CHAMPROSAY
A l'orée de la forêt de Sénart, entre Draveil et Soisy-sous-Etiolles , des maisonnettes blanches, des jardinets soignés, toute une coquetterie de villégiature aisée, à l'ombre du clocher cle la Petite Paroisse — la mignarde église où les touristes s'arrêtent maintenant en souvenir du livre de Daudet — c'est Champrosay, une jolie oasis de cette banlieue pittoresque que le romancier connaît bien, et que son Solitaire a décrite en son journal.
L'ancienne maison de Delacroix, en face la montée du pont, est à louer ; Daudet l'a quittée pour une demeure plus importante
qu'il est curieux de connaître avec son jardin en déclivité jusqu'à la Seine, sa prairie où gambadent les deux petits ânes africains de Mlle Eclmée, avec ses charmilles, ses vergers, ses tonnelles, et ses pavillons disséminés ça et là, salle d'escrime, atelier de peinture de Lucien — le second fils, élève de Jean-Paul Laurens — logis du secrétaire, lieu de repos et de solitude pour le maître aux lourdes heures d'été.
La maison est grande, pas trop, le séjour très animé de Léon Allard et ses filles , de Léon Daudet — quelqu'un de demain, déjà d'aujourd'hui — des amis de Paris qui débarquent le jeudi : le spirituel architecte Frantz Jourdain et sa « genlte » famille; M. et Mine Emile Zola, une fois l'an, etc. C'est le jour cle congé pour le travailleur qu'est Alphonse Daudet ; l'écriture chôme ; on reçoit dans le jardin, et, le soir, on met des rallonges pour la tablée nombreuse tout animée des récits de l'amphitryon, conteur verveux et plein de
charme. De l'entour, des villégiaturants sont invités : Coppée, qui vient de Mandres; Larroumet, deVillecresnes ; Alphonse Pagat, de Bois-le-Roi; les Demont-Breton, de Montgeron; Nadar, de son ermitage dans la forêt, et ce sont des heures exquises — où Ton s'observait un peu quand M. de Goncourt était là, M. de Goncourt et son « Journal ».
Les jeudis de chez Daudet, qui s'en fera l'historien, maintenant?
Qui dira la charmante hospitalité de Mme Daudet, qui ne se contente pas d'être un écrivain de talent séducteur, mais est encore une accueillante maîtresse de maison ?
Grand souffreur, selon son expression énergique, Alphonse Daudet se promène beaucoup en voiture et pratique les environs ; il aime — et il a raison de les aimer — ces paysages ravissants qu'arrose la
Seine, propre avant Paris, l'Yères qui est une miniature de fleuve courant sous un dôme de verdure,
Un géant altéré la boirait d'une haleine,
l'Orge qui traverse des villages coquets.
Et puis il y a la route, ce leit-motiv de la Petite Paroisse, la route bordée de propriétés superbes, la route limitant, en face d'Evry-Petit-Bourg, le parc du château d'Étiolles ; il y a aussi la forêt, la forêt de Sénart, giboyeuse et proprette, aux routes bien entretenues, aux barrières blanches empêchant trop de vulgarisation, aux maisons de gardes toutes remuantes et sonores d'abois de chiens.
Toujours le joli profil avec l'oeil de cheval arabe, les cheveux longs encadrant la figure, la barbe en pointe, où il a neigé, la parole vibrante et les mains
blanches , Alphonse Daudet ressemble encore — le peintre Carrière a trop vu le malade en son impressionnante lithographie — au portrait qu'en fit Banville dans ses Camées parisiens : « Une tête merveilleusement charmante, la peau d'une pâleur chaude et couleur d'ambre, les sourcils droits et soyeux ; l'œil enflammé, noyé, à la fois humide et brûlant, perdu dans la rêverie, n'y voit pas, mais est délicieux à voir. La bouche voluptueuse, songeuse, empourprée de sang; la barbe douce , l'abondante chevelure brune , l'oreille petite et délicate, concourent à un ensemble fièrement viril, malgré la grâce féminine. »
Tout cela est juste, il y faut ajouter un peu d'automne , la rouille des feuilles commence à joncher les tapis de gazon ; dans le soir, la brise emporte les souvenirs des années mortes.
