‹ Villegiatures d'artistesChapitre 7 sur 18 · VICTOR CHERBULIEZ · texte numérisé non relu

VICTOR CHERBULIEZ

LES PIERREUX

Gombs-la- Ville Quincy.

Le jardin en déclivité et dont la pelouse semble se continuer jusqu'à la vallée de l'Yerres, là-bas, fait croire à une véritable grande propriété : la toile de fond en est les collines en face, avec, point saillant, comme dans un tableau de Millet, le clocher de Brie-Comte-Robert, et, plus sur la gauche, celui de Mandres, à l'ombre duquel villégiature François Goppée. Il y a des académiciens clans le pays.

L'habitation est un ancien rendez-vous de chasse abrité par de très beaux arbres qui, jadis, ont fait partie de la forêt de

Sénart toute proche; ce côté de Quincy est en lisière des bois, et, du belvédère, qui domine la route en un coin du mur de clôture, la vue est tôt bornée par la masse sombre des futaies.

Très modeste, un simple rez-de-chaussée, les pièces en enfilade, la maison moitié pierres blanches, moitié briques, est d'une joliesse pittoresque, et, derrière, un délicieux motif de décoration est une porte condamnée qui domine un perron tout sauvagement encombré de lierre et de glycine.

C'est très calme, sans entour visible que le chemin de fer de P.-L.-M. qui traverse le bas du jardin. On accède par un sentier bordé de haies que rien n'indique; c'est discret ainsi.

Par la portière du vagon, quand on s'en va l'hiver dans le Midi et qu'au passage on regarde, en une vision hâtive, les maisonnettes mornes de la banlieue, l'attention est toute prise, à cet endroit, par le jardin de ce pauvre Delaplanche où une

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main pieuse a placé, parmi les allées, les oeuvres délicates de Fauteur de la Musique; les toits bas des Pierreux apparaissent à peine.

Mais l'arrivée par la route, au mois d'août, l'arrivée par le carrefour de la Croix, par les sentes de la forêt, au milieu des futaies, des coupes engrillagées et ébrouantes de vols de faisans, est tout à fait charmante. Avec la voiturette attelée du poney Salomon, ce fut une promenade exquise, et plusieurs fois renouvelée.

Il y a longtemps que Monselet saluait ainsi — à propos de la représentation, au Vaudeville, de V Aventure de Ladislas Bolski — l'homme à qui nous allons rendre visite ; « Quelques-uns d'entre ses romans ont obtenu un réel succès, sinon auprès de la foule, du moins auprès des délicats et des raffinés. Ce sont en général des peintures du grand monde étranger, particulièrement de la société du Nord de l'Europe, et puis aussi des études de passions bizarres, de cas pathologiques exceptionnels, des

maladies non encore observées. Tout cela est finement rendu, élégamment écrit; on souhaiterait quelquefois plus de naturel. »

L'appréciation est encore vraie, et le Valbert de la Revue des Deux-Mondes en tombe d'accord. Si d'aucuns le chicanent, c'est sur sa manière d'écrire; il professe le plus absolu dédain des formules goncourtiennes, et a dû applaudir à certaine chronique de Sarcey sur la fameuse écriture artiste. Au reste, n'est-il pas une phrase de Charles Nodier qui consolerait bien 'des gens? « Il n'y a pas dix hommes par siècle qui aient un style à eux. » Il n'est pas de place pour tout le monde dans ce Conseil des Dix.

Le Genevois académicien que je ne veux portraicturer clans « le magnifique habit à palmes vertes, tout luisant du drap neuf et de la broderie soyeuse couleur d'espérance » qu'il porte depuis longtemps déjà, semble un officier en retraite, quelque commandant d'infanterie retiré dans une petite ville de province où il va, le soir,

LES PMSIWlliUX

faire sa partie de dominos — - ou d'échecs — avec d'anciens compagnons d'armes au café de la Grande-Rue. Le nez droit, tombant sur une moustache roide que complète l'impériale au menton, ajoute à la ressemblance : ressemblance rien que physique, car l'auteur du Comte Koslia, de célèbre mémoire, n'a pas dans les gestes, non plus que dans la parole, la rudesse du militarisme. Le timbre de la voix, au contraire, est essentiellement doux, mielleux presque, ironiste parfois, et un sourire aimable se dessine facilement sur les lèvres fines, en ce visage endeuillé par une douleur récente. L'homme est d'une bonhomie familiale, d'une simplicité bourgeoise.

