‹ Villegiatures d'artistesChapitre 12 sur 18 · V ERMITAGE · texte numérisé non relu

V ERMITAGE

treuve chez l'auctheur : Au pourtraict véridicque, en la rue dicte d'Anjou Sainct- Honoré, près la chapelle du Roy Louys-le- Seizième » ; et aussi « la Passion illustrée deN. S. Gambetta, selon l'Évangile de Saint (Charles) Laurent, suivie d'une note par l'auteur des Dicts et Faicts du chier Cyre Gambetta le Hutin en sa court ». Cela a paru dans La Lanterne d'abord; ce souvenir de Rochefort ne messied pas en l'occasion.

« Le salaire n'est dû qu'à l'action. Le rêve n'est pas le fait, pas plus que les émotions ne sont des principes. »

La phrase est de Nadar, et elle pourrait servir d'épigraphe à sa vie, car sans recommencer à parler des ballons, de la lithographie, de la peinture, du journalisme, même de « la grande symphonie héroïque des punaises, paroles de Nadar et Charles Bataille, à Paris sous les piliers tournants de la vague demeure, c'est-à-dire sous les arcades de l'Odéon », sans cataloguer tout ce qu'il a fait, on peut trouver encore exact ce que disait de lui feu maître Banville :

(( Je connais Nadar depuis toujours ; je Tai vu riche, grâce à son travail, à son infatigable ardeur, et je ne sais pas d'homme que l'argent ait moins étonné que lui; je l'avais vu tout jeune, luttant contre la pauvreté et l'étonnant à force de virtuelle joie et d'inventions spirituelles. Il était déjà lui, improvisant, dessinant, écrivant des romans , sans table et sans plumes, vivant de tous les métiers qu'il ne savait pas, et il n'en aurait vécu « que trop honnêtement » comme dit Racine, s'il n'avait été généreux jusqu'à la sottise (à moins de quoi l'on est avare) et s'il avait pu voir passer les marchands d'âmes, les faux tribuns, les imbéciles triomphants, sans leur jeter à la face quelque épithète rabelaisienne, bien crue et sonore ! Et de peur qu'on ne sût pas bien que c'était lui qui avait crié, il avait pris le parti d'être d'une taille énorme, au-dessus de la démesurée, et craignant de ne pas être reconnu, il mettait, il met encore chez lui une vareuse écarlate, parfaitement rouge. »

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Oui, c'est en veston rouge que, l'été dernier, il nous faisait visiter sa maisonnette aux innombrables chambres emplies de choses d'art précieux, et nous en aurions long à décrire, si notre attention n'avait été fixée par la collection presque complète de l'oeuvre de Constantin Guys, l'ami de Baudelaire : des malles d'osier bondées de dessins, d'aquarelles, de la série des équipages, de la série des filles d'un truandisme admirable ; et c'est en cataloguant ces richesses, c'est en préparant une exposition de l'artiste inconnu, ç'est en relisant ses anciennes lettres, c'est en revivant sa vie, que Nadar oublie maintenant les tristesses de l'âge; et quand, badaudant parmi les plates-bandes du jardinet, il nous contait : « Autrefois, j'avais un chien, un cheval, un âne, tout cela est mort », je me remémorais ce passage du Miroir aux alouettes :

« Un des moments les plus pénibles de la vie, une des épreuves les plus difficiles, c'est assurément lorsque l'homme se voit

amené à rompre avec une affection sur laquelle il s'était accoutumé à compter. Le cœur saigne de toutes parts, à ces séparations ; moins amer, peut-être^ est le ressentiment contre l'ami perdu, pour les griefs de la rupture, que pour cette contrainte de ne plus l'aimer, où il vous réduit. Lorsque cette affection est née de la famille, du sang, et à mesure qu'on est plus avancé dans la vie, le déchirement est plus douloureux, n'est-ce pas encore peut-être qu'il vient se joindre alors aux souffrances cle la blessure un vague sentiment de crainte à voir démanteler autour de soi cette protection, cette muraille de tendresse sur laquelle on se confiait, et à sentir le froid qui vient par la première brèche. L'homme se pénètre de sa faiblesse, à cet instant où il se voit prêt à marcher seul. »

Heureusement, Nadar est vaillant, bon pied bon œil ; il n'y a que le dictionnaire — cet indiscret — qui le fait dater de 1820, et nous fêterons, avec le fameux Clos-Nadar, l'apparition des Cahiers.

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Chei HECTOR M A LOT

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A deux minutes de la gare, au coin de l'avenue de Fontenay et de l'avenue de la Dame-Blanche, une maisonnette tout enlinceulée de lierre, aux auvents de bois peint en rouge, au perron abrité par un vélum de glycines, au jardinet empli de fleurs et de palmiers, les pots fichés en pleine terre au raz des massifs — un illusionnant rappel du Midi qui réchauffe en cette grise après-midi de septembre. Par delà les grilles de pourtour s'étend le bois de Vineennes, parc Monceau du peuple, le bois de Vineennes avec ses enseignes du restaurant de la Porte-Jaune, avec ses

pelouses râpées où jouent des floppées d'enfants en vacances, avec, entre les arbres, ce paysage d'Angleterre qu'évoque la chapelle aperçue, flanquée, sur la droite, du donjon.

