MLLE PAR LES MOSCOVITES
Ce serait trop restreindre l'histoire des villes anséatiques que de nous borner à peindre leur situation intérieure, sans embrasser leurs rapports avec les autres peuples. Si elles ont des traits spéciaux qui les caractérisent et les distinguent, il en est d'autres qui leur sont communs avec la grande famille de l'humanité. Ces villes participent au mouvement intellectuel et général qui se communique de proche en proche et se transmet d'âge en âge; elles flottent, comme les autres pays , au milieu de l'incertitude des opinions. Chaque génération obéit aux idées dominantes de son siècle; elle en adopte les vérités ou les erreurs, et se sent involontairement entraînée dans la direction que lui donnent les nations les plus avancées dans l'ordre social.
Plus les relations sont intimes et fréquentes entre différents peuples, plus ils sont disposés à emprunter les
L'UNIVERS
uns des autres ces traits de ressemblance, [/empire de l'exemple gagne
insensiblement plusieurs contrées; et Ton remarque, à travers les révolutions particulières à cbacune d'elles, une impulsion commune qui les emporte toutes.
Ainsi , quoique les villes anséatiques aient des institutions qui leur sont propres et qui dérivent de leur association politique et commerciale, elles s'identifient par le langage, les mœurs et la communauté d'origine, avec d'autres nations qui les environnent. La plupart de ces villes ont surtout avec l'Allemagne ces rapports d'esprit, de caractère, d'union fraternelle, qui constituent la nationalité : elles ont de semblables établissements religieux, et leurs relations avec la cour de Rome doivent éprouver les mêmes vicissitudes. Nous aurons plus tard à indiquer ces variations , et il convient d'en exposer ici l'origine.
Quel que fût l'ascendant du clergé dans les villes anséatiques, de même que chez les autres nations du moyen âge, les opinions religieuses commençaient à ne pas suivre partout une même direction : en s'accordant sur la morale, elles se divisaient sur les croyances , et l'on se livrait à de subtiles discussions sur des dogmes que l'argumentation pouvait obscurcir. Ces contestations nuisaient à l'autorité de l'Église romaine : on apprenait à ne pas confondre les intérêts de la religion avec ceux du saint-siége. L'exemple de cette liberté d'opinions était donné dans la capitale même du monde chrétien ; et l'Europe s'accoutumait à moins respecter le caractère sacré d'un souverain que ses sujets temporels refusaient de reconnaître, et qu'ils avaient réduit à s'expatrier.
Le saint-siége avait éprouvé de fréquentes mutations depuis quarante ans : Rome avait compté dans cet intervalle douze pontifes et cinq années d'interrègne. Cette ville cherchait à se rendre indépendante de la souveraineté des papes : menacés par plusieurs séditions, ils crurent trouver ailleurs plus de sécurité ; et l'exaltation
de Bertrand de Goth au saint-siége, sous le nom de Clément V, amena en 1309 la translation de la cour pontifi cale a Avignon , où les papes résidèrent pendant soixante-dix ans. Ce change ment de séjour fut un des événements qui entraînèrent le plus de variations, non-seulement dans la situation politique de Rome et de l'Italie, mais dans 1 exercice du gouvernement pontifical , et dans les opinions religieuses dont l'autorité prévalut tour à tour. Si toutes ces vicissitudes ne doivent pas être imputées à une seule cause , du moins elles paraissent tellement enchaînées les unesaux autres, que nous ne croyons pas devoir les séparer; et nous allons les indiquer brièvement, dans la vue de faire remarquer celles qui se lient à l'histoire des villes anséatiques.
Quoique l'absence des papes leur aliénât l'affection des Romains , encourageât les vues d'indépendance de ce peuple, et préparât quelques succès momentanés à Crescentius, à Rienzi, qui cherchèrent en deux occasions à rétablir la majesté delà république ro maine, nous ne nous arrêterons point à ce résultat qui ne produisit que des révolutions locales et passagères.
Mais l'absence des papes eut un autre effet plus sensible pour la chrétienté tout entière, quand elle amena de doubles élections au pontificat, en divisant l'exercice de la puissance entre les membres du sacré collège qui étaient restés à Rome et ceux qui s'en étaient éloignés. On vit en 1378 éclater ces rivalités et ces dissensions , lorsque les Romains nommèrent Urbain VI, et que Clément VII , nommé à Fondi par un autre conclave, vint résider à Avi gnon. Le premier était soutenu par une partie de l'Italie et de l'Allemagne , par la Bohême, la Hongrie et l'Angleterre ; lesecond l'était par la France, l'Espagne, le Portugal et les autres pays de la chrétienté. Clément se voyait environné des cardinaux de son parti :
Urbain, qui resta en Italie, augmenta le nombre des siens ; l'un et l'autre s'excommunièrent mutuellement; leurs adhérents étaient frappés des mêmes malédictions ; et ce partage d'autorité
VILLES WSÉATJQUES.
et le désordre qui en fui la suite se perpétuèrent longtemps après eux.
m \ 1 mourut en 1389 s,ms être regretté, et sa mort semblait devoir rallier a Clément \ll toutes les opinions; mais la majorité des cardinaux qui se trouvaient à Komes'empressad'y ouvrir un conclave où Boniface l\ fut élu ; et ce pontife et Clément Vil , lançant l'un contre l'autre leurs anathèîhes, se disputèrent le droit de nommer des souverains. Clément donna le
une de Naples a Louis d'Anjou; Boniface accorda la même couronne à Ladislas, roi de Hongrie; et une sanglante guerre fut le résultat du schisme qu'entretenaient les deux pontifes.
Après la mort de Clément VII en 1393, Pierre de Lune, cardinal espagnol et légat en France, lui fut donné pour successeur par les cardinaux qui étaient à Avignon , et il prit le nom de Benoît XIII. Son élection prolongeait le schisme ; el l'université de Paris , le roi de France et d'autres souverains, désirant faire cesser les dissensions de l'Église, cherchèrent à obtenir que les deux pontifes renonçassent à leur dignité , et que l'on fit mie nouvelle élection; mais ni l'un ni l'autre pape ne voulut y consentir. Boniface mourut à Rome en 1404, et les cardinaux de cette ville lui donnèrent Innocent VII pour successeur : deux ans après, ils nommèrent Grégoire XII. Enfin les membres de l'un et de l'autre parti, lassés du déchirement de l'Église, se réunirent à Livourne,et reconnurent la nécessite de convoquer un concile général, qui en effet s'ouvrit à Pise, le 25 mars 1409.
Les Pères de l'Église appelèrent devant eux les deux compétiteurs; et îeux-ci , n'ayant pas comparu , furent condamnés par le concile, qui les dépara schismatiques, hérétiques, déchus de leur dignité , défendit aux filèles de les reconnaître sous peine l'excommunication, et promut au ;aint-siége le cardinal de Milan, sous e nom d'Alexandre V. Ce pontife ne "égna que dix mois : il fut remplacé ;n 1410 par le cardinal Cossa , qui prit e nom de Jean XXIII; et l'empereur
Sigismond imita bientôt la cour de Rome a Convoquer Un concile a Constance, afin de faire cesser complètement le scliisin'', et d'entreprendre la reforme des abus qui s'étaient introduits dans l'Église.
Les deux papes que le concile de Pise avait déposés \ i\ aient encore . et ni l'un ni l'autre n'avait renonce a ses prétentions. Pierre de Lune s'était retire a Peniscole en Aragon, e{ l'Espagne, l'Ecosse et quelques princes le reconnaissaient toujours : Grégoire XII habitait Ilimini , et, quoiqu'il y fût presque abandonné, il se montrait inflexible. Jean XX11I, qui résidait à Rome, était devenu odieux a l'Italie, où il avait rallumé la guerre entre Ladislas et Louis d'Anjou; et le concile de Constance, qu'il vint présider vers la lin de 1414, prit le parti de le déposer, le 29 mai de l'année suivante. Ce pontife se soumit au jugement de l'assemblée : Grégoire XII adressa bientôt sa propre abdication; et le concile, avant de se séparer, éleva au saintsiége Othon Colonne, qui prit le nom de Martin V. Cependant il lui restait encore un compétiteur; et Benoît XIII continuait de s'attribuer dans sa retraite le titre et les pouvoirs de la papauté. Benoît mouruten 1424, après s'être fait promettre par deux cardinaux attachés à sa personne qu'ils lui donneraient un successeur; et ceuxci élurent en effet Clément VIII, qui, après avoir obscurément joui d'un vain titre, prit le parti d'y renoncer en 1429, et mit enfin un terme au grand schisme d'Occident.
Le concile avait plusieurs fois exprimé le dessein de s'occuper des réformes de l'Église, et le chancelier Gerson, un de ses membres les plus éclairés , insistait sur la répression des abus; mais l'examen en fut constamment différé, sous divers prétextes, et les prélats allemands présentèrent inutilement un mémoire au concile, pour lui peindre tous les périls de cet ajournement. Ils prétendaient que le choc des autorités civiles et religieuses exposait la chrétienté a des troubles habituels; que la corruption des mœurs
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du clergé avait été la véritable cause du schisme; qu'il fallait attaquer le mal dans sou principe, ramener l'autorité pontificale à de justes bornes , ne plus en faire une arme contre les souverains, et ne pas provoquer les plaintes des nombreux mécontents qui , en s'élevant contre les abus du clergé, y cherchaient un motif pour attaquer les dogmes eux-mêmes, et pour susciter de nouveaux ennemis à l'Église.
On voyait leur nombre s'accroître de jour en jour : plusieurs contrées de l'Allemagne s'étaient imbues de leurs doctrines, et leurs opinions se répandaient dans les classes pauvres et malheureuses; classes d'autant plus faciles à séduire, qu'elles n'avaient rien à perdreaux changements, et qu'on leur faisait espérer la dépouille des hommes auxquels on imputait leur misère.
Les villes anséatiques, disséminées dans une grande partie de l'Allemagne, n'étaient pas étrangères à ces plaintes : elles avaient, comme les autres membres du corps germanique, leurs représentants au concile; elles devaient espérer comme eux la répression des désordres qui affligeaient tous les États de la chrétienté , et une assemblée si imposante leur paraissait avoir assez d'autorité pour obtenir ces grands résultats. Mais il était difficile de ramener aux anciens usages la discipline de l'Église; et pour rendre les mœurs plus régulières, il eût fallu commencer la réforme dans le lieu même où le concile était convoqué; mais la multitude assemblée autour de lui était d'autant plus malaisée à contenir qu'elle se composait d'éléments très-divers et du concours de toutes les nations qui reconnaissaient la légalité du concile; c'étaient des Allemands, des Français, des Italiens, des Anglais, des Espagnols. Les princes, les vassaux et une nombreuse noblesse étaient venus faire acte d'adhésion, et il se trouvait à Constance dix-huit
mais elle recherchait comme un brillant spectacle la réunion la plus remarquable de la chrétienté, celle où l'on jugeait les rois, et où les papes venaient eux-mêmes reconnaître une autorité supérieure. Les fêtes religieuses s'y célébraient avec pompe; les plaisirs mondains y attiraient un grand nombre d'hommes, et, s'il faut en croire quelques écrivains du temps, quinze cents courtisanes et trois cent quarante-six histrions se mêlaient à cette affluence, et faisaient succéder aux pieuses cérémonies les distractions des plaisirs profanes.
Le concile de Constance fut d'ail leurs moins occupé de réformer des abus qui tenaient aux faiblesses humaines que de poursuivre les adversaires de ses décisions; il devint leur persécuteur, et il ne fit qu'aigrir les dissensions qui avaient éclaté à plusieurs reprises entre les autorités civiles et ecclésiastiques. Les moyens de réconciliation auraient été plus faciles dans les siècles où le clergé s'était habituellement rendu respectable par la pureté et la sainteté de ses mœurs. On se pliait sans effort à une puissance qu'on avait pris l'habitude de révérer : mais cette différence devint moins complète, moins absolue, à mesure que les vertus des pasteurs commençaient à défaillir, que des intérêts humains se substituaient au zèle religieux , et que le scandale pénétrait jusque dans le sanctuaire. Si les hommes qui avaient la garde des doctrines et la conduite des fidèles abusaient de leur autorité, ils discréditaient par leur exemple les vérités mêmes qu'ils annonçaient; et les novateurs qui s'élevaient contre eux, par ambition ou par conviction , ne les regardaient plus comme les apôtres d'un Dieu de paix et de charité.
