‹ Villes anséatiquesChapitre 16 sur 51 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

SOMMAIRE

Actes de ia diète anséatique. — • État do commerce des anséates. — leurs rap- PORTS avec l'Angleterre , la France, la Hollande, le Danemark — Translation.

du comptoir de bruges a anvers. — influence commerciale des voyages faits en asie depuis le troisième siècle — influence des grandes découvertes commencées dans le quinzième. — nouvelle direction donnée au commerce. — avantages dont jouissent les villes anséa- TIQUES de Livonie. — Nouveaux exploits

DE L'ORDRE TE UTONIQ LE DANS CETTE CON- TRÉE. — Commerce des Anséates avec la Moscovie. — Leurs relations avec les puissances du nord. — leur alliance avec la Suède. — Leurs guerres contre le Danemark. — Révolution opérée en Suède par Gustave Wasa. •- Ses traités avec les Anséates. — Établissement du Luthéranisme. — Son introduction dans les villes anséatiques.

La Ligue Anséatique ne se bornait; pas à seconder le commerce par des règlements applicables à toutes ses transactions : elle cherchait à maintenir la paix intérieure et l'ordn

VILLES ANSÊATIQUKS.

public dans chacune des villes de la confédération , et regardait la sécurité eoinme nécessaire au développement de. l'industrie. Il fut décide, dans la diète de 1418, dont nous avons déjà fait connaître <|iiel<|ues règlements maritimes, qu'aucun citoyen ne pourrait . sans encourir la peine de mort, convoquer des assemblées publiques, exciter des troubles dans sa commune, et animer les paroisses contre leur consulat.

Si les membres d'un consulat étaient

violemment déposes par leur commune, celle-ci devait être privée du secours des autres villes de la Hanse; elle cessait de jouir des mêmes privilèges et des mêmes franchises , jusqu'au moment où elle aurait amendé son délit et rétabli sa magistrature.

On voulut prévenir le danger des attroupements et des émeutes contre i'autorite , en imposant à celui qui aurait des affaires a traiter devant le magistrat, l'obligation de ne pas se faire accompagner par plus de six personnes.

Il fut résolu dans la même diète que nul ne devait jouir des privilèges des marchands, ni devenir leur alderman dans un comptoir , à moins qu'il ne fût citoyen d'une ville de la Hanse.

Pour encourager l'art de la teinture dans chaque ville où l'on fabriquait des draps, on ordonna, sous peine de conliscation , que le drap acheté dans une ville ne fût pas transporté dans une autre, avant qu'on l'eut fait teindre.

De sages précautions furent prises pour assurer le bon aloi et la valeur des monnaies. Il était défendu aux orfèvres de couler ou de frapper des pièces d'or ou d'argent : les hommes qui jouissaient de ce droit de fabrication avaient le titre de monétaires; et l'on retrouve dans les archives de Lubeck le nom des citoyens qui se succédèrent dans cet emploi depuis l'année 1341. La monnaie de Lubeck avait généralement cours; mais, quoique d'autres villes se réglassent sur cette valeur primitive, elles avaient

une empreinte particulière; c'étaient les armes de l.i commun» , le nom du bourgmestre, et une devise ou légende qui variait quelquefois.

La dicte crut de\oir interdire les Conventions aléatoires qui , ne reposant que sur des chances éventuelles , pouvaient eulrainer la ruine du vendeur ou de l'acheteur. Elle défendit aux marchands et aux nautoniers d'acheter du blé et du froment avant la moisson , du hareng avant la pêche , du drap avant sa fabrication. Le vendeur qui enfreignait cette règle était soumis à une amende de dix marcs envers la ville où le marché s'était conclu, et l'acheteur était privé des objets qu'il avait acquis.

Afin d'assurer exclusivement aux Anséates le commerce des grains de la Baltique, on ordonna que les chargements de blé qui proviendraient des villes de la Hanse fussent les seuls qui pussent être conduits dans les ports du Sund ou des Belts, et dans ceux de l'Elbe et du Wéser.

Ces différentes mesures émanaient d'une diète également remarquable par le nombre des députés et par l'importance des villes qui les avaient nommés : la confédération entière s'y trouvait représentée; et l'on peut juger, par la nomenclature suivante, de l'extension qu'elle avait alors. Les villes dont les députés prirent part à cette délibération étaient celles de Lubeck, Cologne, Brunswick, Dantzig, Hambourg, Brème, Soltwédel, Stade, Kiel, Rostock, Wisinar, Anclam, Grypswald, Stralsund, Rugenwald, Stettin, Colberg, Wisby, Thorn , Elhing, Riga , Çorpat , Revel , Magdebourg, Hildesheim, Halberstadt, Goslar, Osnabruck, Munster, Soest, Dortmund, Lunebourg, Stendal, Minden, Buxtehude, Rninwegen, Wésel, Harderwick,Goettingue, Dordrecht, Harlem, Amsterdam, Zutphen , Swoll , Campen , Deventer.

Le comptoir de Bruges, avec lequel toutes ces villes entretenaient des relations, étaitencorel'entrepôtgénéral du commerce d'Occident. Cette cité était

I/UMVEBS.

une des plus manufacturières de l'Europe ; et la richesse , la variété des produits de son industrie offraient aux négociants un grand nombre d'objets d'exportation. La plupart des habitants étaient des ouvriers, auxquels l'activité des fabriques procurait du travail et d'abondantes ressources; mais cette classe turbulente, et qu'il est malaisé de contenir au milieu même de l'aisance, était encore plus indocile, quand les chances de la guerre, de la navigation ou du commerce, avaient été contraires et avaient occasionné quelque interruption de travail. Alors les fonctions des magistrats devenaient plus pénibles : l'ordre public était difficile à maintenir ; et, comme une grande partie de la population se composait d'étrangers, qu'avait attirés l'appât de la fortune , on craignait tout à la fois les jalousies entre eux et les nationaux , et les rivalités qui sont assez fréquentes entre les différentes corporations d'une même cité.

La comtesse Marguerite de Flandre, fille de Baudouin, empereur de Constantinople, ayant fixé sa résidence à Bruges, en avait agrandi l'enceinte, et avait favorisé les relations commerciales avec l'Orient : les marchandises du Levant et d'Italie apportées à Bruges étaient ensuite expédiées pour Lubeck , Hambourg ou Brème :

de là on les envoyait à Lunebourg , à Brunswick, à Magdebourg , d'où elles pénétraient dans les contrées environnantes.. Cette place était dans la situation la plus florissante, quand les ducs de Bourgogne eurent fait successivement l'acquisition de la Flandre , du Brabant , de la Zélande et de la Hollande. Philippe le Bon, père de Charles le Téméraire, avait achevé cet agrandissement de territoire, commencé par son aïeul Philippe le Hardi : il aimait le séjour de Bruges ; il y avait fondé en 1430 l'ordre de la Toison d'or : cette ville fut embellie par ses établissements, et elle devint le centre du commerce de ses vastes États.

A mesure que ces différents pays ,

précédemment partagés entre plusieurs souverains, s'étaient réunis sous la domination d'un même prince, les villes qui s'y trouvaient situées étaient devenues moins libres dans leurs relations avec la Ligue Anséatique, dont elles faisaient partie : elles avaient des intérêts qui leur étaient propres; elles entrèrentenrivalitéavec les principales villes de la confédétion, et cherchèrent à s'affranchir des charges qu'entraînaient les fréquentes guerres des Anséates avec les couronnes du Nord. Cet esprit de désunion devint plus sensible dans les villes qui avaient plus de confiance dans leurs ressources particulières, telles qu'Amsterdam, Dordrecht, Midlebourg, Anvers et quelques autres places. Elles étaient devenues florissantes par les bénéfices de leurs pêcheries ou par l'activité de leurs manufactures, et n'avaient plus besoin de l'alliance anséatique pour assurer leur navigation et leur commerce : la puissance des ducs de Bourgogne leur procurait une protection spéciale : bientôt elles eurent des démêlés avec les Wendes qui cherchaient à exclure de laBaltiquelepavillon hollandais; et cette mésintelligence ne setermina que par un traité conclu en 1441, sous la médiation du roi de Danemarck, entre le duc de Bourgogne, seigneur de Hollande, et les villes de Lubeck , Hambourg , Rostock , Stralsund, Wismar et Lunebourg. Un traité semblable fut signé quelques jours après entre le duc de Bourgogne et les pays de Prusse et de Livonie. L'une et l'autre convention avaient pour but d'assurer aux contractants une entière et mutuelle liberté de commerce et de navigation. Plusieurs navires anséates avaient été enlevés par les Hollandais ; ceux-ci s'engagèrent au paiement d'une indemnité.

Les démêlés de la Hollande avec la Ligue Anséatique avaient été passagers; ceux de l'Angleterre furent plus durables. Ils n'avaient été que suspendus par un traité de 1436; et, quoique l'on fût convenu par cet acte

que les Anséates seraient rétablit en Angleterre dans tous leurs ancien!

privilèges, qu'ils pourraient y aborder , v négocier librement, et que la navigation et le commerce anglais jouiraient des mêmes franchises dans tous les ports de la Baltique, les relations ainsi renouvelées avaient été bientôt entrade part et d'autre; on avait exhaussé les droits de douanes et opéré des saisies et des confiscations. Un traite eonelu à Utrecht en 1474 mit enfin un terme à ces longues contestations: il concilia les intérêts des deux parties ; et , s'il restreignit le commerce exclusif dont les Anséates avaient joui , il donna plus de sécurité et destanilité aux autres prérogatives qui leur restaient. L'importance de cette transaction nous détermine à en offrir l'analyse.

Il fut convenu entre l'Angleterre et la Hanse teutonjque que toutes hostilités cesseraient par terre, par mer et dans les eaux douces; qu'on pourrait librement passer d'un pays dans l'autre , y demeurer, en sortir, y entretenir ses relations de commerce, et que l'on renoncerait de part et d'autre à toute action, litige ou représailles, pour cause des desordres, des prises, des hostilités qui avaient eu lieu précédemment. Les clauses du traité, de 1436, relatives à cette liberté de commerce, furent confirmées et renouvelées.

