‹ Villars d'après sa correspondance et des documents inédits;Chapitre 2 sur 25 · LIBRAIRIE PLON · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE PLON

E. PI.O.V, NOURRIT et C", IMPRIMEUR S- ÉDITEURS

RUE GARANCEÈRE. 10

Tant droiii réurvh

5'-Rac?t»-7-o»3

VILLARS

Gravité de la situation au commencemeot de l*ann<^e 1712. — Adieux de Viilan à Louis XIV. — Eugène commande seul les forces alliées. — Coup d'œtl sur les relations du prince avec Viliars. — Négociations avec les Anglais. — Siège et prise du Quesnoy. — Hésitations do Viliars. — Le duc d*Ormond se retire avec le contingent anglais. — Eugène met le siège devant Landrecies. — Viliars feint de vouloir débloquer la place et se porte sur Denain. — Combat de Denain (2^ juillet). — Prise de Alarchiennes, de Douai, du Quesnoy, de Boucbain. — Eugène évacue le territoire français. — Paix d'Utrecht.

L'année 1712, qui vit la fin des longs revers de la France, débuta sous les plus fâcheux auspices. Menacé dans sa capitale, réduit aux expédients financiers, exposé aux humiliantes propositions de l'ennemi, Louis XIV se vit encore frappé dans ses plus chères affections, dans l'espoir de sa race et de sa dynastie. Il semble que la Providence ait voulu l'atteindre dans toutes les grandeurs dont il avait tiré vanité, dans toutes les faveurs dont il avait abusé, et qu'avant de récompenser sa résignation et sa fermeté, elle ait voulu les soumettre à une dernière et cruelle épreuve. On sait avec quelle grandeur d'âme il la supporta. On n'a pas oublié la mémorable scène de ses adieux à Viliars : le vieux roi accablé , non abattu ; le chrétien humiliant son II. 1

s CHAPITRE VII.

orgueil, repentant et courbant sa tête sous le châtiment d'en haut; le souverain redressant la sienne sous Tinsulte faite à sa couronne et roidissant toutes ses énergies dans un suprême et patriotique effort. (( Dieu me punit, dit-il à Villars, je l'ai bien mérité, mais suspendons nos douleurs sur les malheurs domestiques et voyons ce qui peut se faire pour prévenir ceux de l'Etat. ^> Il remet alors à l'illars le commandement suprême et les destinées de la France, lui exprime toute sa con6ance en sa valeur, mais éclairé par les dures leçons de Texpénence, il prévoit l'éventualité d'une défaite; il demande à Villars ce qu'il lui conseillerait de faire de sa personne, si sa dernière armée était battue et la route de Paris ouverte à l'ennemi. Le maréchal, dominé par l'émotion, par l'embarras, gardait le silence. . . tt En attendant que vous me disiez votre pensée, reprend le Roi, je vous apprendrai la mienne... je connais la Somme, elle est difficile à passer; il y a des places : je compterais me rendre à Péronne ou à Saint-Quentin, y ramasser tout ce que j'aurais de troupes, faire un dernier effort avec vous et périr ensemble ou sauver l'Etat, car je ne consentirais jamais à laisser Tennemi approcher de ma capitale. r> — (( Les partis les plus glorieux sont souvent les plus sages, répond Villars, je n'en vois pas de plus noble que celui auquel Votre Majesté est disposée, mais j'espère que Dieu nous fera la grâce de n'avoir pas à craindre de telles extrémités, n Quelques jours après, encore sous l'émotion de cette scène et des responsabilités qu'elle lui révélait, il se rendait à l'armée : il en reprit le commandement à Cambrai le 20 avril.

VILLARS ET LE PRIX'CE EUGÈNE. a

La situation politique s'était profondément modifiée depuis le mois d'octobre. En Angleterre, le parti tory s'était affermi au pouvoir sous l'habile direction de Saint- John, le futur vicomte Bolingbroke, et de Hariey, le futur comte d'Oxford. La disgrâce de Mariborough était complète ; privé de son commandement, il était obligé de défendre son administration contre les accusations les plus graves. Les idées pacifiques avaient pris le dessus. L'opinion trouvait les sacrifices imposés par la guerre hors de proportion avec les résultats obtenus; elle n'avait d'ailleurs pas tardé à s'apercevoir que la mort de Joseph I" et l'avènement de Charles VI à l'Empire, en renversant les rôles, avaient déplacé l'intérêt de l'Angleterre. Ce n'était plus la France qui menaçait l'indépendance de l'Europe et le commerce britannique, c'était la maison d'Autriche. Avoir pris les armes pour empêcher la maison de Bourbon de régner à la fois sur la France et les Etats espagnols, et aboutir au rétablissement de l'empire de Charles-Quint au profit de l'archiduc, c'eût été le comble de l'illogique et de l'aveuglement. Saint-John, devançant le sentiment public, s'était secrètement abouché avec Torcy : de ces négociations, très-habilement conduites de part et d'autre, étaient sorties la signature secrète des préUminaires de paix entre l'Angleterre et la France, et la réunion à Utrecht d'un congrès qui discutait les conditions de la paix générale. La Cour de Vienne, comprenant le danger, avait tout mis en œuvre pour arrêter le mouvement pacifique; elle avait expédié à Londres le prince Eugène, comptant sur sa haute influence et sa grande habileté pour ébranler la Reine,

séduire la presse, grouper les ennemis du ministère, les pousser à l'assaut du pouvoir et ramener par eux l'Angleterre au combat. Eugène avait complètement échoué dans sa mission; il était revenu, ne comptant plus que sur son épée pour ruiner les combinaisons de Saint-John et achever l'œuvre de la coalition. Presque au même moment où Villars arrivait à Cambrai, il rentrait à Bruxelles et s'y fixait pour activer la reprise des hostilités.

La retraite de Marlborough et le revirement de la politique anglaise mettaient Villars directement aux prises avec Eugène. Entre ces deux hommes va se jouer la dernière partie du long conflit qui depuis dix ans ensanglantait l'Europe. Souvent déjà ils s'étaient rencontrés, dans la paix et dans la guerre : ils avaient appris à se connaître, à s'estimer mutuellement à leur juste valeur. Leurs premières relations dataient de 1687, de la campagne de Hongrie; ils avaient combattu le Turc côte à côte, fourni ensemble la brillante charge de Mohacz : Eugène avait alors vingtquatre ans; mais l'œil compétent de Villars avait deviné en lui le capitaine ' .

Les guerres qui suivirent ne les avaient pas mis en face l'un de l'autre, et lorsqu'ils se retrouvèrent à Vienne en 1698, ils se retrouvèrent avec plaisir; une sorte d'intimité s'établit entre eux, sans doute par l'afBnité des contraires : ils n'avaient rien de commun, si ce n'est l'amour de la guerre et les audaces du champ de bataille. Eugène,

1 « Il a beaucoup de courage, écrivait-il alors, plus de bon sens que d* esprit, asseï d'étude, cherchant fort à se rendre bon officier et trèscapable de le devenir un jour. Il a de la gloire, de Tambition et tous les tentiments d'un homme de dévotion. « Mémoires de Viliars, t. I, p. 410.

aux brillantes qualités militaires qu'il tenait de la maison de Savoie, ajoutait une distinction de manières, puisée dans les élégances de Phôtel de Soissons, une finesse réservée et non sans calcul, qui semblait provenir des origines italiennes de sa famille maternelle. Son regard pénétrant avait discerné les défauts de Villars ; en attendant l'occasion de les mettre à profit, il s'en amusait : il goûtait cette nature vive, personnelle, transparente, cette gaieté communicative, ces saillies originales; il recherchait volontiers la compagnie du ministre de France, alors que la Cour l'évitait, jouait gros jeu avec lui. Villars, très-sensible aux attentions d'un prince d'aussi bonne maison et qui perdait si galamment son argent, ne douta jamais des sentiments qu'il avait cru lui inspirer : il aimait sincèrement Eugène et se croyait payé de retour; il se plaisait à assimiler leurs deux carrières ' : a Vos ennemis sont à Vienne, les miens à Versailles » , lui dit-il en le quittant en 1701; uje suis persuadé que vous me souhaitez toutes sortes de bonheurs, comme de m'on côté je vous désire toutes les prospérités qui ne seraient pas contraires aux intérêts du Roi. » La guerre n'avait pas altéré ces sentiments ^ ; elle n'avait pas fait à la vanité du capitaine de

1 t J'ai entendu dire à ceux qui l'ont connu, écrit le prince de Ligne, qu'il (Villars) ciUit toujours le prince Eugène. •

' Ils s'écrivaient de temps en temps, pour des échanges de prisonniers 00 sous divers prétextes, avec les formes les plus courtoises. Voici un des billets de Villars, conservé aux archives de Vienne :

« Do camp de Hauconrt, le 2 juillet l'IO.

c Monsieur,

• Je vous avoOe que j'ay passé deux ou trois fois à vos gardes parceque Too m'avoit dit que vous vous y promeniex et que j'aurois en vérité esté

ces blessures qui ne guérissent pas; Villars n'était ni à Blindheim, ni à Turin, ni à Ramillies : à Malplaquet l'honneur avait été également partagé entre les deux adversaires; Villars était convaincu que, sans la blessure qui Pavait éloigné du champ de bataille, il aurait fini par remporter la victoire, et Eugène avait la bonne grâce de ne pas le contredire. La campagne qui allait s'ouvrir, en renversant les rôles, ne devait pas brouiller les acteurs, et après dix-huit mois d'une lutte où l'un n'eut que des succès, où l'autre n'éprouva pas d'humiliation directe, ils purent se retrouver à la table du même congrès, discuter et signer ensemble l'instrument diplomatique qui rendait la paix à l'Europe, qui réconciliait leurs souverains et scellait leur mutuelle amitié.

Au mois de mai 1712, tous deux, en abordant le terrain, avaient le sentiment du dénoûment prochain. Ils comprenaient que le premier choc fixerait l'issue définitive de cette longue guerre. Le moment décisif était arrivé. De part et d'autre il fallait une bataille gagnée : à TAutriche, pour retenir ses alliés et frapper le coup qui aurait couronné toutes ses victoires ; à la France, pour triompher des dernières hésitations de l'Angleterre et faire aboutir les négociations d'Utrecht. Pour l'Autriche, les instants étaient précieux, et Eugène était décidé à brusquer les opérations.

ravy d'avoir Thonneur de vous voir. Je songe toujours qne vous ne me regardiez pas à Vienne avec aversion. Je vous reprochois un peu de dureté de cœur et je ne vous crois gueres plus tendre depuis ce temps-là : celuy qui court n'inspire pas beaucoup de tendresse. Je n'oserois me servir d'un terme aussy libre avec vous, mais j'auray l'honneur de vous assurer que je sois, avec beaucoup d'attachement et de vénération, votre très-humble serviteur. «

VILLARS KT LE PRINCE EUGEXfE. T

Louis XIV, au contraire, qui négociait secrètement la neutralité de l'armée anglaise, avait intérêt à temporiser, et Villars devait éviter le combat jusqu'à nouvel ordre.

Rappelons brièvement la situation des belligérants.

Des trois lignes de forteresses qui défendaient la frontière française, les alliés occupaient les deux premières, celle de Lille-Tournai-Mons etcelledeAire-Bétbune-Douai- Bouchain. Valenciennes, Maubeuge et Namur, il est vrai, avaient encore des garnisons françaises, mais ces garnisons, isolées, relativement faibles, ne pouvaient en rien gêner les opérations de Pennemi. Le quarlier général du prince Eugène était à Tournai.

L'armée française était cantonnée sur la ligne Arras- Cambrai-Landrecies, le gros autour de Cambrai, où se trouvait le quartier général de Villars. Cette ligne était tout artificielle; aucun cours d'eau, aucune suite de hauteurs n'en assurait la solidité. Dans toute la région nord-est de la France, on ne le sait que trop, les rivières ont une direction perpendiculaire à la frontière et offrent à l'invasion des routes toutes tracées. Parmi ces chemins naturels, les vallées de l'Escaut et de la Sambre se font remarquer par des facilités particulières; elles aboutissent toutes deux au même plateau, d'où la vallée de l'Oise descend à son tour et conduit directement à Paris une armée victorieuse. Cette route est celle que choisit Eugène et qu'il résolut de s'ouvrir jusqu'à la capitale de la France '. Mais,

* La pensée d'Eugène ressort bien clairement de sa correspondance, con« servée aux archives de Vienne : il insiste pour une action prompte et vigoureuse, de nature à déjouer les projets des Anglais : il se croit s&r de battre Villars : après la prise du Quesnoy et de Landrecies, « rien n'empêchera

suivant la tactique du temps, il ne voulut s'avancer qu'à pas comptés, en déblayant la route des forteresses qui l'obstruaient encore, en assurant par de solides ouvrages ses communications et ses approvisionnements. Il résolut donc d'assiéger le Quesnoy, puis Landrecies. Valenciennes empêchant ses convois de remonter jusqu'à Bouchain le cours de l'Escaut, il tourna et masqua celte place par tout un système de communications fortifiées. Marchiennes, sur la Scarpe, fut choisi comme dépôt général; des balandres, grandes embarcations de mer, parties d'Anvers, y conduisaient sans obstacles les grains, les munitions, les grosses pièces de siège, tout le matériel nécessaire. L'ancien camp que Villars avait fait à Denain fut agrandi, complété, puis relié à Marchiennes par deux lignes d'épaulements entre lesquelles les convois purent circuler sans avoir rien à craindre ni de la garnison de Valenciennes, ni des coureurs français. A Denain, sous la protection du camp retranché, deux ponts traversaient les eaux profondes et les bords marécageux de l'Escaut : sur la rive droite du fleuve une nouvelle ligne allait rejoindre et suivre la petite rivière de l'Ecaillon, dont la vallée menait directement au Quesnoy et à Landrecies.

Parallèlement à l'Ecaillon une autre petite rivière, la

plus de péoélrer au cœur du royaume « (in dos Herz dièses Kônigreiches einzudringen, Eugène à Sinieodorf, 2 juillet 1712). Quelques jours après, il envoie un projet en français où se lisent les litjncs suivantes : « Si on a, comme il n*en faut pas douter, le bonheur de bien battre les Français, on peut, pendant quelque temps, détruire la plus grande partie de la France, marchant jusques à Paris, et hiverner ensuite sans aucun risque derrière la Sambre, entre Maubeuge et Landrecies. « On voit à quel danger la France a échappe par la victoire de Denain.

VILLARS ET LE PRINCE EUGKxVE. 9

Selle, se jetant dans l'Escaut presque en face de Denain, ofi'rait une seconde ligne de protection : ces deux cours d'eau n'ont que quelques mètres de largeur, mais leurs eaux sont profondes, encaissées, et ne peuvent être traversées que sur des ponts. Leurs vallées, comme celles de l'Escaut, sont d'ailleurs peu profondes et ne creusent dans la grande plaine de Flandre que des dépressions insignifiantes : partout le pays est ouvert, uniforme, les reliefs arrondis, les pentes adoucies; la vue s'étend au loin; nul terrain n'est plus propre aux évolutions des armées, mais nul aussi ne se prête moins aux surprises ni aux mouvements dissimulés. Vers Landrecies seulement le terrain se relève, les reliefs s'accentuent un peu, et une grande forêt, la forêt de Mormal, couvre la place en venant du Quesnoy.

Eugène employa le mois de mai à faire tous ces préparatifs.

Villars, de son côté, ne restait pas inactif; avec sa vivacité ordinaire, il visitait tous les postes, étudiait les positions, tenait tout le monde en éveil; son activité épistolaire n'était pas moins grande, et elle n'était pas sans inconvénients : chaque jour, il écrivait au Roi, à Voysin^, des

> H écrivait aussi à madame de Maintenoii et recevait de ses lettres. Voici le teite de la seule lettre que nous ayoos retrouvée :

• 28 avril 1712.

« Je n'avois pas besoin, Madame, d'être honoré de vos ordres pour avoir une attention particulière aux intérêts de M. d*Avrincourt. Je sais que vous l'honorez de vos bontés, il n'en faudroit pas davantage pour me mettre en sauvegarde moi-même dans ses terres. Je suis surpris, Madame, de trouver dans la lettre dont vous m'honorei que le cœur vous bat quand vous voyez H. Voysin; je ne vois pas une lettre de la Haye, d'Utrecht, ni de toutes les places des ennemis qui n'assurent la paix au moins réglée avec l'Angleterre. Pour moi, je sais bien que cet bruits-là ne me feront rien omettre de tout

dépêches interminables oii toutes les éventualités, tous les plans, tous les systèmes étaient prévus, analysés, discutés, avec la minutie d'une discussion géométrique. Dans son désir de ne rien laisser au hasard, de pousser la prévoyance et l'attention à ses dernières limites, il dépassait la mesure; manquant de méthode dans l'exposition, entremêlant ses descriptions techniques de boutades et de saillies, il soumettait à de fatigantes épreuves l'attention et la patience de ses correspondants ; la vue claire des choses se perdait un peu dans ce dédale d'arguments contradictoires, et la faculté d'action s'émoussait au contact prolongé des objections accumulées. Voysin, qui avait la direction plus nette et la plume plus vive que Chamillart, laissait quelquefois percer son impatience. Un jour que Villars, prenant trop à la lettre les instructions prudentes du Roi, proposait de prendre sur la Sensée, et autour d'Arras, une position défensive, Voysin lui écrivit le 17 mai', non sans malice, que dans cette situation excentrique, a la sûreté serait plus grande d'éviter tout combat, n'étant pas possible aux ennemis de venir l'y chercher )> ; et il ajoutait : a Quoique la conjoncture présente ne demande pas qu'on cherche à

ce que je crois nécessaire pour la sécurité de la frontière. Je pourrois les perdre par Tétat où Ton me laisse sur rartillcrie, laquelle est dans un entier désordre. Je suis bien persuadé que ce n*est pas la faute de M. le duc du Maine, dont l'application est extrême; mais s'il nous arrivoit une action, comme cela est possible d*un moment à l'autre, cette situation nous seroit très-dangereuse. Pour moi, Madame, je mande instamment à M. Voysin que, dans cette incertitude, il faut, autant qu'il est possible, disposer d'avance tout ce que l'on voudroit avoir fait dans le moment que la nouvelle arrive.

« Après tout cela, Madame, j'ai bonne espérance, mais je ne veui rien avoir à me reprocher, vu ce qui me manque et les situations où je suis forcé par les subsistances. »

1 Pblet, Mémoires militaires, etc., t. XI, p. 447.

engager de grandes actions, il ne faut pas néanmoins les éviter au point d^en donner des marques publiques et de laisser faire aux ennemis tout ce qu'ils voudraient... S'ils vous fournissent une belle occasion de prendre vos avantages sur eux, vous savez que le Roi vous a laissé toute liberté d'en profiter. »

J'ai cherché ces occasions-là dans TEmpire, écrivait Villars de son côté\ quand j*y ai été; très-aise quand je les ai troavées, très-fâché quand je les ai manquées, et j'aimerois mieux, pour le service du Roi, donner une bataille entre Mens et Bruxelles, qu'entre Bapaume et Péronne. Je vous dirai sur cela, Monsieur, qu'il y a des gens dans les armées qui écrivent volontiers qu'il n'y a rien à craindre, que l'on donne des desseins chimériques aux ennemis. Il arrive quelquefois à ces mêmes gens, si libres dans leur taille, quand ils ne répondent de rien, que dès que TafTaire roule sur eux et que l'ennemi paroit, la tète leur tourne et qu'ils disent pour tous ordres à ceux qui sont aux leurs : « Faites, vous autres, comme vous voudrez, n 11 y en a d'autres qui, pour tout prévoir, ne diminuent point le mal, veulent être préparés sur tout, au hasard de donner quelque inquiétude à leur maUre, et fatiguent le ministre de quelques réflexions importantes : leur vivacité sur ce qui leur manque pourroit porter à croire en eux trop de circonspection, mais l'on a vu toujours ces mêmes gens, fermes et tranquilles dans les plus grandes actions, y donnant les ordres très-netlement, rassurant tout le monde par un air gai et serein, former et exécuter heureusement les projets les plus hardis et les plus difficiles... Voilà, Monsieur, des portraits assez fidèles.

Ces extraits peuvent donner une idée du caractère de la correspondance qui s'échangeait entre Villars et la Cour,

< Pelet» Mémoires militaires, etc., t. XI, p. 4V5.

et des digressions qui en entravaient la clarté. Pourtant, la lumière se fit peu à peu dans les esprits et l'accord dans les volontés ; on finit par reconnaître que, selon toutes les probabilités, Eugène remonterait la rive droite de l'Escaut pour marcher à l'Oise : il fut convenu que Villars le suivrait par la rive gauche, prêt à le combattre aussitôt que les circonstances tactiques et politiques le permettraient. Le 26 mai, Eugène passa l'Escaut sur huit ponts, et laissant, dans le camp de Denain, treize bataillons hollandais et trente escadrons, sous les ordres du comte d'Albermarle ' , vint se mettre en bataille sur la Selle, la droite à Neuvilie-sur-l'Escaut , la gauche à Villers. Il entraînait avec lui l'armée anglaise : le duc d'Ormond, qui la commandait depuis la disgrâce de Marlborough, se trouvait dans un cruel embarras; tenu par Saint-John au courant de ses secrètes négociations avec Torcy, il ne voulait ni les dévoiler en refusant de marcher, ni les compromettre en prenant part à une attaque contre l'armée française; honnête homme et plus soldat que diplomate, il dissimulait mal ses scrupules sous des prétextes insuffisants. Eugène eut bientôt deviné le secret de son hésitation : il n'en devint que plus pressant, plus désireux d'engager, malgré lui et par la force d'un fait accompli, son allié suspect. Ormond avait subi l'ascendant de cette volonté supérieure : il avait marché le 26 à son rang dans l'ordre de bataille. Le 27, il participa par quelques escadrons aux reconnaissances de cavalerie ; mais le 28 il ne

^ C'était aussi ua Hollaodais, du nom de Van Keppel, qui avait suivi Guillaume d'Orange en Angleterre et y avait reçu un titre anglais.

put éviter un éclat. Eugène, continuant son mouvement en avant, se trouvait à la hauteur de Cambrai et de Solesmes. Villars, de son côté, s'était déployé le long de l'Escaut, entre Cambrai et le Catelet; ses positions n'étaient pas naturellement très-bonnes, et il n'avait pas cru devoir les fortifier. Eugène jugea l'occasion favorable à une attaque : il vint trouver Ormond avec les députés hollandais et lui proposa de se porter rapidement sur la gauche de Villars et de la tourner en passant entre les sources de l'Escaut et de la Somme; attaqué en flanc et à revers par des forces supérieures, n'ayant pas, croyait-il, le temps de faire un changement de front, Villars serait certainement battu ; il fallait marcher sans délai. Mis au pied du mur, Ormond se troubla, laissa échapper une partie de la vérité et pria les chefs alliés de suspendre toute opération offensive jusqu'à ce qu'il eût reçu de Londres des lettres qu'il attendait de jour en jour. A cette demande, Eugène et le député Vegelin ne purent retenir leur indignation; une scène assez vive s'ensuivit; Eugène alla jusqu'à accuser Ormond de connivence avec l'ennemi, u Un chef aussi vigilant que Villars » , dit-il, a n'aurait pas laissé son armée sans protection, dans d'aussi mauvaises positions, s'il n'avait su qu'il ne serait pas attaqué'. » Ormond ne savait que répondre^ il affirma pourtant qu'aucun engagement ne liait son gouvernement au roi de France, et pour preuve à l'appui il se déclara prêt à soutenir l'armée alliée, si elle était attaquée. Dès le lendemain, il appuya son dire en envoyant

1 Ormond à Saint-John, 29 mai 1712. P. 0.

au-devant d'une reconnaissance française un détachement qui ramenait quatre-vingts prisonniers.

Ormond ne pouvait pas avouer qu'une correspondance s'était établie entre Villars et lui ; elle avait pour prétexte un échange de prisonniers, mais dans le fond elle répondait aux négociations pendantes. Dès le 25 mai Villars écrivait ' : ce Je ne pouvais recevoir de plus agréable nouvelle que celle qui m'apprend que nous ne sommes plus ennemis 9 , et Ormond lui répondait le lendemain au moment de passer l'Escaut : u Vous n'avez rien à appréhender de notre marche, au moins je puis répondre pour Tarmée de la Reioe que j'ai l'honneur de commander, n

Villars pouvait donc se croire à l'abri d'une attaque et négliger ses précautions habituelles. Mais il n'était pas libre lui-même d'attaquer : les instructions du Roi, aussi bien que les avis secrets d'Ormond, lui interdisaient toute ofifensive *. Celte situation bizarre était toute à l'avantage des alliés; elle les obligeait à renoncer à une bataille dont le résultat, à tout prendre, était fort douteux et leur assurait, pour le siège des places qu'ils convoitaient, une sécurité absolue. Eugène se hâta de profiter de ces circonstances favorables. Abandonnant toute idée de combat, il se porta vers le Quesnoy, qui fut investi sans obstacle le 8 juin. Ormond ne fournit à l'armée d'investissement

> Cette lettre, ainsi que la suivante, se trouve dans les papiers d'Ormond.