La conversation fort intéressante est nourrie de souvenirs personnels cosmopolites, car l'essayiste politique cle la Revue a beaucoup voyagé, un peu partout^ excepté en Piussie cependant. Il a été en Orient, connaît l'Allemagne à fond; il est, du reste, un ancien élève des Universités d'outre-Rhin, d'où il a rapporté une ins-

truction solide et poussée loin qui lui permet, encore aujourd'hui, cette exquise jouissance : lire tous les matins, au saut du lit, du grec dans le texte, et couramment...

De ses pérégrinations, Victor Gherbuliez a conservé nombre de notes, les matériaux de l'écrivain.

<c Quand j'étais en Espagne, me contaitil, je tenais un journal quotidien. A Madrid, où Ton se couche très tard, je ne m'endormais jamais sans avoir noté mes observations de la journée. » Chacun a ainsi ses albums de croquis, le peintre et le littérateur, où il puise sans cesse des données précises — il en est de célèbres, comme les Petits cahiers d'Alphonse Daudet.

J'ai dit : d'une simplicité bourgeoise, ce mot que j'ai appliqué à l'homme, je peux aussi l'appliquer à son chez lui, rue de Tournon, ou aux Pierreux. Rien de ces installations de snobs où les tentures étalent leurs plis lourds, où les tapis

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d'Orient ouatent le bruit des pas, où les statuettes, les bibelots mettent la bizarrerie de leurs formes et la variété de leurs origines, rien de ce fouillis tant coquet et voulu que l'on trouve dans les nids luxueux de la plaine Monceau 'ou du quartier de l'Étoile.

Le cabinet de travail dans lequel s'élabore, sur un bureau droit où l'on écrit debout, la copie ad usum Brune tieri , est une petite pièce étroite dont les murs sont presque entièrement couverts de livres étagés sur des rayons. Au milieu des reliures diverses, tout un casier est occupé par les volumes de la Revue, brochés en leur couverture orangé pâle. Un seul panneau, en face la glace de la cheminée, est vierge de bouquins et a reçu quelques cadres : un portrait de Dante jeune — reproduction photographique d'une fresque découverte à Florence il y a quelques années — au profil moins accentué que la silhouette légendaire, l'amertume et la douloureuse désespérance de la figure

populaire n'ont pas encore mis leur empreinte à cette tête jeune, toute rêveuse, toute mélancolique ; de chaque côté — avec quelques peintures les entourant - — une photographie de la Vénus de Milo et un plâtre de la cavalcade du Parthénon, le fragment, précisément, qui a inspiré à Victor Cherbuliez son premier ouvrage :

le Cheval de Phidias; enfin, un médaillon de Berlioz, donné par le fils aux amis de son père, et, dans un petit cadre de bois, un morceau de tissu grisâtre, du lin effiloché, venant de la chemise du Tasse, accompagné d'une épigraphe autographiée de Lamennais qui en affirme l' authenticité.

En ce réduit étroit et simple, comme sous la tente rayée rouge qui est devant la maison, dans le jardin de Combs-la- Ville Quincy, on sent que doit s'écouler une vie tranquille, dans laquelle on marche toujours d'un même pas régulier. Pas d'emportements, de fièvres, de passions, d'insomnies douloureuses, d'inspirations

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brusques, non : le romancier, après avoir fait son premier déjeuner — du grec dans le texte et couramment — se met à sa table et il écrit. Il va à son bureau de telle heure à telle heure, mais, au lieu de copies ministérielles, c'est des histoires qu'il fait. C'est parfois de l'histoire, étant un des hommes qui connaissent le mieux, ainsi que me le disait Coppée un jour, la politique universelle de ce temps.