La Hanse teutonique jouissait à Londres, depuis deux siècles, d'un comptoir ou Guildhall, où ses négociants faisaient le dépôt et la vente de leurs marchandises : le roi agrandit cet établissement, afinde le proportionner aux progrès du commerce; il y joignit d'autres habitations attenantes, où les Anséates jouirent des mêmes franchises : ce quartier prit le nomdeStahlhoff;et d'autres entrepôts semblables leur fureut accordés à Lyn dans le comté de Norfolk , et à Boston dans le comté de Lincoln.

Pour indemniser les Anséates des" dommages qu'ils avaient soufferts , le roi leur accorda une somme de dix mille livres sterling, dont le payement leur fut assuré sur les recettes de la caisse

des douanes. Un dédommagement fut également remis aux négociants qui avaient été détenus dans la Tour de Londres pendant les hostilités.

Si quelques membres de la Ligue Anséatique venaient a se séparer d'elle, le roi d' Vngleterre les regarderait comme étrangers à cette confédération , et il cesserait de leur accorder les privilèges dont elle jouissait, jusqu'à ce qu'il edt été assuré, par d'authentiques témoignages, de la réconciliation des communes ou autres gouvernements qui auraient momentanément rompu cette union fédérale.

Il fut convenu que toutes les obligations contractées par le roi envers les Anséates seraient acceptées par la ville de Londres, nonobstant tous les privilèges dont cette capitale pourrait jouir. La possession et la garde de la porte de Londres , nommée Bishop'sgate, devait appartenir aux marchands de la Hanse, suivant la teneur d'un contrat anciennement passé avec eux.

On régla les formes à suivre pour le pesage des marchandises et pour le mesurage des étoffes et des toiles , afin que le commerce fût à l'abri des altérations et des changements arbitraires dans les valeurs et les quantités. Des précautions furent prises pour que les douaniers et les inspecteurs des marchandises ne ralentissent pas, par d'inutiles délais, les opérations du commerce, et pour que les procédés de la visite des pelleteries et des fourrures ne les exposassent pas à (Les avaries.

Si un navire faisait naufrage sur les côtes d'Angleterre , le bâtiment et sa cargaison devaient être rendus au propriétaire, sauf la valeur des droits de sauvetage; « pourvu que quelque être « vivant, homme, chien, chat, poulet « ou autre animal , eût pu gagner la «■ terre. »

L'entrée des vins et des sels était au nombre des principales importations; elle fut protégée par un article spécial.

La police de bord fut abandonnée aux patrons et capitaines de navires :

les autorités locales n'eurent poiut à en prendre connaissance.

L'UNIVERS

Cette transaction , signée au nom de la Ligue Anséatique par les orateurs de Lubeck, de Hambourg , de Dantzig et de Brème, reçut aussi l'assentiment des aldermans de Bruges , de Londres et de Bergen. D'autres députés de la Hanse y intervinrent, tels que ceux de Munster, Campen, Deventer; et la paix rétablie avec l'Angleterre donna au commerce de la Ligue une nouvelle activité.

Ses relations avec la France étaient alors très-étendues : elles avaient été favorisées sous le règne de Louis XT, par une charte publiée en 1465; et les privilèges acccordés aux Anséates furent confirmés et agrandis en 1484 par le même prince, et par Charles VIII son successeur.

Les Anséates ne furent soumis en France à aucune autre imposition , charge ou gabelle, qu'à celles des sujets du roi , et ils leur furent assimilés sous le rapport du commerce. Ils pouvaient résider dans le royaume, y faire des acquisitions , et y disposer par donation, testament, vente ou tout autre acte , de leurs biens meubles et immeubles. Leurs héritiers pouvaient les recueillir, en user, en jouir, .comme s'ils étaient sujets naturels et originaires du royaume.

En cas de guerre entre la France et les proconsuls, consuls, aldermans, marchands et habitants de la Hanse , ceux-ci auraient un an pour exporter du royaume leurs marchandises , navires et autres biens , et pour les transporter dans leur pays, pour recouvrer les valeurs qui leur seraient dues par les sujets du roi, et pour aller, venir, séjourner dans le royaume durant le même espace de temps, sans avoir à craindre ni empêchement, ni dommage.

Lorsqu'un Anséate mourait en France, il était prescrit aux ecclésiastiques ayant charge d'âmes de l'inhumer en terre sainte, de même que les sujets catholiques du royaume.

Dans le cas où la France entrerait en guerre avec une nation étrangère, les Anséates pourraient néanmoins se porter chez la puissance enne-

mie, avec leurs navires, équipages, biens et marchandises, pour y suivre leurs affaires et y exercer leur commerce, sans qu'on pût les regarder comme infracteuns de la paix et de l'amitié que l'on se promettait de part et d'autre.

S'il arrivait quequelques villes anséatiques se séparassent de leur communauté, ou fussent en état de révolte contre leurs magistrats , les navigateurs, marchands ou autres habitants de ces villes cesseraient- de jouir des conventions de paix et des privilèges et franchises que le roi avait accordés aux membres de la confédération , jusqu'à ce que la régence de Lubeck eût attesté que les villes dissidentes s'étaient réconciliées avec la Ligue, et qu'elles avaient pleinement réparé les dommages occasionnés par leur défection.

En supposant qu'il s'élevât quelque ambiguïté sur l'application des articles précédents, le roi promettait qu'on les interpréterait en faveur des villes anséatiques; et pour faire plus aisément observer ces dispositions amicales et bienveillantes, il nommait conservateurs des privilèges de la Hanse l'amiral de France, le viceamiral, le bailli de Rouen, les sénéchaux d'Aquitaine, de Lyon, de Ponthieu, les gouverneurs de la Rochelle, d'Arras, de Boulogne ou leurs lieutenants, et il leur donnait pour mandat de connaître de tous les litiges entre ses sujets et les proconsuls , marchands ou habitants de la Hanse teutonique.

L'analyse que nous venons de faire des privilèges accordés aux Anséates par leur dernier traité avec l'Angleterre , et par les lettres patentes qu'ils obtinrent de Charles VIII, nous rappelle quelques-uns des principes du droit commercial et du droit des gens , tels qu'ils étaient observés dans le moyen âge. Elle nous indique aussi la tendance qu'avaient plusieurs villes anséatiques à seséparer d'une Ligue qui avait d'abord contribué à leur grandeur. Cette tendance devint encore plus forte en Hollande, lorsque la

princesse Marie, lille de Charles le Téméraire, et héritière des vastes l.tats de la maison de Bourgogne, eut épouse l'archiduc. Maxinnlien, lils de l'empereur Frédéric III. Cette alliance , qui eut lieu en 1177 , entraîna la Hollande et les Pays-Bas dans toutes les guerres de la France avec la maison d'Autriche : d'autres commotions intérieures suh irenl en 1482 la mort de la princesse Marie; et la ville de Bruges devint le centre de ces agitations : les états généraux qui s'y assemblèrent se plaignirent des désordres commis par les troupes de Maximilieu. Les bourgeois et les artisans y prirent, les armes contre lui; et leur exaspération alla si loin qu'ils s'emparèrent de sa personne, firent trancher la tète à quelques-uns de ses conseillers, et nommèrent de nouveaux magistrats.

A la nouvelle de cette insurrection , l'empereur Frédéric fit marcher des troupe.s vers la Flandre; le pape Innocent VIII menaça d'excommunication les rebelles; les états généraux, tenus à Alalines et ensuite à Gand , entrèrent en négociation; et ils signèrent, le IG mai 1488, un arrangement , en vertu duquel Maximilien fut remis en liberté , après deux mois et demi de détention. L'Empereur, voulant punir la ville où son lils avait été retenu prisonnier, fit bientôt obstruer le port dont le canal conduisait à Bruges :

les négociantsallemandsen furent rap-

f>elés; ils transportèrent à Anvers eur commerce , et la Ligue Anséatique y plaça son comptoir. Les privilèges que" cette ligue avait obtenus , en 1315, de Jean , duc de Brabant, avaient, été confirmés par ses successeurs, et ils eurent la même étendue dans la nouvelle résidence : les plus grands vaisseaux pouvaient remonter jusqu'à Anvers : cette ville étendit partout ses relations maritimes ; elle devint la plus florissante des Pays- Bas ; et Bruges, en perdant les avantages de son entrepôt , ne conserva plus que la supériorité de ses manufactures.

Mais nous avons déjà remarqué

qu'an étendant au loin son commerce la Hollande cherchait a la rendre indépendant. File était favorisée dans wies par le roi de Danemark ; et ce prince voyait a\ee trop d'inquiétude la prospérité dont la Ligue \nseati(|ue jouissait encore , pour ne pas désirer la désunion d'un corps si puissant. Il crut devoir accorder des franchises particulières à la navigation et au commerce hollandais, dans les ports de Danemark, deScanie et de Norvège ; et il traita avec la même faveur les Anglais, qui ne voulaient plus abandonner aux Anséates le monopole du commerce dans la mer Baltique.

Les Anglais et les Hollandais, auxquels les passages du Sund et des Belts se trouvaient ouverts, continuaient ainsi de fréquenter les parages orientaux de cette mer intérieure :

ils entretenaient des relations directes avec la Livonieet la Courlande, comme avec les différents ports de la Finlande et de la Suède. Leur commerce de Bergen était favorisé; et ils devenaient les auxiliaires naturels des puissances du Nord , dans leurs démêlés avec les

Ces démêlés furent très-graves sous le règne de Christiern 1er , qui , après la mort de Charles Canutson , roi de Suède , désirait joindre cette couronne à celles de Danemark et de Norvège : les villes anséatiques contrariaient cette réunion , afin de conserver dans le Nord leurs anciens avantages ; mais elles ne purent l'empêcher de s'effectuer , et les trois puissances du Nord furent réunies, en 1483, sous le sceptre de Jean II, comme elles l'avaient été près d'un siècle auparavant sous celui de Marguerite.

