DEMI-LUNE DE MOULIN-GALANT
Par delà Corbeil dont la tour des Darblay historié curieusement le décor, par delà Essonnes que surmontent d'immenses cheminées de papeteries, eiffeliques briquetages toujours empanachés de fumée noire, on rencontre au long de la grande route nationale de Paris à Fontainebleau quelques maisons groupées au-dessus du chemin de fer, et, si Ton continue, un peu plus loin en un endroit dénommé la Demi- Lune (il y a des histoires de brigands dans la légende locale), à l'intersection du che-
min d'Etampes, on trouve, dans les arbres, l'habitacle de Félicien flops.
Des terrasses, des ponts, des contreforts, des arcs de soutènement, des soussols immenses — qui servent d'écurie — une bizarre agglomération de toutes sortes de pièces étagées en des détours multiples, c'est une très ancienne bâtisse que des paysans voisins se rappellent encore avoir vue en l'un de ses nombreux avatars , — en four à chaux. Merveilleusement située au sommet d'un coteau, elle domine toute la vallée de la Seine, Seine- Port, Mortsang, Corbeil, le ruban clair coulant sinueux entre les collines vertes bâties de châteaux entraperçus parmi les futaies des parcs. A travers la grande baie vitrée de la salle à manger, on jouit ainsi d'un horizon lointain, pittoresque et charmeur. Et puis, c'est gentil ce nom de Moulin-Galant, ce nom d'opéra-comique qui fait penser à d'anacréontiques ariettesde Monselet.
LA DEMI-LUNE
La tête d'un reître, mais l'expression franche, claire, fine, spirituelle, avec la jovialité un tantinet sensuelle du bon roi Henri, une jovialité grasse... comme les femmes de Rubens, l'homme est un aimable compagnon très jeune, malgré tous ses souvenirs et les extraordinaires aventures de sa vie ; en Belgique, dans les Flandres, en Hongrie, en Amérique, et à Saint-Malo, à sa plage, — il a acheté toute une plage il y a quelques années. Quand travaille-t-il ? la bibliographie de son œuvre est pourtant un fort gros volume.
Ecrivain très original dont certaines lettres sont à citer, causeur attachant à la mémoire meublée d'anecdotes , styliste lapidaire comme en les légendes de ses Sataniques, c'est une des individualités les plus curieuses de ce temps.
Au Moulin-Galant, son atelier est, avant même l'habitation, dans une chaumine séparée, on y va par un escalier extérieur
sous l'abri ombreux d'un grand arbre ; des murs blanchis à la chaux et nus, des cartonniers par terre, sur une table un pupitre incliné avec à côté les outils de travail; dans un coin une presse, — et c'est tout.
A la campagne comme à Paris — se rappelle-t-on son grand atelier vide de la place Favart , en face l'inressuscitable Opéra-Comique ? — Rops ne sacrifie aucunement à l'élégance moderniste ; il vit avec lui-même, seul avec son œuvre, et de ce manque de distraction pour l'œil il résulte une emprise plus complète du visiteur par les gravures qu'il admire ; d'un carton ouvert sur deux chaises, voici tout le poème cle la chair qui splendit, voici toute l'épopée génialement sadique qui se déroule ; ce n'est pas ressasser que de parler de ces planches, car la popularité, Rops ne l'a jamais eue, il la dédaigne sans doute ; son art est trop subtil, trop précieux, trop ingénieusement pervers pour être connu de la masse, le maître aquafortiste est avant tout un cérébral et à
cause de cela n'appelle que l'admiration de quelques-uns seulement.
Pourquoi Félicien Rops villégiature-t-il. . . au Moulin-Galant?
L'histoire est drôle, la voici telle qu'il me la conta : « J'étais fatigué de chercher tous les ans une maison d'été, et lorsque je vins au Moulin-Galant, ce fut avec l'intention sinon d'acheter, au moins de louer cette fois avec une promesse de vente ; ceci, qui était en ruines, mais dont la situation m'enthousiasmait , était cher : 12.000 francs ; j'y passai deux étés, et je souffrais déjà de peut-être le laisser échapper quand je reçus un jour la visite d'un inconnu :
— Pardonnez-moi de me présenter moimême, me dit ce grave personnage ; je suis M. X..., notaire à Valenciennes , et viens vous faire une demande, indiscrète sans doute... Avez- vous besoin de 15.000 francs? Si oui, je les ai là dans
mon portefeuille, et vous les laisse de suite.
