‹ Villars d'après sa correspondance et des documents inédits;Chapitre 3 sur 25 · II. S · texte numérisé non relu

II. S

l'œuvre de paix se poursuivit et ne fut plus ioterrompue. Tout ce que Villars put obtenir, c'est que l'amnistie fût assurée aux Flamands et aux Italiens qui avaient participé à la guerre sans que la même faveur fût accordée aux Catalans ; — que les électeurs de Bavière et de Cologne fussent remis en possession des mobiliers, objets d'art, canons qui avaient été distraits de leurs châteaux ou résidences, — et enfin que le traité fût rédigé en français. Sur ce dernier point, Eugène fit peu de résistance : quoiqu'il sût le latin mieux que Villars ' , il préférait de beaucoup l'usage de sa langue maternelle; le formalisme germanique fut sauvé par l'adoption d'un article séparé qui stipulait que cette dérogation aux traditions de l'Empire ne constituerait pas de précédent et ne pourrait être invoquée au préjudice d'aucune des parties.

Un dernier article séparé fut consacré au choix de la ville où se tiendrait le congrès chargé d'étendre à l'Empire les stipulations de Rastadt et de rédiger le traité de paix général. L'Empereur avait indiqué les trois villes suisses de Bade, Schafihouse et Frauenfeld. Le Roi devait choisir l'une de ces trois localités et faire connaître directement sa décision au prince Eugène.

Enfin, la réponse suprême du Roi arriva le 6 mars au matin : elle était favorable. Louis XIV acceptait, sauf d'insignifiantes modifications de détail, la rédaction pro-

1 Villars, qui se méfiait de sa latinité, avait fait Tenir le recteur des Jésuites de Strasbourg pour lui venir en aide; malgré cette assistance, fit-il dire à Eugène par Huiidlieim, il ne répondait pas que la traduction du traité n'amenât de nouvelles discussions et de longs délais : il le priait de leor épargner les unes et les autres. (Eugène à l'Empereur , 5 mars 1713. A. V.)

VILLARS ET LE PRIXGE EUGÈXE. 115

posée par Eugène ; on se mit immédiatement à faire une dernière révision du traité, en présence de Hundheim et de la Houssaye. Le texte qui avait servi de base était celui qui était venu de Versailles, et que les discussions des derniers jours avaient diminué des articles supprimés, mais peu modifié dans son ensemble; on y précisa quelques passages, on y atténua quelques expressions; Villars fit un dernier effort pour y introduire le traité à faire entre PAutriche et l'Espagne ; Eugène opposa un dernier et catégorique refus ; la rédaction définitive fut enfin arrêtée. La nuit était venue; on se mit sans désemparer à faire les copies officielles, à les coliationner^ à les munir de tout Pappareil traditionnel ; il était sept heures du matin quand les deux plénipotentiaires, brisés de fatigue, contenant leur émotion, apposèrent enfin leurs deux signatures au bas du traité qui mettait fin à la guerre de la succession d'Espagne. Contades partit immédiatement pour Versailles avec l'exemplaire destiné au Roi : cet honneur lui était bien dû. Louis XIV fut surpris de son prompt retour; il ne s'attendait pas à un dénoùmcnt aussi rapide et faisait préparer par Torcy de nouvelles recommandations à l'adresse de Villars. Il fut tenté de trouver que le maréchal avait pris trop à la lettre ses instructions conciliantes et n'avait pas tiré un parti suffisant de l'avautage que lui donnaient ses victoires; mais il ne laissa rien voir de ce regret et manifesta publiquement sa satisfaction. Contades eut la grand'croix de Saint-Louis, en attendant un gouvernement. Villars, qui le suivit de près, reçut l'accueil le plus flatteur; pour la première fois peut-être de sa vie, il se mon-

tra modeste et ne demanda rien au Roi. Louis XIV lui accorda spontanément des faveurs signalées. Il s'empressa de les annoncer à Eugène, en lui faisant connaître les résolutions prises par le Roi pour la suite des négociations :

Versailles, ce 16 mars 1714.

J*aurois désiré, Monsieur, pouvoir me donner rbonnear de vous apprendre plus tôt que le Roy a choisi Bade sur les trois villes que l'Empereur a nommées pour les conférences, auxquelles Sa Majesté m'ordonnera de me rendre dès qu'elle sera informée que Sa Majesté Impériale aura résolu que vous y veniez aussi , seulement pour signer le traité général et solennel avec l'Empereur et l'Empire, après que les plénipotentiaires auront tout réglé. Je suis ravi d'espérer l'honneur de vous y revoir et une nouvelle occasion devons assurer, etc..