Et il parle, il conte, il mime, il joue, il est un merveilleux acteur de ses propres récits ; il parle comme il écrit, avec tout
son tempérament , avec tout son art , avec toute sa mémoire ; à l'écouter, c'est de la copie qui vous tombe, et de la bonne copie, la meilleure peut-être de ce temps. Ce fut merveille, ainsi, de lui entendre parler ces ultima qu'il a consacrées aux dernières heures d'Edmond de Goncourt.
Cette éloquence de styliste est pleine de charme, l'homme est du reste un séducteur, aussi l'auditoire est nombreux, — il pourrait même s'augmenter si tous ses obligés s'y joignaient.
Quoi qu'on die, il est bon, Alphonse Daudet, ce fin ironiste est un excellent frère en humanité, et, si l'aveu de la reconnaissance ne paraissait pas à d'aucuns une sorte d'infériorité, que de scribes de maintenant devraient l'appeler «patron» et lui adresser cette dédicace émue de Hugues Le Roux, un qui n'a pas oublié, celui-là :
a Les pieuses personnes ont coutume d'accrocher dans les églises de petites plaques louangeuses où elles exaltent, en
C II A M P UOS A Y
quelques lignes dorées, le Bienheureux de leur choix...
(( Ceci est mon ex-voto, cher patron, que j'ai autrefois invoqué dans le ressac et qui m'avez conduit au port. »
Le petit omnibus de famille ne suffirait plus pour reconduire les convives à la gare de Ris-Orangis.
LÀ FRAISIÈRE
Chez FRANÇOIS COPPÊE
LA FRAISIÈRE
Habillé d'un complet gris de velours à côtes, en gentilhomme campagnard tout à fait, le chapeau mou bossue mis en arrière à la bonne franquette, la figure souriante bien que toujours un tantinet maladive, François Coppée est heureux de montrer son domaine, sa maison des champs.
Elle est confortable, du reste, cette vieille habitation que des bas-reliefs clodionesques semblent dater. Elle est jolie surtout par son jardin aux sentes étroites qui zigzaguent sous les charmilles, par son grand verger aux allées droites, façon Le
Nôtre, par ses champs de fleurs et son belvédère d'où la vue s'étend sur tout le plateau de la Brie, limitée à gauche par les futaies de Gros-Bois, le magnifique majorât du prince de Wagram.
Comme nous arrivions au sommet du belvédère, je songeai naturellement au fameux cèdre du Jardin des Plantes, et Goppée me rappela alors cette remarque de Flaubert : « Ce qui étonna le plus Bouvard et Pécuchet, c'est qu'un pareil arbre ait été apporté dans un chapeau. » Les grotesques et légendaires bonshommes, s'ils passaient par Mandres, pourraient s'étonner encore, car il y a de beaux arbres à La Fraisière, chez Goppée.
Cette citation littéraire haussa un instant le ton de la causerie consacrée aux charmes de la campagne, aux ennuis du propriétaire qui est obligé de faire réparer une serre démantelée, à la joie des récoltes de fruits, et à la très naturelle vanité satisfaite du baptême d'une rose, car il y a maintenant la rose Coppée. Le parrain a
raconté l'aventure dans une page de Mon franc parler, mais ce qu'il n'a pas dit, c'est que sa filleule a les honneurs de la contrefaçon... en papier : la maison Yirot mit en vente la rose Goppée pour chapeaux — ■ la poésie mène à tout.
François Goppée est un sympathique, non dans le sens banalisé dont on abuse pour tel ou tel , mais dans la véritable acception du mot : un pour qui l'on a de la sympathie; en un article de critique littéraire on pourrait ajouter : de l'admiration.
Sans la spirituelle fantaisie de Banville, sans la folie géniale de Hugo, sans l'amertume maladive de Beaudelaire, sans la magie évocatrice de Leconte de Lisle, sans la sériosité de Sully-Prudhomme, sans les vouloirs d'originalité de ceux de maintenant, il est resté un humble, le poète des Humbles.