— On a toujours besoin d'argent, mais... à quel titre?...
— Voilà : je suis notaire, je vous l'ai .confié, mais aussi grand collectionneur des llops; je m'aperçois que je suis volé par les intermédiaires, par les marchands, et alors je suis venu m'adressera vous directement; voici l'argent, vous me rembourserez quand vous voudrez...
— Je vais vous faire un reçu...
■ — Non, non, c'est inutile.
Et en trois ans, ajouta Rops, pour finir le récit de l'aventure, je me suis libéré en envoyant des planches nouvelles à ce tabellion extraordinaire.
Et voilà comment l'ancien four à chaux de la Demi-Lune, sur lequel on raconte des choses sinistres aux veillées d'hiver, est devenu, tout comme une maisonnette de Nogent ou de Joinville, un coquet ajoupa pour juillet, août, septembre; installation confortable, meubles gais, « lits parisiens )> comme s'appelle cette bizarre et
LA DEMI-LUNE
élégante armoire truquée par un Robert- Houdin pratique, sorte de Larousse dé chambre à coucher, où l'on trouve tout ; et aussi tableaux d'autrefois, paysages de jadis, dessus de portes pochadés avec maestria par le maître du logis ; le jardin qui dévale vers la Seine est grand, il fournit des fruits et des fleurs ; Félicien Rops, qui fut millionnaire jadis et eut sans doute une écurie bien montée, se contente maintenant d'une simple carriole et d'un bon petit cheval pour aller à Corbeil, quelquefois même plus loin, à Champrosay et à l'Ermitage de Nadar; menant sa bête qui trottine, il a ainsi l'air d'un militaire en retraite, le ruban rouge ajoute à la ressemblance; mais — pour qui regarde bien, c'est Satan qui passe, avec son sourire grinçant, ses yeux qui fouillent et se moquent, sa moustache effilée et sa barbiche pointue, Satan menant du bout de son crayon la ronde du Sabbat, Satan historien-créateur des Amours diaboliques. Ça sent le soufre à Moulin-Galant !
KERSAINT-EN-PLOUDALMEZEAU
Cbei JULES CHERE T
KERSAINT-EN-PLOUDALMEZEAlU
La mer commence à être méchante et ses flots assombris par l'automne battent les rochers fantastiques de cette côte de Bretagne; quand l'eau se retire, une bonne senteur iodurée vient des goémons, et l'atmosphère est saine de ce paysage farouche.
C'est plus loin que Brest, tout là-bas, à la fin de la France, un bourg inconnu où, sous la garde d'un vieux château démantelé, vivent en liberté des chevaux dans les prairies; les habitants, qui ne parlent pas français, sont d'une race de matelots et ont, comme ceux de l'autre.
rive, en Angleterre, cette passion, l'ivresse; ils se saoulent effroyablement avec des alcools de bois vendus dans les ports par des Allemands ; néanmoins des êtres doux, inoffensifs, rustres, des paysans de Millet, transplantés au bord de l'Océan.
L'autre matin, en juillet, il arriva à Kersaint-en-Ploudalmezeau une invasion stupéfiante de polichinelles, de clowns, de pierrettes, d'arlequins, de danseuses en costumes clairs tout pailletés de fantaisie, et cette troupe joyeuse agitait ses grelots, cognait des cymbales, secouait des castagnettes, jonglait avec des tambourins, lançait des confetti et des serpentins, jouait du violon et de la contrebasse, pirouettait dans un nuage de fleur et de poudre de riz, cascadait, s'embrassait, au grand esbaudissement des naturels de l'endroit, qui n'avaient jamais vu si genltes demoiselles et si gais damoiseaux, la mascarade en farandole virevoltait sans souci des autans, sans crainte de la rafale; et les masques de théâtre, les faciès japonais