Il y aura, plus tard, sur la modeste propriété des Pierreux une plaque de marbre avec une inscription. L'endroit est digne de notoriété, car c'est là qu'ont été faites par M. Lippmann, le gendre de Victor Gherbuliez, les premières photographies en couleurs : le savant et le romancier s'en iront de pair à la postérité.

MÉDAN

Chei ÊMILE ZOLA

MÉDAN

(( Nous allions tous les ans aux bains de mer, cela commençait à nous lasser, puis nous avions beaucoup canoté çà et là en Normandie , alors l'idée nous prit d'avoir quelque chose à nous où passer l'été, sur les bords de l'eau. C'était en 1878. Nous cherchâmes de ce côté de Paris, à Poissy, à Triel ; en déjeunant là', à Y hôtel de la Marine, je vis ces coteaux avec ces petits villages, je demandai les noms : « Oh ! il n'y a rien, c'est Yillennes, c'est Médan. » Sans me fier à cette appréciation, je louai une voiture et voulus me rendre compte : c'était gentil, bien cam-

pagne, et justement, un écriteau sur une maison de paysan, a vendre. Une vieille femme nous montre, oh! tout petit, trois fenêtres et un bout de jardin fait avec des remblais bouchant une ancienne carrière ; nous avions l'intention de louer seulement, elle refusa, alors on marchanda ; elle demandait 10.000, je l'eus pour 9... »

Emile Zola, qui est architecte, tout comme le fut Lamartine, et comme Ingres fut violoniste, a peu à peu ajouté à l'habitation embryonnaire une aile par ci, un donjon par là, a acheté des champs, en a fait une façon de parc, a construit à l'extrémité des serres, des communs, une ferme, et en face a étendu son domaine jusqu'à la rivière, a amarré une flottille dans les roseaux et a acquis une île : « Ce chalet, tous ces peupliers sont à moi ; il y a un pont sur le chemin de fer, et là-bas j'ai des bateaux... »

Ce qui est à lui aussi, et il me la faisait admirer avec un beau geste élargi de marquis de Garabas, c'est cette vue mer-

MÉDAN

veilleuse, ce grand horizon, toutes les collines environnantes piquées de petits villages, troupeau de maisonnettes dormant autour du clocher ; l'étendue est calme, aérée, la rivière met une clarté réjouissante parmi la verdure.

« J'aime beaucoup ma demeure, j'y ai passé des hivers à travailler ; c'est très confortable; il y un calorifère, le gaz... )> Ce constat satisfait du bien-être de la vie revient souvent dans la conversation, sans vanité, sans forfanterie, mais avecune très naturelle joie du but atteint, de la fortune acquise par un labeur formidable.

Se souvient-on de cette anecdote contée jadis par Albert Wolff ?

La scène se passe sur la place du Panthéon. Il fait un froid atroce; un jouvenceau pâle , aux longs cheveux noirs , aborde une grisette du quartier Latin qui l'attend depuis une heure.

— Eh bien? demande la jeune fille.

— Rien! je n'ai trouvé aucun ami...

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— Mais je n'ai pas déjeuné et il est cinq heures...

— Ni moi.

— Alors, nous n'allons rien manger aujourd'hui?

Le jeune homme resta un moment pensif; puis, obéissant à une résolution soudaine, en pleine place du Panthéon, par dix degrés de froid, il ôte sa redingote, la tend à la jeune femme, et :

— Porte cela au clou et achète le dîner. Puis, il regagne en manches de chemise

sa chambre d'hôtel garni.

Le temps n'a pas gardé le souvenir de la grisette, l'amoureux s'appelait Emile Zola.

Cet incident de la jeunesse du maître hantait ma mémoire tandis qu'il me faisait faire le tour du propriétaire, en sa villégiature, et j'y repense aussi rue de Bruxelles devant la somptuosité bizarre de ce petit hôtel bondé de mille et une choses.

Entre ces deux étapes, la place du

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Panthéon et Médan, il y a quarante volumes à la librairie Charpentier, et cinquante ou soixante volumes de copie qu'il n'a pas recueillie, éparse un peu partout, dans les journaux, depuis le Sémaphore de Marseille jusqu'à la Vie parisienne.

