SCÈNE II
JACQUES
Elle n'est pas là, tant mieux... je ne suis pas fâché d'avoir un peu de temps devant moi pour me remettre et pour préparer ce que j'ai à dire... Il faut avouer qve cet Henri est [lus absurde qu'il n'est permis... Je savais, comme tout le monde, que cet hiver il avait été l'amant de la jolie baronne de La Chevrette. IJ en était fou, je le veux bien, mais de là à tout quitter pour la suivre, à planter là sa femme, son ménage... C'est ce qu'il fait, il vient de me l'avouer, et voici comment il me l'a avoué. Depuis que nous sommes ici tous les quatre, nous avons l'habitude déjouer au whist... on se paie tous les quinze jours. Nous sommes le douze aujourd'hui, c'est le quinze seulement qu'Henri aurait du me payer les trois cent vingt fiches qu'il me doit... Il m'a déclaré tout à l'heure qu'il tenait à me payer tout de suite... j'ai été surpris de cette insistance, j'ai regardé Henri et je me suis «i perçu qu'il avait un drôle d'aT, un air tout à &it drôle... « Qu'est-ce que tu as? lui ai-je demandé, l'on dirait que tu es sur le point de faire une bêtise. — On ne se tromperait pas, m'a-t-il répondu, mais c'est plus fort que moi... » Il m'a forcé à accepter les trois cent vingt francs... nous jouons un franc la fiche... « Ne m'attendez pas pour diner, a-t-il ajouté, ne m'attendez pas non plus demain matin pour déjeuner, ne m'attendez pas... — C'est donc vrai ! me suis-je écrié, tu vas rejoindre la jolie baronne de La Chevrette I... » Il a eu pendant un instant l'air égaré, comme si ce nom ne lui rappelait rien, puis revenant à lui : « Non, m'a-t-il dit, ce n'est pas elle, c'est une autre... je compte sur toi pour pré-
Tenir ma femme... v Là dessus, il a sauté dans la voiture, et la voiture est partie... prévenir sa femme, s'il croit que c'est facile... J'avais pensé un inslant charger tout bonnement ma femme à moi... Elle reviendra tout à l'heure. Mais, toute réûexion faite, il m'a paru inutile de mettre Adrienne au courant d*une pareille histoire... Cette pauvre Lucie ! comment vais-je m'y prendre pour lui annoncer?... J'y ai réfléchi déjà. Il faudrait, avant tout, savoir où elle en était avec son mari, si elle Tadorait, ou si elle ne l'aimait qu'avec modération. Il est évident que, si elle ne l'aimait qu'avec modération, il sera plus aisé, beaucoup plus aisé... on serait sûr, alors, de lui faire moins de peine...
(Entra Lucie.) La VOici...