D'autres nuages s'étaient élevés entre le Danemark et quelques villes anséatiques, sur lesquelles les comtes de Holstein avaient prétendu exercer un droit de suzeraineté. Le roi, devenu souverain du Holstein , essaya de faire revivre cette ancienne prétention ; mais Hambourg et Lubeck refusèrent de s'assujettira aucun lien

L'UNIVERS

féodal : ces deux villes ne relevaient que de l'Empire; elles n'avaient à reconnaître aucune autre juridiction ; et , sans manquer d'égard et de déférence envers le roi de Danemark , elles ne lui sacrifièrent ni leurs droits ni leur indépendance.

Les Anséates avaient aussi à se plaindre des faveurs accordées par ce prince à plusieurs villes de Hollande qui s'étaient séparées de la Ligue; cependant , ils évitèrent un éclat qui aurait pu les exposer à des dommages plus considérables, et ils n'eurent recours qu'à des «négociations, pour recouvrer en Danemark et en Norvège leurs anciennes prérogatives.

Mais les privilèges dont on leur rendait la jouissance cessaient d'être exclusifs : les Hollandais en avaient obtenu de semblables; et l'Angleterre parvint, en 1490, à conclure avec Jean II, roi de Danemark, un traité qui assurait à la navigation et au commerce anglais tous les avantages accordés aux Anséates. Ce n'était point assez pour l'Angleterre : elle voulait obtenir le droit de naviguer et de commercer librement dans tous les ports de la Ligue ; et ses négociateurs déclarèrent en 1491 , dans une diète convoquée à Anvers, que tous les Allemands seraient traités en Angleterre, pour l'exercice et les privilèges du commerce, comme les Anglais le seraient eux-mêmes dans les villes anséatiques. La Hanse avait recueilli pendant longtemps les principaux avantages du commerce; mais son exemple avait instruit les autres nations maritimes, et lui avait suscité des rivales, qui devaient à leur tour participer à sa prospérité et lui disputer la prééminence. Une révolution maritime et commerciale allait être opérée par les découvertes des Européens dans les différentes parties du monde.

Pour mieux reconnaître l'importance de ces découvertes , il convient de remonter à leur origine, et de les enchaîner les unes aux autres , en rappelant d'abord quelques-uns des voyageurs de terre qui eurent le plus de célé-

brité et qui influèrent d'une manière favorable sur le commerce tes Européens avec la plupart des contrées de l'Orient.

Nous ne remonterons point ici aux voyages faits à Jérusalem et dans les régions voisines, en 970, par Bernard le Sage, et trente-deux ans après par Saewulf, ni à ceux que Benjamin de ïudéla termina en 1173, après avoir visité dans le midi de l'Europe et en Orient les synagogues de sa nation.

D'autres voyages plus remarquables furent entrepris en 1246 par Ascelin et par Jean du Plan Carpin , et en 1253 par Guillaume Rubruck. Ces trois religieux étaient contemporains de saint Louis, et ils avaient reçu du pape Innocent V la mission de porter l'Évangile chez les nations tartares, de rechercher leur alliance contre les Turcs, et de seconder par cette diversion le»

succès des armes de la chrétienté, Quoique ces voyages, intimement liés au système des croisades, eussent une importance politique et religieuse plutôt que commerciale, néanmoins ils contribuèrent puissamment à faciliter ce dernier genre de relations entre les Européens et les nations conquérantes de l'Asie. Batou-khan, petitlils de Genghis-khan, régnait alors en Crimée et dans les pays voisins : il accorda des saufs-conduits aux négociants et aux autres voyageurs qui se rendaient dans ses États ; il favorisa le passage des envoyés d'Innocent V; et les relations que lès uns et les autres publièrent à leur retour répandirent des notions nouvelles sur la situation, le gouvernement, les mœurs des pays et des hordes qu'ils avaient visités. Si leurs récits sont mêlés de fables, il faut sans doute attribuer ces altérations à ce goût pour le merveilleux et à cet esprit de crédulité qui dominaient leur siècle, à des traditions locales sur des objets que les voyageurs eux-mêmes n'avaient pas vus, à ce sentiment involontaire qui les portait à se faire valoir davantage, en exagérant ce que leur entreprise avait eu d'extraordinaire ou de périlleux.

Dans un temps où les communications

étaient difficiles, où les longues excursions étaient rares, 00 cnisenait l'espérance de ne pas être démenti par

d'autres voyageurs, eu les détournant

de la même carrière, et en leur persuadant de ne pas s'« ngagerdaus de si

téméraires entreprises.

Le plus remarquable des voyages qui furent entrepris dans les régions Orientales fut celui de Marco-Polo, commence en 1269. Sou père et son oncle avaient déjà résidé longtemps en Tartane : il les y accompagna dans leur seconde expédition commerciale; il parcourut d'occident en orient tout le centre de l'Asie, obtint la faveur de Kublay-khan, empereur des Tartares, remplit d'honorables missions dans les vastes États de ce monarque, et fut à portée de bien connaître les différentes contrées d'Asie, sur lesquelles il nous a laisséd'iutéressantes relations qui ont tous les caractères de la sincérité. Ces relationsqu'il dicta en 1295, quelques années après son retour, et dont le texte fut bientôt traduit en d'autres langues, en latin, en français, en espagnol, en allemand, se propagèrent promptement en Europe : elles dissipèrent une partie des fables qui s'étaient répandues sur différentes régions de l'Asie ; elles en éclaircirent les annales obscures, et Marco-Polo devint le plus (idèle guide des voyageurs qui parurent après lui.

Ce Vénitien avait été précédé par Hayton, roi d'Arménie, qui partit de ses États en 1254, pour aller lui-même négocier une alliance avec Mangoukhan, empereur des Tartares : sa relation et celle d'un religieux du même nom ont été publiées depuis. Mandeville quitta l'Angleterre en 1332 pour voyager en Asie ; il y résida longtemps, et il se rendit ensuite en Egypte, en Libye, en Abyssinie.

Odéric de Frioul alla en 1317 prêcher la foi en Tartarie, et Jordan de Sévérac fit en 1330 un voyage en Perse et dans l'Inde, où il était chargé d'étendre la religion chrétienne. Cette mission lui avait été confiée par Jean XXII qui occupait alors le saintsiége. Jordan ne se borna point à la

remplir, et les notions nombreuses qu'il se procura sur les contrées orientales furent utiles aux négociants qui entretenaient des rapports d'intérêt

avec leurs habitants. Rodolphe de Frameinsberg partit de Bavière en

1846, pour parcourir la Palestine, le mont Sinaï et l'Egypte. La visite des saints lieux fut encore, pendant plus d'un siècle, le butordinaire des voyageurs; mais on apprenait aussi à mieux connaître les pays intermédiaires, et, en accomplissant un pèlerinage, on ouvrit au commerce de plus libres voies et des marchés plus étendus. »

Etienne de Gunpenberg fit en 1449 un voyage en Palestine : le duc Balthazar de Mecklembourg s'y rendit vers la même époque, avec Hans Bûcher de Nuremberg, qui publia sa relation.

Sieben Burger écrivit eu 1458 le récit de son esclavage en Turquie, où il avait été prisonnier de guerre : Jean de Solms, accompagné d'un peintre d'Utrecht, se rendit dans la terre sainte et au mont Sinaï : d'autres voyages en Syrie et en Palestine furent accomplis, dans les dernières années du quinzième siècle, par Hans Merle de Zimmern, par un baron de Axel et un bourgmestre de Gand, par Bernard deBridenbach, doyen de Mayence, par le comte Alexandre des Deux-Ponts et le comte Jean Louis de Nassau, par le duc Bogislas dePoméranie, par Nicolas de f urnad , religieux franciscain : chacune des relations publiées par ces voyageurs répandait quelques lumières sur les pays qu'ils avaient parcourus.

On était sorti des ténèbres du moyen âge : l'instruction faisait des progrès : l'enseignement de la jeunesse était favorisé par quelques personnages influents; et l'on doit citer au nombre de ces bienfaiteurs de l'humanité et de la raison Herman Divérus d'Erfurt, chanoine de Cologne, qui légua en 1430 , par son testament, une somme pour la fondation de deux collèges, l'un à Cologne, l'autre à Erfurt. Chaque collège devait avoir douze élèves , choisis en nombre égal dans les villes d'Erfurt , de Cologne , de Leyde , de

L'UNIVERS

Breslau, deLubeck et de Deventer :

pres(|ue toutes ces villes appartenaient à la Ligue Anséatique, et un établissement d'instruction publique qui leur était commun, formait entre elles un lien de plus.

Plusieurs écrivains commençaient à rassembler, dans des corps d'ouvrage, les observations faites avant eux, et ils offraient, sous le nom de chronique du monde, ou sous d'autres titres analogues, l'analyse des connaissances qu'on avait alors sur l'histoire et les mœurs des différentes nations. Quelques-uns decesauteursétaient originaires des villes anséatiques, tels que Werner Rolewinck de Munster et Gobelin Persona de Paderborn. Un des chroniqueurs les plus renommés par le nombre de ses travaux et l'étendue de ses recherches fut Albert Krantz, né à Hambourg vers le milieu du quinzième siècle : on remarque au nombre des ouvrages qu'il a publiés une chronique du Danemark , de la Norvège et de la Suède , une histoire de Saxe , une histoire de Vandalie depuis les temps les plus anciens. Ses observations sur l'origine des peuples furent conjecturales; maisen arrivant aux temps historiques il put recueillir d'exactes traditions, et il consulta avec soin toutes les annales des pays du Nord.

Les voyageurs qui publiaient leurs relations y joignaient souvent des itinéraires propres à indiquer d'un seul eoup d'œil les distances et la position des lieux qu'ils avaient parcourus. La géographie fut encouragée ; on l'étudia dans les ouvrages de Ptolémée, qui furent publiés en 1462 ; et PAlmageste de cet auteur fut analysé par Purbach et par Jean Muller, son élève, né en 1436 à Koeuigshofen en Franconie, et plus généralement connu sous le nom de Régiomontanus. Les connaissances de Muller en astronomie et en mathématiques lui donnèrent de la célébrité, et sa pénétration, accrue par de longues études, lui fit prévoir quelques-unes des découvertes qui honorèrent son siècle. Martin Béheim, ne à Nuremberg en 1430 , prit part à plusieurs expéditions dans l'océan At-

lantique : il perfectionna l'astrolabe, dont on put alors se servir en mer pour se diriger; et dans une de ses navigations il découvrit Fayal, qui fait partie de l'archipel des Açores.