* Saint-John écrivait le 28 mai à Torcy : t En cas que le prince Eugène et les députés des Etats, ce qui n'est pas fort vraisemblable, s'opiniâtrcraient à vouloir assiéger quelque place, quoique Tarmée de la Reine n'y concourrait pas, le duc d'Ormond doit alors prier M. le maréchal de Villars de ne rien entreprendre contre eux, et de ne pas l'obliger par là à entrer en action. « P. 0.

aucun contingent de troupes à la solde de TAngleterre', mais il s'établit, avec tout son corps, à Gateau-Cambrésis, entre Villars et les assiégeants, couvrant entièrement leurs opérations. Mis ainsi à Tabri de tout danger, Eugène poussa activement ses approches ; en même temps, il ne négligea rien pour ruiner les ressources matérielles et morales de son adversaire : des partis de cavalerie menés avec une extrême vigueur parcouraient la Picardie, la Champagne, brûlant les récolles, rançonnant les habitants, interceptant les convois, semant la terreur jusqu'aux portes de Paris. L'inaction de Villars, en face de cette activité menaçante, était faite pour étonner ceux qui eu ignoraient les motifs. A la Cour, à l'armée, des propos désobligeants circulèrent : Saint-Simon les recueillait avec un malveillant empressement. Villars commençait à souffrir luimême de l'attitude qui lui était imposée; il chercha à en sortir et sonda Ormond sur ses intentions ; il lui écrivit le 10 juin qu' a ayant des mesures à prendre pour faire agir l'armée du Roi « , il le priait de lui faire connaître tt ses positions » et de lui u expliquer à quoi il pouvait s'en tenir » . La réponse d'Ormond fut ambiguë. Villars insista :

Je suis très-aise d'apprendre, écrivait-il le 11 juin, que vous n*avez pas donné un seul homme des troupes qui sont à la solde de la Reine, tous les avis nous confirmant que Tinvestilurc du Quesnoy étoit composée de troupes également prises sur les deux

^ Il De put pourtant pas refuser la coopération de sept bataillons et de neaf escadrons qui, quoique placés sous son commandement, étaient à la solde de la Hollande. Ormond à Saint-John, 8 juin 1712. P. 0.

années ; mais, Monsieur, je dois vous demander encore un éclaircissement : si toutes les troupes qui sont à vos ordres ne s'opposeront pas aux entreprises que Tarmée du Roy tentera certainement sur celle du prince Eugène, si elle veut continuer le siège du Quesnoy ; je n*attends que la réponse que je vous supplie de vouloir bien me donner positive sur cela, pour me mettre en mouvement. Vous comprendrez aisément, Monsieur, que le Roy voyant Tarmée du prince Eugène entreprendre un siège et sachant que celle qui est à vos ordres ne doit agir directement ni indirectement contre celle que j*ai Thonneur de commander, me sauroit très-mauvais gré de demeurer dans Tinaction. Je vous supplie. Monsieur, que la réponse dont vous voudrez bien m'honorer sur cela, ne me laisse aucun doute.

Ormond répondit le lendemain de manière à dissiper tous les doutes.

...J'ose bien espérer, Monsieur, que vous continuerez, dans les mêmes conditions, d'en attendre le résultat (des négociations), et que, nonobstant la mine qu'on fasse de vouloir pousser le siège du Quesnoy, vous éviterez, de votre côté, toute occasion de m^obliger d*user de la force, soit pour me défendre, soit pour assister M. le prince Eugène, ce que je ne saurais m' empêcher de faire en cas qu'il fût attaqué.

La réponse était aussi claire que possible et ne permettait pas à Villars d'agir : il renonça à toute attaque, avec rassentiment de la Cour, u Le Roy, lui écrivit Voysin le 13, approuve fort que vous preniez le parti de ne point faire marcher son armée, jusqu'à ce qu'on soit mieux éclairé de ce qui s'est fait en Angleterre, n

De ce côté aussi la lumière ne tarda pas à se faire ; les négociations menées par Torcy avec une grande activité,

VILLARS ET LE PRIXCE EUGEiVE. 17

avec une remarquable intelligence de l'intérêt présent de la France et de la situation des partis en Angleterre , aboutirent bientôt à une entente. Moyennant la promesse d'une renonciation formelle de Philippe V à la couronne de France, et la remise temporaire de Dunkerque entre les mains des Anglais, une suspension d'armes de deux mois était stipulée. L'armistice devait être employé à négocier la paix générale, sur des bases déjà presque convenues, et devait être prolongé au delà de deux mois, si cela était nécessaire. Cet arrangement', signé le 17 juin par Saint-John à Whitehall, par Torcy le 22, à Marly, fut adressé le jour même à Villars afin qu'il en réglât avec Ormond l'exécution immédiate. Ormond se rendit le 25 au matin au quartier général des alliés et s'efforça d'amener Eugène, ainsi que les députés hollandais, à lever le siège du Quesnoy, les menaçant, en cas de refus, de se retirer avec toute l'armée qu'il commandait '. Il fut assez mal reçu et assez surpris du peu d'effet de sa menace ; il eut l'explication de cet échec, lorsque, de retour à Cateau-Cambrésis, ayant communiqué à ses chefs de corps auxiliaires les ordres de la Reine, il les trouva très-peu disposés à lui obéir. Eugène avait agi sur eux, sur leurs gouvernements; il avait parlé à leurs passions, à leurs intérêts, à leur honneur militaire. Ormond comprit qu'il serait abandonné par eux et ne réussirait à détacher de l'armée alliée que le corps anglais proprement dit, c'est-à-dire à peine douze mille hommes : il eut la loyauté d'en prévenir immédiatement Villars, tout en lui

> Voycx le lei(e dans Pelbt, t. XI, p. 469.

s Ormond à Villars, 25 juin 1712. P. 0.

demandant de lui remettre Dunkerque ^ Villars, qui trouvait que douze mille hommes de moins à combattre ne valaient pas Tabandon d'une place aussi importante, éluda habilement la question et s'empressa de prévenir la Cour. Voysin approuva fort sa réserve ; il trouvait, lui aussi, que le marché était tout à l'avantage d'Eugène et se hâta de retirer l'ordre qu'il avait donné de livrer Dunkerque *. Tout sembla remis en question. Torcy écrivit à Saint-John que Dunkerque avait été cédé comme gage d'une suspension d'armes générale, que le Roi, par amour pour la paix, voulait bien restreindre l'armistice à l'armée anglaise, mais qu'il s'attendait à ce que toute l'armée aux ordres du duc d'Ormond se retirât de la lutte. Saint-John, qui lui aussi tenait essentiellement à la paix, fit la seule chose qui fût en son pouvoir, il promit de faire auprès des alliés une démarche impérative, et, s'ils refusaient, de se séparer publiquement d'eux, de leur supprimer tous les subsides de l'Angleterre et de faire une paix séparée avec la France.

La Reine, écrivait-il à Torcy le 30 juin, qui jusques icy a gardé des mesures avec ses alliés, poussés par eux à des extrémités comme celle-ci, se croira justifiée devant Dieu et les hommes en continuant les négociations ou à Utrecht ou ailleurs, sans se soucier s'ils y concourent ou non. Ainsi, Monsieur, vous devez compter, et j'ai ordre de vous promettre, au nom de Sa Majesté, que si le Roi Très-Chrétien mette la ville, citadelle et forts de Dunkerque entre les mains de la Reine, quoique toutes les troupes étrangères ou une partie de ces troupes refusent d'obéir aux

' Cette lettre et la réponse de Villars ont été publiées par Pslet, t. XI, p. 476.

« Voisin à Villars, 27 juin 1712. Pelet, t. XI, p. 478.

VILLARS ET LE PRIXCE EUGKXE. 19

ordres du duc d'Ormonde et de se retirer avec lui, Sa Majesté ne balancera plus à conclure la paix particulière, laissant aux autres puissances un terme dans lequel elles pourront se soumettre aux conditions du plan dont la Reine conviendra avec Sa Majesté Très-Chrétienne. Voici, Monsieur, la paix entre les mains du Roi * .

Louis XIV avait trop de sens politique pour hésiter ; à ses yeux la question était plus diplomatique que tactique : rompre la grande alliance, briser cette chaîne de fer qui depuis dix ans étreignait la France, semer la division dans Tarrnée ennemie et jeter le désarroi dans l'Europe entière, c'étaient des résultats qu'il ne croyait pas acheter trop cher par le sacrifice momentané d'une place isolée. Torcy adressa le 5 juillet à Londres le consentement absolu du Roi; en même temps il invita Villars à remettre Dunkerque à Ormond, contre la déclaration de l'armistice et le retrait des troupes anglaises. Quand cet ordre atteignit le maréchal à Noyelles', le Quesnoy venait de capituler. On s'attendait à une plus longue résistance. M. de Labadie, qui commandait la place, était un officier de mérite que secondaient deux brigadiers de valeur, MM. de Damas et de Jamac. Mais pouvait-on lui demander une bien grande persévérance à se défendre, lorsqu'on apportait si peu d'empressement à le soutenir? En voyant l'inaction, inexplicable pour lui, de l'armée de secours, il put croire que la Cour était résignée ou indilférente à la chute du

* La copie de cette lettre et de toate (a correspondance bc trouve dans lei papiers d'Ormond.

^ Petit village sur TEscaut, à une lieue au-dessus de Cambrai : Villars y atait son quartier général.

QuesQoy. Pour le détromper, on le mit à la Bastille. La déclaration de l'armistice était subordonnée à l'occupation de Dunkerque. Ormond, prenant ses instructions à la lettre, refusa de proclamer la suspension d'armes avant que la ville fut remise aux autorités anglaises : Villars, de son côté, ne voulait livrer la place qu'à bon escient : pour concilier ces responsabilités, échanger les correspondances et accomplir les formalités nécessaires, il fallut encore une dizaine de jours; dix jours d'une cruelle inaction pour Villars, d'une fébrile activité pour Eugène. Le prince eut le temps de concentrer ses moyens d'action pour le siège de Landrecies, tout en continuant son habile propagande auprès des troupes allemandes auxiliaires et de leurs gouvernements : aux menaces anglaises il répondait par des promesses, s'engageant au nom de l'Empereur à payer la solde refusée par TAngleterre, faisant luire aux yeux de tous l'espérance de succès que la chute rapide du Quesnoy et la mollesse apparente de Villars semblaient promettre faciles. Enfin, le 15 juillet au soir, il donna l'ordre de marche pour le lendemain, et le fit publier dans tous les campements : le 16, à quatre heures du matin, il était à la droite de l'armée attendant l'effet de ses démarches ; il eut la satisfaction de voir toutes les troupes auxiliaires venir se ranger à leur place de bataille : Prussiens, Hanovriens, Saxons, Danois, enlevés par le prince d'Anhalt et le duc de Wurtemberg, abandonnèrent successivement Ormond et se mirent sous son commandement; tout s'ébranla dans la direction de Landrecies. Le général anglais ne put retenir auprès de lui, outre ses troupes

nationales, qu'un bataillon et quatre escadrons de Holstein, et le petit régiment liégeois de Walef-dragons. Un peu mortifié de cet abandon, il se porta le lendemain à Avesnes-le-Sec, où il publia la suspension d'armes, et prit tristement le chemin du Nord : les portes de toutes les villes gardées par les Hollandais se fermèrent devant lui ; il ne put s'arrêter qu'à Gand, où se trouvait une garnison anglaise. En même temps le général Hill, venu directement d'Angleterre avec un petit corps de troupes, débarquait à Dunkerque et s'y établissait.

Villars retrouva enfin sa liberté d'action ; le terrain était déblayé devant lui de tous les obstacles que la politique et la diplomatie y avaient accumulés : il n'avait plus à résoudre qu'une question militaire, il n'avait plus qu'un seul objectif, joindre l'ennemi et le combattre. Depuis quioze jours, dans l'inaction forcée des camps, toutes les solutions de ce problème avaient été longuement discutées entre l'armée et la Cour : trop longuement même, car l'abondance des avis avait fini par produire la confusion, et la multiplicité des objections, l'hésitation; seul le Roi avait conservé une remarquable netteté de vues, une décision qui éclate dans ses dépêches, dans celles de son actif interprète Voysin : il avait deviné les projets d'Eugène sur Landrecies, et, dès le lendemain de la chute du Quesnoy, il ordonnait à Villars de défendre à tout prix la dernière place qui séparât encore l'ennemi de la vallée de l'Oise. De tous les systèmes discutés par Villars, il n'en avait retenu qu'un, celui que le maréchal avait d'ailleurs proposé en première ligne, et qui consistait à marcher sur la Selle et à oifrir la bataille à

n CHAPITRE VII.

l'ennemi : il l'approuvait « comme étant la démarche la plus honorable et la plus hardie » . Mais, écrivait Voysin de sa part, le 6 juillet, u il ne suffit pas de faire une démonstration qui marque l'envie de combattre » , il faut combattre et plutôt a risquer l'événement d'un combat que de souffrir que l'ennemi se rende maître de Landrecies » . Villars avait donc l'ordre, au premier mouvement d'Eugène vers Landrecies, de ne pas se contenter de se mettre dans la plaine, derrière la Selle, où il était douteux qu'Eugène vint le chercher, mais de passer cette rivière près de sa source, et d'aborder résolument l'ennemi pendant sa marche : le termin serait plus coupé, plus couvert, moins propre aux manœuvres de la cavalerie, mais cela *^éme était un avantage, la cavalerie alliée étant notoirement supérieure à la cavalerie française, tandis que l'infanterie d'Eugène était diminuée de tous les bataillons occupés à garder les longues lignes qui protégeaient ses communications du Quesnoy à Marchiennes.

L'éloignement de Marchiennes était le côté défectueux des combinaisons d'Eugène ; la grande distance qui séparait l'armée de siège de son dépôt était un embarras et un danger : ce point faible n'avait point échappé à la perspicacité de l'état-major français : couper cette ligne, isoler l'ennemi de ses ressources, c'était le moyen le plus sûr d'arrêter sa marche ; Voysin aurait voulu qu'on tentât cette opération avec un détachement; dès le 1*'' juillet il la recommandait à l'étude de Villars. Mais tant que l'armée alliée était massée entre le Quesnoy et Valenciennes, l'attaque des lignes élait absolument impossible : posté sur

les hauteurs de Quérénaiog, à 5 kilomètres à peine de Denain , en un point d'où il découvrait tout le pays, Eugène pouvait suivre le mouvement de l'armée française et porter dans ses retranchements des forces assez nombreuses pour y défier tous ses assauts. L'opération était impraticable. Villars la jugea telle ; un conseil de guerre, réuni le 3 juillet, la repoussa à l'unanimité ; Voysin se résigna, et l'attaque par la haute Selle fut décidée. Sur ce point les ordres du Roi étaient formels : il les confirma le 10 juillet; la suspension d'armes avec les Anglais n'était pas encore officiellement déclarée, mais cette considération n'arrêtait pas le Roi. Au premier mouvement d'Eugène sur Landreeies, Villars avait ordre d'inviter Ormond à s'écarter de sa route; si le général anglais refusait de s'éloigner, Villars devait passer outre, et engager le combat « au hasard que les Anglais y fussent mêlés » , plutôt que de laisser échapper une occasion que le Roi considérait comme suprême et décisive '.

Il semble donc que le 16 juillet dans la journée, en apprenant d' Ormond qu'Eugène marchait sur Landreeies et que lui-même s'éloignerait le lendemain, Villars n'eût qu'une seule chose à faire, exécuter les ordres du Roi et aborder l'ennemi pendant sa marche de flanc. Il hésita pourtant. Fut-ce irrésolution, efiet d'une perplexité à tout prendre assez naturelle? Fut-ce intuition soudaine d'un meilleur parti à prendre et qui fut pris quelques jours plus tard? La lumière ne se fera jamais complètement sur les

> U Roi à Villars. Marly, 10 juillet 1712. Pblet, t. XI, p 491.

sentiments qui agitèrent l'esprit mobile du maréchal, au moment de jouer sur une dernière carte les destinées de son pays qu'il aimait, et sa réputation de capitaine, à laquelle il tenait démesurément. Saint-Simon a cru à un moment de défaillance et Ta qualifié avec sa sévérité habituelle. Pour nous, qui savons faire la part des faiblesses humaines et qui n'ignorons pas de quel poids, dans les guerres malheureuses, pèse sur les caractères les mieux trempés la responsabilité du commandement suprême, nous suspendrons notre jugement; nous laisserons parler les faits eux-mêmes, et nous ne croirons pas avoir diminué les droits de Villars à la reconnaissance de l'histoire, s'il résulte de notre exposé sincère que pour sauver la France, il dut non-seulement triompher de difficultés exceptionnelles, battre un ennemi redoutable, mais commencer par se vaincre lui-même.

Le 18 donc, au lieu de se porter résolument en avant, comme le lui commandaient les ordres du Roi et la raison stratégique, Villars convoqua un conseil de guerre. Montesquiou, Puységur, Albergotti, Geoffreville et d'autres officiers généraux' y assistaient; il essaya de faire approuver par eux son projet de marche sur la basse Selle; il avait l'espoir d'y attirer l'ennemi à un u combat de plaine oii » , disait -il, a la valeur de la nation peut avoir la première part » . Le conseil fut unanime à repousser ce projet; tous les officiers présents ofTrirent de signer de

* Parmi eux se trouvait le marquis de Silly, le correspondant secret de Voysin, qui envoya au ministre un compte rendu de la séance, lequel se trouve au Dépôt de laGuerre, vol. 2380, n*> 15. Nous l'avons imprimé à la suite du lome III des Mémoires de Viliars.

leur nom leur opinion. Ils furent également tous d'avis qu'il fallait secourir Landrecies au plus tôt, et pour cela se porter sans tarder sur la Sambre, en tournant la Selle par sa source. C'était aussi, nous le savons, le plan recommandé par le Roi : Villars ne pouvait faire autrement que de se soumettre, il le fit de bonne grâce. Il fut convenu qu'on marcherait le lendemain. En rendant compte au ministre de cette séance, Villars disait qu'il avait eu le regret de constater dans l'armée certains symptômes de faiblesse; mais, se hâtait-il d'ajouter, a au premier coup de canon tiré, tout le monde retrouvera son ancienne valeur y^ .

Le lendemain 19, tout s'ébranla, l'Escaut fut passé entre Crèvecœur et le Catelet; mais on fit très-peu de chemin, il semblait que Villars s'avançât avec répugnance dans une direction qu'il n'avait pas choisie. Le 20, l'étape fut plus sérieuse; les troupes marchaient avec entrain, elles sortaient fivec joie de leur longue inaction, et l'ardeur renaissait avec le mouvement. Villars s'arrêta à Cateau-Cambrésis et déploya son armée le long de la Selle, avec l'espoir qu'Eugène viendrait l'y attaquer ; il attendit toute la journée du 21, se contentant d'envoyer dans toutes les directions de nombreux partis de cavalerie; lui-même alla de sa personne reconnaître les positions de l'ennemi. Il constata que son adversaire avait activement employé les inexplicables délais qu'il lui avait laissés. Eugène avait partagé son armée en deux corps : l'un tenait Landrecies investi et s'entourait d'une ligne de circonvallation déjà presque achevée ; l'autre, placé sous son commandement immédiat, couvrait les opérations du siège dans des positions très-

bien choisies; elle avait sa droite à Bermerain, son centre à Poix, sa gauche à la Sambre, la forêt de Mormal derrière; son front était protégé par un affluent de rÉcaillon et un petit bois en avant de Landrecies : une trouée existait entre ce bois et la Sambre, mais on travaillait activement à la fermer par un retranchement garni d'artillerie ' . Il était évident qu'Eugène était décidé à attendre l'attaque des Français et à ne pas se laisser distraire de son objectif : la prise de Landrecies. Villars comprit qu'il arrivait trop tard, et qu'il ne pouvait, sans de grandes difScultés, enlever les positions retranchées de l'ennemi; il prévint la cour des obstacles qu'il rencontrait, et demanda de nouveaux ordres.

En attendant le retour de son courrier, il chercha, dit-il *, tt à défaut d'une bataille dans un pays ouvert, une occasion qui fut aussi nuisible aux ennemis qu'une bataille » . Sa pensée fut ainsi ramenée aux lignes de Marchiennes, que son instinct militaire lui désignait comme le véritable point d'attaque. Tant que l'ennemi surveillait ces lignes avec toute son armée, on ne pouvait sérieusement songer aies forcer; mais maintenant qu'en se rapprochant de la Sambre il s'était éloigné de Denain, n'était-ce pas là qu'il fallait frapper le coup décisif? Villars se le demandait avec une intensité d'attention croissante. La veille même il avait reçu du Roi une lettre qui indiquait les mêmes préoccupations : ce Ma première pensée, écrivait Louis XIV, avait

' Voyez la carte placée en regard de la page 42 .

• Villars au duc (TOrmond, 25 juillet 1712. I». 0.

> Le Roi à Villars, Fontainebleau, 17 juillet. D. G., 2580, n* 5.

VILLARS ET LE PRIXCE ELGEXE. J7

été, dans l'éloignement où se trouve Landrecies de toutes les autres places d'où les ennemis peuvent tirer leurs munitions et convois, d'interrompre leur communication en faisant attaquer les lignes de Mar chienne s, ce qui les mettrait dans l'impossibilité de continuer le siège. Mais comme il m'a paru que vous ne jugiez pas cette entreprise sur les lignes de Marchiennes praticable, je m'en remets à votre sentiment et je ne puis que vous confirmer mes précédents ordres que je vous ai donnés pour empêcher le siège de cette place. « Le même jour Voysin écrivait au comte de Broglie : u S'il était possible dans ce grand éloignement (de Landrecies à Marchiennes) d'attaquer les lignes de Denain pour couper la communication, ce moyen paraîtrait le plus assuré et le moins hasardeux, pour les obliger à lever le siège, et vous feriez bien d'en écrire vousmême à M. le maréchal de Villars. » Ainsi la véritable pensée du Roi était l'attaque de Denain, et en insistant sur la marche vers Landrecies, il croyait se conformer au sentiment de Villars; celui-ci de son côté n'exécutait que par obéissance une opération qu'il jugeait très -dangereuse; curieux exemple des malentendus qui peuvent se produire par l'abus de la correspondance et l'interversion des rôles. Le rôle du ministre est de préparer l'instrument de guerre, non de le manier : sa fonction est de bien choisir les chefs, non de les diriger; le devoir des chefs est de commander effectivement et de savoir prendre la responsabilité de leurs mouvements. Villars, en sollicitant chaque jour des ordres, en affectant, dans sa fatigante correspondance, une excessive défiance de lui-même, avait obligé le ministre à sortir

de sa réserve, à dicter les opérations de détail ; on en voit les inconvénients. Heureusement, sous la pression de circonstances impérieuses, la lumière se fit dans l'esprit de Villars, son instinct d'homme de guerre se réveilla et lui inspira les habiles manœuvres qui devaient assurer le succès. Le Roi d'ailleurs n'entendait pas entraver son initiative; tout en insistant avec énergie pour une action vigoureuse et prompte, il lui écrivait ' : « C'est à vous à déterminer et le temps et le lieu de l'action, et à prendre tous les meilleurs arrangements pour y réussir. » Le 21, autorisé par ces paroles et par les regrets mêmes du Roi, Villars se décida à faire attaquer Denain par un détachement de son armée; l'opération fut fixée au 22; MM. de Broglie et de Vieux-Pont furent chargés de la diriger. Le prince de Tingry, qui commandait dans Valenciennes, eut Tordre de sortir avec la garnison de la place et d'aborder à revers les lignes ennemies, tandis que les deux généraux les attaqueraient de front.

J'ai été voir, écrit Villars le 21 au soir, comment nous pourrions attaquer le camp de Denain, à quoi Ton n'a pu songer que dans le temps que nous éloignons Tarméc ennemie de TEscaut, car, lorsqu'elle y avoit sa droite, on ne pouvoit le tenter avec aucune apparence de succès. Je compte donc faire demain toutes les démarches qui pourront persuader l'ennemi que je veux passer la Sambre, et je tâcherai d'exécuter le projet de Denain, qui seroit d'une grande utilité. S'il ne réussit pas, nous irons par la gauche; je suis assez bon serviteur du Roi, pour garder la bataille pour le dernier. Elles sont, comme vous le savez, dans la main

1 Le Roi à Villars. Fontainebleau, 21 juillet 1712. D. G.

VILLAHS ET LE PRIXCE EUGEXE. 29

de Dieu, et de celle-ci dépend le salut ou la perte de TÉtat; je serois un mauvais Français et un mauvais serviteur, si je ne faisois pas les réflexions convenables.

