VILLARS
VILLARS ET l'ÉLECTEUR DE BAVIÈRE.
Coup d'œil sur les débuts de Villars. — Il est envoyé à Vienne en 1687 pour complimenter TKmpereur. — Louis XIV le charge d*one mission officieuse auprès de l'électeur de Bavière. — Max-Kmmanuel, la comtesse Kaunilz et mademoiselle de Wclcn. — L'Électeur se prend de goût pour Villars, Temmènc à Munich et en Hongrie. — Bataille de Mohacx. — Villars revient ù Munich avec Max-Emmanuel. — Ses efforts pour Tenlraîner dans l'alliance française. — Sa lutte avec Kaunitz. — La comtesse Paar et mademoiselle de Sinzendorf. — Mariage de la princesse Yolande de Bavière avec le prince de Toscane. — Max-Emmanuel se sert de la présence de Vilhirs pour arracher à l'Autriche un commandement en chef et d'importantes concessions. — Villars ne peut l'accompagner en Hongrie et revient à Versailles. — Il est félicité par le Roi. — Il retourne à Munich avec le caractère d'envoyé et la mission de conclure un traité. — Il échoue. — Max-Emmanuel traite secrètement avec l'Autriche et congédie brusquement Villars. — Villars fait brillamment les campagnes de 1689 à 1697. — Est nommé lieutenant général. — Paix de Ryswick.
A l'époque où commence ce récit, au début de Pannée 1687, Villars avait trente-quatre ans, était colonel de cavalerie et découragé. Depuis huit ans que l'Europe était en paix, il vivait dans un repos qui pesait à son activité ; attentif aux moindres bruits de rupture, il désespérait de voir la grande guerre se rallumer. Le traité de Nimègue, I. 1
î CHAPITRE PREMIER.
la trêve de Ratisbonne, semblaient l'avoir ajournée pour longtemps ; le programme de Louis XIV paraissait accompli dans ses parties essentielles ; l'acquisition de la Franche- Comté et de l'Alsace, la réunion de Strasbourg, avaient donné à la France sa frontière nécessaire ; l'annexion de la Lorraine, seule enclave qui demeurât dans le territoire normal de la France, n'était plus qu'une question de temps et de diplomatie ; elle pouvait se faire sans effusion de sang. Le grand roi pouvait se contenter des résultais acquis et des lauriers récoltés; d'ailleurs, il vieillissait; la modération lui venait avec l'âge et la satiété des succès. De son côté, l'Empire semblait se résigner aux faits accomplis ; l'Autriche, occupée ailleurs, laissait sommeiller ses inimitiés séculaires; la paix paraissait donc assurée pour longtemps, au grand déplaisir des nombreux officiers dont la guerre avait commencé la fortune, et qu'elle seule pouvait achever, lïllars était du nombre. et souffrait plus qu'un autre de l'inaction : la guerre avait révélé en lui, dès sa première campagne, des qualités exceptionnelles; il l'aimait avec passion et s'y donnait tout entier : u 11 semble, avait dit de lui le Roi, au siège de Maestricht (1673), dès que l'on tire en quelque endroit, que ce petit garçon sorte de terre pour s'y trouver. » Il avait vingt ans. — « Ce jeune homme-là voit clair w , avait dit Condé, le matin de Séuef. — « Si Dieu te prête vie, avait dit le maréchal de Créqui en le voyant monter à l'assaut du fort de Kehl (1G78), tu auras ma place plus tôt que personne. » Malgré ces présages flatteurs, son avancement avait été lent : colonel de cavalerie à vingt et un ans, il l'était encore à trente-quatre.
Louvois ne raimait pas; certaines aventures galantes Pavaient éloigné de la cour; la guerre seule pouvait le remettre en selle ; il en attendait non-seulement l'illustration de son nom, mais l'établissement de sa famille. Villars n'avait que la cape et l'épée ; son père ne pouvait rien pour lui : lui-même n'avait reçu des siens en héritage que quelques maigres garrigues sur les bords du Rhône, et une bonne mine qui lui avait valu un surnom de roman ' et des succès de cour, mais n'avait pas rempli son escarcelle; ses ambassades en Espagne, en Danemark, à Turin, ne l'avaient pas mieux pourvu; la diplomatie n'a jamais enrichi ceux qui veulent utilement et dignement représenter leur pays : avec cela cinq filles à marier, et trois fils à pousser dans le monde; ceux-ci ne devaient compter que sur eux-mêmes. La carrière des armes que les deux aines avaient embrassée, ruineuse dans les grades subalternes, n'offrait de chances favorables qu'au sommet de la hiérarchie militaire; il fallait donc parvenir aux grades et aux commandements qui attiraient les grâces du Roi et donnaient ces occasions de profits que les usages militaires légitimaient. Combien peu y arrivaient! Villars comptait être du petit nombre des élus, autant par désir de gloire que par nécessité de vivre. 11 s'était jeté au plus fort du péril, confiant en sa bonne étoile, risquant chaque jour le présent pour mieux assurer le lendemain : la notoriété lui était déjà venue; mais voilà qu'au moment décisif de sa carrière, la paix en avait arrêté Fessor; en l'an de grâce 1687, il attendait vainement
> H était connu sous le nom (VOrondale, Voy. Saint-Soion (t. II, p. 28) et madame db SéviGsé ^ passim.
4 CHAPITRE PREMIKR.
depuis huit ans la campagne qui devait couronner ses elTorts et réaliser ses espérances.