Regardant l'entour immédiat de la vie* de tous les jours, il a chanté les petites gens, il a dépeint la mélancolie des faubourgs, et si, dans ses drames, il s'est
haussé à la grandiloquence cornélienne, dans ses volumes de vers, dans ses contes, dans ses romans il demeura fidèlement le spectateur ému des êtres et des choses réels, lui aussi, il peut se targuer de naturalisme, lui qui jadis fit une petite révolution dans le Landerneau versificateur avec son « épicier de Montrouge qui casse du sucre avec mélancolie », avec le pioupou et sa payse dans le jardin du Luxembourg, avec ses intimités, exquises aquarelles, jolies comme un croquis de de Nittis :
Oh, le premier baiser à travers la voilette !
C'est dans ce terre à terre merveilleux qu'il faut chercher la raison du grand succès de Coppée, de sa célébrité coutumière.
Lorsque le poète se fît journaliste, c'est- *à-dire consentit à écrire chaque semaine sur l'actualité ou à propos d'elle, il fut tout de suite le chroniqueur favori du public : il a une brave simplicité bour-
LA FRAISIÈRE
geoise, il est cocardier, et ne se cache pas d'un chauvinisme à la Béranger ;
Ah, parlez-nous-en, grand'mère!
il a le culte du pays, et sans grands gestes, et sans grands mots, s'affirme un bon Français de France, comme dit Déroulède.
Et puis il griffonne pour les lecteurs ainsi qu'il causerait avec vous, on a la sensation d'une cordiale conversation, et pour qui le connaît, la note est exacte. Il vous parle des événements, touche un mot de la vilaine politique, suit les nouvelles, et tout à coup pense aux roses de son jardin, aux ronrons de ses chats, vous entretient de ses affaires, livre lui-même ces indiscrétions dont on est si friand, n'a pas de pudeur pour sa pauvre santé, avoue ses rhumatismes, vous tient au courant de ses voyages, vous conte ses saisons d'eaux, se met son existence et lui-même en copie. Pareil au sage, il a une maison de verre, et l'on peut regarder, il vous y invite.
3f> VILLÉGIATURES D'ARTISTES
Francisque Sarcey aussi passe pour avoir cette bonhomie, mais il se soucie peu d'une écriture artiste, chroniquant en manches de chemise, les bretelles lâches. Coppée a une ceinture rouge, lui, comme le gilet de Gautier.
Il ne lutte pas, ne ferraille pas, ne polémique pas, mais, en bon poète, il a pitié, — c'est sa fonction.
Ce n'est jamais en vain qu'on fait appel à lui. On sait que sa parole porte sur le public ; d'ailleurs il se préoccupe de certains côtés de la question sociale, et c'est un émouvant réquisitoire, ce Coupable, son dernier volume.
Jack est une victime de sa mère, le héros de Coppée est une victime de la société, et malgré une ironie momentanée, un sourire qui grince, l'œuvre se poursuit très simplement, les faits parlent par euxmêmes, l'action est nue, c'est l'historique d'une vie, d'une vie navrante, malheureuse, maudite ; le sentimentalisme mélodramatique est mélangé en certaines pages
LA FRAISIÈRE
d'une drôlerie de gavroche amusante, et l'académicien ose parler argot comme un gamin de Paris qu'il est resté.
Il ne pose pas, Goppée, il ne s'en fait pas accroire, selon l'expression des gens du peuple, et c'est pour cela que nous l'aimons. Les honneurs ne l'ont pas grisé, la fortune ne l'a pas changé, il est l'accueillant confrère toujours, le cœur ouvert, la poignée de main franche, et c'est avec émotion, avec joie, sans une parcelle d'envie, qu'on le voit glorieux, riche, heureux de sa maisonnette à la campagne, menant une existence si charmante en compagnie de sa sœur Annette, l'air d'un grand enfant bien soigné, dorlotté, aimé, comme un éternel convalescent par la religieuse qui le garde...