Nous montions par un escalier, étroit, coudé, zigzagant : « Voici la première maison, je l'ai laissée telle que je l'ai achetée ; du reste, ma mère est morte ici, je n'aurais voulu rien y changer; la première année, j'ai bâti à côté ce cabinet de travail, mais c'était incommode d'y grimper, quand des amis venaient, — et cependant j'y ai reçu Flaubert, Tourgueneff, Goncourt, Daudet, c'est loin déjà! — alors en bas, à droite de l'entrée, j'ai ajouté cette salle de billard qui sert aussi de salon , où l'on se tient habituellement... »

Haut comme un atelier de peintre, une immense baie ouverte sur le plein air de la campagne, une loggia qui est une bibliothèque, et, sous un lustre de milieu,

VILLÉGIATURES D'AUTISTES

une grande table que domine un fauteuil magistral d'autrefois, sur un bahut ancien un buste énorme. « Je le garde pour montrer que j'ai eu des cheveux » ; ils sont abondants, en effet, et rejetés en arrière, à la Balzac; des tryptiques de primitifs, des hommes d'armes en panoplies, de vieilles étoffes, des vitraux, — le cabinet de travail est, ainsi que la maison entière, encombré de toute une bricabracomanie qui étonne ; et ce n'est pas qu'Emile Zola soit amateur ; lorsqu'on le questionne làdessus, il ne s'attarde pas, on ne le sent pas, comme un Goncourt ou un Anatole France, jouir du bibelot rare qu'on caresse des doigts, qu'on tourne et retourne, qu'on pelote, non, il a accumulé tout cela pour se faire un décor à son existence, son romantisme d'instinct aiguillé sur les choses d'église du Moyen-âge.

Dans la salle de billard, le plafond à poutrelles saillantes ornementées de peintures est la copie d'un plafond du château de Beauregard, et là, ce sont des retables,

des lanternes, des statuettes de processions, des images de saints, des ex-voto, où le regard se dissémine. On perd pied au milieu de tout cela, on ne peut nier certes une somptueuse allure d'accessoires, une certaine surprise même de première impression à l'entrée, mais j'ai regardé avec plaisir, à un tournant du petit escalier, ce cadre contenant les photographies des acteurs qui interprétèrent V Assommoir à l'Ambigu, Gil-Naza et le delirium tremens, et j'ai noté surtout ce fumoir, en bas, ou, comme des icônes, sont les portraits de Flaubert, de Goncourt, ceux des Soirées de Médan : « Je veux en mettre deux encore, celui de Daudet et celui de Tourgueneff. »

Devant le pavillon des amis, une construction indépendante où tout le confort le plus soigné se trouve, on a installé une fontaine de marbre, l'eau jaillissant par la bouche d'un masque énorme pour tomber dans un sarcophage aux figurines gracieuses. « J'ai rapporté cela de Rome. »

Emile Zola pratique le sarcophage, il en a de très beaux dans son vestibule, à Paris.

Des chiens dorment au soleil, bonnes vieilles bêtes qui achèvent leur vie tranquillement, à la campagne, et par les avenues du jardin nous allons, le romancier me parlant de son prochain livre, Paris : « Ah ! maintenant, je le tiens, j'ai toute la carcasse... », et de cyclisme.

Zola, maigri, bien portant, allègre, est un enragé de la bécane : « Tous les jours, après déjeuner, j'enfourche ma Souplette, et je vais à Meulan, à Pontoise, dans les environs, voir Mirbeau, des promenades, de petites étapes, 40 ou 50 kilomètres... J'adore cela et je l'étudié, je ferai certainement quelque chose là-dessus...; les cyclistes se séparent en déux catégories : ceux qui peuvent en faire et alors ils l'aiment, et ceux qui ne peuvent pas, pour une raison de santé ou autre, et alors ils critiquent ce sport, ils le tournent en dérision... C'est très commode, je voisine avec Bruneau...

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