La paiXy nous l'avons déjà dit, semblait assurée pour longtemps : il y avait pourtant, au loin, sur les frontières orientales de l'Europe, un point où l'on se battait, la Hongrie. Le duel engagé entre l'Autriche et la Turquie se poursuivait avec acharnement sous les yeux de l'Europe attentive. La jeune noblesse française y avait couru; des volontaires du meilleur monde y jouaient gaiement leur vie pour acquérir quelque gloire : les jeunes princes de Conti, le comte de Turenne, le duc de la Rocheguyon, MAI. dé Liancourt, de Brionne, de Blanchefort, d'autres moins connus, s'étaient fort distingués aux sièges de Gran et de Xeuhausel. lillars, séduit à son tour par l'attrait de ces lointaines aventures, demanda la permission d'aller servir l'Autriche qu'il ne croyait plus avoir à combattre. Le Roi, qui voyait les choses de plus loin, et ne voulait pas sacrifier inutilement ses meilleurs officiers, refusa son autorisation et interdit tout départ de volontaires, lillars, rebuté, commençait à désespérer de l'avenir, lorsqu'une circon- , stance fortuite lui fournit l'occasion qu'il avait en vain cherchée depuis longtemps.
L'Impératrice mère, la sœur de la reine Anne d'Autriche, était morte : il fallait un ofQcicr pour porter à Vienne les compliments de condoléance du Roi. Villars s'offrit et fut agréé, sans doute par l'influence de madame de Maintenon, l'amie de sa famille. Cette bonne fortune lui en attira une autre. Louis XIV cherchait à renouer avec la Bavière : il lui importait d'être exactement renseigné sur
les dispositions de son jeune souverain, l'électeur Max- Emmanuel, frère de Marie-Anne, Dauphine de France : il voulut proGler du rapide voyage de Villars pour recueillir quelques informations et planter quelques jalons; il fit écrire par la Dauphine une lettre que Villars eut l'ordre, en passant à Munich, de remettre en mains propres à l'Electeur; tout en s^acquittant de ce message de famille, Villars devait entretenir Max-Emmanuel, chercher à deviner ses intentions et ses espérances, en rendre compte au Roi : c'est tout ce que Louis XIV espérait, pour le moment, de la diplomatie d'un jeuue colonel de cavalerie : le savoirfaire de Villars fit sortir de ce programme limité une mission en règle. Telle fut l'origine des relations qui rapprochèrent des hommes d'origine si différente et influèrent non-seulement sur leurs propres destinées, mais sur celles de leurs pays.
Tour à tour amis et ennemis, alliés ou adversaires, associés dans le commandement de grandes armées ou brouillés avec éclat, Villars et Max-Emmanuel se sont pendant vingt ans comme fatalement trouvés en contact, par la diplomatie ou la guerre, échangeant politesses et coups de canon, témoignages d'affection et récriminations passionnées, suivant le hasard des négociations, des campagnes, des accommodements ou des ruptures. L'histoire de ces relations accidentées nous a paru ofirir d'autant plus d'intérêt qu'elle se confond avec l'histoire de la France pendant une des périodes les plus décisives du règne de Louis XIV. La Bavière tenait une place importante dans les préoccupations respectives des deux maisons rivales de
France et dMutriche : par sa situation et Tétendue de ses possessions territoriales, elle semblait appelée à jouer un rôle prépondérant dans leurs querelles; et de fait, la maison de Bavière, placée dans des conditions assez semblables à celles de la maison de Savoie, aurait pu avoir des destinées analogues. Il ne lui a manqué, pour arriver au même terme, ni les circonstances favorables, ni la valeur militaire, ni Pappui extérieur, ni, quoique dans une mesure moindre^ Tinconstance dans les alliances : mais elle n'a pas su avoir, autant que la maison de Savoie, la vue claire de ses véritables intérêts, la persévérance et la suite, même dans l'ingratitude, le sens juste de Topportunité. Le plus malavisé de ses princes a été Max-Emmanuel. Brave jusqu'à la témérité, ayant la passion de la guerre et du commandement des armées sans Tapplication nécessaire à la direction des grandes opérations, compromettant les plus heureuses qualités par la mobilité de son esprit et la légèreté de sa conduite, il ne sut profiter ni des dons de la Providence, ni des occasions exceptionnelles qui lui furent offertes. Louis XIV avait sur lui des vues considérables : il voulait l'opposer à l'Autriche et par lui arriver à interrompre l'hérédité impériale qu'elle était parvenue à s'assurer; et certes, de toutes les maisons allemandes qui pouvaient aspirer à rhonnneur de ceindre la couronne du Saint-Empire romain, nulle n'en était plus digne que la fière et vieille maison de Wittelsbacb; elle tenait au passé héroïque et légendaire de la race germanique par des racines plus profondes que les Habsbourg; établie au centre de l'Empire, libre de toute attache extérieure, elle aurait pu
grouper les populations catholiques de l'Allemagne avec moins de danger pour la France et moins de péril pour Tindépendance de l'Europe. Max-Emmanuel ne sut pas répondre aux intentions de Louis XIV : non qu'il ait trouvé indigne de lui le rôle que le grand roi lui destinait, mais il ne sut ni Taccepter ni le refuser franchement et en temps utile : il crut plus habile de marchander ses services, tantôt à la France, tantôt à l'Autriche, et tout en cherchant ainsi à exploiter h son profit leur rivalité, il ne réussit qu'à s'associer successivement a la mauvaise fortune de l'une et de l'autre.
Villars quitta Versailles dans les premiers jours de février 1687, porteur de la lettre du Roi à l'Empereur, et de la lettre de la Dauphine à l'élecleur de Bavière.
.Irrivé à Vienne à la fin du mois, il eut accom|)li en quelques jours les devoirs officiels qui l'y amenaient. Quand, cette première partie de son mandat terminée, il s'informa de rélecteur de Bavière, il apprit que Max-Emmanuel n'était pas à Munich et ne paraissait pas pressé d'y retourner. 11 était allé passer le carnaval à Venise, en compagnie d'Eugène de Savoie. Pendant que le « petit abbé » se préparait à faire payer cher à Louis XIV ses dédains en visitant des soldats, des forts et des arsenaux, l'Electeur courait les plaisirs faciles de la ville élégante, perdant au jeu la solde de ses troupes, oubliant ses devoirs de souverain dans un tourbillon de fêtes et de galanterie. De Venise il devait venir à Vienne, où l'attirait la belle comtesse de Kaunitz, qui avait pris sur lui une influence très-favorable aux desseins de la cour impériale. Villars l'attendit, utilisant son séjour
8 CHAPITRE PREMIEU.
dans la capitale deTEnipire en étudiant, lui aussi, les ressources militaires de Farmée qu'il était destiné à combattre, et nouant, sans oublier ses plaisirs, des relations qui devaient servir un jour à ses missions diplomatiques.