Le Roy a nommé M. de La Houssayc, conseiller d'Etat, et M. le comte du Luc, son ambassadeur en Suisse, pour seconds ambassadeurs plénipotentiaires.

J'ose me flatter. Monsieur, par l'amitié dont vous m'honorez, que vous apprendrez avec quelque joye les grâces que je reçois en ce moment de Sa Majesté : celle des grandes entrées, d'autant plus distinguées que le seul M. le duc de Lauzun, qui en a été honoré il y a quarante-cinq ans, et moy, sommes les seuls qui les ayons actuellement. Le Roy a bien voulu aussi donner la survivance du gouvernement de Provence à mon fils. Je n'oublierai pas, Monsieur, de vous rendre compte que lorsque j'ai eu l'honneur de présenter vos respects à Sa Majesté, elle a parlé de vous avec toute l'estime que vous méritez et pouvez souhaiter.

Eugène répondit :

Vienne, ce 4* avril 1714.

J'ai reçeu la lettre, que vous m'avés fait l'honneur de m'ecrire du 16 du mois passé, j'ay aussitôt donné part à S. M. I. et C.

du choix de la ville de Baade que S. M. T. C' a faite sur les trois nommées par Sadite M. 1. pour les conférences : Elle m'a permis de m'y rendre pour le même effect que vous me marqués, Monsieur, de votre côté. Je suis ravy d'avoir cette occasion de vous embrasser.

S. M. I. et C. a nommée M. le comte Goês, conseiller d'État et M. le comte de Seilern, neveu du chancelier de la Cour, pour seconds ambassadeurs plénipotentiaires.

Eugène dut attendre quelque teoips la satisfaction

a d'embrasser » son rival : le lent formalisme de la diète germanique ne s'accommodait pas de son ardeur. On discutait longuement à Francfort la question de savoir si l'Empereur serait ou non chargé de représenter TEmpire à Rastadt. Eugène fut obligé de demander un délai :

Vienne, ce 14* avril 1714.

La manière de traiter les affaires à la diète de l'Empire vous est assés connue pour ne pas croire nécessaire de m'étendre beaucoup sur les difGcultés qui se rencontrent de se trouver au congrès de Baade pour la Gn de ce mois. Les ministres de S.M.I. sont prêts et s'y peuvent rendre sans grande difficulté quoique le voyage soit fort long ; mais les instructions n'étant pas encore arrivées aux ministres des Etats de l'Empire à la diète, sur la communication qui leur a été faite de la conclusion de la paix de Rastatt, pour sca voir s'ils résoudront de donner un plein pouvoir à S. M. I. et C. ou s'ils envoyèrent une deputation de leurs corps, les ministres de S. M. I. ont été par cette raison obligés de suspendre encore leur départ; on ne manque cependant pas de presser autant qu'il est possible; mais dans l'incertitude, j'ai crû, Monsieur, devoir vous en avertir par ce courier pour que les ministres de S. M. T. C. audit congrès puissent régler leurs voyages sur cet avis. Je ne manquerai pas de vous avertir, Monsieur, par

un autre courîer, quand tout sera prêt à la diète ; on est fort fâché içy de ce retardement, mais il ne sera pas long et comme j*ai eu rbonneur de vous le dire au commencement de cette lettre, la constitution de TEmpire est telle qu'il est impossible que cela puisse aller plus vîte.

Après six semaines de délibérations, l'Empire se décida enfin à donner à l'Empereur a un plein pouvoir de conclure en son nom la paix générale » y et le 20 mai fut désigné pour l'ouverture du Congrès. M. du Luc était déjà en Suisse; M. de Saint-Gontest, qui avait été substitué à KL. de la Houssaye, alla le rejoindre à Bade : les conférences commencèrent à la date fixée, mais sans la participation directe des deux principaux ambassadeurs. Il avait été convenu qu'Eugène et Villars n'interviendraient que pour la formalité finale.