Cependant l'inaction de Villars avait éveillé l'attention vigilante du prince Eugène; il était informé, en outre, que la garnison de Valenciennes avait pris les armes; il conçut quelque soupçon, et, pour parer aux éventualités, il flt rapidement reprendre à la droite de son armée ses anciennes positions de Quérenaing. Le 22, au matin, une partie de ces troupes, jointe à des détachements du camp de Denain, se porta sous les murs mêmes de Valenciennes et fit un grand fourrage. Devant ce déploiement de forces, Tingry ne crut pas pouvoir sortir de la place, Broglie, averti à temps, renonça à l'attaque, u Ces deux messieurs ont jugé l'entreprise impossible, écrivit le soir même Villars à Voysin : j'en suis très-fàché; mais quand ceux-là refusent, je n'irai pas oifrir la commission à d'autres. Cette affaire ne pouvant s'exécuter, j'ai marché à la Sambre. »

On peut aisément se figurer les impressions de la Cour en recevant coup sur coup ces dépêches contradictoires : le 20, hésitation à attaquer sur la Sambre et demande de nouveaux ordres; le 21, annonce du projet sur Denain; le 22, abandon de ce projet et reprise des vues sur la Sambre. A la première de ces lettres, le Roi répondit par un blâme contenu et attristé : « Les ennemis ne manqueront pas de profiter du temps que vous leur donnez, la chose demande une détermination plus prompte, vous pourriez prendre votre parti sur mes précédentes lettres, sans demander de nouveaux ordres... Je ne crois pas pou-

30 CHAPITRE Vil.

voir mieux m'cxpliquer que j'ai fait par mes lettres précédentes. Mon inlention n'est pas de vous engager à faire ce qui est impossible, mais tout ce qu'il est possible d'entreprendre pour secourir Landrecies et empêcher que les ennemis se rendent maîtres de cette place, vous devez le faire^ .'' LaréponseàlasecondedépêchedeVillarsindiqueun mécontentement croissant et blâme formellement la reprise du projet sur Denain. C'est Voysin qui fut chargé d'exprimer le sentiment du Roi sous une forme confldentielle et amicale^; il représenta au maréchal la grave responsabilité qu'il assumait en différant l'attaque et exposant Landrecies à être pris faute de secours : a Je souhaite fort que votre dessein sur le camp de Denain réussisse promptement; mais si cela manquait, vous auriez peut-être grand regret dans la suite... et si, après toutes les réflexions que vous faites, Landrecies se trouvait pris, il semble que vous en prenez sur vous l'événement et les suites. -» Celte fois, le reproche tombait à faux; quand il arriva à destination, Villars était maître de Denain. Sortant enfin d'une attitude qui avait trop duré, il avait su « prendre sur lui l'événement », et la victoire avait justifié son initiative.

Comment ce revirement subit s'opéra-t-il? comment ce projet sur Denain, rejeté d'abord par Villars, adopté ensuite et abandonné par lui le même jour, fut-il repris de nouveau et victorieusement exécuté? Les ennemis de Villars, en tête desquels on ne s'étonnera pas de trouver Saint-Simon ',

» Le Roi à Villars. Fontainebleau, 21 juillet 1712. Pklkt, t. XI, p. 71. * Voy. le texte complet de la lettre dans Pelbt, t. IX, p. 1%. ^ On connaît le procédé invariable de Saint-Simon, qui consiste à dire que toutes les batailles gagnées par Villars auraient été évitées ou perdues

VILLARS ET LE PRIXCE EIGEXE. 31

attribuèrent ce changement à Tintervention du maréchal de Montesquiou , qui aurait triomphé des hésitations de

sans rintervention d'un de ses subordonnés. A Friedlingen, Magnac; à Hochsisdt, Dusson; à Denain, Montesquiou. Ce dernier, voyant les hésitations de Villars, aurait écrit à la Cour pour proposer Fattaque de Deoaio, et aurait reçu du Roi l'approbation de, son projet et l'ordre secret de l'cxécuter, même malgré Villars : ainsi aurait-il fait, entraînant son chef inerte, qui, suivant la queue de la colonne, ne serait arrivé à Denain que longtemps après la victoire gagnée. Tout ce roman s'évanouit devant les pièces offîcielles. La correspondance de Xlontesquiou avec Voysin est au Dépôt de la Guerre; on n'y découvre pas trace de la mission qui lui aurait été donnée; bien plus, il résulte des documents analysés ci-dessus que Montesquiou, au conseil du 3 juillet, se prononça contre l'eipédition de Denain ; à celui du 18, insista pour la marche sur Landrecies, et que le 21, la Cour, loin de donner l'ordre de marcher sur Denain, blâma formellement Villars d'avoir repris un projet qu'elle avait conseillé, il est vrai, mais qu'elle avait positivement abandonné. 11 n'y a au Dépôt de la Guerre qu'une lettre du Roi à Montesquiou, du 27 juillet, le félicitant simplement de la part qu'il avait eue I dans le projet et dans l'exécution t , et remarquant qu'il ne lui a c rien dit du détail de l'action « ; une lettre de Voysin du même jour, félicitant Montesquiou c du concert avec lequel il a agi avec le maréchal de Villars t , et enfin une réponse très-coiirle de Montesquiou, du 29, dans laquelle il mentionne la peine qu'il a eue à faire exécuter une marche c qui n'était du goût de personne dans l'armée * . (Voy. ces pièces dans Pelrt, t. XI, p. 503 et suiv.) Ce n'est que douze ans après, à l'occasion de sa nomination comme chevalier de l'Ordre, que Montesquiou rédigea, avec ses souvenirs, une relation de la bataille assez malveillante pour Villars. (Pelbt, t. XI, p. 539.) Il y reconnaît néanmoins qu'il passa l'Escaut avec lui et l'attendit pour attaquer le retranchement du camp. Il prétend qu'entre le passage de l'Escaut et l'assaut, Villars pensa à se retrancher, idée tellement absurde qu'elle n'est pas admissible; il prétend enfin que l'armée étant encore près de Cambrai, c'est-à-dire vraisemblablement dans les premiers jours de juillet, il proposa à Villars d'aller attaquer Denain en pajtsant la Sensée au bac d'Aubencheul par une marche secrète^ et que Villars ne goûta pas cet avis. Si ce projet fut proposé, ce qui est fort douteux (puisque le 3 juillet Montesquiou se prononçait publiquement contre une opération analogue), Villars eut bien raison de le rejeter : il était impraticable; la marche d'une armée entre Bouchain et Douai, occupés par l'ennemi, ne pouvait pas être secrète pour les garnisons de ces villes; elle ne pouvait davantage être dérobée è Eugène, campé entre Valenciennes et le Quesnoy avec toute son armée. Le corps français engagé dans le quadrilatère Bouchain, Douai, Marchiennes, Denain, avec l'ennemi maître des ponts de l'Escaut sur son flanc, était exposé, en cas d'échec, à un désastre irréparable. N'oublions pas enfin que Saint-Simon lui-même a infirmé le témoignage de Montesquiou en nous disant (t. VII, p. liO) qu'il avait le goût de l'intrigue, des voies détournées et des instruments subalternes.

Villars et l'aurait décidé à attaquer les' lignes. Le lieutenant général de Vault, le grave et consciencieux auteur du grand travail historique publié par Pelet, incline vers la même opinion; il base surtout son sentiment sur le silence gardé par Villars après l'action et Tabsence au Dépôt de la Guerre de tout rapport adressé par lui sur la bataille du 24; cet argument s'écroule devant ce fait que nous avons retrouvé en Angleterre, dans les papiers d'Ormondy la relation même du maréchal; écrite quelques heures après la victoire, elle a tous les caractères de la sincérité'. Il en ressort que Villars, n'ayant pas réussi le 18 et le 19 à amener l'ennemi à un combat dans les plaines de la basse Selle, ne se soucia jamais de l'aborder dans ses positions retranchées devant Landrecies, et que toutes les démonstrations qu'il fit du côté de cette place n'eurent d'autre but que d'y attirer l'ennemi et de l'amener à dégarnir le point qu'il avait résolu d'attaquer. Nous retrouvons dans cette conception stratégique la manœuvre favorite de Villars et la marque de son empreinte : c'est la manœuvre de Friedlingen et de Stolhofen, celle qui avait assuré la prise de Kehl et devait assurer celle de Landau : à savoir une série de mouvements trompant l'ennemi, puis, au moment favorable, une contre-marche rapide portant toutes les forces concentrées sur le point secrètement choisi, enfin une attaque si brusquement et si vigoureusement menée, que la position était enlevée avant que l'ennemi, revenu de son erreur, ait eu le temps

3 Nous l'avons imprimée u la suile du tome III des Mémoires de Villars,

de la réparer. Le plan est bien de Villars : qu'il ait hésité, mis longtemps à le discerner, à Fadopter, ^aru faiblir avant de l'exécuter, soiti Tout homme a ses imperfections, et nous n'avons jamais dissimulé celles de Villars : que dans ces heures d'angoisse solitaire et d!intimes perplexités, il ait été bien conseillé et utilement soutenu par Montesquiou, nous l'admettons sans peine. Montesquiou avait de réelles qualités militaires; dégagé des responsabilités du commandement en chef, il avait l'esprit plus libre et la décision plus facile. Villars le consultait dans toutes les circonstances importantes, tous ses mouvements étaient concertés avec lui; il reconnut loyalement ' la part qui lui revenait dans la conception et l'exécution de l'opération sur Denain; mais, de même que, vaincu, il eût seul porté la responsabilité de la défaite, vainqueur, il a droit à la meilleure part de gloire.

Le 22 juillet, nous l'avons déjà dit, Villars était au Cateau- Cambrésis. C'est là que vers midi, il reçut les rapports de Broglie, lui annonçant qu'il renonçait à attaquer Denain. Il lui fut alors démontré que l'opération sur ce camp, telle qu'elle était comprise dans le cabinet du Roi, c'est-à-dire une diversion exécutée par un détachement, était impossible. Pour prendre Denain, il fallait en écarter l'ennemi et y employer toute l'armée. Qu'on donnât suite au projet ainsi modifié, ou que l'on se décidât à essayer de débloquer directement Landrecies, il fallait se porter sur la Sambre. C'est ce que fît Villars ; dans l'après-midi il passa la Selle, et lais-

1 l^illars au Roi, 24 juillet. Villars à Voysin, 29 juillet. (Pslbt, t. XI, p. 496, 506.)

Vé CHAPITKK VII.

sant sa gauche au Cateau, il s'établit avec sa droite au petit village de Mazinghien, sur iaSambre. Informé de ce mouvement, Eugène, sans quitter son quartier général de Bermerain, rapprocha aussi sa gauche de la Sambre et garnit de troupes et d'artillerie le retranchement à peine achevé qui joignait cette rivière aux bois. L'attaquer dans ces positions était fort difficile : le seul moyen d'aborder l'ennemi avec quelques chances de succès était de passer la Sambre, de tâcher d'empêcher Eugène de la passer à son tour, et d'attaquer la circonvallation de la rive droite. Albergotti et GeofTreville, qui avaient été reconnaître le terrain, déclaraient l'opération praticable; Villars l'adopta en apparence. Dès le 23 au matin, les colonnes se massèrent sur les bords de la rivière ; des détachements passèrent sur la rive droite ; on commença ostensiblement de<: ponts au Catillon et près de l'abbaye de Fémy; le bruit se répandit dans le camp que la bataille était proche et y excita tous les esprits. Cependant la pensée de Villars était ailleurs, et son parti était pris.

Une fois bien décidé, il n'hésite plus : l'homme d'action se réveille, il se retrouve avec ses qualités d'activité, de décision, de prévoyance. Enfermé avec Montesquiou et ses cinq ofQciers d'état-major \ Contades, Puységur, Beaujeu, Monte viel et Bongars, il combine avec eux tous les détails de la journée du lendemain. L'opération est des plus délicates qui se puissent tenter. Il faut faire devant l'ennemi, et à son insu, une marche de flanc de huit à

I On les appelait alors ojfficiers du détail.

VILLARS ET LE PRIIVCE EUGÈX'E. 35

neuf lieues, passer une rivière et enlever des relranchements bien défendus, avant que l'ennemi ait eu le temps de venir prendre l'assaillant en queue. La première condition du succès est le secret le plus absolu ; pour tromper l'ennemi, il convient d'abord de tromper les siens : tf Toutes les ruses petites ou grandes * » sont bonnes et ne sont pas négligées. Aucun des chefs de corps n'est prévenu; tous croient à une attaque sur Landrecies et s'y préparent : Albergotti vient même la discuter avec Villars ; il la trouve très-hasardée, il croit de son devoir d'en signaler à son chef les dangers : « Allez vous reposer quelques heures, monsieur d'Albergotti, se contente de lui dire Villars ; à trois heures du matin vous saurez si les retranchements de l'ennemi sont aussi bons que vous le croyez. »

On travaille bruyamment aux ponts sur la Sambre, des escouades ouvrent des passages pour Tartillerie dans les bois de Fémy, sur la rive droite, d'autres coupent des fascines pour combler le fossé de la circonvallation : tous les ti*avaux s'exécutent avec entrain et ardeur. Poussant la prévoyance plus loin, Villars n'envoie pas de courrier à Versailles : il a mandé la veille au Roi qu'il renonçait provisoirement à l'entreprise sur Denain, il le laisse dans Tinquiétude ' que lui cause celte nouvelle évolution ; s'il

ï Mémoires de Villars^ t. III.

2 Le Roi attend votre courrier : ce ne sera pas sans quelque espèce d'inquiétude. Voysin à Villars, 23 juillet. 1). G. — Madame de Alaiutrnon écrivait à l'une des dames de Saint-Cyr le 2^ : « Il se doit passer quelque chose en Flandre dont il ne faut rien dire, mais je vous prie de mettra demain tout le monde en prières et de ne rien oublier vous-même, ma chère

écrit, ce sont des billets destinés à tromper Tennemi'. Vers midi, il envoie tous ses hussards battre la plaine entre TEscaut et la Selle jusqu'à la hauteur de Bouchain, afin qu'nucun coureur ennemi ne puisse passer d^une rivière à Tautre et surprendre le mouvement qui se prépare.

Eugène avait été informé des dispositions prises sur la Sambre : tout semblait lui démontrer que l'intention de son adversaire était de débloquer Landrecies ; mais la longue inaction de Villars lui faisait douter de son audace ; il ne quitta pas son quartier général de Bermerain ; néanmoins il prit, à tout événement, ses dispositions de combat, serrant sa gauche sur la place, rappelant à lui le corps de droite, sauf six bataillons qui furent laissés dans les lignes de Thiant, sur la rive droite de l'Escaut.

Cependant le jour tombait : le moment d'agir était venu. Les officiers de détail vont porter les ordres de marche à tous les chefs de corps : ceux-ci croient à une erreur et protestent, mais les ordres étaient formels, on obéit; les soldats, voyant qu'on leur fait tourner le dos à l'ennemi, croient à une nouvelle défaillance ; des murmures se font entendre. Montesquiou, qui préside lui-même à l'exécution des détails, est obligé d'insister. A l'entrée de la nuit, tout s'ébranle selon l'ordre convenu. En tête, marchent

fille, pour obtenir de Dieu uoe fin heureuse de cette triste campagne, i Geffrov, Madame de Maintenons t. Il, p. 311.

' De ce nombre est un billet écrit à M. de Saint-Frémont et dont on trouvera le teite à Tappendice du tome 111 des Mémoires. Saint-Frémont commandait la place de Maubeuge et o'était pas sous les ordres directs de Villars : Villars lui annonce qu'il va passer la Sambre : s*il avait réellement ea cette intention, il eût commis une grave imprudence en la consignant sans motif dans une lettre insignifiante, qui avait toutes les chances d*étre interceptée par les coureurs ennemis.

Vieux-Pont avec trente bataillons, une brigade d'artillerie et les équipages de ponL Broglie le suit avec sa cavalerie : il a pour mission de surveiller la colonne et d'empêcher qu'aucun homme ne s'en détache. AlbergoUi vient ensuite avec vingt bataillons et quarante escadrons. Coigny eOectue avec sa cavalerie une démonstration sur la rive droite de la Sambre, en face de Landrecies ; puis, aussitôt la nuit close, il repasse sans bruit la rivière et fait l'arrière-garde de l'armée. On marche toute la nuit sans obstacle, parai* lèlement à l'Escaut et à la Selle, dans la plaine qui sépare ces deux cours d'eau. Au point du jour, c'est-à-dire vers quatre heures du matin, les têtes de colonnes atteignent l'Escaut, près du moulin de Neuville : les soldats sont fatigués de cette longue marche dans les ténèbres; les chevaux qui traînaient les lourds équipages de pont, exténués et de qualité médiocre, n'ont pu suivre; il se produit un temps d'arrêt qui amène un moment d'hésitation : on parle de camper sur place et de se retrancher : Montesquiou combat cette idée absurde ; Villars, accouru dans sa chaise de poste, occupe gaiement le temps en faisant manger aux troupes une bouchée. Cependant les pontons ont rejoint ; on procède fiévreusement à la construction de trois ponts. Il est sept heures du matin : les éclaireurs ennemis commencent à paraître de l'autre côté de l'Escaut. Il n'y a pas un instant à perdre, il y va du salut de l'armée et de la France.

Vers le même moment, Eugène, prévenu du mouvement de Villars, s'est rapidement porté à cheval, avec quelques officiers, sur une hauteur d'oii il put découvrir l'armée

38 CHAPITRE Vil.

française. Parmi les aides de camp qui Taccompagaent se trouve le jeune Maurice de Saxe, le futur vainqueur de Fontenoy, alors âgé de dix-sept ans, volontaire au service de TEmpereur; il nous a laissé un récit de cette chevauchée matinale *. Eugène voit des régiments français massés dans le coude de PEscaut : il ne leur suppose pas l'intention de passer la rivière, ni la hardiesse d'attaquer ses retranchements ; Villars n'a plus de ces audaces, u Allons diner » , dit-il à son escorte. S'il avait compris ou mieux jugé son adversaire, il pouvait lui créer les plus sérieuses difficultés; il avait le temps de ramasser une force suflisante et d'atteindre l'armée française à cheval sur PEscaut, c'est-à-dire dans la position la plus dangereuse de toutes. tt Elle était perdue d , écrit le maréchal de Saxe. La confiance injurieuse d'Eugène la sauva : il devait payer cher ce mouvement de dédain. A peine était-il à table qu'un courrier d'AIbermarle vint lui annoncer que les Français avaient passé l'Escaut et faisaient mine de l'attaquer. Il était dix ou onze heures : Eugène saute à cheval et court à bride abattue vers Denain en donnant à ses troupes Tordre de se former et de le suivre. Mais il é(ait trop tard : l'occasion était perdue.

Villars, aussitôt ses trois ponts achevés, avait fait passer Broglie et sa cavalerie. Celui-ci ramenait sans peine quelques patrouilles ennemies, se portait au galop à Escaudain, à travers la plaine unie, y abordait la double ligne qui menait de Marchiennes à Denain, ce chemin fortifié

* Rêveries du maréchal de Saxe, liv. II, ch. v.

VILLARS ET LE PRIiVGE EUGÈNE. 39

que rennemi^ dans sa confiance dédaigneuse, appelait déjà «le grand chemin de Paris >) ; il franchissait avec ses chevaux Pépaulement dégarni de troupes, trouvait un convoi de pain qui cheminait vers Denain sous la prolection de deux bataillons, tombait sur l'escorte^ la dispersait, s'emparait des voitures, et s'établissant solidement en travers de la route, coupait la communication avec Marchiennes.

Pendant ce temps, le corps de Vieux-Pont a passé l'Escaut à son tour. Villars a défilé en tête de la brigade de Navarre ; il est à cheval ; il a mis son buffle des jours de bataille, celui « qui lui porte bonheur » . Son entrain se communique aux soldats qui traversent gaiement, dans la boue jusqu'aux genoux, les marais qui bordent le fleuve. Les colonnes se forment dans la plaine, la traversent sans obstacle, pénètrent à la suite de Broglie, près d'Escaudain, entre les lignes fortifiées. Laissant Montesquiou les disposer pour Tattaque à mesure qu'elles arriveront, Villars retourne aux ponts ; le défilé des troupes est trop lent à son gré. Il s'attend à voir paraître Eugène par la Selle et tomber sur son arrière-garde ; crainte de surprise, il la fait mettre en bataille, appuyée aux lignes que Tennemi a faites Tannée précédente autour de Bouchain. Les troupes attendent ainsi leur tour de passer l'Escaut.

Ces précautions étaient inutiles. Eugène n'a pas pris au sérieux l'opération de Villars et n'a pas fait le mouvement qui aurait pu si gravement la compromettre. Arrivé seul de sa personne à Denain, vers midi, il a vu les têtes de colonnes françaises en marche et compris sa faute. 11 s'est hâté de faire sortir du camp la cavalerie, désormais inutile.

ainsi que les bagages en danger, et d'y faire entrer les six bataillons qui gardaient les lignes de Thiant; puis recommandant à Albermarle de tenir jusqu'à la dernière extrémité, il est retourné au galop au-devant de ses troupes presser leur marche.

Tout l'avenir de la journée dépend de la célérité : la victoire sera au premier qui atteindra les ponts qui joignent le camp de Denain à la rive droite de l'Escaut. Bientôt les colonnes autrichiennes apparaissent sur les hauteurs de Quérénaing : il leur faut moins de deux heures pour arriver. Montesquiou les voit; il n'a encore disposé pour l'attaque que trente-trois bataillons , il veut les lancer en avant sans attendre Villars et le reste de l'armée. Contades, le fidèle major général de Villars, le supplie de ne pas faire à son chef l'injure et le chagrin d'attaquer sans lui ; Montesquiou attend; Villars, préveAu, accourt avec Albergotti ; on décide l'assaut immédiat; Albergotti demande à faire des fascines pour combler le fossé du camp : u Croyezvous, lui répond Villars en montrant l'armée d'Eugène, que ces messieurs nous en donnent le temps ? Les fascines seront les corps des premiers de nos gens qui tomberont dans le fossé. » Et il donne l'ordre de marche.

Les trente-trois bataillons sont disposés en onze colonnes; chaque colonne de trois bataillons déployés, précédés des grenadiers et piquets qui forment comme une quatrième ligue; dans l'intervalle des colonnes sont les petites pièces de campagne qui tirent tout en marchant. A la droite des lignes sont les deux maréchaux de France ; à la gauche, Albergotti. Les officiers généraux sont distribués

VILLARS ET LE PRIXCE EUGÈME. 41

dans les colonnes, les colonels marchent en tête de leurs régiments. Ce sont, outre ceux que nous avons déjà nommés, le prince d'Isenghien, le prince Charles de Lorraine, le marquis de Monchy , le duc de Mortemart, MM. de Dreux, de Nangis, de Tourville qui fut tué, de Meuse qui fut blessé, Brendlé, Rosel, Lavallière et tant d'autres, l'élite de l'armée et de la noblesse françaises. Ainsi que Ta prédit Villars, le premier coup de canon a dissipé toutes les hésitations des derniers jours. L'infanterie, vigoureusement menée, voyant clairement le but et sentant la gravité des circonstances, a retrouvé ses incomparables qualités offensives. Elle marche en ordre admirable, comme à la parade, l'arme au bras, sans tirer un coup de fusil : son canon seul envoie de temps à autre d'inolfensives volées. L'artillerie du camp répond au contraire par de meurtrières décharges : les boulets, puis la mitraille, fout dans les rangs de sanglantes trouées. Arrivées à portée de mousquet, les colonnes sont accueillies par le feu le plus vif : elles continuent, sans broncher, leur marche ferme et silencieuse ; à vingt pas, le feu redouble; plus de quinze cents hommes déjà jonchent la terre. Deux bataillons seulement hésitent et a fout un coude » ; les trente autres , poussés en avant par l'ivresse communicative de la charge, descendent dans le fossé, toujours l'arme au bras, et escaladent le retranchement palissade : les Hollandais, stupéfaits, dominés par l'ascendant moral de cette fière attitude, n'attendent pas le choc; ils reculent. Le torrent humain bondit par-dessus l'épaulement et déborde de toutes parts ; fusillés à bout portant, poursuivis la baïonnette dans les reins, les Hollandais

4t CHAPITRE VII.

tourbillonnent; ils courent à l'Escaut; le pont de Denain s'écroule sous la masse accumulée des premiers fuyards; il n'y a plus d'issue; tout est tué ou pris. Le comte d'Albermarle a essayé en vain de tenir dans les cours de Tabbaye avec un petit groupe d'hommes déterminés : il est cerné et obligé de se rendre; il remet son épée à Villars luimême, ainsi que le prince d'Holstein, le prince d'Anbalt et plusieurs odiciers généraux.

Eugène, arrivé sur la rive droite de l'Escaut avec ses premières colonnes, ne peut qu'assister impuissant au désastre. Le pont de Prouvy n'a pas été coupé : il y court; mais Tingry, sorti de Valenciennes avec sa garnison, l'occupe en force. Eugène engage à travers le fleuve une fusillade sans eOet; l'infanterie française, à l'abri derrière les retranchements conquis, y répond victorieusement; après avoir inutilement fait tuer sept ou huit cents hommes, Eugène renonce à passer le fleuve, et mordant ses gants de dépit, donne l'ordre de la retraite.