Quoiqu'on eût commencé à donner une nouvelle direction aux voyages de découvertes, néanmoins on n'abandonnait pas les anciennes routes ouvertes au commerce d'Orient : l'habitude les faisait suivre; et aucun voyage du quinzième siècle ne fut aussi utile à consulter que ceux qui furent entrepris en 1471 et dans les années suivantes par trois envoyés vénitiens. Nous avons vu qu'à cette époque la cour de Rome et le doge de Venise faisaient des préparatifs de guerre contre Mahomet II , et entretenaient des intelligences avec Hussum-Cassan qui régnait en Perse :

ils envoyèrent à la cour de ce prince - Catherino Zeno qui parvint à conclure une alliance avec lui. JosaphatBarbaro s'y rendit deux ans après, avec les armes à feu et les munitions de guerre que le doge lui avait promises; une flotte vénitienne qui parut bientôt dans la mer Noire était destinée à seconder les opérationsd'Hussum-Cassan ; et Barbaro , après avoir accompli sa mission en Perse, revint en Italie, par Derbent, la mer Caspienne, Astrakan, le Volga, leTanaïs , et les provinces méridionales de la Pologne et de l'Allemagne.

Anabrosio Contarini fit, en 1473, un autre voyage en Perse , à la suite de Marcus , ambassadeur moscovite : il visita successivement Moscou , Casan, Astrakan, Derbent et les provinces situées au midi delà mer Caspienne, et il recueillit, des notions nombreuses sur le commerce, qui se faisait par caravanes en temps de paix et à la suite des armées en temps de guerre. Contarini était arrivé à Astrakan, peu de temps après la dévastation de cette ville par les Tartares ; il visita les riches salines du voisinage; il remarqua les progrès du commerce des Russes dans les contrées orientales, l'accroissement de leurpuissance, les nouveaux embellissements de Moscou, et les encouragements que le czar Ivan

VILLES ANSEATIQIJES.

BawlowitZ avait donnes aux arts et à l'industrie.

i t commerce de Novogorod et de Moscou avec le centre de r \m»' i*étendait de proche eu proche ci par une longue chaîne de communications jusqu'aux rives de l'Oxus et an grand marché de Samarkand. I dernier lieu de réunion attirait les voyageurs des autres contrées de la Tartane, ceui de la Chine, du Tibet et du nord de l'Inde: et les caravanes qui s'y rendaient étaient prot< par les chefs de hordes, ou par les antres gouverneurs dont elles traversaient le territoire. Plusieurs espèces de subsides acquittaient le prix de cette protection : chaque prince était intéresse à l'accorder; et les négociants des divers pays étaient généralement regardés comme une classe inoffensive, qui ne se mêle ni aux révolutions politiques ni aux chances de la guerre , et qui aide à réparer une partie de leurs calamités. Quelquefois ils servirent de médiateurs, pour rapprocher deux nations ennemies : on eut recours à leurs avances , pour subvenir à l'entretien des armées ou à d'autres nécessités publiques. Si le commerce n'était pas toujours protégé par sentiment de justice , on était du moins intéressé à le ménager et à tenir en reserve les ressources qu'on pouvait en attendre.

Cependant, malgré les soins que l'on prenait pour multiplier les relations commerciales de l'Europe avec les régions orientales, on ne pouvait remédier, ni aux pénibles fatigues d'une si longue route, ni aux accidents imprévus que les troubles et les désordres du moyen âge rendaient inévitables. Combien de pays à parcourir, où les voies de communication étaient à peine tracées, où elles étaient infestées par des brigands , où l'on rencontrait des steppes stériles , des forêts difticiles à franchir, des régions entières que de barbares conquérants avaient dévastées! La terre, dans son état d'abandon et de nudité, opposait trop d'obstacles au

commerce; la mer offrait de plus libres moyens de communication; <*t 1rs expéditions m tritimes, qui embrassaient alors une grande pirtie de l'Europe , depuis le golfe de Finlande jujqu*au fond de la Méditerranée et ,|,' |;1 mer Noire, prirent une

nouvelle extension. On recourut a ce

moyen de transport partout où il était praticable ; et au lieu de traverser des relions immenses pour arriver aux extrémités des continents, on conçut la pensée de circuler par mer autour de leurs rivages. Si l'Océan enveloppait la terre entière, le navigateur ne pouvait-il pas espérer d'en parcourir toutes les cotes, d'arriver sous voiles ou a force de rames jusqu'aux plages les plus inconnues, de remonter le cours des fleuves dont il rencontrerait l'embouchure, et de pénétrer ainsi par de nouvelles voies dans l'intérieur des pays que l'on n'avait parcourus jusqu'alors qu'à travers tant de fatigues et de travaux? Le midi de l'Europe donna aux autres peuples l'exemple de ces grandes navigations qui allaient changer les principales lignes du commerce , et qui devaient avoir une si grande influence sur les destinées de la Ligue Anséatique.

Les expéditions maritimes des Européens dans les parages occidentaux de l'Afrique s'étaient multipliées dès le commencement du quinzième siècle : Jean de Bethencourt. illustre Normand, aborda en 1402 aux îles Canaries, et il entreprit la conquête de cet archipel, déjà connu des anciens sous le nom d'îles Fortunées. Cette expédition fut féconde en résultats; elle ouvrit la route aux navigateurs qui s'avancèrent vers le midi et le long des côtes d'Afrique , et à ceux qui cinglèrent vers l'ouest et cherchèrent le nouveau monde.

On doit aux nobles travaux de l'infant don Henri, fils du roi Jean, les premières tentatives que firent les Portugais pour prolonger leur navigation le long des cotes d'Afrique et pour s'ouvrir un passage maritime vers les Indes. Ce prince avait suivi son père au siège de Ceuta en 1415,

L'UNIVERS

et il put, pendant cette expédition militaire, connaître les traditions des Maures sur les régions occidentales de l'Afrique. Animé du désir de faire des découvertes utiles à son pays et à sa gloire, il cultiva les sciences, favorisa tous les arts propres à perfectionner la navigation , et fixa sa résidence dans les Algarves, près du cap de Sagres , pour être plus à portée des parages que ses bâtiments devaient parcourir.

Les découvertes antérieurement faites par les Espagnols s'étaient arrêtées au cap Non , situé à la hauteur des îles Canaries. Deux vaisseaux équipés par les soins du prince Henri s'avancèrent en 1415 jusqu'au cap Boyador : la violence des courants les empêcha de le franchir ; mais deux autres navires , expédiés trois ans après sous les ordres de Gonzalve Zarco et de Tristan - Vaz-Texeira , gagnèrent le large afin d'éviter les courants : ils tenaient leur route au nord de l'archipel des Canaries, et, après avoir été battus par une violente tempête, ils trouvèrent un refuge dans la rade d'une île qu'ils nommèrent Porto- Santo. L'île de Madère, ainsi nommée des bois qui la couvraient, fut reconnue par eux l'année suivante.

L'infant don Henri , encouragé par ces premiers succès, méditait d'autres entreprises : il obtint en 1432 du pape Martin V la donation au Portugal de toutes les terres que l'on découvrirait depuis le cap Boyador jusqu'aux Indes.

D'autres navigateurs, faisant voile le long des côtes d'Afrique , reconnurent successivement la baie Dos ruivos, le cap Blanc, les îles d'Arguin, où ils firent quelques échanges de commerce avec les Maures, qui leur remirent plusieurs nègres et leur apportèrent de la poudre d'or. L'embouchure du Sénégal, le cap Vert furent découverts en 1447 et l'archipel de ce nom le fut en 1463. Cadamosto de Venise et plusieurs marins de Gênes avaient passé au service du Portugal ; ils reconnurent la rivière de Gambie, celle de Santo- Domingo ; et d'autres navigateurs s'avancèrent jusqu'à l'embouchure du

Sierra-Leone. Ce fut le terme des découvertes faites sous les auspices du prince Henri : il mourut au cap de Sagres en 1463, entouré des savants et des grands navigateurs qui formaient son illustre cour. En léguant à son pays de précieuses acquisitions, il excita le roi Alphonse V à poursuivre de si grandes entreprises.

Bientôt les côtes de Guinée furent reconnues dans toute leur longueur.

On espérait, en observant leur direction d'occident en orient, avoir trouvé le passage que l'on cherchait pour arriver aux Indes ; mais, après une navigation decinq cents lieues, on vit la côte brusquement tourner vers le midi, et l'on eut à suivre cette nouvelle direction. Les îles de Fernando-Po, du Prince, de St-Thomas, d'Annobon, furent successivement découvertes , et les navigateurs reconnurent les rivages du continent jusqu'au cap Ste-Catherine, situé au nord du royaume de Loango. Ils avaient passé l'équateur; une partie des phénomènes du ciel avait changé pour, eux et toutes les étoiles australes îeurapparaissaient : de nouvelles terres leur étaient acquises, et ils étaient frappés des avantages promis au commerce et à la puissance de leur pays.

Le roi de Portugal Jean II, fils et successeur d'Alphonse V, prit alors le titre de Seigneur de Guinée et de la conquête et navigation sur les côtes d'Afrique : ses vaisseaux s'avancèrent jusqu'au Zaïre. Les Portugais fondèrent leursétablissementsdans le Bénin et le Congo, où ils établirent des colonies, et ils doublèrent le cap Negro.

Barthélemi Diaz suivit en 1486 avec trois vaisseaux la longue étendue des côtes de la Cafrerie et du pays des Hottentots : il tourna l'extrémité méridionale de l'Afrique, s'avança jusqu'au Rio de los Vaqueros, et reconnut, en revenant sur ses pas, le cap des Tourmentes, ainsi nommé des violentes 'tempêtes qui assaillirent son escadre.

Pendant cette expédition maritime, deux envoyés portugais s'étaient rendus par la Sicile et l'île de Rhodes à Alexandrie; ils avaient parcouru la mer Rouge et s'étaient séparés à Aden.

