qu'elle trouvera pour le moment nécessaire de s'attacher au projet de la jonction de ses troupes avec celles du Roi du côté du Rhin, dont le marquis deVillars vient de lui ouvrir les chemins par une action encore plus utile pour le service de Sa Majesté et le bien des affaires de Votre Altesse Electorale, qu'elle n'est brillante et glorieuse pour lui-même. » Monasterol insistait ensuite pour que Max-Emmanuel, abandonnant toute incertitude et toute équivoque, mit franchement sa main dans la main qui lui était si loyalement tendue. Villars, de son côté, ne négligeait rien pour la réussite
d'une jonction qu'il savait être, en ce moment, la principale préoccupation du Roi. Le soir même de la bataille de Friedlingen, il dépéchait à TE lecteur un billet de sa main '
pour lui annoncer que le passage était libre. Le lendemain, une fois solidement établi sur la rive droite du Rhin et bien assuré que le prince de Bade se repliait sous Fribourg, il envoya le marquis de Biron avec un fort détachement reconnaître la roule que l'Electeur avait tracée. Biron remonta la vallée de la VViese jusqu'à Schopfheim, et de là ])oussa des partis dans diverses directions : l'un d'eux s'avança jusqu'à Seckingen, en vue de ce fort de Rothenhausen que l'Electeur, dans sa dépêche du 7 octobre, avait assigné comme point de jonction. Non-seulement il n'y trouva pas l'Électeur, mais il ne put recueillir aucun renseignement sur son compte. M. de Legall, envoyé quelques jours après en reconnaissance avec deux mille chevaux, ne fut pas plus heureux; il était évident que les troupes bavaroises n'avaient fait aucun mouvement dans la direction du Rhin. Ce fut le 31 octobre que Villars reçut des nouvelles de Max-Emmanuel. M. de Luttens et M. de la Colonie* arrivèrent avec des lettres du 25. Non-seulement l'Electeur ne s'était pas rapproché du Rhin, mais il s'en était éloigné; il se trouvait sur le Danube à Ehingen, non loin d'Ulm. Il proposait d'envoyer trois cents dragons
1 Nous donnons ci-contre le fac-similé de ce billet écrit du champ de bataille sur un tambour. Voyez le texte à l'/^ppendice, vfi 16.
^ Officier français qui avait quitté la France à cause d'un duel et pris da service en Bavière. Il devmt général-major et se distingua particulièrement à la bataille de Belgrade sous le prince Eugëue en 1717. • Il décida la victoire avec ses Bavarois i , a écrit le prince de Ligne. On a de lui des mémoires imprimés à Bruxelles en 17*^7.
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jusqu^à Rothenhausen , concourir avec un détachement français a la prise de ce fort. Une fois le passage ainsi assuré, Villars en informerait l'Électeur, et se concerterait pour les opérations ultérieures. Cette proposition n*était pas sérieuse, M. de Luttens, pressé par Villars, fut obligé de le reconnaître; M. de la Colonie lui dit eu secret, de la part de Ricous, a qu'il ne se flattait pas que l'Ëlecteur passât Stochach ' » . L'Électeur ne voulait pas la jonction, le fait n'était que trop patent. Les soupçons de Villars se confirmèrent. Le nouveau maréchal, sans manquor à ses devoirs, ne pouvait s'attarder à la poursuite d'un but qui fuyait devant lui; il n'avait que trop perdu de temps. Le prince de Bade, remis de l'émotion de Friedlingen, avait activement employé les quinze jours de répit que Villars lui avait laissés bien à regret; il avait appelé à lui les détachements demeurés en Alsace, avait reçu des renforts et concentré sous Fribourg une force imposante qu'il pouvait, soit jeter sur le flanc de Villars, soit porter rapidement dans l'Alsace dégarnie. Villars n'avait qu'un parti à prendre : il repassa le Rhin, après avoir mis a Tabri de toute insulte les deux ponts d'Huningue et de Neuenburg, et cantonna ses troupes autour de Strasbourg, prêt à défendre le territoire national contre toute nouvelle entreprise de l'ennemi.
Villars n'était pas le seul à soupçonner la fidélité de Alax-Emmanuel. Ricous, qui le voyait de près, était couvaincu qu'il ne voulait pas sincèrement rompre avec l'Au-
• Viilars au Roi, 6 novembre 1703. P. V.
triche, et écrivait au Roi dans ce sens ' . Monasterol, qui le connaissait bien, craignait une évolulion nouvelle et confiait à Malknecht ses inquiétudes ^. Le public lui-même était en éveil : le bruit courait en Suisse que des négocialions secrètes étaient engagées entre l'Electeur et TEmpire. Toutes ces suppositions étaient fondées, mais la preuve matérielle de la déloyauté de Alax-Emmanuel manqua toujours aux contemporains ; nous Tavons retrouvée depuis dans la poussière des archives : pour la justification de Villars et pour Thonneur de la vérité historique, nous croyons devoir la publier.
On se rappelle l'impression produite sur l'esprit mobile de l'Electeur par la prise de Landau, l'émotion montrée à Ricous, Tordre envoyé à Arco de suspendre sa marche sur Huningue. Son* imagination troublée voyait déjà les Français retenus en Alsace, le secours promis impossible, la Bavière envahie et ruinée. Ses inquiétudes augmentèrent encore lorsqu'il apprit que la diète de Ratisbonne avait, à l'unanimité des trois collèges, pris contre lui des conclusions tendant à ce que Llui, Memmingen et les territoires d'Empire qu'il avait occupés lui fussent repris par la force. Il ne manquait à cet acte, pour être exécutoire, que la ratification de TEmpereur. La peur le prit, et il résolut de tenter un rapprochement. 11 envoya secrètement à Ratisbonne son secrétaire particulier, Reichardt, avec la mission
1 Ricous au Roi, 29 srplembre et 7 octobre. A. E. « On s*ima<{înc encore en clat de paroistrc innocent à la cour de Vienne et à la Dietle, parce qu'on n*a rien entrepris. «
^ Voy. spécialement les lettres des 2') et 31 octobre reproduites à TAppcndice, n»« 20 et 25.
de s'aboucher avec le cardinal Lainberg, principal commissaire de l'Empereur à la diète, et de le prier d'être rintermédiaire d'une réconciliation '. Lamberg accepta ce rôle, et une correspondance s'établit entre lui, TElecteur et l'Empereur; elle dura cinq semaines, du 30 septembre au 9 novembre *. Encouragé par l'accueil fait à ses ouvertures, Max-Emmanuel proposa, le 8 octobre, — qu'on remarque la date, — de s'engager par traité a envoyer vingt mille hommes en Italie renforcer le prince Eugène et a commencer lui-même les hostilités contre la France en Allemagne. Les conditions qu'il mettait à cette coopération n'étalent pas indiquées, il se réservait de les faire connaître lorsque l'Empereur aurait accepté le principe de l'arrangement : en attendant, ce il promettait de ne faire aucun mouvement et de ne pas chercher à opérer sa conjonction avec Villars » ; il demandait en même temps que le prince de Bade fut invité à ne faire contre lui aucun acte hostile et «à empêcher la conjonction que Villars essayait avec lui, jusqu'à ce qu'il ait eu le temps de recevoir communication des dernières résolutions de l'Empereur î^ .
Léopold accueillit avec réserve ces propositions, qui pouvaient n'être qu'un <i amusement » destiné à arrêter le mouvement de ses armées; il fit répondre qu'il attendait pour se décider que Max-Emmanuel fit connaître ses conditions et donnât une preuve de sa sincérité en évacuant
' Ricous 8i<{nale ce voyage et ne se méprend pas sur sa portée. 16 octobre. A. E.
* Cette correspondance est conservée aux Archives impériales royales de Vienne. Voyez à TAppendice les analyses et extraits que j'en donne sons le no 26.
Ulm, Memmingen et les territoires qu^il occupait indûment dans le cercle de Souabe.
Max-Emmanuel, remis de sa première émotion, rassuré par les succès de Villars, posa ses conditions : l'investiture du Milanais pour lui et sa descendance masculine, 300,000 thalers hypothéqués sur les marquisats de Xeuburg et de Burgau, 100,000 thalers par mois garantis par rAnglelerre et la Hollande, enfin le commandement d'une armée soit en Italie, soit en Allemagne. En transmettant ces demandes à l'Empereur, Lamberg ajoute, dans le langage bigarré du temps, qu'il était nécessaire de faire savoir que Eleclor quovis modo ein commando seiner und E. K. Majesiœt vœkker en chefzufûhren desiderirt.
Léopold fut très-irrilé par ces prétentions impérieuses; il les déclara inacceptables et essaya, dans un langage digne et sévère, de ramener l'Electeur à l'observation de ses devoirs envers l'Empire. Alax-Emmanuel maintint ses exigences avec d'autant plus d'insistance que la victoire de Friedlingen lui donnait plus de sécurité; il répondit le 26 octobre, d'Ehingen, — qu'on remarque encore la date, — qu'il suspendait sa marche vers le Rhin et ne s'éloignerait pas de la région oii il se trouvait tant qu'il croirait encore pouvoir recevoir de l'Empereur la réponse qu'il persistait à espérer favorable. En remettant ce message à Lamberg, l'envoyé bavarois, baron de Zinth, énuméra de nouveau les condilions posées par son maître et ajouta que tt sa jonction avec Villars ne dépendait que de sa volonté, que personne ne pouvait l'empêcher », qu'il ne l'avait point faite pour donner une preuve de sa sincérité, et la
suspendrait encore pour donner à PEmpcreur le temps d'envoyer sa réponse.
La réponse de FEmpereur fut aussi nette que digne; il se refusait à continuer ces négociations secrètes et s'en remettait à ses armées du soin de punir, avec l'aide de Dieu, tant de noirceur et d'infidélité.
Ainsi le 8 octobre, le jour même où l'Électeur proposait à Villars, par l'intermédiaire de Ricous, de faire la jonction à Rothenhausen, il offrait à l'Empereur de tourner ses armes contre la France; ou sa proposition n'était pas sérieuse, ou elle couvrait un indigne guet-apens; ainsi, le 26 octobre, c'est-à-dire le lendemain du jour où il affirmait à Villars n'avoir pu effectuer la jonction et offrait de nouveau de la faire à Rothenhausen, il reconnaissait que la jonction ne dépendait que de lui et se faisait, auprès de l'Empereur, un mérite de l'avoir ajournée. Nous n'insistons pas, laissant aux fails eux-mêmes à donner la mesure des caractères.
Ce fut le 2 novembre que l'Empereur repoussa déGnitivement les avances de Max-Emmanuel, et signifia à Lamberg de cesser toute correspondance avec lui. Le cardinal par une dernière lettre du 6 novembre transmit à l'Electeur les décisions impériales. Econduit, Alax-Emmanuel se hâta de se retourner : dès le 8, nous le voyons changer de langage avec Villars; il lui écrit alors une longue dépêche ' où il cherche à se justifier de ses délais et à rejeter sur d'autres la responsabilité de la jonction manquée; il repousse avec une feinte indignation et une sincérité
* Pklkt, Mémoires militaires sttr la guerre de la succession d'Espagne^ t. II, p. 864.
aOectée les accusations qui ont été colportées contre lui. Après les révélations que nous venons de produire, on ne lira pas sans surprise et sans tristesse des phrases comme celles-ci : » Il n'est point temps de dissimuler; je parle à un ami que j'estime et en qui je me confie ; c'est pourquoi je vous dirai avec une entière sincérité que je ne suis point étonné que vous soyez fôché contre tout ce qui a empêché la jonction, je le suis bien davantage que vous; mais je ne saurais vous passer à mon égard la méfiance que je remarque par votre lettre... attaquer ma bonne foi et par conséquent ma gloire! Je vous avoue que j'en suis touché au vif... L'on me soupçonne! Je ne vois rien de plus outrageant que cela. » Suit alors une longue apologie de sa conduite, sans intérêt pour nous qui connaissons la vérité» et enfin un appel chaleureux à la coopération de Villars. Cette fois Max-Emmanuel était sincère; exposé à l'attaque des troupes impériales, menacé de plusieurs côtés, il avait grand besoin du secours de la France et grande hâte de le recevoir. 11 demande donc que la jonction se fasse à Villingen, il envoie tout un plan pour l'exécution de cette opération. Si Villars ne peut venir avec toute son armée, qu'il détache au moins dix mille hommes, qui, joints aux troupes électorales, sufliront à couvrir la Bavière pendant l'hiver en attendant les opérations du printemps.
11 était trop tard; quand Villars reçut ce message, le 19 novembre, il était h Saverne avec toutes ses forces cantonnées autour de Strasbourg, dans des positions bien choisies. La saison était trop avancée pour tenter une opération en Allemagne; il avait neigé dans les montagnes
Noires, les chemins étaient impraticables. Villars d'ailleurs, avec juste raison, n'avait aucune conGance dans la sincérité de PElecteur, et trouvait très-imprudent de risquer une marche aussi aventureuse sur des assurances aussi suspectes. Il insista ' pour que Texpédition fut ajournée à la campagne suivante. Le Roi, bien qu'abandonnant à regret le projet de jonction immédiate, dut se rendre aux raisons du maréchal*. Villars, autorisé à rester sur la rive gauche du Rhin, employa les deux derniers mois de Tannée à opérer dans la basse Alsace et sur la Sarre, et à interdire de ce côté à l'ennemi l'approche des frontières. L'Electeur, irrité et inquiet, mécontent de lui et des autres, se plaignit Irès-vivement d'une inaction qu'il considérait comme un abandon. Il fatigua Ricous, Monasterol, Villars, de ses récriminations, de sa feinte indignation, du récit des dangers auxquels il était exposé. Il alla jusqu'à menacer de négocier avec la diète sa neutralité. Villars et Ricous le laissaient dire, mais Louis XIV, qui connaissait
' Villars dicta, eo réponse k la IcUre de Mai -Emmanuel du 8, une longue leUrc qui réfutait eu termes très-vifs les arguments de rÊIecteur et déclarait la saison trop avancée pour une campagne. Avant de Texpédier pourtant, il l'adressa au Roi le 20 novembre en lui disant : « Je ne crois pas devoir l'envoyer que Votre Majesté ne l'ordonne, puisque je ne sçais s'il convient de convaincre M. PElecteur de ses fautes, t D. G. 1582. \^ 180, 181. Nous n*uvons pas la réponse du Hoi, mais il est évident que la lettre ne fut pas expédiée, car elle ne figure ni dms le recueil si complet de la Hibliothèque nationale, ni dans le registre de copies faites pour le maréchal et sous sa propre direction.
' « La réponse que vous avez faite (à PElecteur)... devroit le déterminer, s*il pouvoit se résoudre à quitter son pays : je souhaite qu'il n'y ait que la peur de se voir exposé à ses ennemis qui Py retienne, mais vous ne pourriez faire davantage, en Pestât où sont les choses... Vous avez pris les meilleurs partis que vous pouviez prendre, et je ne d;)ute pas que vous n*en usiez de même dans la suite, v Le Roi à Villars, 5 novembre 1702. P.V.
moins bien le personnage, était ému de son insistance; fidèle au système de patience et de concessions quMl avait toujours suivi à son égard, il chercha à le calmer par de nouvelles assurances, et à le retenir par de nouvelles promesses. Il fit venir Alonasterol et lui confia que son intention était de tenter une campagne d'hiver et de faire donner par l'Espagne à Max-Emmanuel les Pays-Bas, sauf le Luxembourg, en faisant de ce nouvel Elat soit un cercle de l'Empire, soit un apanage de la maison de Bavière. Monastero! fut invité h aller exposer verbalement a son souverain les projets du Roi et les avantages dont il comptait récompenser sa fidélité. Il partit immédiatement. Il s' arrêta le 19 novembre a Saverne, où se trouvait alors Villars, et essaya de le décidera une marche en avant; il fut assez mal reçu. Villars ne voulait pas compromettre son armée dans un pareil pays, dans une pareille saison, avec un pareil allié ; il avait parfaitement raison ; mais la forme qu'il donna à ses arguments blessa Monasterol, et de ce jour commença le dissentiment qui devait plus tard dégénérer en conflit aigu.
L'envoyé bavarois écrivit le jour même à Torcy une lettre ' perfide dans laquelle il accusa Villars de ne pas
» Xous dunuoDS cette lettre à rAppendice. n" 32. Un mois plus tard, Monasterol, écrivant à Torcy de Winterlhur, revient sur le même sujet : cL*éloigncment que m'a lait remarquer \\. de Villars pour le passage des montaijnes pendant cet hiver ne m'a point plu, je vous l'avoue... je D*ai jomais trouvé qu'un froid rebutant, chaque fois que j'ai enlaroé celte matière à Saverne. s A. K. Villars, de son côté, écrivait à Chamillard le 20nov. : k ]I vaut mieux se ruiner en promesses qu'en lettres de change... J'ai rempli M. de Monasterol des plus belles espérances. « Il conseillait plaisamment au Roi de mander à l'Électeur que l'armée menait avec elle
3uloir passer le Rhin pour des motifs personnels : il isinua que le nouveau maréchal, n^ayant plus rien à igner, ne se souciait pas de risquer unp opération périltuse pour aller commander en second.
Tout en donnant à la sage réserve de Villars cette maleillante signification, il ne pouvait se dissimuler Jes fautes e l'Électeur, ni les soupçons que lui inspirait sa conduite :
écrivait le même jour à Malknecht : a Je ne suis pas en ion particulier content de ce que je vois du côté de Son Itesse Électorale... je désire seulement de pouvoir passer, eut-étre les choses iraienl-eiles moins mal; j'ai écrit à on Aliesse Éleclorale pour avoir une escorte du côté de challhouse, j'altends une réponse avec toute Timpatience ue vous pouvez imaginer ' . »
Au lieu d'attendre à Saverne une réponse qu'il n'était pasir de recevoir, Monasterol eût mieux fait de se rendre nmédiatement à Schaffiiouse; lorsqu'il y arriva, Tescorte nvoyée de Bavière n'y élait plus : l'officier qui la commanait avait vainement attendu toute une journée, risquant de c faire enlever par les hussards autrichiens, et était parti, lonasterol passa un mois à errer sur la frontière de Suisse, liant de Schaffhouse à Saint-Gallen , sans trouver le moyen e passer.
le voilure chargée de cinq à six millions en espèces, et les lui remettrait le joignant. Mémoires de Villars, t. II, p. 269, 271. > « M. le comte de Monasterol n'a pas fait difficulté de me dire qu'il croit électeur trahi par le secrétaire dont il s*rst serri, qui est un nommé >ichart, lequel a été donné par le comte de Kauniiz. Mondit sieur de onasterol soupçonne aussi le sieur Prilmaycr; en un mot, il voit qu'il y a iclque rliose qui va de travers. « {Villars au Roi, Saverne, 15 iioveme 1702. P. V.)
186 GHAPITRK III.
L'Electeur était dévoré dlmpatienee et lui écrivait lettre sur lettre : il lui tardait de savoir quel était ce mystérieux message du Roi. Etait-ce un nouveau plan de campagne? A ses yeuX) il n'y en avait que deux possibles : la jonction n;; pouvait se faire que par le Tyrol ou par les montagnes Noires. Le premier système avait ses préférences; pour l'exocuter, il s'exposerait volontiers à ce que Tennemî lil^ pendant son absence, une excursion en Bavière. Si pourtant le Roi choisissait le second, il était prêt à Texécuter; que Villars passe le Rhin et s'avance jusqu'à la plaine, *i lorsqu'il verra son armée à portée, il promet d'attaquer sans balancer et de marcher droit pour joindre i) . Mais il déclare en même temps que si l'on n'exécute pas l'un de CCS deux projets, il se trouvera dans un lel péril que, » se voyant sur le point d'être accablé, sans aucun secours du côté de la France, il tachera d'obtenir au moins sa neutralité ' :> . En même temps il proteste de sa sincérité : « Ne pensez pas qu'il y ait la moindre intelligence ou négociation entre l'Empereur et moi, bien au contraire. » Sa sincérité était bien forcée, l'Empereur ne voulait plus rien entendre de lui, poursuivait activement à Ratisbonne sa mise au ban de TEmpire, et pressait l'organisation des armées qui devaient attaquer la Bavière de trois cotés. Max -Emmanuel n'avait plus de ressources que dans une franche et décisive
i MaX'Emmanuel à Monasterol» 28 décembre 1702. Dans un postcriptum il accuse réception de la lettre par laquelle Villars annonce qu'il a pris ses quartiers d*liiver, et ajoute : « Si ce sont \\ les mesures qu*on prend et le projet que le maréchal médite dont vous m*avez parlé, je n*aî plus qu'à songer à redemander ma neutralité ou me pendre. Encore une fois, il faut qu'on s*y prenne autrement si Ton veut qu*il soit en mon pouvoir de continuer la guerre, t A. T.
action avec la France. Monasterol comprenait la situation de même; il jugea que sa présence était plus utile a Paris qu'en Bavière, il écrivit donc, en chiffres, à Max-Emmanuel un résumé des offres bienveillantes du Roi, y joignît un chaleureux appel à la loyauté et repartît pour Paris porter au Roi les bonnes assurances qu'il avait reçues de son maître.
Louis XIV, pendant ce temps, n'était pas resté inaclif ; bien que ses troupes fussent dans leurs quartiers d'hiver, il prenait toutes les mesures pour que la campagne put se rouvrir le plus tôt possible. Villars aurait bien voulu revenir à Paris; un fils lui était né le 4 décembre, il avait hâte de le voir et de retrouver sa jeune femme; mais les ordres du Roi étaient formels, il dut rester à Metz pour presser l'organisation de son corps d'armée et préparer sa marche en avant : a Oubliez monsieur voire fils pour un mois ou six semaines, lui écrivit Chamillard; il faut espérer qu'il se trouvera quelque intervalle dans lequel vous pourrez venir faire un tour a Versailles. î> — a Je souhaite passionnément d'être au moins deux heures à Versailles, répondit Villars. .. mais ce que je dois au Roi et ce que je me dois à moi-même sont des sentiments si vifs, que les autres ne font pas la moindre diversion. »
Il s'échappa pourtant le 28 décembre et vint passer
quinze jours à la cour. 11 y fut reçu avec beaucoup de distinction, et, pour la première fois, ne se plaignit pas de l'accueil qu'il y trouva. 11 y aurait volontiers prolongé son séjour, au milieu des joies de la famille et des attentions du public ; mais le Roi était impatient, il fallut se remettre en route le 13 janvier 1703. Avant de quitter Paris, Villars
voulut que TElccteur fut informé du sacrifice qu'il faisait à ses intérêts, et de l'importance du secours qu'il se préparait à lui apporter; il écrivit à Monasierol :
Vous verrez, Monsieur, par mon prompt retour sur la frontière, que le peu de jours que j'en ai été éloigne ne pouvoit être d'^aucun préjudice aux intérêts de M. l'Électeur. Je retourne à Strasbourg avec toute la diligence possible, plus d'ardeur que jamais de ne rien oublier de tout ce qui sera humainement possible pour son service. J'en ai des ordres du Roi si positifs, que vous pouvez compter. Monsieur, que si vous êtes avec nous, vous jugerez vous-même qu'il ne tiendra pas à nous que M. l'Electeur ne soit en état de régenter dans l'Kmpire. Le Roi, qui a cela à cœur plus qu'aucun autre point, me donne des forces si considérables que, pour peu que Son Altesse Électorale veuille l'aider, nous embarrasserons assurément nos ennemis. Comme vous avez des chiffres avec elle, ayez la bonlé de lui faire savoir ce que je vous mande, et faites-moi l'honneur de me donner de vos nouvelles à Strasbourg, oii je serai dans le même. temps que vous recevrez celte leltre.
Quelques jours après, Monaslerol arrivait à Paris, apportant les assurances formelles de la sincérité de l'Électeur et de sa volonté d'agir avec énergie. De part et d'autre, on se prépara avec une activité fébrile à la reprise vigoureuse des opérations combinées.
VILLARS ET l'ÉLEGTEUR DE BAVIERE.
Villars à Strasbourg. — La maréchale Ty rejoint. — Passage du Rhin. — Siège et prise de Kehl. — Villars rentre à Strasbourg. — Mécontentement de Louis XIV. — Intrigues de Monasterol. — Villars repasse le Rhin. — Renonce à attaquer les lignes de Buhl. — Franchit les montagnes Noires. — Combat de Hornbcrg. — Jonction avec TKlectcur. —
— Projet de marche sur Vienne. — Villars renonce à faire venir la maréchale. — L'Électeur change les projets convenus. — Son expédition en Tyrol. — Vendôme a ordre de le rejoindre par la vallée de l*Adige.
— Sa lenteur fait manquer U jonction. — Soulèvement des Tyroliens. Max-Emmanuel obligé de se replier. — Villars se retranche à Dillingen.
— Ne peut obtenir du Roi que Tallard rétablisse ses communications avec la France. — Le prince de Bade essaye de franchir le Danube. — Son avanl-'iarde battue au combat de tUunderkingen (31 juillet). — Nouvelle tentative le 24 août couronnée de succès. — Le prince de Rade échappe à du Dourg et s'empare d'Augsbourg. — Mécontentement de Villars. — Ses dissentiments avec l'Electeur. — Il demande un congé.
— Victoire d'Hochstsdt (20 septembre). — Nouveaux démêles avec l'Électeur. — Accusations réciproques. — Le Roi relève Villars de son commandement et le remplace par le maréchal de Marsin.
La campagne de 1703 est de toutes celles qui mirent en rapport Max-Emmanuel et Villars la plus fertile en événements considérables et en incidents intéressants; elle est marquée par de brillantes opérations et de grosses fautes, par de grands combats et de petites querelles, par le cboc des armées et le conûit des caractères. Elle vit éclater, entre le prince et le maréchal, une mésintelligence qui compromit leurs succès militaires et mit fin à leurs relations amicales. Avant d'en aborder le récit, il convient de rappeler brièvement la situation des armées en présence.
Max-Emmanuel avait sous les armes une trenlaine de mille hommes, avec lesquels il occupait la rive droite du Danube, entre Tlller et Flnn, et gardait ces deux rivières jusqu'aux montagnes du Tyrol. Ses positions formaient ainsi un vaste quadrilatère, dont Munich occupait le centre, et qui était couvert par de larges cours d*eau et de bonnes places ; elles avaient le défaut d'être trop étendues pour reffectif dont il pouvait disposer. L'Empire se préparait à l'attaquer de trois côtés. Le général Schlick, le même qui avait échoué dans ses secrètes négociations avec lui, concentrait une quinzaine de mille hommes en face de rinn. Le général Gronsfeld rassemblait du côté de Nordlingen les troupes du cercle de Franconie et huit mille Saxons, pour se porter sur le Danube. Enfin le comte Styrum réunissait en Souabc quelques troupes et milices.
Sur le Rhin, le prince de Bade occupait fortement une ligne qui, partant de Wissembourg sur la rive gauche, suivait le cours de la Lauter jusqu'au fleuve, reprenait à Stollhofen sur la rive droite et gagnait le pied des montagnes à Biihl. Le reste de ses forces était disséminé dans la forêt Noire et dans les places, Landau, Brisach, Fribourg et les villes forestières. Rappelons enfin que, en Flandre, Alarlborough avait gagné, sur Villeroi et Boufïlers, la ligne de la Meuse et se préparait à assiéger Bonn; qu'en Italie, le prince Eugène n'avait pu passer la ligne du Mincio devant le duc de Vendôme, solidement établi dans le Mantouan et le Milanais.
Villars avait pour mission de former à Strasbourg un corps de 40 bataillons ^ t 50 escadrons, et de le mener au
secours de l'électeur de Bavière. Tallard devait appuyer son mouvement et garder le Rhin avec un second corps de même force, dont le commandement supérieur était* destiné au duc de Bourgogne.
La tâche de Villars était difficile, Topération qui lui était confiée était une des plus dangereuses qui se puissent tenter à la guerre, et les moyens d'exécution étaient, pour le moment, très-incomplets : passer un fleuve devant l'ennemi, traverser en hiver des montagnes hérissées de défenses naturelles et militaires, s'avancer entre trois armées à la rencontre d'un allié hésitant et douteux , tel était l'objectif; pour le poursuivre sans témérité, il fallait disposer d'un corps nombreux et homogène, pourvu de grands moyens de transport. Or, suivant les usages du temps, les troupes dispersées dans leurs cantonnements d'hiver n'avaient, a cette époque de l'année, ni leurs effectifs ni leurs cadres; les recrues n'étaient pas arrivées, les officiers étaient à la cour ou dans leurs familles, les chevaux manquaient, les habillements et les armes faisaient défaut. L'entreprise n'était pourtant pas au-dessus des forces de Villars, pourvu qu'on lui laissât le choix des moyens et le temps de les préparer. Formé à l'école de Condé et de Turenne, il avait conservé leurs traditions, à une époque où elles tendaient à se perdre pour faire place aux habitudes lentes et inactives de la guerre de sièges et du piétinement sur place. 11 avait l'instinct de la stratégie, c'est-àdire celte intuition particulière qui embrasse l'ensemble d'une situation militaire, discerne le point où doit être frappé le coup décisif, l'atteint par des concentrations
rapides et inattendues, par des manœuvres qui surprennent, trompent et déconcertent l'adversaire; il savait attendre pour frapper, puis, tous ses moyens en main, il marchait au but, avec une rare énergie, avec une confiance communicative qui n'avait qu'un tort, celui de se traduire par un langage trop imprégné de hâbierie méridionale. Cette humeur gaillarde et vantarde plaisait d'ailleurs au soldat, qui croyait à l'étoile de son chef et le savait heureux. Villars se l'attachait en outre par des mérites plus solides : il prenait soin de lui, veillait à son bien-être ; impitoyable pour la maraude, qui ruine la discipline et tarit la source des approvisionnements réguliers, il excellait dans l'art de faire vivre son monde et de bien vivre luimême aux dépens de l'ennemi ; il dépassait même beaucoup la mesure en ce qui le concernait ; mais le soldat, qui voyait les magasins toujours bien approvisionnés et la caisse toujours bien remplie, lui pardonnait aisément de prélever un peu durement sur l'ennemi la part que des usages heureusement disparus attribuaient au chef dans les contributions de guerre.