Bien que les demeures de villégiature soient généralement des lieux de relégation pour les bibelots d'art, pour tout ce décor du « home » dont on est si passionné de notre temps, il y a tout de même à regarder et à noter dans la Fraisière, ne
serait-ce que cette œuvre exquise, hélas ! inachevée, de Delaplanche, le sculpteur idéaliste, le buste de Segond-Weber, ou mieux, Weber tout court, dans les Jacobites. Après ce triomphal succès à l'Odéon qui fut pour l'actrice une révélation, la jeune femme avait consenti à venir poser, mais grisée par la gloire soudaine et devenue étoile — étoile filante, pourrait-on dire méchamment — elle n'eut bientôt plus un seul instant à accorder au sculpteur, et le buste, qui aurait été et qui est une très gracieuse et fine chose, ne fut pas terminé. Mme Delaplanche, à la mort de son mari, en fit don à Goppée qui l'a sur une stèle devant sa table à écrire. Un tableautin fait avec le Passant, très ancien souvenir; un fusain d'Allongé; une image du maître de céans trop ressemblante pour ne pas être signée Bernstamm, et un portrait de la sœur Annette, l'ange-gardien du poète depuis... toujours; puis, de vieilles gravures, et des livres, des livres, sur des rayons, parmi des tables — vers
du débutant adressés à la bienveillance de l'ancien Parnassien, ouvrages de morale que guettent les récompenses académiques, in-quarto grave des confrères de l'Institut.
Le cabinet de travail a une porte-fenêtre ouvrant sur le jardin. La campagne au loin est très calme ; on n'entend pas les trains, quoique la station soit proche, et, en regardant évoluer la fumée bleue des cigarettes, c'est d'une intimité charmante.
Le bourg de Mandres, lui-même, est un endroit paisible avec ses trois rues qui s'intersectent, devant la mairie, à une petite place plantée d'arbres, quinconce de banlieue. L'académicien, qui sera peutêtre un jour maire de l'endroit, y est connu par son petit nom. Le cycliste, venant là pour la première fois, arrêta sa Souplette, demanda où demeurait M. Coppée ; l'homme qui le renseigna, un ouvrier en bourgeron bleu, répondit :
« Monsieur François? c'est là-bas, à gauche, dans la rue avant la gare. »
Jadis des paysans, à Meudon, de l'autre côté de Paris, disaient aussi : « Maître François, » sans souci du véritable nom, ce qui prouve que, pour la gloire, l'auteur de Pour la Couronne a bien fait de ne pas garder ce Francis dont il signa — sa première chose peut-être — Monsieur le Marquis, nouvelle parue dans le Monde Illustré du 16 août 1862.
Brrr! comme ça remonte loin. Les œuvres, ainsi que les dictionnaires, commettent de ces indiscrétions.
(( Monsieur François », c'est de la popularité, cette gloire en gros sous, et on aurait tort d'en faire fi surtout quand il s'y ajoute, comme dans le cas présent, la sympathie émue de tous ceux qui ont compati aux délicieuses Intimités — et l'estime respectueuse des grands confrères.
Coppée n'a pas d'envieux, c'est un sage.
VIROFLAY
Cbei JULES CLARETIE
VIROFLAY
Au moment qui berçait si mollement son rêve, Quand l'étang s'assombrit et quand au ciel se lève La divine étoile du soir.
C'est à cette heure-là et à la fin d'août, lorsque les fortes chaleurs de l'été sont passées, lorsque les masses d'arbres commencent à s'éclaircir, les premières feuilles s'en allant déjà au vent d'automne, qu'il fait bon visiter ce joli coin cle pays qui a enchanté jadis l'auteur de la Comédie humaine et où vécut le père Corot.