VILT.ES ANSÉAIIQUES.

Païva gagna l'AbySSinie, où il mourut : Covilhan risita dans un premier voyage Cananor et Goa sur les cdtes de l'Iode, Sofala sur celles d'Afrique; il

se rendit dans un second \ oyage a l'entrée du golfe Persique. Arrive à Ormu/., il revint sur les côtes d'Afrique,

pénétra dans l'intérieur, et ouvrit des relations entre le roi de Portugal et relui de cette contrée, généralement désigné, à cette époque, sous le nom

île Prètre-.leand'Abvssinie.

Le roi Emmanuel reprit, vers la (in du siècle, les grandes explorations commencées avant lui. Yasco de Gaina partit de Lisbonne, le 8 juillet 1497, avec trois vaisseaux et cent soixante hommes d'équipage, pour chercher une communication maritime jusqu'aux Indes. Ses navires furent sépares par une tempête, dans les parages des fies Canaries; mais huit jours après ils se rejoignirent près du cap Vert.

Le 18 novembre, il découvrit heureusement et par un temps calme le promontoire qui fut dès lors connu sous le nom de cap de Bonne-Esperance :

il gagna ensuite la baie de San-Blas, les rochers de la Cruz, la terre de Natal, la rivière de los Rêves et le cap des Courants. On entrait alors dans le Banal de .Mozambique : l'île de ce nom fut découverte le 10 mars 1498; ?t Vasco de Gama se rendit ensuite à Monbaza et à .Mélinde, dont la population arabe était civilisée, industrieuse, commerçante, et entretenait ies relations régulières avec les Indes. Il partit de cette ville le 22 avril pour le continent asiatique, qu'il était sur Je rencontrer ; ii découvrit le 20 mai les hautes montagnes qui dominent Calicut, et alla jeter l'ancre près de ?ette ville, dix mois et demi après son départ d'Europe.

Une expédition plus mémorable s'était accomplie six ans auparavant :

Christophe Colomb avait découvert le nouveau monde , et avait débarqué en 1492 dans File d'Hispaniola, qui prit ensuite le nom de Saint-Domingue :

il avait reconnu dans son second voyage les côtes de la terre ferme, voisines du golfe Paria; et s'étant enlî* Livraison. {Villes asséatiouf.s.)

suite avancé jusqu'au fond <lu golfe do

Mexique, il avait ouvert la route aux nai îgateurs et aux conquérant! qui devaienl changer le sort de ces vastes

contrées. Colomb avait quitté l'Espagne pour aller par une route nouvelle a la recherche des pa\ s d'Orient : la forme spherique de la terre lui faisait espérer qu il parviendrait à ces renions en naviguant vers l'ouest, <t il crut en effet les rencontrer lorsqu'il aborda sur les premières plages d'Amérique.

Le désir d'ouvrir de plus libres communications avec l'Orient devint ainsi le premier mobile des navigateurs qui , abandonnant les parages anciennement fréquentés, se hasardèrent suides mers inconnues, et acquirent par la grandeur de leurs entreprises une gloire qui ne périra point.

Le résultat des découvertes des Portugais est en ce moment celui qui doit nous occuper le plus, parce qu'il changea, d'une manière prompte et immédiate, le système des grandes communications avec l'Asie. Les Portugais furent bientôt maîtres de Dfu et de Goa : ils s'emparèrent ensuite de Malacca, qui était l'entrepôt général du commerce de l'Asie méridionale et orientale : les marchands de la Chine, du Japon, des îles de la Sonde, des Moluques et des autres archipels asiatiques venaient s'y réunir à ceux du Bengale, des côtes de Coromandel et de Malabar, de l'île de Ceylan, et même des côtes orientales de l'Afrique. Tous les por. s que faisait prospérer ce grand commerce de l'Asie furent fréquentés par les Portugais : ceux-ci cherchèrent ensuite à échelonner leurs possessions entre l'Orient et l'Occident, en s'établissant à Ormuz dont ils firent leur principal comptoir, en obtenant quelques points de relâche dans les ports d'Abyssinie, et en étendant leur domination sur une partie des côtes orientales d'Afrique.

Les républiques d'Italie, qui avaient été jusqu'alors les intermédiaires d'une partie du commerce de i'Orient, prévirent les pertes dont elles étaient menacées. Venise excita le Soudan

I/UNIVERS

d'Égvpte à déclarer la guerre aux Portugais : le doge lui permit de

fjrendre des bois de eonstruetion dans es forêts de Dalinalie; et ces provisions navales, débarquées à Alexandrie, furent transportées par terre jusqu'à Suez. Le Soudan Ut équiper sur la mer Rouge douze vaisseaux de guerre, qui détruisirent une escadre portugaise , et restèrent quelque temps maîtres de l'océan Indien ; mais ces entraves mises au commerce et à la navigation portugaise ne furent que passagères ; et les anciennes voies d'expédition , entre la Méditerranée et la mer des Indes, ne purent pas être maintenues. Les peuples qui avaient si longtemps fourni aux entrepots de la Hollande et des villes anséatiques les soieries , les épiées , les aromates et les autres productions du midi de l'Asie , se trouvaient supplantés dans ce commerce par les navigateurs et les marchands portugais ; ils voyaient décroître de jour en jour leurs relations avec les principaux marchés de l'Occident, et la Méditerranée cessa d'être le centre du commerce lorsque le monde se fut agrandi.

Les nouvelles communications ouvertes par l'Océan n'exposèrent cependant pas aux mêmes sacrilices toutes les villes qui faisaient partie de la Ligue Anséatique. Celles du golfe de Finlande eontinuaientd'entretenir par la voie de Novogorod , de Moscou , de Kioff , de ïaua, d'Astrakan, des relations nombreuses avec les rives de la mer Noire et de la mer Caspienne. Ces rapports s'étendaient dans les pays mahométans, à l'aide des caravanes , qui avaient à la fois un but commercial et religieux, et qui se dirigeaient vers les villes saintes, ou vers d'autres lieux de pèlerinage.

On y faisait ainsi parvenir les marchandises du Nord ; et les productions qu'on y prenait en échange se trans-

Î)ortaient par les mêmes voies vers es marchés de la Livonie.

Cette dernière contrée, où se trouvaient situées les villes anséatiques de Riga , Pernow , Revel , Dorpat

et Narva, était alors dans un état prospère : elle avait été récemment illustrée par une victoire de l'Ordre Teutonique contre les Moscovites, el cette victoire intéressait la Ligue entière, qui continuait d'avoir pour protecteur le grand maître de l'Ordre :

elle tendait à relever la puissance d'une confédération qui avait déjà éprouvé de sensibles pertes, et les circonstances en furent si glorieuses pour le vainqueur et si mémorables par leurs résultats qu'elles ne doivent pas être passées so>is silence.

Le commandement de la Livonie, qui dépendait de l'Ordre Teutonique, avait été confié à un maître provincial, et Walther Plettemberg, gentilhomme de AVestphalie, fut investi de cette dignité en 1495. Son premier soin fut de concilier les différends de l'Ordre Teutonique avec l'archevêque de Riga , et de réunir toutes les forces des deux partis contre les Moscovites, qui avaient souvent fait des incursions en Livonie, où ils avaient ravagé les environs de Dorpat, de Narva, de Pietskow , et s'étaient même avancés jusque vers l'embouchure de la Dwina. La bataille que Plettemberg leur livra le 10 mai 1600, dans la plaine voisine de Pietskow , est un des plus héroïques exploits de cette époque.

Ce général avait sous ses ordres sept mille hommes de cavalerie allemande, cinq mille hommes d'infanterie courlandaise, deux mille hommes levés par l'archevêque de Riga et par les évêques de Dorpat , de Revel , de Hapsal , et un corps de chevaliers teutoniques, accoutumés à chercher avec audace les plus grands périls.

Ce fut avec ce petit nombre de troupes que Plettemberg se mit en campagne contre une armée de plus de cent mille Moscovites. Des cérémonies religieuses accompagnèrent ses préparatifs militaires : il lit célébrer pendant trois jours des prières publiques pour implorer le secours du ciel : ses troupes, animées d'un saint enthousiasme, crurent marcher à une victoire assurée : elles envahirent le territoire russe, s'emparèrent Je plusieurs villes,

VILLES ANSÊATIQ1 ES.

et se rendirent, le jour de l'exaltation de la Croix, dans la plaine de Pletskow, où le grand -duc Basiles'avaiiça

llli-méme à la trie de sou armée. La

disproportion du nombre n'étonna poini le courage de Plettemberg; il rassemble autour delui ses principaux

oOiciers et les bomines les pins signalés par leurs services, et il les anime an combat qui va se livrer.

« Guerriers, \ous êtes au moment « d'obtenir de la bonté du eiel et de « votre valeur une glorieuse victoire.

« Souveuez-vous de nos anciens ex- « ploits; songez que vous combattez « pour la religion , la patrie, la li- « berte, la gloire. D'autres seraient « effrayés de cette multitude de « barbares ; mais, quand je considère « qui vous êtes ; quand je songe à « vos belles actions, et a ces périls « que vous avez braves tant de l'ois, « pour détendre votre honneur, vos « familles , vos autels , contre d'ir- « reconciliables ennemis, je ne puis « douter du succès de cette grande « journée. Dieu favorise la cause la « plus juste; Dieu nous protège :

« marchons. »

Ces derniers mots sont répétés dans t jus les rangs : le combat s'engage. Les archers moscovites s'avancent, et une nuée de flèches obscurcit les airs; mais l'artillerie et la mousqueterie de l'Ordre Teutonique portent le ravage dans leurs rangs. La plupart des guerriers allemands et iivonieus avaient des casques et des cuirasses impénétrables aux armes de trait : ils fondent sur Tannée ennemie, et y répandent la terreur et la mort. Attaques par des troupes nouvelles, ils combattent avec la même ardeur et le même avantage : l'ennemi tombe ou se retire précipitamment, et le désordre des premiers rangs va se communiquer à ceux qui les suivent. La plupart des Moscovites, atteints par des armes invisibles auxquelles ils ne peuvent résister, rougissent néanmoins de reculer devant un si petit nombre d'hommes, et attendent avec impassibilité la mort qu'on leur envoie-, mais ils cessent d être

soutenus par les corps de troupes encore éloignée de ce théâtre de cir-

nage. Une partie de ravinée russe ni- prend aucune part a un combat ou elle n'a pins l'espérance de vaincre : leur nombre aurait pu envelopper la légion victorieuse <t l'ensevelir sous ses premiers trophées; mais, frappes

de stupeur, ils perdent l'occasion de

ressaisir leurs avantages. Pletteraberg

anime sans cesse les efforts et le courage de ses guerriers : le combat se prolonge jusqu'à la nuit; et les Moscovites, abandonnant enfin la plaine couverte de morts et de blesses , vont rallier dans l'enceinte de Pletskow leurs sanglants débris.