Tel fut le combat de Denain : combat justement célèbre, parce que ses conséquences dépassèrent de beaucoup les résultats immédiats de la journée ; un camp retranché enlevé d'assaut, dix-sept bataillons ennemis détruits, beaucoup de canons pris, des trophées militaires, c'étaient certainement des avantages sérieux et glorieusement acquis, mais ils laissaient intacte l'armée d'Eugène, dont la masse principale n'avait été entamée ni dans son organisation, ni dans son prestige, et restait redoutable. A ne juger que les apparences extérieures des choses, il semblait que le coup ne fût pas décisif et qu'Eugène put, par un effort éner-

VILLARS KT LE PRLVGE EUGÈXE. 43

gique, en réparer les effets. Mais on sait le rôle des causes morales dans les péripéties de la guerre; la confiance en soi et dans les instruments dont on dispose, cet élément primordial du succès^ a changé de camp : dans l'armée française, si prompte à renaître, elle réveille toutes les qualités de la nation; Villars lui-même, qui a toutes les aptitudes, bonnes ou mauvaises, de la race^ retrouve l'activité, la décision, les inspirations qui paraissaient sommeiller ; les coups se succèdent, rapides, pressés, frappés au bon endroit : dès le soir même de la bataille, Broglie a couru avec sa cavalerie investir Afarchiennes; mais la place est forte, entourée de marais, il faut un siège en règle : Villars, voulant reconnaître la part qui revient à Montesquiou dans le grand succès de la leille, le charge de le conduire; en six jours de tranchée la place est forcée, sa garnison prisonnière de guerre, cent quarante balandres chargés de vivres et de munitions, soixante pièces de canon, le matériel de siège, toutes les ressources accumulées à grands frais par l'ennemi, sont pris ou noyés dans la Scarpe. Eugène lève le siège de Landrecies, et, abandonnant sa grosse artillerie, remonte du côté de Mons; Saint-Amand, Douai, le Quesnoy, Bouchain ', sont

* Au siège de Bouchain, Villars s'exposa, comme dany sa jeunesse, de la manière la plus brillante. Nous trouvons dans une lettre de Dumontct, un de ses secrétaires, au président de Gholier, à Lyon, le passage suivant :

c Les boulets traversant le parapet de la tranchée coupèrent en deux des soldats, dont la moitié du corps tomba presque sur ccluy de notre grand général, que Dieu conserve à vue d'œit dans le péril où il s*cipose. Le Roy vient de lui donner sit pièces de canon, de celles prises à Marchiennes, pour mettre à Villars, accompagnées d'un brevet de don magnifique par ses termes et très-juste dans ce qu'il contient.

• Hapres, 15 octobre 1712. •

(Archives du comte de Cibeins.)

repris coup sur coup, sous ses yeux, sans qu'il tente aucun mouvement pour sauver ces conquêtes chèrement achetées ; c'est à son tour d'hésiter et de regarder faire : paralysé par les Hollandais découragés, sans argent pour maintenir la fidélité des troupes auxiliaires, il abandonne la campagne ; à Utrecht, les plénipotentiaires français ont relevé la tète, la paix se signe avec la Hollande et la Savoie : la France a retrouvé sa frontière du nord. L'Autriche n'accepte pas l'échec, elle n'a pas renoncé à entamer la frontière du Ithin et a garder celle des Pyrénées ; elle veut continuer la guerre, mais l'impulsion partie de Denain se continuera aussi ; Villars, l'année suivante, dans une dernière et brillante campagne, prendra Landau et Fribourg devant Eugène paralysé et impuissant, il assurera à la France ses frontières nécessaires et effacera la trace de neuf années de revers.

Une seule journée a amené ces grands résultats : c'est son titre à l'attention de l'histoire, la juste cause de la notoriété et de la gloire qu'elle a attachées au nom de Villars ; mais ce serait n'envisager les choses que d'un seul côté et manquer à la justice, que de ne pas associer à cette gloire tous les éléments qui ont concouru au succès; mis à la tête de troupes vaincues et dénuées de tout, en face de deux adversaires redoutables, Villars a su, en trois années d'efforts, luttant contre des difficultés inouïes, triomphant de ses propres défauts, résister d'abord avec honneur, puis vaincre avec gloire ; mais cette armée, dont il a su mettre en œuvre les qualités assoupies, quelle n'était pas sa valeur I Cette cavalerie, qui disputait si bril-

VILLARS ET LE PRIiyJCE EUGENE. 45

lamment l'eOroyable champ de bataille de Malplaquet; cette infanterie, qui le quittait en si bon ordre^et qui, trois ans plus tard, enlevait, l'arme au bras, les retranchements de Denain, c'étaient les régiments que le patient génie de Louvois avait créés, où le sentiment militaire, l'esprit de sacrifice, la fierté du métier, la cohésion des soldats et des officiers, étaient poussés à un point qui ne fut jamais dépassé; et au sommet de cette forte organisation, comme le cœur faisant vibrer tous ces cœurs, inspirant et résumant toutes les énergies de la patrie, Louis XIV; fort de son pouvoir incontesté, appuyé sur un peuple fidèle, plus grand dans l'adversité que dans la prospérité, espérant contre toute espérance, il soutient les courages, dirige la résistance, veille à tout; quand le chef d'armée, devenu modeste, hésite, discute, il presse, réfute les objections, montre l'occasion favorable, désigne le point à frapper, exige le combat et impose la victoire. Si la France envahie, menacée dans son existence, a retrouvé ses frontières et son honneur, sachons le reconnaître, c'est qu'elle avait une armée, un capitaine et un roi.

Villars reçoit le commandcmeiit de l'arrnéc d'Allemagne, investit Landau, reçoit des ouvertures de paix de l'Électeur palatin. — Prise de Landau. — Louis XIV donne à Villars ses pleins pouvoirs. — Siège et prise de Fribourg. — Entrevue de Villars et de Hundheim. — Le prince Kugène reçoit les pleins pouvoirs de l'Empereur. — Villars et Eugène se rencontrent à Rastadt. — Lenteur des négociations. — Ténacité de Charles VI et modération de Louis XIV. — Rupture apparente. — Mission de Contades. — La paix est signée le 6 mars 1714. — Villars reçoit à la cour un brillant accueil. — Congrès de Bade. — Villars et Eugène signent ensemble la paix générale, le 10 septembre. — Les relations de Villars et d'Eugène se continuent par correspondance.

Après le succès de la dernière campagne, Villars avait cru la guerre terminée et la paix faite avec l'Empire : il avait défait ses équipages et était venu à Paris jouir tranquillement du fruit de ses victoires. Voysin partageait la même illusion : il avait néanmoins maintenu sur pied Tarmée d'Allemagne et avait laissé à sa tête le maréchal d'Harcourt. La Cour comptait sans la ténacité de l'empereur Charles VI et sans l'ardeur du prince Kugène. Quand il fut évident que la guerre continuerait sur le Rhin, Villars devenait le chef nécessaire. Il jouait un soir de mai chez la duchesse de Bouillon, quand un courrier de cabinet lui apporta un pli oilSciel ; il affecta de ne pas l'ouvrir et continua sa partie : il lui convenait de se faire prier; le lendemain pourtant il se rendait à Marly, oii il recevait

VILLARS ET LE PRIYCK EUGÈXK. 4T

le commandement en chef, conjointement avec le maréchal de Bezons, et cent mille livres pour remonter ses équipages de guerre. Le 24 mai il était a Metz, le 26 à Strasbomrg, hâtant l'entrée en campagne. Eugène, de son côté, déployait une grande activité, appelant à lui les contingents allemands, réveillant leur ardeur refroidie, gourmandant les récalcitrants : il concentrait ses forces à Ettlingen, oii il se couvrait de lignes fortifiées.

Villars s'était donné pour objectif le siège de Landau : il le préparait en secret avec autant d'habileté que de prévoyance : le 4 juin tout était prêt; il faisait sur la rive droite du Rhin une grande démonstration, poussant Asfeldt jusqu'en vue de Rastadt, traversant ostensiblement de sa personne le fleuve au Fort-Louis, avec l'intention apparente d'aborder les lignes d'Ettlingen; puis il repassait sans bruit le Rhin, et jetait toutes ses forces de l'autre côté de la Lauter, marchant toute la nuit, faisant faire à son infanterie vingt lieues en seize heures, lançant en avant la cavalerie de Broglie jusqu'en face de Philippsbourg; Eugène, qui s'attendait à être attaqué dans ses positions, apprenait le 6 que Landau était investi, et que tous les passages du Rhin depuis Strasbourg jusqu'à Spire étaient gardés par des postes solidement établis ; force lui fut de renoncer à secourir la place et d'assister de loin à l'issue prévue d'une opération conduite avec autant de vigueur que de succès.

C'est pendant le siège de Landau que les premières ouvertures de paix furent faites à Villars. Laissant le maréchal de Bezons pousser les travaux d'attaque, il tenait la campagne, surveillant le cours du Rhin jusqu'en face de

Mannheim, pressant la rentrée des contributions qui faisaient vivre Tarmée. Villars avait la main lourde et la dent dure ; TElecteur palatin, dont les Etats supportaient presque exclusivement cette charge pesante, commençait à trouver qu^il payait un peu ciier la satisfaction platonique d'aider la maison d'Autriche à recouvrer la couronne d'Espagne. Il chercha à s'aboucher avec Villars ; les occasions étaient nombreuses; le service des contributions mettait journellement en rapport l'intendance française et les agents de sa propre administration. L'un d'eux, un certain Beckers^ fut chargé de sonder l'intendant Le Pelletier de La Houssaye et d'arriver par lui au maréchal. Villars encouragea ces premières ouvertures; des historiens allemands disent même qu'il les provoqua ; les documents que nous possédons ne justifient pas cette assertion ; fut-elle fondée, qu'elle serait toute à l'honneur de Villars et de sa clairvoyance. Quoiqu'il envisageât sans inquiétude la continuation de la guerre, il ne pouvait se faire illusion sur Tétendue des avantages qu'elle pourrait procurera la France. Quels que fussent ses succès, la base du futur traité ne serait pas sensiblement modifiée; ce serait toujours la base du traité de Ryswick offerte par Louis XIV à Utrecht. La guerre n'avait véritablement plus d'objet ; l'obstination et Tamour-proprc de l'empereur Charles VI pouvaient seuls la prolonger; leur ouvrir une porte de sortie honorable était rendre service à la France. Quoi qu'il en soit, l'impulsion, d'où qu'elle vînt, était donnée, et le mouvement ne s'arrêta plus. Beckers correspondait avec le baron de Hundbeim, premier ministre de l'Electeur palatin, Villars avec Torcy;

^ùt ï>r»fi« Ji'^( o^cm. -fan r(dErFp«â¥i>Miot (mn. -i^u^ Aw^ ^^Mâ;»- )S<u«f <o.Aa.j <^<£r(R ~iÛ.

'^SUaftintgtiûS-^Si»^ ^iriir&H.ùii,

VILLARS ET LE PRIIVGE EIGEIVE. 49

des notes s'échangeaient par ces voies détournées , les questions se précisaient, Villars prenait peu à peu le rôle de négociateur ; il le prenait même avec une ardeur que Torcy était obligé de modérer : il se voyait déjà donnant la paix à l'Europe , couronnant sa carrière militaire par un grand succès diplomatique^ et cette perspective troublait son jugement. Tout en calmant les impatiences de Villars, Louis XIV donna à ses espérances une consécration o(Bcielle : il lui envoya des pleins pouvoirs, à la condition pourtant qu'il les tiendrait secrets et ne traiterait plus désormais qu'avec un agent autorisé de l'Empereur.

C'est le 24 août, le lendemain du jour oii il apprit la capitulation de Landau, que Louis XIV signa ses pouvoirs et ses instructions; il y fit joindre par Torcy un mémoire qui résumait les conditions auxquelles il était prêt à traiter; c'étaient les conditions offertes à Utrecht, plus Landau, qu'il entendait bien conserver; c'est-à-dire, en substance : le retour aux frontières de Ryswick, la cession à l'Autriche des Pays-Bas, du Milanais et de Naples, le rétablissement des électeurs de Bavière et de Cologne, l'attribution de la Sardaigne à l'Electeur palatin avec réversibilité à la Bavière, la reconnaissance des nouveaux titres créés en Allemagne, la confirmation des traités signés à Utrecht, la renonciation de Philippe V et de Charles VI à leurs prétentions réciproques^ le rétablissement des princes italiens dépossédés, l'amnistie pour Rakoczy et ses partisans, le maiîage d'une archiduchesse avec le fils aine de Max- Emmanuel; enfin, une petite souveraineté pour la princesse des Ursins. Le mémoire se terminait par l'instruction

renouvelée de ne faire connaître ces propositions qu'à un agent muni des pleins pouvoirs de l'Empereur, — ou, comme Louis XII' persistait à le nommer, — « de V archiduc, puisque le Roy donnait les siens au général de son armée, à i'iiomme de son royaume à qui Sa Majesté témoigne le plus d'estime et la confiance la plus parfaite ' » .

Cette mission et les termes dans lesquels elle était donnée comblaient l'iiiars de satisfaction; il brûlait du désir de se mettre à l'œuvre. Mais l'Empereur se refusait à nommer un plénipotentiaire; la chute de Landau avait exalté son courage : il croyait son honneur de souverain, sa conscience de Habsbourg engagés à ne pas laisser un Bourbon sur le trône d'Espagne, à ne pas abandonner les Catalans qui s'étaient compromis pour lui ; il voulait encore tenter le sort des armes. Eugène était retranché à Ettlingen avec toute son armée : Vaubonne gardait, derrière de solides retranchements, les défilés de la forêt Noire : Fribourg avait une grosse garnison commandée par un homme de cœur : qu'avait-il à craindre? Force fut donc à Villars, bon gré, mal gré, de laisser la plume et de reprendre Tépée. Les derniers coups qu'il porta semblent se ressentir de son impatience et de son dépit; ils furent

' Les sources que nous avons utilisées pour le présent chapitre sont les archives du ministère des AfTaires étrantjères, celles de la cour de Vienne et les papiers de Villars. Les principales pièces ont été récemment publiées par M. le marquis de Courcy dans un excellent travail (la Coalition de 1701. Pion, 1886). Les chapitres que M. d'Arneth a consacrés aux négociations de Rastadt (Prinz Eugen^ t. Il, p. 307-343) ont la valeur qui s'attache à tout ce qui sort de la plume de cet historien, mais on s'aperçoit qu'ils ont été uniquement faits atcc les sources autrichiennes, les seules alors ouvertes à l'étude.

assénés avec une rare vigueur et une science consommée de la guerre. Reprenant sa manœuvre favorite, il avait fait mine d'attaquer Eugène dans ses lignes ; mais pendant que le maréchal de Bezons les menaçait sur la rive gauche du Rhin, que le général d'Alègre, passant le fleuve au Fort- Louis, semblait devoir les aborder par la rive droite, il avait lui-même traversé le Rhin à Kehl et s'était rapidement porté sur Fribourg, investissant la ville par le nord, pendant qu'Asfeldt, sorti de Brisach, l'investissait par le sud. Le jour même oii les deux corps se rejoignaient sous la place, il les jetait sur les lignes de Vaubonne et les emportait d'assaut, gravissant lui-même à pied, malgré sa blessure, les pentes escarpées du Rosskopf, comme avait fait Condé soixante-neuf ans auparavant. Presque au même lieu, à ses côtés, le petit-neveu du grand capitaine, le jeune prince de Conti, continuait les traditions de bravoure de son illustre maison. Déconcerté par cette brusque attaque, maintenu par des corps habilement échelonnés, paralysé par la mauvaise volonté des contingents de l'Empire, Eugène demeura spectateur immobile et impuissant des mouvements de Villars. Menées avec une grande activité, malgré l'énergique défense du baron de Harsch, conduites avec une rigueur que les historiens allemands ont taxée de barbare ', mais que les approches de l'hiver imposaient à l'humanité naturelle de Villars, les opérations du siège marchaient vers un dénoûment rapide. La cour de Vienne, rendue plus traitable par ces succès, se décida à écouter

< Voyez, à la suite du tome III des Mémoires de Villars, la correspoodaoce échangée entre Villars et le baron de Harsch.

les propositions de l'Électeur palatin et à prendre en main elle-même la négociation. Elle confia à Eugène le soin de s'aboucher avec Viilars^ en lui recommandant de bien établir qu'elle ne demandait pas la paix, mais ne se refusait pas à examiner les offres qui lui étaient faites par la France.

Hundheim, autorisé par Eugène, demanda une entrevue à Villars, qui s'empressa de lui envoyer des passe-ports. Le 25 octobre, le maréchal, approuvé par le Roi, muni par lui des instructions les plus défaillées, se rendit près de Brisach, dans une obscure maison du village de Biisingen. Hundheim y arrivait de son côté, conduit par Beckers et par le subdélégué de l'intendant à Strasbourg et à Haguenau, un certain Hatzel, Alsacien a passionné pour les Français ' )) . L'entretien dura quatre heures. Nous avons les rapports adressés par les deux interlocuteurs à leurs gouvernements respectifs ; celui de Villars est un peu incohérent, mais, comme il écrivait lui-même à Torcy en l'envoyant : tt 11 ne faut pas demander de l'éloquence à un général qui est à la veille de donner un grand assaut. » Celui de Hundheim est au contraire méthodique, prodigue de détails. Par la comparaison de ces deux documents, il est très-facile de reconstituer la scène. Villars demande à Hunditeim ses pleins pouvoirs; Hundheim répond qu'il n'en a pas et ne saurait en avoir, la cour impériale étant absolument étrangère à tous les pourparlers engagés avec l'Electeur palatin : il n'a d'autre mission que d'écouter

> Rapport (l'Hundkeim. A. V.

les propositions françaises. Villars refuse d'aller plus loin et s'étend en un long discours sur les succès qu'il a obtenus, ceux que la guerre lui réserve encore, le grand besoin qu'a l'Empire de la paix, la lassitude des princes, qu'il faut tt traîner au combat par les cheveux » . Comme il est u bon orateur, dit Hundheim, et très-prolixe en ses discours » , qu'Hundbeim lui-même ne ménage ni les reparties, ni les digressions, l'entretien se prolonge inutilement pendant deux heures; enfin, l'envoyé palatin propose au maréchal de dépouiller le caractère oiBciel et de s'entretenir officieusement de la grande œuvre qu'il s'agit de mener à bien : a Chacun sait que sa gloire et sa réputation ont été par l'épée portées à un si haut point qu'il ne lui manque rien au monde, pour les rendre immortelles, que de procurer la paix » ; il ne refusera pas de lui faire connaître son sentiment personnel et de lui dire s'il croit que le Roi se contentera des conditions offertes àUtrecht. Villars ne peut résister à cette attaque directe, et, tout en se défendant, accepte une conversation que son habile interlocuteur sait faire toucher à tous les points importants. Hundheim croit pouvoir déduire, des réponses qu'il provoque, que Louis XIl/ ne rendra pas Landau, que peut-être demanderait-il un équivalent pour Fribourg, — si Villars prend cette place, — que pour les deux électeurs il ne demandera pas moins que leur rétablissement intégral, — qu'il se contentera, en Italie, de la restitution des Etats occupés à leurs possesseurs légitimes, — et insistera pour le mariage d'une archiduchesse avec le prince de Bavière. Hundheim insinue que son maître pourrait échanger avec

\k^^\^K 111 manuel le haut Palatioat contre une partie de la l^l^lKtn* : Villars ne rejette pas complètement cette idée; t^nliri, Hundheim lui demande s'il croit suffisant que le priiure Eu)[{ène soit muni du pouvoir de traiter avec lui, nnnn le pouvoir de signer, ce pouvoir ne devant être donné qu'après l'adhésion de l'Empire aux stipulations />re/7are^5 en commun; Villars ne repousse pas cette procédure. Ainsi renseigné, Hundheim quitte Biisingen à la nuit, et Villars retourne à son quartier général. Cinq jours après cette entrevue, la ville de Fribourg capitulait, et le baron de Harsch se retirait dans les forts avec la garnison. 11 n'y tenait que trois semaines, et le 16 novembre Villars prenait définitivement possession de la place.

La chute imminente de Fribourg avait dissipé les dernières hésitations de la cour de Vienne ; dès le 1 1 novembre, elle autorisait le prince Eugène à entrer directement en pourparlers avec Villars. Les instructions que TEmpereur lui adressa confidentiellement n'indiquaient pas un grand désir de faire la paix : Eugène devait plus écouter que parler, tâcher de découvrir le dernier mot du Roi, sans livrer celui de l'Empereur; il ne devait accepter la discussion que si les conditions offertes étaient meilleures que celles refusées à Utrecht. Le programme officieusement exposé par Hundheim n'était pas agréé; néanmoins ses bases n'étaient pas formellement rejetées : c'était à l'habileté du négociateur à réduire le plus possible la somme des sacrifices nécessaires. Eugène, qui croyait la paix indispensable, même à des conditions moins favorables, ne perdit pas une heure; il écrivit à Villars pour lui demander une

VILLARS ET LE PRIXCE EUGEME. 55

entrevue dans l'une des trois villes de Spire, Bâie ou Rastadt. Villars était depuis deux jours dans Fribourg quand il reçut ce message. Il y répondit par le billet suivant :

Fribourg, 19 novembre 1713.

Monsieur,

Je reçus hier au soir la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire le 16, par laquelle j'apprends que vous avez reçu les pleins pouvoirs tels qu'ils sont nécessaires, et que le Roi m'a fait l'honneur de me les donner. Je ne différerai pas une conférence que bien des raisons me font souhaiter, et surtout celle d'avoir l'honneur de vous renouveler moi-même les assurances de mon ancien attachement. J'aurai donc l'honneur de vous dire. Monsieur, que je pars demain pour me rendre à Strasbourg, où je vous supplie de me faire l'honneur de me mander le jour que vous désirez que je me rende à Rastadt, lieu véritablement plus commode que tout autre pour le rendez-vous nécessaire. Je vous supplie aussi de me faire savoir si vous ne trouvez pas convenable d'y passer quelques jours. Il me semble que le palais et la ville sont séparés de manière à pouvoir loger commodément votre cour et les gens qui pourront me suivre; le nombre en seroit grand si je le permettois à tous ceux qui ont une juste curiosité de voir un aussi grand capitaine; mais je le modérerai à quatre ou cinq officiers généraux. Je vous supplie aussi. Monsieur, de vouloir m'éclaircir sur les escortes et gardes que vous aurez pour agréable de mener; il me semble que, par égard pour madame la princesse de Bade, le moins sera le mieux; mais il seroit aussi difficile de se dispenser d'avoir quelque peu d'infanterie et de cavalerie. Sur tout cela, je me réglerai conformément à ce que vous me ferez l'honneur de me mander.

Un nouvel échange de lettres fixa le rendez-vous au 26 novembre et régla les détails demandés par Villars. La

princesse ou margravine de Bade consentait à prêter son château de Rastadt, qu'elle habitait peu depuis la mort de son mari '. Cette belle demeure semblait préparée d'avance à sa nouvelle destination. Tout y était symétrique et disposé pour une installation double et une œuvre commune. Au fond d'une vaste cour, un monumental corps de logis à deux étages, séparé en deux parties égales par une grande salle centrale; des deux côlés, de longues ailes plus basses, divisées en nombreux appartements ; des terrasses , des rampes se prêtant au déploiement des cortèges ; toute une mise en scène inspirée de Versailles, mais ou les élégances du style français se mêlaient à l'exubérance un peu grossière et à la régularité un peu formaliste du tempérament germanique. La demeure semblait emprunter quelque chose au caractère des deux nations dont les destinées allaient se décider dans ses murs.

Au jour dit, les deux plénipotentiaires se rendirent à Rastadt; ils étaient chacun escortés d'une compagnie d'infanterie et d'un escadron de cavalerie; une grande suite les accompagnait. Il avait fallu, comme le prévoyait Villars, limiter les empressements et les curiosités. Le maréchal avait avec lui son dévoué secrétaire d'Hauteval, son fidèle chef d'état-major Contades, ses anciens auxiliaires Saint-Frémont et Du Bourg; trois officiers plus jeunes : Rohan, Châtillon, Belle-Isle. Le prince Eugène

* Le margrave Louis d^ Bade, le vainqueur des Turcs et l'adversaire de Villars, était mort en 1707. Il avait rebâti le château de Ilastadt. Sa veuve, Sibylle-Auguste de Laueoburg, ne se plaisait pas dans cette (grande demeure et lui préféra l'intéressant pavillon de la Favorite, où elle menait une vie singulièrement mêlée de plaisirs mondains et d'austérités ascétiques.

VILLARS ET LE PRIXCE EUGEXE. 57

était accompagné du prince de Durlach, du duc d'Arenberg, des généraux Falkenstein et Konigseck; il s'était en outre fait envoyer de Vienne le secrétaire d'ambassade Penterriedter, un diplomate de carrière qui avait été à Utrecht et qui était rompu à tous les usages, à toutes les traditions de la chancellerie impériale.