Max-Emmanuel arriva le 16 mars. C'était un beau jeune bomme de vin{{t-cinq ans, que sa bravoure exceptionnelle avait entouré d'une brillante et précoce auréole ; au siège de Vienne, aux assauts de Bude et de Grau, il s'était couvert de gloire; son courage était déjà légendaire dans les deux armées ; les Turcs l'avaient surnommé le roi bleu, à cause d'un justaucorps bleu de ciel qu'il portait au feu et qu'on voyait toujours au plus fort de la mêlée. Mais ces rares qualités étaient accompagnées de défauts qui devaient en paralyser les effets. Impropre à tout travail sérieux, il était aussi indécis au conseil que prompt à l'action ; avide de gloire et dévoré d'ambitions généreuses, il avait la manie des grandes conceptions politiques et militaires, sans l'esprit de suite et l'application soutenue qui les font réussir; par-dessus tout, il avait le goût des plaisirs et ne savait pas les sacrifiera ses devoirs. Deux idées fixes occupaient son esprit : il voulait commander de grandes armées et régner sur les Pays-Bas. Cette double ambition a pesé sur toute sa vie ; elle a inspiré l'héroïsme militaire qui l'a illustré et les fautes de conduite qui l'ont perdu. C'est en flattant ces deux passions que l'Autriche l'avait attiré à elle et qu'elle sut le garder pendant vingt ans, malgré l'éducation toute française qu'il avait reçue, malgré les traditions prudentes de son père et les intérêts évidents de sa maison. Son père, l'électeur Ferdinand-Marie, était un esprit sage, mesuré,
prévoyant, qui avait réussi à maintenir sa neutralité, tout en s'assurant, du côté de la France, des subsides importants dans le présent et de secrets avantages pour l'avenir. Sa mère, Adélaïde de Savoie, était Française d'instinct; elle avait confié son éducation h un Français, le marquis de Beauvau, et l'avait entouré de compagnons venus de son pays natal. On parlait français ou italien dans l'intimité de Max- Emmanuel: lui-même écrivait en français toute sa correspondance personnelle. Pour l'arracher à ces influences, TAutriche n'eut besoin que de lui montrer des commandements à exercer en Hongrie et à lui faire entrevoir la cession éventuelle des Pays-Bas dans le futur règlement de la succession d'Espagne ; une fois enrôlé dans le parti impérial, il y avait été bientôt fixé par la fraternité des champs de bataille, par la gloire acquise en commun, par toutes les satisfactions et les illusions de la vanité, par les secrètes influences de la galanterie, par le réveil de ses sentiments germaniques : l'en tirer n'était pas une tâche facile.
Villars avait l'ordre de la tenter.
11 se présenta chez TEIecteur le lendemain de son retour, et, dès l'abord, il lui plut : sa manière ouverte et cavalière, Taccent avec lequel il lui parla de la guerre et de la gloire, frappèrent le soldat; une intimité complète s'établit aussitôt entre eux, et Villars fit si bien qu'en moins de huit jours, admis chez Max-Emmanuel à toute heure, il recevait ses confidences galantes et avait été invité à l'accompagner à Munich, puis à la prochaine campagne de Hongrie.
Entre ces deux hommes, le prince et l'officier de fortune.
îl y avait plus d'un point de contact : tous deux avaient l'amour de la gloire et du bruit, la passion du combat et des plaisirs faciles, le désir d'arriver sans regarder de trop près au cboix des moyens; mais là s'arrêtait la ressemblance : chez Villars, l'enivrement de la charge ne faisait pas oublier les devoirs du commandement; la hâblerie gasconne et la hardiesse du langage couvraient souvent les desseins étudiés d'un esprit calculé; l'ivresse des plaisirs mondains n'obscurcissait pas la vue claire des intérêts et n'ôtait rien à l'activité d une volonté laborieuse et d'un ^orps infatigable. Villars eut bientôt compris les ambitions de Max-Emmanncl et appris que si la comtesse de Kaunitz avait conservé son empire, elle avait perdu de ses attraits, et qu'une des filles d'honneur de l'Impératrice, mademoiselle de Welen, la remplaçait dans les pensées de l'Electeur; fout en s'apprêtant à tirer parti de ce changement d'inclination, il entra dans les vues ambitieuses de l'Elec- 4eur et lui insinua discrètement que la France pouvait leur donner toute satisfaction; il crut s'apercevoir qu'il était écoulé avec intérêt, et s'empressa d'en informer le Roi. Louis XIV se montra très-satisfait des débuts du diplomate improvisé; il l'autorisa à suivre Max-Emmanuel sans caractère officiel, tt sous le seul prétexte du plaisir qu'il trouvait à faire sa cour à ce prince », et lui recommanda de pénétrer de plus en plus dans sa confiance.
Villars était au comble de ses vœux; il se hâta de se mettre en règle avec la cour d'Autriche, prit son audience de congé, reçut de l'Empereur la tabatière traditionnelle *
' c En sortant de la chambre de l'Empereur, le prince de Dietrichsteîn,
VILLARS ET I/ELECTELR DE BAVIERE. il
et partit pour Munich, où l'Electeur l'avait précédé le 24 mars. Il y arriva le 16 avril.
