EN
-PLOUDALMEZEAU
faisaient la nique cà l'Océan, se gaussaient de sa grosse voix terrible.
L'imprésario de cette jeune et coquette troupe de roman comique, artiste parisien
qu'on s'étonne de rencontrer si loin du boulevard, a nom Jules Chéret.
Entêté de la Bretagne, l'affichiste célèbre maintenant, villégiature là-bas chaque été, et voulant la tranquillité, la solitude, ne se
satisfait plus de Roscoff ou de Saint-Jacut, cherche des trous ignorés, trouve des lieux d'asile inédits. Cette année, il a inventé Kersaint-en-Ploudalmezeau, et c'est là qu'il a terminé les maquettes au pastel des panneaux et de la frise décorative qu'il a imaginés pour la villa du baron Vitta, à Évian.
Besnard, Chéret, Rodin, ce millionnaire choisit intelligemment les artistes qui doivent concourir à l'ornementation de sa demeure, sur le lac de Genève, et la tentative est trop moderniste pour que nous n'y applaudissions pas.
Gomment Chéret a-t-il conçu la salle à manger qu'il est seul à orner de peintures?
Sur une cimaise de bois, sobrement sculpté, blanc avec de menus filets d'or, une bande dorée sur laquelle se détacheront, puissamment ombrés, des masques accrochés à égale distance, puis, au-dessus, sans que les enclaves des portes et des fenêtres rompent la gradation du motif,
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l'éternelle frise caracolante de la comédie italienne — détaillée plus haut. Les gestes sont audacieux, désarticulés, les couleurs sont violentes, crues, mais prestigieusement harmonisées; la palette, comme le sujet, est interrompue, allant des bleus et des mauves aux rouges infernaux et incendiaires. « C'est l'effet du ciel au moment du coucher du soleil, empourpré d'un côté, blond et pâle de l'autre. »
La gaieté des attitudes, l'imprévu des gambades se complètent de la fantaisie étincelante des tons, par endroits multicolores ainsi que sur les écharpes de la Loïc Fuller; la séduction du premier aspect emprunte beaucoup de son attirance et de son charme au velouté fondu du pastel à cette poussière d'ailes de papillons, à ce délicieux moyen d'expression qui semble garder toujours un peu des souvenances de Watteau ou de Lancret, noms-étiquettes de la grâce maniérée du XVIIIe siècle.
Jules Chéret, lui aussi, il est un fidèle et sympathique historien de son temps,
bien qu'il poétise le chahut exarcerbé des petites femmes rigolbochantes et qu'il embellisse les outranciers et lascifs déhanchements des amoureusetés vicieuses.
Rops est le satirique et le philosophe d'une époque dont Chéret est simplement le poète, et le poète rieur : le fouet de l'un est pour l'autre tout bonnement une marotte ; aucune amertume , mais une épanouie expansion de vie, la folie insouciante sonnaillant ses grelots.
Pour le Musée du boulevard Montmartre, où il est entré après la mort de Grévin, Chéret a aussi sur le chevalet deux panneaux destinés au vestibule du grand escalier; il y a dans les esquisses une séduisante promenade de danseuses, comme décalquées en perspective fuyante, qui est du plus heureux effet. Mais pour le détailler, il me faudrait me répéter, un seul mot suffît : « C'est du Chéret! » Nous comprenons bien cela, au boulevard, mais c'est inexplicable aux braves paysans de Kersaint-en-Ploudalmezeau (Finistère), qui
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voyaient tour à tour en escrimeur — la séance de fleuret est quotidienne — et en pastelliste, les crayons de couleurs aux doigts, ce Parisien de passage à l'allure distinguée, militaire, ce dessinateur au pays chimérique du Rêve et de la gaie fantaisie.
Cher LOUISE ABBEMA
Un rayon délicat vient caresser la terre, Le fin croissant du soir dans le ciel violet Baigne de la pâleur de son tremblant reflet Les îles de Yado et la mer qui s'éclaire;
Un parfum très subtil monte avec volupté Des pâlissants iris et des pivoines roses. Quel mystère charmant enveloppe les choses En l'exquise douceur des belles nuits d'été!
Tout frissonne et se tait; sous les brises très molles Les pavots endormeurs effeuillent leurs corolles, Qu'un souffle tendre et frais entraîne en voltigeant;
Sur les bateaux légers aux frissonnantes voiles La blonde Séléné fait pleuvoir des étoiles, Et le Japon s'endort en un rêve d'argent.
Louise Abbema.