Des bois qui sont sur la colline, quand on domine les étangs, le spectacle est ravissant au coucher du soleil, un peu
avant le crépuscule : les bords de l'eau, abrités d'arbres qui avancent au-dessus de la nappe tranquille, ont des retraits d'ombre profonds où, par instants, l'on croit distinguer les nymphes du bonhomme; le milieu de l'étang ne présente, sous le jour qui pâlit, qu'une grande teinte plate d'aquarelle où se reflète le ciel et que zèbrent par endroits des roseaux et des joncs; on aperçoit, mollement bercées par le souffle du soir qui frise les eaux, des barques amarrées, d'une forme coquette, et là-bas, se découpant sur le fond qui s'obscurcit — caressé par les dernières lueurs du jour — le monument de marbre blanc, la tête aimable de Corot qui semble, avec son bon sourire et son doux regard, tout heureux de se trouver 1 a, au milieu de cette nature qu'il a tant aimée.
De là, par les bois de Chaville, une oasis de verdure ravissante tout près de Paris, on arrive — c'est le chemin des écoliers que nous avons pris — à Viroflay, la station avant Versailles.
C'est là, en ce pays où toute la Révolution française a passé, torrent de lave épandu sur la route royale, que villégiature, depuis une quinzaine d'années, Jules Glaretie qui eût été un historien s'il n'avait été un romancier, un chroniqueur, un dramaturge, et autre chose encore, Jules Glaretie qui pourrait, sur sa carte, au-dessous de ses titres d'académicien et d'administrateur cle la Comédie-Française, ajouter : poly graphe.
La rue des Marais, puis le chemin des Saussaies, une ruelle de village avec, de chaque côté, des maisonnettes de paysans, et, au tournant du premier chemin, une grille peinte en blanc à travers les barreaux de laquelle se voit un grand jardin ombreux aux massifs de fleurs soigneusement entretenus.
L'habitation, que Gambetta avait failli acheter avant de se fixer aux Jardies, et que Jules Claretie a peu à peu agrandie, est pittoresque avec son perron de bois, ses plaques de faïence, ses balcons de
Charlotte Corclay et de Robespierre, sa salle à manger tendue d'une toile de tente à raies rouges, son salon tout gai d'une étoffe à fleurettes très XVIIIe siècle, où se trouve, comme en famille, la Promenade du Vaux-Hall de Debucourt, son fumoir et cabinet de travail au plafond de solives saillantes peintes en marron, à la cheminée surmontée du portrait de Gabriel Ferrier vu aux Champs-Elysées et d'un buste de joli enfant bouclé qui, maintenant, lauréat du Concours général, est déjà avocat à la Cour, l'heureux possesseur de Trim.
Des tableaux, des bahuts bondés de livres, une grande bibliothèque contenant, uniformément reliée en tricolore, la fameuse collection des documents sur la Révolution française ; un boulet rapporté de Wagram pour servir de pressepapier, etc., etc., cette demeure d'été est une sorte de musée qu'il y aurait plaisir à détailler.
Dans le kaléidoscope d'une visite rapide,
VIROFLAY
sont restés fixés au passage : un John Levis-Brown sur Reischoffen, d'une horreur tragique ; un dessin magistral de Rosa Bonheur, une aquarelle militaire de Jeanniot, un Eugène Lami, les croquis de la statue de Dumas père, par Gustave Doré ; une eau-forte du James Tissot d'autrefois, des Parisiennes, avant le Christ; un lion de Gérôme, un Julien Le Blant, un fusain de Jean-Paul Laurens, puis une suite funèbre, deux Victor Hugo sur son lit de mort, l'un par Glaize, l'autre par Glairin ; un Lamartine, aussi après la vie, et, parmi les curiosités, un tableau de Céline Montaland, des fleurs de Blanche Pierson, des maquettes de Thermidor, une toile de Théophile Gautier d'où, hélas!
sont absents le gilet rouge et la chevelure romantique ; enfin, des médaillons de Got, de Cadet, et une sculpture de Mounet- Sully, le médaillon de M. Pasteur, le cécélèbre archiviste-amateur de la Comédie.
En veston breton à boutons luisants, à broderies amusantes , une calotte noire
sur la tète, la barbe grisonnante, l'œil vif, la démarche alerte, la conversation verveuse, documentée, informée de tout, Jules Claretie chronique en parlant, et il est un causeur intéressant, ayant vécu plusieurs existences normales, ayant entassé des monceaux de copie, producteur doublé d'un collectionneur, d'un fureteur, souvent heureux.