Dès le 15 janvier, Villars se mit à Tœuvre, pressant l'organisation des troupes, rappelant les officiers en congé, discutant par correspondance avec le Roi et Chamillard les plans de la future campagne. La maréchale était venue le rejoindre à Strasbourg, assez mécontente, parait-il, d'être obligée de faire un aussi long voyage, en plein hiver. Madame de Grignan la raille de sa mauvaise humeur : tt La voilà bien malade d'être la reine de tant de guerriers; elle représentera Armide et les enchantera tous. » La spi-
riluelle marquise comptait sans la jalousie de Villars, qui se serait mal accommode de ce rôle d'enchanteresse de garnison. Il avait prié une de ses sœurs, madame de Vogtié, de venir avec sa femme ; elle lui tenait compagnie pendant les fréquentes absences du chef d'armce, et, s'il faut en croire Saint-Simon*, rassurait, par sa présence, la passion inquiète du mari.
Saint-Simon va plus loin; dans la haine aveugle qu'il portait à Villars, il l'accuse d'avoir oublié, aux pieds de sa femme, ses devoirs de général, d'avoir différé ses opérations pour ne pas la quitter, de les avoir interrompues pour la revoir. La correspondance de Villars proleste contre ces insinuations malveillantes et suffit pour les réfuter; elle nous permet de suivre, presque jour par jour, les efforts intelligenls de Villars, de prendre sur le fait sa grande activité de corps et d'esprit, de constater que la présence de sa femme à Strasbourg n'a rien enlevé à la hardiesse de ses décisions, ni à la promptitude de ses mouvements; elle fait enfin justice de cette fable absurde, recueillie ou inventée par Saint-Simon, d'après laquelle le dépit d'avoir été empêché de mener sa femme en Bavière aurait été le mobile de toute sa conduite ultérieure. Nous aurons l'occasion de le démontrer bientôt, sans rien dissimuler des fautes ou des ridicules de Villars, mais en lui rendant la justice qui lui est due.
La première opération qu'il conseilla fut la prise de Kehl. Il lui fallait, pour gagner les montagnes Noires, un meilleur passage que celui d'Huningue, et Strasbourg comme base d'opérations. Le Roi autorisa ce siège, non
sans insister pour qu'il ne fit pas perdre de vue la jonction, tt son principal objet » . Il ne comprenait pas que cette jonction était impossible sans une série d'opérations préliminaires indispensables. Habitué à ne pas être discuté, et peu au courant des détails, il s'étonnait de ne pas être obéi sur l'heure. Il était d'ailleurs pressé par Monasterol, qui, inquiet de l'Electeur, craignant une nouvelle évolution de sa part, voulant brusquer les choses pour engager son maître, le fatiguait, ainsi que Chamillart et Torcy, de ses démarches quotidiennes.
J*ai parlé aujourd'hui à M. de Chamillart fort longtemps, écrivait Monasterol le 5 février à Malknecht; Ton a épluché la matière du jour à fond... L'armée du Roi passera le Rhin et tentera toutes choses; je puis vous dire en conGance que Ton projette de jeter des forces considérables de ce coté-là, sans rien négliger de ce qui se pourra pour Tltalie. Si Son Altesse Électorale veut tenir ferme, elle sera Tarbitrc de la guerre et de la paix, mais je vous avoue entre nous que je ne pense point bien de ses inquiétudes ; les manquements de précaution ne me paraissent point naturels. Il y a depuis six mois un manège que j'explîquerois mal si je vouloîs démêler le vrai d'avec l'apparence. La jonction n'a véritablement dépendu que de Son Altesse Électorale, et je n'ai pu savoir ce qui l'en a détournée. Quoi qu'il en puisse être, elle est encore à temps déjouer un beau rôle, si elle veut effectivement ce que je ne saurois m'empêcher de croire qu'elle n'a que bien foiblement voulu jusqu'ici.
L'aveu est précieux à recueillir de la part de ce confident bien informé, peu suspect d'indulgence pour Villars. Le jour même où il l'écrivait, Villars recevait de l'Ëlecteur une
lettre du 6 janvier, pleine de récriminations injustes ' ; le maréchal répondit de bonne encre :
La Gn de la lettre de Votre Altesse Électorale m'offense cruellement, et j'attendois plus de justice d'un si grand prince qui a toujours connu mon attachement, mon respect et ma vénération pour sa personne... Ce sont les ennemis du Koy et de Votre Altesse Electorale qui voudroient insinuer des pensées indignes d'elle et, j'ose le dire, de moy.
Tout est en marche depuis six jours. Votre Altesse Electorale sait déjà que j'ay retenu toutes les troupes sur la frontière; il a J)ien fallu en mettre quelques-unes vers la Sarre et les Eveschés, «t tout ne pouvoit pas tenir en Alsace, province épuisée de fours'ages. On a fait des efforts au-dessus de l'imagination pour y ^oiturer des avoines, enfin nous en avons. Votre Altesse Electorale entendra bientôt parler de nous.
Je passe le Rbin le 11, et j'attaqueray tout ce que je trouveray «levant moy ; je perccray tant que terre me pourra porter et que pain me pourra suivre. Votre Altesse Electorale en veut-elle davantage, qu'elle fasse le reste. Jusques à présent je ne suis informé d'aucun de ses projets pour une jonction. J'occuperay asseurément les ennemis. Pleust à Dieu que ses plus fidèles serviteurs eussent autant d'ardeur que j'en ay pour son service dans cette occasion ! La nécessité de mettre en peu de paroles m'empêche de mettre les expressions de respect convenables.
Il avait fallu de grands efforts pour arriver à mettre Tarmée en mouvement à la date indiquée par Villars ; il avait fallu recourir à des expédients momentanés. Bien des détails manquaient encore : les recrues d'infanterie avaient été armées avec les fonds de magasin de Strasbourg;
1 Voycx à l'Appendice, n» 35.
l'artillerie, attelée par des paysans ; aucun colonel ni aucun général en congé n'était revenu. Mais l'esprit était bon, l'ardeur du chef animait tout le monde; les dispositions prises par lui témoignaient de vues justes et hardies. Pour tromper l'ennemi sur ses intentions, il avait divisé son armée en trois corps : le premier faisait une fausse démonstration vers Haguenau; le second remontait à Huningue, y passait le Rhin et marchait vers Rothenhausen, comme pour y chercher rËlecleur, mais, après une journée dans cette direction, reprenait, par une contre>marche rapide, le chemin de Neueoburg ; le troisième se concentrait à Ottmarsheim, en face de Neuenburg, prêt à passer le Rhin aussitôt que les tètes de colonne du second apparat* traient, et à se joindre à lui pour marcher sur Kehl. Villars était en personne à Neuenburg le 10 février au soir, selon la parole donnée ; il y apprit que l'Electeur s'était enfin décidé à Toffensive et avait emporté, dans un brillant assaut, la ville de Neuenburg sur le Danube. Cette nouvelle le transporta de joie, et, oubliant toute rancune, il écrivit à Max-Emmanuel, avec sa bonhomie fanfaronne, la curieuse lettre que voici :
Monseigneur, vous venez de prendre Neubourg : deux mille hommes tués ou prisonniers. Je Tapprends par une petite lettre du sieur de Montigny que je payerois 10,000 écus. Je reconnois le vainqueur de Belgrade, celui qui a passé la Save devant des armées formidables. Vous en passerez bien d*autres, et de cette affaire-ci, Monseigneur, il faut que vous partagiez TEmpire, et pour moy que je sois connestable. Par ma foy, je suis transporté, et Votre Altesse Électorale me retrouvera le même
^ VILLARS ET L'ELECTEUR DE BAVIERE, i9T
que j*ctois en Hongrie et à Munieh : bonnes batailles, beaux opéras; bien se battre, bien se réjouir. Voicy une lettre trèsextraordinaire, mais j*avoue que je suis transporté du succès de Neubonrg. J*ai rhonneur d*cérire à Votre Altesse Électorale d'un autre Neubourg en passant le Rbin, et je marche avec 50 bataillons et 80 escadrons. Si j*ay des nouvelles de Votre Altesse Électorale, je feray tout ce qu'elle croira elle-même possible; en attendant, je vais chercher les ennemis partout où j*en pourray trouver entre les montagnes et le Rhin. Si Votre Altesse Électorale croit que j*ai quelque chose de meilleur à faire, qu'elle mè Tordonne et qu'elle examine avec les grands talents que Dieu luy adonné, asseurémentje ne refuseray rien de possible.
Nos troupes, que le succès de Votre Altesse Électorale anime, passent le Rhin avec une ardeur qui vous feroit plaisir.
Conduite avec cet entrain, l'opération eut un succès complet; le ciel s'était mis de la partie : à la pluie avait succédé une petite gelée, éclairée d'un beau soleil; la marche était rapide, les charrois faciles : a C'est un temps à souhait, écrivait le maréchal, les soldats l'appellent le temps de Villars : il n'est pas mauvais qu'ils me croient heureux '. n En six jours, l'armée descendit de Neuenburg à Kehl, enlevant, sans s'arrêter, les postes ennemis épars le long du Rhin et ne rencontrant aucune résistance sérieuse. Les garnisons de Brisach et de Fribourg, les troupes cantonnées dans les petiles places, isolées les unes des autres, surprises par cette brusque invasion, n'osèrent sortir de leurs abris; le passage de l'Eltz et celui de la Kintzig furent à peine disputés par Bibra, à la tète de quelques hommes ramassés à la hâte. Kehl investi, deux
> Villars à Chamillart, 23 février 1704. D. G.
ponts jetés sur le Rhin amenaient de Strasbourg le matériel de siège et six mille travailleurs; la tranchée était ouverte, contre toutes les règles de l'art, à 40 toises de la palissade ; les ouvrages extérieurs négligés ou enlevés d'assaut, et les attaques menées avec une telle vigueur, que la place capitulait au bout de douze jours, avant que le prince de Bade eût pu faire un mouvement pour la débloquer. « Vous êtes bien heureux, écrivait Chamillart à Villars, en apprenant la bonne nouvelle, de n'avoir pas eu pour témoin de votre entreprise M. le maréchal de Vauban ; il n'aurait jamais consenti à ce que vous méprisiez la redoute et la demilune, comme vous avez fait. »
Vauban, s'il eût assisté à ces opérations précipitées, eût peut-être secrètement souffert de voir traiter aussi cavalièrement des règles qu'il avait créées et des fortiCcations qu'il avait lui-même construites ; mais son sage et patriotique esprit n'eût pu s'empêcher d'admirer ce maréchal de France, d'une audace si réfléchie, d'une activité si brillante, qui, mêlé à tout, présent partout, égayant les tranchées par ses bons mots ' , enlevant les colonnes d'assaut par son exemple, aussi peu soucieux de sa vie que de la théorie de l'attaque des places, portait au plus haut point la valeur de son armée et obtenait d'elle des efforts aussi soutenus et aussi efficaces.
Au moment même où il signait la capitulation du fort, le 11 mars, on apporta à Villars une lettre de l'électeur de Bavière, datée du 25 février, et qui, pour la première fois,
1 Voy. Afémoires de Villars, t. II, p. 63, et les pièces annexées à ce même volume.
renfermait des propositions raisonnables et raisonnées : a Ce ne sont plus des chimères, écrit-il à Chamillart, et nous avons enfin gagné de lui faire comprendre que, sans des mesures justes et concertées, on ne fait rien de bien. » Max-Emmanuel, acceptant la jonction par Villingen, proposée par Villars, s'engageait à se trouver à Riedlingen, avec des vivres pour toutes les troupes, le jour où l'armée française serait à Villingen. Si Villars préférait la route de Pfortzheim, il s'engageait à l'attendre, dans les mêmes conditions, sur le plateau d'Esslingen. 11 demandait seulement à être exactement renseigné sur le parti que prendrait le maréchal, et lui fournissait le moyen de correspondance suivant : il envoyait un trompette au prince de Bade, avec une lettre dans laquelle il lui disait qu'attendant d'un oculiste de Paris de l'eau pour les yeux de sa fille, il le priait de recevoir et de remettre à son trompette les fioles qui lui seraient adressées par le gouverneur de Strasbourg. Villars était invité à faire parvenir par cette voie des fioles blanches ou bleues, suivant que la jonction aurait lieu en mars ou en avril, et en nombre égal au jour du mois choisi. Si la jonction devait se faire par Pfortzheim, le trompette répondrait que l'eau n'était pas arrivée de Paris, et le jour serait ultérieurement indiqué. En postscriptum Max-Emmanuel écrivait : a S'il faut aller jusqu'à Villingen, vous pouvez vous assurer que j'irai jusque-là. i> Ce message causa une extrême satisfaction à Villars, qui volontiers aurait marché sur l'heure au rendez-vous qui lui était assigne ; mais il pensa avec raison qu'un départ immédiat eût été de la dernière imprudence; la neige tom-
ÎOO CHAPITRE IV.
bail avec violence depuis deux jours, les chemins de montagne étaient impraticables : Tarmée souffrait beaucoup, quelques jours de repos lui étaient indispensables après les fatigues d'une marche et d'un siège ainsi rapidement conjduits. Les lacunes de son organisation n'avaient d'ailleurs pas pu être remplies; les expédients qui avaient sufli pour mettre l'armée en état de prendre Kehl ne pouvaient être continués sans danger ; il fallait de toute nécessité attendre les fusils, les attelages et les odiciers. Enfin l'armée du prince de Bade se renforçait chaque jour; il fallait, avant de s'éloigner, ou la combattre et la disperser, ou attendre que le maréchal de Tallard fût arrivé avec le corps destiné à la tenir en respect. Villars estima que six semaines étaient nécessaires pour que tout fût à point.
Il écrivit donc à l'Electeur le 12 mars, aussitôt après avoir vu défiler la garnison de Kehl, qu'il ne serait que le 7 mai à Villingen, ou il le suppliait de se porter le même jour avec un détachement de son armée et des vivres pour l'armée du Roi. Il remit en même temps au trompette du prince de Bade, arrivé la veille, sept fioles vertes du prétendu collyre. « V. A. E. peut compter, disait-il en finissant, que je lui mènerai une armée excellente... composée d'au moins 40 des meilleurs bataillons et 50 des meilleurs escadrons du royaume. .. J'ai une impatience d'être auprès de V. A. E. qu'il n'est pas possible d' exprimer. ))
Villars écrivit au Roi dans le même sens, puis, sans perdre de temps, se remit à son travail de préparation. Après avoir poussé quelques reconnaissances autour de Kehl, détruit les retranchements qui fermaient la vallée de
la Kintzig, rasé les murs d'Ortenberg et de KentzÎDgen, fortement assuré les deux ponts du Rhin^ il rentra à Strasbourg. Le 18, toutes ses troupes avaient repris leurs cantonnements autour de cette ville.
Ce temps d'arrêt était jusliCé par une impérieuse nécessité, et aucun homme du métier ne saurait le reprocher à Villars, mais il surprenait l'Electeur dans une situation très-critique. Le cercle s'était resserré autour de ses Etats ; le comte Styrum, réuni au général Gronsfeld, avait envahi le haut Palatinat, pendant que Schlick s'approchait de rinn pour le franchir. Max-Emmanuel, abandonné à ses propres forces, eut une inspiration de soldat qui le sauva : il résolut d'attaquer séparément ses deux adversaires avant qu'ils eussent le temps de l'attaquer simultanément. Il passa rinn le 10 mars, près de Scharding, se jeta sur Schlick, le battit deux jours de suite et Tobligea à s'enfermer dans Passau; puis, se retournant vivement vers son second adversaire, il franchit le Danube à Siraubing, battit et tua le margrave d'Anspach près d'Amberg, obligea âtyrum à repasser la frontière, et revint rapidement prendre de bonnes positions défensives entre le Danube et rinn, non sans avoir, en passant, mis la main sur le pont de Ratisbonne. C'est pendant cette brillante campagne de trois semaines qu'il reçut, par un trompette de Bade, les sept fioles vertes de Viilars, accompagnées du petit mot suivant de la main du prince Louis :
Je suis toujours aussi passionné serviteur de Son Altesse Électorale que je Tai été, je la supplie d*cn être persuadée. Viilars a pris Kehl et retourne dans ses quartiers, sic vos non vobis.
Max-Emmanuel était alors à Straubing, vainqueur de Schliek, mais encore menace par Styrum. Ce message le jeta dans une grande perplexité : il se vit de nouveau abandonné par le Roi, livré aux coups et aux railleries de ses ennemis; avant de passer le Danube, il écrivit à Villars, pour le supplier de lui envoyer au moins un secours de dix mille hommes, et à Monasterol, pour se plaindre. Il chargea son envoyé de réclarmer a des ordres prompts et positifs pour la jonction tant du côté d'Italie que du Rhin n ; il attendrait leur eflet avant de se commettre du côté de Villingen : il avait déjà assez de peine à défendre ses États contre un double envahisseur.
Monasterol n'avait pas attendu cet appel pour agir : le jour même oii il avait appris le retour du maréchal à Strasbourg, il avait couru à Versailles, avait vu Chamillart, Torcy, le Roi lui-même, les avait poursuivis de ses plaintes et de ses instances. Il avait trouvé le terrain bien préparé ; le Roi était très-mécontent d'un mouvement qu'il n'avait ni permis ni prévu ; la lettre par laquelle Villars lui annonçait son retour s'était croisée avec une longue dépêche de lui par laquelle, sans méconnaître le fâcheux état des troupes, il ordonnait la marche en avant, trouvant l'inconvénient militaire d'une attaque prématurée moins grave que l'inconvénient politique de l'ombrage donné à un allié méCant et nécessaire. Pour comble de malheur, le rapport par lequel Villars lui annonçait une résolution en contradiction flagrante avec ses ordres était accompagné d'une lettre à Chamillart, dans laquelle cet incorrigible solliciteur demandait un brevet de duc pour prix de
la prise de KehI. Le Roi se mil fort en colère et pour la première fois écrivit à Villars en termes sévères ; il lui reprocha d'avoir abusé de la liberté qu'il lui laissait^ presque de sa confiance, et renouvela Tordre formel de repasser le Rhin et de marcher à Télecteur de Bavière, pour le joindre, ou au prince de Bade pour le retenir ou le battre.
Monasterol triomphait : a J'ai vu la letlre que le Roi écrit à M. de Villars, écrit-il le 23 à Malknecht; M. de Chamillart, qui l'a écrite de sa main, me l'a lue ce matin d'un bout à l'autre ; elle ne saurait être plus forte ni plus positive... Je ne suis point fâché d'avoir été ici.. . Les insinuations du maréchal de Villars de laisser reposer les troupes jusqu'au mois de mai avaient déjà fait une impression forte surles esprits, malgré l'opinion du Roi qui était toujours à la jonction : mais, grâces au ciel, M. de Villars en aura le démenti, et je crois que je n'ai pas peu con-p tribué à faire déterminer cette résolution vigoureuse. Hier au soir, ajoute-t-il le 24 en post-scriptum, le Roi m'a fait l'honneur de me parler tout le long de son souper, il m'a témoigné avoir été dans une vraie colère du mouvement de M. de Villars. w
La colère du Roi, les démarches de AI. de Monasterol, il n'en fallait pas davantage pour donner Téveil aux propos malveillants. Encouragée par la mauvaise humeur du maître, la malice des courtisans se donna libre carrière : ce fut à Versailles un véritable déchaînement de reproches, de critiques, de railleries sur Villars, ses fautes, ses prétentions, son avarice, sa jalousie. S'il avait refusé de mar-
cher aux montagnes Noires, c'était pour ne pas compromettre son bâton de maréchal et ménager ses équipages; s'il était rentré à Strasbourg, c'était pour reiroir sa femme et surireilier son ménage : on peut lire dans Saint- Simon ces méchants propos, dont il s'est fait l'éditeur complaisant et partial.
Villars reçut l'orage inattendu qui fondait sur lui avec plus de tenue et avec autant d'esprit que l'on pouvait s'y attendre. Avec le Roi, il fut soumis et ferme : il rappela, avec une précision toute militaire, les raisons péremptoires qui rendaient une marche précipitée aussi dangereuse qu'inutile, mais se déclara prêt à obéir et à ne plus rien faire sans ordres du Roi : seulement il sollicita des ordres précis sur les mesures qu'il aurait à prendre lorsqu'il serait arrivé à Villingen, sans vivres, sans moyens de transport, avec la certitude de ne pas y trouver l'Électeur alors engagé du côté de Passau. A défaut des fusils dont l'arsenal de Strasbourg manquait : a J^armerai, écrivit-il à Louis XIV non sans malice, votre infanterie de tout ce que je pourrai trouver de piques, espontons, hallebardes. Il est assez dangereux de donner un combat de poste avec de telles armes, mais Tétoile de Votre Majesté et notre ardeur pour la servir nous feront surmonter des obstacles que bien des raisons me faisaient désirer d'aplanir ' . »
Avec Chamillart, il fut plus incisif et plus personnel, insistant sur les détails, faisant honte au ministre des
1 t Donner une bataille à coups de poing contre des fusils, écrivait-il en même temps à Villeroy , est surprenant, et si j'étois en un pays où Ton trouvât de grandes perches, on les brùleroit par le bout, et nous nous armerions comme les sauvages, i P. V,
ordres inexécutables qu'il lui envoyait, raillant les généraux de cour qui critiquaient ses mouvements, rappelant avec une certaine hauteur que la présence de la maréchale à Strasbourg ne l'avait pas empêché de faire son devoir devant Kehl^ et insinuant naïvement qu'on le mènerait mieux avec la promesse d'un brevet de duc qu'en le <( grondant ' » .
Avec l'électeur de Bavière, il fut politique et couvrit entièrement le Roi. tt Si, par hasard, il y a eu quelque faute, lui écrit-il, elle vient uniquement de moi ; car le Roi a fort désapprouvé que j'aie repassé le Rhin et m'en a blâmé, bien que très rcerlainement il m'eût été impossible de faire autrement. » En même temps il annonça qu'il quitterait Strasbourg le 5 avril, et insista pour que l'Électeur s'avançât de son côté au-devant de lui jusqu'à Villingen. Si l'Electeur refusait d'occuper cette place et d'y préparer des vivres pour l'armée française, il s'efforcerait de battre le prince de Bade et de s'ouvrir la route par Ettlingen, Pfortzheim et Ulm*
La première émotion passée, le Roi fut obligé de reconnaître que, militairement, Villars avait bien fait de suspendre sa marche ; il revint de bonne grâce : « La conjoncture de Bavière est si singulière, écrivit-il au maréchal le 27 mars, que tout ce qu'un général pense de plus sage est détruit par l'impossibilité de pouvoir s'assurer de conserver l'Electeur dans mon alliance s'il n'est promptement
* « Après toutcelti dèi que M. l'Électeur me pressera et que les oeigcs laisseront les chemins libres, je ne sais pas autre chose qu'enfoncer mon ehapeau, et vogue la galère; mais si vous voulez -que j'aie le courage nécessaire, ma foy, ne tremblez pas quand vous parlez au Roy, autrement tout est perdu. • (Villars à Chamillart, 23 mars 1703. D. G.)
secouru, et c'est cette nécessité qui vous a attiré des lettres si pressantes. » Ce qu'on reprochait à Viiiars, ce n'était plus d'avoir repassé le Rhin, c'était de n'avoir pas prévenu la cour de son dessein : hors ce point, on était « content » de lui. Le Roi alla plus loin, il tint à effacer le souvenir de ses sévérités en retirant tout ce que ses ordres avaient de restrictif, a Je vous donne une liberté entière, lorsque vous serez de l'autre côté du Rhin, de faire ce que vous jugerez plus convenable au bien de mon service... ma confiance étant telle, que je ne l'ai jamais prise plus grande dans aucun de mes généraux. Je suis bien aise de vous dire que vous avez fortifié ces sentiments que j'avois il y a longtemps, par tout ce que vous avez fait, depuis le mois d'octobre, de grand et d'avantageux pour mon repos. J'ai lieu de croire que vous continuerez avec le même zèle, la même conduite et le même bonheur. » Chamillart ajouta, d'ordre du Roi, qu'une fois le Rhin passé, Villars pourrait demeurer immobile sur la rive droite les quelques jours nécessaires au complément de son organisation, puis il donna amicalement au maréchal le conseil de s'abstenir à l'avenir u d'outrer la matière à ce point » et d'embarrasser le Roi a en lui demandant des ordres qui devaient rouler sur lui-même ' » .
1 Voir les correspondances relatives à cet incident dans Pklbt, Mém, militaires, t. III, et Mémoires de Villars, t. II, p. 280 et %mv. Ajoutons encore cette phrase du Roi : t Mon cousin... les deux dernières lettres que vous avez reçues de moy, et qui vous ont redonné du courage, n*ont rien adjousté à la conGance et aux sentiments que j'ay de vous depuis lon<j[temps... je ne laurois douter que vous ne preniez des mesures justes de
toutes parts je ne saurois trop vous répéter la confiance que j*ay en
vous, elle est telle qu'elle vous doit mettre entièrement au-dessus de tout
Villars se hâta de profiter du délai et de la latitude qui lui étaient accordés pour tirer des places fortes de l'Alsace le matériel qui lui manquait, compléter ses cadres, débarrasser ses rangs des malades et des écloppés, et régler avec le maréchal de Tallard les détails de Taction combinée qu'il méditait. Le 14 avril, tout était prêt : ses 54 bataillons et ses 84 escadrons, portant les plus glorieux noms de l'armée française, étaient concentrés autour de Kehl, avec 40 pièces de canon et un convoi de 1,200 chevaux prêt aies suivre. Les officiers généraux qui les commandaient avaient été choisis avec le plus grand soin : c'étaient le comte du Bourg, qui fut plus tard maréchal de France; le marquis de Blainville, fils de Colbert, l'héroïque défenseur de Kaiserswerth, qui devait mourir au champ d'honneur ; Magnac, qui avait la goutte, mais soutenait énergiquement le grade gagné à Friedlingen ; le chevalier de Tressemanes, remis de la blessure reçue à la même bataille. La mise en scène, chère à Villars, n'avait pas été oubliée : le maréchal avait eu soin de monter sa maison de manière << à paraître dans l'Empire avec l'éclat qui convenait à un général des armées du Roi » : une compagnie de gardes à ses couleurs, galonnés d'argent, entourait son quartier général ; le couvert était mis tous les soirs à sa table pour soixante officiers; M. de Monasterol était un de ses hôtes : Villars avait insisté pour qu'il suivit les opérations de la jonction et fût le témoin de la sincérité de ses efforts, a II comprend bien présentece qui vous reviendra des discours des courtisans, t (Le Roi à Villars, 7 avrU 1703. Orig. P. V.)
208 CHAIITRE IV. /
mcnty ccrivail le maréchal au Roi, quHI a eu tort de tant presser Votre Majesté. »
Le IG avril, toute l'armée se mit en mouvement et marcha au prince de Bade ; elle le trouva dans des positions formidables : son front était protégé par une ligne continue de retranchements, allant du Rhin à la montagne, entre Stolhofen et Biihl ; sa gauche était soutenue par des postes fortiCés, échelonnés sur la montagne; sa droite, couverte par des marais inondés; une vingtaine de mille hommes garnissaient ces défenses. Villars essaya de les tourner par leur gauche ; le 21 au malin, il envoya M. de Blainville tenter, avec 25 bataillons, de s'emparer des crêtes fortifiées de la montagne : la colonne dut s'arrêter devant des ravins infranchissables. Une attaque de vive force fut décidée pour le 24. La journée du 23 fut employée en mouvements préparatoires : le soir, on s'empara du petit village deFinbuch et l'on s'y retrancha à soixante pas des lignes; mais, le lendemain matin, ordre fut donné d'évacuer la position conquise et de se reporter en arrière *. ce Les lieutenants généraux, écrit Monasterol, ont fait tant de difficultés et trouvé tant d'obstacles que le maréchal s'est rebuté. » Un conseil de guerre décida que l'attaque était impossible. Monasterol reconnut qu'il y aurait a de la témérité yf à Tentreprendre. Villars, encore sous le coup de la leçon qu'il avait reçue du Roi, céda à ces conseils de
* La correspondance du prince de Bade confirme et complète celle de Villars; seulement elle suppose que l'armée française perdit plusieurs mille hommes dans ces fausses attaques, ce qui n'est pas : les pertes furent insîfjniûantes. (Voy. Kobdkr, Kriegs und S(aatsschrif. des M, L. W. r. Baden, t. 1, p. 155 et suiv.) .
prudence, mais il le regretta toute sa vie : a A la pluralité desvoiXy on ne fait rien qui vaille», disait-il à Cbamillart à cette occasion. Il avait pourtant eu raison de renoncer à Fattaquc directe : la prise des lignes n'eut pas procuré des avantages en rapport avec les sacrifices qu'elle eût coûté, elle eût fait perdre de vue l'objectif principal qui était de pénétrer en Bavière et de porter la guerre au cœur de l'Empire. Une lettre de l'Electeur, datée du 11 de Straubing, vint dissiper les dernières hésitalions de Villars. Elle était aussi explicite que possible, elle annonçait Tenvoi d'un détachement à sa rencontre avec des vivres pour toute Formée française. Le convoi serait à quatre lieues de Villingen dans les premiers jours de mai, «plus loin s'il est possible D . Max-Emmanuel, aussitôt fixé sur les mouvements de Schlick, marcherait lui-même à la suite du détachement, il le promettait formellement : a II faut se joindre pour cette fois à quelque prix que ce soit... ma perte ou mon salut dépend uniquement de la réussite de ce projet ; je me repose entièrement sur vous, Monsieur, et vous connais trop bien pour douter un momeut que ma cause ne soit en très-bonnes mains. »
Rassuré sur la question des subsistances, celle qui le préoccupait le plus, Villars prit immédiatement ses dispositions de marche. Après avoir canonné pour la forme le front du prince de Bade, il laissa le maréchal de Tallard en bataille devant ses lignes, pour le retenir et le contenir, puis il s'engagea résolument dans la vallée de la Kintzig, poussant devant lui une forte avant-garde sous les ordres de Blainville.