Arrivé le premier au château de la margravine, Viilars attendit Eugène en haut du perron, s'excusant de ne pouvoir descendre à cause de sa blessure; Eugène franchit lestement les degrés et se jeta dans les bras du maréchal. Toute la journée se passa à échanger des compliments et des politesses, à régler Tordre des travaux. L'ambassade impériale s'établit dans l'aile droite du château, du côté de l'Allemagne; l'ambassade française dans l'aile gauche, du côté de la France. Chacun eut ainsi la liberté de ses communications avec le dehors. Il fut convenu que les deux plénipotentiaires dîneraient alternativement l'un chez Tautre. Après souper, on se retrouvait chez Viilars , dont l'appartement était plus grand et plus commode ; on y jouait toute la soirée. Viilars, dont le bonheur ne se démentait pas, commença par gagner au piquet des sommes assez rondes; il comprit assez vite l'inconvénient de ces parties et leur substitua peu à peu un brelan plus inoffensif. De part et d'autre, on faisait assaut de courtoisie et de politesse; les bons rapports établis dès le premier jour résistèrent à trois mois de discussions.

Les démonstrations courtoises, affectueuses même, rentraient dans le plan d'Eugène. Il connaissait Viilars : deux années d'une intimité relative, en Hongrie et à Vienne, lui

avaient permis de l'étudier. Il avait pénétré à fond cette nature transparente, en avait deviné les ambitions multiples y les petitesses bourgeoises ; nul n'était mieux préparé à lui tenir tête, soit par l'étude qu'il avait faite de son caractère, soit par les dons de sa propre nature. Issu de la forte maison de Savoie et de la souple famille de Mazarin, préparé pour l'Eglise, élevé à l'hôtel de Soissons, formé par les responsabilités des grands commandements, Eugène devait à ses origines, à son éducation, les aptitudes les plus variées : il y avait en lui du soldat de grande race, du prêlre aux mœurs austères, du gentilhomme français aux manières élégantes et chevaleresques, du diplomate italien aux finesses cauteleuses et calculées. Nulle passion visible, si ce n'est la gloire de la maison d'Autriche, qui l'avait accueilli, et l'abaissement de la maison de France, qui l'avait repoussé ; des goûts relevés et intelligents, toutes les apparences du désintéressement, assez de ressources dans l'esprit et de puissance dans la volonté pour composer un rôle et le tenir jusqu'au bout. Villars aussi savait composer un personnage, mais à la façon des acteurs populaires, qui, ne s'adressant qu'à la foule, n'en imposent qu'à elle. C'est ainsi que, devant ses soldats affamés et découragés, il avait joué la comédie de l'abondance et de la sécurité, se faisant u blanc de ses farines et de son épée in , dissimulant ses angoisses sous des rodomontades dont il nous est défendu de sourire , car elles ont abouti aux héroïsmes de Malplaquet et aux audaces de Denain. Mais autour du tapis vert, ces facultés étaient d'une médiocre ressource. A sa mise en scène gasconne,

VILLARS ET LE PRIXCE KLGÈYE. 59

à sa prolixité débordante, Eugène opposait une froideur hautaine, une indignation contenue; excitant sa verve, stimulant ses indiscrétions, captant sa vanité confiante par les effusions plus ou moins sincères de l'admiration et de l'amitié. Le contraste était frappant; il éclatait jusque dans la tournure extérieure des deux personnages : Tun, petit, maigre, d'une laideur qui n'était pas sans noblesse, sachant voiler le feu de son regard et cacher une àme d'acier sous une enveloppe chétive; l'autre, corps de fer, épaissi, sinon alourdi par les années, beauté vulgaire, physionomie gaillarde qu'éclairait le feu intérieur, l'œil à fleur de tête dissimulant mal les impressions mobiles d'une volonté intermittente et d'une vanité inquiète.

Chacun d'eux se peint tout entier dans les premières dépêches qu'il adressa à sa cour. Celles de Villars s'étendent avec une complaisance satisfaite sur les politesses sans nombre dont il est l'objet, sur la vive amitié que le prince lui témoigne, sur son sincère désir de faire la paix; certainement ce sa hauteur est au plus au point )? , et il met volontiers le marché à la main, menaçant de se retirer et de rompre à chaque résistance sérieuse ; mais il est lié par des instructions qu'il n'approuve pas toujours, et » certai-. nement il n'y a aucune finesse dans ses procédés )> . \e lui a-til pas dit un jour : « Vous voulez bien, monsieur le maréchal, que je juge de vous par moi, et je vous supplie déjuger de moi par vous-même... Nous traitons en gens d'honneur, d'une manière bien éloignée de toutes les finesses que plusieurs estiment nécessaires. Pour moi, j'ai toujours pensé, et je sais que vous pensez de même, qu'il

60 CHAPITRK VIII.

n'y a pas de meilleure finesse que de n'en pas avoir, n II dira une autre fois : u Gens comme nous ne sont pas faits pour plaider » ; et Thonnéte Villars d'enregistrer avec sa candeur de parvenu des assimilations aussi flatteuses et d'une sincérité si manifeste, s'efforçant de justifier, en traitant à cœur ouvert, l'estime d'un prince qui jugeait si bien son monde et était de si grande maison.

Au même moment, voici le portrait que le prince traçait à l'Empereur de son confiant interlocuteur : « Le maréchal est diffus, confus et embarrassé,... se contredisant à tel point qu'il est difficile de savoir quand il dit la vérité... Il est craintif, très-peu informé des négociations précédentes, ne peut rien prendre sur lui ; ... se croit obligé d'envoyer des courriers et de demander des ordres pour le plus petit détail. )> En trois jours de conversations conduites avec un art consommé, Eugène a percé à jour les espérances, les inquiétudes, les secrets mobiles de Villars, pesé sa force de résistance, mesuré les limites dans lesquelles il peut se mouvoir. Il croit pouvoir affirmer à l'Empereur que le maréchal ne veut plus faire la guerre ; elle lui a donné tous les avantages et toute la gloire qu'il en pouvait espérer : il lui faut maintenant la gloire de faire la paix, l'honneur d'être le pacificateur de l'Europe. Mais il craint les courtisans de Versailles, qui ne l'aiment point, se défie de Torcy, qui aurait désiré un autre ambassadeur, ne redoute rien tant qu'une rupture, qui l'exposerait à être rappelé et remplacé par un autre. « S'il dépendait de lui, écrivait en même temps Eugène à Sinzendorf, il sacrifieroit tout ailleurs pourvu qu'il obtint quelque chose par ici pour

VILLARS ET LE PHIiVGE EIGE.VE. 61

pouvoir se faire un mérite auprès de sa cour. » En menaçanl de se retirer, Eugène se croyait sûr de vaincre toutes les résistances sur les points où la liberté de son interlocuteur n'était pas enchaînée par des instructions positives.

Villars débuta pourtant par un succès. Quand les pleins pouvoirs des deux ambassadeurs furent comparés, il se trouva qu'ils n'étaient pas identiques : Louis XIV voulait une paix complète, et son représentant avait la faculté de signer un instrument définitif. La cour de Vienne n'entendait ouvrir que des négociations préliminaires, et se réservait de traiter ensuite au nom de l'Empire sur les bases qui eussent été convenues. Eugène n'avait pas le pouvoir de signer ' . Villars refusa catégoriquement de passer outre; Eugène dut se munir de pouvoirs plus étendus, et, en attendant qu'il les ait reçus, donner une déclaration écrite qui en tenait lieu.

Cette première difficulté avait pris deux jours, et c'est le 29 novembre seulement qu'on put aborder sérieusement les conditions de la paix. Xous ne saurions suivre pas à pas et jour par jour, pendant les trois mois qu'il dura, le duel diplomatique qui s'engagea entre les deux hommes de guerre ; nous ne saurions davantage analyser les nombreuses pièces qui remplissent plusieurs gros volumes des archives de Paris et de Vienne '. Nous nous bornerons à exposer dans leur ensemble les phases successives de la

1 C'est le système qu'Hundbeim avait développé à Villars, le 2^ octobre, et que celui-ci n*avait pas assez catégoriquemenl repoussé; mais le Roi avait donné à cet éj{ard des instructions formelles.

* On trouvera le teite des pièces principales et l'analyse des autres dans Touvrage déjà cité de U, de Courcy.

négocialioD, en nous attachant particulièrement au rôle de chacun et aux incidents qui faillirent plusieurs fois faire échouer la paix.

Comme il arrive souvent dans les affaires de ce monde, les plus grosses difficultés ne surgirent pas à propos des points les plus importants, mais à Toccasion des questions secondaires. Quel était Pintérêt primordial à régler? La frontière commune de la France et de TEmpire. La frontière du nord avait été réglée à Utrecht ; le maintien de Philippe V sur le trône d'Espagne n'était plus contesté par l'Autriche. D'autre part, les conquêtes de l'Autriche en Flandre et en Italie n'étaient pas contestées par Louis XIV. Faire enregistrer ces avantages respectifs dans un acte public ne paraissait pas une tâche difficile. La question de la frontière commune n'offrait pas au fond de difficultés plus sérieuses : la frontière de Rysuick était tacitement acceptée de part et d'autre. Restaient, il est vrai, les conquêtes de Villars, Landau et Fribourg ; mais on devait savoir à Vienne que Louis XIV ne rendrait pas Landau, et l'on devait s'y résigner ; et quant à Fribourg, Louis XIV ne se souciait pas de le garder, non plus qu'aucune des places, de la rive droite du Rhin : il lui suffisait de recevoir une compensation équitable. Ainsi, la compensation de Fribourg à débattre, c'était au fond à quoi se réduisait le règlement des intérêts directs de la France et de TAutriche. Il suffisait de quelques jours pour le terminer.

Mais, de part et d'autre, il y avait des conditions accessoires d'un règlement plus difficile; des intérêts secondaires, des questions d'amour-propre, de clientèle, érigées

VILLARS ET LE PRIXCE KLGKXE. 63

en questions de principe, de conscience et d'honneur. Il y avait la situation des princes ou des peuples, qui avaient pris parti dans un camp ou dans Tautre, que leur fidélité avait compromis. Pour Louis XIV, en première ligne, il s'agissait des électeurs de Bavière et de Cologne, qui, mis au ban de l'Empire, chassés de leurs États, déchus de leurs dignités, réclamaient avec une insistance assez naturelle le prix de leurs services et l'exécution des promesses qu'ils avaient reçues. Louis XIV se considérait comme engagé d'honneur à obtenir non -seulement leur rétablissement intégral, mais des avantages nouveaux en <. dédommagement n des pertes subies. Il n'avait d'ailleurs pas renoncé à ses vues sur la maison de Bavière; songeant à l'avenir, voyant Charles VI sans enfants, il voulait créer au fils aîné de Max-Kmmanuel un titre à la succession impériale en le mariant avec la fille ainée de feu l'empereur Joseph. Louis XIV se croyait en outre obligé de défendre les intérêts des princes italiens dépossédés, ceux de Rakoczy et des insurgés hongrois; enfin, il n'avait pas renoncé à la singuhère prétention de la princesse des Lrsins.

L'Empereur, de son côté, mettait son amour-propre et son honneur à ne pas couper définitivement le lien qui unissait sa maison à l'Espagne, et à ne pas abandonner les Catalans qui combattaient encore pour sa cause. 11 voulait, au moins dans les protocoles, conserv^er le titre de roi d'Espagne, qu'il avait un jour porté jusque dans Madrid ; il voulait obtenir au moins pour ses fidèles Catalans la conservation des privilèges provinciaux qui les soustrayait à l'administration détestée des Castillans.

Aux germes de conflits que renfermaient ces prétentions contraires s'ajoutait encore réternel chapitre des questions personnelles.

Eugène avait certainement la confiance absolue de son souverain, et jouissait à la cour impériale d'un crédit incontesté; il avait néanmoins à compter avec l'obstination de Charles VI, ainsi qu'avec les illusions qu'entretenaient dans son esprit les obsessions intéressées des émigrés espagnols.

Villars était moins assuré qu'Eugène de se faire écouter de sa cour ; il était peu populaire à Versailles ; Torcy, sur lequel roulait tout le détail de la négociation, ne l'aimait pas ; il avait peu de confiance dans ses aptitudes diplomatiques : il s'en rapportait moins aux informations fournies par lui qu'aux inductions théoriques de son propre esprit. L'Autriche avait eu le dessous dans deux campagnes ; il était naturel qu'elle acceptât des conditions moins favorables que celles qu'elle avait refuséesà Utrecht. C'était au vainqueur à faire la loi, non à la subir; à Villars, non à Eugène, à parler en maître. Torcy ne savait pas faire la part du caractère des deux négociateurs. Voysin, qui par métier pouvait mieux que Torcy apprécier les chances aléatoires de la guerre, était plus disposé à la conciliation ; il était en meilleurs termes avec Villars ; comme lui, il appartenait à la clientèle de madame de Alaintenon. Villars avait continué à lui écrire, bien que les opérations de guerre fussent suspendues : il persistait à faire passer ses courriers par son département, à le charger de ses communications confidentielles pour madame de Maintenon. Cette

dualité ne plaisait pas à Torcy, et la mauvaise humeur qu'il en ressentait s'ajoutait encore aux autres inconvénients de la situation.

Ce concours de circonstances , ce conflit d'intérêts, de caractères, d'amours-propres, devaient faire durer trois mois une négociation qui aurait pu être terminée en quelques semaines.

La première semaine d'escarmouches avait pourtant assez éclairci les situations pour que les deux négociateurs aient pu se rendre un compte à peu près exact des conditions auxquelles l'accord se ferait. Eugène n'avait pas tardé à comprendre que les seuls points sur lesquels les instructions de Villars ne lui permettaient aucune concession étaient la conservation de Landau fortifié, une compensation pour Fribourg et le rétablissement des électeurs. Aussi, tout en disputant ces trois points avec une grande «îpreté, tout en menaçant de rompre à leur sujet, évitait-il avec soin d'en faire l'occasion d'une rupture. Sur les autres conditions, au contraire, il l'avait pris de si haut, et avec des expressions telles, que toule discussion était devenue difficile. 11 avait déclaré que l'électeur de Bavière, traître à sa patrie, mis au ban de l'Empire, n'avait droit à aucun égard de la part de l'Empereur; lui rendre ceux de ses Etats qui n'avaient pas été aliénés était déjà excessif, mais demander pour lui u un dédommagement n , exiger que l'Empereur récompensât sa félonie par une augmentation de territoire et le titre de roi, c'était vouloir la guerre. Les armées françaises seraient à Lintz que l'Autriche ne se

soumettrait pas à une pareille humiliation. Quant au n. 5

mariage de rarchidochesse, c'était une aflaire de famille qal oe regardait pas le roi de France ; avant d'aspirer à sa main, le prince de Bavière devrait savoir la mériter par sa fidélité et sa soumission aux lois de FEmpire. La demande d'une souveraineté pour la princesse des L'rsins était « honteuse y» ; Eugène ne se chargeait pas de la transmettre à l'Empereur et refusait même de Finscrire au protocole des conférences, et ainsi de suite. Enfin, pour accentuer encore l'attitude qu'il avait prise, et sans doute aussi pour se couvrir vis-à-vis de l'Empire, Eugène avait remis à Villars un mémoire écrit dans lequel il indiquait les conditions auxquelles l'Empereur, qui ne demandait pas la paix^ consentirait à raccorder. C'étaient, en substance, la restitution par la France de Landau, Fribourg, Kehl et Bri^ach; la démolition par elle du Fort-Louis et de toute fortification élevée dans les lies du llhin ; la cession à l'Autriche de toutes les possessions espagnoles en Italie, même des villes encore occupées par des garnisons espagnoles, même de la Sicile, attribuée au duc de Savoie par le traité dXtrecht. Les réclamations des princes italiens seraient soumises aux décisions de leurs juges naturels, c'est-à-dire des chambres impériales. Le Roi reconnaîtrait les changements effectués en Allemagne, rendrait aux princes de l'Empire tout ce qu'il leur avait pris depuis la paix de Ryswick, garantirait les privilèges des Catalans. Le cidevant électeur de Cologne serait rétabli dans ses Etats, droits et dignités ; mais le ci-devant électeur de Bavière ne recevrait que la portion de ses anciens Etats qui n'avait pas été aliénée en faveur de l'Electeur palatin. Toutefois,

un neuvième électoral sérail créé en faveur de sa maison , à condition qu'il renonçai pour lui el ses successeurs à toute réclamation y satisfaction ou dédommagement. Enfin^ aucune renonciation quelconque ne serait demandée à l'Empereur et aucune mention ne serait faîte, dans le nouveau traité, des traités conclus à Utrecht. Les conditions excessives de ce mémoire étaient encore aggravées par la sécheresse des termes. Eugène avait été jusqu'à qualifier de tt contraventions » commises par la France les changements qui avaient été apportés par la guerre au Iraité de Ryswick.

Ce document, rédige sans doute dans l'intention d'agir sur l'esprit de Villars, était loin de renfermer la véritable pensée d'Eugène. Celle-ci était bien différente; nous la trouvons dans le rapport confidentiel qu'il adressait le même jour à l'Empereur, et dont le ton modéré et prudent contraste singulièrement avec l'allure hautaine du mémoire. Eugène y décrit les dangers d'une nouvelle guerre entreprise sans alliés, contre le gré des princes de l'Empire, sous la menace de graves complications du côté du Nord el de la Turquie, el engage fortement son souverain à faire la paix aux conditions « passables » qu'il croit pouvoir obtenir', à savoir : l'abandon de Landau, le maintien des

1 So unterfange Ich niich... mit (1er E. K. M. schuldigslen Trcue und Pflicbt dahin zu erôfaeD, dass waun Ich die gegenwàrtige Leuften îoncrliche Bescharrenbeit des Reichi, das grosse ubergcwiclit dcr feindlicheQ Alacht, den scblecbten Eifer beî deneu mâcbtigeren Reichsstandcn... bctracbte, Icb, meines schwacben Eracbteos darfur balte, dass, wann mit einigermassrn leideotlicben Bedingnûssen... aas dero Kriege zu kommen sein solte, es vielleicbt ratbsamer, mis sich dem weiteren ungewissen Ausschlag zu unter- «erfen... sein dûrfte. (Eugène à l'Empereur, 6 décembre 1713. A. V.)

68 CHAPITRE l'UI.

fortifications du Fort-Louis en compensation de Fribourg (c'est la moindre, pcnse-t-il^ que la France doive accepter), et le rétablissement complet des électeurs, sans dédommagement. A ces conseils prudents, Eugène ajoute celui de rompre immédiatement si TEmpereur ne croit pas devoir accepter cette base, ou s'il craint de ne pouvoir faire prévaloir ses autres demandes. 11 importe, en effet, beaucoup à la conduite de la future guerre que la rupture ait été amenée en discutant les intérêts de l'Empire, plutôt qu'en discutant les intérêts particuliers de la maison d'Autriche.

Villars, c'est une justice à lui rendre, avait su démêler, à travers les violentes affirmations d'Eugène, les points sur lesquels il céderait, et le même jour où le prince les indiquait à son souverain, il écrivait à Louis \Il/ : a Je crois la paix faite si Votre Majesté se contente de Landau fortifié, la barrière du traité de Ryswiek, en y comprenant les fortifications du Fort-Louis, qui sera, je crois, le seul dédommagement pour Fribourg... le rétablissement complet et sans nulle restriction des deux électeurs. »

L'accord était donc fait, au fond, entre les deux ambassadeurs, le 5 décembre, et il semblait qu'il pût se faire sans difficulté entre leurs deux gouvernements. Louis XIV acceptait, le 7 décembre, la base qui paraissait tacitement convenue entre eux ; le 7 décembre, adressant à Villars ses instructions modifiées, il réduisait à ces mêmes trois points les demandes dont il ne se départirait pas. L'arrivée du courrier du 5 décembre et du mémoire d'Eugène arrêta court ces dispositions conciliantes. Le ton du mémoire

irrita le Roi et lui fit croire que rAutriche ne voulait pas traiter; les expressions de la dépêche de Villars lui donnèrent de l'humeur. Villars, toujours impatient de se faire valoir, avait eu l'idée malheureuse de faire suivre la phrase citée ci-dessus de la réflexion suivante : a Je prendrai la liberté de dire à Votre Majesté que, dans le commencement de la campagne^ on ne s'attendoit pas à une paix aussi avantageuse, laquelle, laissant une bonne frontière à Votre Majesté, porte sa gloire, celle de son gouvernement et de la nation au plus haut point. » Le Roi trouva que le bouillant maréchal était bien pressé de lui mesurer sa part de gloire, et que le mémoire d'Eugène ne justifiait pas mi optimisme aussi retentissant; on n'y voyait pas trace des concessions annoncées, mais, en revanche, on y trouvait tt une hauteur et une fierté qui auroient été à peine de mise, écrivit-il à Villars', si les avantages de la guerre avoient été du côté de l'archiduc. La paix ne peut me paraître honorable pour moi, et, par conséquent, je ne la trouverois pas avantageuse, si j'étois obligé de la faire sans accomplir ce que j'ai promis à mes alliés... Si le prince Eugène rompt les conférences, vous me rendrez un plus grand service, et je vous saurai plus de gré de la fermeté que vous aurez témoignée en exécutant mes ordres que si vous aviez fait une paix qui ne conviendroit ni à ma gloire, ni à l'état présent de mes affaires. »

Alors, révoquant ses instructions conciliantes du 7, le Roi enjoignait à Villars de demander pour l'électeur de Bavière, outre le rétablissement complet, un dédommage-

> U Roi à Villars, il décembre 1713. Original P. V.

ment qu'il estimait devoir être la Sardaigne et le titre de roi^ mais qui pouvait être réduit, soit aux Pays-Bas, soit tout au moins au marquisat de Burgau et au duché de Luxembourg. II lui prescrivait, en outre, de déclarer qu'il trouvait que Fort-Louis était une compensation insuflGsante pour Fribourg, qu'il n'avait pas à s'interposer entre le roi d'Espagne et les Catalans rebelles, qu'il repoussait absolument la compétence des chambres impériales dans les affaires d'Italie, n'ôterait pas Ja Sicile au duc de Savoie, et maintenait sa demande en faveur de la princesse des Ursins. Torcy ajoutait dans une lettre particulière : « Si vous ne persuadez pas le prince Eugène à Rastadt, Monsieur, il deviendra peut-être plus docile à la campagne prochaine; l'archiduc fera bien de s'en éviter l'embarras et aux princes de l'Empire la dépense et la ruine ' . »

L'arrivée de ce message causa à Villars la plus amère des déceptions : au lieu des éloges qu'il se flattait de recevoir, de la paix qu'il s'attendait à signer, c'était un désaveu, l'obligation de se préparer à la guerre, de risquera nouveau sa réputation militaire, et pour qui? Pour l'électeur de Bavière, pour ce prince malavisé et malheureux qu'il retrouvait toujours sur le chemin de sa fortune et de sa gloire, pour l'allié suspect de 1702, l'auxiliaire encombrant de 1703, le stratégiste maladroit qui avait fait échouer ses combinaisons militaires, lui avait valu à lui une année de disgrâce, et à la France les humiliations de Blindheim et de Ramilliesl A l'irritation de Villars s'ajoutait, en outre, le sentiment d'un cruel embarras : se fiant

1 Torcy à Villars, 9 décembre 1713. Original P. V.

aux premières dépêches du Roi, il avait eu l'imprudence de laisser entendre à Eugène que la paix se ferait sur la base des trois points. Comment lui annoncer maintenant les réelles intentions du Roi et sa propre déconvenue? Il ne put se décider à faire lui-même cette pénible communication, et en chargea Toflicieux Hundheim^ tandis que, sous prétexte d'une visite à rendre à la princesse de Bade, il courait cacher à Baden son dépit et sa colère.

Il ne put pourtant, le lendemain, éviter une entrevue avec Eugène : elle fut pénible. Le prince, hautain, incisif, jouant l'indignation, déclara qu'il croyait inutile de continuer des négociations que le Roi était décidé à faire échouer par des prétentions croissantes; répéta que l'électeur de Bavière, indigne des bontés de l'Empereur, n'obtiendrait pas de lui a un village » , les armées françaises fussent-elles au cœur de l'Autriche, ce qu'il saurait bien empêcher; plaignit Villars d'avoir à défendre une pareille politique. Villars, qui au fond ne la trouvait pas meilleure, la défendait faiblement. Bientôt, aiguillonné par les habiles excitations d'Eugène, mis en verve par ses allusions personnelles, il se mit à abonder dans son sens ; et peu à peu, emporté par sa nature et ses ressentiments, il se répandit en amères récriminations contre Max-Emmanuel, s'oublia jusqu'à dire que l'Electeur ne se souciait pas de ses Etats et s'inquiétait peu de déchaîner sur l'Europe les maux de la guerre, pourvu qu'il vécût à Compiègne des libéralités du Roi, avec ses parasites et ses maîtresses. 11 se plaignit, avec non moins de véhémence et d'à-propos, de la malveillance de Torcy, des manœuvres de ses ennemis, du peu

de crédit qu'il avait dans une cour jalouse et envieuse de ses succès. Plus il s'enferrait, plus Eugène lui tendait le fer; et quand son impitoyable adversaire l'eut ainsi amené à briser l'un après l'autre tous ses moyens de défense, il se leva et lui déclara froidement qu'il partait pour Vienne. Villars, qui n'avait plus d'arguments à son service, fut réduit à faire un pressant appel aux sentiments personnels d'Eugène; il le pria, au nom de leur commune amitié, d'attendre au moins le retour du courrier qu'il allait expédier à Versailles avec ses protestations et ses conseils. Eugène affecta d'être inflexible, et quitta le maréchal en lui disant que Vienne n'était pas si loin de Paris qu'une lettre ne pût le rejoindre, si la cour de France se décidait à accepter son ultimatum.