Les contradictions que rencontrait alors la puissance ecclésiastique s'étaient déjà manifestées à plusieurs re-
mille ecclésiastiques et plus de quatre- prises; et sans remonter aux différen vingt mille laïques étrangers. Cette tes sectes qui s'étaient déclarées dan
îques
multitude n'avait point à prendre part aux délibérations, qui ne devaient avoir lieu qu'entre les Pères du concile;
qui s'étaient ueciarees dans les premiers siècles de l'Église, et dont nous avons indiqué le renouvellement à d'autres époques du moyen
flue, nous (lovons signaler ici l'origine de celles qui troublèrent dans le quatorzième el le quinzième siècle la paix
de I" Allemagne, et qui curent dans
I plusieurs villes aoséatiques de nom- >reu\ partisans.
On peut trouver la cause de ees dissensions dans les écrits de Jean Wiclef, ne en Angleterre dans le comté d'York. Il lit ses études à l'université d'Oxford, où il obtint ensuite une chaire de philosophie et de théologie.
Occupe journellement de questions religieuses et des affaires de l'Église, il s'éleva vivement contre les atteintes portées par la cour de Rome àlapuissanceet à Iamajestédes rois d'Angleterre : ses griefs remontaient jusqu'au commencement du treizième siècle, époque où Jean sans Terre, excommunie et déposé par Innocent III, n'avait pu recouvrer sa couronn# qu'après avoir déclaré que l'Angleterre était feudataire du saint-siége et s'engageait à lui payer un tribut. La puissance temporelle des papes s'était constamment agrandie depuis; mais enfin elle soulevait un grand nombre de contradicteurs, et la liberté de la pensée faisait assez de progrès pour que l'autorité ecclésiastique en fût alarmée. Wiclef, après avoir défendu contre elle la puissance civile, attaqua quelques dogmes de l'Église : il fut successivement dénoncé à plusieurs conciles tenus en Angleterre, et la plupart de ses propositions furent condamnées en 1382, par celui qu'avait assemblé à Londres l'archevêque de Cantorbéry. L'hérésiarque niait la présence réelle de Jésus-Christ dans l'eucharistie; il ne croyait point à l'efficacité des sacrements du baptême et de l'ordre, quand ils étaient administrés par un prêtre en état de péché mortel ; la contrition lui paraissait suffire pour l'expiation des fautes, sans qu'on y joignit la confession auriculaire; l'Évangile n'avait pas ordonné la messe ; le pape n'avait aucun pouvoir sur les Gdèles; le clergé ne devait jouir d'aucune propriété; l'égalité et l'indépendance devaient être établies parmi lés hommes.
10e Livraison (Villes anséatiques.)
Ce dernier dogme, pi US politique que religieux, avait occasionne en A nghterrelesou le veinent des paysans; et plus de cent mille hommes, révoltes en 1 :i7 i> contre les seigneurs dont ils cultivaienl les terres , avaient commis de nombreuses dévastations. Ce.
fut à la suite de ces troubles que les principes de Wiclef furent condamnés; il était lui-même personnellement poursuivi ; mais il se tint caché , cl mourut dans la retraite, en 1384.
11 suffisait que l'autorité de l'Église eût été attaquée hardiment et avec éclat, pour que cet exemple eût des imitateurs. La haine des partis était mutuelle et irréconciliable. D'abord elle fermentait sourdement; elle donnait lieu à des conciliabules; on cherchait par des conspirations sourdes a échapper à la surveillance des magistrats, dans les pays où le clergé conservait son crédit et pouvait compter sur l'appui de l'autorité civile : mais la liberté des opinions se faisait jour dans tous les lieux où le gouvernement ne cherchait pas à la comprimer, et où il paraissait disposé à concourir à l'abaissement d'une puissance rivale.
Telle était la situation de quelques parties de l'Allemagne, où les plus graves ^questions religieuses étaient mises eh discussion , où les novateurs s'enhardissaient dans leurs discours, et formaient leurs élèves à toutes les subtilités de la dialectique et de la controverse. Les opinions de Wiclef s'étaient répandues dans cette contrée :
elles furent embrassées et publiquement soutenues par Jean Hus , né en Bohême dans un bourg de ce nom, et devenu recteur de l'université de Prague. D'abord il n'en avait adopté qu'une partie : il admettait le sacrement depénitence ; il reconnaissait aux papes le pouvoir d'accorder des indulgences, et il se bornait à le restreindre ; il ne voulait pas que des péchés pussent être expiés par une croisade; il disait qu'une excommunication injuste devenait illégale et sans force; qu'aucun membre de l'Église ne pouvait en être séparé ;
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que le pape en é.ïait le ministre et non pas le chef; qu'il n'exerçait pas dans sa plénitude le droit de lier et de délier, et que Jésus-Christ avait seul le pouvoir de justifier un pécheur; que les fidèles devaient sans doute obéir aux évêques, mais seulement sur les points conformes à l'Écriture sainte, qui était leur premier guide.
Tous lesdogmesde Jean Hus setrouvaient exposés dans son Traité de l'Église, et l'on déféra au concile de Constance, le 5 novembre 1414, les propositions de cet ouvrage, qui paraissaient hérétiques ou erronées.
Jean Hus avait obtenu de l'empereur Sigismond , qui avait réclamé la tenue de ce concile, un sauf-condui* pour y comparaître et pour se déferdre :
néanmoins, par une flagrante violation du droit des gens , il fut arrêté et condamné au feu. On le dégrada des ordres religieux; il fut livré comme hérésiarque au bras séculier, et , après avoir retusé obstinément de se rétracter, il garda ses opinions et son courage jusqu'au milieu des flammes où il expira.
Jérôme de Prague, qui partagea la destinée de Jean Hus, avait étudié successivement dans les universités de Paris, de Cologne, de Heidelberg : il vint défendre Hus au concile de Constance, et il fut son éloquent panégyriste. Lorsqu'on l'eut emprisonné, la crainte du supplice le porta d'abord à se rétracter; mais, rougissant bientôt d'un acte de faiblesse , il désavoua cette rétractation, fut condamné par le concile, et livré aux exécuteurs le 1er juin 1416. Luimême il quitta ses vêtements, se mit à genoux devant le poteau où il devait être attaché, et chanta au milieu des flammes un hymne religieux, qui ne fut interrompu que par son dernier soupir.
La doctrine de Jean Hus avait commencé a se répandre en Prusse, à Thorn, à Elbing, àKœnigsberg; elle fut publiquement enseignée à Dantzig par Gunter Tilinan, qui eut de nombreux disciples. Les bourgmestres de cette ville ies favorisaient; mais le
grand maître de l'Ordre teutonique leur était contraire : ils furent condamnés par un synode ecclésiastique tenu à Braunsberg en 1416, et l'on déclara que tous les sectateurs des nouvelles doctrines seraient, après leur mort, privésdela sépulture. Cette menace eut assez de puissance sur l'imagination pour ralentir en Prusse le progrès des nouvelles croyances.
Cependant la mort de Jean Hus et de Jérôme de Praguedevenait, en Bohême et dans quelques pays voisins, le signal d'une guerre qui ne fut éteinte que vers le milieu du quinzième siècle.
Tous deux avaientlaissé de nombreux disciples ; et Jean Ziska, devenu chef d'une armée de paysans prêts à venger les deux martyrs , lit la guerre à l'empereur Sigismond , s'empara successivement et après de sanglants combats des plus fortes places de la Bohême, remporta onze victoires, fut le fléau des ordres monastiques , et détruisit leurs établissements dans tous les lieux dont il se rendit maître. Sigismond, n'ayant pu le réduire par la force, lui fit offrirdes conditions d'arrangement : il n'obtint rien par ses négociations; mais la mort de Ziska, survenue en 1424, le délivra de son plus dangereux ennemi. Ce guerrier avait été privé d'un œil dans un premier combat; il perdit également l'autre d'un coup de flèche : mais ce malheur n'avait pas ralenti ses succès militaires, et les dernières années du vieillard aveugle furent encore signalées par ses triomphes.
La Bohême avait regardé Jean Zis ka comme le défenseur de son indépendance : on lui éleva un tombeau à Prague, et il fut comparé dans son épitaphe à Furius Camillus, dont il avait eu la valeur en délivrant son pays , et au consul Appius Claudius, privé comme lui delà vue lorsqu il remporta ses dernières victoires. Après samort,lesHussitesnequittèrentpoint les armes; leur zèle fanatique était le même; ils firent éclater de nouveaux troubles à Thorn , à Kœnigsberg, et surtout à Dantzig, où les novateurs avaient pour chef André Pfafendorf,
VILLE! ÀÎISÊÀTlQl i s.
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prêtre de l'Ordre teutonique i M multitude accourait à ses prédications, et lorsque les dominicains voulurent exciter un soulèvement c< ntre lui, ils lurent eux-mêmes menacés par le peuple, et ils ne s'échappèrent qu'arec peine.
Les troubles religieux qui agitaient alors cette partie de la confédération ne gagnèrent pas les autres; villes an* séatiques : elles s'attachèrent à l'aire fleurir leur industrie, à étendre leurs relations de commerce, à réparer les pertes que leur avaient l'ait éprouver différentes causes accidentelles.
L'année 1421 fut douloureusement marquée en Hollande par un desastre dont le cours des âges n'a point efface le souvenir. L'Océan rompit ses digues près de Dordrecht, et les eaux COUVrirentune vaste contrée où prospérait une nombreuse population :
plus de cent mille habitants perdirent la vie; et cette plaine désolée, aujourd'hui désignée sous le nom de Biesbos, n'est plus qu'une lagune ouverte à la navigation. La mer avait englouti soixante-douze villages, et avait inonde une grande partie de la Flandre méridionale : les eaux , que Ton parvint à dompter et à réduire, laissèrent enfin à découvert une portion de ce territoire; mais vingt et un villages et deux monastères demeurèrent ensevelis. On voyait encore apparaître au milieu des régions submergées les sommets des tours et des clochers , que l'eau n'avait pas atteints, qui s'élevaient par intervalles et comme autant de monuments funéraires sur les victimes de l'inondation.
Cette grande calamité réveilla le souvenir de quelques autres invasions de la mer du Nord. En 1277, elle avait rompu ses digues près de l'embouchure de l'Ems, entre l'Ost-Frise et le pays de Groningue ; elle y avait submergé trente-trois villages , et la terre que recouvrent les eaux du golfe de Èollart avait été riante et fertile. Les débordements de l'Escaut-occidental inondèrent, vers la fin du siècle suivant, les plaines voisinesde Biervliet et
du Sas-de-Gand. Nous avons vu que le vaste golfe du Zuydersée avait été
forme par une irruption de l'Océan ; et la mer de Harlem n'avait pas eu elle-même une autre origine.
Des malheurs si grands pouvaient
faire craindre la dégradation et la ruine de quelques autres cantons, anciennement conquis sur les eaux et constamment menaces de leurs invasions; mais les Hollandais ne furent pas décourages par un péril habituel :
l'élément qui battait leurs ri\ étaitaussi l'inépuisable source de leurs richesses. 11 en était de la situation de ces pays, comme de celle des fertiles campagnes qui s'étendent au pied du Vésuve et qui sont exposées à ses éruptions. Les tourbillons de cendre échappés de ce volcan, la lave qui coule de son cratère ou des fissures de la montagne, vont ravager et dépeupler les terres voisines; mais la fécondité du sol y attire bientôt de nouveaux habitants.
Oublieux de l'infortune de leurs devanciers , ils cultivent ces riches plaines et leur redemandent des récoltes qu'une autre éruption pourra dévorer.
Ceux des habitants de la Hollande qui avaient le plus souffert de l'inondation firent de nouveaux efforts pour en prévenir le retour. On reconnut la nécessité de multiplier le nombre des polders, espèces d'enclos particuliers qui divisent en compartiments de vastes plaines, et qui sont séparés les uns des autres par de fortes digues, destinées à défendre les terrains qu'elles environnent. Si les flots de la mer brisent quelquesunes de ces barrières , ils rencontrent bientôt un second obstacle; leur invasion est circonscrite , et leur choc, déjà affaibli, va expirer sur une autre digue.