Slî) CHAPITRE IV.
Pour bien se rendre compte de la hardiesse de ce mouvement et des difficultés qu'il comportait, il faut en suivre sur le terrain les phases successives. Le prince de Bade ne le croyait pas possible; les quelques détachements qu'il avait échelonnés dans la vallée lui paraissaient suffisants pour interdire le passage des défilés ' . Le comte Prosper de Furstenbergy qui commandait ces corps isolés, comptant sur les obstacles naturels , n'avait pas cru nécessaire d'y ajouter des abatis ou des barricades : il s'était contenté d^occuper les petites places qui gardaient les points principaux. Son premier poste était à Hasslach. Jusqu'à cette ville^ la vallée est large et d'un facile accès, la place elle-même est au milieu d'une petite plaine horizonlale, et ses défenses n'étaient alors pas très-sérieuses. Blainville les enleva de vive force le 28 avril, et fit prisonnière la petite garnison. Après Hasslach la vallée se resserre, mais est encore praticable jusqu'au confluent de la Kintzig et de la Gutacb, où se trouve la ville d'Hausach. Cette place avait alors une petite enceinte bastionnée et était dominée par un vieux château. Blainville s'y porta le 29 avec une telle rapidité, que la garnison, surprise, intimidée, évacua les remparts et se retira par les montagnes. Le lendemain, Villars rejoignait son avant-garde avec le gros de son armée et la tète de son convoi.
I A en juger d'après sa correspondance, L. de Bade crut que Vilkn se contenterait de détacher 10,000 hommes an secours de Max-Emmanael, et se porterait sur Lauterbourg. Lorsqu'il apprit le passage victorieux dat montagnes Noires, il I attribua à la grande supériorité numérique de rennemî et à la mauvaise qualité des troupes commandées par Fûrstenberg; il se plaignit vivement de ce que Schlick et Styrum n'eussent pas trouvé mojea d'empêcher Max-Emmanuel de se porter k la rencontre de V^illars. Rosoci, Oucr. €iL, 1. 1, p. 157, 159.
Après Hausachy les véritables difficultés commençaient La vallée de la Gutach, qu'il fallait -cuivre , serpente entre des hauteurs boisées à portée de mousquet l'une de l'autre ; la colonne s'allongeait insensiblement : un ennemi résolu l'eût coupée; mais les miliciens qui occupaient les bois se contentèrent d'entretenir de loin une fusillade assez peu meurtrière. Après une demi-journée de marche pénible, on fut arrêté par Hornberg. La vallée est barrée en cet endroit par un rocher d'une centaine de mètres d'élévation, sur lequel un vieux château du moyen âge étage ses défenses superposées. Le château n'est abordable que par une crête qui relie le rocher aux montagnes voisines. Au pied du rocher, une petite ville entourée de murailles occupait tout le passage disponible ; quatre mille hommes défendaient ces fortes positions. Il y eut un peu d'hésitation dans la tête de la colonne; Villars y courut et, enlevant les premiers grenadiers, commença à gravir avec mujL les pentes boisées de la droite : « Faut-il, Messieurs, jpour vous ébranler, dit-il aux officiers d'avant-garde, qu'un maréchal de France marche le premier? Marchons donc. » Slectrisées par cet exemple, les colonnes d'attaque eurent l)ientôt couronné les hauteurs qui dominaient le château et Xa ville. Le soir même on était maître du passage. Le lendemain l'armée se reposa.
La marche fut reprise le 3 mai au matin, elle offrait les plus grandes difficultés. Après Hornberg, la vallée se rétrécit de plus en plus avec une déclivité croissante. Sur beaucoup de points la route se confond avec le lit du torrent; à l'un des coudes de la rivière, le chemin est percé
à travers les rochers qui encombrent le passage. II n'y a place que pour quelques hommes de front : < Il eût suffi de cinquante arbres abattus, écrit Villars, pour arrêter toute l'armée, n Mais les défenseurs de la montagne paraissaient s'être découragés ; ils se bornèrent à tirailler à distance; les défilés furent franchis sans perte sérieuse, et vers le soir on abordait les pentes du Sommerau qui ferment la vallée et aboutissent au plateau supérieur. Le lendemain 4 mai toute l'armée était réunie autour de Saint- Georges ; elle n'avait plus aucun obstacle matériel à vaincre : le terrain s'étendait devant elle à perte de vue, à peine coupé par de légères ondulations, aux pentes indécises, dont les eaux semblent hésiter entre le Rhin et le Danube.
La ville de Villingen apparaissait bientôt, dressant au milieu de la plaine son enceinte pittoresque et ses hautes tours du moyen âge. C'est là, on s'en souvient, que le rendez-vous était donné à l'électeur de Bavière, et que Villars attendait le convoi de vivres dont il ne pouvait se passer. Un parti de cavalerie, envoyé dès le 3 au soir pour reconnaître la place, l'avait trouvée fermée, commandée au nom de l'Empereur par le baron de IVilsdorf, qui était décidé à se défendre. Villars, qui n'avait ni matériel de siège, ni assez de vivres pour suspendre sa marche, essaya d'intimider la petite garnison. Il l'envoya sommer de se rendre, la menaçant, ainsi que les habitants, des dernières rigueurs si les portes n'étaient pas ouvertes immédiatement; en même temps il venait le 4 au soir, avec toute sojQ armée, camper en vue de la ville. Le baron de Wils-
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dorf était un homme de cœur ; secondé par une population énergique, il refusa tout accommodement. Pendant toute la journée du lendemain, Vitlars fit canonner la place par douze pièces de campagne ; il y Gt jeter cinquante boulets rouges, mais sans résultat. L'intimidation n'ayant pas réussi, il n'avait qu'à continuer sa route à la recherche de l'Électeur. 11 partit le 6 mai au matin avec l'intention de s'arrêter à Donaueschingen, où il espérait trouver des ressources et donner à ses troupes un repos dont elles avaient grand besoin. 11 apprit en arrivant à l'étape que le convoi de vivres envoyé par l'Electeur était six lieues plus loin, à Tiittlingen, et que Max-Emmanuel attendait ' avec son armée à Riedlingen^ quinze lieues au delà. Villars n'hésita pas, il fit faire à ses troupes une étape de plus, et de sa personne il courut avec des relais jusqu'à Riediingen. Il y arriva le 9 au matin.
L'impatience de M. rÉlccteur était telle de me voir, écrit-il au Roi, que, quoiqu'il ne m'attendît qu'à midi et qu'il fit un temps horrible, il monta à cheval à sept heures du matin, gagnant les hauteurs d'où il pouvait découvrir ma marche, envoyant courriers sur courriers au-devant de moi ; et enCn, dès qu'il sut que j'approchais, il vint lui-même au galop et, dès qu'il put m'apercevoir, poussa à toutes jambes. Je parus vouloir descendre de cheval; il courut à moi, m'embrassant avec des larmes de joie, et fut près de me jeter à terre et de tomber aussi. Tous ces transports étaient violents et sincères, les expressions pleines de sa reconnaissance, que j'avais sauvé sa personne, son honneur, sa famille, ses États; enCn, Sire, tout ce que peuvent inspirer le changement de la situation terrible où il s'était vu et l'état triomphant où une armée puissante de Votre Majesté l'allait mettre...
Tout ce qu^il avait à me dire me permit à peine de lui répondre qu'après les ordres dont Votre Majesté m'avait honoré, de faire plutôt périr son armée que de ne pas secourir Son Altesse Electorale, rien ne pouvait nous être impossible. Je trouvai Tarmée de M. rÉlecteurcn bataille, et je dois dire que les troupes sont belles et que j'ai été surpris de tout Tordre, de la discipline et du bon état dans lequel je les ai trouvées... 11 ordonna qu'elles me saluassent par trois saluts avec son canon, et à chaque fois, il cria : Vive le Roi! jetant son chapeau en l'air et, en vérité, pleurant de joie.
Le reste de la journée se passa eu conversations aussi cordiales qu'animées : TElecteur raconta la campagne qu'il venait de faire, proposa divers projets. Villars écouta sans exposer ses vues : il se réservait de soumettre un plan raisonné à TElecteur après Tavoir étudié avec le maréchal d'Arco. Le dîner fut très-gai, mais Villars remarqua que, quoique maréchal de France, il n'avait pas été l'objet d'un a cérémonial » particulier, on ne lui tt avait offert ni chaise distinguée, ni pour laver, ni gens pour le servir » ; le germe des conflits futurs était déjà semé : les conGdences de Ricous vinrent préparer le ter« rain dans lequel ce germe devait se développer.
Depuis un an, Ricous n'avait pour ainsi dire pas quitté l'Electeur. 11 avait assisté, impuissant et méconnu, à ses incertitudes, à ses défaillances, à ses duplicités; il avait découvert les négociations de Schlick, pénétré le mystère des voyages de Reichardt à Ratisbonne ; il savait qu'après Friedlingen, la jonction avait été volontairement évitée par Max-Emmanuel, il connaissait les intimes faiblesses, les secrets mobiles de cet esprit ambitieux et changeant :
pour la première fois, depuis un an^ il aurait l'occasion d'ouvrir son cœur et d'épancher sans contrainte le flot amer qui s'y était silencieusement amassé : il ne la laissa pas échapper; il vint trouver le maréchal dans sa chambre et, pendant plus d'une heure, il déborda. Le portrait qu'il £t de l'Electeur dépassait en sévérité tout ce que les souenirs de Villars avaient pu lui inspirer : il insinua que les rojets de campagne étaient dictés par les intérêts parlicuiers du prince et de son entourage : l'Électeur devait, 'argent de jeu, 700,000 livres à Monasterol, 300,000 écus Arco, autant à son banquier Bombarda, a II n'y avait as un de ces gens-là qui ne comptât se faire payer ou sur <s subsides ou sur les contributions » ; leur projet était e tenir les deux armées réunies, aGn de proGter de la lause du traité qui stipulait le partage des impositions de uerre. La conclusion de Ricous fut que Villars devait poser sa volonté à l'Electeur : <( Tant de respect qu'il eus plaira, mais toujours la dernière hauteur. » Le lendemain, encore tout imprégné de ces conseils, '^illars se rendit au lever de Max-Emmanuel avec un projet ^rit qui différait en tout des plans dont l'Electeur l'avait xitretenu la veille. Il n'eut d'ailleurs pas à l'imposer ; rco déclara que c'était le seul bon. L'Electeur se jeta au «u du maréchal, le remerciant de n'avoir pas adhéré à ^^s vues, et lui exprimant combien a il se sentait l'esprit ^ibre et bien soulagé » .
Saint-Simon, dans un de ses rares moments de justice,
^ dit que les projets de Villars étaient vastes, hardis, presque
toujours bons, révélant le capitaine, et que nul autre
n'était plus propre à l'exécution. Le plan qu'il proposait alors méritait cet éloge : c'était une conception grandiose^ et s'il eût été libre de l'exécuter, elle eût marqué dans l'histoire militaire. Bien qu'à sa première entrevue avec FElecteur, Villars n'en ait, par pinidence, exposé qu'une partie, nous devons, pour l'intelligence du récit, en résumer maintenant toute l'économie et en faire connaître la destinée, telles qu'elles résultent de l'ensemble des correspondances échangées pendant tout le cours de la campagne.
L'idée de Villars était de former deux corps : l'un, composé de l'armée bavaroise et d'une brigade d'inianterie française, sous les ordres de l'Electeur, devait descendre le Danube par la rive droite, en se faisant suivre de bateaux pour les principaux transports, prendre Passau et occuper Lintz. Avec le second corps formé des troupes françaises et d'une partie de la cavalerie bavaroise, Villars aurait passé le Danube, cherché et battu Styrum, dispersé les corps qui se rassemblaient dans le haut Palatinat, tenu tout le pays avec sa cavalerie, poussé des contributions jusqu'en Bohême, et suivi en le couvrant à distance le mouvement de l'Electeur. Les deux corps réunis à Lintz, on aurait marché droit sur Vienne, en se couvrant à gauche par le Danube» Pendant que ces opérations s'exécutaient, Vendôme^ laissant sur le Mincio des postes suffisants pour contenir l'armée très-réduite des Impériaux, aurait remonté la vallée de l'Adige, pénétré dans le Tyrol, ramassé un corps bavarois envoyé à sa rencontre, et serait venu soutenir le mouvement vers Vienne. De son
côté^ Tallard surveillerait le prince de Bade ; si ce général quittait le Rhin pour porter secours à l'Empire, il le suivrait, le retiendrait ou le combattrait. Ainsi protégé sur ses derrières, Villars, avec toutes ses forces réunies, se portait sur la capitale de F Au (riche, la trouvait dégarnie de troupes, déjà menacée par Rakoczy et les insurgés hongrois, la prenait, disait-il, en huit jours, et dictait la paix à l'Empereur dans son palais : on désiniéressait la Hollande, en lui abandonnant quelques places dont l'Espagne n'avait que faire du côté de la Gueldre, et l'on terminait dans l'année une guerre qui n'avait que trop duré. Ce plan était bien conçu : mais pour qu'il pût réussir^ il eût fallu, suivant l'expression de Villars, « qu'un seul et même esprit gouvernât toute la guerre » ; c'est le contraire qui eut lieu ; la conduite des opérations fut livrée à toutes les incohérences, à tous les soubresauts résultant des vues divergentes de chefs indépendants. Les vues de Villars n'étaient pas désintéressées, mais elles étaient conformes à l'intérêt public : il voulait battre l'ennemi et le rançonner, l'amener à la paix par la destruction de ses armées et l'épuisement de ses ressources. Il y trouvait sa part de gloire et de profits. Max-Emmanuel avait un objectif différent et tout personnel : il voulait défendre ses Etats héréditaires et les agrandir. Ce qu'il attendait de l'armée française, c'était une protection et des conquêtes. Il visait spécialement le Palatinat, le Tyrol et le Milanais; grâce à l'article du traité de 1702, qui lui garantissait la possession des territoires qu'il pourrait conquérir, il espérait, avec l'aide de Villars, se tailler dans l'Empire un Etat
quiy s'éteodant du Mein au Pô, et tenant les passages des Alpes, lui valût une couronne. La divergence était profonde; si, aux tiraillements qu'elle devait nécessairement produire, on ajoute les froissements quotidiens naissant du frottement de deux vanités intraitables, de deux autorités égales par le grade , inégales par le rang , agissant côte à côte dans des limites mal définies, on comprendra que Punité d'action fût impossible. De leur côté, Vendôme et Tallard, cantonnés dans leur coin spécial, avaient chacun leurs vues particulières, qui ne concordaient pas avec l'ensemble de la grande opération projetée. Pour dominer toutes ces volontés, pour les faire converger vers un bnt unique, il eût fallu à Versailles une volonté supérieure et une autorité reconnue; malheureusement Chamillart n'avait ni l'une ni l'autre; son insuffisance éclate dans sa correspondance élégante et verbeuse : incapable de faire plier les vues particulières des chefs d'armée, il ne savait que les concilier dans la forme par des rédactions habiles; il n'osait même pas faire respecter la hiérarchie militaire. Le projet de Villars avorta, ses combinaisons sombrèrent dans les sourdes compétitions et les fausses manœuvres. Pour en voir la réalisation, il nous faut descendre jusqu'en 1809. Le plan de 1703, repris par le génie puissant de Napoléon que servaient des auxiliaires soumis, Eugène à la place de Vendôme, Davout à la place de Max-Emmanuel, produisit alors les grands effets qu'avait entrevus le génie clairvoyant et mal secondé de Villars.
Dans la note écrite que Villars remit à Max-Emmanuel le 10 mai 1703, il n'avait pas dit toute sa pensée; il craî-
gnait de la livrer aux indiscrétions d'un esprit léger et d'un état-major peu scrupuleux. Il se contenta de conseiller l'opération combinée sur Passau et Lintz. Nous ^vons vu qu'elle fut acceptée avec enthousiasme par ^'Electeur. Les dispositions d'exécution furent immédiatement arrêtées en commun. Il fut convenu que le mois ^e mai serait consacré au ravitaillement des soldats et aux ^préparatifs nécessaires. Les troupes seraient acheminées .sans bruit et par fractions isolées sur des points différents ^e la vallée du Danube, de manière à pouvoir être réunies ;gpar une subite concentration au commencement de juin ; l'opération serait alors menée avec vigueur. On calculait ue l'opération secondaire en Tyrol pourrait être entrerise le 20 juin, et c'est dans les premiers jours de juillet ue Villars pensait frapper le coup décisif.
Tous les détails réglés, Villars retourna à son camp rès de Tuttlingen; l'Electeur vint lui rendre sa visite e 15; le lendemain il passa la revue des troupes franaises qui Tacclamèrent : il les déclara fort belles, dina c:hez le maréchal, confirma les ordres de marche con- ^venus et repartit enchanté. « J'ai été à Tarmée du Roi Très-Chrétien, d'où je viens aujourd'hui w , écrivait-il le soir même à la comtesse d'Arco '; a elle est grande, belle et pleine d'envie d'agir, composée des meilleurs généraux, ofCciers et corps que le Roi ait ; j'y ai été reçu avec tout
> Marie Popuel, avec laquelle Max-Emmanuel s'était lié h. Bruxelles, qu*il avait mariée au frère du maréchal d*Arco et doot il eut le comte de Bavière, depuis lieutenaot général au service de Fraoce. Les lettres de Uai-Emmanuel k la comtesse d'Arco sont conservées aux archives royales de Munich.
l'agrcmcnt que j'aurais pu souhaiter et^ je Tavoue, au delà que je m'y attendais. Me voilà donc en état d'agir présentement après quelques jours de repos que l'armée doit indispensablement avoir, et pendant ce temps, je ne resterai pas les bras croisés, n 11 écrivit en même temps au Roi pour lui exprimer sa reconnaissance et promit à lïilars de demander pour lui un brevet de duc ^
Villars n'était ni moins satisfait du présent ni moins confiant dans l'avenir, mais il ne fermait pas les yeux sur les difGcultés probables. En adressant au Roi le récit de ses succès et l'exposé de ses espérances, il insistait énergiquement pour que Tallard et Vendôme fussent invités à assurer ses communications : « On doit faire réflexion qu'il est dangereux d'avoir une grosse armée séparée du royaume, sans être même bien assuré d'en recevoir des lettres. »
En insistant ainsi pour que ses communications avec la France fussent mises à l'abri des insultes de l'ennemi, Villars ne se conformait pas seulement aux règles les plus élémentaires de l'art militaire, il servait aussi les intérêts de son cœur, et suivait même, s'il faut en croire les mauvaises langues, les inspirations de sa jalousie. La maréchale était resiée à Strasbourg; la séparation pesait au maréchal vivement épris et gratuitement inquiet* Il avait invité sa femme a venir le rejoindre et demandé pour elle un passe-port au prince de Bade, qui le Jui avait refusé : mais aussitôt la sécurité des routes assurée il comptait la
' I^a demande ne fut expédiée que le 12 juin. Voy. à l'Appendice, n» 08.
faire venir avec sa sœur, Tinslaller dans une place forte, à Ulm par exemple, où il pourrait la voir de temps à autre et tout au moins prendre auprès d'elle ses quartiers d'hiver. Il avait arraché au Roi l'autorisation de ce voyage, et n'attendait qu'une occasion favorable pour le mettre à exécution. A la réflexion pourtant, Louis XIV avait été frappé des inconvénients et même des ridicules de cette Jonction : il avait chargé Chamillart d'amener Villars à y renoncer. Le ministre s^ acquitta de son mandat avec une insigne maladresse. Au lieu de s'adresser aux bonnes qualités de Villars, il s'adressa à ses faiblesses : au lieu de lui ixnontrer, ce qui était son droit et son devoir, le fâcheux ^ffet qui pouvait résulter pour la conduite des opérations ^militaires, pour Fautorilé et la dignité du commandement, ^u spectacle de ses préoccupations conjugales, il essaya ^'éveiller sa jalousie à l'endroit de Max-Emmanuel :
Voulez-vous que madame la maréchale s'établisse à Munich? ^ou8 connaissez la politesse de M. TÉlecteur; vous savez qu'il ^ du penchant pour les dames : quand vous seriez assuré des égards qu'il aurait pour vous, ne vous resterait-il pas a craindre la jalousie de madame TÉlectrice qui, par sa seule inquiétude, pourrait moins bien traiter madame la maréchale que vous ^a'auriez lieu de l'espérer, avec le caractère que vous avez?
La fin de la lettre n'était pas de nature à atténuer la Uessure faite par ce langage à l'amour-propre de Villars. Chamillart y recommandait au maréchal de ne pas oublier,
dans l'exercice du commandement, ce qui était dû à la
personne et au rang de l'Électeur :
11 n'est pas possible que le Roi lui demande de suivre vos avis : il faut donc que vous fassiez en sorte par vous-même de l'engager à faire ce que vous proposerez, en lui insinuant ce que vous croirez devoir faire, d'une manière à pouvoir le déterminer, si vous n'étiez pas du même sentiment. A moins que cette diversité d'avis ne se trouvât dans une occasion trop importante, vous devez prendre sur vous de suivre le sien, et le personnage que vous avez à remplir n'exige pas moins la politesse du courtisan que la prudence et le courage du grand capitaine.
l illars s'était porté à Riedlingea avec toutes ses forces et pressait, avec son activité accoutumée, rorganisation de sa grande expédition sur Vienne, lorsqu'il reçut ce message, dans les derniers jours de mai. Quand le pli lui fut remis, il ne douta pas (c'est lui-même qui l'écrit naïvement) qu'il ne renfermât ce brevet de duc, si ardemment désiré, si indiscrètement sollicité et, à ses yeux du moins, si justement mérité! On peut juger de sa déception. Il exhala sa mauvaise humeur dans une longue lettre ' à Chamillart : il se plaignit amèrement de la créance ajoutée à de méchants propos : » Je suis outré de douleur que l'on veuille me regarder comme un homme dont une femme dérange la tète... En quel temps le Roi a-t-il pu s'apercevoir que mon zèle pour son service et un désir de gloire n'aient pas été mes premières passions? n II se défend d'avoir voulu mener sa femme à Munich, ou d'avoir voulu lui faire suivre l'armée, mais reconnaît qu'il la désire à sa portée et ne veut pas renoncer à
> Cette lettre a été publiée intégralement à la suite des Mémoires de Villars, t. Il, p. 293; elle est datée du 30 mai 1703.
l'espoir de la voir. « Je ne veux pas donner à mes ennemis le plaisir de dire : Il voulait mener sa femme, mais on a très-bien fait de la lui ôter. n II compte donc sur Chamillart pour obtenir Tautorisation du Roi. u Elle viendra à Ulm et n'en partira que pour se rendre dans une des grosses villes qui sera, s'il plaît à Dieu, au milieu de nos quartiers d'hiver * . «
Le reste de la lettre est rempli de vives récriminations sur les défiances dont il est l'objet à Versailles, et l'état d'esprit où elles le mettent, a Je ne sers plus, je n'écris plus
> Malgré ces déclarations et quoique le Roi eût laissé la maréchale libre de faire ce qu'elle voudrait, Villars comprit les inconvéaients du voyage et y renonça spontanément : les conseils de madame de Maintenon , transmis par madame de Saint-Géran, ne furent pas étrangers à ce revirement. C'est sur cet incident, démesurément amplifié, que Saint-Simon a échafaudé le roman qu'il substitue à l'histoire dans son récit de la campagne de 1703. Il raconte que Villars, irrité du refus de laisser venir sa femme, déçu par le mauvais accueil fait par le Roi à la demande du duché faite pour lui par l'Electeur, voyant qu'il n'avait plus rien à espérer de Max- Emmanuel pour la satisfaction de sa vanité ou de sa jalousie, ne songea plus qu'A éviter l'ennemi et à remplir ses coffres. Pour mieux y parvenir, il aurait suggéré k l'Electeur l'expédition absurde du Tyrol, fui les occasions de combattre et fait ainsi avorter une campagne destinée à ruiner les forces de l'Empire. De sou côté, FEIecteur ne se serait décidé à envahir le Tyrol que « pour ne pas demeurer inutile spectateur des trésors • que Villars amassait. Nous n'avons nullement l'intention de défendre les procédés financiers de Villars^ mais nous tenons h établir, en ce qui touche les opérations militaires, la fausseté de ce récit. Les lettres qu'on va lire démontrent que Teipédition du Tyrol a été décidée contre l'avis de Villars : les sauvegardes et l'affaire du duché n'y ont été pour rien; c'est le 27 mai que l'Electeur se décide à changer les plans convenus le 15. On avouera que, quelle qu'ait été l'habileté de Villars à pressurer les pays conquis, ces douze jours n'avaient pas suffi à lui procurer des « trésors • , et quant au duché, c'est le 8 juin que Chamillart conseille à Villars t de laisser au Roi le soin de récompenser les services importants qu'il lui a rendus i . (Mémoires de Villars, t. II, p. 299.) La lettre du ministre n'a pu parvenir à Riedlingen avant le 14 ou le 15, et dès le 30 mai, nous voyons que Villars était déjà informé par l'Électeur de son intention de marcher vers le Tyrol. (Voy. ci-dessous. Appendice, n<>' 61, 62.)La déception que cette courtoise fin de non-recevoir causa au maréchal fut donc absolument étrangère aux résolutions prises par l'Electeur en dehors de lui.
qu'en tremblant; en un mot, je ne commence pas cette campagne avec la liberté d'esprt et la joie dans le cœur qu'il serait peut-élre bon de me donner : et je n'ai pas torty plus il m'arrive de succès, plus on m'atlriste ; c'était tout le contraire autrefois. »
L'obligation de soumettre ses opérations à l'Électeur dont il redoutait, et avec raison, les visées personnelles et l'esprit changeant, lui était particulièrement sensible. Elle lui préparait de sérieux mécomptes.
Dès le soir même il en fit l'expérience, et un message de l'Électeur vint mettre à une rude épreuve l'esprit de soumission que le Roi exigeait de lui.
A peine de retour à Munich, Max-Emmanuel avait appris qu'un détachement de ses troupes laissé dans le haut Palatinat, sous les ordres de MafTei, avait été battu non loin d'Amberg, et que le petit château de Rothenberg, situé sur la frontière, était menacé. Cette nouvelle, en réveillant toutes ses inquiétudes pour la sûreté de ses États particuliers, jeta un tel trouble dans son esprit, qu'il renonça brusquement aux projets arrêtés et écrivit ' à Villars qu'il était résolu à marcher sur Nuremberg avec toute son armée pour prendre cette place et réduire les Cercles. Villars bondit en recevant cette communication : a J'apprends non-seulement avec étonnement, mais avec une vive douleur, écrivit-il immédiatement à Max-Emmanuel, que V. A. E. ait changé le bon, grand et solide projet dont elle était convenue ! Quoi^ Monseigneur^ la perte de deux ou
* La lettre de rÉlecteur et la réponse de Villars te trouvent dans Pblkt^ t. III, p. 606, 607.
trois cents hommes, de trois pièces de canon, et d'avoir manqué à secourir Rothenberg, fait manquer le dessein d'attaquer l'Autriche, dépourvue de toutes ses forces, et donne à l'Empereur le temps de se reconnaître!... Je la conjure de n'avoir aucune inquiétude pour tout ce que peut faire M. de Styrum et de suivre son premier projet : il en est temps, puisque aucune troupe ne s'est encore ébranlée pour le troubler... Veut-elle qu'il soit dit que la première expédition de 50 bataillons et 60 escadrons, que je lui amène de France, soit d'aller secourir un château lorsqu'il dépend d'EUe de faire trembler toute l'Autriche! » Il insista, rappela que l'ordre était déjà donné à Vendôme par le Roi de marcher sur le Tyrol, démontra que la prise de Nuremberg était inutile ou dangereuse, proposa d'envoyer lui-même un détachement secourir Rothenberg sans suspendre la marche générale convenue ; en même temps il écrivit à Arco, à Ricous, les suppliant d'intervenir pour empêcher l'Electeur d'abandonner le seul bon projet. Enfin, il dépêcha à Munich le comte Du Bourg, son meil- Jeur auxiliaire, chargé de commenter ses lettres, d'en appuyer les arguments du poids de son incontestable auto- :irité. Du Bourg obtint que la marche absurde sur Nurem- I^erg fût abandonnée, mais il ne put obtenir que celle sur Nassau et Lintz fut reprise immédiatement. L'Electeur, qui '"^nait avant tout à la conquête du Tyrol et du Milanais, ne énonça à Texpédition du Palatinat qu'en exigeant l'expéition immédiate du TyroP. Villars, encore pénétré des
> Ricons encouragea beaucoup co changement : Texpédition sur Vienne n'était à ses jeux qu'une « simple incursion... qui se peut tom'ours faire...
formelles injonclions du Roi^ se soumit ; il poussa même la déférence jusqu'à féliciter Max-Emmanuel de sa décision; mais il ne perdit pas de vue son grand projet : dans sa pensée, il n'était que différé. Il en exposa de nouveau au Roi les avantages et, pour la première fois, en indiqua Tobjectif véritable, la prise de Vienne :
Je n*ai pas voulu le mander à Votre Majesté, parce que je n'aime pas à donner de grandes espérances prématurées, maïs en moi-même, je ne trouvois nul obstacle à attaquer Vienne. Je dois connaître cette place par le séjour que j*y ai fait. Sans nulle difficulté, on se loge dès le premier jour sur la contrescarpe; Ton occupe en arrivant Lcopoldstadt, et si nous n'y avions trouvé que ce régiment de la garde que j'ai vu battre par les écoliers, ce n'eût peut-être pas été un siège de huit jours... Je ne sais pas comment les armées du Rhin et d'Italie auroient pu arriver à temps pour secourir Vienne... Quand Votre Majesté m'a vu outré du changement de dessein de M. l'Electeur, qu'elle le pardonne à mon zèle. Nous avons regagné d'aller attaquer le Tyrol, lequel dessein parait le meilleur après celui que je viens d'expliquer... mais l'autre était plus sûr.