Hector Malot habite là depuis trente ans, et raconter sa maison, c'est le biographier presque : la villégiature est son ordinaire.

ce Fils d'un notaire de province, me confie-t-il, je commençai mes études à Rouen pour les achever à Paris. Jusqu'à vingt -six ans, je vécus amassant des documents, mais sans rien faire, car, moi qui ai à mon acquis une cinquantaine de volumes, je suis un grand paresseux. A cette époque, quand j'avais assuré les 200 francs qui m'étaient nécessaires pour la vie matérielle — cela suffisait alors — ■ je ne m'occupais plus de rien. J'avais envie d'écrire, c'était dans ma nature, car on naît romancier, on ne le devient pas, et, pour satisfaire ma passion, pour mettre a exécution le projet que je nourrissais

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depuis... toujours, il me fallait la solitude, réloignement, c'est-à-dire quitter Paris.

Ayant fait un petit héritage — au lieu de le manger, ce qui aurait pu arriver — je m'enquis d'un terrain ; j'avais songé à me fixer à Passy, près du Ranelagh, où il n'y avait rien, j'étais même déjà entré en pourparlers, mais j'eus vite réfléchi que je serais trop proche de la Ville, que Ton viendrait me rendre visite , que je serais dérangé.

« Un jour de pluie — je me promenais par ici — je remarquai qu'il n'y avait pas de boue, c'est vrai, le terrain est spongieux et boit tout de suite — ça m'a décidé, j'ai acheté un bout de sol, et je fis construire cette maison qui est trop petite aujourd'hui. Comme Normand, je suis doué d'une grande prudence ; or, je ne me serais jamais mis très loin : je n'aurais pas été certain d'avoir les dix francs nécessaires au voyage lorsque j'en aurais eu besoin, tandis que vingt sous... et, possédant un toit à moi, par conséquent plus

de loyer, ce serait bien le diable si je ne gagnais pas de quoi faire bouillir mon pot-au-feu... )>

Avec sa bonhomie affable de vieillard bien portant, très vert encore malgré la barbe et les cheveux blancs, il me parlait ainsi dans son <?#-cabinet de travail, à l'aspect plutôt sévère : autour de la cheminée, cle simples portraits de famille ; sur un casier à panneaux roulants, le Bacohus en bronze clu musée cle Naples ; puis une grande bibliothèque, tenant tout le fond de la pièce, des livres d'aspect vieillot, et, aux murs, çà et là, une immense photographie sur toile , merveilleuse reproduction des Syndics des drapiers, de Rembrandt ; une tête de Léonard de Vinci, des tryptiques de primitifs, et... des croquis d'Emile Bayard, pages d'illustrations pour ses volumes

« Une fois installé ici, je me mis à la besogne, de cinq heures du matin à onze heures, et de deux heures à sept heures. Ma première condition à un domestique

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était qu'il fallait se lever à l'aurore, avant moi, allumer le calorifère pour que j'aie en entrant dans mon bureau la même température que celle de la journée... Je refusais toutes les invitations, je ne sortais que par hygiène, chaque jour dëux heures, quelque temps qu'il fît - — on mettait des caoutchoucs et des sabots — et je fuyais toute distraction ! Les personnages de roman, auxquels on insuffle la vie, s'évanouissent au moindre contact, du moins pour moi c'était comme cela.

Ainsi, je travaillais, vous seriez venu, j'aurais causé avec vous... Eh bien ! après votre départ, il m'eût été impossible de reprendre mon labeur : les silhouettes se seraient effacées... »

Le salon, qui a une façon de loggia enguirlandée ouvrant sur le Bois, « un grand jardin qui est à moi et que l'État entretient comme je ne pourrais le faire », contient quelques œuvres d'art discrètes, un buste en bronze par Chapu, du même une exquise maquette exécutée pour

Pompon, un portrait par Jean-Paul Laurèns, et, aussi, par lui, en peinture solide, savante, une vue d'Yport, la falaise prise en raccourci du bout du jardin de la si curieuse villa gauloise, un dessin de Duez, etc.

« Je n'ai fait que ce que j'ai voulu, et comme je l'ai voulu : mes premiers romans réussirent à YOpinion nationale du temps de Guéroult. Ce fut une chance.

Je ne me souciais pas du tout des manies du public ; ainsi, c'était la mode à ce moment-là des mœurs parisiennes , un sous-titre obligé. Je fis des études provinciales. Pour la question des prêtres, ce fut la même chose. On était en pleine bourgeoisie voltairienne — maintenant cela a changé — on me demanda de n'en point parler; mes 10 ou 15.000 lecteurs d'alors me lâchèrent, et, malgré cela, je fis la série que vous connaissez : Un miracle, Comte du Pape, et pourquoi ?