Plusieurs villes anséatiques, nonseulement en Hollande, mais sur d'autres rivages de la mer du Nord et sur ceux de la Baltique, recoururent aux mêmes moyens, pour préserver les plaines, quelquefois inférieures au niveau de la mer, dont
L'UNIVERS
un seul rang de dunes les tenait séparées. Hambourg eut aussi des polders le long du cours de PElhe, et ce fleuve usurpa et abandonna tour à tour une partie des terres voisines.
Lorsqu'on examine la situation de la Fierlande, celle du Billewerder , et cette longue lisière de territoire qui s'étend entre le cours de la Bille et le bras septentrional de l'Elbe, on v reconnaît les conquêtes que les habitants ont faites sur les eaux. La profondeur du lit d'une rivière est inégale; elle a ses vallées et ses collines; souvent ces ondulations varient , et lorsque de nouvelles couches de limon viennent à s'amonceler autour d'un premier obstacle, les atterrissements qu'elles y forment apparaissent enfin à la surface du sol, et commencent à lui être supérieurs dans la saison des basses eaux. Si alors on élève le long de ces bords une digue d'enceinte qui puisse résister à la crue et à l'action des flots , cette île nouvelle peut ensuite être livrée à la culture. Il en est de même des terrains d'alluvion qui se sont amassés !e long des rivages du fleuve, et que l'on a mis à l'abri de l'inondation par quelques dunes artificielles :
bientôt ils se couvrent de verdure; on voit fleurir des prairies , où de grands troupeaux s'élèvent , où des fermes s'établissent, où de nouvelles haies vont enclore les héritages. La fertilité du sol s'accroît ; elle est due à l'industrie de l'homme qui a conquis ce nouveau domaine.
Des travaux semblables se sont accomplis près de l'embouchure de l'Elbe, dans le bailliage de Ritzebuttel et dans l'île de Neuwerk , qui appartiennent aux Hambourgeois. Ce dernier lieu n'était qu'un banc de sable, où s'élevait un fanal destiné à diriger les navigateurs : on y construisit des habitations , et l'homme déroba aux eaux quelques terres dont il essaya la culture.
Pour opérer près de Hambourg le dessèchement des marais et des plaines inondées , on a suivi différents
systèmes. L'eau n'est pas exclue de tous les terrains qu'on veut assainir : ceux du Hammerbrock , près de l'embouchure de la Bille , sont coupés par un grand nombre de canaux parallèles, assez larges et assez profonds pour recevoir l'eau qui couvrait la plaine entière. Les déblais provenant du creusage de ces canaux servent à exhausser les terrains qu'on laisse à découvert , ou du moins ils élèvent une digue le long de leurs bords. Ce mode d'exploitation partielle a souvent été préféré à un dessèchement complet et absolu; il ne rencontre pas les mêmes résistances :
l'eau ne peut plus assaillir avec violence les terres à travers lesquelles elle s'écoule ,et l'humidité qu'elle entretient dans les plaines, où elle circule par un si grand nombre de canaux , y est favorable au luxe de la végétation.
L'acquisition que Hambourg avait faitedul\itzebuttel,du Hammerbrock et du Billewerder, ne remontait qu'à la fin du quatorzième siècle; elle ne lui avait coûté que quatre mille marcs d'argent : d'autres îles qui s'étaient formées près de Hambourg, entre les deux grands bras de l'Elbe, lui avaient été cédées pour une moindre somme ou lui avaient appartenu comme terres d'alluvion; et avant le milieu du quinzième siècle cette ville possédait les deux rives du lit septentrional du fleuve.
Nous avons indiqué combien furent utiles au dessèchement et à la culture des rives de l'Elbe les Hollandais qui s'y étaient réfugiés. Le même genre d'industrie signala ceux qui se rendirent sur les bords de la Baltique, depuis les plaines du Mecklembourg, baignées par un si grand nombre de lacs, jusqu'à celles de la Prusse orientale, où les dunes étroites qui s'étendent au nord du Frischaff et du Curischaff nous montrent encore les brèches par où les eaux de la mer ont envahi cette partie de ses rivages.
Les travaux entrepris par les anciens et les nouveaux habitants de plusieurs villes anséatiques, pour découvrir et
no
mettre en valeur une grande étendue de terres submergées! on pour sonder et exploiter quelques mines, firent reconnaître que les terrains bas recouvraient souvent des couches de tourbe, débris confus d'une immense quantité de substances végétales. Le
cours des siècles Les avait entass quand la terre, dans son état inculte et sauvage, taisait eclore cette profusion de plantes qui , se succédant les unes aux autres, héritaient des mêmes principes de vie et de fécondité. Ces couches, qui s'amoncelaient pêle-mêle, ne subissaient pas une complète décomposition : elles gardaient souvent une partie de leurs fibres, de leur substance ligneuse et combustible , et de leurs rameaux entrelacés; tandis que les lits supérieurs de ce nouvel humus se dénaturaient lentement, par l'effet du contact de l'air, de l'eau, de la lumière , et de tous les phénomènes qui se produisent à la surface du sol.
Les hommes qui découvraient ces richesses souterraines cherchaient moins à se rendre compte de leur formation qu'à les faire servir à leur usage : ils y trouvaient un combustible utile à leur chauffage , dans les pays qui n'étaient pas boisés; et ils surent également profiter de l'exploitation des mines de charbon de terre, pour l'entretien de la plupart des usines où l'action du feu devient nécessaire. Remarquons cependant qu'avant de recourir à des creusages qui pouvaient rendre le sol plus humide, et à des extractions de houille qui exigeaient souvent de pénibles travaux, on s'en tenait généralement à la coupe des forets : elles étaient alors si étendues, qu'elles pouvaient suffire à tous les besoins. Mais on ne ménageait point assez cette ressource: la nécessité d'une semblable épargne ne se faisait ressentir que dans les cantons déjà dépouillés outre mesure par des déboisements irréfléchis ou par desaccidents imprévus.
On eut dans le moyen âge de fréquents exemples de cette espèce d'épuisement. L'immense forêt du Hartz n'avaitpas été seulement éclaircie pour
faire place à la fondation des vil!
des bourgs et aux champs d< b cultivateurs; plusieurs incendies L'avaient successivement ravagée : la culture du pays venant à B'accrottre svec sa population l'était emparée de ces clairières, et les contrées, plus habitées et plus civilisées, avaient changé d'aspect.
Cette mutation, qui résultait du travail et des progrès de l'industrie, fut particulièrement sensible dans les villes anseatiques. Leur exemple excitait autour d'elles une salutaire émulation, et leur commerce aidait les pays voisins à tirer un plus grand parti des ressources du sol. L'éducation des troupeaux était encouragée dans la Fierlande et dans les autres plaines où l'on av;nt de gras pâturages : on élevait avec plus de soin les chevaux de l'Oldenbourg, du Holstein et du Mecklembourg. Le marché de Dantzig offrait aux cultivateurs de la Pologne un débit assuré : chaque région mettait en valeur ses ressources naturelles, afin d'attirer par leur échange les articles nécessaires à sa consommation.
Il serait superflu de revenir ici sur l'ensemble commercial que nous avons esquissé précédemment ; mais, n'ayant encore retracé que les ressources territoriales des villes anseatiques, nous croyons devoir rappeler celles que la mer leur offrit et qui dérivèrent de l'activité de leurs pêcheries : elles furent très-considérables dans le quatorzième et le quinzième siècle, et il nous a paru naturel de choisir cette époque pour en offrir l'analyse.
La pêche de la baleine avait été essayée de bonne heure par les Norvégiens, les Danois et les navigateurs des îlesFeroë, dans les mers de l'Islande et du Groenland , mais surtout vers le cap Nord. Dès qu'on était avertide l'apparition d'une baleine par le cri d'alerte d'un matelot monté sur la hune d'un navire, quelques hommes se jetaient dans les chaloupes attachées au service du bâtiment; et lorsqu'on était à portée de l'animal , un pêcheur armé d'un harpon le lançait sur lui ,
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en cherchant à l'atteindre dans les
Earties du eorps les plus sensibles.
,a baleine prenait la fuite après de violentes convulsions , et le bateau pêcheur la poursuivait, en filant le cable du harpon qui l'avait blessée et qu'elle emportait avec elle : son sang et ses forces s'épuisaient insensiblement. On se rapprochait d'elle, on lui portait de nouveaux coups lorsqu'elle revenait sur l'eau pour respirer, enfin elle était remorquée par le navire baleinier .-elle ne vivait plus, et les charpentiers montés sur elle commençaient à la dépecer. Sa dépouille offrait au commerce des Anséates plusieurs objets recherchés dans les arts; l'huile , dont on peut se servir pour l'éclairage , pour la fabrication du savon , pour la préparation des cuirs; les fanons ou lames barbues dont sa gueule est armée ; le blanc de baleine, que l'on recueille dans son cerveau.
Parmi les ressources que la mer fournissait au commerce et à la subsistance des peuples du Nord, nous devons signaler la pêche de la morue, que les Norvégiens faisaient depuis plusieurs siècles dans les eaux du Loffoden. Les approches de ce golfe sont exposées aux tempêtes; mais l'intérieur en est abrité par les îles d'un archipel : les glaces y pénètrent moins, le fond en est sablonneux, et les morues viennent, à la fin du mois de mars, y déposer leur frai. Quelque orageuse que fut la navigation des parages voisins, les pêcheurs accoutumés à ce genre de périls pénétraient dans les passes du golfe, souvent marquées par des naufrages , et ils en rapportaient d'immenses cargaisons. Cette industrie occupait dans le quatorzième siècle un grand nombre de mariniers hollandais. Plusieurs fois ils joignirent leurs forces aux partis qui déchiraient l'État; et, pendant ces moments de trouble, lesdeuxfactionsfurentdistinguées par les noms de cabillaux et de hochetins : l'un était celui d'une espèce de morue; l'autre indiquait le hock, ou hameçon avec lequel on prend le cabillau.
Mais la pêche de la morue offrit bientôt aux Anséates beaucoup moins d'avantages que celle du hareng, à laquelle se livrèrent d'abord les navigateurs de la Baltique , lorsque les bancs de ces poissons voyageurs fréquentaient les eaux du golfe de Finlande, et les abandonnaient ensuite pour les parages de l'île de Rugen et surtout pour ceux de la Scanie. Les pêcheurs de la mer du Nord donnèrent encore plus d'activité à leurs armements, quand ils eurent à poursuivre les mêmes espèces dans différents parages de l'Océan.
On trouve des harengs depuis le cinquante-cinquième degré de latitude jusque vers les pôles : ils habitent au fond des mers, et quittent ces régions à plusieurs reprises, au printemps, en été, en automne, pour se rendre dans des contrées plus méridionales.
CVst dans les parages de la mer du Nord, situés entre l'Ecosse, les archipels voisins et le Danemark, que la pêche des harengs est la plus abondante : les bancs et les hauts-fonds de cette partie de l'Océan deviennent les lieux de station les plus favorables à leurs innombrables colonies; elles y trouvent en été une multitude infinie de petits poissons et de vers de mer dont elles se nourrissent; mais c'est aussi dans ces parages qu'elles vont être attaquées par d'autres familles qui sont leurs ennemies naturelles, par quelques cétacés, et surtout par de nombreuses troupes de chiens de mer , qui ont fait donner au banc principal de la mer du Nord le nom de Dogger-bank.
Les harengs parcourent pendant plusieurs mois les différentes régions de la mer du Nord : ils ne les quittent qu'après y avoir épuisé leurs moyens de subsistance, et y avoir déposé leurs œufs et leur frai, qui deviennent l'origine d'une nouvelle postérité.
Souvent la trace de leurs voyages à travers l'Océan est indiquée par de longues traînées d'une couleur blanchâtre qui en sillonnent la surface; elle l'est pendant la nuit par la phosphorescence des écailles de ces pois-
MI. LIS àNSÉATIQUES. 151
moi, Oo reconnaît ainsi la direction on les mel séparément dans le ici . |
3 ae suivent leurs caravanes : elle est 'ailleurs signalée par le vol d lands et des autres oise iux pécheurs, qui cherchent leur proie T et viennent
s'abattre sur les Ilots pour la >aisir. . quels que soient le nombre et lite des oiseaux et des poissons voraces qui leur font la guerre , aucun ennemi n'est plus redoutable pour eux que cette foule de mariniers, armés pour la pèche. La plupart ont fait leurs préparatifs ilansb s ports de Hollande, de Hambourg, de Brème: d'autres se sont équipés dans la Baltique.