Cette bataille, où les Russes perdirent quarante mille hommes, si l'on en croit les relations qui furent alors publiées, hâta la conclusion de la paix entre eux et l'Ordre Teutonique; et Plettemberg put appliquer à la prospérité de la Livonie les soins et le zèle qu'il avait d'abord consacrés a.

sa défense. Sous son gouvernement, les villes de Riga, de Revel, de Dorpat, conservèrent leurs intimes relations avec les villes anséatiques, remplirent tous leurs devoirs envers la Ligue, et fournirent leurs contingents de troupes, d'argent et de vaisseaux, dans les guerres qu'elle eut à soutenir pour défendre ou pour recouvrer ses anciens privilèges.

La trêve de cinquante ans que Plettemberg avait signée avec les Moscovites devint favorable aux relations commerciales des Anséates avec les régions situées à l'orient et au midi de la Livonie , lorsque ces contrées se trouvèrent réunies sous la domination d'un même souverain et que le grand-duc Basile eut étendu ses conquêtes jusqu'aux limites orientales de la Lithuameet de l'Ukraine.

La Ligue Anséatique, en agrandissant son commerce dans cette direction , y cherchait un dédommagement des pertes qu'elle faisait sur d'autres points; et nous devons ici reconnaître avec quelle habileté elle ménageait ses ressources, réparait ses sacri lices, et savait tirer avantage des évéue

ISO

L'UNIVERS

nents inattendus qui établissaient de nouveaux rapports entre les nations.

Le génie du commerce ne peut avoir an système immuable : sa marche est soumise à des chances accidentelles; et la mobilité des circonstances, qui passent et qui varient, détermine celle de ses spéculations.

Si nous n'avons pas perdu de vue dans quelles circonstances la Ligue Anséatique fut formée , nous reconnaissons qu'elle eut d'abord pour but de soutraire la navigation et le commerce de quelques villes aux actes de violence des pirates et des brigands qui entravaient alors toutes les relations par mer et parterre. L'avantage de se prêter contre eux des secours mutuels fut ensuite plus généralement senti : d'autres villes s'associèrent à cette confédération. Nous en avons suivi les progrès , et nous l'avons vue étendre son influence protectrice sur les parties septentrionales et occidentales de l'Europe : les lignes de communication se multiplièrent; elles aidaient à lier entre eux tous les membres de la Ligue Anséatique; et pendant longtemps elles leur assurèrent des moyens de force et d'union qui les firent généralement respecter.

Leurs vaisseaux couvraient les mers; les troupes de leurs contingents militaires s'assemblaient en corps d'armée; le commerce des Anséates était utile à d'autres nations moins avancées; et leur exemple devait un jour propager autour d'eux les mêmes arts et la même industrie.

Mais durant les siècles que nous avons traversés, les progrès de la plupart des sociétés se développaient avec lenteur, et ils rencontraient tant d'obstacles, que chaque ville anséatique, enclavée dans un autre État, s'y trouvait pour ainsi dire isolée, et avait peine à maintenir, à travers les dissentions des peuples voisins et l'anarchie du moyen âge , toutes ses communications avec ses alliés.

La situation était la même pour d'autres confédérations qui s'étaient formées , sous des noms différents , dans l'intérieur de l'Allemagne. Elles

n'avaient eu d'abord qu'une courte durée; mais on avait reconnu la nécessité de les renouveler par intervalles : celle de Souabe subsistait encore sous le règne de Maximilien; et cet empereur proposa en 1495, à la diète de Worms. de la prolonger pour douze ans. Il eut également recours à l'autorité de cette diète pour faire abolir par un règlement formel les guerres privées, les combats judiciaires, et l'usage d'expier ou de racheter par une amende pécuniaire la plupart des actes d'offense et de violence personnelle. Un précis de cette délibération peut nous retracer l'image des désordres auxquels on voulut alors mettre un terme. ,

Il fut déclaré par un acte, généralement connu sous le nom de paix * publique, que les défis seraient abolis à perpétuité dans tout l'Empire ;que personne , quelle que fût sa qualité, ne pourrait déclarer la guerre à un membre ou sujet de l'Empire , l'attaquer dans sa personne ou dans ses biens, et former des ligues contre lui; qu'on ne pourrait pas le dépouiller par violence de sa juridiction , de ses titres, de ses droits régaliens; qu'aucune autorité n'empêcherait les sujets ou citoyens étrangers de passer et de séjourner dans son pays , et ne permettrait qu'on attentat à leur sûreté et à leur liberté ; que personne ne pourrait exciter les sujets d'autrui à la révolte contre leur seigneur, et ne prendrait les rebelles sous sa protection ; qu'on ne tolérerait point dans les États de l'Empire la présence des gens de guerre errants et vagabonds, et que les gouvernements voisins se concerteraient pour les expulser; qu'on ne pourrait ni prêter assistance, ni accorder l'hospitalité aux criminels réfugiés , et à ceux qui menaceraient injustement les seigneurs et leurs sujets , et qu'en leur donnant asile on serait regardé comme infracteur de la paix; qu'il serait permis de poursuivre et d'attaquer les perturbateurs, leurs adhérents, leurs receleurs, et de secourir, même sans en avoir été requis , ceux auxquels ils

MI.I.I.s ANSKATiOl KS.

porteraient dommage ; qu'on ne pourrait donner aucune espèce d'appui à Deux qui troubleraient l'ordre public.

Les peines prononcées contre les infracteurs il*' la paix se proportionnaient à la gravite des délits ; c'était ou une amende plus ou moins forte, ou la privation des privilèges dont on avait joui, ou le ban de l'Empire :

quelquefois même on encourait la peine capital'1.

L'application de cette loi fut d'abord confiée à une chambre impériale, créée en 1495; et chacun des cercles de l'Empire fut appelée concourir a la nomination de ses membres. Ces cercles étaient alors au nombre de six : ceux de Bavière , de Franoonie . de Souabe , de Saxe , du Rhin et de Westphalie : on y joignit, sous le règne de Maximilien , les cercles d'Autriche , de Bourgogne, de Haute-Saxe et du Haut-Rhin : le nombre en fut ainsi porté à dix , et la Bohême ne s'y trouvait pas encore comprise. Chaque cercle eut un directeur pour présider à la haute administration , un duc pour veiller aux armements et aux expéditions.

La chambre impériale à laquelle ressortissaient les affaires qui intéressaient le corps de L'État, ou qui avaient besoin d une sanction souveveraine, n'exerçait pas toujours une autorité sans appel : ses décisions étaient quelquefois renvoyées a l'examen d'un conseil de régence ; et ce dernier tribunal lit* place, plusieurs années après, à un conseil aulique, présidé par l'Empereur.

Les mesures qui furent adoptées pour rétablir ddns tout l'Empire l'ordre et la paix publique s'appliquaient à la plupart des villes anséatiques comme aux autres parties de l'Allemagne où elles étaient situées. Les plus importantes cités de la confédération mettaient au premier rang de leurs privilèges le titre de villes impériales et les droits qui s'y trouvaient attachés : elles comptaient sur la protection de l'Empire; elles étaient représentées dans ses diètes , lui fournissaient leurs contingents mili-

taires, et acquittaient leur quotepart des mots romohu ot des autres subsides. Les règlementsqùi tendaient

à la pacification de l'Empire les intéressaient d'ailleurs d'une manière spéciale, et ils donnaient plus de sécurité à leur commerce, dont les relations devenaient plus difficiles à conserver, depuis qu'elles avaient à soutenir la concurrence de plusieurs autres puissances maritimes.

Les Anséates, Drivés d'une partie de leurs forces et de leurs ressources, soit par la défection de quelques villes qui s'étaient retirées de la confédération, soit par les découvertes dont nous avons rendu compte et par la rivalité des grandes nations du IMidi , pouvaient du moins espérer de conserver dans la mer Baltique leur prépondérance ; mais ils avaient besoin , pour y parvenir, de diviser les puissances du Nord , et ils craignaient de voir replacer les trois couronnes sur la tète d'un seul souverain , qui pût , comme après le traité d'union de Calmar, rassembler ses forces contre eux. Dans cette vue, ils favorisaient l'indépendance de la Suède, et ilsavaientconclucn 1490un traitéavec Steen Sture qui , sous le titre d'administrateur, jouissait en effet de tous les pouvoirs du gouvernement.

Jean II , roi de Danemark , ayant résolu , en 1503 , de porter la guerre en Suède , invita les villes anséatiques à ne pas favoriser le parti de Sture et à ne lui fournir aucunes munitions; mais elles répondirent qu'elles ne croyaient pas devoir interrompre leurs relations de commerce avec la Suède, qu'elles y avaient des fonds et des marchandises entre les mains de leurs correspondants, et qu'elles n'avaient à prendre aucune part aux querelles des deux parties. Les commandants des vaisseaux danois furent alors chargés de saisir les navires anséates qui faisaient ce commerce :

ils arrêtèrent un bâtiment lubeckois , expédié de Riga pour la Suède; et la régence de Lubeck n'ayant pu obtenir par ses démarches la restitution de ce navire , se hâta de leyer des trou.'