Aussi Villars insistait-il pour que l'expédition du Tyrol fut menée le plus rapidement possible. « H est bon, écrivait-il, que cette entreprise soit bientôt finie. » Il conseillait à Max-Emmanuel de brusquer les choses, d'occuper Kufstein et Inspruck, d'y laisser deux mille hommes
qui aurait consommé beaucoup de temps et nous aurait même éloignés l v Ricous à Chamillart, il juin 1703. I). G.
Ricous eut môme la maladresse de discuter le projet de Villars, dans ta correspondance avec lui, et s'étonoa de ne pas l'avoir converti : c Je vois, écrivait-il le 17 juin au maréchal, que vous regrettes encore Passaa et Liutz. 1 P. V.
pour attendre Vendôme, et de revenir au plus vite se joindre à lui pour exécuter le plan coD^venu : il prenait ses propres dispositions en conséquence et attendait le retour de l'Electeur, avec ses troupes concentrées sur la rive gauche du Danube, entre Lavingen et Dillingen.
Les débuts de l'expédition du Tyrol furent très-heureux. Parti de Munich le 14 juin, Max-Emmanuel s'emparait de Kufstein le 18, et d'Inspruck le 2G. La nouvelle de ces succès rendit à l illars toute sa verve.
Au camp de GuodeIGng, 22 juin 1703.
C*est à vous faire, Dieu vous bénisse! Mais, au nom de Dieu, ne vous exposez pas tant et songez quMi faut vivre longtemps |>our être parfaitement heureux et couvert de gloire. Vous êtes, 3fgry le plus heureux prince que la terre ait porté, j*ai Thonoieur de vous servir et ne suis pas malheureux aussy ; le baron de ^imeoni me le disait : » Ce qui me donne une très bonne opinion -de DOS affaires, c'est que S.A. E. est heureuse en tout et que "VOUS estes heureux aussy... » Je vous asseure, Mgr, que nous ^aurions échoué à Nuremberg et que nous sommes dans une lonne carrière. J*ay envoyé un courrier dcz hier du soir à S. M. et j*ay Thonneur de luy escrire avec ma liberté ordi- 'uaire; car, afin que V. A. E. le scache, si elle trouve des termes libres dans mes lettres, le Roy m'en pardonne bien d'autres : il ^efasche et puis juge de mes intentions, car je ne balance pas à •^ïombattre ses ennemis. J'ai eu l'honneur d'escrire au Roy, et 'fcès fortement, premièrement, qu'il faut absolument que le duc <^e Vendosme envoyé au moins vingt mille hommes de ses meilleures troupes; en second lieu, comme S. M. m'avoit fait l'honneur de me mander que si M. le prince de Bade quittoit le Rhin, ^Igr le duc de Bourgogne, dont l'armée est de soixante bataillons et quatre-vingts escadrons, le suivroit et marcheroit au
Neckre, que ce dessein-là est bon, mais que si Ton trouve quelques difBcuItés à emporter les retranchements de Bihel, où les ennemis n'avoient pas six mille hommes il y a huit jours, mais où il arrivera peut-estre quelques troupes de Hollande, il ne faut pas balancer à faire le siège de Fribourg et à marcher sur Villingen. Enfln, Mgr, si j*en suis creu, avant qu'il soit deux mois, V. A. Ë. sera à la tète de trois armées qui composeront plus de quatre-vingt mille hommes. Après cela, ma foy, je vous demande un duché en Bohême, ou bien où il vous plaira, mais comme vous pourrez disposer des couronnes, il faudra bien que votre petit serviteur ayt un duché. Je m* en vas faire des réjouissances. Il vous en coustera, Mgr, quelques milliers de poudre, ou j'uy bien regret, car nous n*en avons gueres; mais il faut se réjouir et que M. le Prince de Bade, qui m'approche, entende un peu notre canon. L'on m'apprend qu'il marche à moy, je seray bien sage; en attendant je mande à M. de Vendosme vos succès. J'ai ouï dire qu'il y a un trésor à Inspruck; que V. A. E. m'en donne quelque chose, mais de bon : je ne veux point de curiosité comme quelque peau de beste extraordinaire, de ces épées qui ont coupé cinq cents têtes. Je voudrois quelque gros rubis des anciens ducs d'Autriche, ils en étoient curieux, ou quelque statue d'argent des empereurs. Enfin qu'il me revienne de tout cecy quelque chose de bon. Par ma foy,je suis bien aise. J'espère que M. le général Volfrensdorf ne refusera pas une rasade à la santé de V. A. EJ.
> En veine de bonne homeor, Villars écrivit à la même époque à Cbamîllart une série de leUres où il apparaît tout entier avec ses qualités et ses défauts, sa verre fanfaronne et son intelligence de la guerre, sa bonhomie native et sa naïve conGance en lui-même : il n'a gardé rancune à Chamillart ni du ducbé refusé, ni de la maréchale retenue en France, mais il n*a «ban» donné aucune de ses ambitions, et la sollicitation se cache sous les libres allures de la raillerie, c Dites-vous bien h vous-même : Nous avons affaire à
un homme qui mène assex heureusement la guerre, ne le lanternons pas.
Je vous ai ouvert TEmpire, suivez-moi. — Comptez que je méDeray les ennemis loin, à moins que je ne renvoyé une partie de l'armée pour escorter madame la maréchale de Villars, auquel cas vous me pardonnerea biea de
Max-Emmanuel répondit sur le même ton, le 2 juillet :
C*est du palais d*Insprugg que je voulois vous faire mes remerciements sur les compliments que vous m*avez faits; c*est aujourd'hui que j'y suis venu loger. En vérité, Monsieur, vous me dites de trop belles choses pour avoir vaincu des ennemis qui se sont si mal défendus. Que faudra-t-il vous dire à proportion si vous soutenez contre tant de forces et de menaces qu'on vous fait ; j'en ai lu quelques-unes qui font dresser les cheveux. Quelle conquête que de prendre des villes avec des toits d'or et des trésors de longtemps amassés ! Mais le mauvais de l'affaire est que les ducats que l'on ferait de cet or seraient de la fausse monnaie, ainsi nous en ferons des chaudrons. Pour le trésor, je l'ai» ma foi, fait galoper par mes dragons; un pont brûlé, qui les a arrêtés, l'a fait sauver en Carinthie. Des rentes il en est presque de même, les finances m'ayant donné un compte où elles m'ont fait voir que les dépenses excèdent le revenu : il faut un bon économe comme moi qui mette ordre à cela, après cela nous partagerons nos profits. Vous voyez, Monsieur, que votre lettre et l'air d'Insprugg m'ont mis de bonne humeur.
L'occupation du Tyrol se faisait avec une extrême facilité : les commandants d'Ehrenberg et de Scharnitz, deux places extrêmement fortes, se rendaient sans combat; le pays était dégarni de troupes sérieuses; le col du Brenner, passage pour entrer en Ilalie, était occupé sans coup férir par M. du Bordet avec trois bataillons. Nul doute que si, à ce même moment, Vendôme eût rapidement remonté la vallée de PAdige, à peine défendue par M. de Vaubonne,
ne pas pousser nos conquêtes. Au nom de Dieu, qu'on ait i'espWt en repos sor ma conduite, je n'ay pas assez de souplesse d*esprit pour souffrir facile* meot qu'on s'en défie, mais la teste est bonne et mon cœur ne la dérangera pas. » — (Voy. le texte de ces lettres à la suite des Mémoires de ï/iliars, t. II, p. 300 et suiv.)
la jonction ne se fût faite, sans difiieulté, dans les premiers jours de juillet, et le grand projet de ViJJars eût pu s'exécuter.
Mais une pareille célérité n'était pas compatible avec le formalisme ofBciel. Avant de donner à Vendôme l'ordre de marcher vers l'Autriche, Chamillart le consulta. Vendôme, dont le siège était fait, désapprouva le projet : le Roi insista; pour décider le maréchal, il fallut toute une négociation qui dura six semaines. Lorsque enfin Vendôme convaincu commença son mouvement, il y avait un mois que Max-Emmanuel était immobile à Inspruck, sept semaines que Villars, immobile sur le Danube, voyait les forces impériales grossir devant lui. L'ennemi, lui, n'était pas resté inacfif et avait utilisé le répit qui lui élait maladroitement donné ; des troupes régulières avaient été envoyées à la hâte dans la haute vallée de l'Adige; des retranchements avaient été élevés, et une vaste conspiration avait été ourdie en silence parmi les braves et fidèles populations du Tyrol. Quand Max-Emmanuel, averti du mouvement de Vendôme le 19 juillet, quitta Inspruck pour se porter à sa rencontre, le soulèvement éclata derrière lui ; la bourgeoisie citadine chassa les garnisons bavaroises; les paysans, sous la conduite de Martin Sterzinger, le précurseur de Andréas Hofer, occupèrent les défilés ; les chasseurs de chamois s'embusquèrent derrière les rochers. Assailli de tous côtés, coupé de sa ligne de retraite, Max-Emmanuel fut obligé de se replier; il se fraya un passage à grand'peine et en courant les plus grands dangers; au pont de Czierlé, entre Inspruck et Hall, ce fut le régiment de Noailles qui,
iiLLARS ET L'ÉLECTEUR DE BAVIÈRE. 231
par une charge furieuse \ lui ouvrit un passage; le comte Ferdinand d'Arco, pris pour lui à cause des galons de son uniforme, fut tué à ses côtés d'une balle bien ajustée. Le gouverneur d'Ebrenberg, effrayé ou complice, rendit le château à des paysans sans artillerie. Max-Emmanuel ne put s'arrêter qu'à Kufstein, où il fît tête quelque temps, comptant toujours sur la diversion annoncée par Vendôme '.
Il attendit en vain. Parti le 20 juillet des bords du lac ^e Garde avec une vingtaine de mille hommes, Vendôme -3i'était à Riva que le 5 août et que le 17 à Arco; il avait 3nis vingt-sept jours à faire dix-sept lieues, s' arrêtant à haque vieux château, « se panadant » , dit Saint-Simon, « à chaque bicoque n , faisant un siège en règle pour rendre vingt hommes, « amusant le Roi tantôt d'un Courier, tantôt d'un officier, pour apporter ces grandes nouelles I» . Il ne put dépasser Trente ; quand il arriva devant ^cette ville après cinquante jours de marche, la situation tétait profondément modifiée; devant lui les obstacles tétaient multipliés, derrière lui de nouveaux dangers as'étaient créés par la défection du duc de Savoie : il se ^^ontenta de jeter quelques boulets dans la ville de Trente, ^ rentra dans le Milanais après avoir perdu deux mois et «quelques centaines d'hommes.
' M. de Ricous, auquel Max-Emmanuel avait donné un commandement, ^rit une [Mrt brillante au combat. Il fit à Villars un récit dont on trouvera ^es extraits à l'Appendice n^ 88.
* c On a abandonné Inspruck la nuit avec un tel défordre, que Ton n'a
même pas songé à prendre des otages pour les contributions, et l'Electeur
CD est revenu avec des porcelaines prises dans le cabinet de l'Empereur et
vn cbeval de bronxe. Ses généraux et son ministre n'en seront pas sortis de
même, i (ViUars au Roi, 30 août 1703. P. V.)
Î3î CHAPITRE IV.
On peut se figurer rimpâtience et rirritatioo de Villars pendant ces fausses manœuvres. Il s'était solidement retranché sur la rive gauche du Danube, entre Dillîngen et Lavingen , couvrant le fleuve , d'Ulm à Donauwerth, contre un ennemi chaque jour plus nombreux; poussant des partis de cavalerie en Wurtemberg, en Franconie, se consolant de son inaction forcée en levant des contributions rigoureuses. 11 écrivait lettres sur lettres au Roi, à Chamillart, à Tallard, au duc de Bourgogne, pour leur exposer la nécessité d'une communication. Son armée ne pouvait pas rester sans base d'opérations, en Pair au milieu de l'Empire. Si la communication par le Tyrol manquait, il fallait absolument et sans délai en établir une autre par le Rhin. 11 suppliait Tallard de se hâter de faire le siège de Fribourg, et sans attendre que la place fût prise, de passer les montagnes, de gagner Villingen et de venir soutenir avec lui la guerre au cœur même de l'Empire.
Tallard était sourd à toutes ces instances. Depuis que le duc de Bourgogne était venu prendre le commandement nominal de l'armée dont il avait la direction effective, il ne paraissait avoir d'autre but que de ménager le prince et de lui procurer, sans grand risque, des succès retentissants. Après avoir passé un mois à raser les lignes de laLauter, abandonnées par l'ennemi, il ne songea qu^à faire des sièges avec la collaboration méthodique et lente de M. de Vauban; encore mit-il trois semaines à se décider sur le choix de la ville à assiéger, et quand, après beaucoup de conseils et de correspondances, le choix fut
tombé sur Vieux-Brisachy attendit-il jusqu'au 18 août pour investir cette place. Le Roi et Chamillart comprenaient le danger de ces fausses démarches. «& La communication avec l'Allemagne, c'est le salut », écrivait Chamillaii. Chamiay, qui avait conservé la tradition de Louvois et auquel le Roi demandait des consultations écrites, était encore plus formel : discutant, dans un très-remarquable rapport au Roi, les divers projets de sièges proposés dans la vallée du Rhin, a ces propositions, disait-il, pourraient dans une guerre simple et ordinaire produire de passablement bons effets, mais dans une guerre terrible comme celle-ci, à l'extinction de laquelle on ne voit d'autres moyens de parvenir que par la continuation et le maintien de la puissante diversion que l'on fait présentement au milieu de TEmpire, ces propositions sont indifférentes et sujettes à de grands inconvénients » . 11 démontrait ensuite que le seul parti à prendre était de passer le SchvK^arzwald^ de marcher au prince de Bade et de se concerter avec Villars pour le battre.
Tallard, auquel tous ces bons avis étaient communiqués sans vigueur, ne voulait rien entendre : il continuait à tracer des parallèles, à creuser des circonvallations, demandant au Roi de lui envoyer les troupes inutiles en Italie, se réjouissant d'apprendre que le prince de Bade, a occupé par M. de Villars, ne donnerait pas d'inquiétude à Mgr le duc de Bourgogne » .
Le prince de Bade, en effet, n'avait eu garde d'inquiéter un prince d'aussi .haut rang et qui faisait si bien ses affaires. Aussitôt qu'il avait eu constaté qu'il ne risquait
pas d'être suivi par lui^ il avait couru au plus pressé, c^est-à-dire à Villars. Il avait laissé dans les lignes de Biihl quelques hommes pour les garder sous les ordres du comte Thiingen et, avec toutes ses forces disponibles, il était venu retrouver Styrum entre Ulm et Nordlingen. L'armée des deux généraux se grossit rapidement de renforts amenés par le marquis de Bayreuth, envoyés de Bohême et même de Danemark; dès la fin de juillet, supérieure en nombre à celle de Villars, elle venait camper en face de ses lignes, le resserrant de plus en plus, le réduisant à rester sur la défensive en attendant qu^elle passât elle-même à l'ofTensive.
Le premier essai d'offensive que fit le duc de Bade ne fut pas heureux pour les armes impériales. Le 31 juillet, il tenta de passer le Danube ; une avant-garde de quatre mille chevaux, commandée par M. de Latour, un ancien officier bavarois, franchit le fleuve au-dessus d'Ulm, à Munderkingen; Villars, à la vigilance duquel le mouvement n'avait pas échappé, expédia à sa rencontre M. de Legall avec dix-huit escadrons et sept cents fantassins portés en croupe. Latour, attaqué avec une extrême vigueur, fut culbuté, jeté dans le Danube par les charges les plus brillantes. Le prince de Bade n'osa pas recommencer de tout le mois. Pendant ces trente jours, Villars, resserré de plus en plus dans son camp de Dillingen, avait fort à faire pour garder ses ponts : il se dévorait d'inquiétude et de dépit, épanchant sa mauvaise humeur dans une incessante et inutile correspondance, il se plaignait des lenteurs de Vendôme, de l'inaction de Tallard : « Du 23 juin au
10 juillet, il était aussi facile de faire passer un corps de vingt mille hommes à travers le Tyrol que de mener des recrues de Paris à Orléans, w — « Le duc de Bourgogne et M. de Tallard doivent avoir soixante-cinq bataillons. Que diable en font-ils ? Dieu me le pardonne ! ils trouveront peut-être mes lettres un peu vives assurément, mais je ne saurais me taire sur leur indolence! » Et ailleurs : tt Est-il possible que M. de Tallard, qui a su que M. le prince de Bade tirait ses troupes de Biihl oii il n'est resté presque personne, n'ait pu rien faire pendant cent dix jours que raser les retranchements de la Lauter; en vérité c'est cruel I — La gazette de Hollande s'en moque, et elle a raison. »
Le moment de la crise approchait. Vers la (in d'août, les Impériaux avaient concentré tous leurs moyens d'action. Le prince Eugène, qui, de Vienne, donnait aux opérations l'impulsion supérieure, avait insisté pour qu'un effort décisif fût tenté contre la Bavière. Une attaque concentrique était résolue; le prince de Bade en avait combiné les détails : Reventlau, avec Tancien corps Schlick, devait forcer l'Inn; Heister devait descendre du Tyrol; enfin Bade, partageant son armée en deux corps, devait attaquer Villars de deux côtés : prenant avec lui 23 bataillons et 50 escadrons, le prince devait aller passer le Danube à Ehingen, et faisant un grand détour, franchir l'IIler près de Memmingen, et se porter sur les derrières de Villars ; pendant ce temps, Styrum resté à Ilaunsheim avec 3 1 bataillons, 57 escadrons, 30 canons et un équipage de pont, devait surveiller Villars, et aussitôt qu'il verrait le général
français quitter Dillingue» le suivre, passer le Danube à sa suite, et le prendre ainsi entre deux feux.
Reventlau marcha le premier; il se porta sur Scharding le 20 août. Ce mouvement réveilla Max-Emmanuel et fit tomber les illusions qui le retenaient encore à Kufstein ; il s^empressa de revenir à Munich avec toutes ses troupes et d'envoyer Arco sur Tlnn avec un détachement. Reventlau s'arrêta, son attaque n'était pas sérieuse; celle de Heister ne l'était pas davantage; il n'osa pas s'aventurer hors des montagnes. Le danger véritable était au nord et à l'ouest; Villars en mesurait l'étendue. Aux premiers mouvements du prince de Bade, il avait compris ses intentions, devine qu'il voulait passer l'IUer et marcher sur Augsbourg; il avait envoyé Legall et Du Bourg avec 44 escadrons et 20 bataillons pour surveiller ses mouvements et essayer de défendre le passage de l'IUer, mais il sentait rinsuffisance de ce corps; d'autre part, il n'osait dégarnir complètement le camp de Dillingen devant Styrum menaçant. Il écrivit à Max-Emmanuel, dès le 24 août, de venir le rejoindre et lui recommanda d'occuper Augsbourg en passant '. La ville impériale avait jusque-là conservé une apparente neutralité; Villars ne doutait pas qu'elle n'ouvrit ses portes à l'armée allemande ; aussi insista-t-il très- vivement pour que l'Électeur s'en emparât et, négligeant les démonstrations insignifiantes de Reventlau, concentrât toutes ses forces sur les hauteurs
> Dès le mois de juin, Villars avait signalé à Max-Emmanuel la nécessité de s* emparer tout au moins d'une porte d*Augsbourg, et avait, à plusieurs reprises, chargé Ricous de loi rappeler cette importante opération.
qui la dominent. S*il eût suivi ce conseil, l'armée francobavaroise ^ solidement établie dans le triangle Dillingen^ Augsbourg, Donauwertb^ ravitaillée par les ricbes magasins d'Augsbourg, couverte par le Danube et le Lech, eût été inattaquable et eût pu détruire, Tune après l'autre, les deux armées séparées de Pennemi. Mais Alax-Emmanuel, tout en se portant avec le gros de ses forces à la rencontre de Villars, refusa péremptoirement d'occuper Augsbourg. II y avait à cela a des diflGcultés insurmontables à présent^ écrit-il le 29 août^ dont je vous informerai de bouche » .
Malgré de nouvelles instances de Villars ' , l'Electeur se contenta d'envoyer Arco avec quelques cavaliers parlementer inutilement avec Augsbourg, et se dirigea vers le camp de Dillingen. Villars l'attendait avec une extrême impatience; il lui tardait de rejoindre Du Bourg et de marcher avec lui contre le prince de Dade; deux fois il avait voulu se porter en avant, mais la déférence qu'il devait à l'Electeur l'avait retenu. Enfin Max-Emmanuel arriva le P' septembre dans la soirée. Un conseil de guerre eut lieu immédiatement; il fut décidé que M. Dusson resterait dans les positions retranchées de Lavingen et de Dillingen, avec 12,000 hommes environ; que l'Electeur, avec 8,000 hommes environ, marcherait par Burgau dans la direction d' Augsbourg ; que Villars irait, par Leipheim, rallier les corps détachés de Legall et de Du Bourg et se porter sur l'Uler pour en interdire le passage à l'ennemi.
Mais en arrivant à Leipheim, le lendemain 2 septembre^
> Par lellres des 25« 26 et 27 août, que l'on trouvera à l'Appendice.
Villars apprit que le prince de Bade^ échappant à Du Bourg, était allé passer FlUer près de Memmingen et attaquait cette place; il écrivit immédiatement à Max-Emmanuel d^appeler à lui le corps de Dusson, de laisser momentanément la garde du camp de Lavingen à un millier d'hommes déterminés^ sous le commandement d'un officier vigoureux, et de marcher sans retard sur Augsbourg, afin d'y prévenir le prince de Dade. « Je regarde toujours le dessein de se rendre maître d' Augsbourg comme le plus important pour V. A. Ë... Il est nécessaire que dans Tinslant où ma lettre lui parviendra, elle ait la bonté d'ordonner que tout se prépare à marcher demain... que dès demain matin tout s'ébranle, marche et prenne la route d'Augsbourg; j'attends la réponse de V. A. E. pour mettre en mouvement ce qu'il y a de troupes à portée de moi et les faire avancer droit sur Augsbourg. . . » II n'y avait pas un instant à perdre; Max-Emmanuel étant à Burgau avait 35 kilomètres à faire pour atteindre Augsbourg; les troupes de Dillingen et de Lavingen n'étaient qu'à 40 kilomètres de celte ville ; le prince de Bade, partant de Mem^ mingen^ avait 70 kilomètres à franchir pour arriver au même point ; Max-Emmanuel avait donc l'avance sur lui. S'il avait suivi les conseils de Villars, il pouvait dès le 3 au soir rallier sous Augsbourg le détachement du comte d'Arco, occuper la ville le lendemain, y attendre les têtes de colonne du prince de Bade, et les arrêter assez longtemps pour laisser à Villars le temps de tomber sur leurs derrières.
Pourquoi ce plan si simple ne s'exécuta-t-il point? Que
VILLARS ET L'ÉLECTEUR DE BAVIÈRE. î39
se passa-t-il? Nous n'avons pu le savoir exactement. Afax- Emmanuel attendit Villars, Villars attendit Pinfanterie de Du Bourg qui, fatiguée par une semaine de marches inutiles, avançait lentement : les reconnaissances furent mal faites ; toujours est-il que le 6 septembre, les armées alliées étaient encore à Zumarsbausen, à 20 kilomètres d'Augsbourg, croyant toujours l'ennemi du côté de Memmingen ' . Pendant ce temps, le prince de Bade mettant à profit les incertitudes de ses adversaires, avait pris son parti avec une bardiesse et une célérité remarquables. Maître de Memmingen le 3, il s'était porté en avant, à marches forcées, par Mindelheim, Eytringen et la vallée de la Wertach, avait fait vingt-huit lieues en deux jours, et s'était présenté le 5 devant Augsbourg qui s'était empressé de lui ouvrir ses portes. Quand le lendemain soir, Villars et Max- Emmanuel, s'élant avancés avec une faible escorte pour reconnaître les abords de la ville, arrivèrent sur les hauteurs qui la dominent, ils furent fort surpris de trouver l'armée impériale campée sous ses murs; ils coururent
1 « L*Electeur, avec treize bataillons et onze escadrons, est arrivé ici avant-hier... On ne pénètre pas encore les desseins du prince L. de Baden, qui est près de Memmingen. « Ricous au l\oi, Zumcrhausen, 6 septembre 1703. A. E.
t Le prince L. de Baden ayant laissé im corps retranché près de Dilliugen et étant marché avec un autre du côté de Memmingen, où il est actuelle" ment, comme ceci est la crise de la campagne, nous avons laissé comme lui on corps retranché vis-à-vis du sien et sommes avec le reste à examiner le parti qu*il veut prendre aGn de nous y opposer... et attendre le secours de M' le duc de Bourgogne, i (Ricous au maréchal de Vendôme, même date. A. E.) — En même temps Ricous écrivait à M. de Puysieulx : « On a cru que le prince L. de Baden avait forcé une marche pour prendre Augsbourg, mais cela ne t'est pas trouvé véritable. Nous sommes venus ici en diligence pour prévenir. • — Ricous reflète Topinion de Tétat-major de rÉlecteur, dont il faisait partie.
chercher leurs troupes et le lendemain ils s^avancèrent en bataille par Gablingen ; le prince de Bade avait changé de front, il s'était solidement établi dans le confluent de la Wertach et du Lech^ le dos appuyé aux remparts d'Augsbourg. Les chefs alliés n'osèrent l'attaquer dans d'aussi fortes positions. Us lui ofirirent le combat dans la plaine; mais le prince de Bade se garda bien de répondre à leurs provocations et, comme pour les narguer, il envoya un détachement sur la rive droite du Lech, disperser les faibles régiments du comte d'Arco et livrer au pillage les villages bavarois. Villars et Max-Emmanuel furent obligés de se replier sans tirer un coup de fusil; ils vinrent se cantonner autour de Biberbach et de Nordendorf, dans l'angle formé par le Lech et le Danube *.
La déception fut cruelle et Thumiliation profonde; les deux chefs se sentaient directement atteints dans ce qu'ils avaient de plus cher : Villars dans sa réputation militaire, Max-Emmanuel dans sa Bavière ouverte aux incursions et aux déprédations de l'ennemi. Ils s'accusèrent mutuellement des fautes commises, chacun rejetant sur l'autre la responsabilité des fausses manœuvres qui avaient permis au prince de Bade de faire, à leur barbe et sans être inquiété, une aussi dangereuse marche de flanc. Nous aurions voulu, dans l'intérêt de l'histoire, pouvoir établir, à l'aide de pièces officielles, la vérité définitive et faire la part de chacun ; mais à cette date, la correspondance entre
' Tout le détail des marches du prince de Bade se trouve dans sa corret* pondance. Voy. surtout les lettres des S4 août, 7 et 9 septembre. Roion,. Oucr. cù., n«« 113, 119, 121.
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Max-Emmanuel et Villars, qui jusqu'ici nous a servi de guide, fait défaut. Réunis depuis le 3 septembre, les deux chefs n'avaient plus à s'écrire, et c'est verbalement qu'ont été échangées les communications et décidés les mouvements. Néanmoins, en contrôlant les unes par les autres les accusations consignées par les deux parties dans leurs rapports ^, en consultant les lettres écrites par des subordonnés ^, nous croyons être arrivés à établir deux points : l'un à la charge de Max-Emmanuel, l'autre à celle de l'armée française. Le premier, c'est le refus de l'Electeur d'occuper Augsbourg, malgré les invitations pressantes et réitérées de lïllars. La lettre originale du 29 août, dans laquelle ce refus est consigné, est entre nos mains', a Je la garde pour ma justification personnelle » , écrit Villars au Roi le 10 septembre, et elle s'est transmise jusqu'à nous. Le second point est la lenteur mise par Du Bourg à suivre le prince de Bade et son hésitation à Fattaquer. Avec les 20 bataillons et surtout les 44 escadrons dont il disposait, il pouvait, sans s'engager à fond contre des forces supérieures, embarrasser et retarder leur marche au point de donner à Villars le temps d'arriver; il pouvait tout au moins renseigner exactement son chef sur les mouvements de l'ennemi ^.
> Mémoire rédigé par ordre de TEIecteur. A. E. Baoiêre, 48, P» 313. — Mémoire remis au Roi par Fretleviile. Pelrt, t. III, p. 966. — Correspondance de Villars, D. G. — Correspondance de Ricous, A. E.
* Dusson à Chamillart, il septembre 1703. BlainvilU à Chamillart, 14 septembre 170-3, D. G. Imprimées dans Campagne de Villars, 1762, t. II, p. 206, 217. Voyes aussi les lettres de Dusson, que nous donnons à l'Appendiee, n^ 115 et suiv.
» Voyes-en le t^xte à l'Appendice, n» 111.
« Villars avait prescrit lo 31 août, à Du Bourg, de mettre deux cenU che-
De ces deux points le premier est de beaucoup le plus important, et la faute de Max-Emmanuel est certainement la plus grave : s'il eut occupé Augsbourg, les hésitations de Du Bourg et le retard de Villars perdaient toute gravité ; tout pouvait se réparer par une bataille; le prince de Bade, oblige de combattre sans base d'opérations et sans ligne de relraite, aurait sans doute été battu.
Villars, qui voyait ainsi lui échapper la victoire, se plaignit avec une extrême vivacité. 11 y eut entre lui et l'Électeur des scènes pénibles; le conflit fut encore aggrave par la présence de Ricous et la fâcheuse part qu'il y prit. Ricous, que nous avons vu jusqu'à^ présent si sévère pour le caractère, les hésitations, les défaillances équivoques de l'Electeur ', Ricous, dont les rapports avec Max-
vaux dans Memmingcn (Appendice, n® 112). Si cet ordre eût été suivie le passage de Tlller par le prince de Bade eAt été signalé à tenops. De même le 5 septembre, Villars, immobile à ZumershaoseD, expédia Legall avec mille chevaux du côté d*/\ugsbourg. C'était pourtant un bon officier : il revint n'ayant pas découvert Tennemi, qui, à ce moment même, se présentait devant la place avec un corps considérable et un grand convoi. A. E. Bavière, 48, f® 314. Ce n'est pas d'aujourd'hui que date Tinsuffisaoce des reconnaissances de cavalerie.
