I. • tî
à la maison d*Aiili*ichc le soin d*ctcndrc ses frontières aux dépens d'un ennemi aussi faible et aussi abattu que le Turc Test à présent.
Sur ce fondement, Sa Majesté, portée d*inclination pour Télecteur de Bavière, veut bien appuyer de tout son pouvoir Télection de ce prince à la dignité de roi des Romains, lorsqu'il jugera luimême la conjoncture favorable, et que, de son côté, il voudra prendre avec Sa Majesté les mesures nécessaires pour s'élever à ce rang; et il n'en sera pas plutôt convenu avec Sa Majesté qu'elle emploiera efficacement ses ofGces tant auprès des trois électeurs ecclésiastiques que de l'électeur de Brandebourg, pour les disposer à concourir à son élection.
En second lieu, si, outre ce grand engagement dans lequel Sa Majesté veut bien entrer pour l'agrandissement dudit électeur et de sa maison, il témoigne encore souhaiter de pouvoir rentrer, lorsqu'il sera parvenu à l'Empire, dans tous les droits que les électeurs de Bavière ont anciennement exercés sur les villes de Ratisbonue, Nuremberg et Augsbourg, et généralement dans tout ce qui lui peut et doit appartenir entre l'Inn et le Danube, et qu'il demande pour cet effet l'assistance de Sa Majesté, elle permet audit sieur de Villars de promettre en son nom qu*elle l'appuiera dans cette juste prétention , et que, s'il en est troublé par voie de fait, elle lui donnera tout le secours dont on conviendra avec lui.
En troisième lieu , si ledit électeur, voulant entrer dans une étroite liaison avec Sa Majesté et agir tant par ses suffrages dans les diètes que par la jonction de ses troupes à celles de Sa Majesté envers et contre tous ceux qui la voudraient troubler dans la juste possession où elle est en conséquence du traité de trêve, et obliger aussi Sa Majesté de le secourir envers et contre tous ceux qui l'attaqueront dans ses droits et possessions, et même s'opposeraient aux prétentions que Sa Majesté aura estimées justes et promis d'appuyer, désirait encore que Sa Majesté s'obligeât de lui
payer des subsides, ledil sieur de Villars saura bien prccisémcnt les intentions dudit électeur, jusqu*où il prétend porter ses engagements envers Sa Majesté, ce qu*il en demande réciproquement, se chargera d*en rendre compte à Sa Majesté et d*attendre de nouveaux ordres.
Finalement, comme la maison d'Autriche veut amuser ledit électeur par de vaines espérances d*un partage de la succession d*Ëspagne dont elle se garderait bien de lui donner la moindre partie si le cas échéait, Sa Majesté, au contraire, veut bien, pour lui donner de plus solides marques de son amitié, lui promettre que si le roi d'Espagne venait à mourir sans enfants et que ledit électeur veuille s'obliger dès à présent, en ce cas, de joindre ses armes à celles de Sa Majesté contre ceux qui voudraient disputer à Mgr le Dauphin la succession qui lui doit appartenir à l'exclusion de tout autre, elle et mondit seigneur renonceront en faveur dudit électeur de Bavière aux royaumes de Naples et de Sicile, et Sa Majesté lui donnera tout le secours dont il aura besoin jusqu'à ce qu'il soit en paisible possession desdits royaumes.
Max-Emmanuel reçut avec salisraction des communicalions qui Fassociaient de si près à la politique du grand roi el lui ouvraient des perspectives si séduisantes : il garda néanmoins une certaine réserve et chercha, par des objections de détail, à engager Louis XIV plus avant : il montra les dangers immédiats auxquels l'exposait une rupture avec l'Empereur et l'Empire, rupture inévitable s'il briguait la dignité de roi des Romains et réclamait les villes d'Augsbourg, de Nuremberg el de Ratisbonne; il demanda à connaître la nature el la valeur des mesures militaires que le Roi prendrait pour le défendre, et ne dissimula pas qu'il préférerait une combinaison qui lui pro-
curerait les mêmes avantages sans Texposer aux mêmes périls. Ln jour, il dit naïvement à \'illars : u Si la maison d'Autriche me mettait dès à présent de certains Etats dans les mains et qu'on voulût par là m'engager seulement à ne pas traverser personnellement l'élection du roi des Romains, le Roi n'aurait-il pas assez de voix parmi les électeurs pour la faire tomber sur moi, sans que je parusse agir? Alors, sans manquer aux paroles que les Autrichiens m'obligeraient sans doute de donner^ je pourrais être roi des Romaitis et me trouverais en même temps en posses- Mon de leurs pays \ j^ Il alla même plus loin; et, pour donner plus de valeur à cette insinuation, il laissa entendre que ces territoires, et bien d'autres, lui étaient offerts par l'Autriche; pressé par Villars, l'Electeur refusa de s'expliquer catégoriquement, à cause du a secret qu'il devait à l'Empereur comme au Roi ?) ; mais il en dit assez pour que Villars pût croire qu'on lui avait promis les Pays-Bas espagnols ou le royaume de Xaples. Cette promesse était imaginaire, et Max-Emmanuel la supposait pour stimuler la France ; nous n'eu avons ti'ouvé la trace ni dans les archives de Vienne ni dans celles de Munich *. Le Roi reçut avec hauteur ces insinuations.
' Villars au Roi, 15 janvier 1688. Mémoires, t. I, p. 408.
' On peut mî^me déduire de certaius documents, conservés dans ces deui dépôts, la preuve que la promesse ne fut pas faite : le 13 décembre 1688, 'lorsque rÉIccteur nc(][ociait avec Kaunitz les conditions de son alliance avec riilmpire contre la France, il demanda U cession des Pays-Bas; Kaunili -repoussa celte demande comme exorbitante et en ajourna Texamcn ù la mort du roi d*Kspa<^ne : son gouvernement ne l'avait donc pas offerte. (Kaunitz à Tempereur Léopold. Mémoires de Villars, t. I, p. 426. Voy. aussi ci-dessous, p. 62 et suiv.). De fait, toutes ces négociations se terminèrent par la nomination de TËlectcur au gouvernemsnt (stattbalterei) de •CCS provinces, en 1692.
L*espérancc qu'on donne à rÉlecleur de quelque part à la succession d'Espagne, écrit-il à Villars ', n'est qu'un amusement,... une chimère pour fasciner ses yeux... 11 peut bien juger que ce serait une forte entreprise pour un duc de Bavière et pour qui que ce puisse être, de vouloir ôter à mon fils ce qui lui doit appartenir légitimement... Pour peu qu'il soit informé de l'état présent de ce qui reste aux Espagnols dans les Pays- Bas, il jugera facilement qu'on ne lui en offre le gouvernement souverain que parce qu'il est impossible à la couronne d'Espagne de le pouvoir conserver dans la première guerre qu'elle aura avec moi, et que la perte en étant infaillible, soit sous un gouvernement espagnol, soit sous celui d'un prince étranger, elle aime mieux en rejeter le blâme sur lui et me mettre dans une néces* site absolue d'employer mes principales forces tant pour empêcher son passage dans les Flandres que pour attaquer ses propres Etats,... qu'il risquera de perdre pour courir après l'ombre d'une souveraineté qu'elle ne peut plus défendre et dont tant de puissances unies contre moi ne pouvaient plus empêcher la perte entière, si je n'eusse voulu mettre des bornes à mes conquêtes par la paix de Ximègue. Enfin, il fera tout ce qui peut plaire a TËmpereur, mais il ne peut pas espérer que toutes les forces de la maison d'Autriche et de ses alliés soient capables de le rendre paisible possesseur de ce qui reste encore à l'Espagne dans les Pays-Bas... 11 ne doit pas mieux espérer aussi des offres que lui peut faire la cour de Vienne d'une cession du royaume de Naples et de Sicile en cas de mort du Koi Catholique; car, outre qu'elle n'y aurait aucun droit, il sait bien que l'Empereur ne peut pas avoir d'armée navale, et que les miennes seront toujours en état de maintenir le droit de mon fils et de donner la loi dans toute la mer Méditerranée. Ainsi, il n'y a que moi qui puisse le mettre dans une possession légitime* et paisible de tous ces royaumes, si le roi d'Espagne venait à manquer.
' De Fonlainebleaa, le il novembre 1687. A. E.
Devant ce fier langage, rElecteur ne jugea pas ulile de continuer la discussion; mais, pour donner une conclusion pratique à ces premiers pourparlers, il réclama le payement des subsides arriérés dus à son père en vertu du traité de 1G71. Cette réclamation éveilla les soupçons du Roi, qui fit répondre par Villars que cette question serait examinée lorsqu'on discuterait les clauses du traité qu'il proposait à l'Electeur de signer avec lui.
Fixé désormais sur l'étendue des avantages qu'il pouvait espérer de la France, Max-Emmanuel se retourna du côté de l'Autriche pour négocier avec elle les conditions de la prochaine campagne de Hongrie. Il envoya successivement à Vienne Mayr et Leydel, chargés de réclamer le payement de 400,000 florins de subsides arriérés, d'obtenir, pour l'année courante, une somme non moins forte et un commandement en chef, enfin de régler à son avantage les questions relatives aux quartiers et aux subsistances de ses troupes. Leydel, qui avait été mis au courant des propositions françaises, et qui, selon toute apparence, avait inspiré la réponse de l'Electeur au Roi, ne manqua pas de se servir de ces ofi'res pour peser sur la cour de Vienne ; il obtint facilement ce qu'il demandait et revint le 13 mai 1688 à Munich avec un traité qui assurait à l'Electeur un subside de 350,000 florins et un commandement séparé.