— Parce que j'étais documenté, depuis longtemps : tout jeune, dans l'étude de

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notaire de mon père, j'avais étudié un ecclésiastique très intéressant, commerçant entré dans les ordres par vocation, et ayant gardé sous la soutane ses qualités laïques. Il voulut, à la place de sa vieille église, construire une cathédrale qui coûta plusieurs millions, il eut des difficultés de payement, des procès ; j'ai vu cela de près, parle menu, et m'en servis... »

Hector Malot est, du reste, était, vaut-il mieux dire, un amateur du document, et, plus tard, on consultera tel de ses romans, comme la Bohême tapageuse , pour connaître l'a fin du second empire.

Son amour de la notation exacte faillit même lui coûter la vie : « Pendant la guerre, après avoir conduit ma femme et ma fille en Suisse, je revins en France, j'allai à l'armée de la Loire, au gouvernement de la Défense nationale. J'assistai à l'exode de Bourbaki ; enfin, lors de la Commune, je me rendis à Paris le plus souvent que je pus. Un jour, je me trouvai face à Yermorel : « Gomment, vous

êtes ici? me crie-t-il. Et on ne vous fusille pas ! » Je m'abstins de retourner dans la capitale, tenant compte de l'avis. On avait publié de moi une lettre sur Vermorel qui motiva des attaques formidables de Rochefort et de Félix Pyat, et le révolutionnaire se rappelait... »

Ses Souvenirs d'un blessé ont été faits aussi d'après nature: « Tandis que j'écrivais, j'entendais, sur le sable du jardin, le bruit de bottes des officiers prussiens qui étaient logés chez moi; et, les voyant passer, !je me disais rageusement : « Ah ! toi, si tu pouvais lire ce que j'écris... je vais t'arranger... »

Ce côté très documentaire du romancier est sa note caractéristique, et, dans le Roman de mes Romans qu'il a publié, il y a nombre d'anecdotes amusantes :

celle de Thérésa et de Mme de Metternich, celle de Barbey d'Aurevilly et du dessinateur, etc., etc.

Ne faisant plus de romans, il les raconte, car il s'est retiré, il a pris sa

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retraite, il a annoncé qu'il avait fini son œuvre, et, c'est un tantinet mélancolique, ce bureau sur lequel il n'y a aucun papier, où la plume se rouille à côté de l'encrier qui se dessèche.

a J'ai beaucoup travaillé, j'ai gagné suffisamment d'argent. Pourquoi de l'ambition? A quoi bon vouloir davantage?

Je me repose, je jouis de la vie ; ainsi je voyage beaucoup, je n'avais été qu'en Espagne, en Portugal, en Italie, je connaissais la banlieue. Maintenant je vais loin : l'année dernière en Russie, en Grèce, à Constantinople , et cela sans arrière -pensée d'impressions à rendre, sans la nécessité de chercher le mot propre... J'ai un carnet, mais c'est pour inscrire mes dépenses... Et, comme on sait que je ne raconterai pas ce qu'on me dit, j'obtiens des renseignements curieux : ainsi, sur l'alliance franco-russe, sur les commencements du Tsar actuel... »

Et, emporté par les souvenirs de voyage, Hector Malot me mime de façon délicieuse

une visite récente à un marabout de Tougourt, un très drolatique épisode qu'on lira dans le volume de Mme Hector Malot, l'authoress déjà applaudie de Folie d'amour. « Ma femme m'avait adressé, pendant une séparation, des lettres pleines de talent, je l'engageai à écrire, mais je suis comme le public, je ne lis que le livre imprimé, je n'en sais rien avant. »

Cette retraite volontaire d'un romancier, en plein succès, sera une des choses étranges de notre temps ; cette pudeur de l'âge, très à tort du reste, ce scrupule d'ambition, cette grande honnêteté à ne pas se servir jusqu'à satiété d'une marque achalandée, sont exemples dont beaucoup pourraient profiter ; il est un trait, tout à l'éloge de l'écrivain, que je veux encore citer :

Hector Malot avait annoncé un roman :

Journalistes et Gens de lettres; tout au long de sa carrière, il avait amassé force notes et ce devait être son dernier livre. Au moment de le mettre sur chantier, il eut

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des scrupules : ce J'ai eu plutôt à m'en louer qu'à m'en plaindre, ce serait mal à moi qui suis du bâtiment de manger le morceau... », et il remisa le dossier.

Cet ouvrage-là ne paraîtra jamais, parce que n-i ni, c'est fini.

Devant la bibliothèque du cabinet de travail, j'ai remarqué un cheval mécanique, des joujoux. La maisonnette de Fontenay-sous-Bois est l'habitation d'un bon père de famille qui a pris sa retraite de l'emploi qu'il avait.

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