MÛ DAN
— Vous avez été musicien ?
— Oui, je possède encore ma clarinette ; je faisais partie d'une harmonie, à Aix; pendant ma jeunesse, j'ai suivi ainsi beaucoup de processions, nous marchions derrière le dais, et on nous payait d'une collation... Maintenant je me contente de faire des livrets de drame lyrique...
Le temps a passé vite, il faut aller à Villennes reprendre le train pour Paris, 2 kilomètres rapidement parcourus dans la petite charrette anglaise ; et tandis que son domestique prend les guides pour me reconduire à la gare, je vois Emile Zola, mollets, et complet cycliste, partir en promenade; il pédale ferme...
MARLY-LE-ROI
Chei VICTORIEN S ART) OU
MARLY-LE-ROI
Si l'impression n'en était endeuillée par les souvenirs de la mort cle Dumas, la promenade est véritablement une des plus charmantes qu'on puisse faire; la traversée de tous ces adorables environs, Saint-Cloud,. Garches, Vaucresson, Louveciennes, laisse des visions de sous-bois élégants, de routes ombreuses, de résidences coquettes, et la toile de fond, quand on arrive est merveilleuse, avec, d'un côté, l'aqueduc profilant ses arches haut dans le ciel, de l'autre le château de Saint-Germain, la terrasse, la forêt.
Une rue de village monte à l'église, et, sur la place même une entrée somptueuse indique la résidence de Victorien Sardou.,
Derrière la grille monumentale aux ferrures artistiques, des sphinx sont là, rangés six par six, se faisant vis-à-vis, leurs têtes énigmatiques, aux yeux morts, et leurs croupes arrondies se silhouettant dans les verdures qui les entourent et par endroits les enlacent; avec les fleurs, gigantesques grappes blanches qui penchent leurs tiges comme des encensoirs, avec les lianes qui courent, avec un arbre de Judée qui empourpre le feuillage, avec les lierres qui montent à l'assautdes socles, cela ferait une exquise aquarelle d'un exotisme amusant.
Non loin, un cèdre du Liban que son propriétaire apporta, il y a trente ans, dans son chapeau — l'histoire se recommence — étend ses branches puissantes dont il caresse les pelouses; des chênes centenaires dominent le lawn-tennis, embryon d'une reconstitution de Versailles qui sera faite avec un temple, un bassin à rocailles, à tritons, à naïades, et en face des colonnes en bois à treillages verts dénichés sous
MARLY-LE-ROI
un hangar, en flânant dans le parc; une colonne des Tuileries, merveille de conservation où les fleurs de lis sont intactes, décore un terre-plein; une statue d'Allegrain, enlevée au château de Champ, chez Mme de Pompadour, apparaît en une perspective de sous-bois, et, après des points de vue magiques sur tout le pays environnant, « j'ai compté d'ici quarante clochers », c'est la forêt de Marly qui semble, les limites de clôture indistinctes, continuer à l'infini la propriété.
« Avant 1870, à cette mare que vous apercevez là-bas, des chevreuils venaient boire; je m'accoudais à la haie et prenais plaisir à les regarder : c'était la Remise de Courbet que j'avais ainsi devant moi, un délicieux tableau ; parfois ils venaient jusqu'ici; jadis le maréchal Magnan me prévenait lorsqu'on devait chasser et l'on me rabattait du gibier; du reste, c'est dans un laisser-courre que Napoléon Ier, poursuivant un cerf, traversa ma salle à manger à cheval... »
lOi VILLÉGIATURES D'ARTISTES
Quand Sardou acheta Marly, il n'avait vu que le jardin; la maison — historique, s'il s'en trouve — plût tout de suite au passionné bibeloteur qu'il a le temps d'être ; il en a fait un musée reconstitutif du plus grand intérêt.
Le salon est superbe, les murs entièrement couverts de tapisseries de Beauvais faites d'après les cartons de J.-B. Huet, et, se découpant sur leurs colorations douces parfaitement intactes, sont, de chaque côté de la cheminée, des appliques dessinées par Ranson; de lui aussi, un délicieux attribut pastoral, une corbeille garnie de fruits, qui pend sur la glace; au milieu de la pièce, une table dorée de la même époque attire le regard par ses étonnantes sculptures, des guirlandes de roses fouillées en plein bois ; dans un angle, une harpe que Marie Leczinska a peut-être fait vibrer reporte encore davantage l'esprit à cette délicieuse époque, comme au reste la chaise à porteurs et le traîneau du Régent qui sont dans l'antichambre avec
MAKLY-LE-ROI
les quatre couleuvrines, bronze ornementé.
Dans son cabinet de travail, une grande pièce claire entre cour et jardin, le fureteur endiablé s'en est donné de réunir quelquesunes de ses trouvailles faites çà et là : jeciterai seulement deux Thonon et deux Debucourt, magnifiques d'épreuve, achetés pour presque rien sous une porte, aux Batignolles, la Promenade du Vaux-Hall et celle du Palais-Royal; puis, sur un meuble joli du temps, une petite figurine d'ivoire, placée au centre d'un temple que supportent des colonnes, représentant Voltaire, non pas celui du foyer de la Comédie- Française avec ses draperies artistiquement arrangées à l'antique, ni celui de l'Institut en sa nudité disgracieuse, mais un bon vieux M. Arouet en robe de chambre, en pantoufles , un bonnet de feutre pointu sur sa tête maigriote et malicieuse.