Mais entre temps des intrigues s'étaient nouées, qui avaient encore compliqué la situation et ajouté aux indécisions de l'Electeur. Mademoiselle de Welen, restée à Vienne après le passage de Max-Emmanuel, s'y trouvait dans une situation compromettante pour son honneur, cl dont il fal-
\ ILLARS ET LKLECTEUR DE BAVIERE. .^3
lait la tirer au plus vite. L'Impératrice était dans une grande fureur : Kaunitz, au contraire, se félicitait d^m incident dont il espérait se servir pour attirer l'Electeur à Vienne. Max-Emmanuel, accueillant avec émotion des espérances de paternité que les voies légitimes lui avaient jusqu'alors refusées, voulait faire venir la demoiselle à Munich et lui avait secrètement fait préparer un appartement au palais. A Vienne, on voulait la marier avec un Autrichien qui couvrirait sa faute et sauverait les apparences. La luUe s'était établie sur ce terrain. Elleavait été traversée par la légèreté de l'Electeur, qui, subitement, s'était épris d'une demoiselle de sa cour, mademoiselle de Sinzendorf. Villars, croyant trouver en elle une auxiliaire, était entré dans son intimité : il s'était servi de son inûuence pour empêcher le voyage de TElecteur à Vienne; mais, du même coup *, il avait empêché celui de Venise, dont il espérait une heureuse diversion et des économies. Les fêtes dont mademoiselle de Sinzendorf était Toccasion étaient ruineuses : ce
> « Notre voyage de Venise est toujours incertain, écrivait Villars à Verjus de Crécy le 23 janvier 1688. Cependant rÉIecteur voulut encore hier parier mille pistoles contre moi que nous le ferions. Le pari aurait décidé du voyage, vu l'incerlilude. Si j'avais cru que le Roi eût voulu payer pour moi, je n'y aurais pas manque. J*en ai été fort tenté. Qu'auriezvous fait à ma place? Four moi, je crois que mille pistoles pourraient être plus mal employées, v — t Le voyage de Venise n'aura pas lieu, écrivait-il au même le 17 février, quoique les équipages fussent déjà partis..: Je crois que l'Electeur s'est repciili de n'avoir pas continué son dessein, qui n'a été traversé que par des espérances qui ne seront peut-être pas sitôt accomplies. 1 P. V. — Mademoiselle de Sinzendorf, après s'être amusée quelque temps de la passion de Max-Emmanuel, sut en effet lui résister: Villars luimême fut obligé de le reconnuiire {Viliars au Roi, 23 décembre 1688« A. K.), malgré ses insinuations malveillanties et la singulière insistance qu'il mit à s'attribuer l'origine de cette intrigue; sa seule excuse est qu'il la croyait utile aux iatérêts de la France.
n'étaient que bals, comédies, déplacements fastueux à Landshut ou à Schleissheim, courses et chasses en traîneau, folles prodigalités qui épuisaient les ressources destinées à la guerre et détournaient Tattention du cas pressant de mademoiselle de Welen. Nous voyons alors surgir un nouveau personnage, une certaine comtesse dePaar, qui se mêle activement à l'intrigue : son mobile est différent ; elle déteste le ménage Kaunitz et le comte Sirattmann, qui partage avec Kaunitz la faveur de l'Empereur; elle est liée d'intérêts avec les ministres qui, dans le sein même du conseil aulique, sont les rivaux de ces deux hommes d'Etat ' . De plus, elle est ruinée, obligée de se créer des ressources pour soutenir son train de dépense, livrée aux inspirations mauvaises d'une situation embarrassée. Elle arrive à Munich, où elle est sûre d'être bien reçue : l'Electeur a pour elle une déférence qui date sans doute de ses jeunes années ; il écoute volontiers ses conseils. Elle propose ses bons offices pour marier mademoiselle de Welen et l'amener à Munich; elle s'abouche avec Fiirstenberg et avec Villars. Celui-ci propose au Roi de Tacheter : le Roi, tout en avouant u qu'il n'est pas persuadé qu'elle veuille et puisse lui rendre de grands services » , autorise Villars à lui offrir tt une gratification de 4,000 livres par an payables par quartiers tant qu'elle donnera de bons avis )> . La dame croit plus habile de décliner cette offre comme « n'ayant encore pu rendre aucun service qui méritât rien » , et de dire que
> Villars au Roi, 12 mai. — « Croit que M. de Lorraine veut se débarrasser de la présence gênante de l'Électeur à l'armée, et est d'accord avec les ministres qui inspirent la comtesse de Paar. i
« quand le Roi aurait trouvé qu^elIe avait fait son devoir, elle ne refuserait pas un présent » . En attendant, pour commencer à se créer des titres au « présent » du Roi, elle agissait sur l'esprit mobile de l'Electeur, et, tout en négociant avec lui et pour lui la délicate affaire du prétendu mariage, elle l'indisposait contre Kaunitz.
Quand Leydel revint de Vienne avec le traité arraché à Kaunitz, Max-Emmanuel refusa de le ratifier, sous prétexte que la question des quartiers d'hiver et de la subsistance de ses troupes n'avait pas été réglée conformément à ses instructions.
Quelques jours à peine après ce refus, arrivèrent à Munich les envoyés du grand-duc de Toscane chargés de négocier et de conclure le contrat du mariage convenu entre la princesse Yolande et le fils du grand-duc. Celaient l'auditeur Finetti et un Capucin, le Révérend Père Benfati, homme avisé et actif, qui avait la haute main dans l'affaire. Les commissaires bavarois chargés de traiter avec eux étaient acquis à l'Autriche et soulevèrent des difficultés de détail ou des questions de forme qui faillirent tout faire échouer. Ce fut Villars qui brusqua la solution : sa qualité d'hôte de l'Electeur, sans caractère et sans responsabilité apparente, lui donnait des facilités exceptionnelles; il pouvait tout faire et tout dire aussi longtemps qu'il conserverait la faveur du prince et serait admis dans son intimité; faveur et intimité étaient alors complètes, car il entrait chez lui à toute heure, même quand il était au lit, à la grande fureur du comte de Thun, l'envoyé autrichien, soumis aux formalités de l'étiquette. Grâce à cette grande
liberté, Villars put déjouer les iulrigues de négociateurs peu scrupuleux ; à chaque nouvelle difGculté soulevée par eux, il allait trouver TElecleur, faisait écrire ou écrivait au granc-duc, servait d'intermédiaire entre les deux souverains et obtenait directement d'eux des solutions qu'ils imposaient à leurs mandataires. Grâce à cette intervention officieuse et active, toutes les objections furent successivement écartées et tous les articles du contrat furent arrêtés et signés dans les premiers jours de mai. Le grand-duc reconnut que le mérite de cette négociation revenait surtout à Villars et lui écrivit pour le remercier '.
On fut très-irrité, à Vienne, de ce résultat, et encore plus étonné peut-être : refuser le roi de Hongrie, le futur roi des Romains, le premier parti de l'Europe, pour épouser un prince de Toscane, était un acte inexplicable qui dénotait chez TElecteur une grande perturbation dans les idées ou une soumission inattendue à l'influence de la France; cette surprise se changea en inquiétude lorsqu'on vit la tournure .que prenait la négociation relative à la campagne de Hongrie. Nous avons déjà dit que l'Electeur avait refusé de ratifier le traité conclu par Leydel le 13 mars : les prétextes allégués étaient sans importance réelle; les vraies raisons, qui apparurent plus tard, étaient beaucoup plus sérieuses : il devenait évident que le commandement séparé ne suffisait plus à l'ambition ^e l'Electeur; il voulait commander en chef, et surtout ne pas être sous les ordres du duc de Lorraine. Enfin, le 12 mai, il
1 Nous avons publié les principales correspondances relatives à ce mariage. Mémoires de Villars, t. J, p. 387 et suiv.
adressa à Kauaitz, de sa propre main et de sa prodigieuse orthographe, une lettre dont Villars obtint et envoya au Roi la copie, et qui est explicite : il y rappelait que, Tannée précédente, son commandement séparé n'avait duré que vingt-quatre heures; à la seconde étape, son corps était réuni à celui de M. de Lorraine, qui prenait le commandement supérieur; il ne voulait pas s'exposer au même fait ni donner une deuxième fois le spectacle d'un électeur subordonné à un général lieutenant de l'Empereur. Il voulait opérer seul et être immédiatement informé des plans de campagne projetés; son concours était à ce prix; il envoyait Mayr à Vienne pour recevoir et lui rapporter les éclaircissements catégoriques qu'il demandait \
Cette lettre causa un grand émoi, moins par ce qu'elle exigeait que par ce qu'elle sous-entendait. Deux jours après l'avoir reçue, Kaunitz prenait la poste et se rendait à Munich en toute hâte : nous croyons devoir donner la traduction de la première lettre qu'il écrivit à Strattmann ; elle peint mieux que tout récit la situation qu'il trouva à la cour électorale, et le rôle que chacun y jouait :
Munich, 22 mai 1668.
Votre Excellence sait que j*ai quitté Vienne dimanche soir. Le lendemain matin, entre Melck et Kemelbach, j'ai été dépassé par le domestique de M. Mayr, qui est arrivé per posta * ici avant moi : le môme jour, j*ai croisé deux estafetles venant
^ Voy. le texte de cette lettre dins Mémoires de Villars, t. 1, p. 412.
^ L'original est conservé aui .«Irchives I. R. de Vienne ; comme toutes les dépêches allemandes de cette époque, il renferme un grand nombre de mots latins, français, italiens; je les reproduis en italique.
d'ici; le 18, j'ai rencontré un courrier de rÉlcclcur qui s'est caché de moi ; je Tai f^it venir et lui ai demandé où il allait : tt Pas au delà de Lintz » , me répondit-il. Mais, en continuant ma route, j'ai su qu*à chaque relais il avait dit qu'il se rendait à Vienne pour y annoncer l'ajournement du départ de l'Électeur pour Varmée, Un autre courrier venant de Vienne m'a rejoint près de la ville où je suis arrivé le 19 à cinq heures et demie du soir. La cour se trouvait à Schleissheim pour une fête en gala h l'occasion du jour de naissance de la princesse Violante. Je m'y suis rendu aussitôt et suis arrive au château avant le souper; j'ai encore eu le temps de remettre à Letirs Altesses Électorales
les lettres de Sa Majesté. L'Electeur daigna m'embrasser amicalement et médit : a Quelles nouvelles? n — Ego: « D'aussi bonnes que Voire Altesse Electorale pourrait souhaiter, n — Ille: « Qu'y at-il de décidé pour la campagne et le commandement? « — Je résumai en quelques mots Vintention et la résolution de S. M. l'Empereur. — Ille: u Aura-t-on assez de troupes pour partager Varmée en deux, en cas que l'on n'attaque pas Belgrade? » — Ego : « On partagera tout ce qu'on aura. » — Ille : « Le duc (de Lorraine) voudra-t-il rester sur la Save avec aussi peu de monde? n — Ego: « Votre Altesse Electorale n'a pas à s'inquiéter de cela, puisqu'on lui laissera le choix de Varmée qu'elle voudra commander . » — Ille : « Je pourrais bien ne pas y trouver mon compte. » — Ego : « L'Empereur serait heureux de contenter Votre Altesse Électorale et de faire tout ce que la raison de guerre exigera. » J'ajoutai : i^ Mayr reviendra bientôt. i^ — Ille: « Je n'ai rien à apprendre de lui que vous ne m'ayez dit. n — 11 ajouta : « Nous en reparlerons plus tard. » Et l'on se mit à table. 11 y avait plus de soixante personnes, dames et cavalieri. Je fus assis à la droite de la comtesse de Paar, qui avait à sa gauche le prince Egon de Fûrstenberg. Après quelques propos indifférents, elle me dit que je devrais faire en sorte que l'Électeur ne fît pas la prochaine campagne. — Ego : u Je n'ai pas la présomption de
le faire aller ou rester, mais je dois suivre les instructions de TEmpereur. » — Jlla : u La cour impériale ne tient pas à ce qu*il y aille, et vous pouvez Tempécher. » — Ego : u J'ai été nommé commissarius pour cette campagne ; il m*cst donc impossible de négocier dans un sens opposé. « — Illa : a L'horoscope de rÉlecteur prédit des malheurs, et Ton aurait été satisfait, du côté de TEmpereur, qu'il n'allât point à la guerre. » — Ego: " Je n'ai jamais entendu rien de semblable, et je sais Son Altesse Électorale trop généreuse pour croire à des superstitions astrologiques. » — Illa : « Cela est pourtant, et il n'aura tenu qu'à vous d'empêcher un malheur, s'il arrive par la suite, i* — Ego: u Un serviteur ne peut jamais faillir lorsqu'il suit exactement les ordres qu'il a reçus : Dieu, qui a protégé Son Altesse Electorale pendant cinq campagnes, le protégera encore; il faut avoir conGance en sa toute-puissance. » — Elle n'ouvrit plus la bouche. Après le diner, j'ai communiqué à l'Electeur la ']ol\e proposition que la comtesse de Paar m'avait faite. We: a II est certain qu'elle ne me verrait pas partir avec plaisir. » — Ego : « Le plus piquant est l'argument tiré de l'horoscope. » — « Ce sont des plaisanteries n , dit-il en souriant, et s'en alla. L'Electeur a paru soucieux tout le diner : à ceux qui lui demandaient pourquoi, il répondait qu'il était enrhumé. On a dansé jusqu'à quatre heures. Quant à moi, je me suis retiré de bonne heure...