En janvier 1880, Charles Monselet, ce bon abbé joyeux qui avait un fin jugement, disait de Jules Claretie : « C'est un esprit ouvert, curieux, altéré de connaissances, chercheur de pistes ; il est agilement doué, il a toutes les aptitudes, il ne refuse sa collaboration à aucun journal, il accepte toutes les besognes, il brasse la chronique à l'étranger et à l'intérieur, il fait le compte rendu des théâtres et des salons, voire des livres ; il trousse habilement le roman, et s'entend souvent au drame; il a touché à l'histoire, et s'est essayé à la politique ; il sait écrire en chemin de fer... Il avait un gros capital
chez ce notaire qui s'appelle la Postérité... »
Certain cahier rouge, que j'ai vu sur sa table, à Viroflay — le XIIIe de son Journal depuis qu'il est administrateur de la Comédie-Française — m'a tout l'air d'une traite tirée sur l'avenir, et elle ne sera pas protestée. Même après Brichanteau, cette œuvre sainement gaie dans une époque de mortel ennui prétentieux, il y a là-dedans des notes précieuses, de la bonne copie, sur papier vert, à l'encre violette.
« Faire avec plaisir et honnêtement un travail qui vous plaît, c'est le bonheur tout simplement », la phrase est de Jules Claretie quand il n'était qu'écrivain et arborait cette devise : Liber libro. « Je ne me sens à l'aise que la main à la plume, devant ma table de travail. Ah!
le travail c'est là ma vie ! » Et il l'a toujours fait, et il continue, et je sais une bibliographie de lui qui lasse la ferveur et le courage de son auteur.
Son écriture est restée ce qu'elle était au temps de ses débuts au Diogène, souvenez-vous en, et Wolff Ta bien définie un jour : « Fraîche et insouciante, très alerte avec cette petite pointe d'enthousiasme qui sied si bien à la jeunesse. » La jeunesse est passée, mais l'emballement perpétuel est resté, et ce chauvinisme n'est pas pour déplaire.
Cordial, sympathique, sont les qualificatifs généralement accolés à son nom ; d'aucuns en sourient cle façon narquoise, et traitent avec ironie cet immense labeur très sincère, cette bienveillance qui ne se dément pas.
Pourquoi une ombre au tableau?
« Il y au Conservatoire des arts-etmétiers, écrivait-il un jour à un jeune portraitiste , des miroirs concaves qui déforment étrangement les physionomies.
Il doit y en avoir d'autres qui embellissent les visages. C'est un de ces derniers miroirs-là que vous m'envoyez. » L'homme, qui est un timide, est un modeste aussi;
et puis n'est-ce pas de Mendelssohn cette pensée : « Figurez-vous bien que ceux qui ne cherchent pas les qualités d'une œuvre d'art avant ses défauts ne sont pas de vrais grands artistes. Évidemment il faut juger et condamner, car tout n'est pas bon ni beau dans le monde de l'art pas plus que dans la vie, mais il faut aimer à aimer. »
La besogne est aisée parfois, et César doit être de cet avis, César, le bon gros chien de montagne, au poil blanc taché de roux, qui garde la demeure d'été, à Viroflay, et s'arrête stupéfié par une locomotive en fleurs qu'a dessinée le jardinier sur la pelouse, oh!
BOISFLEURI
Che~x <ANDRÉ THEURIET
BOISFLEURI
Une boutique peinte en bleu, au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue Gay- Lussac, en face des fenêtres de Mounet- Sully, c'est la gare. On descend par des escaliers qui zigzaguent, en un treillis de ferrures boulonnées, et l'on se trouve alors sous une voûte de catacombe toute blanche de lampes électriques ; cela semble une machine d'exposition, de ces installations provisoires qui sont faites pour les afflux d'étrangers, pour un véhiculage cosmopolite : c'est propre, tout neuf, avec des placards de céramique qui reflètent et exagèrent la lumière.