L'UNIVERS

pet et (I Vquippr une flotte pour se mettre en état de défense. Les Danoii firent bientôt uneieoonde prise , également destinée pour la Suède; et d'autres hostilités étaient imminentes, quand le cardinal Raymond, légat du saint siège, lit des efforts pour les prévenir. Il avait été chargé de prêcher e.i Allemagne le jubilé et une réconciliation , ou du moins une suspension d'armes entre les puissances chrétiennes, afin qu'elles réunissent leurs forces contre les Turcs. Arrivé à Lubeck, il écrivit au roi Jean , pour le prier d'envoyer dans cette ville des négociateurs qui pussent pacifier ses différends avec la régence : leurs conférences n'eurent aucun résultat; mais le cardinal Raymond parvint à ouvrir une autre négociation à Stralsund entre les Danois, les Suédois et la régence de Lubeck. L'arrangement qu'ils signèrent ne fut pas de longue durée : les Anséates envoyèrent de nouvelles munitions à la Suède, dès qu'elle eut rompu sa trêve avec le Danemark ; et le roi Jean fit alors établir des croisières dans la Baltique , pour enlever les navires anséates qui commerceraient avec l'ennemi. L'escadre danoise était commandée par Séverin de Norby, qui captura un grand nombre de bâtiments : cet amiral tourna ensuite ses forces contre la Suéde, incendia la ville d'Abo, et s'empara de Pile d'Aland , à l'entrée du golfe de Bothnie. Une nouvelle sus-

f tension d'armes entre le Danemark et a Suède fut conclue jusqu'au 11 novembre 1507; mais après la reprise des hostilités, la régence de Lubeck conserva ses relations avec les Suédois, et leur envoya plusieurs chargements de munitions : la présence d'une flotte danoise, qui vint croiser à l'embouchure de laïrave, n'arrêta que momentanément les communications avec la Suède; et bientôt la régence fit expédier pour Stockholm dix- huit vaisseaux chargés de draps , de sels , de munitions de guerre et d'autres approvisionnements.

Le gouvernement danois eut alors recours aux rois d'Angleterre et d'E-

cosse ; il leur demanda de saisir dans leurs ports les navires et les marchandises de Lubeck : la régence s'adressa de son coté a l'empereur Maximilieu, et ce monarque enjoignit aux princes de l'Empire de défendre Lubeck et les autres \illes impériales qui pouvaient, à ce titre, réclamer la protection du corps germanique :

Maximilieu écrivit aussi au roi de Danemark de ne pas troubler la liberté de commerce dont les Anséates devaient jouir dans la Baltique; mais il se borna à ces premières représentations : elles n'empêchèrent pas le Danemark de faire de nombreux armements maritimes : ses forces dominèrent un instant dans la Baltique, et les Anséates n'eurent plus de sécurité pour leur commerce. La Suède, qui ne recevait plus d'eux les mêmes secours pour continuer la guerre, prit, en 1508, le parti de négocier avec le Danemark un arrangement, en vertu duquel elle s'engageait à lui remettre un dédommagement pécuniaire, aussi longtemps qu'elle aurait des administrateurs de son choix. Mais cette condition, ce subside établissaient un lien de sujétion que la Suède considéra bientôt comme également contraire à ses intérêts et à sa dignité ; elle rompit, en 15)0, un engagement qui blessait l'esprit national : les Anséates embrassèrent ouvertement sa cause; et leurs députés, convoqués à Lubeck, déclarèrent la guerre au Danemark. Les forces navales de la Ligue Anséatique s'étant partagées en plusieurs escadres, firent une descente dans les îles danoises de Langeland et de Mona, capturèrent treize navires venus d'Elseneur, portèrent du secours aux Suédois qui assiégeaient Calmar, et firent des incursions dans Pile de Bornholm , dans celle d'Oeland , et dans la province de Blecking occupée par les Danois; elles livrèrent dans les parages de Pile de Gothland un combat naval dont le résultat fut indécis. La guerre maritime se poursuivit avec activité de part et d'autre : le Danemark avait autorisé les armements en course; cet exemple fut suivi par

'es àMéatts, et leurs corsaire* dé* ■otèreul les rotes du royaume. Conrad , surnommé Régulus, se signala par la bardisse de ses entreprises, et

la petite escadre qu'il commandait

enleva aux Danois plus de treille navires. Les rivages anséatiques, où l'on transport. ut les nombreuses dépouilles arrachées à l'ennemi, étaient exposés aux mêmes incursions : quatorze bâtiments furent enlevés pôles Danois dans le port de Wismar :

Warueinunde fut pille , avant que la rille de Rostoeli put y envoyer des secours , et d'autres dégâts furent Bommis dans l'île de Rugen.

domine le bassin occidental de la Baltîcjiic était le théâtre habituel des hostilités, le duc de Meeklembourg était directement interesse au rétablissement de la paix : ses envoyés et ceux Je quelques princes voisins se rendirent en Danemark, au commencement le l'année loi l, pourchercher a opérer une réconciliation; mais le roi ne voulut pas s'y prêter : il comptait sur es secours que les Hollandais et les Frisons lui avaient promis; leur flotte levait arriver au printemps; et en effet, m vit bientôt paraître a l'entrée de amer Baltique plusieurs vaisseaux de guerre hollandais, qui escortaient deux ïents navires de commerce : le Danemark y joignit une (lotte de vingt vaisseaux commandée par lioliger; et orsque le convoi se fut rendu vers les ïôtesde Livonie, les vaisseaux danois j'en séparèrent, pour revenir dans es parages des Wendes où la régence ie Lubeck rassemblait ses moyens de résistance : elle avait convoqué une iiète générale, afin que les villes anséatiques concertassent leurs efforts pour défendre toutes ensemble les privilèges qui leur étaient communs; nais, quoique cette ville ne put alors ivoirpourauxiliairesqueles habitants ie Wismar, de Rostock, de Stralsund ;t de Lunebourg, ce petit nombre d'alliés, abandonné à ses propres ressources, se montra prêt à soutenir avec résolution toutes les charges de la guerre.

tin combat naval fut livré le 9 août,

prèl de l'île de Rornliolm, entre 1rs Danois et In Uiséatès ! les chances en

turent me rlam Bfl . et la \ ioleiice du veut et l'obscurité de la nuit le firent

cesser. La Hotte des \nséatei se dirigea cnsiite vers l'est , pour atta mer

le> navires hollandais qui s'étaient

précédemm Mit rendus sur les (Miles <ir,

Prusse et de Livonie, où ils avaient

débarque leurs cargaisons, et qui effectuaient leur retour avec de nouveaux chargements. Cette flotte les

rencontra vers la presqu'île de Héla, au nord du golfe de Dantzig: elle dissipa une partie de ce nombreux convoi : et d'autres bâtiments lurent coulés bas : les Anséates s'emparèrent de soixante navires richement chargés :

ils eurent bientôt avec la Hotte danoise un second engagement, dont chaque parti s'attribua l'avantage, et ils rentrèrent à Lubeck avec les prises qu'ils avaient sauvées.

Il avait fallu de grands efforts pour soutenir une sanglante lutte contre les Danois et leurs ai iés : le petit nombre de villes qui avaient pris part à cette guene en étaient fatiguées; elles désiraient traiter avec l'ennemi , et deux consuls de Lubeck se rendirent à Flensbourg où le roi de Danemark vint également; mais la paix que ce monarque conclut dans la dernière année de sa vie devait être bientôt troublée sous le règne de Cbristiern II; et le joug que ce prince voulut appesantir sur la Suéde entraîna une nouvelle guerre, dans laquelle les villes anséatiques se trouvèrent encore engagées.

Cbristiern, après avoir reconquis la Suède, avait souillé sa victoire par de sanglantes proscriptions, quand Gustave Éricson , qu'il s'était fait livrer pour otage pendant un armistice, et qu'il avait fait transférer comme prisonnier dans la forteresse de Kalo en Jutland, forma le dessein de délivrer son pays, sortit de cette place au mois de décembre 1519, se dirigea sur Flensbourg, et parvint, à l'aide d'un déguisement, a gagner Lubeck, où il avait le projet de s'embarquer.

xNicolas Gems était alors bourgmestre de Lubeck : Gustave alla le

L'UNIVERS

trouver avec confiance, se lit connaître à lui, espéra l'intéresser à son entreprise, et sollicita des secours :

«Sa cause if était-elle pas celle des villes a nséa tiques? L'agrandissement du Danemark leur était funeste : ce gouvernement avait souvent entravé leur commerce et menacé leur indépendance : lui abandonner les deux rives du Sund c'était laisser entre ses mains les clefs delà Baltique. La Suède avait eu de longues alliances avec les Anscates; Lubeck surtout avait été assistée par ses armes; on était intéressé de part et d'autre à maintenir ces utiles liens. »

Le sénat , auquel furent déférées les demandes de Gustave, ne voulut pas prendre immédiatement un parti, qui aurait entraîné une rupture avec le Danemark; mais le bourgmestre quiavaitreçusespremières ouvertures fut autorise à faciliter son passage en Suède; il lui fit espérer les secours de la régence, s'il parvenait à se former dans le royaume un parti assez considérable pour entrer en campagne; et le patron d'un navire marchand, à bord duquel Gustave s'embarqua, le mit à terre prèsde Calmar. Cette villen'était pas encore occupée par les Danois; mais elle était menacée; et le gouverneur, voulant sans doute se réserver une capitulation avantageuse, refusa d'embrasser la cause du jeune prince. Gustave dut partir précipitamment pour ne pas être arrêté, et il se rendit en Sudermanie, où il avait des parents et d'anciens amis : ni eux ni le peuple de la province ne voulurent se prononcer. Après avoir inutilement cherché à sejeter dans Stockholm, il espéra pouvoir passer quelques mois dans un couvent de chartreux, fondé à Gripsholm par ses ancêtres ; mais on ne voulut pas l'y recevoir : alors il revint en Sudermanie, et se retira dans la cabane d'un paysan, ancien et fidèle domestique de sa maison.