Le lendemain 20^ Kaunitz^ étant rentré en ville, fut pris d*une douleur au pied qui Tempéchait de marcher : il fit demander au grand chambellan une heure d'audience et ne reçut pas de réponse; il se fit conduire au palais et attendit dans l'antichambre de l'Electeur, qui ne l'entretint qu'à sept heures du soir. . .
, ...Je le priai, prœmissis curialibus, de me dire ce qu'il avait résolu pour la campagne, afîn que je pusse prévenir Sa Majesté et
40 CHAPITRE PREllIER.
obtenir d'elle les ordres nécessaires. — lUe : « En ce qui touche le commando, pats-je compter sur ce que tous m'avez dit hier? -n — E/fo : s Sans aucun doute. * — lUe : ^ Xai pourtant vu des lettres d*un ministre impérial fort accrédité qui assurent qu*îl est absolument impossible de marcher sur Belgrade et de faire deux armées : il pourrait arriver que Ton fût réduit à se cantonner dans des villages entre la Saie et la Drave pour empêcher Tennemi dépasser la Save; ce n*est pas un commando digne d'un électeur ou d'un duc de Lorraine : on finira par réunir les deux armées et ne faire qu'une opération. > — Eqo : « Je doute que ce ministre soit mieux informé que l'Empereur, qui m'a seul accrédité auprès de Votre Altesse Electorale, in hoc négocia : je ne puis m'empécher de penser que si Sa Majesté était informée de ces doubles négociations, elle en serait fort mécontente. La réputation de Votre Altesse Electorale est engagée : si elle a ses raisons pour ne pas faire la campagne, je n'ai rien à dire, si ce n'est qu'elle avait promis de main et de bouche de la faire, n — Jlle : u J*ai promis d'aller à Vienne : quant à la campagne, si j'ai mes raisons pour ne pas la faire, qu'a-t-on à dire ? > — Ego : a Si Votre Altesse Electorale a des raisons que j ignore, je n'ai rien à dire ; mais le monde dira qu'elle a une faiblesse, et qu'elle a donné dans le panneau de l'horoscope. » — Ille : » Personne ne le croira. » — Ego : « 11 sera difScile d'enlever cette opinion à ceux qui l'auront : en tout cas, on n'aura rien à reprocher à l'Empereur, ï» — lUe: ^ Ainsi vous croyez ma réputation engagée?» — Ego : « Au plus haut degré. »» — L'Electeur me congédia alors, en me disant qu'il y songerait et me ferait connaître sa réponse.
Pendant les deux jours qui suivent, Kaunitz sort difficilement de chez lui. 11 logeait chez le valet de chambre de rKlecteur, un Français nommé Cbàteauneuf, qui arrivait de Paris avec une cargaison de modes nouvelles : FElectrice et les princesses viennent chez lui incognito pour
voir les étofles et les dentelles. Kaunitz rencontre encore rÉIecleur, sans pouvoir rien tirer de lui; il lui parle du courrier qu'il avait rencontré en venant et remarque que l'Electeur rougit :
...Je ne doute pas que sa réponse ne dépende du retour de ce courrier et des nouvelles qu'il lui rapportera du ministre dont j'ai déjà parlé. Je ne puis croire que ce dernier agisse cum scitu et consensu Augustissimi ; il n'en est pas moins fatal aux négociations dont je suis chargé, et bien malheureux pour moi, que Ton permette de nouer ainsi des intrigues par le moyen d'une femme, au détriment des intérêts de Sa Majesté et pour le discrédit de ses envoyés ofGciels... Si l'Electeur ne fait pas la campagne, on peut s'attendre aux pessimas sequelas.,. S'il ne vient pas à Vienne... il faut considérer l'éventualité d'un voyage beaucoup plus éloigné et plus dangereux. (En France sans doute.) Pour l'empêcher, il faudrait se débarrasser des mauvaises gens. Hic labor, hic optts est, sed neque de hoc desperandum : mais cela ne peut s'écrire, et, si le cas se présente, je devrai revenir au plus vile... pour apportera l'Empereur mes informations... Je vois peu de gens capables de servir et beaucoup capables de nuire : que peut-on espérer d'une femme comme celle-là, qui a mangé un r^joiVûr/ supérieur à 200,000 fl., n'a aucun moyen de continuer son train de dépense, et cherche par conséquent des rcssources per fas et ne/as? Elle a correspondu avec le prince Egon et maintenant ne le quitte pas. Villars a aussi souvent avec elle de longs discursus et a plus souvent des secrets à lui dire. Le P. Benfati a recours à elle pour le mariage de Florence : tous les Savoyardslui font \sLCour, Le grand chambellan (Berkheim), Leydel et bien d'autres m'ont confié qu'ils ne doutaient pas que la France n'eût la main dans le jeu, et que cette femme ne fût Vinstrument du ministre en question. Jusqu'au jour de son arrivée ici, le voyage de Hongrie ne faisait pas de doute. Que Villars
ne soit pas favorable à ce voyage, qu'il craigne que nous ne mettions l'Électeur dans une meilleure voie, cela est tout naturel; mais que des ministres et des sujets de Sa Majesté, sive bona,sive mala intenlione, directe vel indirecte, se mêlent de seconder les vues de la France, je ne puis pas le comprendre : pour un million, je ne voudrais pas agir comme ce ministre, comme celle comtesse de Paar qui négocie palam ad mentem dicti ministri contra Cœsaris intentionem,
La fin de la dépêche est consacrée à Texposé des soucis de Kaunitz, de ses souffrances, de son découragement. Si l'Empereur n'agit pas vigoureusement, les intrigues de la comtesse de Paar réussiront, l'Electeur n'ira pas en Hongrie, et Kaunitz demande à être promptement relevé d'une mission qu'il ne pourrait utilement conserver ni pour le service de l'Empereur, ni pour ses propres convenances.
Kaunitz ne se trompait pas : la comtesse de Paar avait conseillé a l'Electeur de ne pas faire la campagne de Hongrie; elle avait foit agir mademoiselle de Welen dans le même sens, et celle-ci avait écrit à Max-Emmanuel qu'elle lui "défendait expressément de partir, et qu'elle se jetterait dans un couvent pour n'en sortir de sa vie s'il partait » . Villars, de son côté, lui affirmait que sa réputation militaire était trop bien établie pour souffrir du refus de faire une campagne annoncée : l'Electeur, paraissant céder à ces influences, fit déclarer à Kaunitz qu'il n'irait pas en Hongrie.
Kaunitz prit celte déclaration au sérieux et fut au désespoir. La résolution de FElecteur ne devait pourtant pas résister a la tentation d'un commandement en chef. Le
bruit vrai ou supposé d'une maladie du duc de Lorraine s'étant répandu six jours après cette déclaration, il envoya son premier chambellan dire à Kaunitz qu'il s'offrait pour remplacer le chef de l'armée impériale. Cette évolution n'était pas la dernière; quelques jours n'étaient pas passés que le départ pour la Hongrie était encore ajourné : TElecteur avait eu vent que la maladie de son rival avait été supposée pour lui arracher son consentement; il avait envoyé à Vienne un officier de confiance pour savoir la vérité, et, en attendant, retirait sa parole. Kaunitz se découragea; il repartit pour Vienne le 12 juin : en arrivant, il résuma ses impressions dans un rapport à l'Empereur où il exhala son mécontentement contre tous ceux qui avaient circonvenu l'Electeur et l'avaient rendu méconnaissable. Villars n'est pas oublié; on lira sans doute avec intérêt la traduction de cette lettre :
Vienne, 16 juin 1688.
Votre Majesté Impériale n^ignore pas le triste état des affaires à la cour électorale de Bavière : pour lui en donner une idée complète, je dois d*abord lui parler de TElecteur et avouer que je ne le reconnais plus. Quand je me rappelle sa délicatesse de conscience, sa susceptibilité sur le punctum honoris; aujourd'hui, il traite tout cavalièrement, il n'a pas craint de m^offrir, lorsque je lui reprochais d'avoir manqué à sa parole, de m'atlesler par écrit qu'il m*avait promis le contraire. J'ai le regret de dire qu'on ne peut plus le croire et encore moins lui rien confier, car un secretum ne serait pas gardé. Il est si volage que, même après avoir pris une bonne résolution, je ne jurerais pas qu'une fois le dos tourné, il ne changeât pas en deux heures, sous l'influence des mauvaises ^cns utriusque sexus qui l'entourent jour et nuit. Et
4V CHAPITRE PECyiCi.
il en sera ainii tint qoe ces ^eo» ne seront pas éloijmis, ce qui est plos à soohaiker qu'à espérer. Leidel, qoi a peor de perdre sa place, ne Toit d'aotre remède qo'nn message de Votre Uajesté. Bfrkbeim est do même at Ls ; ce!oi-<rî reprend de la force : il a rempli le conseil de ses créaimres, et je crois qoe Leidel poorrait bien être remplacé par U'ampel, si Tbostilité entre Leidel et Berkbeim continne. Il m*a de noro assorê de sa décolhm envers Votre Majesté et m'a répond o de celle de U'ampel. Il n*y a aocune apparence que Schmidt reprenne sa situation, car ce serait montrer trop aperie quel est le but que Ton poursuit. Berkbeim approuve que l'Électeur ne fasse pas la campagne et affirme pourtant qu'il n'y a aucun impegno bfslato Avec la France. Lui et Leidel pensent que rÊlecteiir, après avoir été entraîné dans onc mauvaise voie, pourra de même être ramené dans la bonne : j'aurais plus de conGance dans la sincérité de Leidel, mais son pouvoir est faible. Schmidt a de fréquentes conférences avec rÉIecteur : il lui a communiqué le traité de son père avec la France. Villars a reçu la lisie des principaux, banchieri d'Augsbourg et s'est rendu dans cette ville ; comme le crédit personnel dont il dispose n'est pas très-élevé et qu'un seul banquier y sufGt, il est évident qu'il s'agit du payement des arrérages; si cela est, un engagement avec la France est imminent, car le Roi a souvent déclaré que sans alliance il ne payerait pas une obole. On dit dans le public que ces traités éclateront dans deux ou trois mois ; ce qui est certain, c'est que, de prœsenti^ il n'y a rien de conclu.