Plusieurs milliers de bateaux partent de différents points du littoral; ils choisissent leurs parages, et Ton cherche, dans cette distribution générale, à se cantonner avec ses nationaux. Les Hollandais vont ordinairement se reunir vers les îles Schetlaud, à l'époque du solstice d'été, où les harengs s'y trouvent en plus grande quantité ; ils y rassemblent leurs buijses ou bateaux pécheurs, et dans la nuit du 25 juin, qui suit la fête de saint Jean, ils lancent à l'eau leurs filets , disposés sur une même ligne et formant une chaîne de douze cents piedsde longueur. Labandesupérieure en est garnie de lièges qui la font flotter à la surface de l'eau , et les plombs attachés à la bande inférieure maintiennent ces filets dans une position verticale. Les mailles en sont assez petites pour que les harengs n'échappent point au travers, et assez espacées pour qu'ils puissent y engager la tête et y être retenus par les ouïes, qui sont très -ouvertes.
Alors commencent les procédés pour le transport et la conservation du poisson. Quelques bâtiments bons voiliers gagnent les différents ports de la côte avec les produits de la première pêche, tandis que les autres navires restés sur place donnent successivement d'autres coups de filets. Le hareng se partage en trois classes : celui qui n'a pas encore frayé, celui qui renferme la laite ou les œufs, et celui qui lésa déposés. La seconde espèce est la plus estimée :
bord même des bateaux de transport.
Celui qui doit être bientôt consommé ne subit pas d'autre préparation;
c'est le hareng pech% dont la qualité, est déjà inférieure au hareng frais, il faut d'autres soins pour ceui qui doivent être expédiés vers différents
points du continent, et on les arrange,on les encaque dans des tonneaux, entre des couches de gros sel. La découverte de ce procédé, qui remonte au commencement du quinzième siècle, est attribuée a Guillaume Beukelsen , né à Biervliet, dans la Flandre hollandaise. Ses concitoyens lui élevèrent un tombeau , et l'on rappela par une inscription le service qu'il avait rendu.
D'autres pêches moins importantes n'avaient pour plusieurs villes anséatiques qu'un intérêt local, telle que la pêche du saumon, qui se faisait dans le lit de l'Elbe. Ces poissons, remontant les eaux du fleuve dans la saison du frai, se trou\ aient engagés entre deux rangs de pieux dont l'intervalle allait en se rétrécissant, et ils rencontraient à l'extrémité de cette double digue un filet où ils étaient retenus prisonniers. Les nautoniers de l'Oder, de la Vistule, de la Dwina et de quelques grands lacs voisins delà Baltique, y exerçaient aussi d'autres pêches particulières : celles du Frischaff et du Curischaff étaient abondantes. On exploitait avec le même avantage celles des golfes de Livonie et de Finlande; et le grand maître de l'Ordre teutonique était intéressé à les favoriser et à les protéger, depuis qu'il étendait sa domination sur tous ces rivages. "Waldemar III, roi de Danemark, lui avait vendu en 13-17, pour dix-neuf mille marcs d'argent, les villes de Revel, de Wessemberg, de Narva, et toutes ses autres possessions en Esthonie.
De si grandes acquisitions, jointes aux vastes domaines dont cet Ordre jouissait en Prusse et en Livonie , l'avaient rendu assez puissant pour soutenir et justifier le titre de protecteur que lui avait donné la Ligue Anséatique; et il s'était montré particulièrement utile à
L'UNIVERS
la confédération en ouvrant au commerce des Anséates un marché trèsétendu non-seulement dans ses propres États , mais dans les contrées intérieures avec lesquelles il correspondait.
Les villes de Dantzig, de Thom, de Kœnigsberg, de Riga, de Revel, de jNarva, continuaient d'être les plus grands entrepôts de ce commerce : elles entretenaient des communications habituelles avec la Lithuanie, la Samogitie, la Russie; ces rapports n'étaient pas même interrompus par l'hiver, et les expéditions se faisaient alors en traîneaux.
Le haut degré de puissance et de considération auquel les chevaliers teutoniques étaient parvenus les fit enfin renoncer aux anciennes désignations d'humilité d'un ordre religieux et hospitalier, et les chevaliers, qui ne s'étaient qualifiés que de frères, reçurent en 13S2 le titre de seigneurs. Les séductions de la fortune changèrent aussi la simplicité de leurs mœurs : ils crurent qu'il fallait plus de faste pour soutenir leur dignité, et les embarras du luxe se firent remarquer dans leurs expéditions militaires. La plupart des commandeurs , et même des simples chevaliers, avaient un cortège qui nuisait à l'ensemble et à la célérité de tous les mouvements. Le grand maître de l'Ordre teutonique reconnut la nécessité de réformer un tel abus; et il fut décidé en 1405, dans un chapitre tenu à Marienbourg, qu'un commandeur n'aurait pas plus de cent chevaux pour lui et ses équipages, et qu'un chevalier n'en aurait que dix.
Quoique les Anséates eussent choisi le grand maître pour protecteur, néanmoins ils ne s'engagèrent pas à intervenir eux-mêmes dans ses querelles particulières, et ils n'eurent à prendre aucune part aux sanglants démêlés de l'Ordre teutonique" avec les nations voisines de ses domaines.
Cet ordre était souvent aux prises , tantôt avec les Samogitiens et les Russes, tantôt avec les Lithuaniens et les Polonais : les deux derniers peuples étaient alors ses plus redoutables ennemis; mais lorsqu'il était en
guerre avec l'une des deux nations il cherchait à obtenir la neutralité de l'autre , et il eut rarement à les combattre, à la fois, aussi longtemps qu'elles formèrent deux gouvernements séparés. Cette position fut changée par la réunion des deux couronnes sur la tête d'un prince de la famille desJagellons; et Ladisbs IV disposait des forces de la Pologne et delà Lithuanie, quand Ulric de Jungingen, grand maître de l'Ordre teutonique , déclara la guerre à ce prince. Ulric avait sous ses ordres quatre-vingt-trois mille hommes; Ladislas en avait cent cinquante mille , au nombre desquels se trouvaient des Samogitiens et des Moscovites. Une grande bataille fut livrée, le 15 juillet 1411, dans la plaine de Tanneberg; et le combat fut si acharné que l'Ordre teutonique perdit quarante mille hommes et que ses ennemis en perdirent soixante mille. Malgré la grandeur de leur sacrifice, la supérioté numérique de leur armée les rendit maîtres du champ de bataille , et ils purent y ériger un trophée avec cette triste inscription biblique : Centum mille occisi.
Le grand maître avait péri avec la moitié de ses troupes; et les ennemis, poursuivant leurs succès , s'emparèrent de Thom , de Graudentz et de quelques autres places de la Prusse; mais Henri de Plauen , successeur d'Ulric, les fit rentrer sous son obéissance. La sanglante défaite de l'Ordre teutonique fut promptement vengée , et Ladislas conclut la paix avec lui.
Une nouvelle rupture éclata en 1422 : les Polonais et les Lithuaniens firent des incursions dans le pays de Culm , et pillèrent cette place qui était au nombre des villes anséatiques; mais le grand maître avait reçu des secours de l'archevêque de Cologne, du palatin du Rhin, du duc de Bavière et de quelques autres princes d'Allemagne. Ladislas ne voulut pas prolonger une lutte trop inégale 3 et il se réconcilia de
VILLES ANSKATIQUES.
nouveau avec l'Ordre teutnnique.
Cependant ces traites étaient peu durables : on reprenait les armes par intervalles; gueiaues trêves passage-
res suspendaient les hostilités, et la paix ne fut fixée qu'en 14S6 par un traite définitif.
Trois ans auparavant, les hussites avaient offert leur alliance au roi de Pologne , et ils avaient envoyé à Ladislas huit mille hommes d'infanterie et huit cents hommes de cavalerie. Ces alliés pénétrèrent en Prusse, en Pomeranie , où ils commirent de nombreux (légats , et ils vinrent assiéger la ville anséatique de Dantzig; mais les chevaliers de l'Ordre teutonique et les habitants se défendirent avec tant de courage, que les assiégeants durent renoncer à leur entreprise.
Les hussites, longtemps victorieux, mais affaiblis enfin par leurs divisions, par quelques défaites et par la mort de leurs plus habiles chefs , parurent entièrement soumis en 1436 ; et cependant un grand nombre de partisans restaient secrètement attachés à leur doctrine; ils désiraient une réforme , et aspiraient à s'éclairer sur ce qu'ils devaient croire.
La commotion qui commençait à ébranler les esprits n'eut pas un même caractère dans tous les pays; elle suivait le cours des opinions qui étaient le plus en faveur dans chaque contrée : ici elle s'attachait aux idées religieuses, aux questions dogmatiques, aux discussions philosophiques ou d'érudition qui occupaient les libres penseurs; là elle tendit à favoriser le goût des lettres et les arts d'imagination. Le domaine de la pensée s'était agrandi; chacun choisit à son gré le champ qu'il désirait cultiver, et il en résulta une si grande variété d'études, de directions, d'essais en tout genre, que les esprits superficiels n'y apercevaient d'abord qu'un mélange et un confus amas de connaissances.
Mais ce chaos devait se débrouiller; l'ordre intellectuel allait naître, et plusieurs hommes qui s'étaient élevés au-dessus de la foule des écrivains et
des artistes allaient servir de guides à leurs successeurs.
L'Italie était l'heureuse contrée où ees génies privilégiés avaient apparu :
le Dante s'était illustré SU commencement du quatorzième siècle; Pétrarque et Bocoace l'avaient suivi de près, et tous trois avaient fixé la langue italienne par leurs écrits. Ils étaient en même temps parvenus à exhumer p;ir de laborieuses recherches une partie des ouvrages de l'antiquité. Ce genre de mérite était recherché par les littérateurs et les savants les plus distingués, et l'on regardait comme une précieuse conquête l'acquisition de ces riches dépouilles : elles étaient surtout recueillies dans les monastères ; et chaque couvent avait une salle d'étude , un scriptorium , où l'on copiait les écrits des auteurs anciens.
Mais les hommes attachés par profession à ce genre de travail n'étaient pas toujours ceux qui en appréciaient le mieux l'importance. D'habiles calligraphies passaient plusieurs années, quelquefois leur vie entière, à la transcription d'un ouvrage. Tout occupés de la beauté d'exécution, ils s'occupaient moins du fond des pensées que de la forme des lettres. Leur manuscrit devenait un chef-d'œuvre : des arabesques, des images artistement coloriées l'avaient embelli; et la réputation d'élégant copiste était recherchée.
Souvent elle se bornait à l'enceinte d'une ville, à celle d'un monastère :
chaque couvent avait ses célébrités; et l'amour de la renommée n'était pas plus exigeant, dans un état où l'on devait se faire un mérite de l'abnégation.
N'espérons cependant pas que la plupart des copistes aient fidèlement transcrit tous les mots d'un ouvrage.
Si quelques lettres du texte étaient effacées ou mal formées , l'écrivain y suppléait, selon son intelligence ou ses conjectures ; et s'il ne connaissait pas bien la langue qu'il avait à transcrire, cette source d'erreur amenait de nombreuses inexactitudes. L'incurie, la distraction en produisaient d'autres ; et lorsqu'on s'était trompé ,
L'UNIVERS
les mots erronés paraissaient trop bien écrits, pour qu'on voulût les raturer ou les surcharger. De là résulte la variété de quelques leçons entre les différents manuscrits d'un même ouvrage : c'était au discernement de la critique à rectifier ensuite ces altérations.