Lorsque tout eut été décidé entre les plénipotentiaires du Roi et de l'Empereur, en présence des envoyés des princes de l'Empire, lorsque le traité eut été dûment mis en latin diplomatique, les deux ambassadeurs furent invités à venir le signer ensemble. Une difficulté d'étiquette faillit encore tout remettre en question. Villars était arrivé dans la petite ville de Bruck, à trois lieues de Bade, lorsqu'il fut informé que le texte du traité accordait à Eugène, comme prince de maison souveraine, la qualification de ahimssimm, tandis qu'il ne lui donnait, à lui, qu'une épitbète moins retentissante. 11 déclara tout net qu'un marécbal de France, duc et pair du royaume, valait bien un prince étranger, et que si la moindre différence était établie entre eux, il retournerait immédiatement sur ses pas.

Eugène^ prévenu par un courrier spécial, s^empressa de' lever la difficulté en acceptant de bonne grâce l'égalité complète. Le 7 septembre, les deux ambassadeurs, réunis dans Thôtel de ville de Bade, signèrent, en grande cérémonie, le traité définitif. , Villars s'empressa d'annoncer la bonne nouvelle à madame de Maintenon et de lui laisser entendre quelle était la faveur qu'il espérait du Roi, pour prix du grand service qu'il estimait lui avoir rendu :

Baden, le 10 septembre 1714.

Vous aurez trouvé, Madame, que nous n'avons pas laissé languir la signature du traité solennel entre le Roi, TEmpereur et TEmpire, et vous trouverez aussi que je ne vous ai pas flattée, quand j*ai eu Thonneur de vous assurer que les changements arrivés en Angleterre ne troubleroient pas la paix. II étoit bon cependant qu'elle fût faite, et j*espère, avec Taide du Seigneur, qu*outre le bonheur de la paix, le Roi aura la gloire de voir son alliance et son amitié véritablement recherchées par la maison d'Autriche. Vous serez satisfaite. Madame, des assurances que je porte à Sa Majesté sur cela.

Mous avons su par les lettres de Genève, qu'il était arrivé un courrier à M. le maréchal de Villeroy, pour lui apprendre les dernières et grandes grâces que le Roy lui fait ^ . Le prince Eugène m'avoit fait des compliments que je n'avois pas reçus, et le nombre de ministres étrangers qui sont ici, et qui trouvent l'Empereur si heureux d'avoir un ministre tel que le prince Eugène, s'imaginoit que celui des généraux du Roi qui a le plus vu de grandes et heureuses guerres finies par la plus importante des négociations auroit infailliblement l'honneur d'entrer dans son conseil. Pour moi, Madame, je me trouve toujours trop heureux,

' H avait été nommé à la présidence du conseil des finances.

ItO CHAPITRE VIII.

quand je songe qu'ayant le bonheur d'approcher le plus grand et le meilleur maître du monde, je ne lui rappelle point de fâcheuses idées ; qu'il peut penser : a Celui-là m'a plusieurs fois mis en péril, et cet autre m'en a tiré. » Que me faut-il de plus? Les autres avoient besoin de consolations pour les malheurs qu^ils ont eus, et moi Je suis trop bien payé de mes services, et véritablement très content pourvu que vous me permettiez de compter toujours sur vos bontés, et que vous me fassiez l'honneur de me regarder comme l'homme du monde qui est, etc.

On sait que le congrès de Bade n'avait pas tenu lout ce qu'on en attendait. Effrayés de la masse des réclamations produites, du temps qu'il aurait fallu pour les étudier, les discuter, en concilier les effets contradictoires, les plénipotentiaires les avaient toutes ajournées de nouveau, pour s'occuper du seul intérêt pressant, le rétablissement de la paix générale. Ils s'étaient donc contentés de reproduire les stipulations de Rastadt et de les faire sanctionner par l'Empire. On les connaît : c'étaient, pour la France, la frontière du Rhin et Landau, le rétablissement complet des deux électeurs qui s'étaient compromis pour sa cause ; — pour l'Autriche, c'était l'acquisition des possessions espagnoles en Flandre et en Italie. Si l'on compare ces résultats aux douloureux préliminaires de la Haye, aux humiliantes propositions de Gertruydenberg, si l'on se rappelle les poignantes circonstances de 1709 et de 1710, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il y eut, dans l'histoire de la France, peu de traités plus importants et plus heureux. Les avantages qu'il lui procura, à elle ou à ses alliés, auraient-ils pu être plus grands? La campagne diploma-