Les causes principales de la résolution qu'a prise l'Électeur de ne pas aller en Hongrie, autant que j'ai pu les pénétrer, sont : premièrement la comtesse de Paar, et sa négociation accréditée par une lettre d'un des principaux ministres; secondement Schmidt, qui a offert à rKiecleiir de remettre in integrum ses affaires bien troublées, à condition qu'il ne sortirait pas du pays... Votre Majesté peut juger par là de tout le tort que la comtesse de Paar a fait à son service : car le voyage de Hongrie eût été le plus sûr
moyen de soustraire rÉIecteur à Tinflucnce française, de le remettre dans le bon chemin et de conduire à bonne fin Ici importantes affaires qui le concernent, lesquelles, après avoir été bien incaminaia, sont aujourd'hui tout à fait incagliata. Je n'augure rien de bon des intentions qu'on lui prête de faire le voyage de Paris, ni du commerce qu'elle entretient avec des gens suspects, tels que le prince Egon de Fùrstenberg... Lorsque la nouvelle de la maladie du duc de Lorraine parvint à Munich, l'Electeur s'était décidé à faire la campagne et m'en avait informé par son grand chambellan. Celui-ci m'avait à peine quitté, que la résolution était modifiée : on m'a assuré que, dans l'intervalle, àe?, lettres avaient été échangées avec la comtesse de Paar par l'intermédiaire du comte... comme le jour où' elle avait pris médecine et où dix-sept messages ont été signalés.
Le lettre se termine par un long exposé des fatigues de Kaunitz et des raisons pour lesquelles il supplie l'Empereur de lui confier une autre mission.
Cependant Taide de camp était de retour, disant que le duc de Lorraine n'était qu'indisposé et serait bientôt en état de prendre son commandement. L'Électeur maintient qu'il n'ira pas en Hongrie et défait ostensiblement ses équipages : Kaunitz, revenu à Munich, est éconduit et part pour Cologne, oii l'appellent la mort de l'archevêque et la grave affaire de l'élection de son successeur. La cour de Vienne comprit qu'il n'y avait plus à hésiter : elle envoya à Munich le comte Strattmann lui-même, avec la mission de donnera TElecteur toutes les satisfactions qu'il désirerait. L'Electeur demanda le commandement en chef de l'armée, quel que fût l'état de santé du duc de Lorraine , et Fappareil nécessaire au siège de Belgrade. Strattmann accorda tout, mais
exigea que Villars n'accompagnât pas TEIecteur ; Villars était depuis six mois la cause de toutes les difficultés ; il avait fait échouer le mariage de la princesse avec le roi de Hongrie, il avait inspiré toutes les résistances de l'Electeur : l'Empereur ne souQrirait pas sa présence sur son territoire.
Max-Emmanuel^ au comble de ses vœux, sacriBa sans hésiter son compagnon de guerre et de plaisir; il voulut au moins lui laisser ses illusions, et, avant de partir pour Vienne, il lui remit deux lettres autographes pour Louis XIV : la première, qui s'est conservée ', est l'exposé des circonstances qui lui faisaient un devoir d'accepter le commandement de l'armée impériale et l'obligeaient à éloigner momentanément Villars de sa personne ; elle se terminait par les assurances assez banales de la reconnaissance qu'inspiraient à l'Électeur les offres considérables du Roi, et du désir qu'il éprouvait de s'attacher à ses intérêts. La seconde lettre s'est perdue, mais, d'après l'analyse que Villars en donne au Roi le 14 juillet, elle aurait été plus explicite :
J'ay si bien fait que j'ai tire de rKlecteiir plus que je n'aurois prétendu si TEmpereur ne s'cstoit opposé à Tenvie qu'avoit ce prince de me mener avec luy. Car il vient de me donner une lettre écrite comme de sa main, qui, hors un traité avec Votre Majesté, est, ce me semble, ce qu'on peut désirer de plus fort. Je ne Tenvoye point à Votre Majesté, parce que ce prince m'a prié de ne la point exposer au hazard des voyes ordinaires, et de la rendre moy-mesme, si Votre Majesté me permet de m'en aller
* Nous CD donnons le texte. Mémoires de Villars, 1. 1, p. 149. Elle est datée du 5 juillet 1688.
faire un tour en France ; mais en substance il s'engage à Votre Majesté de ne faire aucun traitté avec TEmpereur, et proteste que celui qu*il a présentement n'est que pour cette année. Il prie Votre Majesté de me renvoyer icy dez qu'il y sera de retour, sous le prétexte des complimens sur le mariage de la Princesse sa sœur; engage sa parole de traitter pour lors solidement avec Votre Majesté. L'Electeur a consulté cette lettre avec le chancelier Schmit, avec lequel il a voulu que j'eusse aussi plusieurs conférences. Et le dit chancelier qui par l'intérest de son maistre et par le sien désire tant qu'il se rapproche de Votre Majesté ne croyoit pas que nous peussions tant tirer, et conseille à l'Électeur d'oster autant qu'il luy sera possible toutes sortes d'ombrages à la cour de Vienne, jusques à ce que sa personne et ses troupes soient de retour en Bavière.
Quelques jours après, rÉIecteur se mettait en route, non sans s'être fait précéder à Vienne par Sanfré , chargé de voir mademoiselle de Welen, de l'amener à approuver son départ pour la Hongrie et de lui dire que son intention était de la faire venir à Munich après la campagne et de l'y établir pour toujours. Villars accompagna l'Electeur jusqu'à Passau, où il prit congé de lui. Max-Emmanuel s'embarqua sur le Danube, heureux d'aller recevoir son premier commandement , et la tête pleine de rêves de gloire : Villars partit pour la France, non moins satisfait des résultats de sa première campagne diplomatique.
L'accueil qu'il reçut à Versailles fut de nature à le confirmer dans la bonne opinion t[u'il avait des effets de sa mission. Le Roi lui dit : « Je vous savais brave homme, mais je ne vous savais pas si bon négociateur, tu Madame de Maintenon lui fit de grands compliments, madame de
Sévigné parla de lui dans ses lettres ' ; il fut des comédies intimes de Saint-Cyr et des voyages de Marly, honneurs fort recherchés. Il eut en outre des satisfactions plus solides : le Roi promit de le renvoyer à Munich avec une mission ofBcielle, et lui donna la charge de commissaire général de la cavalerie.
Louis XIV partageait les illusions de Villars; il avait considéré les deux lettres deFElecteur comme des engagements ^, et ne doutait pas qu'au retour de Hongrie Max- Emmanuel ne conclut avec lui, sur les bases déjà ébauchées, un traité en bonne forme. Se croyant assuré de cette alliance, il s'appliqua avec ardeur et conBance à poursuivre ses projets sur le Rhin. Nous n'avons pas à refaire l'histoire trèsconnue des tt réunions ^ et de la rupture de 1G88. Nous n'avons pas davantage à suivre l'Electeur au siège de Belgrade. On sait qu'il s'y couvrit de gloire. Celte opération était de celles qui convenaient à ses qualités : il n'y fallait que de la bravoure. » Les Turcs, dit Villars dans ses Mémoires, très-ignorants en ce qui regarde la science de
I « Le jeune Villars est revenu d^Altemagne, où il a fort bien fait pour les nc;]ociations. t (Sévic^ac à Bussy, 20 août 1688.)
* 11 avait répondu à la lettre du 5 juillet par Tautograplic suivant :
• Mon frère, j'apprens par vostrc leMrc du 5* de ce mois la résolution que vous avez prise d'aller commander les armées de rKmpercur en Hongrie. Et quoyquc l'alfection que j*ay pour vousm*eust fait souhaiter qu'après cinq campagnes qui vous ont acquis beaucoup de réputation, vous eussiez suivy le dessein que vous aviez de donner celle-cy au bien de vos Kstats et h la part que je prens à votre conservation, je ne prétends point vous détourner d'aller encore acquérir de la gloire; et comme je nay tenu le marquis de Villars auprès de vous que pour vous marquer mon estime, je ne lui donne point d'autre ordre aussy que de faire ponctuellement ce que vous désirerez et de vous bien assurer de la parfaite satisfaction que j'ay des bons sentiments que vous me témoignez. Sur ce, etc. i
Copie P. V.
la guerre, ne défendent leurs places que par leur seule valeur : ils ne font aucun cas des chemins couverts ni de tout ce que Fart a fourni à nos ingénieurs. . . Ils ne comptent que sur le rempart et le défendent le sabre à la main jusqu'à la dernière extrémité. « A Belgrade, ils ne manquèrent pas à leurs traditions d'imprévoyance et de bravoure, mais ils avaient affaire à un adversaire qui ne leur cédait en rien en courage : ce fut aussi le sabre à la main que Max-Emmanuel attaqua les janissaires et qu'il emporta la place. » Vous ne serez pas fâché d'apprendre la prise de Belgrade, écrivait-il à Villars, le 12 septembre, et de savoir que je l'ai emportée du premier assaut et que j'y suis entré par la brèche, v
Quand il rentra dans ses Klats, couvert de lauriers, enivré de succès, il y trouva les félicitations de toute l'Europe catholique que semblait animer comme un souvenir des croisades : de tous les points arrivaient à Munich des lettres d'évèques, d'archevêques, de cardinaux, célébrant le vainqueur des infidèles. Parmi tous ces témoignages d'admiration l'on remarquait une lettre du Pape, dont les subsides avaient contribué à l'armement des troupes chrétiennes '. Mais l'esprit des croisades animait moins Innocent XI que la haine de Gibelin qu'il portait à Louis XIl/. En même temps qu'il écrivait à l'Electeur pour le féliciter de sa victoire, il écrivait à l'empereur Léopold pour l'engager à faire la paix avec le Turc et à tourner ses armes contre l'ennemi commun de tous les trônes. Celte lettre était un
* Les originaux de toutes ces lettres sont conservés aux archives de la cour et de TElat à Munich.
