L.-P. De Zadaleere
Brussel, 6 juny 1772.
(Copy eboeck, loc. cit., f"' 212 et 213.)
On sait que le gouvernement autrichien, obéissant aux idées qui se répandaient à cette époque, émancipa les artistes en les exemptant de l'obligation de se faire admettre dans un métier (1) . Il ne saurait être question de récriminer contre
(1) Les documents officiels renferment parfois des données étranges :
« Nous n'avons pu voir qu'avec surprise, dit Marie-Thérèse dans son édit du
cette mesure, qui fut d'autant mieux accueillie que l'institution des corps de métier devenait de plus en plus antipathique à l'opinion publique. Les abus sans nombre par lesquels elle était alors viciée, éclataient à tous les yeux et appelaient, sinon une abolition totale, du moins une réforme d'autant plus difficile à opérer que des intérêts sans nombre dépendaient du maintien de l'ordre des choses existant.
Il n'en est pas moins vrai que le rapport du magistrat est rempli de réflexions sensées. Ce qui y est dit de la grandeur et de la décadence de l'art est parfaitement exact. L'art n'est rivé que d'une manière secondaire au mode d'organisation auquel il est soumis; et, quand il se trouve dans des conditions favorables de développement, il tire d'ordinaire avantage, même des entraves dont on essaie de l'entourer. Le moyen âge en présente une preuve éclatante. En dépit du dédain que les hautes classes affectaient pour les travaux manuels, quoique relégués dans les corporations d'artisans, les artistes de la Belgique ont alors rempli le pays de monuments et d'objets de toute espèce, que leurs successeurs.
» 20 mars il'ô, que les arls libéraux, qui font tant d'honneur aux pays où ils » fleurissent, se trouvent confondus dans quelques villes de notre province de » Brabant avec les arts mécaniques, et qu'on y oblige en partie ces artistes à se » faire membres de métiers et de corps cumposés d'ouvriers et d'artisans. » Le mépris qui se manifeste dans ce langage pour la masse du peuple est doublé d'une ignorance réelle ou affectée, qui prêterait à rire si le sujet était moins sérieux. Les artistes, chez la plupart des nations européennes, et, en particulier, dans toutes les provinces des Pays-Bas, n'étaient-ils pas astreints à faire partie des corps de métiers? La surprise des hommes d'État qui entouraient le prince Charles était réellement étonnante et il faut croire qu'ils connaissaient bien mal l'histoire de la Belgique au moyen âge. Il est vrai que, dans les livres écrits sous leur inspiration et avec leurs encouragements, on peut lire que l'Hôtel de Ville et l'église Sainle-Gudule, de Bruxelles, sont de beaux monuments, « quoique gothiques. » Les iiommes qui appréciaient si bien le grand mouvement artistique du moyen âge et qui laissaient vendre pour quelques florins des œuvres authentiques de l'école des Van Eyck, n'avaient évidemment aucune idée de l'admirable organisation de nos anciennes communes, où une carrière politique était ouverte aux artistes autant qu'aux rejetons des nobles et des marchands riches, comme en témoignent des exemples que nous avons déjà cités.
émancipés par l'impéralrice Marie-Thérèse, n'ont pas su égaler, au moins sous le règne de cette princesse et dans les temps qui ont immédiatement suivi. A cette époque, il y avait une décadence incontestable, non seulement chez nous, mais dans toute l'Europe. Cela tenait à d'autres causes qu'à l'organisation des métiers et, dans notre pays, surtout à celte circonstance que la Belgique, dépouillée peu à peu d'une partie de son territoire, ravagée et appauvrie par de longues guerres, devenue la possession d'une puissance éloignée, végétait politiquement. ïl était difficile au magistrat d'entrer dans cet ordre d'idées et il a eu raison de s'en abstenir.
Pour avoir des artistes, il faut leur procurer des commandes. C'est la condamnation de l'existence de l'art, si on ne veut voir celui-ci que dans l'art officiel. Quand l'artiste veut se créer une position indépendante, il doit accepter des travaux de toute nature, pourvu qu'il puisse y attacher un cachet artistique. C'était la règle et l'habitude des anciens, et c'est pourquoi on voit, sous leurs doigts habiles, les moindres objets revêtir un cachet que l'on peut copier, mais que l'on n'a plus l'habitude d'égaler. Bien habile serait celui qui, dans les professions diverses en honneur autrefois, nous dira où se trouve la séparation de l'art et de l'industrie (1). En réalité, l'un et l'autre sont faits pour se confondre et s'entr'aider. La mission de l'art est de rehausser les travaux de toute nature; l'industrie, de son côté, doit chercher à répandre, à vulgariser, à utiliser les créations de l'art.
(1) Le décret de Marie-Thérèse déclare : « Que la peinture, la sculpture, la » gravure et l'architecture ne dérogent point à la noblesse, et que tout le monde 1) peut exercer librement ces arls et vendre ses ouvrages, sans être sujet à se » faire inscrire dans des métiers, corps et compagnies quelconques, pourvu que j l'artiste se borne à l'exercice de son art, sans se mêler d'ouvrages mécaniques î ou de débits réservés aux métiers. »
Ces dernières expressions sont bien vagues : les gravures, les photographies, les tapisseries, les bronzes, les porcelaines et faïences, etc., sont des objets de débit. Peut-on cependant traiter de l'histoire de l'art sans en tenir compte? Au surplus, on l'a déjà déclaré (Goethals, Histoire des lettres, des sciences et des arts, t. IV, p. 402, art. Lens), l'effet de l'édit ne répondit pas ii l'attente. C'est que l'on ne réglemente pas l'art comme on fait marcher un bataillon.