On peut remarquer, vers la même époque, la qualité et l'arrangement des tissus dont se composaient alors les manuscrits. Ce n'était plus, depuis les premiers siècles de 1ère vulgaire, la forme de ces volumes qui devaient, comme leur nom l'indique, se dérouler et s'enrouler autour d'un corps cylindrique : les livres se partageaient en feuillets , dont chaque page était écrite, et dont on parcourait successivement la série. Le papyrus , empruntéd'Égypte, avait été remplacé par les tissus végétaux qui forment le liber de quelques plantes, ou par ces feuilles de parchemin, dont le nom rappelle celui de Pergame, où l'on avait inventé cette préparation du cuir. Le vélin et d'autres peaux plus ou moins fines servirent au même usage; mais cette ressource était bornée; et l'abondance des manuscrits fit enfin tellement augmenter le prix et la rareté des parchemins, que l'on chercha des feuilles moins dispendieuses, et que l'on fut conduit par divers essais à l'invention du papier. Cette découverte devint , par son utilité , une des plus importantes du moyen âge; elle accrut le nombre des manuscrits, et donna aux esprits méditatifs et aux vives imaginations les moyens de fixer leurs pensées : la science put faire de plus rapides progrès, et les hommes de différents pays multiplièrent leurs communications. L'usage habituel et la circulation du papier facilitèrent à la fois le développement de la pensée, l'échange des idées utiles, le mouvement des affaires et toutes les opérations du commerce.
La priorité de l'invention du papier paraît appartenir aux Chinois : on ignore à quelle époque elle remonte; mais l'origine en est très-ancienne, et il resterait seulement à décider si l'Eu-
rope emprunta les procédés des Chinois , ou si elle découvrit quelque mode de fabrication analogue, sans avoir d'exemple sous les yeux , et par un effet naturel de la marche de l'industrie et de ses combinaisons ingénieuses. Une invention encore plus utile aux lettres et au développement de l'esprit humain allait nous offrir d'autres points de rapprochement avec l'Asie orientale : cette découverte était celle de l'imprimerie.
Les Chinois ont eu , longtemps avant nous, des planches de bois, gravées pour l'impression des caractères de leur écriture : on en eut de semblables en Europe, au commencement du quinzième siècle, pour l'impression des images accompagnées de quelques légendes. Ces tables étaient sculptées en relief : on étendait sur les parties saillantes l'encre qui devait se reproduire sur le papier ; tout le reste de la planche était évidé, et formait les intervalles des traits qui représentaient ces images et ces caractères.
Gutenberg de Mayence, retiré à Strasbourg vers l'année 1435, pour échapper aux troubles de sa patrie, ayant eu sous les yeux quelques épreuves des figures "faites par les jurmiers et les imagiers, et notamment une image de saint Christophe, gravée en 1423, et au bas de laquelle se trouvait une légende de deux lignes d'écriture, médita sur le procédé que l'on avait suivi , et il en fit l'application à d'autres sujets. On remarque au nombre des premiers ouvrages qui furent ainsi gravés le Spéculum vitsR humanx, en cinquante-huit planches qui paraissent avoir été publiées par Gutenberg lui-même; l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament, en quarante planches, avec des explications et des sentences latines également gravées. L'histoire de saint Jean l'Évangéliste et un autre recueil de gravures, intitulé Ars moriendl, sont composés de la même manière : les feuillets sont imprimés d'un seul côté, et chaque estampe est accompagnée d'une explication.
L'écriture n'était encore admise
VILLES ANSÊATIQii S
que COmiBI ibntiSOÎM dans oei plan* ohes gravées; elle allait bientdl en former la partie principale. On p do l'impression de quelques lignes à celle de plusieurs pages entières; ci en reproduisant de cette manière quelques feuillets de manuscrit on put ensuite.en obtenir, par le simple procédé du tirage, autant d'épreuves qu'on le désirait. Mais il fallait une longue suite (le planches gravées si l'ouvrage à imprimer avait quelque étendue : 00 procède devenait loiii^ et dispendieux, et le génie de Gutenberg méditait sur les moyens de l'abréger et de le simplifier. Il vit qu'en séparant les unes des autres toutes les lettres d'une planche gravée , on pourrait ensuiteen combiner l'arrangement à son gré , et que si l'on gravait isolément tous les caractères de l'alphabet, il fallait aussi avoir un assez grand nombre d'échantillons de chaque lettre , pour suffire à tous les besoins d'une impression où les mêmes signes viennent souvent à se répéter.
Ces caractères, sculptés sur la tranche de petites lames ou réglettes de bois, taillées carrément et pouvant se ranger à la suite les unes des autres, furent les premierstvpes mobiles dont Gutenberg fit usage ; mais la matière en était fragile, la température de l'air les dilatait ou les contractait; ils étaient rarement égaux,et ils sedérangeaient aisément, quoiqu'on eut cherché différents moyens de les assujettir : le poids de la presse pouvait les faire éclater, les déformer, en émousser les angles, les écraser. On y substitua des types sculptés en cuivre, enetain, ou en d'autres métaux assez ductiles pour se prêter à ce travail : ils résistaient mieux à l'action de la presse et ils avaient plus de netteté; mais la gravure en était plus difficile, elle exigeait plus de talent et de soins.
Enfin l'on conçut l'idée de sculpter des poinçons de lettres sur un fer doux et maniable , que l'on trempa ensuite. On frappa , à l'aide de ces poinçons , des creux ou matrices qui furent également trempées, et qui devinrent les moules où les types de
chaque lettre devaient être, fondus. On choisit pour cette dernière opération le plomb, qui paraissait être h»
métal le plus fusible et le plus prompt
à se refroidir et à se solidifier : l'étain fut également essayé : mais l'un et
l'autre étaient trop tendres ; un choc, une pression forte les défiguraient ; la fonte n'en était pas pénétrante, et ne rendait pas d'une manière assez Vive la finesse des arêtes et des formes du modèle. Il fallait un corps plus divisible dans l'opération de la fonte, et ensuite plus dur et plus résistant : on crut devoir unir au plomb ou à l'etain un mélange d'antimoine; mais il ne fut pas employé dans les premiers essais : ce demi-métal était encore peu connu, et l'on ne s'occupa de son analyse que vers la fin du quinzième siècle.
Nous venons d'indiquer les différents procédés auxquels on eut recours.
Qu'ils aient été entièrement découverts par Gutenberg , ou qu'ils l'aient été en partie par ses deux associés Jean Faust et Pierre Scheffer, lorsqu'il revint à Mayence en T445, et qu'il imprima , de concert avec eux , plusieurs grands ouvrages, cette question, de quelque manière qu'on la résolve, n'ôte point à Gutenberg le mérite de sa découverte, celui de l'invention et de l'application des caractères mobiles. L'art fut ensuite perfectionné par le choix des instruments , par l'emploi des métaux , par les différents modes d'exécution; c'était là l'œuvre du talent; elle fut recommandante; mais on ne peut l'assimiler au génie : lui seul est inventif; et sa découverte est devenue l'impérissable titre de la renommée de Gutenberg , de cette gloirs qui s'est déjà prolongée pendant quatre siècles et qui traversera tous les autres.
Pour avancer les progrès de son art, Gutenberg observa les procédés auxquels on avait eu recours dans quelques opérations analogues, tels que l'emploi des poinçons dont on faisait usage pour la marque des pièces d'orfèvrerie, celui des coins dont les pièces de monnaie recevaient l'em-
L'UNIVERS
preinte, les sceaux qui servaient à timbrer les actes publics : il examina les différents ouvrages que l'on obtenait par la fusion et le moulage de plusieurs métaux. La routine se bornait à suivre les voies déjà connues; mais le génie allait au delà et il frayait à l'industrie une nouvelle carrière.
Le premier ouvrage , publié par Gutenberg , après son retour à Mayence et son association avec Faust, fut celui de Donat, grammairien du quatrième siècle, dont nous retrouvons l'éloge dans les écrits de Cassiodore, et dont les traités sur la langue furent longtemps regardés comme classiques. On a reconnu récemment que cet ouvrage avait été imprimé avec des caractères mobiles, gravés, frappés et fondus; mais ils sont beaucoup moins parfaits que ceux de la première Bible qui fut publiéeà Mayence. Quoiqu'elleait paru sans nom d'imprimeur et sans date, on la regarde comme évidemment antérieure à l'année 1454. Gutemberg et Faust avaient pris alors pour adjoint Pierre Scheffer, de Gernsheim, dans le pays de Darmstadt : celui-ci s'était occupé auparavantde la transcription des manuscrits : il adopta pour les usages de l'imprimerie le beau caractère des écritures faites à la main ; et le comble de l'art fut de faire passer pour des manuscrits les premiers exemplaires de la Bible qui fut imprimée.
Gutenberg revint en 1456 à Strasbourg où il avait longtemps résidé, et il y établit une imprimerie; tandis que Faust, resté à Mayence, et constamment associé de Scheffer qui avait épousé sa fille, pubiia successivement deux éditions du psalmorum Codex, un Rationale divinorum officiorum de Durandi, le Catholicon, les constitutions de Clément V, et en 1462 une Bible latine.
Plusieurs savants, dont le système a été soutenu par Meerman, ont assigné à l'imprimerie une autre origine, et ils font honneur de cette découverte à Laurent Coster de Harlem, né en 1370. Mais l'examen des témoignages qu'ils allèguent nous porte à croire que Coster s'était borné à graver sur
d.'s tablettes de bois quelques légendes dont il fit passer l'impression sur le papier : aucun fait avéré ne détruit l'authenticité de ceux qui laissent à Gutenberg l'honneur de cette découverte.
L'imprimerie fut bientôt introduite dans plusieurs villes anséatiques : elle le fut à Cologne en 1468, par Jean Kœlhoff , de Lubeck ; à Rostock en 1472, à Lubeck trois ans après; elle fut établie, avant la fin du siècle, à Londres, à Bruges, où la Hanse avait des comptoirs, à Deventer, à Nimègue, à Lunebourg, à Brunswick, qui appartenaient à la confédération. En même temps elle se répandait dans les autres parties de l'Allemagne, en Italie, en Espagne et en France; et le monde commençait à s'enrichir des.
premières éditions des auteurs classiques. Le commerce, qui s'était borné à pourvoir aux besoins de la vie, en mettant en commun entre tous les peuples leurs moyens de subsistance, les produits de leur sol , ceux de leur industrie, et qui avait puissamment encouragé les arts utiles, allait prendre un essor plus élevé, en concourant à répandre de toutes parts les productions et les richesses de l'esprit humain. L'homme agrandissait le cercle de ses idées; un bien-être matériel ne lui suffisait plus. L'érudition prit naissance lorsqu'on eut un plus grand nombre de livres à consulter; et la plupart des savants, livrés à de profondes études, cherchèrent à connaître ce qui avait été fait avant eux; tandis que plusieurs espritssupérieurs, tournant les yeux vers l'avenir, préparaient par leurs méditations d'autres découvertes, et entraient dans ces voies de perfectionnement dont nous ne pouvons point assigner les limites.
L'intervention des villes anséatiques fut favorable à ce grand développement intellectuel ; elle le fut à l'échange des pensées et des opinions, comme à celui de tous les autres biens qui contribuent à nos jouissances. Les livres étaient recherchés comme des trésors nouveaux et inappréciables : ils
l'étaient surtout par les Sociétés que leur profession devait attacher a l'éluda, telles que différents ordres religieux , le COrpS du Clergé séculier et celui des universités ou la jeunesse dest i née à la clcricature a liait s'éclairer. Les premières universités d'Allemagne avaient été fondées dans le quatorzième siècle : celle de Heidelberg Pavait été par l'électeur palatin Ruppert Ier, celle de Prague par l'empereur Charles IV, celles d'Erfurt et de Cologne par les sénats de ces deux villes. Ces précieux établissements se multiplièrent dans le siècle suivant.
Les villes anséatiques de Rostock, de Grypswald, de Cologne, eurent des académies : d'autres furent fondées dans les principales villes d'Allemagne, qui étaient également renommées par leur industrie et leur prospérité, telles que Wurtzbourg, Ingolstad, et surtout Leipzig, placé au centre decette contrée comme un foyer de lumière, et destiné à occuper un si haut rang dans l'ordre social, par l'étendue et l'utilité de son commerce, et par la célébrité de ses institutions scientifiques et littéraires.
Les progrès de l'imprimerie, et ceux des connaissances humaines qui en furent la suite, caractérisent cette grande époque du moyen âge. C'était pour l'Europe une ère de rénovation :
l'esprit humain s'ouvrait un libre champ; il étendait ses vues, sans avoir toujours un but bien déterminé ; mais du moins il passait du connu à l'inconnu , et chaque nouveau pas semblait accroître sa force : elle dérive en effet du mouvement; l'esprit a besoin d'action ; il s'énerve dans le repos, et l'inertie le conduirait au sommeil.
