CHAPITRE XXXV
MESURES PRISES POUR LE MAINTIEN ET L'AC- CROISSEMENT DE LA COLONIE.—ÉTAT TOPO- GRAPHIQUE DE VILLEMARIE EN 1672,
Nous arrêtons ici le récit des faits religieux des premières années de Villemarie. A la date où nous sommes rendu, la plupart de ces chrétiens fervents—et parmi eux M. Olier, M. de la Dauversière, M. de Maisonneuve, M. de Queylus, Mile Mance, qui avaient voulu fonder une colonie sur le modèle de Ja sainte Famille, étaient morts après avoir achevé leur œuvre : le Séminaire représentant JÉSUs ; la Congrégation Notre-Dame, MARIE ; les Hospitalières de Saint- Joseph, SaiNT JosePH. De plus l'époque dont nous venons de nous occuper peut être considérée comme la période héroico-religieuse de la primitive Villemaïie,
En effet, depuis quelque temps déjà, comme le fait remarquer la Sœur Morin, par suite des guerres avec les Iroquois, des troupes nombreuses étant arrivées en Canada, y avaient apporté avec des secours matériels, le désordre moral, “ C'est ce qui fait gémir les gens de bien, ‘ajoute-t-elle, et surtout les missionnaires qui “ se consument à prêcher et à exhorter, regret- “tant et pleurant ces heureuses années où la “vertu fleurissait quasi sans travail de leur “part” Ce désordre moral, les vices, les péchés
208 VILLEMARIE, augmentèrent encore après l’époque où nous sommes arrivé.
Signalons en terminant les mesures prises pour le maintien et l'accroissement de la colonie, ce furent : l'augmentation de la population et du défrichement, le développement du commerce et de l'industrie, et les soins zélés donnés à l'instruction de la jeunesse.
Disons maintenant en quel état se trouvait Villemarie, à l’époque où nous nous arrêtons, mars 1672,
Au commencement de la colonie, les habitants de Villemarie, on s’en souvient, s'étaient renfermés dans le Fort, Peu à peu, ils en sortirentet se bâtirent des habitations près de l'hôj] ital, sur des terrains parallèles à l'endroit noramé la Commune. La Commune était située entre ces terrains et le Saint-Laurent. Mais depuis longtemps on avait décidé de bâtir la ville sur la hauteur, car cette position était plus facile à défendre contre les attaques des Sauvages.
On voulait aussi y construire une église paroissiale, pour remplacer la chapelle de l'Hôpital, et déjà plusieurs citoyens avaient pris des concessions sur la hauteur.
En conséquence, le 16 mars 1672, M. Dollier de Casson, alors supérieur du Séminaire, accompagné de Bénigne Basset, arpenteur et greffier de la justice, se rendit sur les terrains pour y tracer les premières rues de la Ville-Haute.
Ces rues furent tracées parallèlement et perpendiculairement au Saint-Laurent ; elles furent toutes assez étroites, variant de dix-huit à trente pieds de largeur. On agissait ainsi parce que, comme on devait entourer la ville d’une enceinte, il ne fallait pas avoir une trop grande étendue à garder.
Indiquons maintenant comment fut exécuté le tracé des rues projetées.
D'abord parallèlement au fleuve, et en allant du fleuve vers la hauteur, se trouvait déjà la rue de la Commune, qui fut nommée rue Saint-Paul, en l'honneur de l’apôtre des Grentils, patron de M. de Maisonneuve. Sur la hauteur fut tracée la grande rue, nommée Notre-Dame, parce que on devait construire, vers le milieu äe cette rue, l'église paroissiale “ qui selon le premier dessein de M. Olier et de tous les associés de Montréal, devait être dédiée à Marie, Dame de l'ile et patronne des habitants.” Cette rue fut prolongée jusqu'à un petit moulin, bâti en forme de redoute, appelé moulin du Côteau, sur l’emplacement où se trouve actuellement la place Dalhousie. C’est là que se rendaient les processions du Très-Saint Sacrement ; ce moulin servait de reposoir. La rue Notre-Dame avait trente pieds de large. Encore plus sur la hauteur, fut tracée une nouvelle rue, appelée Saint-Jacques, patron de M. Olier.
Perpendiculairement au fleuve, en partant du Moulin du Côteau, à l'extrémité est, fut tracée la rue Saint-Charles, patron de M. Le Moyne, qui avait rendu tant de services au pays ; elle allait de la rue Saint-Paul à la rue Saint-Jacques.