^ La correspondance de Ricous avec la Cour renferme, entre autres détails sur rÉlecteur, deux portraits de lui : l'un écrit en 1702, l'autre en 1704, par conséquent l'un avant, l'autre après ses démêlés avec Villars; ils sont d'une sévérité qui dépasse tout ce que Villars a jamais écrit sur le compte de Max-Emmanuel; nous osons à peine les reproduire : « Il est faible, irrésolu, grand comédien, et avec son extérieur de probité et de bonne foy, n'a pas l'essentiel de ces vertus... Pour la solidité d'une alliance, c'est tm esprit très-dangereux, i A. E. Bavière, 46, f» 139, et 48, f** 544.
La correspondance de Ricous avec Villars n'est pas moins explicite, et de juin à septembre, elle témoigne chei Tenvoyé d'une grande déférence pour le maréchal et d'une grande conGauce en ses talents militaires; le S4 et le 25 août, il se plaignait encore que le détachement envoyé par rélecteur à Villars fût trop faible, et après des phrases assez sévères sur le compte de Max-Emmanuel, il écrivait : « Si vous jugez avoir besoin dx» quelque chose, demandez-lé nettement ; vous connaissez parfait»«nent le danger et Tioipor*
Emmanuel étaient devenus si difficiles, que celui-ci, dans
une lettre autographe du 24 août, que nous possédons \
demandait son rappel; Ricous, changeant brusquement
d'attitude et de langage, prenait parti pour TÉlecteur contre
le maréchal, soutenait ses résistances de l'autorité de son
caractère diplomatique et, ce qui est plus grave, lui donnait
raison dans les dépêches qu'il adressait à Versailles. La
cause de ce revirement subit était un simple froissement
d'amour-propre. Ricous, capitaine d'infanterie dans Tar-
jnée française, avait reçu de TÉlecteur, par courtoisie, un
Jbrevet de lieutenant général dans l'armée bavaroise; il
«vait fait en cette qualité l'expédition du Tyrol. Les deux
«rmées s'étant trouvées réunies le 3 septembre, Ricous
9vait prétendu faire accepter son grade de fantaisie par les
lieutenants généraux français, et rouler avec eux. Ceux-ci
«valent protesté, et Villars les avaient soutenus avec sa brus-
C]uerie ordinaire. De plus, Ricous, prenant son rôle mill-
"Caire au sérieux, avait discuté les projets du maréchal,
j)roposé les siens, appuyé les objections inintelligentes de
l'Electeur. Villars l'avait remis durement à sa place, et s'en
fêtait fait un ennemi acharné. Ces difficultés intérieures
^'ajoutant à toutes les difficultés de la situation militaire
Rebutèrent Villars ; après trois mois de fausses démarches
et de plaintes stériles, se voyant acculé dans une impasse
sans être certain de pouvoir faire accepter à l'Electeur les
seules résolutions capables de l'en tirer, il pria le Roi de le
tance des aflaires, ainsi décidez là-dessus, i P. V. Le lan|]a|]e de Ricous chan<;e brusquement après le 3 septembre.
> On la trouvera à FAppendice, n? 10^.
ÎU CHAPITRE IV.
relever d'un commandement qu'il ne pouvait plus utile* ment exercer pour l'avantage de ses armes et pour sa propre gloire. Il écrivit en même temps à Chamillart, à Tallard^ au duc de Bourgogne, pour dégager sa responsabilité. Dans une lettre particulière qu'il adressait au ministre, le 10 septembre, il semblait aller au-devant des ridicules insinuations de Saint-Simon au sujet de la maréchale et en faisait justice :
Ce ne sont pas des dignités que je vous demanderai, Monsieur, mais une grâce que je préfère à toutes celles que je peux espérer : c*est mon congé. Il peut être que ma liberté déplaise au Roi, ce malheur me serait plus cruel que la mort, mais moins que la perte de ma réputation; et je suis outré de douleur de ce qu'elle peut souffrir des fautes que Ton a faites malgré moi. Je suis tranquille sur Topinion qu'en a Tarmée entière, à laquelle ma conduite est connue, mais toute TEurope en peut juger autrement. EnGn, Monsieur, que Ton dise si Ton veut, il veut revoir «a femme, que ma conduite sur la grâce que je vous demande soit désapprouvée, je ne m*en soucie point, pourvu que le monde entier n'ait pas lieu delà blâmer sur la guerre. ••
Je suis outré de douleur, écrivait-il en même temps au Roi, que l'Europe entière puisse me croire capable des fautes puériles que nous faisons depuis huit jours. Ma réputation m'est mille fois plus chère que la vie. . .
Villars était certainement sincère en tenant ce langage^ empreint de sa personnalité débordante : le soin de sa réputation militaire était ce qui le préoccupait le plus; n'oublions pas que le pays était aussi intéressé que lui à ce qu'elle ne reçût aucune atteinte.
En attendant la décision du Roi, il voulut se relever par
un coup d'éclat. « Vous comprenez bien que je prétende ne perdre aucune occasion de combattre les ennemis ry ^ écrivait-il à Dusson. L'Electeur ne paraissait pas aussi empressé^ et Villars commençait à soupçonner sa fidélité. Il lui proposa d'abord d'abandonner complètement le haut Danube, de concentrer toutes les troupes bavaroises sur le Lech pour couvrir la Bavière, puis avec toutes les forces françaises de marcher sur Vienne, ce C'est le Saint-Esprit qui vous inspire n , lui dit Max-Emmanuel en l'embrassant. A la réflexion, on reconnut assez vite que le projet n'était guère réalisable, et Ton chercha mieux. Villars proposa alors de se porter sur Ulm, afin de rétablir les communications avec la France ; on y attendrait l'armée du duc de Bourgogne tout en restant en mesure de combattre, sur la rive gauche du Danube, Styrum séparé du prince de Bade. Consultés par écrit sur ce projet, les généraux français l'approuvèrent presque à l'unanimité ^ Mais Max-Emmanuel protesta contre une combinaison qui découvrait la Bavière. Les tiraillements et les hésitations recommencèrent. L'Electeur montrait une sérénité qui conflrmait les soupçons de Villars et contrastait avec les cruelles agitations de son esprit. Le 12 au soir, il donna un concert auquel il fit appeler Villars « par une porte de derrière ». — « Ou il traite secrètement avec l'Empereur, écrivait le maréchal le lendemain à Chamiilart, ou il se conduit comme un homme qui a perdu l'esprit. Le mien n'est pas assez libre pour écouter tranquillement sa musique... 11 n'y a pas de malheur comparable à celui de commander une armée
> Voy. à r Appendice, d^ 117, le procès-verbal de ce conseil de guerre.
tV6 CHAPITRE IV.
SOUS lui : il esl tel, pour un honoéte homme^ qne je préférerais Texil, la perte de mon bien, à celui de faire une campagne comme les dix jours que je viens de passer. An nom de Dieu, tirez-moi de cette galère ! »
Cependant le prince de Bade restait immobile sous Augsbourg, se plaignant, lui aussi, de ses auxiliaires. Il les trouvait bien lents à proBter du succès de sa marche audacieuse : ^ J'ai accompli ma tâche, écrivait-il à l'Empereur, en m\'issurant d'Augsbourg et de ses magasins. Je suis sûr de ne pas en être délogé, cVst à Reventlau et à Styrum à faire le reste et à compléter Topération par une attaque vigoureuse. » Mais ni Funni Tautre ne se hâtait d'exécuter le plan convenu. Styrum surtout, qui avait reçu pour instruction de suivre Villars sur la rive droite du Danube, et qui disposait d'une véritable armée , était le plus coupable. Immobile devant les lignes silencieuses de Dusson, il semblait avoir perdu de vue le but commun. Le prince de Bade lui adressait des appels pressants; enfin, le 17 septembre, sur un ordre catégorique de son chef, il se décida à se mettre en mouvement, il attela son équipage de pont avec des chevaux de paysan et s'ébranla dans la direction de Donauu^erth; le sol était détrempé par les pluies, il fit très-peu de chemin.
Immédiatement prévenu, Villars comprit que Styrum se disposait à passer le Danube et à venir le prendre entre son armée et celle du prince de Bade. Il n'y avait plus un instant à perdre : ou il fallait se dérober à l'étreinte de ces deux armées, ou il fallait prévenir leur action combinée en attaquant celle des deux qui se disposait à roar-
cher; c'est à ce dernier parlî que s'arrêta Villars : il prit rapidement ses dispositions, sans donner à l'Électeur le temps de la réflexion. Le 18, il écrivit à Dusson, resté dans le camp de Dillingen avec huit mille hommes environ, de se préparer à suivre le mouvement des ennemis, et lui-même se porta à Donauwerth et y passa le Danube avec toute son armée. Dans la nuit du 18 au 19 il dépécha un courrier à l'Electeur pour l'engager à venir camper entre MerBngen et DonauvK^erth, en un point où il pourrait être à portée, soit de passer le Lcch sur le pont de Rain, si le prince de Bade entrait en Bavière, soit de profiter du mouvement de Styrum pour l'attaquer. Quelques heures après, définitivement renseigné sur les positions de Styrum et résolu à le combattre, il écrivit de nouveau à l'Électeur pour rappeler à lui; il croyait a impossible que l'ennemi pût éviter le combat y^ et engageait Max-Emmanuel à venir le rejoindre avec toutes ses forces. L'Électeur se rendit à cette invitation, sans empressement, assure Villars dans ses Mémoires ', mais pourtant avec une certaine célérité. Dans la nuit du 19 au 20 septembre toute l'armée était concentrée sous DonauvK^erth et commençait son mouvement vers Hochstœdt; en même temps Villars prescrivait à Dusson de marcher à la pointe du jour et de venir prendre à revers l'armée qu'il comptait attaquer de front : trois coups de canon devaient lui indiquer le moment de l'attaque. Si ces dispositions avaient été exactement suivies, la
' Voy. le passage (t. II, p. 117) où il afGrme qu'après avoir inutilement eDTojé plusieurs officiers de suite ches l'Électeur, il fut obligé de se rendre lui-même à son quartier général pour le décider à marcher.
destruction de Tannée allemande eût été complète. Elle occupait, entre Gremheim et Schweningen, une ligne perpendiculaire au Danube, sa droite au fleuve, sa gauche aux montagnes. Devant elle s'étendait la plaine d'Hochstaedt, sans un arbre ni un buisson, coupée, en son milieu, par PinsigniGante dépression d'un ruisseau de deux mètres de large. Au centre de ce vaste espace, comme un îlot sur la surface d'un lac, s'élevait le village d'Unterglauheim. Hochstœdt, gros bourg entouré d'un mur du moyen âge avec donjon à tourelles, était occupé par un détachement français . Dusson, parti de Dillingen avant le jour, avait massé ses troupes sous Hochstœdt; vers six heures du matin il crut entendre le signal de Villars, et marcha à l'ennemi, la droite au Danube; il put avancer ainsi jusqu'à la hauteur d'Unterglauheim que sa gauche occupa. Mais à ce moment il trouva devant lui toute l'armée de Styrum, qui n'était pas engagée contre Villars. La disproportion du nombre était telle, qu'il n'essaya pas de lutter; chargé par plusieurs brigades de cavalerie, il se replia sous la protection de seize pièces de canon ; il rentra dans ses lignes , derrière Hochstœdt , non sans avoir été entamé. Six escadrons poussés par les hussards de Pallfy s'embourbèrent dans un marais où ils furent presque entièrement détruits : le régiment de Bourbonnais infanterie, et la brigade de Vivans cavalerie, qui formaient l'extrême gauche, furent coupés et ne purent battre en retraite; ils se jetèrent dans le village d'Unterglauheim, s'y retranchèrent et y résistèrent à toutes les attaques de l'ennemi.
Vers huit heures et demie du matin, les têtes de colonne de Tarmée de Villars et de l'Electeur apparurent à Tapfheim; au lieu de trouver Styrum aux prises avec Dusson, elles le trouvèrent délivré de son attaque, et reformant ses lignes pour résister à ses nouveaux adversaires. La cavalerie française à droite , la cavalerie bavaroise à gauche, engagèrent immédiatement le combat sur les deux ailes : la plaine nue était éminemment favorable à leurs évolutions. Par leurs charges multipliées et brillantes elles culbutèrent la cavalerie impériale, débordèrent les lignes ennemies, déterminèrent un mouvement général de retraite vers les montagnes boisées delà droite. L'infanterie francobavaroise^ fatiguée d'une longue marche, avait peine à suivre les progrès de la cavalerie, elle fut peu engagée et perdit très-peu de monde ' ; vers le soir seulement, Tinfanterie allemande s'étant arrêtée à l'entrée des bois, et la cavalerie ayant de la peine à l'y suivre, elle joignit l'ennemi et lui fit subir de grandes pertes. Le régiment de Bourbonnais, dégagé par la retraite de ses assaillants, sortit
' c L'infanterie française n'a pas pu nous attaquer à cause de la rapidité de la retirade, s {Lettre du colonel Schilling von Cannstadt, dans Rœder, Ouvr. cité, n^ 129.) Roeder a publié en outre les rapports de Styrum^et du prince de Bade ; ils conGrment les avantages remportés par Villars : c Nous afons perdu de 4,000 à 4,500 hommes, écrit Bade à l'Empereur, et l'ennemi n'a pas 300 hommes hors de combat : je ne sais vraiment si on peut appeler cette action une bataille... L'armée de Styrum, sans pont, fans bagages, sans artillerie, est hors d'état de donner jalousie à l'ennemi, elle est presque hors de service (fast unbrauchbar)... Le marquis de Villars m'a fait faire des compliments par mon trompette, et m'a fait dire, ce que je trouve un peu léger pour un maréchal de France, qu'il espérait que je ne lui en voudrais pas d'avoir aussi malmené le comte Styrum, auquel il afGrmail, sur sa parole de gentillomme, avoir enlevé trente-trois eaoont, deux mille voitures, et quatre mille huit cents prisonniers, sans compter les morts. Je doute du nombre des voilures, mais les autres ehiffres sont bien près de la vérité. * Boeder, Ouvr, cité, p. S29, 245.
d'Unlerglauheim et prit une part active à la poursuite, ainsi que quelques escadrons de Dusson, accourus au bruit de la bataille. Styrum perdit trois mille hommes sur le terrain, quatre mille prisonniers, toute son artillerie de trente-trois pièces, son équipage de pont et tous ses bagages ; mais il se retira relativement en bon ordre, ce qui n'eût pas eu lieu, si l'attaque combinée avait été conduite selon les prescriptions de Villars ^
La victoire d'Hocbstaedt, malgré ce contre-temps, fut très-glorieuse pour le maréchal qui en avait conduit toutes les opérations ; elle rendit à l'armée sa confiance ébranlée, et rétablit momentanément la paix dans les états-majors. Mais la trêve ne fut pas de longue durée, et de nouvelles divergences la rompirent définitivement. Villars, dont une des maximes favorites était que dès que l'on avait a imposé à l'ennemi », il ne fallait plus a lui donner le temps de reprendre cœur » , voulait qu'on poursuivit l'avantage
* Bien qu'il eât assez mal exécuté les instructions de Villars, Dusson s'attribua tout le mérite de la victoire : il se dépécha d'expédier au Roi un courrier qui, partant de Dillîngen, avait l'avance sur celui de Villars et arriva avant lui à Versailles. Sa lettre (Pklbt, t. III, p. 955), oh son rdle était entièrement travesti, eut un grand succès. Ghamillart ne sut pat réprimer ce grave manquement à la hiérarchie, aux convenances et à la vérité. Villars dut se faire justice lui-même par une avanie publique, aux applaudissements des états-majors. (Voir ci-dessous, à l'Appendice, b9 130, et Mémoires de Villars, t. II, p. 307.) — Ghamillart ménageait Dusson, qui était son correspondant secret et le renseignait sur ce qui se passait à l'armée. Dusson se faisait valoir aux dépens de ton chef; dès le mois d'avril il écrivait que Villart ne voulait pat la jonction avec l'électeur de Bavière et s'offrait pour commander l'expédition à sa place. Malgré cette malveillance préconçue, Duston ne pouvait s'empêcher de rendre hommage au brillant courage de Villars : le 4 juillet il décrit une reconnaissance poussée par lai si près de l'ennemi, • qu'il pouvait compter les bataillons i , sans écouter les représentations de ses aides de camp, dont l'un, nommé Varaillor, fat tué. 0. G. 1676, n« 137.
^gné sur Styrum, qu'on achevât de l'écraser ; puis, comme a victoire n'ôtait rien à la nécessité qui s'imposait de réta- )lir la communication avec la France, il voulait qu'après ivoir écrasé Styrum en Franconie, on rabattit sur Ulm et le là à Villingen pour y donner la main au détachement ju'il altendait de l'armée de Tallard. Max-Emmanuel, au ;ontraire, qui avait toujours les yeux dirigés du côté de la îavière, voulait qu'on se retournât contre le prince de )ade et qu'on le battit comme on venait de battre Styrum. aC conflit reprit avec une nouvelle intensité. Après avoir »sayé en vain de faire prévaloir ses idées, Villars déféra LUX désirs de l'Electeur, mais avec des formes blessantes, "efusant tout conseil, demandant des ordres avec une sounission affectée et railleuse, les exécutant de mauvaise (race. La marche sur Augsbourg, ainsi conduite, échoua le nouveau; le prince de Bade refusa de sortir de ses ignés, on ne sut le contraindre au combat.
Ce fut au tour de Villars d'imposer sa volonté. Il avait "eçu, le 3 octobre, la réponse du Roi a son courrier du 10 septembre, celui où il décrivait en traits si sombres la lituation militaire et demandait un congé. Louis XIV, ému, )lu8 qu'il ne convenait peut-être, des faits qui lui étaient 'évélés, avait pris un parti extrême ; il engageait l'Electeur i traiter avec l'Empereur, et autorisait Villars à ramener eûtes ses troupes sur le Rhin ^ Il prescrivait en même
' La lettre très-digne do Roi à TÉIecteur se trouve au DépAt de la [oerre : elle a été imprimée. (Pblrt, t. 111, p. 065.) — Ghamillart fit en oème temps, et en très-bons termes, sentir à Villars que son devoir tait de rester à son poste : « Il sera temps de demander on congé quand 'armée du Roi sera en sûreté... faites en sorte de sortir honorablement de
temps à Tallard de marcher vers Villingen, toute affaire cessante, pour recueillir l'armée de Villars et lui rendre possible le passage des montagnes Noires. La victoire d'Hochstaedt avait si profondément modiGé la situation^ que Villars prit sur lui de ne pas communiquer à TElecteur les conseils découragés du Roi, mais, fort des ordres qu'il avait reçus, il déclara qu'il marcherait vers Ulm pour y recevoir le détachement conduis par Tallard ; il conseillait à l'Electeur, en l'attendant, de rentrer en Bavière, de concentrer à Munich ses forces dispersées, de s'y mettre sur la défensive ^ Max-Emmanuel cria à l'abandon, Ricous déclara que ce serait une honte pour la France que d'abandonner un allié aux vengeances de son ennemi; Villars tint bon, et Max-Emmanuel, plutôt que de se séparer de l'armée française et de crainte de la voir lui échapper, se décida à la suivre. Il laissa ses propres troupes en Bavière, sous le commandement d'Arco, et au nom de son rang, prit le commandement de l'armée française en marche vers Ulm. Cette résolution n'était pas du goût de Villars, qui, pour établir la communication avec Tallard, voulait être libre de ses mouvements et ne pas avoir à compter avec la présence odieuse et l'autorité gênante de l'Electeur; il reçut de
I*embarras où vous êtes; c'est dans les occasions difficiles où on conooît les grands hommes. J'avoue que je n*aurois pas cru, lorsque vous vous êtes trouvé à Donauesching, qne la guerre d'Allemagne se fût tournée avantageusement pour l'Empereur. » P. V.
1 Dans un mémoire que Villars remit à l'Électeur pour développer ce plan, et dont nous avons la minute, nous relevons les phrases saivantes : t II n'y a pas de faute légère à la guerre... la plus capitale est de ne pas proGter d'une bataille gagnée. « Puis, faisant allusion aui négociations secrètes de Max-Emmanuel avec l'Empereur : c II faut savoir faire la paix ou la guerre et ne point perdre ici un temps précicax. s
VILLARS ET L'ËLECTEUR DE BAVIKRE. 253
très-mauvaise grâce Tadhésion de Max-Emmanuel à ses projets; au lieu d'apaiser le conflit, l'action commune l'aggrava encore. La situation n'était plus tolérable, les deux rivaux sentaient qu'une solution était nécessaire et s'adressèrent chacun de leur côté à la seule autorité capable de l'imposer, au Roi. Villars dépécha à Versailles son major général, M. de Fretteville, pour plaider sa cause auprès de Louis XIV; l'Electeur envoya Monasterol avec une mission analogue. Puis iWmée combinée commença son mouvement vers l'Iller.
Pendant trois semaines, on fit, entre Ulm et MemmingeUy des manœuvres incohérentes et inutiles, au gré des mouvements d'humeur et des caprices contradictoires de chefs divisés ; à la faveur de ces tiraillements, le prince de Bade, que la défaite de Styrum laissait en l'air sûr les bords du Lech, décampa d'Augsbourg et vint, sans être inquiété, passer l'Iller sous le nez des armées alliées. Il alla se cantonner le long du lac de Constance, entre Leutkirch et Altshausen : non-seulement il y trouvait une région moins épuisée, mais il y menaçait les communications de Villars ; ce qu'il redoutait le plus, c'était la jonction avec Tallard. a Si cette jonction a lieu, écrivait-il à l'Empereur, nous serons à toute extrémité... Je ne doute pas que l'ennemi ne tente de détacher un corps sur nos derrières, auquel cas toutes nos dispositions seront bouleversées. )> Louis de Bade jugeait Chamillart en homme de guerre, et ne tenait pas compte de l'obstination aveugle qui rivait à l'Alsace Farmée du duc de Bourgogne. A Versailles on ne comprenait pas mieux que Max-Emmanuel la nécessité de rétablir
les commuDicatioQS de rarmée et de lui envoyer rapidement les secours suffisants pour terminer la campagne avec honneur. Rassurée par la nouvelle de la victoire d'Hochstaedt, la Cour avait changé d'avis, elle avait donné contre-ordre à Tallard, et l'avait envoyé assiéger Landau ' ! Cette nouvelle déception mit le comble au mécontentement de Villars, il tomba dans un état d'agitation et d'irritabilité qui ôtaittoule liberté à son jugement; toute manœuvre sérieuse était devenue impossible; il se borna a rester le plus près possible de la frontière pour y attendre la suprême résolution du Roi.
M. de Monasterol était arrivé le premier à Versailles ; il y avait été précédé par les dépêches de Ricous, véritable réquisitoire contre Villars : tous les torts étaient attribués au maréchal, aucun à l'Electeur; pas un mot des fausses manœuvres de Max-Emmanuel, de ses hésitations, de ses secrètes négociations avec l'ennemi ; mais un tableau perfide de la conduite de Villars, dont tous les mouvements étaient attribués au soin de ses intérêts personnels. Les réticences y étaient habilement mêlées aux chiflres précis; on y voyait un souverain, allié de la France, traité sans respect pour sa dignité, sans égard pour la protection du Roi, abandonné pour des motifs inavouables; l'armée sacrifiée aux malversations de son chef, indignée et humiliée du rôle qu'elle jouait malgré elle ^. Torcy n'aimait pas
1 Tallard écrit à Villars le 12 octobre, devant Landau, que vingt-quatre heures après avoir reçu l'ordre de le rejoindre et de régler tes mouvementa sur les siens, il reçut contre-ordre et reprit sa marche vers le bas Rhin. P. V.
2 Ricout au Roi et à Torcy, 10 et 30 septembre, 11 et 12 octobre. A. E. L'indignation que Ricous témoignait au sujet des bénéfices de Villars était-
Villars, il avait conservé un mauvais souvenir de sa diplomatie militaire et personnelle; il appuya les rapports de son subordonné : « Je ne vois rien de plus adligeanl, écrivait-il à Ricous, que le compte que vous rendez de la manière dont les affaires se conduisent, et malheureusement celui dont vous parlez fait lui-même sa propre condamnation par ses démarches. Le Roi n'oublie rien pour réparer le mal. « Monasterol trouvait le terrain tout préparé ' .
M. de Fretteville, au contraire, trouvait des esprits prévenus. Les « démarches » dont parle Torcy avaient mal disposé la Cour; elles avaient trait au brevet de duc, si obstinément et si maladroitement poursuivi par Villars. N'osant plus le solliciter directement, après la rebuffade du mois de janvier et la fin de non-recevoir du 8 juin, il l'avait fait demander par l'Électeur. Une première demande adressée le 12 juin n'avait pas reçu de réponse; Villars ne s'était pas rebuté : après le succès de Munderkingen, il avait prié l'Électeur de renouveler sa démarche. Max- Emmanuel y avait consenti et avait chargé Simeoni, son envoyé intérimaire à Versailles, de rappeler au Roi sa requête *. De son côté, Villars avait écrit à Chamillart, à madame de Maintenon, présentant cette faveur comme un
elle sincère et désintéressée? Il est permis d'en douter, en lisant, dans une lettre autographe qu'il écrivait à Villars le 23 août, après l'évacuation forcée d'Inspruck : « Il faudrait des discours et non une lettre pour vous parler de tout cela, aussi bien que des contributions du Tyrol. Ce qui me fâche, c'est qu'il n'ait pas éié question de me graisser la patte : on n'en aurait pas été quitte à bon marché, s P. V.
^ Torcy à Ricùus, 22 octobre : i Je crois qu'il vous suffit que le Roy toit content de vous. * Id,, 31 octobre. A. E.
> Voy. ci-dessous, Appendice, n»* 9^, 95, 103 et 104.
256 CHAPITJIE IV.
moyen de plaire à TElecteur ; le contraste entre ces allégations, datant du mois d'août, et les conflits de l'heure présente, n'était pas fait pour atténuer Teffet de sollicitations fatigantes.
La défense de Villars, apportée par Fretteville et appuyée de son témoignage, était avant tout militaire; elle récapitulait les fautes commises^ les opéi-ations manquées du fait de Max-Emmanuel, les succès obtenus malgré lui ; elle abordait aussi les questions personnelles, mettant en doute la fidélité de l'Ëlecteur, la sincérité de Ricous et de sa subite conversion, le désintéressement des accusateurs \ Il est certain que ce qu'on reprochait aux sauvegardes ^ de Villars, ce n'était pas le côté immoral de ce genre de pro-
* Le mémoire apporté par Fretteville et la lettre d'envoi de Villars sont imprimés dans Pelkt« t. Ill, p. 966-077. Voy. aussi les lettres de Villars \ Ghamillart des 21 et 23 octobre, dans Mémoires de Villars, t. II, p. 307, 309,
- On sait que ce nom désignait des lettres que les chefs d*armée donnaient, moyennant finance, à des communautés ou à des particuliers, pour les mettre à l'abri des exactions des gens de guerre : le plut souvent, le général plaçait, dans la maison ainsi protégée, un de ses gardes, qui prenait aussi le nom de saucegarde. Cet usage était légal : les princes du sang mis à la tète des armées le pratiquaient comme les autres, seulement ils en abandonnaient généralement le produit au maréchal ou général qui commandait sous eux. Pour démontrer la légalité des sauvegardes, il suffit de citer le passage suivant de la lettre écrite par Ghamillart à Marsin, le 4 novembre 1703 : c Vous entendrez bien des plaintes contre le maréchal de Villars ; si on le croit sur ce qn'il mande, elles seroient sans fondement ; il prétend avoir été fort modéré sur cet article. Le Roi, qui connoît votre désintéressement et votre pauvreté, m'ordonne de vous mander que vous fassiez en sorte de tirer desdites sau^ vegardes ce qui vous sera nécessaire pour soutenir la dépense que vous serez obligé de faire avec ce que Sa Majesté vous donne, t — Quand le général en chef abusait de ce droit, outre qu*il nuisait gravement à son caractère, il portait atteinte aux intérêts de Tarmée, en diminuant la source des contributions qui la faisaient vivre. On peut et l'on doit reprochera Vil* lars d'avoir dépassé la mesure permise ; il est certain aussi que les accusations de Max-Kmmanuel et de Ricous étaient fort exagérées : elles ne con* cordent d'ailleurs pas entre elles. Max-Emmanuel, comme on le wenrn dans
fitSy mais le tort qu'elles faisaient aux bénéfices de l'étatmajor bavarois. Quant h Villars, il ne les dissimulait pas : « L'Electeur me laisse les sauvegardes, écrivait-il, desquelles je vous rendrai compte, car je n'en veux faire aucun que le Roi ne sache. » Nous ne dissimulerons pas davantage le sentiment que nous éprouvons ; quand on a invoqué les usages militaires du temps, on a expliqué peutêM*6, on n'a pas excusé cette extension abusive des droits de la guerre. Jugeons sévèrement les défauts de Villars, mais ne nous attardons pas à les analyser et ne perdons pas de vue ses qualités militaires ; n'oublions pas les grands services qu'il a rendus à la France, et lorsqu'au jour des grands périls, nous le verrons sauver le pays par l'énergie
sa lettre du 15 novembre (Appendice, n^ 131), évaluait à 703,000 florini les proGts du maréchal. Ricous écrivait le 15 novembre au Roi (A. E.) : c On suppose qu'il emporte 200,000 écus. « Villars, dans un compte qu'il présenta au Roi le 14 février i705, en lui onVant ses revenus jusqu'à la fin de la guerre {Mémoires de Viliars, t. II, p. 335), accuse lui-môme ua profit de 210,000 livres.