60 VIL LÉ fi I À TU RE S D'ARTISTES
Un long tunnel coupé de l'entr'acte de clarté et d'air de la station du boulevard de Port-Royal, tranchée à ciel ouvert devant Bullier, puis, après les maisons de Paris — océan de toits qu'on surplombe et qui étend à l'infini ses vagues grises — commence la verdure : d'abord, une banlieue de Raffaëlli, pareille, quoique très distante, à celle cle Levallois, avec des landes ponctuées de cheminées d'appel en bois badigeonné de noir ; puis les bâtiments de bagne cle Bicêtre; ensuite les blancheurs crayeuses des carrières, plaies de la terre éventrée comme les peint René Billotte ; une rangée continue d'arches tapissées çà et là de lierre, c'est l'aqueduc d'Arcueil, et, définitivement, la campagne s'espace, égayée de cultures de maraîchers, de maisonnettes à trois fenêtres, vallonnée de verdures enfouies en des ravins, d'alignement d'arbres ombrant les routes.
Le train s'alentit, il y a des rails multiples, des croisements, des aiguilles, des
BOISFLEURI
vagons dormant sur des voies de garage, c'est une station importante, Bourg-la- Reine. et nous allons chez Môssieu le maire, André Theuriet.
Le voici sur le quai de la gare, en complet gris taché cle la rosette rouge, qui attend ses invités; présentations, poignées de main, et, par la rue ensoleillée, en marche vers Boisfleuri!
« Les Blagis », appellation locale, géographique, ne signifiait rien, aussi Theuriet débaptisa sa propriété pour l'appeler Boisfleuri, nom de souvenir, lointain déjà, des journées buissonnières cle la jeunesse, des échappées vagabondes de l'étude et du barreau ; un bois de grands arbres, et beaucoup de fleurs, le nouveau nom était tout indiqué même s'il n'y avait pas eu l'évocation du pays messin, de cette France de l'Est restée chère au romancier, contrée où il a vécu son bon temps de forestier?
qu'il se remémore toujours avec plaisir, décor où volontiers, maintenant, il fait vivre ses personnages.
Vieille d'une soixantaine d'années déjà, habitée par un monsieur Bienaimé qui, sans prétention , portait le surnom de Louis XV, restaurée et coquettement aménagée par les propriétaires actuels, c'est, au fond d'un grand jardin, une maisonnette flanquée, de chaque côté de la grille d'entrée, de pavillons destinés aux communs et dont l'un se relie par une galerie vitrée au corps de bâtiment principal.
Petit, discret, gentiment orné par une habile main féminine, Boisfleuri est une retraite exquise, comme un rendez-vous galant du XVIIIe siècle caché dans les futaies, avec, à l'entour, le parc à rocailles, orangerie, mignon pont de bois, pièce d'eau, le parc complété enfin de tous les ornements d'usage ; des statues moisissantes meurent sur des colonnes, et un grand potager aux allées rectilignes approvisionne largement ; les murs de clôture
BOI'SFLEURI
sont indistincts sous les feuilles, et il y a l'illusion de la distance pour le regard qui s'enfonce et se perd dans les ramures; des massifs de fleurs parsèment les pelouses, des oiseaux chantent parmi les grands arbres, et, à vingt minutes du chemin de fer, on est très loin de Paris, en pleine nature.
On comprend qu'André Theuriet, poète, ait quitté la rue Bonaparte pour venir là.
Poète, il l'a été, et il l'est encore, seulement, aujourd'hui, il n'enferme plus exclusivement sa pensée au moule du rythme et des vers; il la laisse s'épanouir en toute liberté dans le cadre plus large et plus commode de la prose : le parnassien d'autrefois est devenu le romancier de la Revue des Deux Mondes, et, ici comme là, il a sa note personnelle, son originalité propre.
André Theuriet est un forestier , et il a recommencé longtemps son Chemin des bois; non seulement il aime la nature dans ses manifestations extérieures, dans ses
dehors absolument physiques de verdures, de gazouillements, de parfums, mais il l'aime aussi dans ses hôtes, dans les êtres qui y vivent, dans ses habitants primitifs et rustiques, dans ses paysans aux patois expressifs, aux chansons étrangement originales.