Le petit-neveu de Beaumarchais, comme l'a appelé spirituellement Francis Chevassu, mène au milieu de ce décor du passé une vie active, incessante; cet homme vif,
remuant, alerte, qui a fait cinquante pièces de théâtre, dans tous les genres, travaille toujours, et sur les grandes feuilles de papier blanc sa plume court, court, griffonne fiévreusement des caractères illisibles. Le succès de demain touche au succès d'hier, il n'y a pas d'interruption dans le labeur comme il n'y a pas de différence dans le résultat, et à lui voir une telle vitalité, une telle jeunesse — les enfants ont beau grandir, — il semble que c'était tout à l'heure l'arrivée chez Déjazet, avec les Premières armes de Figaro, et cependant combien lointain, ce temps dont je possède un souvenir curieux, la photographie en groupe de la Lisette de Béranger à Seine-Port; assise au centre, Déjazet, le petit tablier noir à bavette sur la jupe courte blanche, le corselet en étoffe à ramages, le fichu et le bonnet de paysanne, sourit, le livre du chansonnier ouvert dans sa main sur ses genoux; autour d'elle, d'un côté Mme Nazet, Mrae Sardou et une fillette, de l'autre Mlle Nazet et Mllc Blum;
MARLY-LE-KOl
à l'écart, debout, le pantalon relevé sur des chaussettes rayées que laissent voir les pantoufles, la tête de profil à longs cheveux sous son chapeau de paille, en bras de chemise, Victorien Sardou regarde et écoute, appuyé sur un râteau.
Depuis cet été-là, 1859, jusqu'à celui-ci, il y a eu... la liste serait trop longue et mes lecteurs connaissent autant que moi cette suite de succès.
D'ailleurs, ce parleur merveilleux qu'est Sardou anime plutôt la conversation avec des anecdotes qu'avec des souvenirs de M. Josse, et il y aurait maldonne à faire ici un article de dictionnaire quand les oreilles nous tintent encore de la causerie de ce diable d'homme, l'autre après-midi, tandis que nous nous promenions dans le parc de Marly. Non seulement il parle, mais il mime, il gesticule; son visage rasé sous la toque de velours noir le fait paraître un acteur qui s'est vieilli en Louis XI après avoir représenté Bonaparte; il joue, c'est une volubilité étonnante, et on le quitte
do
regrettant de ne pouvoir tout se rappeler pour le transcrire chaud, chaud...
Une date néfaste aux villégiatures des environs de Paris a été l'année terrible ; qu'arriva -t -il alors à la maison dont Louis XIY avait fait cadeau à son médecin, et que possède actuellement Victorien Sardou?
Rien, et voici comment.
Tandis que le châtelain — le mot semblera exact à qui connaît Marly-le-Roi — était retenu à Paris, lors du siège, ses domestiques seuls étaient restés là-bas.
« C'est ici que demeure M. Victorien Sardou? demanda un officier prussien venant avec son détachement loger dans le pays ; vouclriez-vous me montrer les chambres d'amis ? » Et là, dans les petites pièces du second étage, il s'installa avec ses hommes.
Comme la cuisinière les quittait, les laissant à leur emménagement :
— ■ Vous ferez, lui dit-il en mauvais français, comme si votre maître était ici;
MARLY-LE-ROl
pour le dîner, à quelle heure sonnez-vous ordinairement?
— Six heures et demie.
— Très bien, vous ne changerez aucunement les habitudes de la maison.
Rien ne fut touché, abîmé, enlevé; au moment du départ, le major, qui était un lettré, écrivit sur un exemplaire de Patrie des vers allemands à l'éloge de la pièce et à la gloire de l'auteur, et y joignit sa carte ; et la môme chose se renouvela neuf ou dix fois : étonné de trouver cette propriété ainsi complètement respectée, chaque nouvel arrivant ennemi s'enquérait du pourquoi, recevait des serviteurs le récit de la première occupation et la rééditait de point en point.
« Quand je revins après le siège, nous contait Sardou, mes domestiques avaient eu le temps de refaire les chambres, de nettoyer un peu, et je suis rentré chez moi n'y trouvant rien de modifié ; seulement sur ma table étaient des exemplaires de Patrie annotés en allemand, et dans un
plateau des cartes de visite des majors von..., von... »
Lorsqu'on va en voiture de Nice à Monte- Carlo, on remarque au long de la route qui contourne Montboron de gigantesques arcades de soutènement : ce sont les travaux préparatoires d'une villa qui doit se bâtir en ce site admirable, d'où l'on domine tout Nice, la mer, les montagnes de l'Esterel, la Riviera jusque par delà Cannes. « J'attends que ma fille se marie, que mes fils aient terminé leurs études, celui-ci au lycée, celui-là à l'École des beaux-arts, et alors je construirai... tous les plans sont faits... ah! le bon temps où je mettais tout mon monde dans un vagon et m'en allais passer l'hiver au soleil! maintenant je ne peux plus... Enfin, ça viendra, et puis, je me retirerai du commerce,.. »
Le sourire bien vivant dément la phrase; à Montboron comme à Marly, Victorien Sardou continuera de travailler — et c'est tant mieux, n'est-ce pas?
SUCY-BONNEUIL
Chei LUDOVIC H A LÉ V Y
SUCY-BONNEUIL
La traversée de Paris pour joindre la gare de Vincennes, puis toute une banlieue laide, sans verdure, encombrée de maisonnettes crêtées de tuiles rouges, et enfin, après une heure de trajet lent, haché de stations, La Varenne dépassée, voici des champs, des bois, des futaies, on traverse de la vraie nature, c'est la province déjà.