Ce chifTre ne parait pas très-éloigné de la vérité : en efTet, en 1702, au moment de son mariage, Viliars possédait des capitaux placés en rentes, meniionnés au contrat, pour la somme de 499,875 livres. Le 29 août 1705, il acheta la terre de Vaux, pour la somme de 506,000 livres, et cette somme oe pouvait pas provenir tout entière des profits de Tannée 1703, car les rentes ne figurent plus dans Tinvcntaire dressé après décès du maréchal.
Nous avons trouvé et acquis à Londres une liasse de papiers provenant de Ifariborough et qui jette un jour tout particulier sur ce côté des mœurs militaires. Elle contient une partie des comptes de sauvegardes du général anglais; ils sont tenus avec une grande régularité. La lettre était payée •ix pistoles, Thomme une pistole par jour; la campagne de 1705 a rapporté à Marlborough 3,816 pistoles; celle de 1706, beaucoup plus; le seul mois de juillet se solde par 1,988 pistoles, soit près de 20,000 livres. Le secrétaire du duc, Cardonnel, qui tenait les comptes, percevait une commission. De plus, il semble résulter d'une minute de lettre adressée à Tintendant SeckendorfT le 22 avril 1711, que Marlborough touchait deux et demi pour eent des subsides donnés par la reine d'Angleterre aux troupes alliées à •a solde. « Il n'est pas besoin que ceci entre dans les conventions, dit la lettre, seulement que vous l'insinuiez à qui il appartiendra, t
des grandes résolutions, nous ne lui demanderons pas d'ajouter à ses mérites celui du désintéressement qui fidt les saints, mais n'a pas suffi jusqu'à présent à faire les grands capitaines. N'est-ce pas Villars qui écrivait un jour^ comme pour fournir des arguments à ses défenseurs : tt Qu'importe au Roi que l'on soit méchant I Vous trouverez les qualités du plus grand général du monde dans un homme cruel, avare, impie. Qu'est-ce que tout cela fait? J'aimerais mieux, pour le Roi, un bon général qui aurait toutes ces pernicieuses qualités, qu'un fat que l'on trouverait honnête, libéral, chaste et pieux. Il faut des hommes dans les guerres importantes, et je vous assure que ce qui s'appelle des hommes sont très-rares. »
Louis XIV était du même avis et prenait les hommes oit il les trouvait : il lui importait peu que Villars fît bien ses affaires, pourvu qu'il fît aussi bien celles de l'État. Seulement, dans la circonstance présente, les affaires de l'État étaient compromises par une mésintelligence irrémédiable ; il sépara les deux rivaux sans prononcer entre eux et en donnant à chacun d'eux de bonnes paroles. A Monasterol, il déclara que l'Électeur aurait la satisfaction qu'il désirait, que Villars serait remplacé par le comte de Marsin, lieutenant général directement placé sous ses ordres. A Villars, il écrivit qu'il jugeait a plus convenable de l'employer ailleurs que de le laisser dans une situation à ne pouvoir pas lui rendre tous les services qu'il pourrait, s'il n'avait pas à combattre la mauvaise volonté des uns et le peu d'expérience des autres » . Il lui accordait a la permission qu'il avait demandée de rentrer en France, se réservant, lorsqu'il
serait auprès de lui,, de lui faire connaître toute sa satisfaction pour les services importants qu'il lui avait rendus )) .
Sur un point pourtant, le Roi ne fit pas la part égale; il écrivit à l'Electeur une lettre autographe pour le féliciter de la victoire d'Hochstaedt, et ne dit pas un mot au maréchal de la bataille qu'il avait réellement gagnée.
Villars ne se méprit pas sur le sens véritable des communications du Roi. C'était un désaveu à peine dissimulé sous les formes courtoises de félicitations banales; il en ressentit un vif dépit. Le silence gardé par le Roi sur le succès d'Hochstaedt le mortifia d'autant plus qu'il le savait injuste; il s'elTorça néanmoins de cacher sa mauvaise humeur et de donner le change à l'opinion à force d'assurance et de hauteur. Il voulut aussi, avant de partir, obtenir un dernier succès militaire, et il insista auprès de l'Electeur pour qu'on marchât au prince de Bade, aifaibli par la garnison qu'il avait laissée à Augsbourg, et qu'on essayât de le jeter dans le lac de Constance. Après des tiraillements inévitables, la marche en avant fut décidée : Memmingen occupé, on prit le château de Grenenbach , puis la ville de Keuipten qui capitula le 13 après une courte résistance. Cette petite expédition assurait à l'Electeur la ligne de Piller et le mettait à l'abri d'un retour offensif du prince de Bade ; il se contenta de ce demi-succès et refusa d'aller plus loin. Villars n'insista pas et prit congé de Max-Emmanuel. Les adieux furent froids, quoi qu'en ait dit Villars dans ses Mémoires, et si l'Electeur pleura en embrassant le maréchal, ainsi que celui-ci l'alBrme, ce fut de joie \
1 Voyei à TAppendice les lettres qu'il écrivait à Monasterol, n<^*i31 et smv«
Villars quitta Memmingeo le 17 novembre, avec une escorte de deux mille chevaux, commandée par Legall. Il arriva le 20 à SchafTbouse sans encombre et y trouva H. de Marsin qui l'attendait avec un convoi portant 12 millions en espèces pour la trésorerie de l'armée. A Scbaffhouse il était en sûreté; il y quitta son escorte qui ramena M. de Marsin et le convoi. L'Electeur alla au-devant du nouveau général jusqu'à Ocbsenbausen et l'y reçut le 21. L'entrevue fut des plus cordiales. Marsin remit à Max- Emmanuel, de la part du Roi, une patente de généralissime des armées françaises ; en même temps il ouvrit un paquet cacheté que Louis XIV lui avait confié et y trouva pour lui un brevet de maréchal de France. Il avait le caractère doux et conciliant, et s'entendit très-bien avec l'Electeur, quoique n'approuvant pas toujours ses projets. Les débuts de leur association furent heureux : en quelques jours la ligne de l'iller fut solidement occupée, et Augsbourg repris * ; la Bavière fut ainsi complètement mise à l'abri pour tout l'hiver. L'Electeur était enchanté; il écrivit à Monasteroi des lettres enthousiastes oii les compliments qu'il prodiguait à Marsin disparaissaient sous les éloges
' Lorsque Max-Emmanuel entra vainqueur à Augabourg, uu homme de quatre-vingUleux ans lui remit le quatrain suivant :
Gnslavam AngusUm Gastavas fecerat oHm,
Ta facis Aoguslam marte Ido Bawaram.
Ifacte animo, princeps invicte. Angasta talntat
Te nnnc Angastum, moz qooque Cctar cris.
Le manuscrit (Archives nationales, Bavière, K. 1305) auquel bous emprun« tons cette pièce, explique le premier vers par la note suivante :
Quum anno 1632Gustavus rex Suecis. victis prius austriacis copiis, iogre* deretur victor Augnstam, quidam ex ejus civibus, per elegantem anagnunmatismum, pro Augusta vocavit Gttsiava.
qu'il se décernait à lui-même. L'année suivante on reprit les projets de Villars : Passau fut occupé; Tallard passa les montagnes Noires et vint joindre son armée à celle de l'Electeur et de Marsin ; mais les circonstances n'étaient plus les mêmes et les hommes étaient bien différents. Les alliés avaient concentré leurs meilleures troupes sur le Danube, sous le commandement de deux grands capitaines, Marlborough et Eugène; l'armée franco-bavaroise comptait beaucoup de conscrits et était conduite par un chef médiocre assisté d'auxiliaires sans caractère. Les manœuvres de l'Electeur, laissé à ses propres inspirations, aboutirent à un épouvantable désastre, et par une cruelle ironie du sort, c'est ce même nom de Hochstaedt, illustré par Villars, qui sert à en conserver dans l'histoire la douloureuse mémoire.
Mais revenons à Villars : nous l'avons laissé le 20 novembre à SchaiThouse, d'assez méchante humeur. Il y écrivit une longue lettre au Roi pour se justifier; assez inutilement d'ailleurs, car Louis XIV ne voulait ni exprimer un avis sur sa conduite privée, ni renoncera ses services militaires. 11 y reçut les deux lettres suivantes ' :
Mon cousin, j*ay rcçeu la lettre que vous m*avez escrite du 23* du mois passé, par laquelle vous me mandez que vous passerez à ScbafTouse le 15 du courant et que vous vous rendrez en* suite auprès de moy le plus tost que vous pourrez ; je me réserve à vous entretenir lorsque vous serez arrivé, mais je ne veux pas attendre jusques à ce temps-là à vous donner des assurances de
1 Les ori<}inanx de cet deui lettres existent dans les Papiers de VilUurs, la seconde est entièrement autographe.
la satisfaction que j'ay des services importants que vous m*avcz rendus, et la présente n*estant pour autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. Escrit à Marly, le 5 novembre 1703.
Louis.
A Versailles, le 14 novembre 1703.
Vous verres. Monsieur, par la lettre que je me donne Thonneur de vous oscrire, que vous n'estes pas encore proscrit; si vous l'estes ce sera par votre mauvaise santé, et le Roy en sera trèsfasché. S. M. m'ordonne de vous depescher ce courrier, pour âcavoir, en vous exposant le véritable estât des affaires d'Italie, s'il vous conviendroit d'aller prendre le commandement de l'armée qui est sur la Secchia aux ordres de M. de Vaudemont, dont la santé est si mauvaise qu'il demande avec les dernières instances de retourner à Milan, où il pourra servir utilement en faisant fournir aux deux armées les choses dont elles auront besoin. Il seroit inutile de vous rien dire d'advantage sur ce qui le regarde, mais pour vous déterminer, il est nécessaire que vous soies instruit du véritable estât et des forces qui sont en Italie.. . (suit un exposé de la situation de Vendôme en Italie, menacé d'un côté par le duc de Savoie, de l'autre parles Impériaux : le corps de la Secchia est chargé de maintenir ces derniers et d'empêcher leur jonction avec les troupes piémontaises) .. . Vous verres par ce récit qu'il faut des meilleurs ouvriers pour une pareille besogne; c'est pour cela que le Roy a jette les yeux sur vous. Si vous vous y déterminés, vous ne devés compter d'estre que huit jours au plus à Paris ; vostre santé c'est ce qui peut vous empescher d'exécuter les ordres de S. M. Si elle peut soutenir cette nouvelle fatigue, vous ne devés pas balancer un moment d'obéir ; trop de raisons vous y engagent, vous les connoissés comme moy, nous en parlerons, lorsque vous serés ici, avec plus de liberté et de loisir. Il fault finir comme vous avés commancé ; donnés moi une ré-
pODse positive, car le Roy est obligé de faire scavoir a M. de Vaudemont ses intentions sur la demande qu'il fait de retourner à Milan. Je suis et serai tousjours avec autant d'attachement que de vérité, Monsieur, vostre très humble et très obéissant serviteur.
Chamillart.
Je vous demande une copie de ma lettre que je vous ai escrite a la haste en sortant de chez le Roy dont je n*ay pu faire faire de minutte, n'aiant pas de commis auprès de moi.
Tout en versant un peu de baume sur les blessures de son amour-propre, ces deux lettres ne satisfirent qu'incomplètement Villars. Les affaires d'Italie lui semblaient mal engagées ; la rupture avec le duc de Savoie aurait pu , à son sens, être facilement évitée; elle compliquait gravement la situation. L'armée de Vaudemont était affaiblie et dispersée; Villars ne se souciait pas de faire une campagne d'hiver dans des conditions qu'il jugeait défavorables, pourvu d'un commandement qui, bien que séparé, relevait en quelque sorte de celui du maréchal de Vendôme. Il prit la poste pour Paris, et dès son arrivée pria le Roi de confier à un autre l'armée de M. de Vaudemont. Le Roi n'insista pas, moins peut-être que ne l'espérait Villars ; il donna au maréchal quelques satisfactions extérieures, l'invita à Marly, lui montra les embellissements nouveaux du parc, mais ne lui parla pas de guêtre. Villars alla retrouver sa femme, revoir son fils, et tâcha d'oublier, au milieu des joies de la famille, les déceptions d'une campagne qui, commencée sous les plus brillants auspices, s'était
terminée par un avortemeot dont il avait la conscience de ne pas être seul la cause.
L'intimité de Villars et de Télecteur de Bavière ne devait pas survivre aux froissements que nous venons de raconter : les infortunes croissantes de Max-Emmanuel devaient pourtant un jour, en 1709, amener un certain rapprochement. Battu à Ramillies, chasse de ses États, réduit à vivre des secours du Roi, rÉlecteur promenait son simulacre de souveraineté et les restes de sa cour sur les conGns de cette Flandre qu'il avait tant désirée ; il était a Mons quand Villars y fut conduit par le développement de sa fortune grandissante. Le maréchal, trop cruellement vengé, céda au bon mouvement de sa nature, et alla présenter ses hommages au prince errant et malheureux : il le trouva qui tournait des tabatières. Max-Emmanuel se jeta à son cou en pleurant, reconnaissant qu'il souffrait d'avoir négligé ses conseils, le comblant de politesses et d'attentions; il le fit dîner avec mademoiselle de Montigny sa maîtresse, et lui donna, en le quittant, deux tabatières de buis faites de sa main, le seul présent, dit Villars dans ses Mémoires, qu'il ait jamais voulu recevoir de lui. Villars aura plus tard, à son tour, la bonne fortune de lui faire un présent plus sérieux : il lui rendra ses Etats héréditaires, par Tépée a Denain, par la plume à Rastadt. C*est sur ce service éclatant que prendront fin leurs relations.
Origine et caractère des relations de Villars et de madame de Maintenon. — Leur correspondance de 1703 h 1708. — Pacification du Languedoc par l'habileté et la modération de Villars, 170V. — Campagnes de 1705 sur la Moselle, de 1706 et 1707 en Alsace et en Allemagne, de 1708 en Savoie.
Parmi les nombreux correspondaats de madame de Maintenon, un des plus assidus fut le maréchal de Villars. Leurs relations avaient précédé leur fortune. Le marquis de Villars, père du maréchal, le bel Orondaie, était des amis de Françoise d'Aubigné. Saint-Simon, qui a cherché à ternir le caractère de cette intimité, en a été pour ses frais de calomnie. Le jeune Villars fut introduit par son père chez la veuve Scarron, et il se noua, entre lui et cette femme qui, par son âge, aurait presque pu être sa mère, des liens que la mort seule rompit. Saint-Simon, qui, sous peine de ridicule, ne pouvait ici parler de galanterie, s'est rejeté sur l'intrigue ; il n'a vu dans cette longue et fidèle intimité que l'alliance intéressée de l'ambition et de la cupidité,. de la bassesse et de la forfanterie. On n'a plus à défendre madame de Maintenon contre Saint-Simon ; les savantes recherches dont elle a été l'objet et la publication de sa correspondance authentique ont réhabilité
son caractère en le faisant mieux connaître ^ ; ropinion de l'histoire impartiale est faite; elle proclame son incontestable vertu, sa haute raison, sa piété sincère, son patriotisme éclairé. Le seul côté de sa vie qui donne encore lieu à des discussions contradictoires est son rôle politique : trop grandi par les uns, il est trop diminué par les autres. Sans prendre de réelles initiatives ni de responsabilités directes, madame de Maintenon savait exercer, sur le pelit cercle d'hommes qui gouvernaient la France^ une influence d'autant mieux acceptée^ qu'elle était plus mesurée et plus discrète. Sa seule présence, même silencieuse, au travail quotidien du Roi, était une ingérence effective : comment la croire sans action sur le langage d'un ministre qui tenait à conserver la faveur de ce témoin attentif, sur les décisions du Roi qui tenait à conserver son estime et son affection? Fidèle à ses amis, elle les soutenait et les conseillait^ : ce fut le cas de Villars; il est certain qu'elle contribua à le faire agréer du Roi , à lui faire pardonner ses incartades et ses indiscrétions, à le maintenir à la téta des armées. Oserait- on lui en faire un reproche? Elle avait su discerner les aptitudes sous les défauts, reconnaître Ci3 qu'il y avait de bon, de courageux, d'heureusement avisé et efficace, sous ces explosions de la vanité ou de l'intérêt : u Si on vous connaissait autant que moi, on vous aimerait beaucoup » , devait-elle un jour lui écrire ; ce qui ne l'empêchait pas de le morigéner à l'occasion, de calmer ses sollicitations, de lui donner d'une main légère et
* Voyez surtout le choix de lettres si judicieusement fait et accompagaé •d*uoe si remarquable étude par M. GBPPRor. Paris, 1887.
quasi maternelle des leçons dont il savait faire son profit. Nous n'avons malheureusement qu'un très-petit nombre des lettres qui furent échangées pendant ce commerce de trente ans ^ . Nous n'avons rien de 1 époque laborieuse où Villars apprenait la guerre sous Condé, Turenne et Luxembourg ; où madame Scarron apprenait la vie sous madame de Montespan; rien de l'époque brillante où Villars, ambassadeur à Vienne, vainqueur à Friedlingen et à Hochstœdt, marquait sa place en Europe, et où madame de Maintenon prenait discrètement la sienne à côté du trône de France. Quelques passages des Mémoires de Villars et de sa correspondance générale nous indiquent pourtant un commerce assez suivi; mais les lettres se sont perdues. C'est surtout dans les circonstances délicates que Villars s'adressait à sa protectrice, quand il avait à faire parvenir au Roi une information ou une demande qu'il n'osait adresser directement. Nous avons vu plus haut qu'il avait eu recours à son assistance dans la sotte affaire du duché refusé après la prise de Kehl, dans l'embarrassante négociation relative au voyage de la maréchale. Madame de Maintenon sut, dans ces deux circonstances, épargner à Villars une fausse démarche et un ridicule. Quelquefois, voulant ménager son amour-propre, elle ne lui écrivait pas directement et faisait passer ses avis par une amie commune, madame de Saint-Géran, parente de Villars par sa mère, posée aussi en protectrice de sa famille.
' Ces lettres se sont retrouvées dans les Papiers de Villars : celles de madame de Mainteoon sont à Tétat de copies, sauf trois qui sont originales et autographes : nous les signalerons en les reproduisant. Celles de Villars •ont 00 des copies, ou des minutes originales.
La correspondance ne commence pour nous qa'à la fin de 1703, à l'époque où nous a conduit notre récit. Villars était à Erolzheim, le 20 octobre, au moment le plus critique de sa brouille avec TEIecleur : il venait de recevoir de Versailles les lettres qui, sous des formes courtoises, lui donnaient tort, et accordaient à Max-Emmanuel les satisfactions qu'il demandait. A ce désagréable courrier était joint un mot de madame de Saint-Géran, écrit sous Tinspiration de madame de Main tenon, et destiné à atténuer un peu TefTet des communications du Roi. Villars répondit directement à madame de Maintenon :
Au camp d'Ërolzbeim, le 31 octobre 1703.
Madame,
Je reçois une lettre de madame de Saint-Géran bien propre à rétablir le calme dans mon cœur en vérité troublé et avec raison. Dans la première lettre dont Sa Majesté daigne m*bonorer après avoir appris une bataille qui a sauvé l'Électeur et Tarmée, Sa Majesté me parait uniquement en peine de ma conduite à regard de ce prince, de ses généraux et des siens. Hé! mon Dieu, Madame, de quoi suis-Je occupé depuis le matin jusqu'au soir? Le Uoi connoît mon zèle : qui en a donné plus de marques dans le cours entier de sa vie? Au moins depuis un an, où ai-je pris Tarniéc de Sa Majesté et où Tai-je menée? et où seroit-elle, si des traîtres ou des ignorans n'avoient rompu tous mes pro* jets? En vérité, Madame, j*ai le poignard dans le cœur : raa santé est très-altérée ; cependant je ne demande que le temps absolument nécessaire pour la rétablir et d'aller seulement à Schaffouse : le séjour n'en est pas agréable, et je sacriGe» non sans peine, tout ce qui pourrait m'étre cher, pour servir le Roi. Je vous assure. Madame, que ce que je souffre depuis six semaines ne se peut comprendre, et je relis dix fois la lettre de
madame de Saint-Géran pour rendre quelque tranquillité à mon cœur un peu agité. Je crois bien, Madame, qu'elle m*en a dit beaucoup plus que vous ii*avez ordonné, mais je suis trop heureux de me tromper, persuadé d'ailleurs que je puis espérer vos bontés et (que vous ne sauriez douter) de la parfaite vénération avec laquelle j*ai Thonneur d'être, Madame, votre très-humble serviteur.
Le maréchal ne demandait que quelques semaines de repos . : le Roi lui accorda un congé définitif qu'il alla passer en Normandie dans les terres de sa femme ' .
Six mois après, nous retrouvons Villars en Languedoc. Il était rentré en grâce auprès du Roi, qui lui avait confié l'ingrate mission de combattre les insurgés protestants des Cévennes. Depuis vingt ans la malheureuse province du Languedoc était désolée par la guerre civile. Commandants militaires et intendants s'étaient succédé sans rétablir l'ordre : la modération relative de Noailles et d'Aguesseau, les rigueurs impitoyables de Broglie et de Basville, les efforts incohérents de Montrevel n'avaient eu d'autre résultat que de transformer une échauffourée de paysans en une guerre véritable. Les camisards avaient une organisation militaire, des chefs audacieux : Castanet, Salles, Rolland, Ravanel, et Jean Cavalier auquel tous obéissaient. On sait que Villars inaugura un système nouveau, et qu'en joignant la douceur à la fermeté, qu'en parlant pour la première fois de clémence et de pardon aux popu-
^ Quelques lignes de la correspondance font supposer que Villars sollicita laoi succès un commandement au dehors : il aurait voulu être mis à la tète d*aoe eipédition contre le roi de Portugal, qui venait d'accéder à la grande alliance et de se tourner contre Philippe V.
na CHAPITRE V.
laùous fanatisées par la souffrance, il amena une détente ;jouiTaIe. Trois semaines à peine après son arrivée, il avait ou une entrevue avec Cavalier et posé avec lui les bases de la pacification. Fier de ce résultat rapide, il s'empressa de Tannoncer à madame de Maintenon^ par le billet suivant :
Xîmes, le 13 mai 1704.
J*ose prendre une conGance entière dans Thonneur de votre protection , et comment toutes les bontés dont vous m^avez honoré en prenant congé de vous ne me la donnent-elles pas? Permettez-moi donc de vous la demander dans cette occasion. Le Roi m*a fait Thonneur de me dire, en m'bonorant de ses derniers ordres, que si je lui gagnois deux batailles sur les frontières, je ne lui rendrois pas un plus grand service qu'en finissant cette révolte dont ses ennemis attendoient peut-être de grandes suites. La voilà flnie, et le bonbeur que j*ai d*y avoir contribué m'arrive après la prise de Kell, les montagnes Xoires forcées, et une bataille bien gagnée au milieu de TEmpire. Je ne parle pas de ce qui a procédé ces petits services. Eux seuls peuvent. Madame, contribuer à mon élévation. Je ne Tattends pas de mes cabales à la Cour, mais de vos bontés et de Topinion que j*ose me flatter qu*a Sa Majesté, qu'elle ne peut avoir de sujet plus dévoué ni plus déterminé à sacriGer, en toute occasion, sa vie pour la gloire de lui plaire et de la servir. C'est par ces sentiments, Madame, que j'ose espérer vos bontés, bien plus que par le profond respect, etc..
Villars s'était un peu bâté d'annoncer à madame de Maintenon la fin de la rébellion. Jean Cavalier^ de retour au milieu dos siens avec les propositions du marécbal, fut mal accueilli ; Rolland, sou principal lieutenant^ Taccusa de
VILLARS ET MADAME DE MAIiVTEXOX. 271
trahison et faillit le tuer; Ravanel, Textatique, se séparant avec éclat de son chef, entraîna tous les partisans de la résistance aveugle, et un succès partiel remporté sur un faible détachement de troupes royales ayant ranimé les espérances des révoltés^ peu s'en fallut que tout Féchafaudage construit par Fhabileté de Villars ne s'écroulât tout d'un coup. Le maréchal mit une extrême activité à réparer cet échec momentané ; il menait de front la guerre et les négociations, dirigeant lui-même les colonnes d'attaque et attirant Cavalier à de nouvelles entrevues, tantôt à Calvisson, tantôt dans l'île de Vallabrègues. Mais, quelque soin qu'il y apportât, les jours se passaient, et la fin de la guerre, annoncée un peu bruyamment à Versailles, ne se confirmait pas. On en parla à la Cour, les commentaires malveillants s'échangèrent entre les ennemis accoutumés de Villars. Parmi les plus empressés à dénigrer sa conduite^ était le marquis de la Vrillière; un ancien dissentiment séparait le maréchal du secrétaire d'Etat. Celui-ci, qui avait dans ses attributions les a affaires de la religion prétendue réformée » , se prévalait des devoirs de sa charge pour demander aux commandants militaires en Langue-doc des rapports directs sur leurs opérations ; Broglie et Montrevel s'étaient soumis à cette exigence; il s'attendait de la part de Villars à la même complaisance, et le lui laissa entendre quelques jours à peine après sa nomination. Villar» était alors à Paris , préparant sa campagne , consultant les gens du pays, travaillant avec le baron d'Aygalliers', non-
1 Rossel, baron d'Aygalliera, était un esprit éclairé et fut un intermédiaire très-eflicace : ■ Dieu veuille, écrivait-il à Villars le 16 juin, vous éiiter le
veau converti y dont il devait faire l'agent actif et écouté de ses négociations pacifiques ; il reçut assez niai les ouver« tures de la Vrillière, et se plaignit à Chamillart. a Si Dieu a dit, écrivait-il au ministre de la guerre, le 11 avril, que nul ne peut servir deux maîtres, par ma foi, il est embarrassant d'avoir aifaire à un grand ministre et à un autre qui veut tâcher tout doucement de le devenir, n Ce langage était fait pour plaire à Chamillart qui, le lendemain même, écrivait à Viliars de ne pas se mettre en peine : a II ne tiendra qu'à vous, ajoutait-il, de vous dispenser de ces doubles relations, en laissant à M. de Basville le soin d'écrire comme à son ordinaire. Quoiqu'il ne soit pas d'usage, dans le service des armées, que messieurs les intendants rendent compte de ce qui s'y passe, cette guerre tout extraordinaire Ta introduit, et en le laissant subsister, vous contenterez le petit ministre qui s'est donné tant de mouvements pour fiiire un personnage, et vous aurez peu d^occasion de lui écrire. »
Le petit ministre ne s'était pas tenu pour battu et avait eu recours à madame de Maintenon, la tante de sa femme, qui lui voulait du bien, et dont il entretenait sans doute l'intérêt en lui communiquant la correspondance qu'il recevait du théâtre de la guerre. Viliars , tancé par madame de Maintenon, s'était soumis de mauvaise grâce, mais il était trop homme de commandement pour ne pas sentir l'inconvénient d'une double correspondance officielle; ses lettres à la Vrillière renfermaient peu de détails
malheur de répandre le sang que vous prenez tant de peine à conserver, et vous (jarantir des conseils violents ! »
et parvenaient toujours à la secrétairerie d'Etat après les dépêches adressées au ministère de la guerre. Le dissentiment subsistait donc, et il se manifestait par Faigreur avec laquelle le secrétaire d'Etat critiquait les opérations du maréchal. Villars crut devoir s'en expliquer avec la Vrillière et avec le Roi lui-même. C'était un mois après sa première entrevue avec Cavalier; son habileté e^ son énergie avaient eu raison des efforts désespérés de Rolland et de Ravanel; Cavalier était définitivement soumis. Interné dans l'Ile de Vallabrègues avec le gros de sa troupe formé en régiment, il se préparait à partir pour la frontière; la résistance était désorganisée, réduite aux coups de main incohérents de bandes isolées. Villars se sentait assuré du succès, il pouvait se retourner contre ses ennemis de Tintérieur; il prit l'offensive avec sa vigueur ordinaire. Un point surtout lui tenait au cœur : il avait été accusé d'avoir promis aux protestants des Cévennes la liberté de conscience; dans l'état d'esprit où se trouvaient le Roi et la Cour, aucune accusation n'était plus grave ni plus dangereuse. Il y avait prêté dans une certaine mesure : assez indifférent en matière religieuse, opposé, par tempérament et par politique, aux conversions forcées, il avait laissé entendre aux révoltés qu'aucune abjuration ne leur serait imposée, et qu'à condition de ne se livrer à aucune manifestation extérieure de leur croyance, ils étaient libres de croire ce qu'ils voudraient. La distinction entre la liberté de culte et la liberté de conscience était subtile, les intéressés l'interprétèrent dans le sens le plus large; l'équivoque n'avait pas nui à la pacification, mais elle avait
donné lieu au bruit qui, parvenu jusqu'à Versailles^ avait été recueilli et exploité par les ennemis de Villars. Villars, piqué au vif et, je l'ai déjà dit, fort de ses succès, se défendit directement auprès du Roi et de madame de Maintenon. Dans sa lettre à Louis XIV, il nia formellement avoir promis la liberté de conscience, et, prenant la Vrillière à partie, il l'accusa d'avoir voulu se venger, en le calomniant, de son refus de correspondre avec lui; il le montra cherchant à empiéter sur les fonctions du ministre de la guerre, et se donna lui-même comme le défenseur méconnu des droits de l'autorité royale et du bien de l'Étal. En même temps, il écrivait au secrétaire d'Etat une lettre polie, respectueuse même dans la forme, mais dont l'argumentation incisive réfutait une à une chacune des critiques adressées à ses opérations; elle énumérait ensuite les bons procédés que le maréchal avait eus pour la Wil- Hère, pour son (ils, pour ses parents, et se terminait ainsi :
J^avois lieu d'espérer qu'ayant autant cherché Thonneur de vos bonnes grâces, j'y aurois un peu plus de part... vous voulez que je vous rende le même compte des mouvements des troupes qu'à M. de Chamillart? C'est par lui que j'ai reçu les ordres du Roy pour les commander dans cette province, et il seroit ridicule que le Roy pût être informé de leurs mouvements par mes lettres à tout autre qu'au ministre qui me donne les ordres du Roy pour les faire agir. Madame de Maintenon ne me soupçonnera jamais de manquer d'égards pour tout ce qui a l'honneur de lui appartenir. Je vous ai écrit presque aussi souvent qu'à M. de Chamillart, et quand toute mon attention me sera inutile auprès de vous, je n'aurai rien à me reprocher et serai autant que vous le désirez, Monsieur, votre très-humble serviteur.