Les arts et les lettres étaient alors encouragés, dans différentes parties de l'Europe, parles princes les plus renommés, par l'empereur Sigismond, par les papes Eugène IV, Nicolas V et Pie II , par ces illustres Médicis que leur mérite a fait placer au rang des grands souverains, par MathiasCorvin, roi de Hongrie, par Jacques Ier, roi d'Ecosse, par Alphonse Itr, roi d'Aragon et des Deux-Siciles.
Le moyen de reproduire avec plus de finesse et de vente les compositions
des artistes suivit de près l'etablisse.- Bient de l'imprimerie : il avait commencé par d'informes gravures en relief, et l'art de la gravure en titille
douce fut bientôt découvert par Fifti-
guerra. Le hasard, dit-on, favorisa l'inventeur; mais les causes accidentelles ne sont jamais fécondées que par un esprit ingénieux : l'inattention et la médiocrité ne sauraient en tirer aucun parti.
Tandis que l'Occident , favorisé par les progrès de l'imprimerie, voyait hâter les progrès de la renaissance des lettres, l'Orient paraissait près de rentrer dans la barbarie : l'empire grec était livré à tous les fléaux de la conquête; un sceptrede fer allait peser sur lui , et l'accabler de tous les maux qui suivent l'ignorance et la servitude.
La prise de Constantinople par les Turcs ne pouvait pas être regardée comme un événement inattendu : elle avait été précédée par une longue suite d'invasions et de démembrements, depuis qu'Othman s'était établi à Brousse, et que son fils Orcan avait soumis la Phrygie, la Carie et la Mysie. L'Europe n'était pas encore attaquée; mais lorsque Amurat Ier, devenu maître de toute l'Asie Mineure, eut franchi l'Hellespont en 1300, sur des navires que les Génois lui avaient frétés, chaque année vint agrandir la puissance des Turcs en Europe. La Bulgarie, la Macédoine, l'Albanie, la Thessalie furent conquises par Bajazet; et ce prince, redouté comme la foudre dont on lui donna le nom, couronna ses conquêtes, en 1395, par une victoire remportée à Kicopoli contre les Hongrois. Tamerlan, qui le vainquit à son tour en 1402 dans la célèbre bataille d'Angora, laissa aux fils de Bajazet de sanglantes pertes à réparer ; mais ils rentrèrent bientôt en possession des provinces que Tamerlan avait occupées en Asie. Amurat II poursuivit en Europe les conquêtes de ses prédécesseurs : il s'empara de Salonique; gagna, en 1444, la bataille de Varna contre Ladislas, roi de Hon-
grie; institua la redoutable milice des janissaires, et trouva dans leur fana* î.isme et leurdévouement de nouveaux moyens de vaincre. L'empire grec, incessamment resserré dans ses limites, se trouvait enfin réduit aux extrémités orientales de la Thrace, quand Mahomet II vint en 1453 faire le siège de Constantinople. Le pape Nicolas V venait alors de recevoir une lettre de Constantin Paléologue qui implorait l'assistance de la chrétienté ; et ce pontife lui promettait des secours, en même temps qu'il lui re-
frochait de ne pas s'être rattaché à Église romaine; mais pendant cette négociation la capitale de l'empire d'Orient fut prise par les Turcs , après cinquante et un jours de siège, malgré l'héroïque défense de Paléologue qui, ne pouvant plus repousser les sanglants assauts de l'ennemi, resta enseveli sous cette grande ruine. Le vainqueur acheva ensuite la conquête de tous les pays situés entre la Macédoine et le Danube : la Rascie, la Servie, la Bosnie, tombèrent sous le joug. Mahomet II s'empara de l'Acarnanie, de l'Épire, de l'Achaïe, de tous les établissements vénitiens en Moréeet dans l'Archipel ; et il lit transporter en Asie une partie de leur population , pour la remplacer par de nouveaux habitants.
La cour de Rome, alarmée des progrès du conquérant, ne cessa pas d'exciter contre lui les puissances chrétiennes. Calixte III occupait alors le saint-siége : il ût prêcher en Europe une nouvelle croisade, et ses envoyés , ses missionnaires la publièrent jusque dans les villes de Vandaliequi appartenaient à la Ligue Anséatique. On accordait des indulgences, non-seulement aux hommes qui prendraient les armes , mais à ceux qui trois fois par jour, et au signal de Y Angélus, adresseraient au ciel leurs prières en faveur des guerriers chrétiens. Le plus grand nombre des fidèles se réduisit à faire des vœux, et il y eut plus de supplications que de secours effectifs.
Les mêmes projets d'expédition saintefurent suivis parvEneasSylvius, qui prit le nom de Pie 11 en arrivant
au pontificat, et que ce rapprochement de titres lit quelquefois nommer Pius sEtieas. Il assembla en 1469 un concile à Mantoue, dans l'espérance d'y faire déclarer la guerre aux Turcs; mais ils avaient alors achevé leur établissement en Europe : ce n'était plus un empire à défendre contre eux, c'étaient d'immenses territoires à reconquérir : il était trop tard pour repousser le vainqueur; et le pape prit enfin le parti d'écrire à Mahomet II, pour essayer de convertir celui qu'on n'espérait plus soumettre, et pour l'exhorter à se faire chrétien, s'il voulait être légitime empereur d'Orient.
Les princes de Géorgie , l'empereur de Trébizonde et Ussum-Cassan qui régnait en Perse avaient offert au pape leurs services , dans le cas où l'Europe prendrait les armes; mais, ne voulant pas attirer sur eux seuls le poids de la guerre, ils étaient entrés, peu de temps après, en arrangement avec les Turcs : Ussum-Cassan était devenu l'allié de ses coreligionnaires , et l'empereur de Trébizonde avait fiancé sa fille à un prince de la famille de Mahomet.
Cependant les Vénitiens, intéressés à reprendre leurs possessions en Orient, ne cessaient pas de solliciter une nouvelle croisade : l'esprit religieux du pape se prêtait à leurs desseins. Pie II se persuada de nouveau que le zèle de la guerre sainte pouvait se ranimer : ses vues se portèrent sur les habitants du nord de l'Allemagne, et l'évêque de Crète se rendit en 1464 dans les villes anséatiques, pour exciter les habitants à prendre part à cette entreprise. Il eut recours à des prédicateurs enthousiastes, et leur zèle immodéré décida un grand nombre d'hommes à partir sans provisions et sans armes : ils allaient aux portes des églises et des monastères demander des secours pour accomplir cette grande et sainte expédition. Tous avaient la même ferveur : ils regardaient comme sacrilège la moindre tentative que l'on aurait faite pour les détourner de leur dessein. C'était par
VILLES MSÊATIQUES.
des visions qu'ils avaient été avertis de prendre la croix. Ils prétendaient avoir trouvé ce signe imprime sur leurs vêtements OU sur leur personne, et les plus étranges récits a accréditaient de toutes i Bientôt les routes lurent couvertes de
pètfel kOS : 1 * plus ricin > cl. ut-ut armes . allaient à cheval , et portaient à leur ceinture une bourse de voj
- un beaucoup plus graud nombre étaienl sans armes, sans bbssoui et voyageaient en mendiant, comme si le pays qu'ils cherchaient devait leur rendre eniin l'abondance. Les
i qui désespéraient d'un meilleur sort en restant dans leur patrie s'en éloignaient, pour s'enrichir ailleurs sur la terre, ou pour être bientôt heureux dans le ciel. Il arriva à Home une î'oule innombrable de pauvres : ils étaient réduits au plus extrême dénùment; et le pape déplorant leur misère, et embarrassé de leur présence, se hâta de les renvoyer dans leur pays, en leur accordant la rémission de leurs péchés. D'autres pèlerins se rendirent à Ancône, où le pape allait attendre l'arrivée du doge de Venise, auquel 1rs soins et la direction de la guerre sainte allaient être remis; ils y reçurent également la bénédiction et l'ordre de retourner dans leur patrie. Le souverain pontife touchait à ses derniers moments, et sa mort suspendit les préparatifs qu'il avait commencés.
Ces nuées de voyageurs qui portaient d'un pays à l'autre leur inquiétude et leur misère rendaient les routes plus périlleuses : on était exposé au brigandage ; une partie des terres restait inculte : il se répandait des maladies contagieuses; la Vandalie eut particulièrement à en souffrir, et la peste qui se déclara en 1465 y lit périr plus de deux cent mille habitants. On ne prenait encore que dans quelques villes du midi des précautions contre ce fléau; et quoiqu'un lazaret eût été établi à Milan depuis près d'un siècle , le nord de i' Europe n'avait pas suivi cet exemple.
Chaque pontife cherchait à son tour
à faire revivre l'esprit des croisad.-s : Paul II détermina , en 1 167 . l'empereur Frédéric m a convoquer à Nu- •• rg Les princes de I Empire . pour délita rer sur un nouveau projet d'< xpédition : la guerre contre les Turcs tut
dée ; mais les promesses de I d'hommes et de subsides ne s'exécutèrent point. Paul II exhorta l'Empereur
a convoquer, dans le même but, une diète .i Itatisbonne • elle se réunit en 1471, et le cardinal de Sienne y lit le touchant récit des malheurs et de l'oppression des chrétiens. L'assemblée fut émue; elle adhéra aux propositions du pape; elle convint que l'on irait la dime dans toutes les provinces, dans toutes les villes, pour soutenir les frais de cette guerre; et Lubeck et les autres villes du Nord furent sommées par l'Empereur d'exécuter les décisions de la diète : mais Lubeck, cherchant à temporiser, attendit unenouvelle jussion. Lepape venait de mourir, son successeur pouvait avoir d'autres vues; l'inutilité des tentatives précédentes ralentissait le zèle , et les circonstances qui avaient favorisé les premières guerres d'Orient n'étaient plus les mêmes: chaque nation avait à s'occuper de ses propres intérêts, à réunir ses forces pour sa défense , à veiller à la conservation de son territoire.
Les Turcs , devenus si redoutables à leurs voisins, n'étaient plus regardés comme d'irréconciliables ennemis par les nations plus éloignées d'eux.
Comme ceiles-ci n'avaient pas à craindre leurs invasions, elles cherchaient à former avec eux des relations de commerce. Les Anséates suivirent particulièrement cette tendance : ils regardaient leur comptoir de Xovogorod comme destiné a favoriser toutes leurs communications avec l'Orient: ils cherchaient à les maintenir, quelles que fussent les révolutions de ces contrées , et à ne pas interrompre avec l'Empire ottoman les rapports paisibles et inoffensifs qu'ils avaient entretenus avec les Grecs.
Il s'était d'ailleurs établi entre différentes parties de l'Europe des rela-
ICO
L'UNIVERS
tions si nombreuses, que les Anséates , mêlés à tous les- grands intérêts du commerce, ne voulaient pas les exposer à de nouveaux risques.
L'Kurope s'accoutumait à l'héritage (jue la ruine de l'empire grec lui avait laissé : elle avait recueilli les arts de l'Orient; et tandis que les Turcs jouissaient de ce territoire envahi , que les premiers fléaux de la conquête avaient dépeuplé, l'Europe était destinée à recevoir d'illustres bannis qui allaient changer ses mœurs, et donner a l'esprit humain une nouvelle et salutaire impulsion.
Constantinople avait gardé jusqu'au moment de la conquête le dépôt des lettres et des sciences : on venait d'Italie et des autres pays latins y perfectionner ses études ; le grec ancien y était encore usité, et s'il avait été corrompu dans la classe du peuple par le concours des marchands de tous les pays, du moins on continuait de le parler correctement dans les écoles d'enseignement public, dans les rangs supérieurs de la société, et surtout chez les femmes , qui vivaient habituellement entre elles et n'avaient pas de relations avec les étrangers. On conservait à Constantinople les ouvrages de Platon, d'Aristote, de Démosthène , de Xénophon , de Thucydide :
l'antiquité chrétienne y avait aussi déposé ceux de saint Basile , de saint Jean Chrysostôme, de saint Grégoire de Nazianze, d'Eusèbe, d'Origène. Ces précieux monuments de la littérature grecque ne périrent pas avec l'empire d'Orient; ils furent apportés en Italie , et un grand nombre de savants se réfugièrent dans cette péninsule, où ils furent accueillis avec tous les égards dus au mérite et à l'adversité. On remarquait au nombre de ces illustres étrangers George Gémiste de Constantinople , Bessarion de Trébizonde , Phranza, Chalcondyle , Argyropule.