Villars ne dormit pas delà nuit ; agité, inquiet, mécontent, il fit venir de grand matin l'officieux Hundheim, lui répéta toutes les imprudentes récriminations de la veille, lui lut les véhémentes dépêches qu'il préparait pour Torcy, et le pria de joindre ses efforts aux siens pour retenir le prince de Savoie. Eugène se laissa d'autant plus facilement convaincre qu'il ne se souciait nullement de partir; il lui suffisait d'avoir bien établi la supériorité de sa situation et l'ascendant de son caractère. 11 fit dire à Villars qu'il consentait, tt par pure considération pour sa personne » , à différer de huit jours son départ * .

Le courrier qui partit pour Versailles emporta un volume de lettres, datées des 14, 16, 18 décembre, et qui peignent l'état d'esprit dans lequel cette scène laissa Villars. Avec

> Eztracius Protocolli, 13 et 14 décembre. A. V.

VILLARS ET LE PRIMGE ËUGKXE. 73

le Roi, le respect et la crainte contenaient sa verve ; il constata tristement que a Sa Majesté rétractait entièrement la liberté qu'elle lui avait donnée » ; reconnut a qu'il s'était trompé lui-même en croyant la ({loire de Sa Majesté pleinement satisfaite en forçant l'Empire à un entier rétablissement de l'électeur de Bavière n ; s'efforça de démontrer que la paix était certaine aux trois conditions qu'il avait déjà énuméréeSy la gueiTC inévitable si le Roi insistait sur le moindre dédommagement en faveur de Max-Emmanuel. Eugène s'était trop engagé en paroles pour pouvoir reculer : n'avait-il pas déclaré qu'un dédommagement même d'un village serait une a honte », un a opprobre n pour l'Empire? Il ne reviendrait pas sur de pareilles aiïirmalions; mais a il n'avait pas fait didiculté de promettre rentier rétablissement des deux électeurs n . Et « quant à

Landau, aux fortifications du Fort-Louis, enfin la paix de Ryswick en entier, il ne pouvait encore les promettre » , à cause des ménagements à garder envers l'Empire; « mais on pouvait compter la paix sur ce pied-là n . Eugène venait de lui répéter que les sept jours expirés, a il verrait qu'il n'y avait aucune mauvaise finesse de sa part, et que si le retour de ce courrier n'apportait pas un ordre positif du Roi de traiter sur ce pied , et abstraction faite de tout dédommagement, il partirait dans le moment m .

Avec Torcy et surtout avec Voysin, Villars donna libre carrière à sa mauvaise humeur : u Je vois, écrivit-il au premier, que je suis un parfait ignorant en matière d'Etat, et je ne vous désavouerai pas que je croyois la paix trèsbonne;... je la croyois glorieuse et utile. » 11 avait sur le

cœur l'allusion qu'Eugène avait faite à ses rapports avec lui et ne put s'empêcher de le lui montrer :

Le prince Eugène m'a demandé si j'ctois bien avec vous» et dit qu'il y avoit lieu de croire que vous ne vouliez pas que la paix se fit par moi. Je lui ai répondu que depuis plus de trente ans nous avions toujours été bien ensemble; qu'il pou voit y avoir des gens que vous aviez cherché à servir avec plus d'attention, mais que je n'avois jamais eu lieu que de me louer de vous... Lui et le baron de Hundhcim sont très-étonnés que nous ne voulions pas d'une paix qu'ils avoient compté ne pouvoir être refusée. EnGn, voilà qui est fini ; je souhaite passionnément que vous la fassiez mieux ailleurs. Le prince Eugène déclare que vous pouvez compter qu*il ne s'en fera que l'un ou l'autre parti ne soit abattu.

Mais permettez-moi de vous demander, Monsieur, contment je puis accorder des ordres si différents et si contraires donnés en vingt-quatre heures. Je croyois la paix faite, et sans le contreordre que j'ai reçu douze heures après, peut-être auroit-elle pu être signée... Je crois pouvoir vous dire que vous n'en aurez aucune autre présentement, et l'on est bien à plaindre quand on a compté d'avoir obtenu plus que vous n'aviez tous espéré, de trouver encore que l'on n'est pas content.

Avec Voysin, Villars était très à son aise; aussi lui écrivit-il sans mesure. Sa lettre est particulièrement vive; on en jugera par les extraits suivants :

J'ai l'honneur de rendre compte au Roi de la conversation que je viens d'avoir avec le prince Eugène. En vérité, j'étois tenté d'écrire à madame de Maintenon. Est-il possible que le Roi trouve son honneur engagé si l'Electeur ne demeure pas avec ses Flamandes, parce qu'il ne veut jamais revoir son pays ni sa femme? Je vous demande pardon, mais je suis en colère. Vous me dites vous-même qu'à cela près, la paix est glorieuse et avantageuse.

C*est moi qui ai le bonheur de la proposer après une campagne qui peut-être y a obligé nos ennemis ; je pourrois m'en flatter sur ce que le baron de Hundheim me disoit encore aujourd'hui que c'étoit moi qui ctois cause que la paix ne se faisoit pas, parce que notre cour n'auroit pas été si difBcile sans nos derniers succès... Par ma foi, Monsieur, je suis en colère... 1/on me mande que hors vous, tous les ministres sont fâchés que je sois charge de traiter la paix; et moi aussi, je vous assure! et même que je ne Tai jamais désiré! Je vous supplie de m'en délivrer incessamment ; je crois assez que ce sera bientôt, et si la dépèche que le Roi me fait l'honneur de me mander devoir être plus précise, confirme ses derniers ordres, vous pouvez vous attendre à une prompte séparation.

Le courrier qui emportait cette véhémente correspondance était à peine parti, que Tofficieux Hundheim venait trouver mystérieusement Villars, et lui dire que son maître, rÉlecteur palatin, voyant les conféi^ences prêtes à se rompre et voulant faire un dernier eObrt en faveur de la paix, offrait au Roi son bailliage de Germersheim, comme compensation de Fribourg; il mettait seulement pour condition à cet abandon que nulle mention ne serait faite de ses offres, et que l'initiative de l'échange paraîtrait venir du Roi ; il se réservait d'obtenir ultérieurement de TËmpire un dédommagement pour le sacrifice qu'il faisait au bien général. Cette acquisition du bailliage de Germersheim eût été très-avantageuse pour la France; elle complétait la cession de Landau et poussait jusqu'à la Queich les frontières de l'Alsace ; de plus, le domaine utile de ce district valait plus de 50,000 écusde rente. Villars nedoula pas que la proposition n'eût été concertée entre l'Électeur palatin

et Eugèae : comprenant de quel poids elle pouvait peser sur les décisions du Roi, il n'hésita pas à dépécher un second courrier à Versailles ^ avec un paquet de lettres aussi volumineux que le premier. Il insista de nouveau, et avec plus d'assurance que la première fois, sur la nécessité de faire la paix et de ne pas sacrifier aux médiocres intérêts de l'électeur de Bavière les chances favorables de la transaction proposée. Il écrivit au Roi, à Torcy, à Voysin avec un redoublement de verve.

...J'ordonne à ce courrier, Sire, de faire toute la diligence possible, et je prie Votre Majesté de pardonner à mon zèle la liberté de lui dire que si Elle veut la paix, celle de Ryswick en entier avec cette augmentation que je n'aurois pas espérée, et le rétablissement total des deux électeurs , c*est imposer la loi à ses ennemis et faire une paix parfaitement glorieuse. Autrement, je ne balancerai pas a Lui- dire qu^Ëlle peut compter sur la continuation de la guerre. Je ne sais si Ton donne M. le prince Eugène pour un comédien, mais quand gens comme nous afGrment une chose sur leur honneur, on doit les croire. Pour moi. Sire, je n'imagine pas que le métier de négociateur exige tant de finesse ; on peut ne pas tout dire, mais on ne se dédît pas de certaines choses avancées avec serment; j'ose donc Lui répondre qu'Ëlle peut compter les conférences rompues dans Tinstant que le dernier courrier n'apportera pas un ordre de se désister du dédommagement. Je tâcherai de faire attendre le retour de celui-ci, mais je n'en réponds pas du tout.

Il écrivit en même temps à Torcy :

La paix ou la guerre sera bientôt décidée; je ne crois pas M. le prince Eugène menteur ni si timide qu'on a voulu vous le

VILLARS ET LE PULVCE EUGÈ.VE. 77

persuader; je sais qu'en matière de négociation, on ne doit pas tout dire; mais quand j'aurai assuré que mon maître regarde une proposition comme une opprobre, celui qui voudra penser que je m'en désisterai m'offensera assurément. Je crois, Monsieur, que le Roi trouvera considérables les avantages que la crainte de la guerre force l'Electeur palatin à offrir. J'espère que tout ceci finiia dans quelques jours et que j'aurai l'honneur de vous voir au moins dans quinze : je souhaite que ce soit après la paix signée, quoiqu'il me paraisse que vous ne la désirez pas bien fortement.

Et à Voysin :

Vous verrez, Monsieur, le terrain que j'ai gagné depuis deux jours; mais, au nom de Dieu, comptez que c'est le dernier, et que je doute fort que le prince Eugène attende le retour du courrier, si le précédent n'apporte pas un désistement de ce maudit dédommagement qui empêche la paix ; mais encore faut-il que je traite cet article avec vous. Si, depuis que l'électeur de Bavière est hors de ses Etats, il avait passé ce temps dans une île déserte, à vivre de croûtes, il seroit juste que le Roi ou lui tint compte de ses revenus ou le Ht dédommager par ses ennemis; mais depuis ce temps-là, le Roi lui a donné tous les ans le tiers au moins plus qu'il n'a jamais touché de ses États, et cela pour entretenir douze escadrons et deux ou trois bataillons, et chez lui, il en auroit payé le double : donc il a quatre fois plus d'argent à mettre en demoiselles ou à perdre contre les fripons de sa cour que s'il était à Munich... En vérité, il n'y a qu'heur et malheur! Je vois que l'on aigrit le Roi contre l'Electeur palatin, et que Ton porte Sa Majesté à trouver toutes les prétentions de l'électeur de Ravière légitimes. Pour moi, je crois que l'un fait tout ce qu'il peut pour procurer la paix, l'autre pour la traverser... Si sa dernière proposition ne détermine pas le Roi, attendez-vous sérieusement à la guerre. Mais sur cette proposition et sur cette augmentation

de frontière au Roi, j'aurai Thonneur de vous dire, Monsieur, qu*à la paix de Munster, le Roi donna à M. le cardinal Mazarin, à des généraux, et même à M. Bernard, tous les Gefs d* Alsace. En voilà pour plus de 50,000 écus de rente que je pourrai bien dire faire venir au Roi de toutes façons presque à la pointe de répée, et par les armes, et par la négociation. Vous, Monsieur, qui, par les bons ordres de Sa Majesté, m'avez fourni les armes, et moi, qui, par ses ordres aussi, les ai assez heureusement menées, ne pourrions-nous pas prendre la liberté de demander ces Gefs à Sa Majesté?... Quelle paix' et quelle différence de situation! Que le Roi veuille bien se souvenir que j'ai eu le bonheur de changer trois fois celle de TAlsace : la première fois à Friedlingue; Sa Majesté me Gt Thonneur de me dire que, lorsqu'elle voyait ses armées ramenées de Ximègue à Xamur, elle avait été pendant deux mois avec un pétillement dans le sang qui lui donnait quasi des moments de Gèvrc. Où nous en sommes! quelle paix! quelle gloire! quels avantages! Xon! quand le Roi en devrait attendre de dix fois plus grands par la guerre, il est de sa sagesse de Gnir présentement et tout court. Dieu le veuille!

Ces messages enfiévrés et si peu diplomatiques furent mieux acueillis à Versailles que l'on ne pouvait s'y attendre. Le Roi avait réfléchi : il n'avait pas tardé à reconnaître que le u dédommagement » de l'électeur de Bavière ne valait pas les sacrifices d'une nouvelle guerre ; il était revenu sur le mouvement un peu prompt du 11 décembre et s'était décidé à suivre le conseil de Villars sans s'arrêter à la forme insolite qu'il lui avait donnée : la perspective d'acquérir le bailliage de Germersheim le confirma dans ses dispositions conciliantes, et il écrivit à Villars la dépêche suivante :

VILLARS ET LE PRIXfCE EUGEXE. 79

Versailles, le 22 décembre 1713.

Mon cousin, j'afreçu par différents courriers vos lettres du 9, du 14 et du 16 de ce mois, et toutes, principalement la dernière, m^ont informé de l'inutilité des efforts que vous avez faits pour obtenir les conditions que je demandois en faveur de Télecteur de Bavière. Suivant le compte que vous me rendez, la négociation est présentement au point que vous pouvez signer la paix à condition que cet électeur et celui de Cologne seront généralement rétablis dans tous leurs États et dignités sans aucune exception et sans qu'il soit question d'observer de formalités injurieuses à Tun ou à l'autre, comme j'avois lieu de le croire par les termes du mémoire que vous m'aviez envoyé.

Je vois que Landau me sera cédé par le traité de paix; que les fortifications du Fort-Louis subsisteront; enfin que le traité de Ryswick sera rappelé et suivi dans tous ses points, mais aussi qu'il est impossible d'obtenir davantage, et qu'il faut ou signer à ces conditions, ou continuer la guerre, sans que personne en puisse prévoir la fin, non plus que les événements.

Vous avez assez vu par mes dépêches précédentes, par les mémoires que je vous ai envoyés, et surtout par la révocation du pouvoir que je vous avois laissé de vous relâcher sur l'article de l'électeur de Bavière, combien j'avois à cœur de procurer à ce prince l'agrandissement et le dédommagement que j'avois toujours demandés pour lui. 11 faut encore, pour m'obliger à m'en désister, une considération aussi forte que celle du bien de mon royaume et du repos général de l'Europe. Mais enfin j'aime mieux céder à des motifs aussi pressants que de retarder davantage le rétablissement de la tranquillité publique.

J'ai longtemps combattu, et j'ai donné le loisir à l'électeur de Bavière de me représenter lui-même toutes ses raisons : son état et la situation où il se trouvera après la paix m'ont vraiment touché, mais je dois être encore plus sensible à l'état de mes

sujets ; ainsi je vous renvoie votre courrier que j*ai retenu plusieurs jours, et, après avoir mûrement délibéré sur une afTaire aussi importante, je veux que vous signiez la paix aux conditions dont vous m^assurez que le prince Eugène conviendra, c*est-à-dire que les deux électeurs de Cologne et de Bavière seront généralement rétablis en vertu du traité dans tous leurs Etats, biens et dignités comme ils les possédoient avant la guerre ; que le traité de paix conclu à Ryswick sera rétabli ; qu* ainsi je demeurerai en possession de Landau, et que les fortifications du Fort-Louis subsisteront.

Quant aux autres articles, mes intentions vous ont été suflisammemt expliquées par le mémoire que je vous envoyai le 7' de ce mois, et vous devez le suivre aussi bien que le sixième article de ce même mémoire que j*avais rétracté par ma lettre du 9* de ce mois.

Je compte que les ordres que je vous donne par cette dépêche vous mettront en état de finir, et vous ne devez pas douter de la satisfaction que j'ai de la bonne conduite que vous avez tenue dans cette négociation.

P,S, — Je reçois encore par un courrier votre lettre datée du 18" de ce mois ; elle confirme ce que vous avez écrit par les précédentes de Fétat de votre négociation et de la nécessité de finir, soit en acceptant les propositions du prince Eugène, soit en rompant les conférences. J*ai fait avertir l'électeur de Bavière de Tétat où je me trouvois et de la résolution que j'avois prise de finir eu acceptant son rétablissement pur et simple sans aucun dédommagement.

11 déclare qu'il n'acceptera jamais ces conditions, que plutôt que d'y souscrire, il cédera ses Etats à son fils, et qu'il se réduira lui-même à mener une vie privée. Mais je le crois trop raisonnable pour se porter à de pareilles extrémités. Enfin, ses représentations n'apportent aucun changement au parti que j*ai pris ' .

> Pour ramener rÉlecleur à des idées plus t raisonnables «, le Roi sut

VILLARS ET LE PRLVGE EUGÈNE. 8i

Ainsi le seul ordre que j*ajouterai à ceux que je vous ai donnés est de profiter de Favis secret que vous avez reçu par le baron d*Hundheini, et soit que Tinsinuation qu*il vous a faite vienne du pur mouvement de TÉlecteur palatin, soit qu'elle soit concertée avec le prince Eugène, comme il y a beaucoup de sujets de le croire, mon intention est que vous demandiez le bailliage de Germersheim jusqu'à la rivière de la Queich, suivant ce mémoire que vous m'envoyez, c'est-à-dire avec tous les droits et prétentions que l'Électeur palatin a en deçà de cette rivière, même sur les bailliages de Gutenberg et de la Petite-Pierre, non-seulement pour la souveraineté, mais encore pour le domaine utile, et en toute propriété.

Quoique je ne doute pas que vous n'obteniez encore celte condition, après l'avis qui vous a été donné, mon intention n'est pas cependant que si elle vous était refusée, cette considération puisse rompre la paix que je compte désormais bien avancée '.

Louis XlVy on le voit, ne doutait pas qu'une offre aussi sérieuse que celle d'un territoire d'Empire n'eût été concertée avec le prince Eugène. Torcy et Voysin étaient du même avis, a Cette proposition est très-avantageuse^ écrit ce dernier à Villars ; j'ai peine à croire que M. de Hundheim la donne sans la participation du prince Eugène, n Et il termine une lettre de compliments par cetle phrase élogieuse : a Achevez votre ouvrage, Monsieur, cela ne

prendre le bon moyen. II. de Courcy a retrouvé aux archives des AfTaires étrangères et publié {Coalition de 1701, ch. ii, p. 161) une correspondance entre Torcy et Monasterol, de laquelle il résuite que Louis \IV fit oïhlr ù Mas-Emmanuel deux millions une fois payés, en dehors de ses subsides réguliers, et ût retirer les pierreries et vaisselles d*or qu'il avait mises en gage en Hollande. L'Électeur accepta ce i dédomma«]emcnt b et ne fit plus d'opposition au traité.

I L'original de cette lettre et celui de la suivante se trouvent dins les Papiers de Villars.

«2 CHAPITRE Vlll.

diminuera pas l'envie qu'on vous porte, mais vous reviendrez chargé d'iionneur, avec toute la confiance du maître, qui sera engagé à chercher les moyens de répandre sur vous des grâces, quand même vous ne les demanderiez pas. » Torcy ne voulut pas rester en arrière et adressa officiellement à Villars de banales assurances, mais en même temps il voulut répondre à Tattaque personnelle du maréchal, et il lui écrivit, tout de sa main, un billet que nous croyons devoir citer en entier ; on trouvera difficilement une leçon donnée avec plus de goût et de courtoisie :

Vous savez, Monsieur, que le Roi connatt assez Tétat de ses affaires pour se déterminer par lui-même, prendre et changer :8es résolutions, comme il le croit le plus convenable à sa gloire -et au bien de son service, et que Thonneur de faire savoir ses volontés est notre seul partage. Vous savez aussi et vous m'avez fait jusqu'à présent la justice de croire que je n'oublierai rien pour mériter que vous me conserviez l'honneur de votre amitié, dont l'ancienneté, loin de m'effrayer, me fait autant de plaisir que d'honneur. Mais quand même ces vérités ne vous parleroient pas en ma faveur, je vous avoue, Monsieur, que je me flatte que vous auriez assez bonne opinion de moi pour me croire incapable de ruiner par caprice et sans aucun intérêt une affaire aussi essentielle au royaume et aussi importante à toute l'Europe que la négociation de la paix. Je ne suis pas étonné des avis qu'on vous adonnés. La Cour et Paris foisonnent d'écrivains, et il faut bien qu'ils remplissent leurs lettres. Je ne suis pas surpris non plus de la question que M. le prince Eugène vous a faite. Si j'eusse été en sa place, j'en nurois peut-être usé de même. Mais je suis persuadé, connaissant son bon esprit, qu'il ne croit pas que je doive craindre ni éloigner la conclusion de la paix.

Je ne chercherai point d'aulre témoin que vous-même. Mon-

VILLARS ET LE PRIXCE ELGEXE. 83

sieur, pour vous persuader que je souhaite qu'elle nous vienne par votre moyen plutôt que par quelque autre voie que ce soit, et vous avez pu voir si je vous ai laisse rien ignorer, et de Tétat où les négociations précédentes étoient demeurées et des intentions du Roi. Si je vous ai expliqué vivement la peine de Sa Majesté lorsqu'EUe s*est vue obligée de se désister d'une partie de ce qu'Elle vouloit faire pour un allié Gdèle, j'ai suivi ses intentions le plus précisément qu'il m'a été possible, et l'expression aura peut-être été d'autant plus forte que j'avoue que je ressenfois ces mêmes peines. Je ne crois pas que ce soit un démérite auprès de vous. Monsieur, étant aussi touché que vous l'êtes de la gloire du Roi, que vous venez d'augmenter encore par votre dernière campagne, et que vous couronnerez par la paix.

Comme je suis persuadé que sa conclusion n'altérera pas Tamitié dont vous m'avez toujours honoré, j'ose avec la même confiance vous en demander de nouvelles marques en vous envoyant un mémoire du duc de Saint-Pierre, qui attend tout de vous, dans une affaire où il s'agit de tout pour lui. Ajoutez-y, je vous supplie, la justice que je vous demande de croire que je suis plus que personne et en vérité très-parfaitement, malgré même vos injustices. Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Dk Torcy.

Le S2 décembre 1713.

V illars prit très-bien la leçon ; elle était d'ailleurs accompagnée d'un message qui comblait tous ses vœux. 11 courut communiquer à Eugène la bonne nouvelle, lui faire admirer l'esprit de conciliation du Roi, se réjouir avec lui de l'entente prochaine. L'accueil qu'il reçut lui prouva qu'il n^était pas au bout de ses peines. Le désistement du Roi faisait disparaître le principal obstacle qui, du côté de la

France, s'opposait à la solution de la paix, mais il laissait subsister en son enlier l'obstacle venant de l'Autriche, à savoir la prétention émise par Charles VI de faire garantir par Louis XIV le maintien des privilèges des Catalans. Si l'Empereur avait imité la modération du Roi, l'accord eût été vite fait ; mais loin de s'inspirer de son exemple, il apporta dans la défense d'un intérêt tout théorique une obstination qui devait encore plusieurs fois mettre la paix en péril. Les discussions reprirent entre Villars et Eugène, aussi prolongées, aussi vives qu'au début, tout en restant aussi courtoises ; elles se compliquèrent encore par la malencontreuse introduction de la question de Germersheim. Contrairement à l'opinion de Torcy et à toutes les vraisemblances, Hundheim, avant de suggérer cette idée, ne s'était pas mis d'accord avec le gouvernement impérial. Villars, lié par la parole donnée, ne pouvait en révéler l'origine. Eugène pouvait donc légitimement croire qu'il se trouvait en présence d'une exigence nouvelle de la cour de Versailles, d'une question suscitée pour reculer encore l'œuvre de la paix; il prit frès-nml la proposition, à la grande stupéfaction de Villars, qui croyait la demande accordée d'avance, et se vit encore menacé d'une rupture immédiate. Eugène y mit d'autant plus de hauteur qu'il préférait de beaucoup rompre sur une question touchant aux intérêts généraux de l'Empire que sur l'aflaire des Catalans, qui ne concernait que les intérêts particuliers de la maison d'Autriche. Si la guerre devait s'ensuivre, il ne voulait pas que l'Empire en connût la véritable cause et fût informé d'une obstination que, dans son for intérieur, il

VILLARS ET XE PRl.VGE EUGExVK. 85

ne pouvait s'empêcher de trouver déraisonnable. Obliger Louis XIV à garantir les actes de son petit-fils, c'était, selon les expressions de Villars, vouloir exiger de lui des engagements ou qu'il ne pourrait pas tenir ' , ou dont il devrait imposer Texécution par les armes à son propre petit-fils. Eugène ne pouvait s'empêcher de reconnaître la justesse de cette argumentation; mais, lié par ses instructions ', il la combattait de son mieux, soutenant que Tautorité du Roi était bien connue, que Philippe V n'oserait s'y soustraire et obéirait aux volontés de son aïeul, s'il voulait fermement les exprimer. Villars répondait que les circonstances étaient bien changées, que Louis XIV n'était plus écouté, que le roi d'Espagne, identifié avec sa nouvelle patrie, revendiquait l'indépendance de sa couronne et de ses actes ; avec une clairvoyance vraiment prophétique, il annonçait les diiBcultés de l'avenir, s'estimant heureux si trois années s'écoulaient sans que la guerre éclatât entre l'Espagne et la France '. Eugène transmettait fidèlement ces arguments à Vienne, les appuyait discrète-

> c Je vois que bien que je me sois désisté des demandes que j*avois faites en faveur de l'électeur de Bavière, le prince Eugène, après avoir obtenu ce consentement de ma part, fait dépendre aujourd'hui la paix d*un article qu*il n'est pas en mon pouvoir d'accorder, b {Le Roi à l/illars, 3 janvier 1714. P. V.)