50 CHilPITEE PEEMIEI.
loog réquisitoire où étaient énainéffés les giieis du Saint- Siège et de TEnrope contre le Roi : les conquêtes , les i- réonions « en Alsace et en Lorraine, ringéreoce en Italie, Taffaire des « francUses «, la menaçante ambassade de Larardin, et jasqn'anx dragonnades, cause de tant de c sacrilèges -• et de «. profanations « . — ^ Loin de nous réjouir des conversions forcées, écrivait le Pape, nous en aïons gémi, nous en avons pleuré ->. Et rappelant qu'il avait porté Fépée avant de porter la tiare, il ajoutait : a S'il m'est permis de ressentir encore dans mon cœur quelque étincelle de ce premier feu, étant encore homme comme je suis, j'ose dire que la guerre contre la France est le seul mojen prompt et efficace pour la porter à faire raison à toute TEurope d'une partie des torts et injustices qu'elle a faits ' . •»
Cet appel aux armes, imprimé et répandu dans toute l'Europe, n'y avait eu que trop d'écho : partout la politique violente et agressive de Louvois avait soulevé des mécontentements et fomenté des haines qui n'attendaient qu'une occasion pour éclater. A l'heure présente, pourtant, Louvois ne voulait pas la guerre; son éminent historien l'a démontré : « On ne saurait trop le redire, écrit M. C. Rousset (tV, 118), la guerre n'était ni dans les projets de Louis XIV, ni dans ceux de Louvois ^ ; leurs efforts tendaient à transformer en paix perpétuelle la trêve de vingt ans signée à Ratisbonne; ils attendaient de la paix le développement
' L'origiaal de relie lettre ne s*est pas retrouvé aux archives de Vienne, nuit nous possédons un exemplaire de la traduction française qui fut iaite et imprimée sur feuille volante en 1688 pour èlre répandue en Europe'.
des conséquences du traité de Nimègue ; mais l'Europe ne croyait pas à cette modération tardive, et, il faut bien le recoonaitre, de nombreuses fautes de détail semblaient justifier ses défiances. Ce n'est pas que nous songions à reprocher à Louis XIV l'extension normale du territoire français etPannexion de l'Alsace; c'est, au contraire, à nos yeux, le mérite patriotique et l'honneur de son règne d'avoir donné à la France les frontières nécessaires à sa sécurité : ià neutralité de Strasbourg était une chimère; l'histoire impartiale dira que son indépendance était un danger pour ia France; elle relèvera les ménagements infinis dont Louis XIl/ l'a entourée avant de la détruire, par un acte pacifique et nécessaire dont l'indestructible attachement des Alsaciens pour la France a démontré la légitimité. Mais ce grand acte et ce grand devoir de souverain accomplis, I^ prudence la plus élémentaire conseillait de ne pas en exagérer la portée, de tout faire pour persuader à l'Europe Inquiète qu'il marquait le dernier terme de la conquête, d^ ne rien négliger pour calmer les défiances, pour rega- S^er la sympathie des Etats secondaires qui composaient ^ clientèle de la France. Loin de suivre cette politique prudente et avisée, Louis XIV, sous l'inspiration violente d^ Louvois, et malgré les efforts modérateurs de madame de Main tenon, semblait avoir pris à tâche de se créer partout des ennemis. 11 n'y avait si petit Etat en Europe qu'il ^ eût froissé, moins par désir de conquête que par esprit de domination et de prépotence : le duc de Savoie, les pnaces italiens, le Pape, par l'occupation de Casai, par ^Mie*ingérence quotidienne dans les affaires de la régence
52 CHAPITBE PEEIIIER.
de Madame Royale, par FiDJustiSabie querelle des franchises, par le bombardement de Gènes; les princes allemands et jusqu'au roi de Suède par ses prétentions sur le Palatinat, Luxembourg, le bas Rhin; eufin il jetait un défi à toute FEurope en mettant le siège, sans déclaration de guerre, devant Pfailippsbourg et Kaiserslautem. U avait, il est vrai, Tintention sincère de rendre ces villes à la paix, et même d*y ajouter Fribourg démantelée ; il le déclarait hautement ; mais pouvait-il raisonnablement espérer que ses déclarations seraient acceptées, qu'elles suffiraient pour désarmer ses ennemis et les amener à laisser échapper les chances favorables que leur offrait Télat de l'Europe mécontente et de la France affaiblie par la persécution religieuse? U est difficile de croire à une confiance aussi naïve. Une illusion pourtant restait à Louis XIV : celle que Villars lui avait fait partager; il croyait à Talliance de l'électeur de Bavière, il comptait sur Max-Emmanuel pour faire une puissante diversion au cœur même de TEmpire et déconcerter la coalition qui se préparait. Aussi, à peine la prise de Belgrade eut-elle laissé l'Electeur libre de rentrer dans ses Etats, que Louis XIV donna l'ordre à Villars de retourner à Munich, et cette fois avec le caractère officiel d'envoyé extraordinaire et les pouvoirs nécessaires pour traiter d'une alliance positive.
Villars reçut ses instructions à Versailles le 2 1 septembre et se mit en route immédiatement. Dès ses premiers pas hors de la frontière, il put s'apercevoir des grands changements qui s'étaient opérés dans l'opinion européenne et mesurer l'étendue des difficultés qui l'attendaient. Lemani-
feste du 26 septembre^ par lequel Louis XIV avait annoncé à l'Empire l'occupation par ses troupes de la rive gauche du Rhin jusqu'à Mayence, avait soulevé les colères prêtes à éclater. Il n'y avait pas de sécurité pour un voyageur français sur les terres allemandes. Villars dut faire un détour par la Suisse, l'Italie et le Tyrol : encore ne put-il traverser ce dernier pays qu'à la faveur d'un déguisement et en usant de stratagèmes. Il n'arriva à Munich que le 17 ou le 18 octobre, deux heures après le retour de l'Electeur j le jour même, il était admis à lui faire sa cour. La première partie de ses instructions était facile à remplir : il s'agissait de féliciter le vainqueur de Belgrade de la gloire qu'il avait acquise et d'exprimer la part que le Roi avait prise à ses succès. La seconde partie était plus délicate et lui réservait de pénibles surprises. Rappelons, en quelques mots, la situation des affaires qu'il avait à traiter.
La plus grave était l'affaire de Cologne. Le chapitre, convoqué le 19 juillet pour élire l'archevêque, n'avait pu se mettre d'accord : le scrutin n'avait donné aucun résultat; le cardinal de Fiirstcnberg avait obtenu 13 voix, et le prince Clément de Bavière, 9; or, pour être « postulé » , il fallait les deux tiers des voles, soit 16 voix. L'élection étant manquée, la nomination de l'archevêque revenait de plein droit au Pape; mais le Pape, c'était Innocent XI, l'ennemi de Louis XIV, alors en guerre ouverte avec Lavardin, répondant par des excommunications aux réquisitions des tt gens du Roi » . Louis XIV, sentant, un peu tard, la faute qu'il avait commise en se l'aliénant gratuitement, avait cherché à se rapprocher de lui : il avait envoyé auprès de
54 CUAPITBE PBEUIER.
Sa Sainleté, en mission secrète, sous un nom d'emprunt^ Cbamlay, porteur de propositions conciliantes. Innocent XI avait sèchement refusé de recevoir Fagent secret ; le Roi avait répondu par une lettre menaçante; le Pape avait répliqué par la nomination de Clément de Bavière à l'archevêché de Cologne. Dès le 4 septembre, Max-Emmanuel, encore a Vienne, avait annoncé officiellement à Louis XIV la nomination de son frère. Le prince, quoique âgé de dix-sept ans seulement, s'était hâté de revêtir les insignes épiscopaux et de prendre le titre d'électeur.
Villars avait pour mission d'obtenir de Max-Emmanuel que son frère renonçât à l'électorat de Cologne et se contentât d'être le coadjuteur du prince de Fiirstenberg. 11 devait, en outre, reprendre ofBciellement les négociations officieuses interrompues par la campagne de Hongrie et conclure avec l'Electeur une alliance offensive et défensive dirigée; contre la maison d'Autriche, et qui stipulerait en faveur de la maison de Bavière les avantages que nous avons énumérés plus haut.
Ainsi, comme premier témoignage de l'intérêt qu'il portait à l'agrandissement de la maison de Bavière, le Roi exigeait de Max-Emmanuel l'abandon d'un électoral qu'il considérait comme un apanage de sa famille; à ce prince allemand, gagné à la cause germanique parla récente fraternité du champ de bataille, enivre de succès acquis à la tête des armées impériales, comblé d'honneurs et de flatteries par la cour de Vienne, certain d'avoir un commandement considérable dans la guerre qui se préparait, il offrait de se séparer avec éclat de ses compagnons d'armes
et de se tourner avec lui contre l'Empire, au moment où, par l'invasion du Palatinat, il menaçait et froissait nonseulement la maison d'Autriche, mais l'Empire tout entier et la nation allemande tout entière. La tentative était condamnée d'avance, et Villars s'en aperçut aux premiers mots : a L'Electeur m'a parle du siège de Philippsbourg, écrit-il le 19 octobre au Roi, comme un homme qui arrive de Vienne; il m'a prie d'abord de considérer qu'il est électeur. » Malgré tous les efforts de l'envoyé de France, malgré la peine qu'il se donna pour convaincre son interlocuteur des intentions pacifiques du Roi, pour lui persuader qu'en se déclarant pour la France il assurerait le maintien de la paix et éviterait à l'Empire les horreurs de la guerre, Max-Emmanuel resta incrédule et réservé. Un jour seulement il parut ébranlé ; il avait appris la chute de Philippsbourg, le passage du Rhin par Montclar et les incursions de Feuquières en Franconie. Le pays était dégarni de troupes, l'armée bavaroise étant encore sur la route de Hongrie; les populations de la Bavière étaient dans la terreur ; la cavalerie de Feuquières avait poussé des partis jusqu'à Donauwerlh, rançonnant les villes, levant pour plus de 2 millions de contributions en quinze jours. Max- Emmanuel parut écouter plus attentivement Villars; il chargea Schmidt, Mayr et Wampel de se réunir en secret et de lui faire un rapport sur la situation. Mais Villars ne se faisait pas d'illusion : il engageait le Roi à pousser ses avantages, à contenir par la terreur une cour qui paraissait décidée à ne pas se donner : u Rien ne saurait être plus avantageux pour les intérêts de Votre Majesté, écrivait-il,
que de faire avancer ses troupes... ; toute la Bavière est dans une épouvante terrible : ces peuples-ci sont naturellement fort timides : il fallut faire des défenses publiques, dans le plat pays, de ne plus parler de Tapprocbe des Français, craignant que la terreur ne commençât à faire fuir ces gens-là. Ceux qui viennent d'Llm disent publiquement que si les troupes de Votre Majesté s'en approchent, on leur portera les clefs. " Villars conseillait de prendre Ulm : « de là on peut faire contribuer une prodigieuse étendue du pays » ; il engageait le Roi à se hâter, l'Electeur ayant 4,5(J0 hommes au plus à opposer à ses armées.