Ils répandirent en Italie le go]ùt de la littérature grecque , et rendirent aux studieux amis de l'antiquité quelquesuns de ses plus parfaits ouvrages.
L'exemple de cette contrée offrait aux autres peuples de l'Europe un digne'
objet d'imitation , et les lettres ne pouvaient s'y ranimer, sans que les rayons de ce foyer de lumière projetassent au loin leurs clartés.
Ce progrès des arts et des connaissances humaines dut influer d'une manière favorable sur les relations du commerce : il faisait naître de nouveaux besoins et de nouvelles jouissances; l'industrie et le travail répandaient plus de bien-être; chaque État avait moins de pauvres; la facilité des communications rendait les voyages plus fréquents, et permettait de mêler davantage les intérêts des nations.
Aussi le commerce des Anséates prit depuis cette époque une activité nouvelle. Il obtint en 1455 de Christiern Ier, roi de Danemark et de Norvège, de nouveaux privilèges dans le comptoir de Bergen ; et ce monarque conclut en 1470 une convention d'alliance défensive avec les villes de Lubeck et de Hambourg , le duc de Sleswick et le comte de Holstein. Philippe le Bon , duc de Bourgogne et comte de Hollande et de Zélande, accorda aux villes anséatiques les mêmes privilèges à Anvers que dans le comptoir de Bruges. Alphonse V, roi de Portugal , favorisa leurs négociants qui venaient s'établir dans ses États; et les prorogatives dont Louis XI les fit jouir en France furent confirmées par Charles VIII, son successeur. Hambourg obtint de l'empereur Frédéric III la plus bienveillante protection :
cette ville fut inscrite en 1471 sur la matricule de l'Empire , comme relevant immédiatement de lui ; elle fut bientôt autorisée à frapper des monnaies d'or, avec l'empreinte de ses armes; elle reçut en 1482 1a confirmation d'un droit d'étape, en vertu duquel les farines,' les grains et les autres marchandises amenées par le commerce devaient être déposées dans ses magasins et réexpédiées sous son pavillon. Cette concession , dont jouissaient aussi quelques autres villes anséatiques, y favorisait le commerce de commission , moins exposé que tous les autres , et n ayant à subir ni les
lf,t
accidents du marché ni la dépréciation des valeurs.
L'Angleterre était alors la seule
puissance qui entrât en concurrence
commerciale avec les villes anséatiques : la paix qu'elle avait faite en 1488 n'avait pas été de longue durée; et les knaéates avaient à se plaindre du séquestre mis en Angleterre sur leurs marchandises, lorsque, en 1465, des conférences s'ouvrirent à Sambourg entre leurs envoyés et ceux du gouvernement britannique. Lubeck, Brème, Hostock, Wismar, voulurent, avant de négocier un arrangement, qu'on leur rendit tous les objets séquestrés, et la querelle fut bientôt aigrie par les différends qui s'élevèrent en 1468 entre l'Angleterre et le Danemark. Christiern Ier n'ayant pasobtenu satisfaction d'un acte de violence récemment commis en Islande par des Anglais qui avaient tué le commandant de cette île, lit arrêter quatre navires britanniques, revenus de Prusse avec de riches cargaisons, et il retint prisonniers les marchands et les équipages. On prétendit à Londres que cette mesure n'avait été prise qu'à l'instigation des Anséates et de concert avec eux, et l'on demandait à grands cris que tous les marchands osterlings, ou de l'est, qui se trouvaient en Angleterre fussent arrêtés par mesure de représailles. Quoique l'accusation portée contre les Anséates fut dénuée de preuves, le gouvernement britannique fit saisir leurs personnes et leurs biens ; et cette mesure violente accrut leur irritation contre une puissance qui n'avait pas égard à leurs autres griefs, et qui cherchait constamment à réduire leurs privilèges commerciaux. L'Angleterre leur avait originairement accordé une entière liberté d'importation et d'exportation, et elle n'avait pas eu à réclamer dans les ports anséatiques un droit de réciprocité, lorsqu'elle n'avait elle-même aucune marine : il lui avait été indispensable de recourir alors au pavillon étranger.
Mais depuis qu'elle avait reconnu l'avantage de participer à ce grand mouvement de commerce et de navigation, IIe Livraison, (villes anséatiqcfs. )
on ne pouvait plus espérer qu'elle se
restreindrait dans les bornes des anciens traites : elle insistait sur ses prétentions nouvelles, et prolongeait contre les marchands anséates sis mesures de rigueur. Lorsqu'elle crut apercevoir dans la Ligue quelques germes de dissolution, elle prit soin de les fomenter, en offrant plusieurs avantages aux villes qui consentiraient à se détacher de l'association. Cologne se laissa gagner par de telles promesses; elle renonça en 1470 à ses liens avec les villes anséatiques, et obtint de l'Angleterre des franchisa particulières.
Cette défection fut sensible aux confédérés, mais elle n'affaiblit pas leur courage. Cologne fut exclue de l'union et déchue de tous ses droits : les alliés suspendirent en même temps toute relation avec la Grande-Bretagne, et n'admirent dans leurs ports aucune marchandise anglaise. Enfin, de nouvelles négociations se rouvrirent sous la médiation du duc de Bourgogne.
Les députés d'Angleterre et des villes anséatiques s'assemblèrent à Ùtrecht ; ils signèrent, en 1474 , un traité de réconciliation, et les Anséates obtinrent d'Edouard IV une indemnité de quinze mille livres sterling pour les pertes que leur commerce avait éprouvées par l'effet des saisies et des confiscations.
Robert, archevêque de Cologne, n'y jouissait pas de la plénitude de la souveraineté : cette ville avait son gouvernement municipal et ses franchises , placées sous la garantie de la puissance impériale, et l'électeur n'avait pas le droit d'y porter atteinte. Cependant, il voulut profiter, pour agrandir son autorité, du moment où Cologne s'était séparée de la Ligue Anséatique et ne pouvait plus compter sur l'appui de la confédération. Ce prince, n'ayant pas assez de troupes pour réduire les habitants, avait eu recours à l'alliance de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne; et Charles fit avancer vers le Rhin un corps d'armée qui, au lieu d'assister l'électeur, voulut faire des conquêtes et les
L'UNIVERS
retenir. Mais Cologne, menacée à la fois par deux ennemis, avait eu recours, comme ville impériale, à la protection de Frédéric III; et l'approche d'une armée que l'Empereur amena lui-même sur les rives du Khin donna bientôt lieu à une suspension d'armes et à un traité de paix.
Cologne, qui s'était séparée de la Ligue anséatique, reconnut alors le danger de sa désunion. Cette ville envoya des députés à Lubeck pour obtenir de la diète sa réintégration :
sa demande était recommandée par l'Empereur lui-même; elle l'était par l'archevêque, nouvellement réconcilié avec les habitants; et, quoique la diète fût animée de quelque ressentiment, elle consentit à rendre à cette ville la place qu'elle avait occupée dans la Ligue. Le magistrat de Lubeck, au nom de la confédération entière, notifia au gouvernement anglais cet événement; et Cologne, rentrée dans ses anciens droits, fut admise à jouir du traité de
Faix qu'Edouard IV avait conclu ; mais exemple d'une telle scission fit pressentir d'autres démembrements. La ville de Colberg voulut, deux ans après , se séparer à son tour des autres villes anséatiques ; et cette ligue devint en effet moins forte, dès que les engagements mutuellement pris entre ses membres parurent moins inviolables.
Les villes de l'Océan et celles de la Baltique commencèrent à donner à leurs opérations commerciales une direction différente : leurs communications n'étaient plus libres, lorsque le Danemark cherchait à fermer les passages du Sund et des Belts. Ces entraves momentanées rendaient les relations de la Hollande avec Hambourg et Brème plus habituelles qu'avec Lubeck et les autres villes de la Baltique. Le marché de Hambourg surtout devint plus fréquenté; et les régions de l'intérieur de l'Allemagne qui se trouvaient baignées par l'F'be et ses ajffluents, dirigèrent toutes leurs expéditions sur un port où affluaient toutes les marchandises de l'Europe occidentale.
Quoique la Ligue entière fût inté-
ressée à ne pas relâcher ses liens , cependant elle reconnaissait la difficulté de les maintenir sans altération. Les démêlés de quelques-uns de ses membres auraient eu moins de périls pour elle, s'il avait existé une autorité fédérale assez influente sur l'opinion des dissidents pour les ramener à leurs devoirs envers la Ligue, ou assez forte pour leur faire respecter cette obligation; mais la dispersion des villes anséatiques sur un vaste territoire ne leur permettait ni cet ensemble de vues , ni cette unité d'action que l'intérêt commun aurait exigée. L'accession de toutes les villes était volontaire, et leur union en un seul faisceau se prolongeait aussi longtemps qu'elles n'avaient pas à faire de trop grands sacrifices ; mais après s'être liées pour établir et consolider leurs relations de commerce, elles ne se trouvèrent plus également intéressées à soutenir la guerre contre quelques ennemis; et plus elles étaient éloignées du théâtre habituel des hostilités , moins elles étaient disposées à prendre part à des expéditions dont elles ne recueilleraient pas directement les fruits.
Ainsi, dans les guerres contre les puissances du Nord, les villes éloignées de la Baltique concouraient avec regret aux dépenses des armements maritimes destinés à en protéger les rivages : les villes de la Frise, de la Hollande, des bordsdu Rhin ou de l'Escaut s'attachaient de préférence aux relations du commerce avec l'Angleterre et avec les côtes occidentales de l'Europe ; les villes plus centrales cherchaient à multiplier leurs communications avec l'Allemagne, et il s'établissait en Prusse et dans le golfe de Finlande d'autres rapports habituels avec les contrées orientales de l'Europe. Cette différence dans les vues et dans les directions politiques et commerciales des villes de ces diverses contrées, les induisait à no vouloir supporter qu'une partie des charges de la confédération ; elles tendaient à se rallier en plusieurs groupes autour des principales villes qui paraissaient avoir
VILLE* AN.SK\T1Q! I.s.
avec elles dos intérêts plus analogues.
Le titre de protecteur que la Ligne avait conféré au grand maftre de l'Ordre teutonique ne lui donnait aucun droit de souveraineté sur elle, ni même aucune supériorité de juridiction. Les Anseates avaient eu recours à ce prince comme à un bienveillant médiateur, lorsqu'ils avaient eu de graves différends à concilier avec F Angleterre, la Hollande ou les puissances du Nord : son intervention leur fut utile , et l'influence politique dont il jouissait facilita les négociations ouvertes sous ses auspices. Mais il n'avait pas sur les délibérations de la diète le même ascendant que dans les discussions avec l'étranger : les moyens de maintenir un parfait accord entre tous les membres de la Ligue étaient à la fois hors de son pouvoir et de ses attributions: et luimême fut bientôt réduit à se défendre dans ses propres États contre un nombreux parti de mécontents. Les habitants de Dantzig, de Thorn, d'Elbing, se soulevèrent en 1453 contre l'Ordre teutonique, et la noblesse du pays embrassa leur cause. Le grand maître fit équiper quelques navires, pour intercepter le commerce maritime de Dantzig , et il dirigea sur cette ville une armée de terre qui eut avec les insurgés plusieurs engagements.
Les divisionsdupeupleetdu sénat vinrent se joindre aux malheurs de la guerre. La majorité des habitants désirait la terminer : elle eut reeours au roi de Pologne Casimir IV; elle lui offrit de le reconnaître pour souverain s'il confirmait ses privilèges; et ce monarque vint à Dantzig, en 1461 , avec des troupes nombreuses. I! était prêt à marcher aux ennemis, et il leur envoya un héraut pour leur offrir le combat dans le lieu qu'ils voudraient choisir; mais ses forces étaient trop supérieures pour que le chef des troupes teutoniques acceptât une telle invitation. Il répondit au monarque qu'il n'était pas dans l'usage de recourir pour combattre aux conseils -de ses adversaires. La guerre
traînait en longueur ♦, et le roi , D'ayant pu engager d'action décisive ,
re\ int dans ses Klats.