Le maréchal ne se contenta pas d'invoquer le témoignage de madame de Maintenon, il voulut se Tassurer et lui écrivit le même jour la lettre suivante :
A Xîmes, le 14 juin 1704.
Je serois au désespoir que vous pussiez me soupçonner de n*avoir pas une attention bien vive à tout ce qui regarde M. le marquis de la Vrillière, et par Thonneur qu'il a de vous appartenir, et par la bonté que vous avez eue de m'ordonner cette attention. J'ai eu Thonneur de vous expliquer, Madame, qu'il m'étoit bien difBcile de faire ce que M. de la Vrillière vouloit exiger de moi, qui étoit de lui envoyer les copies de toutes les lettres que j'écrivois à M. de Cbamillart. C'est de M. de Cba- Tnillart que j'ai recules ordres du Roy pour le commandement dont Sa Majesté m'a honoré. Tous ceux qui, avant moi, ont «commandé dans ce pays-ci, ont rendu compte à M. de Barbesieux, et auparavant à M. de Louvois, de tout ce qui regardoit les mouvements de troupes. Il est inutile que j'en écrive à Si. de Cbamillart, si M. le marquis de la Vrillière, informé des ^Knémes choses par moi, va en rendre compte au Roi. Cependant, ^ladame, pour obéir à vos ordres, j'ai eu l'honneur d'écrire à Si. de la Vrillière tout aussi souvent qu'à M. de Cbamillart, lui ^Xnandant même les nouvelles qui regardoient les mouvements ^e guerre, à la vérité moins en détail. Je ne lui ai pas adressé ^■mes courriers; c'est aussi ce qu'a fait M. le maréchal de Mop- '^revel, mais je lui ai écrit par ces mêmes courriers. Cependant, ^Madame, je vois par les lettres qu'il m'écrit, bien plus clairement par ce que me mandent les premières personnes de la Cour, qu'il se déchaîne contre ma conduite. Je n'en serois pas surpris, si elle n'étoit, grâces à Dieu, très-heureuse, puisque par les voies que j'ai suivies de vivacité dans les mouvements des troupes, et de laisser espérer la clémence de Sa Majesté, sans avoir jamais donné aucune espérance qu'elle puisse être, le chef
trê CHAPITIE V.
àeê rebelles avec ses prîndpaox lieateoants s'est remis mes mains avec ses plos iiraves et plus raisonnables soidate. Les prîneîpaiix chefs de Rolland en ont usé de même, et, de foos c6tés, il nous arrive de leurs soldats qui rapportent kars Enfin, lladame, le chapelet se défile, la division est entre Ils ont tné deux lieutenants de Rolland, lequel me mande eneore qu'il n'attend que ma permission par écrit, pour se rendre auprès de moi. Ces massacres qui faisoient horreur dans la province ont cessé. Le Roy y a la moitié moins de troupes que Tannée passée, tout est dans le meilleur chemin, et M. le marquis de la Vrillière, dont j*ai toujours cherché les bonnes grâces, parait mon ennemi.
Vous connaissez, Madame, mon respect, ma vénération, mon zèle pour tout ce qui vous regarde. Ce furent ces sentiments seuls qui m'obligèrent à donner, Tannée passée, à M. le chevalier de la Vrillière, la première commission agréable pour porter une bonne nouvelle au Roy. M. le marquis de Sainte-Hermine, son oncle, fut envoyé quinze jours après, préférablement à mon propre frère qui était auprès de moi. Ce n'est pas, Madame, pour vous faire connaître mon attachement très-respectueux que j'ai l'honneur de vous parler de cela : Je suis bien tranquille sur ce que j'ose me flatter que vous en pensez, mais pour que vous voyiez que je n'ai rien oublié au monde de tout ce qui pouvoit être agréable à M. de la Vrillière, hors ce que je ne puis faire sans manquer directement à M. de Chamillart, et la raison ne permet pas que j'informe un autre ministre des mouvements des troupes que lui.
J'espère, Madame, que vos bontés vous porteront à me pardonner la liberté de ces détails.
Quatre jours après, impatient et inquiet, il écrivait à madame de Maintenon une seconde lettre sur le même sujet j nous ne croyons devoir en reproduire que la fin :
En vérité. Madame, j'aurois gardé éteroellement le silence si M. de la Vrillière n*avoit attaqué ma religion, ma gloire et ma fidélité aux ordres du Roy. Il n'y va pas moins que de manquer à tout cela en promettant la liberté de conscience lorsque le principal chef, en se soumettant, n'a pas osé la demander... Pardonnez-moi, Madame, d'oser vous écrire deux fois sur la même matière; vous la trouverez assez importante pour moi.
Le même courrier qui emportait cette justification était chargé de remettre à Chamillart une lettre , oii Villars le mettait au courant de tout ce qu'il avait écrit; sa mauvaise humeur se donne libre carrière :
En vérité ce petit homme n'est pas sage... Le profond respect, les obligations que j'ai à madame de Maintenon m'ont retenu, tant qu'il n'a fait que blâmer ma conduite ; mais aller jusqu'à dire publiquement que j'ai permis la liberté de conscience aux rebelles... Cela est trop violent... J'avoue que par l'honneur qu'a ce petit homme d'appartenir à madame de Maintenon, je suis au désespoir d'être forcé de m'en plaindre. Mais que peut faire un homme qui commande dans une province et auquel le secrétaire d'État de cette province ose imputer d'avoir fait un crime» car c'en serait un capital que de promettre la liberté de conscience, dans le temps que les rebelles n'ont jamais songé à la demander et que j'ai dit hautement que je ferois pendre le premier qui me parlât de cela et de toute autre condition que d'implorer la clémence du Roy.
Chamillart y comme on peut le penser, ne soutint pas les prétentions d'un ministre qui aspii^ait à le remplacer ; si d'ailleurs Viliars avait à la Cour des détracteurs empressés^ il ne manquait pas de défenseurs. Le prince de Conti, un
de ses correspondants les plus assidus, lui écrivait le 29 juin :
Il auroit esté difTicile de tirer meillear party des fols auxquels vous avés affaire. Je sçay bien que vosire petit ministre ne vous veut pas de bien et même qn*il a tenu des discours assés extraordinaires sur vostre chapitre, mais c*est de quoy vous ne devés peu vous soucier : tout ce dont je puis vous asseurer, c*est qu*il ne les a pas tenus devant moy. Car assurément je luy aurois rivé son cloud ^..
Madame de Maintenon avait trop le discernement des choses et des hommes pour ne pas comprendre que la raison était du côté de Villars. Nous n'avons pas la réponse qu'elle fit à ses justifications, mais nous savons qu'elle satisfit complètement le maréchal. Il écrivit, le 9 juillet, à Chamillart :
Je vous rends mille très-humbles grâces d*avoir bien voulu rendre mes lettres et expliquer ma conduite à Sa Majesté et à madame de Maintenon. Vous croyez bien, Monsieur, que M. de la Vrillière ayant eu Thonneur d*épouser sa nièce, je ne me serois pas plaint au Roy, si je n'avois vu M. de Basville obligé à se justiGer sur ce que M. de la Vrillière le blâmait de n*avoîr pas averti que j'avois promis la liberté de conscience aux fanatiques. Pour cela vous comprendrez aisément que je ne pouvois pas garder le silence. Madame de Maintenon m*a fait Thonneur de m'écrire sur cela avec des bontés inûnies. J*ai toujours écrit à M. de la Vrillière avec les expressions les plus honnêtes; comme messieurs ses commis ont un autre style, je m*y suis un peu conforme : je vous dirai même que j*aurois passé sur ces
> Original autographe. P. V.
mallionnétetés-là et sur son dcchainemcnt public s'il n'avoit été jusqu'à m'iraputer des fautes capitales. Il n'y retournera plus ni moi. Monsieur, à vous importuner de ces détails.
L'incident était clos, pour parler le langage d'aujourd'hui, et Villars avait lieu d'être satisfait du résultat. Le succès avait d'ailleurs parlé pour lui : le système de « vivacité militaire et de clémence » qu'il avait inauguré avait réussi là où vingt années de rigueurs et de supplices avaient échoué. Cavalier et son régiment avaient définitivement quitté la France ; les quelques bandes isolées qui tenaient encore la montagne, sans cohésion entre elles, aban4onnées par les populations rassurées, ne devaient pas tarder à dispamitre. Villars, en remerciant madame de Maintenon de l'appui qu'elle lui avait donné auprès du Roi, put, plus justement que la première fois, lui annoncer la fin de la campagne et lui résumer les opérations qu'il considérait comme virtuellement terminées. C'est ce qu'il fit dans la lettre suivante :
Xîmes, le 12 juillet 1704.
Madame,
Je ne puis trouver d'expressions pour vous faire connoître à quel point je suis pénétré des bontés dont vous avez daigné m'honorer. En vérité, Madame, il n'y a rien au monde que je ne voulusse faire pour espérer de les mériter. Vous croyez bien. Madame, au sujet de M. le marquis de la Vriilière, que si je n'avois vu M. de Basville obligé de se justiGer sur la foiblesse de consentir à ma mauvaise conduite, et l'indolence de n'en pas avertir, et ne m'accusant pas de moins que d'avoir promis la liberté de conscience, lorsque je dis publiquement que je ferois pendre le premier qui oseroit me la demander de la part des rebelles, pour
cela, Madame, il ne m*était plus possible de garder le silence, je ne Tavois pas rompu sur les avis qui m*étoîent donnés par geos de confiance du malheur que j*avois, sans Tavoir mérité» de m'étre attiré Tindignation de M. de la Vrillière. J*espère qa*il voudra bien justifier ma conduite : elle sera remplie de tous les égards et les respects que je dois à tout ce qui a eu Thonneur d'entrer dans votre alliance.
Je reviens, Madame, à la matière qui vous touche le plus. Ce sont les affaires de ce pays-ci. Vous avez su toutes les rigueurs que Ton y a exercées. Les supplices les plus cruels, les punitions de la dernière sévérité employées depuis près de deux ans ne faisoient qu'irriter le mal. CJe sais par M. de Bas ville lui-même que ceux que Ton menoit à la mort, y marchoient en chantant les louanges de Dieu avec un zèle et une dévotion si ardente, qu'on étoit obligé de les faire environner d'une foule de tambours pour que leurs discours ne fissent une impression plus dangereuse que l'exemple de leur mort ne pou voit apporter d'utilité. Dans les occasions, ceux qui ne pou voient éviter les troupes, étant abandonnés à la discrétion du soldat, remercioient celui qui leur donnoit la mort, sans que l'on ait jamais vu un d'eux demander quartier. Une telle manie s'étoit emparée des esprits de tout ce peuple révolté^ Je crus, avec les plus sages, et M. de Basville que je mettrai toujours à la tète, que les voies de douceur étoient plus propres à les ramener que la seule violence; (tenant cependant les troupes dans un mouvement continuel pour presser le plus vivement qu'il seroit possible ceux qui auroient les armes à la main, et recevoir d'ailleurs à merci ceux qui imploreroient la clémence de Sa Majesté ; parlant d*ailleurs moimême à tous les peuples pour les faire revenir sur leur entêtement ridicule, sur les miracles et leurs prophètes. Cela me réussit au point que plus de soixante des camisards rapportèrent d'abord leurs armes. Ensuite ayant séparé les troupes en divers petits corps, et celui que je menois moi-même composé tout au
plus de trois cent cinquante hommes, les rebelles chassés de toutes leurs retraites et battus en quatre ou cinq petites occasions, et pressés d'ailleurs par une troupe de cinquante nouveaux convertis, auxquels je pris sur moi de faire donner des armes, menés par un gentilhomme nommé Daigaliers, lequel parla à Cavalier, ce chef offrit de se soumettre avec toutes ses troupes, et promit la même chose de la part des autres chefs qui le regardoient comme le premier.} Cela fut exécuté, et Cavalier tint parole, amenant à Calvisson, qu'il voulut avoir pour lieu d'assemblée, plus de huit cents hommes et allant lui-même parler aux autres chefs, qui tous promirent de suivre l'exemple de Cavalier. Il est certain que Castanet se rendit à Calvisson, que Rolland vint à quatre lieues avec tous ses gens, Joanny, Larose et autres ne demandant tous que la grâce, ou de sortir du royaume ou celle de chercher à expier leurs fautes passées, en sacriGant leur vie au service de Sa Majesté.
Je prends la liberté, Madame, de vous rendre un compte plus étendu de toutes nos aventures, parce que je sais que votre piété TOUS fait intéresser encore plus vivement à ce qui regarde la religion, outre que toute révolte doit être regardée comme la plus grande affaire d'un Etat, surtout quand tout ce qui compose cet Etat est obligé pour soutenir une guerre très-juste, mais trèsmineuse, à supporter des impôts que quelques peuples ont de la peine a payer.
Pour avoir donc l'honneur de vous informer de suite de plusieurs choses dont vous avez déjà ouï parler, j'aurai celui de vous dire que nous avions bien pensé qu'il n'étoit pas impossible qu*une troupe de rebelles, et d'une folie aussi outrée que ceux qui étaient à Calvisson, pourroit ne pas persister dans les résolutions qu*elle avait prises, qu'il seroit bon à iout événement de pouvoir les empêcher de s'échapper. Pour cela. Madame, l'on avait des troupes à portée, mais l'on devoit cependant s'attendre qa*au premier mouvement, ces gens-lu, qui étoient dans une
défense coniinaeDe, se jetteroieni dans les bob voisins de
On aaroit certainement pa en tuer one centaine, mais en même temps tons les antres chefs étoient irréconciliables pour jamais, et Ton ne finissoit pins qne par la seule violence une guerre qni ne finira jamais entièrement par là. L*on cmt donc ne poovoir mienx faire qne de leur marquer une confiance entière. On a désapprouvé aussi la liberté qu*on leur avait laissé de chanter; cette liberté ne ponvoitleur être ôtéequepar force, et la moindre violence employée rompoit toute négociation. M. Tarchevéque de \arbonne et M. de \ismes, deux sages et saints prélats, furent les premiers a me dire : « Bouchons-nous les oreilles, monsieur, et finissons si nous pouvons. ? Enfin, Madame, dans le temps que Cavalier alloit parler aux autres chefs, un nommé Ravanel révolta ce qni étoit à Calvisson, fanatisant et jurant que Dieu Tavertissoit que Cavalier les trahissoit et que les troupes marchiiieot pour les égorger tous. Cavalier arri¥e, trouve sa troupe émue, et Tayaut rassemblée pour lui parler, Ravanel s^écrie que ceux qui aimeroient Dieu et lear vie le suivent. Tout s*enfuit. Cavalier les suit, et trois ou quatre jours après, il en ramena un peu plus de cent, avec lesqueb il est sorti du Languedoc. Les troupes se remettent en mouvement, je fais menacer d*enlever les pères et mères de ceux qui demeureront parmi les fanatiques. On exécate Tordonnance, plusieurs reviennent, quelques-uns même nous dénoncent les retraites des camisards, ce qui n*étoit pas encore arrivé, jamais gens n*ayant plus religieusement gardé le secret, et la mort d'une infinité n*ayant jamais arraché une parole qui ait pu rien découvrir. Ils paraissent toujours disposés à se soumettre, Fespérance d*on secours maritime les ayant peut-être retenus. J'ai été obligé, par les avis que m'ont donnés M. le comte de Toulouse et M. le prince de Monaco, de donner quelque attention à la côte ; et après l'avoir visitée et trouvé que le danger était moindre qu'on ne me l'avoit fait, je retourne avec toutes les troupes pour presser plus que jamais les rebelles, sui-
VILLARS ET MADAME DE MALVTEXOISJ. 28a
vant toujours mon premier principe, de laisser une porte ouverte à la miséricorde du Roy.
rll est certain, Madame, que tous les jours il en revient, que ceux qui sont sous les armes souffrent de grandes nécessités. Nous les avons trouves peu secourus des étrangers ; aucun officier parmi eux;imais je ne puis douter qu'il ne revient et conseils et secours des nouveaux convertis des villes. Tous les jours nous acquérons quelques connaissances nouvelles sur cela, et j'espère que quand ils auront bien reconnu une vérité que je leur ai toujours bien affirmée — que jamais le Roy ne consentira à la moindre petite liberté de conscience — et qu'ils verront d'ailleurs leur ruine inévitable et prochaine, si cette révolte ne tombe pas tout d'un coup, j'espère. Madame, que nous les verrons du moins s'alToiblir par ce départ de Cavalier et de ce c^u'il mène avec lui ; la reddition de plusieurs autres commence a mettre la défiance dans le parti. Si nous pouvons les joindre avec cela, à quoi certainement je ferai tous mes efforts, nous verrons, s'il plaît à Dieu, le parti se détruire entièrement, et il ne restera tout au plus que quelques voleurs, gens accoutumés au brigandage et au meurtre, que la situation des lieux et les retraites faciles conserveront encore quelques temps, mais qui, à la fin, seront livrés par les peuples dont ils causent la ruine, au lieu que ces mêmes peuples secourent encore, mais plus foiblement qu'auparavant, les troupes armées.
Il est certain. Madame, que l'affaire est avancée, que nous pouvons espérer de la voir finir bientôt, mais je n'oserois en répondre positivement. Je le souhaite bien ardemment, et regardant toujours comme un des plus sensibles bonheurs de ma vie de servir Sa Majesté, vous jugez. Madame, avec votre bonté ordinaire, de mes sentiments, et j'ose dire que vous leur rendez justice, quand vous voulez bien être persuadée que rien ne ralentira jamais mon ardeur a servir et à mériter l'estime de Sa Majesté. Je souhaite et j'espère que ses armes, victorieuses de
toates parts, Corceroot bicntôl ses emieaiis les plus opîoiâtres à la paix, et qa*aiiisi tous ses aotres généraux, et moi qaî sois des moindres, loi seront dans peo inutiles. Mais quand, par sa bonté plutôt que par aucun égard pour mon très-foiUe mérite, le Roj voudra bien me redonner ses armées, il trouvera que je sois oniqnement occupé, ainsi qoe je Tai toojoors été, du désir de bien serw.
Je ne me suis, grâces à Dieu, jusqu'à présent point trompé dans mes projets ; il faudra faire cette année ce qui étoit trislacile Tautre. M. le maréchal de Tallard n'a jamais voulu regarder une communication solide comme indispensablement nécessaire, et j*ai toujours soutenu qu'elle rendrait le Roi maître de la guerre, puisque la faisant dans l'Empire et tenant le Danobe depuis sa source jusqu'à Passau, Ton pouvoit, en tout temps, proportionner les secours aux besoins, le Roi régler toujours les projets et ne les pas laisser aller à l'entière disposition de M. rÉlectcur de Bavière, dont la tête certainement (je suis obligé de le dire encore) n'est pas toujours assez forte pour les mener. Il est certain qoe je l'ai sauvé trois fois malgré lui ; je pouvois le manquer la quatrième, et bien assuré d'être accusé par lui à tort et chargé de toutes les fautes que j'aurois le moins faites. C'a été. Madame, l'unique et, je crois, assez sage raison qui m'a obligé à profiter de la liberté que Sa Majesté eut la bonté de me donner de revenir. L'on me trouvera toujours fort au-dessus de toute autre passion que celle de servir le plus grand maître du monde, avec laquelle je suis né, et qui a toujours été bien avant dans mon cœur avant l'ambition et la fortune. Je ne dis pas. Madame, qu'au défaut de ces passions-là, je ne puisse être amusé par d'autres ou, pour mieux dire, par l'envie assez raisonnable de rendre telles ' les personnes avec qui on doit vivre. Votre bonté infinie vous a portée à vouloir bien me donner des conseils sur cela, que je suis avec tout le respect qui leur est dû.
> La copie porte telles, c'est peut-être belles qu*il faut lire.
Voila, Madame, une trop longue lettre, je vous en demande bicnr pardon. J'ai dit à M. de Basville ce que vous me faites l'honneur de me mander à son sujet. II ose vous conjurer. Madame, de vouloir bien ne le pas oublier, et ne se justiCe pas sur le reproche très obligeant que vous avez la bonté de lui faire.
Cette lettre est fort curieuse. Villars s'y peint tout entier, avec ses qualités et ses défauts, son esprit vif et ouvert, son intelligence de la guerre, sa bonne humeur, sa confiance en lui-même, son ambition ; il y laisse même deviner son penchant vers la galanterie et les jalouses inquiétudes qui troublaient à tort son bonheur domestique. On y voit enfin que tout en donnant ses soins à la conduite vigoureuse de la petite guerre des Cévennes, il ne perdait pas de vue les opérations de la grande guerre qui se poursuivait en Allemagne; il se consolait difficilement d'être obligé d'employer sur un si petit théâtre des aptitudes faites pour de plus grandes actions, et d'assister, impuissant et éloigné, à la perte successive des positions que ses victoires avaient conquises. Pendant les six derniers mois de l'année 1704, tout en achevant la pacification du Languedoc et sa réorganisation administrative ; tout en tenant les États de la province et en surveillant ses côtes menacées par une escadre anglaise , il suivait avec une activité fiévreuse les événements d'Allemagne, échangeant avec ses correspondants de Versailles, de Suisse ou de Tarmée, ses inquiétudes, ses critiques, ses regrets et ses espérances.
Saint-Simon a particulièrement incriminé ce commerce; il s'est moqué de ces lettres où Villars ne cessait, dit-il, « de mander ce qu'il aurait fait, de déplorer de s'être
trouvé éloigné des armées ; en un mot^ de fanfaronner avec l'eAronterie qui ne lui a jamais manqué n . J'ai sous les yeux tout ce que Villars a cru bon de conserver de cette correspondance ; ces extraits permettent de réduire à leur véritable valeur les jugements de Saint-Simon. On y voit Villars, sollicité par Chamillart , dès le mois de juillet, de dire son avis sur la campagne, signaler les fautes commises et les fautes à éviter, indiquer le meilleur plan de conduite avec une clarté, une expérience de la guerre, une connaissance des choses et des hommes qui devaient singulièrement frapper ses correspondants; c'est avec le prince de Conti qu'il s'exprime le plus librement. « On étoufferoit, lui écrit-il , s'il n'étoit permis de discourir sur la guerre. » « Quant à raisonner de la guerre, inter privaios parieteSj il y auroil de la dureté à me Tinterdire. » Conti, avec son consentement, montrait ses lettres au maréchal d'Harcourt, qui les communiquait sans doute à madame de Maintenon. Ses conseils pourtant n'étaient pas suivis, et, malgré ses supplications, la personnalité malheureuse de l'électeur de Bavière continuait à peser de son poids néfaste sur les opérations du maréchal de Tallard ^ On peut se figurer la douleur et la colère de Villars en voyant les défaites se succéder sur le théâtre même de ses victoires, et le nom de Hochstaedt, qu'il avait illustré , servir à désigner la première et la plus inexplicable des
^ Mous donnons quelques-unes de ces correspondances à la suite des Mémoires de Villars, t. II, p. 318 et suiv. Nous possédons en outre des lettres écrites de Tarmée par les anciens subordonnés du maréchal , Lcgall, Du Bourg, l'intendant Baudouin et autres, qui tous regrettent son absence et affirment que les désastres de la campagne ne se seraient point produits, si le commandement lui eût été maintenu.
capitulations. En apprenant cette fatale nouvelle, il écrivit à l'abbé de Saint-Pierre une lettre fort vive*, dont une copie, a revue, augmentée et non corrigée w , fut colportée dans Versailles et y causa quelque scandale. Chamillart conseilla la prudence à Villars ; celui-ci désavoua les expressions introduites à son insu dans la copie de sa lettre, mais maintint ses critiques : a Je ne songe à faire la cour à per-* a sonne, écrit-il à Chamillart, pas même à vous. Monsieur, a voulant vous mander la vérité. Ceux qui dans les armées « songent à s'élever par leur zèle, leur courage, leur appli- « cation au service du Roy, disent de moi : Voilà notre a homme. Ceux qui ne comptent que sur leurs cousins, a leurs cousines, leurs tantes , au lieu d'être occupés de la «guerre, me craignent, non pas que j'aie des manières tt hautes, mais je ne suis pas leur fait. « Et ailleurs : a Vous ft m'avez appris à mépriser les bruits du courtisan , et a madame de Maintenon a eu la bonté de me dire qu'un a de mes défauts étoit d'en être trop occupé. » Il est certain que loin de lui nuire en haut lieu, sa franchise et sa confiance en lui-même lui servirent; nous n'avons pas, malheureusement, les lettres échangées avec madame de Maintenon pendant cette période. Cela est d'autant plus à regretter que Saint-Simon a été particulièrement sévère pour cette correspondance. Si elle se retrouve jamais et si elle prouve que madame de Maintenon, comme l'aflirme Saint-Simon, a grandement contribué à faire rendre à Villars le commandement des armées, elle apportera un nou-
> Nous avons donné (Mémoires de Villars, t. II, p. 330) une portion notable de la minute de cette lettre retrouvée dans les Papiers de Villars*
veau témoignage en faveur de la perspicacité et du patriotisme de madame de Maintenon, et lui créera un véritable titre à la reconnaissance de la France. |
Ce fut le 29 décembre 1704 qu'une lettre de Chamillart rappela Villars du Languedoc, et lui annonça sa nouvelle destination. Dix jours après, il était à Versailles. Introduit par Cbamillart chez madame de Maintenon, il y trouva le Roi, qui lui conféra le titre de duc, lui donna le cordon bleu et lui conGa la mission de rétablir la fortune de la France. Sans s'attarder à la Cour, le maréchal se rendit immédiatement à la frontière ' et travailla sans relâche à la réorganisation de l'armée. Au bout de deux mois, les résultats obtenus lui donnaient toute conflance, et il écrivait à madame de Alain tenon la curieuse lettre qui suit :
Metz, 11 avril 1705.
Madame ,
Je crois que vous apprendrez avec joie que, par les sages précautions de Sa Majesté , les troupes qui s*étoient retirées si abattues et dans un si grand désordre, sont plus complètes et plus belles que jamais. J'avoue, Madame, que le prompt rétablissement a passe mes espérances, et nos ennemis qui ont publié partout que nous n'aurions de cavalerie, cette campagne, que vers le mois d'août, auroient vu nos étendards, il y a déjà huit jours , si je n'étois arrêté par une espèce de déluge qui fait une
1 Monastcrol, toujours malveillant pour Villars, annonça ainsi, de Versailles, ce départ à son correspondant habituel, Malknccht : t M. de Villars est parti enflé des progrés qu'il va faire sur la Moselle. > Il lui écrivit le 1*^ mai, après la pointe faite par Villars sur Hombourg (voy. Mémoires de Villars, t. II, p. 174) : c Le maréchal de Villars a fait une belle ezpédilioa : tout le monde en parle assez mal ici ; Dieu veuille qu'il redresse cette faute et que sa cavalerie soit en état d'agir quand il en aura besoin, i il. M. Les i^ouhaits ironiques de Monastcrol furent bientôt accomplis.
mer de tout ce qui est une plaine. J*cn vois une de deux lieues d'étendue de mes fenêtres : il n*y a qu'à laisser pleuvoir et prendre patience, et se tenir prêts à agir dès que les chemins seront libres, et les ruisseaux et rivières rentrés dans leur cours naturel. Ce qui me fait une extrême peine, c'est que j'étois sûr de mon coup, tirant, comme Ton dit, sur le temps, et prenant celui que notre diligence et la paresse des ennemis nous présentent : et c'est un fait qu'à la guerre il n'y a que des instants ; peut-être que, quand les chemins seront libres, les ennemis auront leurs troupes arrivées et seront en état de traverser un projet que j'ai formé peu de jours après mon retour sur cette frontière.
Enfin, Madame, j'ai l'attention que je dois à bien remplir mes devoirs et j'espère, avec l'aide de Dieu, que l'on ne me reprochera jamais d'avoir manqué ce qui étoit possible.
Je suis véritablement affligé du malheur de l'escadre de M. de Pointis, je sais que Gibraltar est un poste important; mais. Madame, en s'opiniàtrant mal à propos, on s'expose à de plus grands malheurs que ceux que l'on veut craindre.
Au bout du compte, si les Espagnols sont fidèles (et naturellement ces peuples-là le sont), il faut toujours que nos ennemis, pour faire la guerre en Andalousie par Gibraltar, portent par mer hommes, chevaux, équipages de vivres et d'artillerie. Ce transport est prodigieux et très-ruineux pour eux. Qui sait si les avantages qu'ils croiront tirer de cette place ne les portera pas à en perdre d'autres plus considérables, pai' d'autres endroits? et en nous obstinant à reprendre un poste soutenu par des secours que l'on ne peut lui ôter, on épuise ses forces et l'on se met peut-être hors d'état de faire la guerre vers les frontières de Portugal. Ce raisonnement-là ne m'empêche pas de regarder comme un malheur la perte de Gibraltar, mais il n'est pas tel aussi qu'il faille tout sacrifier pour le reprendre, et très-inutilement, suivant l'opinion, dès le premier jour, d'un frère que j'ai
à ce siège, homme d'aussi bon sens et aussi ferme qu'il y en ait au service du Roy; j'ose, Madame, vous en assurer.
Pardonnez-moi, Madame, la liberté de vous parler des affaires d'Espagne et de passer de celles-là à celles d'Italie. J'ai eu l'honneur de vous mapder, dès Tannée passée, que l'on y faisoit des fautes capitales; la seule attention que l'on doit avoir présentement est de sacrifier tout autre objet à celui de fermer, s'il est possible, l'entrée de l'Italie aux Impériaux.