Sucy-Bonneuil !
Au café en face la gare, la tonnelle ornée de l'écusson U. V. F., halte des cyclistes, le Parisien, un peu dérouté par ce voyage lancinant, demande :
— Où demeure M. Ludovic Halévy?
— Ah! c'est loin, c'est tout à fait dans le haut du pays ! Vous montez là, toujours tout droit, jusqu'au bureau de tabac"; derrière, vous prenez une ruelle, il y a une petite grille blanche au bout , mais on n'entre pas par là, il faut tourner à droite, une grand' porte...
11 commence à bruiner ; l'horizon s'obscurcit, zébré par la pluie, heureusement que le « c'est loin » est une expression, ou mieux, une appréciation locale. En six minutes, par une avenue ombrée d'arbres, on est rendu chez l'académicien.
« Vous voyez, me dit-il, c'est une grande maison bourgeoise, elle est ancienne, elle a trois cents ans, elle date de Mlle de La Guette de la Fronde. La façade a été repeinte, j'ai ajouté des communs... Mais, entrez! vous retrouverez le décor d'autrefois ; tenez, dans la chambre de mon fils, ce plafond aux poutrelles apparentes, cette cheminée avec son dessus de l'époque, le tableautin enchâssé
SUCY-BONNEUIL
dans la boiserie, et ce corridor sur lequel ouvrent huit pièces. »
C'est une excursion pour arriver au cabinet de travail, dont les fenêtres donnent vue : l'une sur le jardin-fleuriste et le potager, l'autre sur le parc où, parmi les pelouses, des paons se promènent, majestueux.
Les témoignages du passé emplissent cette banlieue peu connue, et qui jadis se trouvait être, en pendant de Saint-Germain et de Versailles, le côté de campagne affectionné par les nobles habitants des vieux hôtels du Marais et de l'île Saint-Louis.
Il y a à Sucy une rue de Sévigné, parce que Mrae de Grignan demeurait au Grand- Val, où sa mère vint la voir. A côté, c'est le Petit -Val , la propriété actuellement de M. Templier, de la maison Hachette. Les encyclopédistes connurent ce pays, Helvétius, d'Holbach; il y a une lettre de Diderot, datée de là, dans laquelle il dit : « Je vous écris aujourd'hui, car on
porte deux fois par semaine les correspondances à Charenton. »
Le château de Sucy, tout voisin de Ludovic Halévy, est une somptueuse construction qui a le grand air Louis XIV avec son entrée monumentale, ses vastes bâtiments décorés de bustes, son hall à colonnes de marbre, sa salle à manger au plafond par Lesueur, son ancienne chapelle devenue l'office, sa bibliothèque où, sur des rayons — une curiosité historique — sont des volumes de Thiers maculés, annotés, déchirés par les Wurtembergeois, en 1870. Une modernité élégante, un confort coquet, dont on subit le charme, dès l'entrée dans le salon où des baigneuses de Zuber-Buhler font face au portrait de la jolie maîtresse de maison par Bonnat, dans le salon que continue un délicieux jardin d'hiver qui m'a rappelé le décor du Monde où Von s ennuie, ne sont pas pour déplaire après l'évocation du passé, et très sincèrement on en félicite sir Bodley, gentleman écrivain qui.
SUCY-BONNEUIL
voulant rendre à la France la politesse faite par Taine à l'Angleterre, consacre tout son temps à un important ouvrage en trois volumes sur notre pays.
(( A Sucy, ajoute en souriant Ludovic Halévy, je suis photographe, c'est sir Bodley qui écrit. »
De la terrasse, par-dessus les masses de feuillage illimitées du parc, la vue embrasse tout le panorama de la bataille de Champigny, la plaine de Gréteil et, là-bas, Paris.
« Je tenais à vous faire connaître cela , vous voyez que je n'y mets pas de coquetterie, je vous montre les beautés voisines. »
Nous causons dans la salle de billard de Haute-Maison, c'est ainsi que s'appelle la villégiature de Ludovic Halévy, où nous sommes revenus en flânant par les jolies allées ombreuses qu'enténèbre le crépuscule, et nous regardons des tableaux, des dessins, des gravures. Edouard Pailleron possède la série des anarchistes de Re-
nouard; voici, de ce même étonnant croquiste, un original curieux : l'artiste avait été envoyé, par le Graphie, à Jersey, pour faire le portrait du général Boulanger ; le modèle consent, mais il tient à préparer la pose ; il emmène Renouard, par delà Saint- Brelad's villa, au bord de la mer, et il se campe sur un rocher, regardant avec des jumelles... la France. Il resta ainsi une demi-heure, si bien que des photographes de passage en profitèrent pour prendre un cliché du groupe.
« Mes Fils par Blanche , une aquarelle d'Heilbuth, une peinture de Roll..., mais je n'ai rien ici ; des livres... il y en a partout ; je suis d'une famille où on les aimait : mon père, mon oncle... Moi je les adore! A Paris, je vous en montrerais qui vous intéresseraient, avec des autographes, des reliures... »
Et, tandis que le bibliophile parle, je revois son appartement de la rue de Douai bondé d'oeuvres d'art, ce logis de richesses tellement encombré qu'il a fallu renoncer
SUCY-BONNEUIL
à tout déménagement possible; il y a un Degas, entre autres choses...