Ce conseil ne fut pas suivi : on conservait des illusions à Versailles ; on espérait encore attirer l'Electeur ou tout au moins obtenir sa neutralité, et l'on ne voulait lui donner aucun prétexte de rupture. Le Roi, ou plutôt Croissy, dans ses dépêches, multipliait les arguments, les propositions et les expédients, faisant agir laDauphinc, offrant à l'Electeur d'élre le médiateur delà paix entre la France et l'Empire, l'appelant à la défense des intérêts catholiques menacés par l'entreprise du prince d'Orange en Angleterre et la ligue conclue à Magdebourg entre les princes protestanis d'Allemagne : un jour, il lui offrait la main de l'infante de Portugal pour le prince Clément; un autre jour, il proposait au prince de le reconnaître comme électeur de Cologne s'il consentait à laisser l'administration de ses Etats pendant quinze ans au cardinal de Fiirstenberg contre rabandon du tiers de leur revenu ; il invoquait tour à tour les intérêts de la maison de Bavière, ceux de l'Empire, ceux de l'Eglise, cherchant à démontrer qu il les connaissait mieux que
rÉlecleur, que TErapereur et le Pape*. Tout fut inutile : la cavalerie de Fcuquicres s'était éloignée; remis de ses émotions, rÉlecleur ne se laissa pas toucher par l'éloquence de Villars et resta insensible à des propositions qui, sous leurs formes diverses et successivement atténuées, se ramenaient pourtant toutes à ces deux termes : l'abandon des droits de son frère et l'oubli de ses devoirs d'électeur. 11 ne songea plus qu'à gagner du temps et h négocier avec l'Autriche aux conditions les plus avantageuses.
La cour de Vienne avait vu avec un grand déplaisir le retour de Villars à Munich; elle lui attribuait toutes les difficultés qu'elle avait rencontrées auprès de TElecteur au printemps précédent, et craignait le renouvellement des mêmes scènes. Elle ne se trompait qu'à demi : la préseitce de Villars ne pouvait pas modifier les intentions déjà arrêtées de l'Electeur, mais elle devait lui servir, comme la première fois, à arracher à l'Empereur des concessions qu'il n'était pas disposé à accorder. Kaunitz fut de nouveau chargé de la négociation : il arriva à Munich, le 10 novembre, très-mécontent. Ayant rencontré Villars le jour même, il lui dit (i qu'il n'aurait pas manqué de venir chez lui, mais que la conjoncture présente ne permettait pas ces honnétetés-là ». — « Je lui répondis, écrit Villars, qu'il était nécessaire qu'il m'apprît ces difficultés-là, et que, pour
* c L'Electeur a dit, écrit Villars au Roi, le 24 novembre, que tout TEmpire était uni, que c'était une grande entreprise de vouloir se déclarer contre lui... ; il me prie de croire qu'il fait tout le cas qu'il doit de l'honneur, de l'amitié de Votre Majesté; mais que l'Empire attaqué et l'élection légitime de son frère, que Votre Majesté ne veut point laisser tranquille, sont de très-grands obstacles à faire ce qu'il avait résolu il y a trois semaines, i A. Ë.
moi, je n'y aurais pas son<jé; que nous étions accoulumés à (aire des honnêtetés à nos ennemis, même h la tête de nos escadrons, et que, dans une cour tranquille, je n'en avais oublié aucune, mais que je ré<jlerais ma conduite sur la sienne. » Leurs relations en restèrent là; ils n'avaient d'ailleurs rien à traiter ensemble : leur champ de bataille était Tesprit flottant de FÉlecteur, dont, chacun de leur côté, ils avaient à entraîner les décisions. Placé entre leurs sollicitations contraires, Max-Emmanuel recommença le manège qui lui avait déjà réussi au printemps, allant de Tun à l'autre, mettant ses services à prix et sa fidélité aux enchères.
Il débuta pourtant par des rebuffades : à son premier entretien avec Kaunitz, prenant à la lettre le mot de « médiateur » qui se trouvait dans une des dépêches du Roi, il offrit ses bons ofGces, sa a médiation » pour le rétablissement de la paix entre la France et l'Empire. Kaunitz reçut fort mal cette communication et s'étonna que Max- Emmanuel eût consenti à s'en charger; l'Electeur s'en plaignit à Villars, qui, à son tour, le prit d'assez haut et dit que le Roi en écrivant le mot de ii médiateur w n'avait voulu que lui donner une preuve de son estime et « éviter à l'Empire une guerre dont Sa Majesté n'était guère embarrassée yy . L'Electeur prit sa revanche le lendemain en faisant communiquer à kaunitz les conditions auxquelles il consentirait à traiter avec l'Empereur. Elles étaient exorbitantes : Schmidt, Mayr et Wampel étaient chargés de les discuter avec l'eni'oyé impérial ; ils avaient déjà reçu la mission d'étudier les propositions du Roi; autrement dit,
ils devaient cconduire lentemeot Villars et extorquer à Kaunitz le plus de concessions possible.
Les trois conseillers du maître jouèrent leur personnage à son entière satisfaction, prodiguant des deux côtés les protestations contradictoires, multipliant les démarches mystérieuses et les entretiens secrets*. La première partie de leur programme était la plus facile et fut rapidement exécutée : dès le 25 novembre, lïllars recevait sans étonnement, sinon sans dépit, une déclaration écrite, dans laquelle l'entente ultérieure était subordonnée à la a médiation » de rÉlecteur et h la reconnaissance du prince Clé-
^ On lira peut-être avec curiosité le prcmirr billet par lequel Sclirnîdt inritait Villars ù Taue de ces conrércnccs secrètes :
c Sox Excellence!
« Excellentiœ Vestrae humiliter signiûco, àSerenissimo Rlectorc Dno meo clemeotissimo me hodiè accepisse niandatum, ut cum Dno Golle^ja meo Marco di Mair super iis, qus noraine Cliristianissimœ Rcgiœ Majestatis à Sua Excellentia proposita sunt, oretenus conferrcm : hœrco quidem gravi catharro domi detentus, iiihilominus nos ambo deputati Vostrx Exccllentiœ ad libitum remittimus, quam horam et quem locum nobis crastino die conveniendî designare vclit, erimus scmpcr ad nutum ad inscrvicndum parati. &fihi vi<letur vespertinum crepusculura ad secretura conversandum aptissimum fore : si igitur Kxcellentiœ Vestrœ placeret circa horam sextam vcspertinam incognito ad œdes meas devenirc, aperircm postcriorem portam domûs meœ, ubi accessus nulli hnmini in domo mea notus esse posset, nec %icinis ibi plebeis hominibus iillo modo suspectus. Si Veslrs Excellentiœ alius modus in secreto conveniendi placuerit, ego et Dnus Gollega meus ad obsequendum erimus paratissimi ; particulariter vero ego manus deosculor et profiteor quod sim, Excelientiœ Vestrœ,
c Humillimus et devotissimus servus,
« Casp. Baro ScHHiDf cancellarius.
> Ex ^dibus. 17 novembri 1688. •
Orig. P. V.
Schmidt, resté Adèle à ses premières opinions , s*elTorçait d*arriver à la neutralité. Kaunitz ne s*y trompa pas et, malgré les protestations plus ou moins sincères du chancelier, récasa le plus souvent son intervention.
ment comme élecfem* de Cologne. C'était une fin de nonrecevoir à peine déguisée.
En voici le texte :
DÉCLARATION SLR LES PROPOSITIONS FAITES A SON ALTESSE ÉLECTORALE DE BAVIÈRE PAR M. LE MARQUIS DE VILL.ARS.
On a fait la relation due à Son Altesse Electorale de Bavière sur ce que M. le marquis de Villars, envoyé extraordinaire de Sa Majesté Très-Chrétienne, a proposé de la part du Roy à la dite Altesse Electorale de la manière qu'il s*en est expliqué plus amplement dans la conférence ordonnée pour cela ; là-dessus on adjugé à propos de luy faire connoitre par la présente que Son Altesse Electorale se trouve fort obligée à Sa Majesté de la con- Gance dont elle se voit honorée, non seulement en luy faisant espérer la continuation de son amitié, mais même en offrant son assistance pour de certaines occurrences et cas à Ta venir, et plus particulièrement en ce que le Roy veut bien remettre sur elle Taffaire de la médiation des différends et mésintelligences entre TEmpercur, le Roy et TEmpire. Et, comme Monseigneur TElecteur n'a rien plus à cœur que de pouvoir donner au Roy plusieurs marques de Testime qu'il fait de sa bienveillance, il est entièrement disposé à prendre sur soy la médiation offerte, pourvu qu'il plaise à Sa Majesté de luy donner des ultérieures ouvertures, comment et de quelle manière que le Roy verrait volontiers l'introduction et l'acheminement de ce négoce, tant avec l'Empereur qu'avec l'Empire, où assurément Son Altesse
Electorale n'omettra rien de ce qui peut contribuer à une Gn si salutaire, comme même tandis qu'il y aura espérance d'y pouvoir réussir, il ne prendra point d'engagement, se promettant de la générosité du Roy que pareillement Sa Majesté ne fera rien entreprendre contre les Etats et terres qui se voudront soumettre
à la protection de Son Altesse Electorale, et en premier lieu Mon-
seigneur TElecteur prie Sa Majesté de ne plus appuïer le parti de M. le cardinal de Furstemberg, mais plutôt d'agréer aussy de son côté rélection canonique et la conGrmation suivie de Monseigneur le prince Clément a Télectorat et archevêché de Cologne, dans Tespérance que Sa Majesté voudra bien obliger par là plus tôt une maison qui a Thonneur de lui être si étroitement alliée.
Du reste, Son Altesse Electorale se persuade qu*on trouvera bien encore des moyens d'accommodement entre TEmpereur, le Roy et TEmpire, et cela s'ensuivant, on se pourra entendre de plus près sur les autres propositions faites pour Taccroissement de cette maison électorale, dont elle conservera toujours le souvenir. Fait à Munie, ce 25 novembre 1688.