Les bontés infinies dont vous m'honorez. Madame, me portent sans doute à plus de liberté que je n'en devrois prendre; vous le pardonnerez à mon zèle, qui me porte souvent à écrire assez librement à M. de Chamillart; mais j'ai trop de preuves de l'honneur de son amitié, pour craindre de lui déplaire; certainement, Madame, ses soins et sa vigilance ont eu tout le succès que l'on pouvoit désirer pour le rétablissement des troupes; j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, elles seront belles et bonnes. Je ne saurois croire que les ennemis soient assez supérieurs pour prendre des places, et si nous nous entendons bien, M. le maréchal de Villeroy, M. de Marsin et moi, de la manière dont le Roy nous a distribué notre tâche, non-seulement nous détruirons les projets de nos ennemis, mais nous pouvons mieux encore. Pour moi. Madame, je présume beaucoup de Tarmée dont il a plu au Roi de me faire l'honneur de me donner le commandement. La cavalerie sera arrivée et bonne. L'opinion que j*ai de nos troupes ne me fera rien hasarder légèrement, mais si les ennemis font quelque fausse démarche, j'espère que Dieu me fera la grâce de les relever. Enfin, Madame, ayez bonne espérance : de nos côtés, nous avons des hommes, des chevaux; nous voyons que nous serons payés cette campagne. Dieu continuera ses premières bénédictions au plus grand et au meilleur maitre du monde, et qui mérite le mieux d'être bien servi; en vérité, je le dis tous les jours à ceux qui m'entendent, qu'avant d'avoir la gloire d'être admis à certaines conversations dans lesquelles
Sa Majesté s'épanche avec ses serviteurs, je ne pouvois moimême penser que, parmi tout ce que nous avons vu de grand, il y eût autant de bonté, d'affabilité, de raison, d'humanité, que j*en ai connu par moi-même.
Je prends la liberté. Madame, de vous exhorter encore à faire que le Roy fasse les défenses résolues pour les dépenses des tables et des équipages. Je voudrois que Sa Majesté daignât s'expliquer ainsi :
a Je fais ce qui m'est possible pour empêcher ma noblesse de se ruiner, en les exhortant à plus d'ordre dans leur dépense, et jamais prince n'a tant fait pour l'enrichir , ni si prodigieusement donné que moi : mais je ne puis empêcher que les dissipateurs, gens sans ordre, ne se ruinent malgré toutes mes grâces. <^e n'ai-je pas donné â MM. d*Humières et de Bellefonds, à tant d'autres? Est-ce ma faute si ces gens-là n'ont pas laissé de irès-grands biens à leurs familles? Enfin, quand je regarde cent de mes sujets à qui je donne le moins, je trouve que c'est encore assez pour soutenir une sorte de dépense convenable à leur état ; je prends pour exemple un lieutenant général, qui n'a de moi 4]ue ses gages de quitte pendant la campagne ; il tire de moi en appointements ou en pain de munition plus de 12,000 francs ; on ne me persuadera pas qu'avec 12,000 francs, un lieutenant général ne puisse pas donner à dîner à une douzaine d'ofBciers qui ne lui demanderont ni des entrées, ni des entremets, ni des fruits si délicats , mais un peu meilleure chère qu'ils ne la font chez eux. »
Enfin, Madame, quand ces discours ne... pas, au moins qu'ils servent à faire dire que le Roy persiste à vouloir établir un ordre dans ses sitjets, et qu'il ne puisse pas être justement importuné par tout ce qui vient crier qu'il se ruine. Pourquoi se ruinent-ils? Je crois donc qu'il faut renouveler ces pragmatiques contre le luxe des tables, le Roy n'en retirât-il d'autre utilité que d'avoir fait ce qui dépend de lui pour rendre ses sujets plus sages et plus réglés.
Voilà, Madame, une trop longue lettre. J'espère de la bonté de Dieu que je pourrai avoir rhonneur de vous en écrire, cette campagne, de plus courtes et plus agréables ; ma confiance égale mon zèle, et je désire trop ardemment de pouvoir marquer ma reconnaissance au Roy, pour ne pas attendre quelque heureux succès de tant d'ardeur.
L'occasion ne se fit pas longtemps attendre. Marlborough avait concentré des forces imposantes à Trêves ; son intention était de pénétrer en France par les vallées de la Moselle et de la Sarre, et de marcher sur Metz, en tournant les Vosges, pendant que l'armée allemande, appuyée sur les lignes de Wissembourg, les aborderait directement : habile manœuvre dont de récents et douloureux souvenirs ne nous font que trop apprécier les dangers. Le corps du prince de Bade appuyait le général anglais ; le péril était menaçant. Dans les premiers jours de juin, les alliés s'ébranlèrent. Villars, qui disposait de forces inférieures , vint prendre devant eux, près de Sierk, entre la Moselle et la Sarre, des positions si bien choisies et si fièrement gardées que Marlborough s'arrêta. Pendant plusieurs jours, les deux adversaires s'observèr,ent ; enfin, le 17 juin, le général anglais, renonçant à forcer un passage si bien défendu , décampait sans bruit et allait chercher en Flandre, contre des chefs moins avisés, des victoires plus faciles. Le soir même de ce succès acheté sans combat, Villars s'empressait d'écrire à madame de Maintenon la « courte lettre » qu'il savait devoir lui être a agréable » :
Au camp de Ferkem, 17 juin 1705.
Madame,
La confiance que vous avez en moi ne sera pas trompée : TOUS m'avez fait Thonneur de me dire que vous attendiez quelque bonne nouvelle de mon côté; en voici une très-importante et comme vous les aimez, sans qu'il en coûte du sang. Enfin, Madame, je viens de voir la retraite de ce nombre prodigieux d* ennemis qui dévoient envahir nos frontières et une retraite même en quelque manière honteuse, puisqu'elle s'est faite la nuit, sans bruit. Voilà nos frontières tranquilles et nos ennemis chassés de la Mozelle et de la Saare, qu'ils regardoient comme une entrée facile pour pénétrer dans le cœur de nos États. J'ose vous augurer. Madame, que ce grand dessein des ennemis avorté rend le Roy mattre de la guerre, et de faire une paix glorieuse à la fin de la campagne. Celle des ennemis est entièrement perdue après des dépenses prodigieuses et des efforts immenses, et si le Roy se contente d'une défensive, elle est sûre partout, car ses troupes seront plus promptement d'ici en Alsace et en Flandres que celles des ennemis.
Si le Roy veut que l'on attaque, j'offre le siège de Landau ou d'emporter Trêves. Je compte. Madame, que l'on prendra Turin. Je n'ai plus d'inquiétude que pour TEspagne. Un peu d'audace dans ce jeune Roy ou dans ceux qui gouvernent ses armées peut ranimer cette indolente nation. De notre côté, l'ennemi n*a pas eu l'avantage de mettre le pied sur les terres du Roy. J'ai voulu me tenir sur l'extrémité de la frontière et qu'il ne fût pas dit que sous mon commandement Tennemi pût la pénétrer. Ça été une des raisons, mais la moins forte, qui m'a fait opiniatrer à soutenir un poste que plusieurs avoient voulu m* obliger de quitter. J'en connaissois trop la sûreté et l'importance pour céder à de foibles raisons.
Dieu me fasse la grâce, Madame, de pouvoir donner au
plu8 grand et au meillear mattre da monde quelques moments de joie et à vous, !^fadame, dont les bontés ne peuvent être assez payées par le respect avec lequel je suis, etc.
Trois semaines après, Villars était en Alsace et enlevait les lignes de Wissembourg ; ce fait d'armes fat i'occasioii d'un nouveau billet :
Au camp de Vissembourg, le 4 jnillet 1705.
Madame,
Je ne prendrai jamais la liberté de vous écrire que quand je pourrai avoir Fhonneur de vous apprendre quelque petite nouvelle agréable, pour peu importante même qu'elle puisse être. Celle-ci n'est guère plus sanglante, au moins pour les troupes du Roy, que les dernières, puisque nous n'avons eu qu'un dragon de blessé. Pour les ennemis, on les a surpris; ils n'ont songé qu'à fuir, et on en a tué un assez grand nombre, fort à son aise. Enfin, Madame, la diligence, qui est toujours d'un grand mérite à la guerre, nous a fait tomber sur les lignes de Vissembourg, défendues par un corps très-médiocre, mais qui devoit être joint le soir par la tête des troupes qui reviennent de la Moselle. 11 parott surprenant que ces troupes-là ne m'ayent pas devancé en ces pays-ci ; leurs généraux ont été trompés par un mouvement que nous avons fait vers Trêves, et qui, ne nous faisant pas perdre trois heures de temps, a cependant produit tout l'avantage qu'on en pouvoit attendre, les ennemis ayant abandonné et la ville et leurs magasins et leur artillerie bonteusement. lis ont encore pis fait ici, puisqu'ils se sont fait battre.
J'espère, Madame, que Dieu bénira mon ardeur pour bien servir le plus grand et le meilleur maître du monde ; il peut avoir des serviteurs plus habiles, mais mon zèle suppléera au défaut de lumières. Permettez-moi de me croire toujours honoré de vos bontés.
Mais pendant que Villars rétablissait en Alsace les
afiaires de la France, ailleurs elles étaient gravement compromises; en Flandre la malheureuse association de l'électeur de Bavière et du maréchal de Villeroy n'avait amené que des mécomptes : Marlborough gagnait chaque jour du terrain. En Italie, en Espagne, quoique moins grave, la situation était inquiétante. L'année suivante ce fut pis encore : les fatales journées de Ramillies et de Turin marquent d'une triste célébrité la campagne de 1706. Villars seul maintint en Alsace l'honneur du drapeau. Affaibli par les renforts qu'à chaque instant on lui demandait pour la Flandre ou l'Italie, ayant à lutter contre des forces supérieures commandées par un véritable homme de guerre, Louis de Bade, suppléant au nombre par l'habileté et la rapidité des manœuvres, se montrant à la fois prudent et hardi, prenant des villes et évitant les batailles, passant le Rhin à propos et faisant sur le territoire ennemi des pointes audacieuses, il sut, en trois années d'efforts heureux, conserver à la France malheureuse et vaincue ce coin de terre française que nous avons eu la douleur de voir arracher en trois jours à la France prospère et endormie.
Peu s'en fallut qu'il ne fût arrêté court au milieu de ses succès : ouvrant enfin les yeux sur l'incapacité de Max-Emmanuel et l'insuffisance de Villeroy, ayant résolu d'envoyer Vendôme en Flandre, Louis XIV voulait opposer Villars au prince Eugène, et lui donner le commandement de l'armée d'Italie, sous l'autorité nominale du duc d'Orléans ^ Villars venait de prendre Drusenheim et
> c Mon cousin, écrit le Roi à Villars le 22 juin 1706, le maréchal de
SM OUFmiK T.
H 1^1' Il M y ^ famr Iss if^KS ^ laatcrboiiig; il se erfjffA a ppel é i jjuîîyji LaisH et i pénétrer dans FEmpire : k T^lonié imak Tenleiait i ses snccès, à ses Ireiipes lîdorievffs, à xs lét^ttBes espérances, pour loi ilomer^ anptès «Tan prince Ai sa^j, la situation qui répugnait le pins a ses aptittles et à son caractère; il protesta énergpqnement et, cobbk ion|onrs, U appela madame de Ibintenon à son secoois :
n JM 1706.
Tai on grand besoin de vos hontér ponr porter Sa Majesté à ft^àxétr avec iadoigence les raisons qae je prie M. de Cha- MÎllart de lui représenter ponr honorer un aotre de Temploi qu'elle anra bien voala me destiner, daas leqoel je vob. Madame, beaucoup de manpMS des bontés et celle de la confiance de Sa Majesté ; mais. Madame, û quelque bonne qualité peut me faire pardonner bien des déduits, c*est de les avouer, et d*étre vrai, se donner pour ce que Ton est et suivre son caractère.
J^airooe que je suis au désespoir de ne pas suivre aveuglément les vues de Sa Majesté, mais je préfère le bien de son service à tout, et même au hasard qo*elle désapprouve mes libertés. J^ai arrangé la campagne de ces côtés-ci ; quoique faible, j^espère la finir heureusement pour le Roy, et crois le bien servir en craignant un emploi dans lequel, par bien des raisons, je ne rénssirois pas.
Le Roi conserva à Villars son commandement : céda-t-il en cette circonstance aux représentations de ChamiUart on
VflUroj altriboant à la HtUlIté de ton estoille les malhears qui luy lont arrivés à ta teste de mes armées, m*a demandé de nommer un autre général à sa place. J'y aj destiné le duc de Vendosme... J*aj choisi le duc d*Orléaiit
pour commander mes armées en Italie Vous servirei sons luy et l'aiderez
de vos conseils, i (Original. P. V.)
à celles de madame de Maint enon? Je ne saurais le dire; mais la lettre suivante, comparée à la correspondance officielle, prouve que, dans Tesprit du maréchal, Pappui qu'il lui importait surtout de s'assurer, était celui de la compagne discrète et puissante du Roi ; c'est à elle qu'il adresse les arguments les plus pressants, les personnalités les plus directes, les appréciations les plus piquantes sur Jes hommes qui tiennent en leurs mains le sort des armées :
19 juin 1706.
Madame,
11 est bien certain que la très-vive douleur dont je suis pénétré, est causée par celle que je vous connois. Vous aimez le Aoy; vous aimez le royaume, et vous souffrez plus que personne ^e ses malheurs. Servez- vous, Madame, de votre courage. Que ^K)ieu nous conserve la santé de notre grand Roy, qu'il nous con- ^serve la vôtre, et tout ira bien. Mais, Madame, ne faudroit-il as, quelquefois du moins, croire les gens heureux, si on ne veut as les estimer habiles? Je sais que dans les conjonctures où le 'présent vous accable, je ne devrois point vous fatiguer du passé ; tenais aussi comment le taire, puisqu'il peut redresser pour Tavenir? On a toujours été disposé à mal interpréter les plus sages résolutions que j'ai prises. Après le siège de Kehl, on désapprouva fort que j'eusse repasse le Rhin , parti néanmoins indispensa- Uement nécessaire pour se donner les moyens et le temps de pénétrer en Ravière. Tant que j'ai été dans l'Empire, on ne m'a jamais cru ni du côté de M. l'Électeur ni du nôtre. Je voulais le siège de Vienne, dès le 2* mai. M. le prince Eugène a dit à trois généraux de M. l'Électeur de Ravière, qui me l'ont appris euxmêmes, en présence de Mgr l'évéque de Metz, et de M. de Saint- Contest, que l'Empereur était perdu si Ton m'avait cru. Je voulois ensuite le siège de Fribourg, et M. de Tallard ne vouloit
S9S CHAPITBE V.
aorune conquête qoi pôt établir aocane commnnieation avec moi. Je loi rendois les aotres bien faciles, poisqa*il ne restoit pas apparence d*ennemis sor le Rhin.
Peo 8*en est fallo qoe je n^aie Hè condamné snr tons les articles af ec un prince dont certainement la tête n*est pas bonne. J*aorai même Thonnear de' vons dire. Madame, qn'après cette beorense bataille qoe je donnai malgré M. TElectenr, je n^eas pas la consolation de pouvoir trouver, dans les lettres de Sa Majesté, qo*il lui eût para que je me fasse tronvé dans cette bataille. Je ne vons parle de cela. Madame, qoe pour vous faire observer que Ton sacriGoit tout à M. rÉlecteur, car, d*ailleors, les grades dont il a plu à Sa Majesté de m*bonorer, sont d*assez grands témoignages de la satisfaction qu'elle a bien voulu marquer de mes services.
L*année dernière, j'ai vu le Roy, vous, Madame, et M. de Chamillart, entièrement persuadés que j'avois eu grand tort de ne pas défendre les lignes d'Haguenau. Vous trouverez ci -joint. Madame, un ordre de bataille des troupes que le prince de Rade a voit pour lors à ses ordres. Le Roy et M. de Chamillart sont bien convaincus du nombre de ces troupes, et ces mémoires viennent de gens auxquels on a conGance. Les ignorants dans la guerre, et les mêmes gens qui mouroient de peur à toutes les apparences d'une action, ont persuadé que je dcvois m'opposer à rentrée des lignes. II est vrai que je Taurois empêchée pour quatre jours, mais les ignorants peuvent-ils disconvenir devant tout homme qui raisonne juste sur la guerre, que dès que je remontois la Moutter, et que je m'éloignois du Rhin, le prince de Bade rassembloit toutes ses forces sur moi, et qu'il n'étoit plus à mon pouvoir d'éviter une bataille que je donnois avec sept mille chevaux et vingt-six bataillons moins que les ennemis? Et d'ailleurs, quel grand intérêt de donner bataille pour soutenir Hagucnau, place fortiGée contre toutes les règles de la guerre! Eu dernier lieu, Madame, je chasse les ennemis de Dru-
senheim et de Lauterbourg, postes les plus iniportaots, et malgré M. le maréchal de Marcin qui s'y est opposé un jour entier (car, après cela, les cabales et le crédit des gens très-occupés d'en avoir, l'emportèrent toujours sur moi), M. le maréchal de Marcin, dis-je, à qui j'envoie proposer toutes les facilités de prendre Landau en peu de jours, fait partir un courrier qui devance les miens, et avant que Ton eût su ce que je pensois sur cette entreprise, j'ai ordre de n'y pas songer. Que de malheurs n'auroit-on pas évités, Madame, si en me laissant agir, on avoit ordonné à M. le maréchal de Villeroy la sûreté et l'inaction ! Je serois bien fâché que cette manière de plainte que je prends la liberté de vous faire, de n'être pas cru, pût vous porter à penser que je ne suis pas très-content de M. de Chamillart. Je dois compter , et je compte sur son amitié. J'ai reçu les plus grandes grâces sous son ministère, et personne ne lui sera jamais plus dévoué que je le suis. Mais d'autres ont beaucoup plus de part à sa confiance. Ce que je désire le plus, Madame, c'est que vous ne croyiez pas mal placées les bontés dont vous m'avez toujours honoré.
Je vois, Madame, que l'on rassemble encore toutes les forces du Roy en Flandres. Mais sous quel chef? Sous M. l'Électeur de Bavière. Au nom de Dieu, Madame, c'est mon zèle qui me fait parler ainsi, que l'on évite de mettre, pour la troisième fois, le destin de la France entre les mains d'un prince aussi malhabile que malheureux à la guerre. Jamais le prince d'Orange n'a voulu lui confier quinze escadrons. Sa vie entière est une suite de fautes capitales pour sa conduite et pour celle de ses Etats. Vous me direz, à qui donc conGer les armes du Roy en Flandres? A M. le maréchal de Villeroy et a M. le maréchal de Marcin seuls? Oui, Madame, et que du moins ils ne joignent pas leurs trois étoiles pour décider de la guerre. Je vous le demande à genoux. Que le Roy prenne bien garde aux ofGciers généraux qui commandent les ailes. Si M. le maréchal de Vil-
lerof a Tune, et M. le maréchal de Marcin Tautre, je les tiens bien menées. Qae Ton songe à Tinianterie. Je m'offirirois. Madame, et mon zèle me feroit servir soos toat le monde. Mais j^anrai Thonnear de vous dire, avec la même liberté, que je ne suis pas un trop bon subalterne. Vous croirez que c^est par indocilité : non. Madame, mais je ne suis ni mon génie ni mes vues sous d'autres, i moins que je ne les compte poor rien. Aussi, je ne sais si je pourrois me flatter d*étre d^ane grande utilité sous ce prince et sous le maréchal de Villeroy. Tout ce qu*il y a de trop libre dans cette lettre, pardonnes-4e» Madame, à mon zèle pour le Roy, à mon très-respectueux attsr chement pour vous, et à Fenvie d*étre un peu justifié sur des fautes que Ton m'a imputées très-injustement, peine trop dure à souffrir, à qui ne sait être que bon serviteur du meilleur et du plus grand maître du monde, etc.
Maintena, sur sa demande, dans le commandement de l'armée du Rhin, Villars reconnut la faveur et la confiance dn Roi, en faisant, l'année suivante, sa brillante campa^e an delà dn flenve. On sait qu'elle débuta par la prise des lignes de Stolhofen (23 mai), opération qui fut menée avec une habileté, une prévoyance et une vigueur incomparables. Entré dans l'Empire, Villars poussa droit devant lui, dispersant les colonnes ennemies, rançonnant le pays, semant la terreur jusque sur le Danube ^ A la fin de juin U avait dépassé Stuttgard de douze lieues, s'abouchait avec Charles XU, rêvait de lui donner la main et de marcher sur Vienne avec lui, lorsqu'il fut obligé de retourner en arrière : la situation s'aggravait en Flandre et en Italie ; la
> « Il me semble que le maréchal de Villars a kien veogé Votre Altesae Électorale du duc de Wîrtemberg • , écrivait Chamiliart à llax-Emmanoel le 14 juin. A. M.
Cour, inquiète, rappelait sur la frontière l'a ventureux maréchal et lui prenait une partie de ses troupes pour combler les vides de l'armée d'Italie. Villars obéit en frémissant et prit autour de Bruchsal des positions dans lesquelles il couvrait le passage du Rhin. C'est de là qu'il écrivit à madame de Maintenon la seule lettre ^ qui nous soit restée de l'année 1707 ; elle a trait à une affaire de famille :
Du camp de Bruchsal, 3 juillet 1707.
Madame,
J'ai pris la liberté, en partant, de vous supplier d'être favorable à une sœur que j*ai religieuse à Vienne, depuis plus de trente ans; elle est, à une année près, de mon âge. J'espère que M. le cardinal de Noaillcs et le Père de la Chaise auront informé Sa Majesté des témoignages qui leur avoient été rendus, de sa conduite, par Mgr Farchevéque de Vienne. J'oserai ajouter, Madame, qu'elle a été élevée auprès d'une de mes tantes, dans une abbaye qui est depuis près deux siècles dans notre famille. Cette abbaye est composée uniquement de filles de condition, et pour servir d'exemple à toutes les maisons religieuses, dont aucune ne peut avoir une plus haute réputation de piété et de vertu. Je regarderai comme un frès-sensible bonheur pour moi de voir cette sœur, que j'aime tant, abbesse de Chelles.
Le Roi récompense le gain des batailles : ne pourroit-il pas récompenser le succès des prières? Personne n'a plus envie de vaincre que moi, et personne ne prie avec plus de zèle que ma sœur pour le bonheur des armes de Sa Majesté.
> La Beaumelle, dans sa compilation sur madame de Maintenon, t. XIV, a donné deux billeto, dont Fun aurait été écrit en mai 1706, après la prite de Haguenan et des lignes de Lauterbourg; l'autre, en 1707, après la prise de Stoîhofen et Tinvasion du Wurtemberg. Leur authenticité ne parait pas à Tabri de tout soupçon.
Agnès de Villars était reUgiense an couvent de Saint- André de Vienne; depuis vingt ans son frère sollicitait inutilement pour elle une abbaye ; il s'était entre autres adressé au P. de la Chaise, le 24 août 1704, par une lettre écrite du Languedoc, aussitôt après ses grands succès sur les révoltés des Cévennes ; il avait le droit de penser que Tun des instigateurs les plus écoutés de la révocation de l'Édit de Nantes, satis&it de la soumission des camisards, ferait accorder à la scpur du vainqueur a une grosse abbaye près de Paris « . Ses vœux ne furent pas exaucés adors. En 1707, il trouva des dispositions plus favorables; le 15 août, Agnès de llllars était nommée abbesse de GheUes, abbaye trop « grosse « et trop « près de Paris » , pour qu'elle ait pu la garder toujours; elle dut la céder, en 1719, à Mademoiselle d'Orléans, fille du régent. La nour velle abbesse fut intronisée le 17 septembre suivant, en présence de sa grand'mère, la duchesse d'Orléans, princesse Palatine, qui compara la cérémonie à celle du grand prêtre de Cybèle à l'Opéra. Mademoiselle d'Orléans, devenue Sœur Bathilde, n'édifia pas autant le couvent de Chelles que mademoiselle de l'illars, si l'on en croit les indiscrétions de Saint-Simon, la chronique scandaleuse de Maurepas et les chansonniers anonymes. Quant à Agnès de Villars, elle se retira, avec une pension du Roi, chez les Bénédictines de la rue du Cherche-Midi, on elle mourut quatre ans après dans les pratiques de la plus haute dévotion.
Pendant que l'illars maintenait la ligne du Rhin, les armées de Flandre et d'Italie avaient continué à ne pas
être heureuses. L'une avait été ramenée tout près de la frontière française, l'autre l'avait repassée et défendait péniblement les Alpes contre les entreprises du duc de Savoie. Le Roi résolut, avant de reprendre la campagne, en 1708, de modifier l'organisation du commandement : le duc de Bourgogne fut désigné pour la Flandre, avec Vendôme; le Rhin fut confié à l'électeur de Bavière, avec Berwick; et Villars fut chargé de commander en Italie. II lui en coûtait de quitter 'le terrain qu'il connaissait si bien et de laisser sa a chère armée » aux mains d'un prince qu'il considérait comme le mauvais génie de la France. Néanmoins, il obéit '. Il avait reçu l'ordre de s'emparer, chemin faisant, de la principauté de Neufchâtel, qui venait de se donner à l'électeur de Brandebourg, avec l'assentiment de la Suisse. Cette entreprise était fort dangereuse ; tardivement décidée, d'un succès fort douteux, elle risquait, en outre, de jeter la Suisse dans la coalition. Viliars s'étant rapidement rendu compte de ces inconvénients, en écrivit à madame de Maintenon, et obtint, par elle, que ce projet mal conçu fût abandonné.
La campagne contre le duc de Savoie, conduite dans les plus hautes montagnes du Dauphiné, débuta assez favorablement. Villars arrêta l'ennemi dans sa marche en avant, et Pempécha de déboucher dans la vallée de l'Isère. Ce premier succès fit l'objet de la lettre suivante :
> Il essaya taos succès de faire revenir le Roi sar sa détermioation. Gomme toujours il se servit de l'intermédiaire de madame de Maintenon, et lui fit parvenir par Boufflers une lettre qui ne s'est pas retrouvée; il exhala sa mauvaise humeur dans une lettre à Ghamiilart. Voyez Mémoires de Villars, t. IIL
Da t août 1708.
J^espère, Madame, que vous ne serez pas fâchée d^apprendre la bonne situation où notre diligente marche a mis les aflaires du Roy sur ces frontières : nous avons, grâce à Dieu, paré le plus dangereux coup que nous pouvoit porter M. le duc de Savoie ; s*il eût marché droit au Rhône, où ce prince avait des magasins et sa retraite toujours sûre par le Petit Saint-Bernard, il pouvoit encore nous mettre dans un grand désordre en coupant la vallée de Briançon ; il est vrai que, dès que je me suis vo assuré d'un poste qui couvroit Chambéry et Barranx, j'envoyai ordre à M. d'Artagnan qui arrivoit de Provence de couvrir le Briançonnais; enGn, Madame, il ne faut encore nous vanter de rien ; mais j*espère que Dieu me fera la grâce de me conduire de manière que cette grande armée navale d'Angleterre et de Hollande dans la Méditerranée , l'achat de six cents mulets pour M. le duc de Savoie, une armée de près de quarante mille hommes, un corps de cavalerie de plus de dix mille chevaux n'auront pas été d'une grande utilité aux ennemis; je ne dis pas que nous ne perdions rien du tout, mais s'il n'en coûte qu'un petit château, j'espère que Sa Majesté ne s'en plaindra pas. La lettre dont vous m'avez honoré me pénètre de joie, c'est par de telles bontés que l'on donne du courage.
La suite de la caaipagne ne fut pas aussi heureuse : malgré un assez brillant succès à Cézanne, le 11 août, Villars ne put empêcher la chute de Fénestrelles, de Pérouse, d'Exiies. Sa mauvaise humeur était grande, il s'en prenait à Chamillart, qu'il accusait de n'avoir pas voulu croire aux difficultés de la situation. Madame de Maintenon le consolait de son mieux, ses lettres sont malheureusement perdues : il ne reste de la correspondance
de cette période que la lettre suivante^ écrite par Villars le lendemain du succès de Cézanne :
12 août 1708.
La dernière lettre dont il vous a plu de m^honorer, Madame, m*a rempli de courage et de confiance. Vous avez la bonté de me dire que Sa Majesté est contente de moi. Je sais, Madame, que je le sers, non seulement avec la plus vive ardeur, mais encore heureusement. Cependant, ni la dans dépêche dont Sa Majesté m'a honoré sur la première retraite de M. le duc de Savoye, ni dans celle de M. de Chamillart, je ne vois pas la moindre apparence de satisfaction de Sa Majesté. Le second coup de M. le duc de Savoye, que nous avons parc, coûtoit au Roi la moitié du Dauphinc, et cependant, comme M. de Chamillart a toujours voulu croire qu'il n'y avoit rien à craindre, ces services-là ne lui paraissent d'aucun mérite. L'action qui se passa hier est la plus brillante, la plus vive et la plus glorieuse pour la nation. Car, à la vue de M. le duc de Savoye, sous son armée en bataille dominant toutes les hauteurs, nous avons emporté deux petites villes, bien fermées de murailles, et passé une rivière défendue pas plusieurs bataillons des ennemis, et forcé leur armée de se retirer. Je marche à eux, et ferai tout ce qui sera humainement possible, mais je ne balancerai point du tout à vous dire, Madame, que les lettres et la conduite défiante de M. de Chamillart sont très-pénibles à un homme comme moi. S'il ne croit pas que je sache la guerre, il me fera plaisir d'en trouver quelque autre, dans le royaume. Je vous supplie très-humblement de ne lui en témoigner rien, quoiqu'il me soit très-aisé de faire voir clairement que l'État a été en grand péril de ces côtés-ci. Grâces à Dieu, tout va bien, on ne peut être plus content que je le suis des troupes ; officiers et soldats, tout a fait des merveilles, et pour moi, Madame, je relis la dernière lettre dont vous m'avez honoré, pour n'avoir besoin d'aucune sorte de consolation.