Les pages de l'album tournent, et c'est amusant , ces photographies : Goppée dans son jardin de La Fraisière, Brunetière à la campagne, des vues du château de Ferrières , lord et lady Dufferin , la Haute-Maison, le facteur rural arpentant la route, etc., tout cela constitue l'œuvre de Ludovic Halévy : « On peut m/attaquer sur ce qu'on voudra, mais la photographie , non, c'est sacré! » C'est une vraie passionnette; je me souviens que, récemment, un jeudi, je le rencontrai avec Jules Claretie sur le pont des Arts, à la sortie de l'Académie : « Je vais au Louvre acheter des produits... »
Et le théâtre? Et les romans?
N-i ni, c'est fini :
« Je terminerai peut-être une petite histoire que j'ai commencée, et puis je raconterai des souvenirs, car, depuis 1848, j'ai vu beaucoup de choses, le Corps législatif avec Morny... Le théâtre me fatiguait, les
12i VILLÉGIATURES D'ARTISTES
répétitions... J'ai été malade... Il y a tant de livres maintenant, et du talent partout! Il faut savoir vieillir, je ne veux pas qu'on me prenne pour un raseur... Et je suis très heureux comme cela: j'aime Paris, j'aime la campagne, je lis énormément — et je fais de la photographie, vous avez vu que je puis en être fier... »
Avec sa barbe grisonnante, son bon sourire spirituel, ses yeux doux, toute sa jeune vieillesse , l'auteur de Madame Cardinal donne vraiment l'impression de quelqu'un qui est heureux : « Quand on ouvre la couveuse, c'est une fête ! Il y a quarante, cinquante petits poulets... Ah! (un braiment très sonore se fait entendre) c'est l'âne ; il n'est pas commode, mais le jardinier ne veut pas qu'on le change; il a l'habitude cle s'arrêter quand il faut, d'aller où il doit ; si son maître était malade, il le remplacerait!... »
Tout cela est dit avec bonhomie, du même ton d'ailleurs que les potins de l'Académie : Zola, Daudet, mais chut!
SUCY-BONNEUIL 125
L'antithèse permettrait un joli développement :
D'un côté : les cinquante pièces de théâtre, la collaboration avec Meilhac et Offenbach, Orphée aux enfers, la Belle Hélène, la Vie parisienne, la Grande- Duchesse, Froufrou, cette exquise Froufrou : « Une porte qui s'ouvre, et, tout le long de l'escalier, un bruit de jupes qui glisse et descend comme un tourbillon... Froufrou! Vous entrez, tournez, cherchez, furetez, rangez, dérangez, bavardez, boudez, riez, parlez, chantez, pianotez, sautez, dansez, Froufrou, toujours Froufrou ! Et je suis bien sûr que, pendant que vous dormez, l'ange qui vous garde agite doucement ses ailes avec ce joli bruit : Froufrou ! » Et V Invasion, et la Famille Cardinal, et V Abbé Constantin.
De l'autre, la Haute -Maison avec le caniche noir, l'âne jardinier, les petits poulets et l'album de photographies.
— Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule,
me disais-je en redescendant à la gare, dans la nuit qu'étoilaient les disques.
On ne peut que jalouser cet aimable homme, ce bon papa si fier de ses deux grands garçons, l'un à Normale, l'autre au régiment ; ce Parisien si content de la campagne, ce travailleur à succès d'antan qui jouit d'un repos bien gagné, et qui finit son existence comme il l'avait commencée, en allant à son bureau, mais rien qu'une fois par semaine maintenant, et dans une belle construction qui a une coupole et où l'on s'habille en vert.
LES PEUPLIERS
GUSTAVE LARROU ME T
LES PEUPLIERS
Ils sont cinq autour de la maisonnette, fichés dans les angles du jardin, et c'est grâce à eux que — la receveuse des postes de Yillecresnes ayant demandé à M. Larroumet, alors directeur des Beaux-Arts, de donner un nom à son habitation, qui était en dehors du village — ce portrait de villégiature a cette enseigne très champêtre. Ils sont cinq, jeunes, élancés, cliquetant leurs feuilles, cinq sentinelles surveillant un buste de Clément Marot qui, sur sa stèle, repose en une sorte de petit kiosque rustique au toit de chaume.
Un salut à cette façon de dieu lare, et3
dans le vestibule de la demeure, commence déjà le musée. C'est la Victoire de Samothrace, merveille de lyrisme vrai, de charme naturiste; c'est des photographies, des gravures, des dessins, du classique avec du moderne, une indiscrétion murale des sympathies en art du jeune membre de l'Institut. Toutes les pièces sont ainsi décorées, et, d'une vision rapide, en une après-midi ensoleillée d'août, le regard se remémore : un très beau buste de Gambetta, par Mercié, épreuve de celui qui a été placé dans le lycée cle Cahors ; la fameuse eau-forte du portrait de Washington ; le Bon Samaritain, de ce pauvre Chien-Caillou; un cheval en bronze, de Frémiet; une lithographie, d'après Jean-Paul Laurens, une gravure de la Source de Ingres, une autre de "Watteau, et les quatre panneaux de Chéret; la très intéressante profusion enfin, des choses transballées de Paris à la campagne pour faire aux yeux et au cerveau un entour ami, vivant, une intimité précieuse, une atmosphère exquise;
LES PEUPLIERS
pour rappeler, dans le grand calme des champs, dans la solitude des arbres, la joie esthétique des chefs-d'œuvre.