Alax-Emmaouel, nous l'avons déjà dit, s'ennuyait dans ses Etats : son éducation italienne et française l'avait mal préparé à se plaire dans un pays encore tout imprégné de rudesse germanique et à peine remis des épreuves de la guerre de Trente ans. Munich n'était pas alors ce que l'ont faite plusieurs générations de souverains cultivés et artistes. C'était une ville de briques et de bois, dont les aspects pittoresques, intéressants pour nos esprits curieux, étaient sans charmes pour les novateurs du dixseptième siècle, qu'attiraient les élégances de Versailles : peu de sculptures, peu ou point de ces hardiesses de pierre qui rachètent à Heidelberg les exagérations de la renaissance allemande; la plupart des maisons étaient peintes, quelquefois avec un grand bonheur d'invention; il y avait là de curieuses pages oîi les figures allégoriques, les attributs professionnels, les banderoles à inscriptions se groupaient dans des compositions vivantes et colorées : la vieille Allemagne y revivait avec sa poésie et sa grossièreté, ses légendes et sa foi; mais c'était l'exception : bien souvent le pinceau n'avait servi qu'à dissimuler la pauvreté des matériaux, à figurer les lignes absentes d'une architecture artificielle. C'est dans ce système bâtard qu'avait été construite la résidence électorale, vaste palais dont les longues façades étaient décorées de fausses corniches, de fausses fenêtres, d'ornements postiches peints en gris jau-
grand chambellan, m'a donné de sa part une boîte de portrait garnie de ûiamants un peu plus belle qu à l'ordinaire. > {Viltars au Roi, 3 avril 1687.)
Dàtresurun mur nu. L'aspect extérieur en était misérable; Hans Reifensllil et Heînrieh Schon, les architectes du grand Maximilien, ne manquaient pourtant pas de talent; mais la pierre élait rare, et l'argent, absorbé par la guerre, avait fait défaut; là où ils avaient pu coocentrer des ressources suffisantes, ils avaient fait preuve d'invention et de goût; les portes d'entrée, avec leurs figures de bronze et leurs lignes de marbre, ont du caractère et de la couleur, les fontaines monumentales qui animent les cours intérieures ont de la puissance et du mouvement, le a grottenhof», avec ses portiques en rocaille et ses jolies statuettes de bronze, d'inspiration toute florentine, apparaît comme un petit coin de l'Italie égaré sur les bords de l'isar. A l'intérieur du palais, il y avait aussi de belles salles peintes à fresque sous la direction de Pierre de Witt, une chapelle ravissante oii des stucateurs inconnus avaient imité avec un rare bonheur l'effet décoratif des mosaïques de Florence. Mais ces arrangements antiques ne plaisaient pas à Max-Emmanuel, qui rêvait déjà de les remplacer par les belles boiseries et les élégants trumeaux qu'il demanda plus tard à l'art français. Eu attendant, il résidait peu à Munich; les voyages de Venise et de Vienne en hiver, les campagnes de Hongrie en été prenaient une grande partie de l'année; il passait le reste de son temps dans ses châteaux, près des forets, oii il aimait à courir le cerf et le sanglier, au bord des rivières, 011 il tirait le castor. C'étaient Landshut, Leonsberg près de Straubing, Kayserfeld, Kymphenburg, où huit cents prisonniers turcs creusaient un canal et préparaient les embelhssements de l'avenir; enfin Schleissheim, sa résidence
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favorite, où il devait essayer plus tard de reproduire les inagniGceuees de Versailles.
C'est à Leousberg qu'il reçut Villars : il lui fil l'accueil le plus empressé, lui a donna une chambre » , faveur trèsexceptionnelle et très-remarquée. L'envoyé autrichien, Je comte de Thun, logeait dans un village, à un quart de lieue du château. On y chassa quelques jours, puis on se rendit à Schleissheim. Ce n'était alors qu'un pavillon bâti par l'Electeur à l'entrée d'un bois, au milieu d'une plaine peu pittoresque.' Ce pavillon subsiste toujours et a conservé sa disposition primitive : au centre, une grande salle autour de laquelle se groupent, en deux étages superposés, des chambres peu nombreuses et qui se commandent; la petite cour s'entassait dans ces appartements incommodes et y menait joyeuse vie. Villars eut encore l'honneur d'une chambre séparée : c'était celle qu'occupait la comtesse de Kaunitz quand son mari représentait l'Empereur à Munich. Il y eut la fièvre, et l'Electeur vint l'y voir. 11 était l'objet des attentions de tous; il apportait dans ce centre animé de nouveaux éléments d'entrain et de gaieté ; chacun fêtait ce jeune Français, d'humeur si gaillarde, qui menait la galanterie au pas de charge, savait par cœur les meilleurs passages de Racine et de Corneille, citait les couplels des opéras à la mode, assaisonnait les belles manières de Versailles d'un sel soldatesque et gaulois qui eût choqué Saint- Simon, mais qui réussissait en Bavière.
Pendant deux mois, ce ne furent que jeux, diverlissements, chasses; on croit encore assister à ces fêtes en visitant la grande salle du pavillon de Schleissheim; la
décoration des murs, faite à cette même époque, en a flxé le souvenir; on y voit Max-Emmanuel forçant le cerf ou le sanglier, enfumant le renard, volant le héron, en compagnie de seigneurs et de dames en costume Louis XIV; on pourrait se croire à Versailles ou à Marly, si une certaine exagération dans les ajustements et le luxe un peu suspect des parures féminines ne trahissaient la contrefaçon; au milieu de ces gentilshommes en perruque et en bottes à chaudron, on cherche Villars, on est tenté de le reconnaître dans un cavalier au pourpoint bleu et qui seul porte la moustache, comme les portraits d'Orondate. Dans l'intervalle des chasses, écrivait Villars, a nous rangeons les tableaux, on joue au mail, beaucoup de musique le jour,
et la nuit, des comédies italiennes L'Electeur faU de
grands desseins de bâtiments ici, et il ne serait pas impossible que ce goût-là ne lui vînt. »
Villars ne sq trompait pas : Max-Emmanuel, qui, tout en combattant Louis XIV, cherchait à Timiter en tout, eut aussi le goût exagéré de la construction, et c'est à Schleissheim qu'il entreprit son œuvre principale. En 1701, il commença la construction d'un palais colossal, entouré de parterres aux eaux jaillissantes, et ne put l'achever : demeure hors de proportion avec sa destinée, comme les ambitions de l'Electeur étaient hors de proportion avec ses facultés^ et qui resta inachevée comme l'édiflce politique que son fondateur avait voulu élever.