* c Que dire à qui vous répond : Quand même vous m*auriex persuadé, je ne suis pas le maître, et sans cet article je ne puis rien conclure, b {Villars au Roi, 29 décembre 1713. P. V.)

* • Der maréchal fûrchtet dass der duc d'Anjou sich zu nichtsbequemen.. . wollen... wobey er maréchal mir nicht «{enugsam beschreiben kann, wic wooderlich es an selbiger Ho(T zugehe, also zwar, dass sie in Frankreich aeibsten nicht sicher warcn, ob nicht vieileicht in weniger als drey Jahren ein Krieg zwischen ilinen cntstehen dorffe, absondcrlich wann der Konig einmahl mit Todt abgchen sollte. » (Eugène à CEmpereur, 31 décembre 1713. A. V.)

86 CHAPITRE VIll.

Dient; mais Charles VI restait inébranlable : au fond, il ne voulait pas la paix, il ne voulait que gagner du temps. Louis XIV vieillissait, la reine Anne d'Angleterre était trèsmalade : que ces deux personnages disparussent de la scène du monde, que les divisions des princes du sang et des princes légitimés, contenues par la présence du Roi, vinssent à éclater et à diviser la France, que Tavénement de l'électeur de Hanovre sur le trône d'Angleterre ramenât les whigs au pouvoir, ne pouvait-on reformer les anciennes alliances, reprendre la guerre avec de nouvelles chances de succès, ressaisir enfin la couronne d'Espagne et refaire l'Empire de Charles-Quint? Pourquoi se presser de désarmer? Eugène ne décourageait pas assez ces espérances, il cherchait néanmoins, avec une sincérité incontestable, à conclure la paix et à écarter les obstacles qu'elle rencontrait. Il s'efforçait de trouver avec Villars une transaction, un expédient, qui permit de concilier les devoirs que Charles VI croyait avoir envers les Catalans et les légitimes susceptibilités de Louis XIV.

La demande de madame des Ursins aurait pu servir de matière à une honorable transaction, soit que l'Empereur l'eût accueillie en échange d'un engagement que la prin* cesse eût arraché à Philippe V en faveur des Catalans, soit que le désistement de la princesse eût été la condition du désistement de Charles VI. Le Roi avait indiqué cette voie comme la plus sûre. Eugène n'était pas éloigné de la conseiller à son souverain; mais les résistances étaient venues d'Espagne, de la princesse et du Roi, qui ne s'étaient prêtés à aucun accommodement. Enfin, après quinze jours

de discussions et d'efforts, Villars et Eugène crurent avoir trouvé ensemble l'expédient désiré. Louis XI V mettrait Philippe V en demeure de promettre la conservation des privilèges des Catalans; si le roi d'Espagne refusait de prendre cet engagement, le roi de France retirerait les troupes françaises qui assiégeaient Barcelone. Les deux négociateurs soumirent cet expédient à leurs gouvernements respectifs, mais sans oser en prendre la responsabilité. Eugène écrivit à Vienne qu'il émanait de Villars ; Villars écrivit à Versailles qu'il émanait d'Eugène. En attendant la réponse de leurs souverains, ils convinrent d'examiner les autres points en litige et de rédiger ensemble un projet de traité qui fixerait au moins par écrit les articles sur les-» quels l'accord aurait pu s'établir.

Ils arrivèrent ainsi, dans la première quinzaine de janvier, à rédiger un projet dont les vingt-cinq articles, sauf deux, étaient leur œuvre commune.

L'un de ces deux articles réservés était relatif à la cession de Germersheim ; Villars avait tenu à l'insérer, malgré les protestations énergiques d'Eugène ; l'autre était l'article relatif aux Catalans, et auquel chacun avait donné une rédaction différente. Sur tous les autres points, l'accord s'était établi ; mais cet accord n'avait pu être obtenu que grâce aux nombreuses concessions que, sciemment ou non, Villars avait faites. La plus importante avait été de consentir à ce que le traité actuel ne réglât que les questions essentielles, laissant les questions accessoires à Texamen d'un congrès chargé A^ étendre à l'Empire la paix conclue entre la maison de France et celle d'Autriche.

88 GHAPITRK VIII.

Louis XIV avait donné son consentement à celle procédure, qui bâtait la fin de l'état de guerre.

Mais d'autres concessions avaient été faites par Viilars à l'insu du Roi, à son propre insu même, s'il est permis de parler ainsi. Très-mal préparé à la discussion de ces affaires délicates, Viilars en ignorait les détails et n'apercevait pas toujours les pièges cachés sous les habiles rédactions de son adversaire ; de plus; il était très-mai secondé : son unique secrétaire, Hauteval, pour toute éducation diplomatique, avait, douze ans auparavant, copié ses dépêches de Vienne ; depuis celte époque, il n'avait eu d'autre fonction que de l'assister dans sa correspondance militaire. Viilars avait, il est vrai, réclamé et obtenu le concours de Le Pelletier de La Houssaye, mais l'expérience administrative de l'habile intendant d'Alsace ne pouvait lui tenir lieu d'expérience diplomatique. Eugène, au contraire, personnellement très au courant des détails, était admirablement secondé par Penterriedter, diplomate instruit et retors qui avait assisté à toutes les conférences d'Utrecht, et y avait acquis une connaissance approfondie de tous les intérêts, de toutes les ambitions, de tous les préjugés de la maison d'Autriche.

La partie n'était pas égale. On s'en aperçut à la rédaction du projet : ainsi le préambule donnait à Charles VI, sans protestation de la part de Viilars, tous les titres du roi d'Espagne ; l'article 2 le chargeait de représenter l'Empire au traité d'extension, ce qui excluait du futur congrès tous les plénipotentiaires des princes allemands, parmi lesquels la France comptait des auxiliaires naturels. — La

VILL^ARS ET LE PRIXGE KUGÊXE. 80

possession de Landau fortifié ci du Fort-Louis était bien assurée à la France, ainsi que le rétablissement complet des deux électeurs, mais la France devait avoir évacué Fribourg, Brisach, Kehi, et procédé à la démolition des forts des iles du Rbin, trente jours après la ratification du traité, tandis que TAutriche n'était tenue à évacuer les Etats des électeurs que trente jours après la ratification du traité d'extension, c'est-à-dire à une époque absolument indéterminée qu'elle pouvait reculer à son gré en faisant durer les négociations. — L'article 15 reconnaissait à l'Empereur le droit bizarre d'assiéger Porto Longone sans violer la neutralité. — L'article 19 était encore plus insidieux ; il stipulait le renvoi de toutes les réclamations particulières * aux plénipotentiaires chargés du traité d'extension, et disposait que, u pour mieux en faciliter la conclusion, il ne sera parlé, dans l'extension du traité, d'aucune renonciation, traité ou garantie étrangère, Sa Majesté Impériale déclarant ne vouloir être tenue à aucune renonciation ou traité qui pourraient avoir été faits entre Sa Majesté Très-Chrétienne et autres puissances » . Cequisigni-

* Ces réclamations comprenaient, outre les reveodications lé<]itimes des princes italiens dépossédés, celle du duc de Saint-Pierre, gentilhomme napolitain, dont les biens avaient été conGsqués par TEmpereur; — celle d'un marquis de Sainte-Croix » gentilhomme romain, qui avait été quelque temps directeur des fêtes de Tempereur Joseph à Vienne, et qui prétendait «voir reçu la promesse du fief de Viadana, en Italie ; — celle de la duchesse d'Elbeuf, qui réclamait le douaire et Texécution des conventions matrimoniales de sa ûllc, décédée duchesse de Mantoue; — celle du duc de Lorraine, qui réclamait des indemnités pour les dommages que la guerre lui avait causés, malgré sa neutralité. Saint-Pierre était soutenu par Torcy, dont il avait épousé la sœur; Sainte-Croix avait aussi à la cour de France des appuis influents; l'Empereur s'intéressait au duc de Lorraine; néanmoins, de part et d*autre, on était au fond décidé à sacrifier ces réclamations particolières au prompt rétablissement de la paix.

90 CHAPITRK VIII.

fiait que les traités d'Utrecht étaient connue non avenus, et que l'Empereur pourrait maintenir légalement et avec l'assentiment du roi de France ses prétentions sur la couronne d'Espagne et sur la Sicile donnée au duc de Savoie. — Ce même traité d'Utrecht était passé sous silence dans l'article qui réglait la situation des Pays-Bas. — Enfin, par l'article 23, chaque partie contractante s'interdisait de donner aucun secours aux ennemis de l'autre, ce qui impliquait pour Louis XIV l'obligation de retirer ses troupes d'Espagne. Ce projet fourmillait donc d'imperfections. Néanmoins, l'optimisme tenace de Villars se refusait à les voir et s'obstinait à se complaire dans d'inébranlables illusions. II croit la paix faite cette fois, et sa joie est sans bornes. Elle déborde dans les lettres enthousiastes qui accompagnent l'envoi de ce document mal bâti, et dont il inonde Versailles. Au Roi, il écrit que la paix a est la plus glorieuse» que l'on puisse désirer ; le rétablissement des deux électeurs est un succès inouï. Le Roi peut consulter « tous les historiens anciens ou modernes»*, se faire relire les traités de Westphalie, il ne trouvera pas d'exemple d'un fait semblable. — a Enfin, voilà l'ouvrage bien avancé » , écril-il à Voysin. — A Torcy il adresse un badinage plaisant qui dissimule mal l'espoir d'une grosse récompense ; à madame de Maintenou il avoue sans détour l'objet de ses ambitions : c*est l'épée de connétable, qu'il a déjà demandée après la prise de Fribourg, que le Roi n'a pas cru devoir alors lui donner, mais qu'il ne pourra pas refuser au pacificateur de l'Europe '.

> Nous n*avoDs pas le texte même de la lettre, mais nous avons retrouvé

Cet imprudent courrier était à peine expédié, le 4 janvier, qu'un premier avertissement arriva de Versailles : c'était la réponse du Roi à Y expédient relatif aux Catalans. Elle était ce qu'elle devait être : un refus formel et digne, accompagné d'une leçon discrètement donnée.

Mon cousin... vous étiez informe déjà de mes intentions par ma lettre du 3 de ce mois; j'ai conGrmc, par ma dépêche du 8, les ordres précédents que je vous avois donnés. Ma résolution étoit fondée sur des principes qui intéressent tellement mon honneur que je n'admettrai nul expédient qui puisse y donner la moindre atteinte^ tel que seroit celui de retirer mes troupes que le prince Eugène continue de vous proposer... Je persiste donc dans la résolution constante de rejeter une pareille proposition... Je ne refuse pas d'interposer encore mes offices auprès du Roi mon petit-fils en faveur des Catalans, quoique leur opiniâtreté dans la révolte ne mérite pas une semblable grâce; mais en m'intéressant pour eux auprès du Roi leur maître, je ne rappellerai point les troupes que je lui ai laissées pour les ramener

la minole d*une lettre que Villars adressa, à quelques jours de là, à madame de Maintenon pour lui souhaiter la bonne année; elle est datée du 31 décembre 1713, et ainsi conçue :

c Permettex-moi d*avoir Thonneur de vous rassurer, Madame, sur les craintes de la continuation de la (|uerre; en vérité, ma lettre étoit faite pour que vous reçussiez mon très-respectueux compliment le premier jour de Tan, sur la paix ; je me serois flatté que cette étrenne ne vous auroit pas été désagréable; je ne crois point me flatter quand j'ai Tbonneur de vous assurer que nous la ferons ici. J'ai lieu de croire que le prince Eugène la désire; je lui montre depuis avant-bier des sentiments bien éloignés de ce désir, qui est cependant bien imprimé dans mon cœur, mais il est bien bon de le cacher.

t Vous me donnez toujours. Madame, des consolations et du courage, et c'en est une grande matière pour moi que la bonté que vous avez de me dire que le Roi approuve mes dépêches. J*ose vous assurer que si je fais quelque faute, le zèle le plus ardent et l'application la plus vive n'y auront point de part, et j'espère que Dieu me fera la grâce de n'en pas commettre d'importantes. • (Bfin. orig. P. V.)

dans le devoir, et véritablement ce serait une chose singulière que Tarchiduc, dans Tétat où sont ses afTaires, fit voir plus de fermeté à soutenir des rebelles que je n'en témoignerois à soutenir le Roi mon petit-Gls, et que, sous le prétexte de satisfaire aux devoirs de son honneur et de sa conscience, il parvint à me faire abandonner ce que Thonneur et la tendresse paternelle semblent exiger de ma part ' .

Villars De crut mieux faire que de lire au prince Eugène la dépêche même du Roi ; elle ne le surprit pas : il s'attendait à son contenu et avait même, avec l'assentiment de l'Empereur, préparé une rédaction atténuée qu'il substitua immédiatement au texte rejeté par Louis XIl/. D'après cette rédaction nouvelle, le Roi aurait pu maintenir ses troupes devant Barcelone, mais l'Empereur aurait été libre de secourir la ville assiégée, sans pour cela rompre la paix établie entre le Roi et lui. En recevant celte bizarre proposition, Villars ne dissimula pas à Eugène qu'elle avait peu de chances d'être agréée à Versailles * ; néanmoins, il ne refusa pas de la transmettre par un courrier spécial, et, qui plus est, il la recommanda chaleureusement à l'acceptation du Roi. Théoriquement, il avait raison; sous sa forme insolite, la rédaction d'Eugène couvrait une retraite entière. Sans marine, privée de Tassistauce des puissances maritimes, l'Autriche n'avait aucun moyen de faire entrer un seul homme dans Barcelone bloquée par les flottes espagnole et française, tandis que la France pouvait librement, par terre et par mer, envoyer des ren-

• Le Roi à Villars, 15 janvier 1714. (Opiginal. P. V.)

* Eugène à l'Empereur, 19 janvier 1714. A. V.

VILLARS ET LE PRIXGE EUGÈXE. 93

forts aux assiégeants * . Néanmoins, une pareille clause ne pouvait sérieusement être insérée dans un traité solennel; et s'il croyait ne pouvoir refuser de la transmettre, Villars aurait pu tout au moins s'épargner le ridicule de phrases comme celles-ci, adressées à Torcy le 21 janvier : '

Je viens, Monsieur, grâces au Seigneur, de gagner une dernière bataille, et, en vérité, un peu contre mes espérances... J'attends mon courrier avec impatience. Si Sa Majesté me permet de signer, t article des Catalans me paraissant accordé, cela sera bientôt consommé; mais s'il y avoit des difflcultés que je ne prévois pas, je vous supplie au moins. Monsieur, que le retour. de ce dernier courrier les termine, si vous vouiez Gnir. N*aurai-je pas le bonheur de voir dans vos lettres que vous êtes content? Je m'en flatte...

Les illusions de Villars s'étaient encore accrues par cet incident; il aggrava les imprudences de sa précédente expédition par un redoublement d'enthousiasme, et attendit, dans la joie de son âme, avec une impatience surexcitée, le courrier qui devait lui apporter, avec la glorification de ses mérites, les témoignages éclatants de la satisfaction royale.

Le réveil fut cruel ! Les dépêches de la Cour, arrivées

* Eugène lui-même ne dissimulait pas le véritable caractère de sa proposition. « Il m'expliquait encore dans ce moment, écrit Villars au Roi, le 21 janvier, qu'il n'était pas au pouvoir de l'archiduc de donner la moindre inquiétude & rEspa'joe, qu'il ne leur resloit pas rjrande espérance de l'attaquer jamais par la France, que c*étoit cependant l'unique chemin par lequel ils pouvoient y arriver, celui de la mer ne leur étant pas bien praticable.. . Il est aisé de voir que ce prince (l'archiduc) ne songe plus qu'à mettre sa conscience et son honneur à couvert du reproche d'avoir abandonné les Catalans, sans pouvoir se flatter que de tels secours puissent les soutenir loogtempa... Je crois que Votre Majesté n'en peut désirer davantage. •

94 CHAPITRIC VIII.

le 24 janvier, ne renfermaient que des critiques : le Roi, avec des formes exquises et des ménagements délicats, déclarait le projet de traité dangereux, inacceptable, et le refusait péremptoirement. Torcy gardait encore les formes, mais critiquait le texte sans ménagement. Voysin blâmait sans formes ni ménagement. Madame de Alaintenon ne répondait même pas et gardait un silence désapprobateur. Un long mémoire, rédigé par les soins de Torcy, examinait tous les articles du projet Tun après Tautre et les passait au crible d'une analyse impitoyable. Sur les vingt-cinq articles, trois seulement, articles de pure forme, résistaient à cet examen; tous les autres étaient mis de côté. La susceptibilité royale et l'expérience diplomatique y avaient découvert, outre les imperfections signalées ci-dessus, une foule de défauts de détail : ici des expressions blessantes pour le Roi, — là le mot France employé au lieu de celui de Roiy — là la reconnaissance de l'électeur de Hanovre que Louis XIV ne voulait insérer que dans le traité d'extension et l'omission de la reconnaissance de l'Empereur à laquelle il tenait, — partout un oubli des formes habituelles et des précautions ordinaires de la diplomatie. Le Roi était surtout mécontent de voir que, malgré ses ordres formels, le projet avait la forme d'une convention préliminaire et non celle d'un trailé définitif. « Ce n'est pas réellement un traité de paix, écrit-il, mais seulement un traité préliminaire, à peu près dans l'idée de celui qui fut proposé en 1709, qu'il semble que le prince Eugène ait voulu prendre pour modèle. » Torcy appuie encore sur ce rapprochement : u Le prince Eugène s'est bien souvenu de

la mélbode que les plénipolentiaires de Hollande lui ont donnée de traités préliminaires. » Aussi, pour éviter à Pavenir toutes ces fautes, Louis XIV a-t-ii fait rédiger par Torcy, avec toute la compétence qu'on lui connaît, un texte tel qu'il le comprend, et il adresse ce modèle à Villars, en lui ordonnant de le présenter à signer au prince Eugène, et, si celui-ci refuse, de revenir.

La leçon clait rude, elle était excessive; les critiques adressées au projet étaient certainement méritées, mais le rapprochement avec 1709 était injuste et gratuitement blessant : il n'y avait aucune analogie ni de fond ni de forme entre l'œuvre imparfaite de Villars et Thumiliant ultimatum de la Haye. On aurait dû ne pas oublier à Versailles que si la France n'avait pas subi la dure loi de 1709, c'était grâce à Villars; on n'aurait pas dû rappeler la triste page qu'il avait déchirée de son épée et effacée avec son saug. Aussi était-il dans son droit en écrivant avec humeur à Torcy : a Je n'ai jamais cru que rien de ce qui s'est passé ici pût ressembler aux préliminaires de la Haye ni au traité de Gertruydenberg, ni que la demande de Porto Longone put avoir un rapport quelconque avec celle de Strasbourg... r> Et au Roi, avec plus de respect et d'émotion : « 11 me semble que la restitution totale des deux électeurs, la paix de Ryswick en entier, ne ressemblent guère aux propositions de la Haye et de Gertruydenberg, auxquelles aussi Votre Majesté ne devoit guère s'attendre, après des campagnes aussi glorieuses que celles que ses armées viennent de faire, et dont la dernière entreprise, estimée impossible par les officiers gêné-

raux, n'a été faite, j'ose le dire, que par mon zèle et mon ardeur pour votre gloire et votre service, n Mais oii il dépassa, lui aussi, la mesure, c'est lorsqu'il entreprit de justifier son œuvre et lorsqu'il invoqua le souvenir de Condé et de Turenne pour démontrer qu'il n'y avait pas de paix plus a glorieuse » que celle qu'il avait négociée. Ce qui le mortifiait peut-être plus encore que la blessante assimilation avec 1709, c'était l'accueil fait à sa rédaction et l'envoi d'un texte nouveau pour être substitué au sien. (c On m'a traité en écolier I » écrit-il à Voysin, en accompagnant cette apostrophe des épithèles les moins diplomatiques à l'adresse des a imposteurs » qui ont répandu des calomnies sur son compte et à celle des ministres qui ne savent pas le défendre. Vis-à-vis d'Eugène surtout, cette substitution Thumiliait profondément, car elle prouvait le peu de confiance que sa propre Cour avait dans son habileté. Villars ne pouvait pourtant se dispenser de communiquer au prince le nouveau projet; il le lui fit parvenir par un secrétaire. Eugène demanda vingt-quatre heures pour Téludier à loisir. 11 n'était pas moins désappointé que Villars, mais pour des causes plus légitimes. Le texte préparé à Versailles faisait disparaître toutes les rédactions captieuses qu'il avait arrachées à l'inexpérience du maréchal et y substituait des phrases précises, ne laissant aucune prise à l'équivoque; tout avait été remanié ou plutôt refait, depuis le préambule jusqu'à la fin, dans le style solennel et avec le luxe exubérant de précautions qui était de mise alors, et dont les études de notaires ont fidèlement conservé la tradition. Les traités d'Utrecht étaient complète-

VILLARS ET LE PRIMCE EUGEME. 97

ment mis à Tabri d'une abrogation dissimulée, les acquisitions de rAutricbe en Italie étaient nettement limitées aux territoires qu'elle occupait actuellement, et enfin, par un expédient assez heureusement trouvé, la question brûlante des Catalans, ainsi que celles de Porto Longone et de l'amnistie des émigrés espagnols, étaient renvoyées au futur traité à conclure entre TEmpereur et Philippe V. Enfin le Roi maintenait, mais pour la forme seulement, la demande du bailliage de Germersbeim, celles en faveur de la princesse des Ursins et de Rakoczy.

Malgré ces modifications, l'entente eût élé facile si le prince Eugène y avait mis la moindre bonne volonté, car la plus grave cause de conflit venait de dispai*aitre : TEnipereur lui-même s'était rendu, il avait renoncé à la clause relative aux Catalans; il avait été informé que les insurgés de Barcelone ne tenaient pas à ces privilèges, pour la conservation desquels il s'apprêtait à reprendre les armes; c'était Tindépendance absolue qu'ils voulaient, la séparation d'avec l'Espagne, et Charles VI ne pouvait décemment l'exiger du roi de France. L'Empereur avait donc écrit de sa main à Eugène, le 25 janvier, que si sa rédaction primitive ne pouvait être insérée dans le traité, il préférait passer entièrement la question sous silence et se réserver de prendre dans l'avenir toutes les mesures qui lui seraient dictées par ses devoirs envers ses sujets fidèles. La plus grave difficulté était donc écartée ; celles €jui restaient ne méritaient vraiment pas de risquer une nouvelle guerre, et le prince Eugène aurait pu et dû prendre sur lui de les résoudre. Mais, au contraire, soit qu'il ait

cru voir dans Texpédilion du modèle de traité la preuve que le Roi ne voulait pas la paix, soit que la nouvelle d'une aggravation dans l'état de la reine d'Angleterre l'ait ramené lui-même à des idées belliqueuses, loin de chercher à aplanir les derniers obstacles, il parut s'étudier à les aggraver. Sans accepter la discussion sur le nouveau projet, il se répandit en reproches très-vifs contre ce qu'il appelait les « scandaleux procédés » du gouvernement français et déclara qu'il partait. Villars, emporté par son dépit, au lieu de soutenir sa Cour, la découvrit de nouveau; il déborda lui-même en récriminations passionnées contre ses ennemis, ses détracteurs, contre les courtisans qui ne voulaient pas de la paix parce qu'elle aurait ajouté à sa gloire. Au milieu de cette explosion maladroite, il eut pourtant un éclair de bon sens. Il ne chercha pas à retenir Eugène; seulement il lui dit qu'au moment de rompre et de reprendre une guerre qui durerait sans doute plusieurs années, il le priait de lui remettre un mémoire écrit qui résumât, comme dans un ultimatum, toutes les demandes suprêmes de l'Empereur, et qui put leur servir à tous deux de justification en présence des attaques auxquelles leur conduite serait certainement en butte. Il lui demanda en outre d'organiser son voyage de telle façon qu'une réponse du Roi, quelle qu'elle fût, pût le trouver encore à Stuttgart ou à Augsbourg. Eugène, qui ne s'attendait pas à être si vite pris au mot, accepta avec empressement une proposition qui lui permettait, sans se dédire, de laisser encore ime porte ouverte à la conciliation * ; il fut donc convenu que,

' Les derniers ordres de l'Empereur loi enjoignaient formellement.