Ce sont là des compagnons de vie aux heures fatigantes de copie ; ce sont aussi des distributeurs de repos et de récompense, une distraction douce émanant de bibelots — curieux comme cette statuette de l'Empereur posée sur un morceau de brique du château d'Hougoumont, socle informe taché peut-être de sang français,
L'Empereur! il est venu à Villecresnes, car c'est du château de Grosbois qu'il partit pour Fontainebleau faire une scène au Pape; cle ce château de Grosbois qu'Alphonse Daudet a mis dans la Petite Paroisse, avec ses corps de bâtiments qui évoquent le petit Versailles, « avec ses portes-fenêtres ouvrant sur un vaste perron, en face d'un superbe jardin à la française, majestueux, lumineux, où palpitait et vibrait sous le soleil la pierre blanche des statues, des vases, des balustres, un jardin terminé et longé par des charmilles
VILLÉGIATURES D'AUTISTES
sans fin aux arbres taillés en candélabres... l'immense domaine, des ter rasses du bord de l'eau jusqu'à l'entrée sur le Pavé du Roi, la grille monumentale où des faisceaux de licteurs, dorés et emblématiques, rappellent les anciennes fonctions du grand maître de la cavalerie impériale. » — Grosbois, que possède le prince de Wagram, et où, parmi des collections très belles, existe une amusante correspondance de Napoléon Ier à Berthieï pour l'engager au mariage et lui proposer une princese toute prête.
L'aspect du domaine est absolument un décor historique, et, sur la grande route où s'éplore un maladif orgue de Barbarie traîné par des chemineaux lamentables, l'on voudrait voir passer des chevauchées d'uniformes brillants ou des berlines d'émigrés, ou une chasse royale, et c'est piteux de lire sur la façade du pavillon d'entrée, près de la grande grille : Au Tourne-Bride , rendez-vous des cyclistes.
Aujourd'hui détruit la vision d'antan à
LES PEUPLIERS
laquelle on se complaisait, et, dans la brume de l'évocation qui s'efface, la vie moderne réapparaît.
C'est à cette auberge, ancien relai de poste, que M. Larroumet loge son cheval de selle; c'est là qu'il venait autrefois, avant d'avoir acheté Les Peupliers; c'est là-devant qu'il passe à bicyclette, car ce travailleur fécond, ce grand bûcheur, a une dépense physique nécessaire. Il y satisfait aisément avec l'équitation, la marche, la bécane , sans compter les voyages incessants de côtés et d'autres.
Croisière au Maroc, recherches en Italie des Mantagnas et des Primitifs, conférences en Hollande ou en Belgique, le causeur de l'Odéon et de la Sorbonne mène un peu partout son activité, et il revient avec de documentaires impressions, un cosmopolitisme en détail, une bonne moissonnée de choses pour alimenter les articles de la Revue des Deux Mondes, de la Revue de Paris , du Temps, du Figaro, etc., puis les volumes chez Hachette, et aussi les déli-
cieux entretiens où il sait d'un mot typique, parfois à la Préault, définir celui-ci ou celui-là, avec une souriante ironie méridionale.
Et cependant — on n'a jamais la vie qu'on voudrait — ce lettré regrette de n'avoir pu rester soldat ; il serait maintenant chef d'escadron dans les dragons :
« Quand j'entends passer un régiment, je suis encore comme le vieux cheval de trompette... »
Il s'était engagé, avait fait la guerre de 1870, et il est obligé, à la suite de bronchite, de crachements de sang, d'aller séjourner dans le Midi; quatre années du soleil de Nice, c'est la guérison, mais fini pour l'uniforme! il est trop tard pour le reprendre; rencontre de M. Benoist, le commentateur de Cicéron et de Virgile, conseils donnés par lui d'entrer dans l'Université; inutile de passer par l'Ecole normale ; le valétudinaire Larroumet prend ses licences à la Faculté d'Aix, poursuit ses grades, est professeur à Paris, devient
LES PEUPLIERS
maître de conférences à la Sorbonne, est chef de cabinet de M. Lockroy, puis directeur des Beaux- Arts pendant quatre ans, « un poste très difficile, le seul où clans la même journée on peut avoir à recevoir un artiste, un évêque et une danseuse de l'Opéra... », arrive enfin à l'Institut en attendant l'Académie, et, jeune encore, a la rosette rouge.
C'est un vibrant; il roule en parlant; c'est un avant-gardier tout de même, car s'il n'aime pas Delacroix, il admire Ingres, et Puvis, et Rodin, et Gustave Moreau; il a été un bureaucrate audacieux, aussi bien dans ses commandes que dans ses duels; il a rénové de sa jeunesse, de son entrain, de son brio, de son bon sens, le fonctionnarisme vétusté ; il a été combattu et critiqué, traîné dans la boue et le purin cle chroniques odieuses ; il a fait naître beaucoup de jalousies, de rancunes, bagage ordinaire des puissants du jour — enfin, il a été et il est quelqu'un.
NANTERRE
Chez S ARC E Y
NANTERRE
Dans une toute petite voiture attelée d'un âne mignon, mignon, quatre mentonsbleus assis, serrés sur des chaises, avec, en leurs mains, des instruments de musique; derrière, une immense pancarte, manuscrite, annonce « pour ce soir, définitivement et sans rémission , dernier spectacle de Prête-moi ta femme, du Palais-Royal, et des Jurons de Cadillac, de la Comédie-Française » Aux carrefours, on tire sur les brides du bourriquot, l'équipage s'arrête, le piston, la grosse caisse et les cymbales jouent un air, la foule s'amène, et les cabots font la parade.