Tout en prenant largement sa part de cette vie de plaisirs, Villars n'oubliait pas sa mission, et, sans la laisser deviner, il en remplissait les devoirs. Les occasions d'abor-
der l'Électeur ne lui manquaient pas ; il ne les laissait pa» échapper, et leurs conversations intimes, sans caractère officiel, eurent bientôt touché à toutes les secrètes ambitions du prince, à tous les points délicats de la politique générale. Villars exprimait le chagrin qu'éprouvait la Dau* phine de voir son frère sans liaisons avec la France. Max- Emmanuel expliquait ses relations avec l'Autriche par soa goût pour la guerre : il veut commander de grandes armées ; c'est pour s'y préparer qu'il combat le Turc avec les Impériaux ; il veut devenir digne des plus grands commandements ailleurs même que dans TEmpire, dit-il, d'un ton qui indique que sa suprême ambition serait de se trouver à la tête d'une armée française. Villars encourage ces espérances : il fait briller aux yeux du prince, avide de gloire et de plaisirs, non-seulement les perspectives militaires, mais les fêtes de Versailles; il exploite l'attraction fascinatrice qu'exerce ce nom, synonyme de toutes les séductions de la vie intellectuelle et de toutes les élégances de la vie mondaine. Non content d'agir sur l'esprit du prince, il se crée des intelligences dans son entourage, se liant avec ses familiers, entrant en relation avec ses fonctionnaires influents. Son entourage immédiat, les » Savoyards » , est assez facile à convaincre : ils avouent à Villars que a le séjour de Munich leur est insupportable, et qu'ils s'ennuient parfois à la mort » . Ils voudraient voir Versailles, et ils s'accommoderaient d'une politique qui leur faciliterait le voyage de France. C'est le comte de Monasterol, que nous retrouverons plus tard à Paris comme envoyé de l'Électeur, esprit éclairé et de bonne foi, mais que la passion du jeu
devait perdre; ce sont les frères Simeoni, qui, eux aussi, auront des missions diplomatiques; Saint-Maurice, Sanfré, Ribera, Gabrielli, Santini, Locatclli, qui commandent des compagnies ou des régiments en attendant mieux. Quant aux fonctionnaires allemands, ils sont tous plus ou moins acquis à TAutriche : ce sont les ministres Berkheim et Leydel, «tous deux, je crois, écritVillars, pensionnaires de la cour de Vienne » ; le directeur de la chancellerie de guerre Mayr, que ses fonctions appellent souvent en Autriche; les secrétaires intimes du prince, Reichardt et Alalknecht, le premier, que nous retrouverons chargé des missions secrètes et suspectes; le second, esprit mordant et caractère douteux, qui gouvernera les Pays-Bas au nom deTEIecteur, et adminislrera, plus tard, les finances bavaroises sans oublier les siennes. Le seul qui ait des sympathies françaises positives est le chancelier Gaspard Schmidt, esprit honnête et prudent, hérilier des sages traditions du règne précédent. C'est lui qui, comme négociateur de Ferdinand- Marie, avait conclu et signé, avec Robert de Gravel, envoyé du roi de France, le traité secret de IG70, en vertu duquel des arrangements étaient pris, non-seulement pour assurer le règlement équitable de la succession d'Espagne, mais pour poursuivre en commun Télection de Louis XIV comme empereur, et celle de l'électeur de Bavière comme roi des Romains ^ Il était resté dans les mêmes sentiments
* Le tcx(e peu connu de cet article secret est conservé aux archives des Affaires étranc^èrcs : on en lira pcut-ôlre avec intérêt le passage principal : t Imperio per mortem Imperatoris vacante, utraque pars pro viribus suis allaborabit ut électorale coUegium pro Christianissima Sua Majestate in Impcralorem et Serenitate Sua Electoral! in Regem Romanorum
et le moutrait à Villars. Mais son influence avait beaucoup baissé : il avait, aux yeux de Max-Emmanuel, le tort de représenter Tadministration paternelle; de plus, il avait fait la faute, au début du nouveau règne, de se faire appuyer trop ouvertement par l'envoyé de France, M. de Lahaye, personnage maladroit, qui avait offusqué le jeune souverain tt par les airs qu'il prenait avec lui » et en essayant de « lui faire peur n . Max-Emmanuel avait secoué la tutelle des conseillers de son père et donné sa confiance à Berkheini et à Leydcl. En racontant ces détails à Villars, il ne niait pas avoir « eu quelques torts envers l'envoyé du Roi » , et reconnaissait que « ses deux ministres, l'un surtout, étaient fort Autricbiens » , mais il ajoutait a que s'il remarquait qu'ils ne le conseillassent pas fidèlement, il ferait d'eux comme des autres » .
Leydel, voyant la faveur dont Villars était l'objet, cherchait d'ailleurs à se rapprocher de lui, à lui persuader qu'il n'était pas aussi éloigné de l'alliance française qu'il le paraissait : le comte de Sanfré était l'intermédiaire de ses confidences :
C'est, écrivait Villars le 13 mai, un des plus honnêtes «jens qu'il y ait dans cette cour, des plus dans la conGance de TÉlecteur, et qui est le plus propre à en faire bon usage ; il me donne tous les avis qu'il croit pouvoir m'étrc utiles; M. de Leydel m'a fait assurer par lui qu'il était de mes amis, qu'il me priait de ne pas le confondre avec Berkheim, qu'il serait fâché qu'on le crût
eligendis disponatur, nisi rationabiliter et quasi pro certo vidrant omnem utriusque operam iautilem fore, de quo utrinquc sinccra cl bona fidc commuoicabunt et ioter se convenicnt. i 17 février 1670.