tique avait-elle été aussi heureuse ou aussi habilement conduite que la campagne militaire ? Le lecteur qui aura bien voulu nous suivre jusqu'au bout nous dispensera de répondre, tt J'ose espérer, écrivait le prince Eugène à TEmpereur en lui annonçant la signature du traité, que Votre Majesté daignera approuver ma conduite; me conformant à ses ordres, soutenu par son admirable fermeté, j'ai la confiance d'avoir obtenu, malgré la supériorité militaire de l'ennemi et la défection de presque tous nos alliés, des conditions de paix plus avantageuses et plus glorieuses que celles que la médiation étrangère eut pu nous procurer à Utrecbt. y» On ne pensa pas autrement à Vienne, et même, s'il faut en croire quelques esprits chagrins, dans certains cercles de Versailles. Le nom de Villars n'en resta pas moins attaché à l'instrument de paix comme aux victoires qui l'avaient préparé, et lorsque, la vieillesse étant venue, le maréchal, éloigné pour toujours des affaires diplomatiques, comblé d'honneurs, objet de la faveur populaire, reportait un souvenir complaisant sur ses années de glorieuse activité, on l'eût bien étonné si l'on eût paru douter que la paix ne fût son œuvre, si l'on eût paru croire que la reconnaissance de la France s'adressait plus à l'homme de guerre qu'au diplomate.

A son retour de Bade, au mois de septembre 1714, Villars s'attendait à ce que la reconnaissance du Roi se manifestât par une faveur signalée. Maréchal de France, duc et pair, gouverneur de Provence, cordon bleu, chevalier de la Toison d'or, admis aux grandes entrées, il désirait encore quelque chose, il aurait voulu un titre qu'il ne partageât

avec personne, et sollicitait de nouveau l'épée de connétable. Il espérait en outre entrer dans les conseils du Roi : nous venons de voir qu'il avait confié cette ambition politique l madame de Maintenon, comptant sur sa protection poui en obtenir la satisfaction. Cest encore à elle qu'il s'adressa pour arracher au Roi la dignité suprême. A peine arrivé i Paris, le 24 septembre, il lui écrivait une lettre ' qui était comme le résumé de tous ses services militaires ou diplomatiques, et rappelait a qu'aucun connétable, maréchal de France ou général d'armée, à remonter même dans les siècles les plus reculés, n'avoit été chargé du commandement d'armées si nombreuses pendant tant de temps, ni dans des conjonctures plus dangereuses, et n'enétoit sorti si heureusement que lui » . Elle se terminait par ces mots : a Non, Madame, je ne saurois croire que le Roi, après avoh satisfait à une ancienne amitié pour M. le maréchal de ViU leroy, ne veuille pas aussi suivre sa bonté pour moi. Mais peut-être y en auroit-il un peu à me voir, au moins, suivre M. le maréchal de Villeroy dans le conseil et remplir la place de cinquième ministre qui a toujours existé. On ne sera pas surpris, chez les étrangers, que le Roi m'honore de cette marque de confiance, et, en vérité, Madame, dans U royaume, je n'imagine pas qui pourroit y trouver à redire, n Madame de Main tenon n'encouragea pas les espérances de Villars ; elle se contenta de lui ménager une audienci où le Roi le combla d'attentions, de compliments, de mar ques de confiance, mais ne lui accorda pas ce qu'il désl

> Elle a été intégralement publiée par M. de Gourcv (ouvr. eii,, t. U p. 346), et nous ne croyons pas devoir la reproduire de nouveau. •

rait. Louis XIV était décidé à ne pas rétablir une grande charge qu'il considérait comme inutile ou dangereuse, et ne voulait pas introduire dans son conseil un élément de discussions passionnées. Villars ne fut pas connétable et n'entra au conseil qu'après la mort de Louis XIV ^ Mais si son ambition ne fut pas immédiatement satisfaite, sa vanité obtint toutes les satisfactions qu'elle pouvait désirer : aux honneurs dont nous avons déjà énuméré la liste considérable vinrent s'en joindre d'autres. L'Académie française le reçut dans son sein et mit son portrait dans la salle de ses séances, entre ceux de Racine et de Boileau. On frappa des médailles en son honneur. La plus belle, œuvre de Duvivier, graveur du Roi, célébrait la signature de la paix, et l'attribuait aux victoires de Villars : Victoria pacbm FECiT. Le dieu de la guerre et la déesse de la paix lui otTrent une couronne: unidebbmvs vtramque. D'autres médailles associaient Villars et Eugène, ces deux « foudres de guerre » , qui, après avoir troublé l'Europe du bruit de leurs combats, avaient eu la gloire de lui rendre le repos : olim duo

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