Si le Temps n'était pas un journal si grave, peut-être y pourrait-on lire, le prochain dimanche, le compte rendu de cette représentation, car c'est à Nanterre qu'elle a eu lieu, Nanterre qu'habite Francisque Sarcey depuis une quinzaine d'années.
Le pays était célèbre de toute éternité pour ses rosières. Ses pompiers lui valurent aussi quelque gloire. La prison, récemment construite non loin de la ville, avec son apparence massive de caserne, ses hauts murs de ronde, ses cheminées, a fait parler d'elle par le luxe de ses aménagements, et enlaidit le décor suburbain; — négligeons ces indications d'un Baedeker de banlieue, et, parvenu au passage à niveau du chemin de fer, près cle la gare, descendons de notre Souplette pour demander l'adresse.
« Si vous interrogez un Nanterrois, m'avait prévenu Sarcey, on vous fera prendre un chemin long, laid, coudé, ça vous semblera très loin, 'tandis que je suis
NANTERRE
à deux pas de la station, par une avenue ravissante... »
Ça n'a pas manqué :
— Pour aller chez M. Sarcey, le journaliste?
— Ah!... vous voyez cette rue, suivez-la, puis la troisième à droite, c'est la rue du Quignon, elle tourne à main gauche. C'est au 9, mais n'entrez pas avant qu'on vous ouvre, il y a des danois... »
Comme les écriteaux sont illisibles, que la rue du Quignon s'agrémente d'une impasse du même nom, on se trompe, on s'égare, on aboutit à une ferme. Une bonne vieille paysanne vous remet dans votre route , vous accompagne même aimablement pour vous montrer la porte — et on arrive.
Au coup de sonnette, des abois furieux répondent. C'est, en un chenil engrillagé, à droite, dans la cour, un grand molosse au crâne carré, aux yeux bridés, au mufle terrible, et avec lui un chien de berger noir qui a l'air non moins affable. Lesbêtes, de garde et de défense pour la nuit, sont
là, antithétiques avec cette grande demeure familiale, toute calme, toute rustique, la maison des enfants et des livres. Les uns et les autres sont vraiment chez eux. Les trois fils du célèbre critique — le dernier a trois ans — ont un bataillon d'amis du voisinage, et je vous assure que la cueillette des marrons marchait bien l'autre jour, après déjeuner. Les livres emplissent de multiples armoires, escaladent les étages, débordent dans toutes les pièces.
Cette annexe de la grande bibliothèque circulaire de la rue de Douai mérite un coup d'oeil. Il y a, dans le salon, orné de vieilles gravures classiques et d'un buste en terre cuite, sur la cheminée, une vitrine pleine de jolies reliures — on pare ce que l'on aime — et un bahut pour les poètes (ils sont tous là, depuis trente ans), qui sont réunions curieuses.
Les enfants et les livres, égoïstes, ont chassé Francisque Sarcey de sa propre maison, il lui a fallu en acheter une autre pour travailler.
Celle qu'il habite est pittoresque avec ses deux façades diverses, l'une du côté de l'entrée respectée en sa vieillerie et sa moisissure, l'autre sur le jardin, ornementée de treillages et de balcons de bois. Celle où il chronique est un pavillon qu'il apercevait par-dessus le mur de son jardin; il l'a acquis, a fait abattre le mur, et, maintenant, séparé par toute la longueur des pelouses et des luzernes — où flâne au soleil Mmc Brunette, une gentille vache à la robe blanche tachée de noir — du vacarme de la nursery, il a ainsi une façon de thébaïcle où, dans un décor d'installation très modeste, très sommaire, il écrit ses innombrables articles. Quand l'un est fini, il muse un instant dans le jardin pour préparer le suivant, puis va le mettre sur le papier, et, au crépuscule, sa besogne finie, soigne ses fleurs. Tourner la roue du puisard, emplir quelques arrosoirs, les porter aux géraniums assoiffés, est une diversion estivale aux soirées de théâtre. Le costume est ad hoc, un pantalon blanc,
une grande blouse de toile bise, et un chapeau mou gris.
Ainsi vêtu, avec sa barbe blanche, ses grosses lunettes, sa démarche lourde, son dandinement accoté de sa canne, son sourire aimable, sa voix claire, vibrante, toute la franchise épanouie de son être, il paraît bien le bon vieux brave homme qu'il est, tout rayonnant de « la lumière du bon sens et de la vérité ».
« Il n'y a qu'un moyen pour un journaliste, affirmait-il récemment — et c'était très pro domo sua — de se faire une renommée solide : c'est d'écrire des choses utiles, sensées, honnêtes... L'essentiel, c'est ne dire que ce qu'on croit être la vérité, et de le dire le mieux qu'on peut, tous les jours, sans se lasser, ni même sans craindre de fatiguer les autres. »
Voilà quarante ans qu'il le fait, et, comme nous causions, assis sur un banc de son jardin de Nanterre, il évoquait pour moi des souvenirs de son passé : « C'est en 1866 que j'ai débuté au Temps, où je
NANTERRE
succédai à Louis Ulbach, qui ne me le pardonna jamais; auparavant j'avais commencé la critique dramatique à Y Opinion nationale, de Guéroult, et je dois à Garibaldi d'avoir été très lu ; il faisait son expédition des Mille, reprenant l'aventure arrêtée par le traité de Villafranca ; nous le soutenions et nous eûmes un très fort tirage; j'en profitai pour être connu...