Chancellerie secrète de Son Allesse Electorale de Bavière ^
La seconde mission des ministres bavarois était plus difGcile :ils avaient à défendre contre la ténacité de Kaunitz des prétentions évidemment exagérées : nous ne les suivrons pas dans leur laborieuse négociation ; il nous suflit de faire connaître les points sur lesquels portait le débat.
Max-Euimanuel n'avait plus à stipuler pour lui-même le commandement des armées. La négociation du mois de juin et ses succès en Hongrie lui avaient valu une situation militaire qui ne pouvait plus lui être enlevée. 11 poursuivait maintenant l'autre but de ses ambitions : un agrandisse-
> L*a remise de cette pièce avait été précédée par le billet suivant de Scbmidt :
t Excellentis Vestrœ significo, qiiod Serenissimus Elcctor Dominus meus clementissimus super propositionibus vcstris se résolvent; quam rcsolutionem ego et Dûs de Mayr Dnos collcga meus redigcmus in scriptum, ut Vestrs Excellentiœ vespertino tcmpore circa boram (|uœ eidem placucrit communicari possit. Intérim me commcndo et meneo, Exccllcntis Vcstrie, etc..
. Ex /Edibus. 25 novcmbri 1688 . •
Orig. P. V.
meDt territorial et spécialement la souveraineté des Pays- Bas; il demandait en même temps que l'Empereur lui garantit la possession de ses Etats héréditaires et lui communiquât le plan des opérations qu'il comptait ordonner pour mettre la Bavière à Fabri de l'invasion française. A Vienne, ces prétentions avaient fait jeter les hauts cris; le conseil aulique avait déclaré que la succession d'Espagne n'était pas ouverte, qu'il était impossible de distraire la moindre parcelle des possessions allemandes de la maison d'Autriche, et avait offert de remplacer les cessions de territoire par une subvention d'un million de florins. Max- Emmanuel insista, il déclara qu'il ne pouvait pas avoir sacrifié inutilement 30,000 hommes de ses troupes et 11 millions de florins de son trésor, depuis cinq ans, au service de l'Autriche, sans avoir gagné un pouce de terre; que ses sujets commençaient à murmurer, qu'il fallait faire taire les propos malveillants ; il remit une note résumant ses demandes et recommença à coqueter avec Villars.
Cette note, datée du 13 décembre, comportait quatre points dont voici la substance : 1 ' L'Electeur demandait que l'Empereur obtint effectivement de la couronne d'Espagne la cession des Pays-Bas espagnols, et qu'à cet effet un négociateur spécial fût envoyé à Madrid en passant par Munich. La paix ne devait pas être conclue avec la France avant que les Pays-Bas fussent entièrement conquis et sans que le trailé de paix stipulât qu'ils seraient remis et maintenus entre les mains de l'Electeur, avec l'assentiment et au besoin avec le concours de l'électeur de Brandebourg, des Etats Généraux de Hollande et des puissances voisines. 2^ Dans
le cas où cette cession ne pourrait avoir lieu, FElecteur demandait qu'un équivalent territorial lui fût donné en proportion avec les services qu'il avait rendus contre les Turcs et des contingents qu'il avait fournis ou devait fournir. 3' Si cette condition aussi ne pouvait être remplie, l'Electeur demandait, à la place du million qui lui avait été offert, les marquisats de Burgau et de Xeubourg sur l'Inn. 4** Il demandait enûn un subside annuel de 300 ,000 florins pour un contingent de 8 ,000 hommes ou de 450,000 florins pour 12,000 hommes, le tout jusqu'à ce que la succession d'Espagne fût ouverte.
Rien n'égale l'ctonnement de Kaunitz en recevant cette pièce, ni sa feinte indignation. Oser accuser la maison d'Autriche d'ingratitude ! Oser douter de sa reconnaissance ! Quelle noirceur! Contester les a avantages )> que la Bavière avait tirés de son intervention en Hongrie! Quel aveuglement! Ne comptait-on pour rien la gloire immortelle que l'Electeur s'était acquise, le a mérite î> qu'il s'était donné devant Dieu, le Pape, l'Empereur, le Saint-Empire romain et toute la chrétienté? Du côté de l'Orient, l'Electeur n'avait plus à craindre qu'un siège de Vienne vînt mettre ses Etats en danger; du côté de l'Occident, même sécurité : l'Empereur, délivré de la menace des Turcs, pourrait se consacrer à la défense de l'Empire, et spécialement à la protection de la Bavière : il le ferait certainement dans l'occasion, sans demander de subsides... L'énuniération de ces u avantages » ne parait pas avoir convaincu Max-Emmanuel, mais, tout en insistant pour obtenir des résultats plus palpables, il consentit à ne pas attendre pour s'allier avec l'Empereur
que les Pays-Bas lui fussent remis : il lui suffisait que TEmpereur s'engageât à entamer immédiatement la négociation avec TEspagne et lui promit de lui faire sa part dans le règlement ultérieur de la succession d'Espagne.
Kaunitz élait autorisé à accepter cette transaction; il y ajouta l'offre d'un million payé en cinq termes, contre un contingent de 8,000 hommes et un subside annuel de 200,000 florins, qui seraient réduits à 100 ,000 en temps de paix, jusqu'à ce que la succession d'Espagne fût ouverte et que l'Empereur ou ses héritiers fussent mis en tranquille possession de la monarchie espagnole, selon l'ordre établi. Mais, comme condition préalable à Tentenle sur ces bases, Kaunitz exigeait le renvoi immédiat de Villars.
L'expulsion immédiate de Villars, c'était alors la préoccupation principale de la cour de Vienne ; elle apparaît dans toutes les correspondances : elle avait fait l'objet d'un rescrit spécial adressé par l'empereur Léopold à Kaunitz le 12 décembre; de son côté, Max-Emmanuel, sentant le prix qu'on attachait à ce détail secondaire, ne voulait pas céder sans compensation : a J'insiste pour qu^on congédie M. Villars, écrivait Kaunitz à Strattmann le 23 décembre ; je crains pourtant de ne rien obtenir que l'alliance ne soit faite. » Et il priait sa cour de le mettre immédiatement en mesure de conclure. Impatient, lui aussi, d'une solution, et certain d'obtenir ce qu'il désirait, Max-Emmanuel se décida enfin à donner à l'Empereur la satisfaction qu'il demandait : la lettre qu'il écrivit à cette occasion mérite d'être traduite au moins dans ses parties essentielles :
Munich, 27 décembre 1688.
Je me sens tout particulièrement consolé en apprenant la salis^ faction avec laquelle Votre Majesté Impériale a daigné accueillir mes récentes déclarations. Elle peut être assurée que je n'ai jamais eu d'autre pensée que de m*attacher à son service et de me consacrer /xï/no/t^îre/w^»/ aux intérêts de TEmpire commun : les circonstances ne m'ont pas permis, jusqu'à présent, d'exprimer publiquement ces sentiments ; je ne pouvais le faire sans exposer mon pays à une ruine certaine et sans courir le risque d'être mis immédiatement dans l'impossibilité de prêter aucune assistance... Mais aujourd'hui que Votre Majesté me donne l'assurance écrite qu'elle me tendra sa main puissante, que les contingents de la Franconie et de la Souabc me sont offerts, et que l'affaire peut être engagée (ferowc^/ dans les meilleures conditions, je prouverai, autrement que par de vaines paroles, combien je suis impatient de repousser les injustiGables violences des Français, d'aider à protéger les pays d'Empire contre des malheurs immérités, et de couvrir, avec autant d'ardeur que n'importe quel général, à l'aide des troupes qui me seront confiées, les territoires et les villes appartenant en propre à Votre Mcijesté. Il n'y a pas un instant à perdre ; aussi je prie Votre Majesté de donner les ordres nécessaires aux régiments qui me sont destinés, ainsi qu'aux régiments de Stahrenberg et de Stadel, afin qu'ils soient réunis le plus tôt possible, tout délai étant préjudiciable... Votre Majesté n'aura pas à se repentir de la confiance qu'elle me témoignera en me doïmant le commandement de ces troupes : je compte sur un corps solide au printemps; et, pour éviter tout retard, je m'en remets dès à présent au traité d'alliance, donnant humblement l'assurance qu'aussitôt l'ordre reçu , je m'empresserai de me déclarer k Ratisbonne contre la France, ennemie de l'Empire, et de licencier M. Villars de ma cour...
Kaunitz confirma la lettre de l'Electeur le 4 janvier 1689
66 CHAPITRE PRKMIER.
et pressa Straltinann de conclure Talliance : (i Demain ou après-demain, écril-il, Villars recevra son compliment. » Kaunitz était bien informé : le lendemain même de son expédition, Villars était dans son cabinet, occupé à écrire au Roi pour Tinformer des mouvements des troupes bavaroises et de Timminence d'une rupture, lorsqu'on lui annonça Leydel. Le vice-chancelier, après un a mauvais compliment m débité d'un air embarrassé, lui signifia, de la part de TElecteur, d'avoir à quitter Munich sous trois jours. Villars était loin de s'allcndre à un pareil dénoùment. Depuis six semaines, il ne se faisait plus d'illusions sur les véritables desseins de TElecleur : il savait que la guerre était décidée, il n'avait d'autre ambition que de gagner du temps pour retarder, au profit des opérations de Tarmée française, un départ qu'il savait inévitable : il croyait pourtant encore à l'amitié de l'Electeur pour lui, il se croyait protégé contre toute injure personnelle par le souvenir de ses longues et amicales relations. Ce congé, brutalement signifié, le froissait dans son caractère, dans ses illusions, dans sa vanité. Il courut au palais, pénétra violemment jusqu'à l'Electeur, espérant au moins lui arracher le désaveu du procédé, obtenir un mot du cœur qui, distinguant entre l'homme privé et l'homme officiel, consolât l'un des déconvenues de l'autre. Max-Emmanuel fut indifférent, froid^ cachant son embarras sous un silence dédaigneux : Villars, n'ayant plus rien à ménager, se laissa aller à sa verve railleuse et agressive, et, après d'assez vifs reproches, sortit sans prendre congé. En quittant le palais, il vil l'Électeur passer bruyamment devant lui, sur le siège d'une voi-
ture qu'il menait lui-même^ « allant courre les rues avec ses courtisans derrière le carrosse ' w .