19 CHAPITtE PtEMIEl.
Autrichum : qail chi^chait les intéréU de soa maître, el qa'où il pourrait les troaier, îl ci>fi:s^IIerait t»)aji)an à son maître de
L'importance poUtiqoe renaît à. llllars a^ee la fa^eor et répondait an désîr de paix qui régnait dan^ le poblic.
i*aî ru rhonneor de tous mander le» premiers joors, êcrÎTait-il ao Roi, que 1*00 ne me regardait pas comme on homme chargé d^aacune commissioo : je ne pais pas toos dire la même chose présentement. Les fréquentes concersations de M. TEIectear, TenYie qn'a presque tonte la ccor de reTotr une bonne intelligence arec la France, leur font publier que ce n'est pas seolement de plaisirs et de galanterie que nous parions ; aussi beaucoup de gens commencent à lerer la tète, cherchent à me parler, à me donner des airis; je ne les détrompe point fort, car il me parait nécessaire de ne leur point ôter une espérance qui les flatte... Pour toute la noblesse du pays, le peuple de Munich, tons ne parlent ao monde que des temps heureox où falliance avec Votre Majesté faisait régner Topulence, et détestent fort ces derniers temps et les Autrichiens qui les ruinent; ils commencent même à se plaindre assez hautement.
L'envoyé d'Aulriehe, le comte de Thun, commençait à s'effaroucher d'une intimité qui amenait de tels résultats. Il s'en plaignit à l'Eiecteur, qui reçut assez mal ses observations, se retrancha derrière le caractère tout privé de ses relations avec Villars et continua à le combler d'attentions. Il n'était question dans tout le pays que de la faveur de ce jeune étranger; sa réputation s'étendait même au dehors; voici ce que nous trouvons dans une lettre que M. Verjus «de Crécy, ambassadeur de France près la diète germanique, écrivait à Villars de Ratisbonne, le 12 mai :
M. (le Lautery* me fait un si grand éloge de vous, que j'ai cru devoir envoyer à notre cour un extrait de sa lettre, en y mandant en quel point de conGance et de considcration il me revient de différents endroits que vous êtes auprès de M. Tclectour de Bavière. Je ne doute pas que le Koi vous donne Tordre de demeurer auprès de Son Altesse Electorale durant la campagne et après. C'est le plus joli poste et le plus de conGance
qu'un Français puisse avoir en ce temps-ci à Télranger Vous
aurez déjà su, Monsieur, que le Koi vous avait destiné pour celui do Vienne, mais que M. le marquis de Villars ' a dit qu'il vous conseillerait de vous en excuser et qu'il vous en a excusé par avance. Pour aller à quelque chose de grand, l'emploi de Vienne ne me parait eu rien comparable a celui auprès de M. Télecteur de Bavière.
Le Roi, frappé des qualités diplomatiques dont Villars semblait donner la preuve, avait pensé àlui pour remplacer à Vienne, comme envoyé extraordinaire, le comte de la Vauguyon rappelé eu France : il l'avait fait sonder par Croissy; mais Villars était de l'avis de M. Verjus. « Je mets une grande différence entre ces deux postes, avait-il répondu à Croissy; celui-ci me parait très-agréable par Tespéranee d'y pouvoir utilement servir Sa Majesté, et pour l'autre, il y a mille raisons qui m'obligeraient à vous supplier très-humblement de vouloir bien ne me le point destiner, w
Parmi ces raisons, une des plus sérieuses était qu'une situation officielle à Vienne entraînait l'obligation de renoncer à la campagne de Hongrie : or, Villars comptait bien guerroyer contre le Turc, et attendait avec impatience
' Ministre dé Savoie à Munich.
' Le père de notre Villars.
rautorlsalion qu'il avait sollicitée du Roi. Louis XII' n'avait garde de la refuser : il ue voulait pas laisser échapper l'occasion qui s'offrait de rester en communication avec l'Electeur et d'être exactement renseigné sur les chances d'une guerre qui occupait les forces de l'Autriche. Il permit donc à Viliars de suivre Max-Emmanuel et lui assigna un traitement : mais il insista de nouveau pour qu'il ne prit aucun caractère officiel et ne laissât rien transpirer de sa mission. Croissy joignit aux ordres du Roi les instructions les plus prudentes : Viliars devait prendre pour prétexte de sa présence à l'état-major de TElecteur, « rattachement particulier que lui donnaient pour sa personne les bons traitements qu'il en avait reçus ?' .
On partit le 1' juin. Le départ fut magnifique. Cent cinquante chalands avaient été réunis à Alt-OEtting sur l'Inn. L'Electeur s'y embarqua avec sa suite et un brillant équipage, après avoir fait ses dévotions à la célèbre chapelle qui domine la rivière. En quatre jours de navigation l'on fut à Vienne. Les hostilités étaient déjà commencées; le duc de Lorraine avait rassemblé ses forces sur la Drave, avec l'intention de marcher sur Eszek. Max-Emmanuel s'empressa de le rejoindre. Nous n'avons pas l'intention de le suivre pas à pas pendant cette campagne assez peu fertile en résultats. Elle se passa surtout en escarmouches : la bravoure de Max-Emmanuel trouvait à s'y déployer. Viliars, associé à tous ces combats, les a décrits dans ses lettres \ Dans ces actions de détail, où spahis d'un côté^
> Nous les ttvoDS toutes publiées à la suile du premier volume des Mémoires de Viliars.
hussards et cravates de Tautre, se rencontraient dans des passes rapides, l'avantage restait souvent à la cavalerie turque, habile à se disperser devant l'attaque, à se reformer pour une charge subite, à déconcerter les mouvements méthodiques de ses adversaires par l'imprévu et la vigueur de ses coups, par la force et l'adresse individuelle de ses cavaliers.