Cependant la situation de Dantzig et de quelques autres \ illes anseatiques inspirait un vil' intérêt à tous leurs confédérés. La diète de Lubeck prit connaissance de leurs griefs contre l'Ordre teutonique , dont elles ne pouvaient souffrir les vexations :
le grand maître cherchait aies engager dans ses guerres avec les nations voisines, et il en résultait une augmentation de charges dont ces différentes villes aspiraient à se délivrer. N'étant pas assez fortes pour rester indépendantes , elles désiraient du moins changer de souverain et en adopter un qui les protégeai.
Le parti qui inclinait pour le roi de Pologne était nombreux ; mais si on préferait ce monarque, on ne voulait pas néanmoins se mettre à sa merci, et il fallait obtenir de lui d'équitables conditions.
Le sénat de Lubeck entreprit de concilier les différends du roi de Pologne, de l'Ordre teutonique , et des villes de Prusse qui désiraient se soustraire à son autorité. Il envoya à Thorn des députés qui entrèrent en négociation avec ceux du roi et du grand maître. Ces premières conférences furent sans succès; mais elles se rouvrirent en 1466; l'on convint que la Prusse serait divisée en deux parties : l'une eut le titre de Prusse royale, et passa sous la domination de la Pologne; l'autre resta sous le gouvernement de l'Ordre teutonique, et ne releva du même royaume qu'à titre de fief.
Cet arrangement conserva aux villes qui s'y trouvaient comprises leurs anciennes relations avec la Ligue Anséatique; mais le riche comptoir qu'elle avait à Novogorod fut bientôt exposé à des périls beaucoup plus grands , par une suite d'événements dont nous avons à rendre compte.
Les villes de l'intérieur avec lesquelles Novogorod avait continué d'entretenir le plus de relations étaient Kiow sur le Dnieper, devenue en 1037
L'UNIVERS
capitale de la Russie, Smolensk sur le même fleuve, Moskou fondée en 1147 , et dont le Kremlin ne fut construit qu'au commencement du
quatorzième siècle. Kiow était tombée en 12 10 sous la domination des Tartares : Batou-kan, après s'en être emparé, ravagea la Volliynie et la Gallicie, gagna successivement deux batailles, l'une près de Cracovie , l'autre à Lignitz en Silésie , vint attaquer Breslau , et ne fut arrêté dans ses conquêtes que par l'apparition d'une aurore boréale, dont l'éclat et l'intensité extraordinaire
i'etèrent l'épouvante dans son armée. Jùir était enflammé , de sombres nuages semblaient hérissés de lances de feu dirigées contre les assiégeants, et les Tartares se crurent menacés par le ciel.
La même nation reprit, à la fin du quatorzième siècle, ses conquêtes longtemps interrompues; mais Tamerlan leur donna une autre direction. L'Europe fut épargnée par le vainqueur de l'Asie ; et les trois principautés russes, dont les chefs s'étaient établis à Kiow, à Moscou , à Volodimir, purent servirde points de ralliement aux nombreuses tribus qui devaient à leur tour envahir les domaines des Tartares.
Le règne du cznr Ivan III Vasilievitz , qui monta sur le trône en 1462, devint l'époque de ce mouvement de réaction. Ce prince, après avoir pacifié l'intérieur de ses États et avoir soumis à son autorité la plupart des chefs moscovites, déclara, en 1468, la guerre aux Tartares de Casan. Ses troupes ravagèrent dans une première campagne le territoire des Tchérémisses, alliés d'Ibrahim-kan : l'année suivante , une autre armée vint investir Casan ; elle s'en empara , et mit ainsi à couvert les principautés russes de Volodimir et de Moscou , que les Tartares avaient longtemps menacées.
Le czar Ivan méditait, vers les frontières de Lithuanie, une conquête plus importante , celle de Novogorod, qui lui promettait les plus
riches dépouilles. Cette ville, près d'être accablée parles forces du czar, leva courageusement des troupes pour lui résister, et envoya une députation au roi de Pologne, dont elle réclamait l'assistance ; mais avant qu'elle put recevoir aucun secours ses troupes furent taillées en pièces.
Douze mille hommes restèrent sur le champ de bataille, et les deux mille prisonniers que firent les Russes furent renvoyés à Novogorod , avec les lèvres, le nez ou les oreilles coupées. Cette ville , tombée au pouvoir des vainqueurs, fut soumise a un rigoureux subside; et les efforts qu'elle fit, quelques années après, pour recouvrer son indépendance l'exposèrent à une nouvelle guerre. Ivan vint encore l'assiéger en 1477 ; il s'en empara, la mit au pillage, et en ramena trois cents chariots chargés d'or , d'argent , d'étoffes et d'autres objets précieux qu'il fit passer à Moscou. Un grand nombre d'habitants y furent conduits comme esclaves ; d'autres furent exilés vers les frontières orientales de la Russie , et Ivan les fit remplacer à Novogorod par des Moscovites.
La ville de Pletskow fut également soumise aux armes des Russes. C'était une place moins importante que celle de Novogorod; mais elle avait également joui de son indépendance, et avait entretenu avec les villes anséatiques un commerce florissant , à l'aide de la navigation du lac Peipus et de la Narva , vers l'embouchure de laquelle s'élevait une ville du même nom.
La guerre que Novogorod avait eue à soutenir contre les Russes, et les ravages qui accompagnèrent la conquête, firent éprouver de nombreuses pertes au commerce des villes anséatiques dont le comptoir y était établi : il fallut se résigner à un sacrifice irréparable , et ion assimila ce fléau à un vaste incendie qui avait tout dévoré. Mais l'intérêt ,1e besoin, l'attachement aux habitudes anciennes , ranimèrent bientôt ces relations dont on avait connu le prix ; et quoi-
VILLES LNS1 \ TIQ1
3uc .Novogorod eût perdu le droit e se gouverner , elle fut encour
- ,ui\ maîtres à reprendra iHimunications.
Cette ville, où la religion chrétienne cte introduit»' en 980, et où l'on avait établi un évéché quelques années après, n'eut pas à chai ic croyance lorsqu'elle eut été DOnniiseparles Moscovites: eux-mêmes rétaieot convertis au christianisme iepuis plusieurs siècles. Le prince le Kiow avait qui t tt» le rite arec en I24H, pour embrasser la religion ronaine; il reçut du pape Innocent IV a couronne royale, et ses successeurs îans la dignité de czar avaient égaement hérite de sa religion.
Ivan accorda aux arts les mêmes meouragements qu'au commerce ; I les fit concourir a l'éclat de son rèrne, à l'embellissement de ses villes >rincipales, à raffermissement de ;a puissance : Moscou, où il résidait, ;e fit bientôt remarquer par la granleur et la magnificence de quelques nonuments. D'habiles artistes d'Italie ;'y rendirent en 1484, à la suite l'un envoyé vénitien : l'architecte \ristote y était arrivé deux ans au- )aravant , et d'autres y furent envoyés de Rome. Ce concours d'homnes industrieux fit pénétrer en Russie es arts de l'Europe, et produisit in grand nombre de beaux ouvrages : une basilique et plusieurs é liies furent érigées ; on eut des usines )our la fonte des métaux , des ateiers pour la fabrication des instruments d'agriculture, pour celle des irmes blanches, pour la ciselure des rases d'or et d'argent, et pour différents travaux d'ameublement et l'ornement empruntes du luxe asia- :ique. Ivan eut un règne de quarantetrois ans : cette longue durée lui permit de suivre avec constance ses projets d'amélioration , et d'achever une partie des établissements qu'il avait commencés. Il entretint des relations habituelles avec les puissances de l'Europe : on vit arriver à Moscou des envoyés de l'empire d'Allemagne, de là cour de R.ome
de Venise, de Polocrne, d« D mark , du sultan Bajazet 11 , sucluérant d.- Constantinople. Il s'établit entra h' czar et
liffi n nts |" inces d- s rapports d'autant | lus intimes que 1 011
: ut alors les armes et les États de ee m m urque cornu - ■ »lîde
boulevard contre les invasions des Tart
- Russes, en profitant des relations i!' N rogorod avec les villes anséatiques . se procurèrent par cette voie une importation considérable d'armes à feu , et de toutes les machines de guerre que la découverte et l'i, ii poudre avaient fait in-
venter aux Européens. Elles trouvaient dans ce comptoir un débit assuré : les marchands de Moscou, de Kiow . de Yolodimir. venaient les y chercher , en échange des nombreuses productions de leur pays.
On approvisionnait, à l'aide de ce commerce, les arsenaux et les camps; et ces nouveaux moyens d'.attaque et de défense procuraient aux ."Moscovites des succès plus faciles contre plusieurs nations nomades, réduites encore aux armes tranchantes, aux lances , aux javelots qui avaient suffi à leurs ancêtres.
Si l'on se représente la situation d'un peuple n'ayant à l'orient et au nord de son territoire que d'immenses déserts abandonnés par leurs anciens habitants, ou des forets, ou des pâturages temporairement occupes par des hordes et des tribus souvent faibles et dispersées, on s'explique aisément comment des hommes armés de flèches durent être vaincus par ceux qu'ils nommaient les enfants du feu. Les armées d'Ivan s'avancèrent jusqu'à la chaîne des monts Ourals; elles les franchirent, et reconnurent les premières régions de la Sibérie.
Les villes anséatiques se repentirent bientôt d'avoir mis entre les mains des Moscovites de si redoutables armes :
ils ne les tournaient pas encore contre l'Europe; mais on prévit les progrès de leurs invasions et les périls dont leurs voisins seraient menacés.
L'UNIVERS
La possession de Novogorod et celle de Pletzkow allaient les amener jusqu'à l'embouchure de la Neva et de la Narva ; et, quoique leur genre de vie et leurs habitudes les éloignassent de toute expédition maritime, et leur lissent préférer d'étendre leurs acquisitions sur le continent, on devait pressentir qu'un jour ils prendraient part à la navigation de la Baltique. Les villes qui jouissaient de cet avantage étaient intéressées à prévenir une dangereuse concurrence: elles désiraient d'ailleurs ne pas exposer aux agressionsd'un peuple trop puissant les différentes contrées du Nord qui entretenaient avecelles de paisibles relations.
Mais il n'était plus temps d'arrêter l'impulsion donnée au commerce ; et lorsque les villes anséatiques voulurent empêcher que les arts de la marine, de. la guerre et de l'artillerie, ne pénétrassent chez les Russes, on leur avait déjà fait parvenir de nombreuses expéditions d'armes à feu , de munitions et d'engins militaires : les règlements que l'on publia pour mettre un terme à ces exportations furent éludés; l'activité des particuliers trompa la vigilance des magistrats , et le commerce de Lubeck et des autres villes de la Baltique continua de fournir aux Moscovites les moyens d'étendre leurs conquêtes.
Novogorod n'avait pas cessé d'être l'entrepôt des marchandises du Midi et de l'Orient, destinées aux pays du Nord ; et les révolution s, les conquêtes ne pouvaient lui faire perdre un avantage fondé sur sa situation même. Ses relations, prolongées jusqu'à la mer Noire et à la mer Caspienne, avaient été favorisées par les Turcs, maîtres de l'Anatolie, parles princes de Géorgie, les rois d'Arménie et les différentes dynasties qui s'étaient succédé en Perse. Les Tartares ouvrirent un champ plus vaste à ce commerce avec l'Asie, lorsqu'ils eurent accru la population de Samarkand , en y transportant plus de cent cinquante mille hommes enlevés .de Damas et de Bagdad. Ces nouveaux habitants l'enrichirent de leur industrie : Samarkand de-
vint un centre de civilisation et de lumières, et les relations de commerce, qui s'étaient étendues de proche en proche jusqu'à cette capitale, influé* rent aussi sur ce grand développement intellectuel.
D'autres résultats analogues se font souvent remarquer dans le cours du moyen âge ; on y reconnaît ce mouvement progressif de la raison et de l'intelligencehumaine,qui tend sanscesse à se développer, qui se fait jour à travers les obstacles, et entraîne à leur insu les caractères les plus insoumis.
Ces conquérants, qui furent les fléaux de la terre, calment enlin leur fureur sauvage; ils veulent jouir en paix des dépouilles arrachées aux vaincus ; ils demandent aux arts et à l'industrie d'autres richesses, et, rassasiés des tristes fruits de la guerre, ils cherchent à combler l'abîme qu'ils avaient creusé et à réparer des maux qui furent leur ouvrage.