« ... J'avais découvert cette chose très simple : c'est qu'il fallait aller au théâtre et voir une pièce pour en parler. Ça paraît bien naturel, ce fut cependant une innovation; non seulement j'y allais, mais j'y retournais. Et puis, mon grand mérite, c'est que je suis un professeur, je vulgarise et j'explique, j'initie et j'intéresse le gros public à des choses qu'il ne connaît pas, j'ai eu ainsi des campagnes à succès, dans l'ancien Gaulois, par exemple, où, d'un jour de chronique par semaine, j'étais arrivé à faire quotidiennement le premier article... Ah! nous étions des bûcheurs aussi; on travaillait beaucoup de mon
temps. Ces normaliens, comme Taine, comme About, leur somme de labeur fut énorme... »
Ce que Sarcey a écrit, dans tous les journaux, emplirait une bibliothèque; comme dit son petit garçon : « Papa, il fait de la copie » ; il n'a conservé que ses feuilletons de critique, pages documentaires auxquelles il a souvent recours lui-même, le reste est épars, de tous côtés, commentant l'actualité du jour, de l'heure, de la minute.
« La scène à faire... on m'a blagué làdessus... mais c'est la règle générale. Que vous fassiez un livre, une nouvelle, un article, ne cherchez- vous pas à mettre en relief tel point sur lequel vous voulez concentrer l'attention ? Voilà la scène à faire ! »
Quoi qu'on dise — car il y a des haines vigoureuses contre l'oncle — il est intéressant à écouter, Francisque Sarcey; il parle comme il écrit, à la bonne franquette, sans pose; il dit des choses très sensées, très justes, et dans une langue claire ;
il n'est pas pédant — bien que très littérairement renseigné — et là-bas, à la campagne, le jardin empli de garçonnets joueurs, il me sembla être dans l'école du village: le maître a l'air très bon, sans férule; aussi on l'aime bien, ce gros homme souriant qui met une coquetterie heureuse à parler de ses soixante-dix ans prochains : <( Pour mon anniversaire, j'écrirai un De senectute! »
A le voir si vivant, si gai, si rieur, ce végétarien endurci, on lui déniera — encore longtemps sans doute — d'être renseigné sur la vieillesse. Il ne pourra en parler que d'après les autres.
GÉROFOSSE
A U RÉLIEN SCHOLL
GÉROFOSSE
C'est à la veille des fêtes franco-russes, entre une arrivée de turcos et un départ pour Cherbourg, que j'allai passer une journée à Étampes, m'évadant du badaudisme affolé.
La pleine campagne, des bois comme à Fontainebleau, des terres de rapport en riche culture, un air sain, pur, c'est plus que la banlieue, et le rapide de Bordeaux vous y mène, ce qui donne déjà l'illusion d'un véritable voyage.
Une ville, curieuse par son passé dont des vestiges demeurent, animée, bruyante par sa vitalité actuelle de commerce, le
tic-tac de ses moulins, sa foire aux bestiaux, son transit de grains et farines ; une rue, mal pavée, qui n'en finit plus, avec des auberges, le Grand Monarque , le Coq d'or, etc., où les fermiers des environs — dont les cabriolets sont rangés devant la large porte à enseignes — engloutissent des banquets de trois cents couverts ; des églises historiques , Notre- Dame crénelée comme une forteresse, Saint -Martin accostée d'une tour qui penche ainsi qu'à Pise, Saint-Basile au portail Renaissance d'une délicate ornementation exquise; et puis l'hôtel des Tourelles d'Anne de Pisseleu, la tour Guinette, ruine très décorative sous laquelle un couloir conduit jusqu'à Montlhéry ; enfin, la statue . en marbre de Geoffroy Saint-Hilaire !
En quittant la gare, Bob nous a véhiculé consciencieusement à toutes ces curiosités de la sous-préfecture, il nous a même arrêté au Cercle, sur la place du Théâtre.
GÉROFOSSE
Bob est un cheval isabelle, de bonne allure; son propriétaire, conseiller municipal et officier de la Légion d'honneur, a nom Aurélien Scholl.
Un veston de velours noir où saille la rosette rouge, un pantalon clair, un paletot idem, au menton la barbe poussée, avec du blanc ; lorsque le lorgnon remplace Tépais monocle , il ressemble ainsi à Mounet-Sully, non pas à celui d'Hernani ou &1 Œdipe, mais le Mounet rencontré à la ville, regard incertain, démarche un tantinet fatiguée. Et le boulevard des Italiens est remplacé par une belle route poussiéreuse qui conduit au clos, les saints des confrères par les bonjours gentils de gamines villageoises auxquelles on donne des sous, — monnaie de la popularité.