On dirait que ce sont deux mille officiers choisis qui n'ont tous qu'un même esprit : si Ton plie devant eux, en un moment ils se trouvent douze ou quinze cents à pousser fort vigoureusement; dès que vous les arrêtez avec des corps de troupes, tout se sépare, et vous ne voyez pas un homme ensemble; et à la fin il se trouve qu'ils prennent et tuent beaucoup de gens, et qu'on ne leur prend personne en vie ; on en tue quelques-uns. {l'illars à Croissy, 8 août.)
Une seule grande bataille se livra, le 12 août, entre Mohacz et le mont Hersans, et ce fut une grande victoire pour l'armée austro-bavaroise. Là aussi, la cavalerie turque faillit compromettre le succès : dès le début de la journée, tandis que les longues lignes des Impériaux défilaient au
pied de la montagne, un corps de cinq à six mille chevaux, exécutant un grand mouvement tournant, vint se jeter sur les derrières de l'armée avec l'intention de la couper des hauteurs et de la prendre à revers. Si ce mouvement, contraire à toutes les règles en vigueur, eût réussi, la défaite était certaine. Ce fut Villars qui s'en aperçut le premier; l'Electeur l'avait envoyé sur les pentes du mont Hersans pour reconnaître de plus haut le terrain ; il vit les Turcs dessiner leur mouvement et courut en rendre compte.
22 CBAPITRE PRElllEB.
Le général Piccolomini, qui commaDdait la seconde ligne de cavalerie, eut le temps de former sa brigade en potence et de montrer ainsi aux spahis un front de cuirasses alignées et de mousquets exercés. Devant cette ligne peu profonde, mais imposante, la masse ennemie n'osa pousser a fond et s'arrêta : le prince de Bade prit alors Toflensive et rejeta celte cavalerie sur les janissaires ; l'armée s'ébranla à son tour, et par une marche de front sur toute la ligne balaya tout devant elle : le camp retranché des Turcs fut enlevé par la cavalerie; le carnage fut effroyable, le butin immense et de grand prix. L'Electeur fut légèrement blessé; il mena constamment la charge de ses escadrons ; Villars eut son budle coupé de deux coups de sabre ; Créqui,fils du maréchal, du Héron, du Marton et les autres volontaires français se firent également remarquer et soutinrent brillamment la réputation de leur pays '.
Villars fut très-frappé de la charge manquée des Turcs : « Ces niouvemenls ne se pratiquent pas dans nos guerres, écrit-il dans ses Mémoires (p. 75); on n'est pas accoutumé à voir 8 ou 10,000 chevaux partir ensemble comme des fourrageurs et prendre le derrière de l'armée, mouvement qui, exécuté vivement et avec vic^ueur^ pouvait parfaitement réussir, » Est-ce souvenir de celte charge, ou inluition de son propre génie? mais Villars, appelé plus lard à commander des corps de cavalerie, eut, sur leur rôle, sur
1 Villars envoya au Roi un plan de la bataille fait âe sa main : nous en avons donné le faC'Simile à la suife du premier volume des Mémoires, p. 373. Max-Emmanuel fit peindre par Beich un grand tableau qui se trouve dans la grande salle du cbdtcau de Scbleissheim et concorde d'une manière absolue avec le plan de Villars.
leur action à grande dislance, des idées très-personnelles et très-neuves ; sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, il devina les manœuvres de l'avenir.
Après la bataille de Mohacz, au gain de laquelle il avait beaucoup contribué, TElecteur voulut avoir un commandement séparé et demanda à aller faire le siège d'Erla. Le duc de Lorraine s'opposa à ce projet, que Vil lars lui-même trouvait peu raisonnable, pensant avec raison qu'il fallait profiter du désarroi de l'ennemi pour pousser ses avantages, prendre Eszek, entrer en Transylvanie, et menacer Belgrade, le principal point d'appui de la force ottomane. Le prince de Bade, qui souffrait autant que l'Électeur de l'obligation de servir sous le duc de Lorraine, joignit sesréclamations aux siennes : le résultat de ces dissentimentsfut que ces deux princes quittèrent l'armée. L'Electeur reprit le chemin de Vienne, et Villars le suivit, non sans trouver qu'il était bien pressé d'aller « jouir de sa gloire au milieu des plaisirs, et plus touché du désir de faire parler de lui que soigneux d'acquérir un savoir bien profond dans la guerre « .
L'Electeur, comme on peut le penser, fut très-fêté à Vienne : Villars ne le fut pas moins; les satisfactions d'amour-propre, dont ils étaient très-friands l'un et l'autre, leur furent prodiguées. Villars fut félicité par l'Empereur en personne, et le chancelier Strattmann, dans un grand banquet, lui fit un compliment public sur sa bravoure et sur les services qu'il avait rendus à l'armée impériale. La comtesse de Kaunitz essaya de reprendre son empire sur l'Electeur et y réussit en partie, grâce au soin qu'elle prit
de fermer les yeux sur ses infidélités; elle tenait moins à sa tendresse qu'à sa soumission, et voulait moins régner sur son cœur que diriger sa politique : ainsi, elle laissa l'Electeur se rapprocher de mademoiselle de Welen et déjouer pour la voir la surveillance de Tlmpéralrice, « qui n'entendait pas raillerie sur ce chapitre v . Au lieu d'en faire une rivale, elle s'en fit une auxiliaire pour le plus grand intérêt de l'Autriche. Elle aurait voulu que son mari fut envoyé à Munich, afin d'y retourner avec lui et d'y exercer plus librement son empire ; Villars redoutait beaucoup le voisinage de la belle comtesse et s'appliqua à contrecarrer ses projets en raillant l'Electeur de sa dépendance. Max-Emmanuel, qui ne tenait pas à la tutelle politique du mari, y échappa en le faisant nommer conseiller d'Elat et chevalier de la Toison d'or. Kaunitz resta à Vienne ; sa femme u fut quelques jours dans une tristesse mortelle yy , mais dut se résigner à n'agir que de loin. Après celte première preuve d'indépendance, l'Electeur en donna une seconde en refusant de renouveler le traité qu'il avait fait pour cinq ans, en 1683, avec la cour d'Autriche, et qui était près d'expirer : il ne consentit à se lier que pour la campagne suivante contre les Turcs. Villars enregistrait avec satisfaction ces symptômes d'un changement prochain dans les sentiments de l'Electeur et s'en attribuait naturellement le mérite; mais il ne lui fit aucune ouverture formelle pendant son séjour à Vienne; craignant, avec raison, qu'il ne répétât ses discours à la comtesse de Kaunitz, il attendit, pour entrer en matière, que l'Electeur fût de retour à Munich; ils y rentrèrent ensemble le 25 octobre.