VILLARS ET LE PRIXCE EUGEXE. 99

aussitôt la note rédigée et remise à Villars, les deux plénipotentiaires quitteraient Rastadt le même jour, Tun pour Stuttgart, l'autre pour Strasbourg, et qu'ils y attendraient, chacun de son côté, les derniers ordres du Roi. Villars dut donner sa parole d'honneur que cette réponse serait déGnitive.

Le mémoire ou ultimatum d'Eugène fut remis le 6 février. II renfermait une série d'observations puériles ou insignifiantes, sur lesquelles nous passons, telles que l'obligation de rédiger le traité en latin, d'appeler les deux électeurs ci^evant électeurs de Cologne et de Bavière... Les objections sérieuses n'étaient pas nombreuses ; il en était que la discussion eut facilement résolues, si Eugène l'avait acceptée; c'étaient les demandes eu faveur de la princesse des Ursins et de Rakoczy, que les premières instructions de Villars l'autorisaient à abandonner; — la cession de Germersheim, objet d'un malentendu qu'il suffisait d'éclaircir pour le faire disparaître; — la question des Catalans : Eugène demandait qu'on la passât sous silence et qu'on se bornât à stipuler une amnistie en faveur des émigrés espagnols, demande agréée d'avance et avec satisfaction par Louis XIV. Les conditions réellement graves contenues dans le mémoire d'Eugène se réduisaient à quatre. Dans le préambule, il demandait que Charles VI figurât avec tous ses titres, c'est-à-dire avec les titres du

« dans le CAS où le projet français ne pourrait pas s'accorder avec ses iostroclions, de ne pas rester à Rastadt, mais de ne pas rompre complète^ wtent la négociaiiou, de la suspendre seulement, aGn qu'elle put être reprise et menée î bonne fin, si la France s'y prétait • . (Eugène à F Empereur, t février 1714. P. V.)

fOO CHAPITRE VIII.

roi d'Espagne; que TEmpire fût nommé conjoiatement avec l'Empereur, et que l'on supprimât la phrase par laquelle Louis XIV déclarait reconnaître l'archiduc en qualité d'Empereur. L'article 1*% déclaration banale du rétablissement de la paix entre les deux souverains, se terminait par la phrase consacrée : « Nonobstant toutes promesses, traités ou alliances contraires faits ou à faire en quelque sorte que ce soit, n Eugène demandait qu'on y ajoutât : a Lesquels tous sont abolis par le présent traité en tant qu'ils pourraient lui être contraires. » Eugène demandait également que dans l'article 21, relatif à la cession des Pays-Bas, la mention du traité d'Utrecht fût supprimée -, il réclamait aussi la suppression de l'article 30, qui stipulait que la paix serait conclue sans retard entre TAutriche et l'Espagne. EnGn, dans l'article 31, relatif aux acquisitions de l'Autriche en Italie, Eugène demandait que les mois possédés actuellement fussent remplacés par une expression qui autorisât l'Empereur a à se mettre en possession de ce qui n'était pas évacué par TEspagne » , et que Ton supprimât la mention dn traité conclu en 1709 entre l'empereur Léopold et le duc de Savoie.

L'intention de ces demandes est manifeste; à l'exception de celle relative à la reconnaissance de TEmpcreur et à son union avec l'Empire, demande inspirée par une légitime susceptibilité, elles laissent toutes voir la même pensée. Eugène revient à son premier procédé : par des habiletés de rédaction et des omissions calculées, il veut réserver à Charles l/I, si les circonstances redevenaient favorables, la faculté de déclarer non avenus pour lui tous

VILLARS ET LE PRIXGE EUGEME. 101

les traités d'Utrecbt, de revendiquer la couronne d'Espagne, dont il n'aura cessé de porter légalement le titre dans les protocoles, et en attendant, de poursuivre pacifiquement ses conquêtes en Italie, soit en prenant Porto LongonCy soit en enlevant au duc de Savoie la Sicile et les provinces attribuées à ce prince par les traités d'Utrecbt et de 1703, soit en restant seul maître des restitutions à opérer au duc de Mantoue et aux autres princes dépossédés. Ainsi, les seuls intérêts visés par ces demandes sont les intérêts particuliers de la maison d'Autriche, et c'est pour leur unique satisfaction qu'Eugène risquait une nouvelle guerre. U avait accompagné l'envoi de ce mémoire d'une note dans laquelle il disait que si ces conditions suprêmes n'étaient point acceptées, « ce serait une marque que Ton ne veut pas la paix, ajoutant que, dans ce cas, il était persuadé que toute la terre, qui ne manquera pas d'être informée du cours de la négociation, ne pourrait que les trouver justes et équitables « •

Le prince de Savoie se faisait une étrange illusion s'il croyait qu'en cas de rupture, la publication de ce document l'eût justifié aux yeux de a toute la terre» . Les puissances maritimes n'auraient trouvé ni a juste » ni a équitable » la prétention de reconstituer en faveur de Charles VI l'empire de Charles-Quint et de détruire l'équilibre européen si laborieusement rétabli à Utrecht ; et, quant aux princes de l'Empire, ils ne se souciaient guère de reprendre les armes pour constituer, sur des bases élargies, la prépotence de la maison d'Autriche. Eugène ne tarda pas à en faire Texpérience. S'étant rendu de Rastadt à Ettlingen, pour in-

specter ses lignes et prendre des mesures militaires, il constata la vive répugnance de ses auxiliaires à rentrer en campagne ; même les électeurs de Mayence et de Trêves, les fidèles soutiens de la politique autrichienne, le supplièrent à genoux de faire la paix * . Il reçut en outre d'Angleterre des nouvelles qui confirmaient le rétablissement de la Reine et le succès croissant de la politique des torys ; il dut, dans son for intérieur, être profondément reconnaissant à Villars d'avoir laissé entr'ouverte la porte qu'il s'était si imprudemment obstiné à fermer.

Quant au maréchal, il n'était pas moins satisfait de son œuvre ; il ne doutait pas que le Roi, lui aussi, ne saisit avec empressement la base de transaction qu'il avait obtenue. Son imperturbable optimisme avait repris le dessus : il avait retrouvé toute sa verve : retiré à Strasbourg, s'y montrant au bal, à la comédie, objet de l'empressement respectueux de tous, il eut vite oublié ses soucis. En adressant à Louis XIV l'ultimatum d'Eugène, il l'avait accompagné d'une longue dépêche dans laquelle il s'efforçait de démontrer que les termes en étaient acceptables. II avait fait plus, il avait confie son paquet non à un courrier ordinaire, mais à son fidèle Contades, qu'il avait chargé de commenter sa dépêche, de faire comprendre au Roi les difficultés de la situation, l'obstination de l'Autriche, son inclination vers la guerre, la nécessité de mettre un terme à une négociation déjà trop prolongée.

Contades était l'homme des missions délicates; très-dé-

1 « Seibst die Karrurstea von Maînz uod Trier baten fast flehentlich om den frieden. ■ Arnetm, Prinz Eugen, ch. ii, p. 337.

Troué à Villars, fort bien avec la Cour, il avait plusieurs fois servi, entre l'une et l'autre, d'intermédiaire officieux et utile * . Sans avoir une grande portée dans l'esprit, il avait du savoir-faire, du tact et de la discrétion ; par-dessus tout, il avait le précieux don de plaire, et avait appris, disaiton, dans les scabreuses négociations de la galanterie mondaine, Tart de persuader, de vaincre et de se taire. Il arriva à Versailles le 10 février et descendit chez Torcy, qui le conduisit immédiatement chez madame de Maintenon, oii se trouvait le Roi. Une partie de brelan avait été organisée avecles dames ; Louis XIV congédiales dames, et, pendant une heure, il écouta les explications de Contades : que furent-elles? nul ne l'a répété; mais en lisant les résolutions que le Roi prit et consigna trois jours après dans une dépêche solennelle, on peut constater les dispositions conciliantes que cet entretien inspira, et affirmer que la mission de Contades avait pleinement réussi.

Le Roi réduisait strictement ses demandes aux points qu'il ne pouvait absolument abandonner sans manquer à ses devoirs de souverain; ils étaient au nombre de trois : 1* dans le préambule, Louis XIV persistait à refuser à l'Empereur le tilre de roi d'Espagne ; 2* à l'article 1", il refusait d'insérer la phrase additionnelle suggérée par Eugène, et qui impliquait l'abrogation indirecte des traités d'Utrecht; 3* à l'article 31, il maintenait sa rédaction primitive, celle qui n'attribuait à l'Autriche en Italie que les territoires qu'elle possédait actuellement. Sur ces trois

* NoUmment en 1711, pour atténuer le mauvais effet de la perte de Boucbain. Voyez ci-dessus, t. I, p. 397.

points^ le Roi se montrait inébranlable, et ordonnait à Villars de résister, a quand même un refus romprait la négociation » . Sur tout le reste, il cédait ; il acceptait que les réclamations de ses clients fussent ajournées, même celle de l'auxiliaire énergique et eflGcace des mauvais jours, la princesse des Ursins; il acceptait que l'Espagne fût passée sous silence, que la situation de sa couronne restât indéterminée, que l'état de guerre subsistât entre l'archiduc Charles et le duc d'Anjou. Cette concession coûtait à sa dignité de roi et à sa tendresse d'aïeul ; il la consentait pourtant, par raison et par patriotisme, se réservant, par une énergique intervention en Catalogne, d'enlever à Charles VI ses dernières illusions et de lui fermer à tout jamais l'entrée de l'Espagne.

Mais ce n'est pas tout, et, au dernier moment, Louis XIV devait donner une nouvelle preuve de sa modération. Des trois points sur lesquels il ne voulait et ne pouvait céder, il en était deux, le préambule et l'article 31, qui provoqueraient peut-être chez Eugène une résistance non moins obstinée. Louis XIV, prévoyant ce cas, voulut encore ouvrir une porte à la conciliation : il imagina deux expédients dont il autorisa Villars à se servir, si besoin était. Dans le préambule, si Eugène refusait absolument d'omettre le titre de roi d'Espagne, Villars céderait, mais à la condition qu'un article séparé, signé avant le traité, et ayant la même force que s'il y était inséré, stipulerait a que les qualités prises ou omises de part et d'autre ne donneraient nul droit et ne causeraient nul préjudice à l'une ou l'autre des parties contractantes n . A l'article 31, tout

en continuant à exiger que la mention des territoires ou des droits cédés en Italie fut suivie de la formule essentielle : a ainsi que Sa Majesté Impériale les possède actuellement » , il autorisait Villars à ajouter ces mots : « et qui ont été possédés ci-devant par les rois de la maison d'Autriche* . La phrase pourra bien prêter à Téquivoque; mais, prise dans son sens naturel, elle ne fait que constater un fait historique : si elle suffit à désarmer TAutriche, Villars rinsérera au traité.

Tels sont les sacrifices suprêmes que Louis XIV est disposé à faire au maintien de la paix ; mais, tout en les énumérant à Villars, le Roi espère que l'habileté du négociateur en diminuera le nombre; il lui défend même de les faire connaître à Eugène avant que la question des trois points essentiels ait été réglée. Pour cette partie de la négociation, la plus délicate, la plus scabreuse, il se méfie du tempérament de Villars; aussi est-ce Contades, dont il vient d'apprécier les formes gracieuses, qui en sera chargé. U se rendra à Stuttgart et fera connaître successivement à Eugène les conditions du Roi ; s'il accepte la première, il lui exposera la seconde, et ainsi de suite. S'il refuse Tune ou l'autre des conditions, Contades a n'entrera pas plus avant en matière et reviendra. Il ne doit s'ouvrir, dit le Roi, sur aucune des facilités que j'apporterai à Tégard des autres articles, car il est d'une extrême conséquence pour mon service qu'on ne puisse pénétrer la permission que je vous donne, à moins qu'elle ne détermine la paix. » Ces instructions sont développées avec une extrême précision dans deux dépêches différentes ; Louis XIV y joint, par

excès de précaution, un nouveau modèle de traité oii toutes ses concessions sont traduites dans le style le plus étudié ; enfin, le 14 au soir, il remet lui-même cet important paquet à Conlades, en y ajoutant encore, en présence de Torcy, de longues et minutieuses recommandations ver-' baies.

tt Pleinement instruit » , Contades partit le lendemain et arriva à Strasbourg le 21. Le message qu'il remit à Villars ne satisfit qu'incomplètement l'irascible maréchal ; il s'attendait à un désistement complet, l'avait presque promis au prince Eugène et s'alarmait des réserves du Roi. La procédure prescrite par Louis XIV le mettait, en outre, dans un cruel embarras : il avait donné à Eugène sa parole d'honneur de lui rendre une réponse définitive ; il savait, d'ailleurs, son adversaire assez avisé pour ne pas se prêter à celte négociation successive et pour refuser de s'engager tant qu'il n'aurait pas été informé, dans leur ensemble, des conditions suprêmes du Roi. Acculé à de redoutables alternalives, Villars montra plus de décision et d'initiative qu'il n'en avait laissé voir jusque-là. Il prit sur lui d'autoriser Contades à transgresser, s'il le fallait, les ordres du Roi et à modifier au besoin la procédure imposée par lui, si par cette modification il pouvait assurer la conclusion de la paix; pour le reste, il s'en remit à la dextérité de Contades. Nul ne saurait le blâmer : au point où en étaient les choses, les questions de procédure n'avaient plus la moindre importance. Dans les circonstances décisives et suprêmes, c'est aux plénipotentiaires vraiment dignes de ce nom à savoir écarter les difficultés artificielles et, déga-

géant leurs souverains, prendre eux-mêmes Jes graves responsabilités qui décident du sort des nations.

Contades partit le jour même muni du billet suivant, fort adroitement tourné :

Strasbourg, le 21 îévrln 1714.

Monsieur,

M. le marquis de Contades est arrivé, et je croirois pouvoir vous supplier de vous rendre à Rastadt, dans la conGance que j*ai que le peu de changement qa^il apporte aux articles n'empêche pas la signature du traité, si je ne voulois suivre exactement la parole que je vous ai donnée de ne pas vous retenir s'il y avoit quelque changement. Je crofs donc, Monsieur, devoir vous envoyer M. de Contades, pour qu'il ait Thonneur de vous l'expliquer lui-mémes et je veux espérer que j'apprendrai bientôt par lui que je puis compter d'avoir l'honneur de vous voir et de consommer le grand ouvrage auquel nous avons travaillé avec une aussi parfaite et sincère ardeur de réussir.

J'aurai l'honneur de vous dire. Monsieur, que vous pouvez ajouter entièrement foi à ce que M. de Contades vous dira de la part du Roi et de la mienne, étant informé par Sa Majesté même de ses intentions, et vous trouverez qu'elles vont uniquement à rendre solide la paix, le peu de changement qu'il y a dans les articles n'ayant d'autre objet.

Eugène accueillit avec un extrême empressement le message et le messager de Villars. Quinze jours de contact avec l'armée et les fonctionnaires de l'Empire l'avaient confirmé dans ses premières impressions et convaincu de la vive répugnance que chacun éprouvait pour la guerre. La nécessité de la paix lui était apparue plus clairement que jamais, et, écartant toute velléité contraire, il s'efforça

sincèrement de la conclure. Contades, fidèle interprète des volonlés royales et des impatiences de Villars, ne la désirait pas plus ardemment; mais tous deux étaient liés par des instructions contradictoires et de plus séparés par des préventions anciennes. Eugène ne croyait pas à la sincérité de Louis XIV, et, à Versailles, on doutait, non sans raison, des intentions pacifiques de l'Empereur. L'effet des premières communications de Contades fut de dissiper les préventions d'Eugène : l'habile récit qu'il lui fit de son voyage à Versailles, de ses entretiens avec le Roi et les ministres, le tableau qu'il lui traça du vieux roi résistant avec fermeté aux partisans de la guerre, faisant tous les sacrifices compatibles avec son honneur, mettant toute sa confiance dans la loyauté et le bon jugement de lui, prince Eugène, qu'il savait animé des mêmes intentions, cet exposé simplement fait, avec la grâce du langage et le ton persuasif d'un homme de bonne foi et de bonne compagnie, firent sur le prince la meilleure impression. Après avoir ainsi préparé le terrain, Contades aborda l'objet même de sa mission, et ne se montra pas moins habile. Au lieu de suivre à la lettre les instructions du Roi et de marchander, pour ainsi dire, chaque détail, au risque de réveiller les méfiances d'Eugène, il alla droit au but : il dit que les changements demandés par le Roi étaient si peu nombreux et si peu importants que Villars ne doutait pas que le prince ne les agréât, mais que le maréchal, par respect pour la parole qu'il lui avait donnée et par considération pour sa personne, ne voulait pas l'exposer à un voyage inutile : il lui communiquait donc officieusement les derniers

ordres du Roi; si le prince les trouvait incompatibles avec ses instructions, il ne reviendrait pas à Rastadt, et tout serait dit.

Contades remit alors à Eugène, par écrit, le texte des trois points essentiels, avec les expédients, tels qu'ils avaient été rédigés par le Roi lui-même. Eugène les prit et demanda une heure pour les examiner à loisir; mais, avant de congédier Contades, il le somma de lui dire si c'était tout, et s'il pouvait considérer comme acceptées toutes les autres objections qu'il avait présentées au projet français. Mis au pied du mur, Contades n'hésita pas à user de l'autorisation de Villars et à répondre que le maréchal avait encore quelques observations à soumettre, mais qu'elles n'étaient pas de nature à empêcher la signature du traité; enfin, il laissa entendre que Villars ne discuterait que pour la forme les modifications qui seraient incompatibles avec les instructions impériales. Quant aux trois points, il répéta qu'aucune latitude ne lui était permise, que c'était a prendre ou à laisser.

Appelé à prendre la plus grave des déterminations, Eugène fit venir Penterriedter, relut avec lui les dernières instructions de l'Empereur, pesa avec soin les termes des rédactions françaises; il eut bientôt reconnu que les concessions du Roi dépassaient ses propres espérances, et qu'il pouvait prendre sur lui de les accepter : risquer une guerre pour obtenir davantage eût été un acte de folle. 11 essaya pourtant encore, lorsque Contades fut rentré dans la salle des conférences, de discuter avec lui l'article 31. Il lui en coûtait d'ôter toute espérance à des convoitises qu'il

savait très- tenaces ; Contades fut inébranlable, et déclara au prince qu'il était inutile qu'il se rencontrât de nouveau avec Villars s'il n'acceptait d'avance la rédaction du Roi. Eugène n'insista plus et promit de revenir à Rastadt ; il prévint pourtant Contades que son intention était de demander la suppression d'un mot auquel sans doute le Roi ne tenait pas. Dans un passage de cet article 31, le Roi promettait de ne pas troubler la maison d'Autriche dans la possession des territoires cédés en Italie, u ni de s'opposer à la possession dont elle pourrait à l'avenir acquérir les droits par voie de négociation légitime » . Eugène trouvait que les mots soulignés infirmaient les droits anciens et naturels de la maison d'Autriche, et demandait qu'on rédigeât ainsi la phrase : u Ni de s'opposer à la possession qu'elle a ou pourra avoir à l'avenir soit par négociation, par traité ou autre voie légitime, n II remit à Contades un mémoire très-court, où cette demande était formulée en termes très-modérés : « On espère, y était-il dit, que si on laisse le reste de l'article comme il est changé, M. le maréchal ne pourra trouver aucune difBculté aux modifications qu'on lui apporte, d'autant qu'elles ne dérangent en rien l'intention principale pour le repos de l'Italie. » Quant au préambule et à l'article V\ le mémoire disait que tt l'on pourra s'ajuster sur ces articles, qui ne doivent pas retarder le progrès d'un si grand et si important ouvrage» . En même temps que ce mémoire, Eugène remit à Contades le billet suivant, qui constatait l'heureuse issue de la mission confiée à son savoir-faire :

VILLARS ET LE PRIXCE EUGENE. lit

Stuttgard, le 23 février 1714.

MOXSIKUR,

Je n*ai pas répondu .à votre lettre précédente ^ ; parce qu'elle me faisait espérer de vos nouvelles plus précises au retour de M. de Contades, que vous attendiez d*un jour à Tautre. J'ai été bien heureux, Monsieur, de recevoir depuis, par lui-même, la seconde dont il vous a plu de m'honorer, et bien plus encore des assurances qu'il m*a apportées de la part de Sa Majesté Très- Chrétienne et de la vôtre, que je pouvois retourner consommer avec vous le grand ouvrage auquel nous avons travaillé jusqu'ici, sans craindre des changements sur le projet que j'ai eu l*honneur de vous remettre avant mon départ de Rastadt, excepté deux ou trois passages qui regardent le préambule, l'article 1*' et le 31*, à regard desquels M. de Contades a été chargé de me faire connaître les changements que vous avez ordre d'y faire.

J'espère que la constance avec laquelle, nonobstant la saison déjà si fort avancée, j'ai ici attendu la résolution qu'il plairait au Roi votre maître de vous renvoyer, de même les facilités de modifications avec lesquelles je tâche de m'approcher des changements susdits le plus près qu'il m'est possible, suivant le mémoire que M. de Contades aura l'honneur de vous remettre de ma part, vous persuaderont, Monsieur, bien efficacement, de la droiture et sincérité des intentions de Sa Majesté Impériale pour la paix et du désir ardent que j'ai, en mon particulier, de contribuer à ce qu'elle soit consolidée au plus tôt.

Dans cette confiance et me reposant entièrement que l'on pourra finir sur-le-champ et sans avoir besoin d'attendre de nouveaux courriers, je partirai dimanche d'ici pour me trouver mardi, 27 de ce mois, après midi, au château de Rastadt, où je compte que nous mettrons, en peu de jours, la dernière main à ce grand ouvrage...

1 Simple billet écrit par Villars de Strasbourg, le 19 février, pour faire

Le prince avait ajouté ce post-scriptum autographe :

J^espère de vous embrasser bientôt, Monsieur, et vous saurez, par M. de Contades, que je n*ai pas balancé à aller aussi loin qu*il m*a été possible.

Ce message fut reçu par Villars avec une immense satisfaction : néanmoins, instruit par J'expérience de ses premières déceptions, il s'empressa de transmettre le mémoire d'Eugène au Roi, et de lui demander son adhésion à la suppression demandée; il ne doutait d'ailleurs pas de son consentement. La paix était faite cette fois, il n'y avait plus à en douter. Sa joie était sans bornes; il ne put s'empêcher de l'exprimer au prince Eugène, tout en faisant pour l'acquit de sa conscience quelques réserves de pure forme.

Strasbourg, le 25 février 1714.

Monsieur, vous serez aisément persuadé de la joie très sensible et très parfaite que j*ai de la très juste espérance que je dois concevoir de consommer un ouvrage aussi important et attendu de toute TEurope avec une extrême impatience. J'en ai une au-dessus de tonte expression d'avoir Thonneur de vous voir; elle ne peut cependant m'empccher d'avoir celui devons dire que je n'ai nulle liberté sur le changement que vous désirez. Je fais partir dans ce moment un courier pour la Cour, lequel sera de retour au plus tard le sixième jour; peut-être nous faudra-t-il ce temps pour mettre en latin tous ces articles. Je suis obligé à d'autant plus de circonspection que l'on a toujours trouvé que je m'avançois plus que je ne devois, bien que c'ait été

savoir à Eugène qae le retour de Coutades était annoncé pour le lendemaio.

plus par mes instaoces à notre cour que par m'étre relâché sur rien.

Pour n*avoir pas le plus petit reproche à me faire, j*aurai rhonneur de vous dire, Monsieur, que Sa Majesté n*a pu s*engager à ce que vous demandez sur les sujets espagnols et catalans qui sont au service de TEmpereur : aussi ne demande-t-elle rien pour les sujets italiens et flamands qui servent actuellement le roi d*Espagnc : le Roy ne s*explique que pour ceux qui, étant actuellement à son service ou à celui de TEmpereur, ont des biens sous la domination de Tun ou de l'autre... Je suis persuadé. Monsieur, que vous ne trouverez aucune difficulté sur cela qui nous arrête. . . Je compte de partir demain pour être à Rastadt à rheure qu'il vous plaira me le marquer, après cela, Monsieur, vous avez connu par ce que M. de Contades vous a laissé jusqu'où je puis aller sur le mot de droit que vous voulez changer.

Cette lettre signée ', Villars ajouta de sa grosse et détestable écriture :

J'ai, en vérité. Monsieur, une extrême envie d'avoir l'honneur de vous revoir.

Ce n*est que le 28 que les deux plénipotentiaires se retrouvèrent à Rastadt. Les conférences reprirent aussitôt. Elles donnèrent bien encore lieu à de vives discussions; Villars eut encore des emportements et des intempérances de langage, Eugène de froides et hautaines reparties; Tun essayant de ne pas aller jusqu'au bout des concessions autorisées par le Roi, l'autre se retranchant derrière les assurances données par Contades a Stuttgart. Néanmoins,

* Cette lettre est en original aux Archives I. R. de Vienne, ainsi que les lettres de Villars dont uous allons donner le texte ou des extraits. Les réponses d'Eugène sont en minute dans le oièoie dépôt.

Page 1