« Voici ma maison, très simple ; autrefois, cela s'appelait le château de Gérofosse, et la rue ici la rue des Aveugles ; vous comprenez, si Sarcey était venu, lui et moi,... alors, comme Rose Chéri naquit à Etampes, je proposai de donner son
VILLÉGIATURES D'AUTISTES
nom; ils sont charmants, mes électeurs, ce fut adopté de suite, vous voyez la belle plaque toute neuve... »
De l'autre côté de cette rue il y a le potager, le verger, une serre déjà emplie de fleurs rentrées (octobre, les nuits sont fraîches et il fait de la brume le matin), l'écurie, la remise, et une place, une vraie place de village, plantée d'arbres, limitée de bornes de pierre où sont scellées des chaînes; c'est domaine privé, les roulottes n'y peuvent faire halte, et les vieux n'y jouent pas aux boules ; Mrae Diane, chienne de chasse, s'en réserve la jouissance avec ses camarades petits et grands. Car Aurélien Scholl, qui écrivit le Roman de Follette, ce qui lui valut une médaille d'or de la Société protectrice des animaux, adore les bêtes, il pourrait comme Théophile Gautier raconter sa ce ménagerie intime » dans laquelle serait persona grata M. Antonio, superbe perroquet âgé de trois ans, de caractère inégal, enclin à des mouvements d'humeur vite réprimés
GÉROFOSSE 161
par des calottes dont il demande pardon, très affectueux néanmoins : « Quand je fume ma pipe sur la terrasse, il arrive, grimpe sur mes genoux, se couche, et s'endort comme un enfant... »
Son plumage bleu et rouge fait très bien sur la rampe de fer du perron; après des amabilités prudentes à ce portier somptueusement vêtu, nous visitons l'habitation, la bibliothèque où sourit un buste de Voltaire, le salon tout éclairé joyeusement d'un pastel de Rosalba, et, au premier, — l'escalier isolé comme ceux de la Bibliothèque nationale autour des colossales mappemondes, — la chambre à coucher avec la vue merveilleuse de sa terrasse, la salle à manger où la pendule est encastrée dans un masque d'escrime , les chambres d'amis, celle du maître d'armes ; çà et là un Sisley de la bonne époque, un Pissaro en pochade, une esquisse de Henri Dumont, une marine à l'huile de Bergerat, des croquis de Pille, une épreuve de V Enterrement au pays vallon
de Rops, et une rarissime aquarelle de Jules cle Goncourt, faite à Dublin et dédicacée : « Un jour, en la voyant, Edmond a pleuré, il l'aurait voulue... »
Citons aussi une maquette de Chéret, et, dans le vestibule, deux cadres venant de la vente de Rachel, où sont lithographies teintées documentaires sur les acteurs de jadis et les costumes emphatiquement modernes dont ils habillaient les héros de la tragédie classique ou les personnages de la comédie moliéresque.
Peu de bibelots donc, une installation très simple, aucun snobisme dans le décor, le lieu d'asile momentané d'un Parisien qui, entre Vichy, Dieppe et la rue Blanche, n'a pas beaucoup de temps à donner à la villégiature, et qui, homme d'esprit, vit par et sur lui-même. Les mots de Scholl, quel joli recueil à faire, qu'on les prenne en ses volumes, V Amour appris sans maUre, l'Esprit du boulevard, les Ingénues de Paris, les Mémoires du trottoir, V Orgie parisienne, etc., ou qu'on les
GÉROFOSSE
récherche dans le Nain jaune, ou qu'on les demande à la mémoire des contemporains.
La moustache en croc, la lèvre railleuse, le monocle insolent, des épées sous le bras, le brillant, mousquetaire de la vie parisienne est un tendre tout de même; il a rimé Denise, minuscule chef-d'œuvre, et l'on déjeune chez lui avec deux fillettes qui aiment bien « monsieur Scholl » : « ma filleule, et l'enfant de mon jardinier, sa petite camarade », il est très gâteau, donne des friandises au dessert, et s'amuse de cette enfance gracieuse.
Cela met de l'animation dans cette demeure et aussi dans le jardin aux grands arbres, à la perspective illusoire, au mignarcl cimetière ; en un retrait d'allée deux pierres, petites, cubiques, avec des inscriptions, un nom et une date ; c'est là que sont enterrés Kiki et Fatska, chiens ; — n'est-ce pas Mmo de Pompadour qui fit ériger un monument funéraire à son oiseau favori ?
Les bêtes familières, les amis, s'en vont, telle est la loi de nature ; il arrive un moment où l'on ne vit que de ses souvenirs : ce Je vais les écrire, me confiait Aurélien Scholl, deux volumes ; Houssaye et Glaudin n'ont pas touché à mon coin, et j'ai des choses intéressantes; le journalisme, — à moins d'une possibilité de politique active, — je devrais m'en retirer complètement; à quoi bon chroniquer? il y a cent, deux cents jeunes gens qui font très bien, pourquoi leur encombrer la place ? »
Ce fin ironiste se résigne ainsi galamment, mais il aura peine à se convaincre lui-même ; c'est comme pour la campagne : « Je l'adore, je voudrais m'y retirer tout à fait, et il est probable que je finirai mes jours rue de Gourcelles... »
Gérofosse est pourtant tentateur, avec, au bout du clos, sa mignonne rivière, plus petite que l'Yvette, où il y a une barque de plaisance et d'excellentes truites, avec ses vergers très riches, et ses bosquets
GÉROFOSSE 163
très ombreux, avec le pittoresque de son entour provincial, le fond de décor de la tour Guinette; puis, il y a les fonctions publiques, on est un conseiller municipal écouté, et ce doit être amusant de faire de la politique au village.
Pour qui n'a connu Scholl qu'au perron de Tortoni, la silhouette est inédite que nous vîmes, un matin d'octobre, — à Étampes.