Venaient ensuite la rue Saint-Gabriel, patron de M. de Queylus, de la rue Saint-Paul à la rue Notre-Dame ; la rue Saint-Laurent, patron du brave major Closse, qui partait de la rue Notre- Dame, se dirigeait vers les côteaux et avait vingt-
uatre pieds de large, comme devant servir aux charrois ; la rue Saint-Joseph, de la rue Saint- Paul à la rue Saint-Jacques, existait déjà en 1672, et devait passer derrière le chœur de l’église paroissiale après sa construction ; la rue Saint-François, patron de M. Dollier de Casson,
de la rue Saint-Paul à la rue Notre-Dame; la rue du Calvaire, ainsi nommée pour attirer sur la colonie les prières d'une Communauté de religieuses connue sous ce nom à Angers; elle allait de la rue Notre-Dame vers les côteaux en passant rue Saint-Jacques ; enfin la rue Saint- Pierre, patron de M. le baron de Faucamp, un des généreux fonuateurs de Villemarie; elle allait de la rue Saint-Paul à la rue Notre-Dame. Plusieurs de ceux qui avaient pris des concessions sur ces rues projetées, ayant retardé de bâtir, quoiqu'ils se fussent engagés à le faire dans l’année, et par ce retard causant un grand dommage à ceux qui avaient déjà bâti, les seigneurs pour les presser de tenir leurs engagements, firent aflicher un avertissement portant que si après les semences suivantes les retardataires ne faisaient apporter les “ matériaux néces- ‘“ saires pour élever leurs bâtiments, destinés à “ l'ornement et à la décoration de leur ville, et “ à faciliter le commerce, tant avec les habitants “ qu'avec les étrangers, les seigneurs réuniraient ‘tous ces emplacements à leur domaine, et en ‘“ donneraient les contrats de concession à ceux “ qui se présenteraient pour les demander. ” Après deux assemblées des notables de Villemarie, le 6 et le 19 juim 1672, il fut décidé que l’église paroissiale serait bâtie sur la hauteur, rue Notre-Dame. Le Séminaire donnait les terrains et en outre la somme de mille livres tournois, pendant trois ans, au nom de M. de Bretonvilliers pour commencer les travaux.
François Baïlli, maître-maçon, devait les diriger et recevoir pour cela un écu tous les jours où il travaillerait et de plus trente livres par mois. Le 21 on commença à creuser les fondations et le 29, jour de la fête de Saint-Pierre et Saint- Paul, M. Dollier de Casson, à l’issue des Vépres,
alla processionnellement, entouré d’un grand concours de peuple planter la croix à l'endroit où devait s'élever l'église. Le lendemain, après la grand messe, nouvelle procession, avec un aussi grand nombre de fidèles. On posa les cinq premières pierres portant chacune cette inscription gravée sur une plaque de plomb :
“# D. O. M. ET BEATÆ MARIÆ VIRGINI, SUB TITU- # LO PURIFICATIONIS. À Dieu très bon, très “ grand, et à la Vierge Marie, sous le titre de la “ Purification. ”
“ Si l’on donna pour vocable à l’église, dit M. Faillon, le mystère de la Purification, c'est qu’à pareil jour, M. Olier et M. de la Dauversière avaient reçu les premières vues de leur vocation pour travailler à l'établissement de Villemarie ; et que cette fête avait toujours été, à cause de cela, l’objet, d’une singulière dévotion pour tous les Associés de Montréal. ”
La première pierre fut placée par M. Daniel de Berny, seigneur de Courcelles ; la deuxième par M. Philippe de Carion, hHeutenant, représentant M. Talon, qui n'avait pu monter à Villemarie ce jour-là ; la troisième, par M. François Pérot, gouverneur de l’île de Montréal ; la quatrième, par M. Dollier de Casson, au nom de M. de Bretonvilliers ; la cinquième, par Mlle Mance. Sur chacune de ces pierres, était gravé le nom de celui qui les plaçait.
Tous les habitants avaient à cœur de voir l'église achevée le plus promptement possible ; aussi les uns s’imposèrent-ils des cotisations en argent, d’autres en journées de travail, d’autres en matériaux. Comme le château du Fort de Villemarie tombait en ruines, les prêtres du Séminaire résolurent de le démolir et d’employer les bois et les pierres à la construction de l'église paroissiale.
Malyré ces bonnes dispositions, malgré les cotisations des habitants qui ne désiraient rien tant que de voir marcher rapidement les travaux de leur église, les ressources devinrent insuffsantes ; il fallut s'arrêter.
Les habitants s'assemblèrent de nouveau le 26 janvier 1676 pour aviser. Il fut décidé de faire une quête dans toute l'ile. Cette quête produisit deux mille sept cents livres, et M. Souart s'engagea à fournir le bois nécessaire à la construction ; mais tous ces secours ne sufhrent pas, et l'ouvrage traina plusieurs années encore.