Du jour où le Sylvain est devenu créateur, du jour où, au lieu de noter simplement les harmonies champêtres qui emplissaient son oreille, il a campé de toutes pièces des personnages, leur a infusé du sang dans les veines, les a rendus viables, il n'a pas renié ses chères amours, et il a donné une grande place aux décors.
Ce continuel retour à la description amoureusement faite de sites agrestes produit dans l'esprit du lecteur comme un charme inconscient, l'œuvre de Theuriet vous laisse des souvenirs aimables de combes enfoncées aux creux de ravins qu'ombragent des masses touffues de feuillages, et dans lesquelles serpentent des sources qui coulent, lentement, l'éclair
BOISFLEURI
argenté de leur eau teinté çà et là du bleu de l'aile d'un martin-pêcheur. Il dépeint la campagne dans ses paysages et aussi dans ses accidents, dans ses épisodes; il vous fait assister aux fêtes villageoises, à celles des foins et à celles des vendanges ; il vous initie aux mœurs des charbonniers, des bûcherons, de tout ce monde qui vit des bois et dans les bois, et ses paysans, nuancés d'une douce teinte poétique, sont vrais tout de même, ses paysans qu'en des fusains remarquables a illustrés Lhermitte.
Chaque année, comme pour renouveler sa palette de sensations nouvelles, il passe des jours de printemps en Savoie ou en Suisse, il hiverne à Nice, et, accrochés aux murs du salon de Boisfleuri, il y a de précieux souvenirs cle ces exodes : un Besnard, fait au bord du lac d'Annecy, qui a la séduction chaude de couleurs d'un
Véronèse; sur un tambourin, une vue de la rade de Yillefranche, par Muenier, impression crépusculaire réduite du grand tableau qui fut au Champ-de-Mars , que l'État acheta, et sur le cadre duquel André Theuriet avait écrit ces vers :
Le crépuscule tombe et le jour s'évapore;
Mais dans la rade où tremble un feu couleur d'aurore,
Dans la mer irisée et le ciel assourdi,
Dans les rosiers et dans les pins, on sent encore
Flotter l'âme embaumée et tiède du Midi.
Son buste par Dalou, son portrait par Bastien-Lepage, des dessins aussi de celui-ci, une marine de Bretagne de ce pauvre Lansyer, une nymphe de Henner, une jolie impression de fleur de Laurent-Desrousseaux, des paysanneries de Lhermitte, tout cela parmi les vieilles tapisseries, les bibelots et les fleurs, forme un ensemble d'art intime qui ne déborde pas mais qui tient compagnie : le charme remplace ici la profusion.
Le cabinet de travail, au premier, ouvre
BOISFLEURI
sa fenêtre sur le jardin, et, dans les sérénités des matins qui s'ensoleillent, dans la fraîcheur des choses emperlées de rosée, dans le calme de la campagne qui s'étire, il doit faire bon là reprendre la page interrompue, parfaire le chapitre commencé, s'amuser à mettre du noir sur du blanc.
Sur le mur, faisant face au bureau, est curieusement encastré, dans l'étoffe grise de la tenture, un portrait de femme :
Mme André Theuriet préside à l'œuvre de son mari.
— Je suis obligé de vous quitter pendant une heure, il y a une séance du Conseil municipal où il faut discuter quelque chose avec les chemins de fer...
On se doit à ses administrés, et Môssieu le maire est un bon maire. Il fait créer des routes; l'an prochain, il y aura un square devant la gare de Bourg-la-Reine ; il s'occupe même de la fête locale, a invité les forains par voie du Journal où il chronique, et il a été déjà récompensé de tout cela :
sous la tente du bal, entre le musée de cire, la femme-torpille et les Cinématographes, on a joué, et pas trop mal, Jean- Marie, ce tant célèbre petit acte que Sarah Bernhardt n'oublie jamais d'emporter lorsqu'elle part en voyage.
Il s'apparente à la George Sand de la Mare au Diable et de François-le-Champi, et il a apporté dans ce salon qu'est l'Académie une gentille note discrète de bouquet de fleurs des champs.
LES PIERREUX