Il rentra très-dépité et fit ses préparatifs de départ, décidé à ne pas demander d'audience de congé et à refuser les présents de rÉlecteur. Celui-ci lui évita l'embarras d'avoir à choisir entre sa dignité et son intérêt en ne lui faisant offrir ni audience ni tabatière. Il se borna à lui envoyer ses passe-ports avec un trompette chargé de l'accompagner jusqu'à la frontière. Villars partit sans retard, ne pensant plus qu'à trouver dans la guerre l'occasion de (( faire repentir ceux qui n'avaient pas voulu le croire » . A huit lieues de Munich, il fut rejoint par des officiers français en grand nombre qui étaient au service de la Bavière ou de TEmpire et se hâtaient de rentrer en France *. M. de Lusignau, envoyé de France à Vienne, et qui lui aussi venait de recevoir ses passe-ports, rallia la petite troupe, et tous prirent ensemble le chemin de la Suisse. Malgré leur nombre, ils eurent toutes les peines du monde à gagner la frontière à
> Villars au Roi. 5 et 7 janvier. Mémoires, t. I, p. 429, 432.
3 Parmi ces officiers, je relève les Doms de Spincbal, Tournon, Mercy, Lalande, et celui d'un ingénieur, nommé Xoblessc , que le f^ënéral Screni chercha vainement à retenir par les offres les plus brillantes. — « Us sont fort piqués, écrivait Villars au Roi, le 5 janvier, de voir qu'aucun des Français ne balance à montrer son zèle pour Votre Majesté, et j\'ivoue, Sire, que je serai ravi de partir avec un assex grand nombre d'officiers, honnêtes gens, et qui parient comme tels. » — Mais, parmi ces expatriés, il y en avait que le seul goût des aventures n'avait pas entraînés hors de France, et qui avaient dû quitter l'armée du Roi pour des affaires plus ou moins délicates. Villars, par dépêche du 22 décembre, avait demandé au Roi des instructions à leur sujet : en marge de la dépêche conservée aux archives des Affaires étrangères, il y a écrit au crayon, sans doute sous la dictée du Roi : c Tous ceux qui ne se sont pas battus en duel peuvent revenir. > Lahinde était dans ce cas : son parent, ingénieur de mérite, venait d'être tué au siège de Philippsbourg.
travers des populations irritées et menaçantes. A Bregenz, ils coururent de véritables dangers : Villars s'en tira par son savoir-faire, mais M. de Lusignan fut arrêté avec toute sa suite et resta huit mois en prison '.
Ainsi se révélait, dès Je début, le caractère implacable de celte fatale guerre de 1689 qui, pendant neuf ans, couvrit de ruines la vallée du Rhin, et n'a marqué dans l'histoire que par le souvenir de victoires stériles et de sauvages dévastations. Pour la première fois les populations se montraient solidaires dans la crainte et la colère, pour la première fois les gouvernements étaient unis pour l'action commune contre 1' « ennemi d'Empire ?> . On a pu remarquer plus haut, dans les documents que nous avons cités, les expressions de « patrie commune w , de a nation allemande w , de tt patriotisme w , mots nouveaux qui répondaient à une situation nouvelle : l'idée allemande naissait à la lueur des incendies du Palatinat ! Résultat bien inattendu de la politique de Louvois, et dont notre patriotisme peut aujourd'hui douloureusement demander compte à son imprévoyance et à son aveuglement.
La guerre replaçait Villars sur son véritable terrain ; le champ de bataille lui convenait mieux que les chancelleries ; il fit brillamment les campagnes de Flandre, d'Allemagne, d'Italie, combattant tantôt en face de l'Électeur,
1 Le marquis de Souvré, (ils de Louvois, depuis trois ans au service de l'Autriche, fut arrêté à Bade. Louvois fit mettre k la Bastille seize officiers autrichiens qui se trouvaient à Paris aux académies militaires. Villars, encore & Munich, fut chargé de négocier l'échange par l'intermédiaire de Maz- Ëramanuel; l'Électeur fut éconduit : Villars s'adressa alors à Kaunitz et par lui réussit le 22 décembre 1688. P. V.
tantôt en face du prince de Bade ou du duc de Waldeck, s'eflbrçant de tenir la promesse qu'il avait faite au Roi et à lui-même de faire repentir ses ennemis de leurs procédés envers lui. Une fois il espéra vider directement sa querelle avec l'Electeur : c'était en 1693, dans la Flandre. BoufQers assiégeait Fumes ; Max-Emmanuel était sorti de Bruxelles avec l'intention apparente de débloquer la place. Villars, envoyé à sa rencontre à la tête d'un corps détaché, s'avança jusqu'à Courtray, croyant en venir aux mains avec lui ; son espoir fut déçu : l'Électeur, renonçant à sauver Fumes, avait pris une autre direction ' . Dans toutes ces occasions, Villars fit preuve de réelles qualités de commandement; il se mon-
' On fit à l'occasion de celte retraite la chanson suivante :
Sur l'air de Joconde,
navière. que prëleiidcz-vous
Quand vous quittez Uruselles?
La gloire en est toujours pour nous,
La Ligue en vain l'appelle.
Allez ! retournez sur vos pas :
Guillaume le souhaite; Il est plus que vous au combat
Sçavant sur la relraile.
Faut'il pour un |>eu de terrain
Dont Buufflers est le maistre Venir les armes à la main
Pour après disparoistre?
Chacun connoît voitre grand cœur,
Mais la Ligue jalouse Ne peut vous permettre en vainqueur
De revoir vostre épouse.
Nos lignes et nos forts nouveaux
D'une fière estenduc Sont, à vray dire, des travaux
Dignes de vostre vue.
Mais n'en approches que de loin :
BoufQers vous le conseille; Contentez-vous d'estre témoin
D'une telle merveille.
Archives nationales, Bavière, K. ViOT}.
tra actif, avisé, audacieux, sachant manier avec décision et à propos de grandes masses de cavalerie. Sa situation militaire grandit ; à la cessation des hostilités, il était lieutenant général, désigné par T opinion pour les grands commandements de l'avenir. La notoriété acquise à la guerre n'avait pourtant pas complètement efîacé dans Tesprit du Roi le souvenir de sa mission en Bavière, et quand la paix de Ryswick eut rouvert le champ des négociations, ce fut à lui que Louis XIV songea pour renouer avec la cour d'Autriche les relations diplomatiques.
VILLARS ET LA SUCCESSION d'eSPAGNE.
Villars nommé envoyé extraordinaire à Vienne. — Coup d*œil sur h question de la succession d'Espagne. — Mission de Tallard auprès de Guillaume d*Orange et d'Harcourt auprès du roi d'Espagne. — Modération et sincérité de Louis XIV. — Il cache à Villars le but de ses négociations.
— Villars arrive à Vienne (juillet 1(598). — 11 est froidement accueilli.
— Xe reçoit aucune ouverture sérieuse relative à la question espagnole.
— Se mêle à la vie mondaine et la décrit. — Premier traité de partage (2ô septembre). — Villars l'ignore et ne sait que répondre aux premières ouvertures de Kinsky. — Le prince de Liechtenstein ofTense Villars à un bal de cour. — Louis XIV demande une réparation qui n'est accordée que le !*'<' mai 1699. — Villars tenu à Técart des négociations du second traité de partage, qui est conclu le 3 mars 1700. — Villars est chargé de le communiquer à l'empereur Léopold et d'obtenir son adhésion. — Hésitations et illusions de la cour d'Autriche. — Kaunitz seul d'avis de traiter. — L'Empereur compte sur la succession tout entière et refuse d'adhérer au traité départage. — Villars obtient la suspension de l'envoi des troupes impériales en Italie. — Mouvement d'opinion en Espagne en faveur d'un prince français. — Suprême et loyale démarche de Louis XIV pour obtenir l'adhésion de l'Empereur au traité de partage. — Léopold refuse. — Inutiles eflbrts de Kaunitz. — Testament et mort de Charles II.
— La COUP d'/Vutriche voudrait reprendre les négociations, mais il est trop tard. — Ouverture des hostilités en I^lie. — Combat de Carpi. — Villars est rappelé (18 juillet 1701). — Ses déceptions à Versailles.
La mission diplomatique que Villars reçut en 1698 se rattache à la période dernière et décisive de la grande négociation qui occupa toute la seconde partie du règne de Louis XIV, la négociation relative à la succession d'Espagne : elle doit à cette circonstance son principal intérêt. Bien que le rôle assigné à Villars fût secondaire, il n'en tint pas moins une place nécessaire dans le grand
7S CHAPITtE II.
drame qui §e jouait Séons les yrax de I*Eiiit>pe : étudié à la lomiêre des docmnents nooreUement prtMiaits', il nous pennetde mieux saisir le jea des principaiix acteurs, de mieux comprendre le déuoùment final. En essayant de (aire partager an lecteur Tint^rrêt que nous arons trouré à cette élude, nous ne cédons pas seulement à Tattrût de b curiosité historique; nous croyons (aire œurre utile; nulle question n*a donné lieu à des appréciations plus passionnées, ni plus divisé les historiens ; le moment est venu de porter un jugement impartial et de fixer défini licement les responsabilités.
Deux systèmes contradictoires se partagent Topinion des historiens.
Le premier, le plus répandu en Europe, et qui a trouvé
* Ifippc4r, Arénement des Bourhoms au trône iPEtpagme, Parts, 1873. Conre^poodaiiee complète de Louis \1V et da marquis d*Hareoart. — Sn- TtMh DE GtofKSTixs, GuUlouwœ III et Louis XIV, Paris, I86S. Oamge «|ai renferme les principales pièces de la correspondance de Guillaume d'Orange et de celle de Tallard. — G.vdbkb, Die Poiitik OEsterreicks in der spanischen Erb/olgefrage , Leipzig;, 1877. Ouvrage consciencieux et clair où sont publiées les pièces les plus intéressantes des Archives impériales rojfales de Vienne et des archives de la famille d'Harrach. — G. vox \oordbx, Der Spanisrhe Erbfolgekrieg, Leipzig, 1870. Premiers volumes d'un grand travail qui devait embrasser l'histoire de toute l'Europe au dix-huitième siècle. L'auteur, enlevé trop tôt aux lettres sérieuses, avait étudié à fond les archives de toutes les capitales et spécialement les papiers du grand pensionnaire Heinsius, mis à sa disposition par le jonkhcer Van der Heim, possesseur aussi libéral qu'éclairé de cette importante collection. — Rbvnald, Ixiuis XIV et Guillaume Ul, Paris, 1883. L'auteur, trop tôt disparu aussi, avait reçu de Mignet les matériaux rassemblés par ses soins : il a repris, en l'abrégeant, l'œuvre inachevée du maître : ses deux volumes reproduisent les pièces diplomatiques les plus importantes. Quant à la correspondance lie Villars, quoiqu'elle n'ait pas été publiée in extenso, on la possède pourtant en fait, car le chapitre de ses Mémoires qui est consacré à sa mission & Vienne n'est que la reproduction presque teituelle de ses dépêches : nous avons d'ailleurs ajouté quelques documents inédits a l'édition que nous avons donnée des Mémoires.