Alors commença une négociation, ou plutôt une lutte de six mois, dont il est intéressant de suivre les péripéties dans les nombreuses correspondances ' qui nous sont restées des principaux acteurs. Ce sont, d'un côté, Louis XIV et ses ministres, Louvois et Croissy, qui poursuivent un double but : compléter le système de défense du Rhin et préparer le règlement de la succession d'Espagne, dont ils ont pressenti les difficultés. Pour le premier objet, nonseulement il faut réunir à la France sur la rive gauche du Rhin le plus de territoires possible, mais il faut lui assurer, dans les Etats riverains dont l'annexion est impossible, une influence prépondérante; il faut avoir à Cologne un électeur dévoué à ses intérêts, comme le cardinal de Fiirstenberg ; il faut mettre la main dans les affaires du Palatinat à l'occasion de l'héritage de Madame. Pour le second objet, le concours militaire de la Bavière est indispensable. Villars doit seconder ces combinaisons en amenant Max-Emmanuel à renoncer pour son frère Clément à l'électorat de Cologne et à se lier avec la France par un trailé positif. De l'autre côté,* l'Empereur cherche à retenir son gendre dans son alliance, et c'est Kaunitz qui agit en son nom.
De part et d'autre, on fait assaut d'efforts, de promesses, d'intrigues : tout est mis en œuvre, la séduction, la menace, l'argent, la galanterie; ce dernier moyen, auprès d'un prince léger et sensuel, semblait le plus efficace ; Villars, comme tous les diplomates improvisés, s'en exagérait la valeur. Max-Emmanuel était aussi un ambitieux,
I Voir les principales lettres imprimées à la suite du premier volume des Âlémoires de Villars.
devait perdre; ce sont les frères Simeoni, qui, eux aussi, auront des missions diplomatiques ; Saint-Maurice, Sanfré, Ribera, Gabrielli, Sanlini, Locatclli, qui commandent des compagnies ou des régiments en attendant mieux. Quant aux fonctionnaires allemands, ils sont fous plus ou moins acquis à rAutriche : ce sont les ministres Derkheim et Leydel, tatous deux, je crois, écritVillars, pensionnaires de la cour de Vienne » ; le directeur de la chancellerie de guerre Mayr, que ses fonctions appellent souvent en Autriche; les secrétaires intimes du prince, Reichardt et Alalknecht, le premier, que nous retrouverons chargé des missions secrètes et suspectes; le second, esprit mordant et caractère douteux, qui gouvernera les Pays-Bas au nom derÉlecteur, et administrera, plus tard, les Gnances bavaroises sans oublier les siennes. Le seul qui ait des sympathies françaises positives est le chancelier Gaspard Schmidt, esprit honnête et prudent, héritier des sages traditions du règne précédent. C'est lui qui, comme négociateur de Ferdinand- Marie, avait conclu et signé, avec Robert de Gravel, envoyé du roi de France, le traité secret de 1G70, en vertu duquel des arrangements étaient pris, non-seulement pour assurer le règlement équitable de la succession d'Espagne, mais pour poursuivre en commun l'élection de Louis XIV comme empereur, et celle de l'électeur de Bavière comme roi des Romains ^ Il était resté dans les mêmes sentiments
> Le tcxie peu connu de cet article secret est conservé aux archives des Affaires ctranc^ères : on en lira pcut-élre avec intérêt le passage principal : « Imperio per mortem Imperaloris vacante , utraque pars pro viribus suis allaborabit ut électorale coliegium pro Ghrislianissima Sua Majestate in Impcralorem et Serenitate Sua Ëlectorali in Rogem Romanorum
et le moutrail à Villars. Mais son influence avait beaucoup baissé : il avait, aux yeux de Max-Emmanuel, le tort de représenter Tadministration paternelle; de plus, il avait fait la faute, au début du nouveau règne, de se faire appuyer trop ouvertement par l'envoyé de France, M. de Lahaye, personnage maladroit, qui avait oS^usqué le jeune souverain tt par les airs qu'il prenait avec lui » et en essayant de tt lui faire peur » . Max-Emmanuel avait secoue la tutelle des conseillers de son père et donné sa conGance h Berkheim et à Leydel. En racontant ces détails à Villars, il ne niait pas avoir « eu quelques torts envers l'envoyé du Roi w , et reconnaissait que a ses deux ministres, l'un surtout, étaient fort Autrichiens n , mais il ajoutait » que s'il remarquait quMls ne le conseillassent pas Gdèlement, il ferait d'eux comme des autres » .
Leydel, voyant la faveur dont Villars était l'objet, cherchait d'ailleurs à se rapprocher de lui, à lui persuader qu'il n'était pas aussi éloigne de l'alliance française qu'il le paraissait : le comte de Sanfré était l'intermédiaire de ses conGdenccs :
C'est, écrivait Villars le 13 mai, un des plus honnêtes gens qu*jl y ait dans cette cour, des plus dans la conCanec de rÉlecteur, et qui est le plus propre à en faire bon usage ; il me donne tous les avis qu'il croit pouvoir m'étre utiles ; M. de Leydel m'a fait assurer par lui qu'il était de mes amis, qu'il me priait de ne pas le confondre avec Berkheim, qu'il serait fâché qu'on le crût
eligendis disponatur, nisî rationabiiiter et quasi pro certo vidcant omnem otriusque operam inutilem fore, de quo utrinquc sinccra et bona fide commuoicabuol et inter se convenieot. « 17 février 1670.