Ce sonnet, inédit, et intitulé : « Nuit
japonaise, éventail », est la plus jolie fantaisie poétique de cette fantaisiste charmante, Louise Abbema; le pinceau et Fébauchoir peuvent se croiser maintenant dans son blason d'un petit bout de Iyrette, et, ainsi combiné, elle le devrait faire sculpter sur la porte de son manoir champêtre du Puits-au-Loup.
Manoir est prétentieux, car c'est, au milieu du village de Plailly, dans l'Oise, une réunion de trois ou quatre corps de bâtiment groupés en une propriété terrienne de deux hectares; pas de style, mais un délicieux aspect de vraie campagne, avec des murs que décorent des glycines, avec des façons de granges qui sont devenues là un atelier, ici des chambres d'amis, avec des tonnelles exquises, arcades cle vignes, avec un jardin aux allées de mousse, aux fouillis de branches, aux brassées de fleurs, avec de grands vergers qui semblent des Daubigny, avec des embroussaillements qui rappellent certains Pelouze à Cernay; et si, dans une
promenade aux alentours, on excursionne sur la colline jusqu'à de vieilles ruines de donjon, on a une vue superbe, l'horizon s'étendant jusqu'à Chantilly, jusqu'à Paris même, dont on est séparé par une heure de chemin de fer, la ligne du Nord traversant la laide banlieue de Saint-Denis, un pays noir à hautes cheminées d'usines, à maisons sales. La nature a bien combiné l'antithèse, car à Plailly, voisin de Mortefontaine, on oublie vite ce début du voyage, on est charmé par le site délicieux, tout fleuri de verdures, tout rubanné de fleurs.
Essentiellement parisienne , au point d'être heureuse de voir la tour Eiffel de son cinquième de la rue Laffîtte, personnage reconnu des premières et des vernissages, Louise Abbema adore cependant la campagne, et passe ainsi tous ses étés, au Puits-au-Loup, en famille; ce n'est pas pour elle des mois de loisir, car c'est là
VI LLÉGIATURES L'ARTISTES
qu'elle travaille en vue de son exposition annuelle chez Georges Petit, à ces petites toiles d'après nature, qui ont si heureusement renouvelé sa manière; elle continue aussi ce qu'elle appelle son « dictionnaire », c'est-à-dire des études de plantes, de fleurs, de motifs d'ornementation, dont elle a spirituellement échantillonné les murs de sa salle à manger rustique, en y ajoutant sur la porte le portrait de sa caniche Fatma.
C'est un art très séduisant que le sien, dans les teintes claires, un art féminin, qui du Chaplin de la fin s'est élevé à une grande sincérité, se poursuit et s'améliore par un admirable vouloir, par une énergie courageuse; il y a vingt ans déjà que s'est fondée la fameuse « Société du doigt dans l'oeil », et l'on peut suivre dans la production d'Abbema le progrès continu, l'en-allée toujours plus avant, la marche vers le mieux; comme c'est lointain les premiers portraits, les éventails, les pointes sèches. L'œuvre, à cataloguer, serait nombreux maintenant.
Elle a sa place à part, et comme artiste et comme caractère ; car, dans notre époque de lutte acharnée pour la vie immédiate, de concurrence et de compromissions, elle ne manifeste aucune jalousie des confrères, se tient éloignée des intrigues, ne bataille pas au détriment du voisin, ne s'occupe que de son affaire, en toute sincérité, avec la volonté de toujours progresser; — sa devise n'est-elle pas :
« JE VEUX ? » Elle est restée des Champs- Elysées parce qu'elle en était, mais ne met à cela ni vanité pour l'ancien état de choses, ni aigreur contre le nouveau; demeure en dehors des questions de boutiques, on l'apprécie également ici et là.
On a souvent décrit son atelier de la rue Laffîtte, une pittoresque installation égayée de japonaiseries et où se réunissent de jolies femmes de théâtre et du monde; celui du Puits-au-Loup est moins connu
et aussi moins élégant; un menuisier du pays a combiné dans le toit une fenêtre à vitrages, on a scié soi-même les poutres du plancher pour donner passage à un escalier de moulin, et c'est tout; à côté, un grenier qui fait suite est disposé comme une salle de spectacle, avec une scène exhaussée de quelques marches et des coulisses dans le fond ; nous verrons peutêtre quelque jour là-dedans d'amusantes fêtes dont on parlera à Plailly et ailleurs,, si on inaugurait, lorsque Louise Abbema mettra un ruban rouge à la boutonnière de sa jaquette — Mme Demont-Breton lui a donné l'exemple, et c'était justice — il n'y a qu'à le suivre.