Calmar et Stockholm étaient les seules places qui tinssent encore contre les troupes danoises, lorsque Christiern vint lui-même, en 1520, achever la conquête de la Suède. Calmar se ren-

dit à son approche; et Stockholm, dont il commença le siège au printemps, ne capitula qu'au mois de décembre, après avoir épuisé toutes ses munitions. Christiern avait soumis la Suède; et, pour la retenir sous le joug , il conçut l'affreuse pensée de faire périr , non-seulement tous les les hommes puissants qui s'étaient prononcés contre lui , mais tous ceux dont il pouvait redouter l'influence. La plupart avaient été excommuniés en 1518, par une bulle de Léon X , parce qu'ils avaient condamné et déposé le dernier archevêque d'Upsal : Christiern voulut faire revivre contre eux cette bulle, dont l'exécution avait été confiée par le pape à l'archevêque de Lunden en Scanie et à l'évêque d'Odensée en Fionie : ces deux prélats qui accompagnaient Christiern furent chargés d'instruire le procès des accusés : ils les considéraient comme hérétiques, et tous les sénateurs qu'on avait entre les mains furent livrés aux exécuteurs. Les magistrats de Stockholm et quatre-vingt-quatorze seigneurs qu'on avait arrêtés subirent le même sort : la ville fut abandonnée à la fureur des soldats; et, lorsque Christiern, chargé de l'exécration publique, eut quitté la Suède, les troupes qu'il y avait laissées exercèrent dans les provinces les mêmes cruautés.

Gustave, encore caché dans la cabane de son ancien serviteur, l'avait envoyé à Stockholm , pour y prendre des informations. Il apprit, à son retour, les sanglantes exécutions où son père, ses amis et les personnages les plus illustres avaient été enveloppés; et, le cœur ulcéré par tant de maux, il quitta la Sudermanie pour chercher à soulever ailleurs un parti : il traversa la Néricie , la Westmanie, et, toujours travesti en paysan , il gagna les montagnes de Dalécarlie, pays sauvage où l'on ne trouve que des forêts, des lacs, de pauvres villages , et où Gustave fut réduit à travailler à l'exploitation des mines de cuivre. Mais quelques indices ayant tait soupçonner que ce nouvel

JS.

ouvrier était LUI proscrit . il lut visité

et reconnu dans les mines p,ir \ndrc

Lakinta, qui avait étudié avec lui dans l'université d'Upsal et oui lui offrit l'hospitalité. Gustave lui lit confidence de ses projets; et, n'ayant

pu le décider a s'y associer, il quitta sa maison pendant la nuit, et se rendît, a travers les forets, chez, un autre gentilhomme nomme Peterson ; mais celui-Cl, après lui avoir montre tous les dehors de l'amitié, alla le dénoncer à un ot'lieier danois ; et Gustave ne fut sauvé des mains de ce traître que par la pitié de sou épouse, qui le lit sortir pendant la nuit, et le fit conduire chez un curé, où il trouva un silr asile Ce digne ecclésiastique lui conseilla de ne recourir quà l'énergique appui des paysans : il lui promit de l'aider dans son entreprise, par ses exhortations et par celles des curés de sou canton; il fit répandre la nouvelle que les troupes danoises allaient entrer dans la province pour la charger d'impôts, et invita Gustave à se rendre pour les fetes de Noël a Mora , où les paysans des villages voisins se rassemblaient tous les ans. « (Test , disait- « il , une conjoncture favorable pour « l'exécution d'un si grand dessein ; « et le peuple n'est jamais plus hardi « et plus aise à faire révolter que « dans ces assemblées publiques qui « le font apercevoir de sa force. »

Gustave se rendit au milieu d'eux :

sa situation avait changé ; il renonçait au travestissement d'un proscrit, et il s'offrit à leurs yeux comme un libérateur et sous des formes plus propres à leur imposer. Il peignit des plus vives couleurs les barbaries de Christiern , le supplice de tous les gens de bien, les exactions du fisc, les violences des gens de guerre, l'invasion prochaine de la province, le pillage, la servitude dont elle était menacée; « mais on pouvait préve- « nir l'ennemi : la Dalécarlie avait « assez d'hommes courageux pour se « préserver des fléaux de la conquête « et pour venger la patrie : en les a appelant à cette noble entreprise ,

« il venait partager leur péril , et

» vaincre <>u mourir avec eux. » La

voix de Gustave les avait émus profondément : ils courent aux armes,

forment un corps de quatre cents hommes, parmi lesquels ils désignent seize hommes d'élite pour lui servir de garde; et c'est à la tète de cette troupe que Gustave commence les opérations militaires qui devront affranchir la Suède.

Sans laisser au gouverneur voisin le temps d'être informé de cette résolution, les insurgés se dirigent par différents chemins vers' le château où il réside : ils en escaladent les murailles pendant la nuit : le gouverneur et ses gardes sont sacrifiés, et ce premier succès augmente la confiance des Dalécarliens, qui accourent en foule autour de leur nouveau chef. Gustave parcourt ensuite, pour y faire des levées militaires, toutes les côtes occidentales du golfe de Bothnie : ses émissaires se répandent dans les provinces ; la noblesse , les paysans prennent les armes et rejoignent ses drapeaux : il a de nombreuses intelligences dans les troupes du vice-roi que Christiern a laissé en Suède, et dans celles de Norby,qui commande la flotte danoise : le nombre de leurs déserteurs augmente , et Gustave a déjà autour de lui une armée de quinze mille hommes, avec lesquels il s'avance en Westmanie.

D'habiles manœuvres et un sanglant combat le rendirent maître de Westéras qui était la capitale de cette province , et dont le château seul resta occupé par une garnison danoise :

la Sudermanie , la Néricie , la Westrogothie se déclarèrent pour lui, à la nouvelle de ces brillants succès; et, pour rendre le soulèvement plus général, il fit partir à la fois des détachements pour plusieurs provinces :

un corps de troupes fut dirigé sur Upsnl dont il se rendit maître : des populations entières se prononçaient en faveur de Gustave, et ce prince envoya un officier à Lubeck , pour réclamer les secours que la régence de cette ville lui avait fait espérer.

L'UNIVERS

Gustave avait besoin d'une flotte pour attaquer Stockholm et d'autres villes ma rrti mes; il désirait aussi recevoir quelques troupes de terre pour réparer les pertes de son année. La plupart des paysans qu'il avait enrôles lui demandaient un congé pour aller faire chez eux la moisson : il comptait sur leur retour ; mais leur absence momentanée allait le réduire à une compagnie de cavalerie et à un corps d'infanterie de six cents hommes. Ses ennemis, informés de son dénûment , marchèrent subitement contre lui , et ils espérèrent le surprendre à TJpsal , où il se tenait sur la défensive ; mais il fut prévenu de leur approche , assez à temps pour évacuer cette place, et pour attendre quelques secours avant de rentrer en campagne : Gustave fut rejoint, au mois de juillet, par un corps de troupes de douze cents hommes sous les ordres du colonel Sassi , qui , à l'exemple des condottieri italiens , s'était engagé à lui amener quelques compagnies, espèce de milice aventurière qu'attirait l'amour du butin, qui n'avait pas desolde régulière , vivait aux dépens de l'ennemi, et devenait souvent par son indiscipline le fléau dts habitants qu'elle avait d'abord servis. Leur arrivée mit Gustave en état de rentrer à Upsal et de marcher sur Stockholm :

les paysans revinrent fidèlement sous ses drapeaux après le temps des récoltes : Urvide, un de ses plus habiles officiers, s'empara des principales forteresses de TOstrogothie : sa cause s'affermissait de jour en jour, et il convoqua pour le 24 aorft les états généraux du royaume, dans le château de Wadsteti près du lac Wettern. L'assemblée lui déféra les honneurs et les pouvoirs du gouvernement : on voulait le nommer roi ; mais il s'y refusa , et il n'accepta , comme ses prédécesseurs, que le titre d'administrateur et de gouverneur général de Suède.

\ Les devoirs attachés à ces hautes fonctions furent dignement remplis.

Gustave vendit ou engagea tous ses

biens pour faire de nouvelles levées :

il vint presser le siège de Stégeborg , s'empara de cette place et de celle de Nikôping, et s'avança vers Stockholm, dans l'espérance de réduire cette capitale que les troupes danoises occupaient encore. L'amiral Noiby était parvenu à leur porter des secours ; il était maître de la mer ; et Gustave n'ayant pas de flotte ne pouvait ni l'attaquer, ni l'empêcher de revenir sur les côtes : JNorby occupait les principaux ports de la Finlande; y il préparait ses armements, ses opérations, et se portait avec sécurité sur les points du littoral de Suède , où l'autorité de Christiern était encore reconnue.

La prolongation d'une lutteindécise pouvait faire perdre à Gustave tout le fruit de ses premiers succès : il chargea son secrétaire Sigward de Hotten de se rendre à Lubeck , pour presser l'envoi des secours qu'il avait demandes aux villes anséatiques et pour conclura un traité d'alliance avec elles. La régence promit de faire incessamment partir dix-huit vaisseaux , ayant a bord quatre mille hommes de troupes qui seraient payées pour un an. Frédéric Brunn devait commander la flotte, et les troupes étaient sous les ordres du bourgmestre Jean Stammel : le gouvernement suédois s'engageait à rembourser soixante mille marcs pour les frais de cet armement ; et , avant qu'il put acquitter sa dette, les marchands de Lubeck n'auraient à payer en Suède aucun droit d'entrée et de sortie; ils feraient exclusivement le commerce de ce royaume. Gustave ne conclurait ni paix ni trêve sans la participation de la régence; et il promettait d opérer une diversion en Danemark, à la tête de vingt mille hommes , si Lubeck était attaquée par Christiern.

Ces conditions étaient onéreuses; mais un secours était nécessaire à Gustave ; son envoyé consentit au traité et le signa. La flotte de Lubeck partit peu de temps après, et arriva le 11 juin 1522 a Suderkôping où les trou-

YILLF.S 4WSÉATIQUES.

p^s débarquèrent. Gustave vint luiméme recevoir le serment de fidélité qu'elles ne voulaient prêter qu'entre

les m. uns , et on les conduisit ensuite devant Stockholm poui lea employer eus travaux du Biége : la flotte vint stationner dans la rade voisine, el oo

la réunit à une escadre suédoise dont le commandement fui donne a Eric Plemming.

Bientôt on découvrit en pleine nier iii! convoi considérable que l'amiral Norby envoyait à Stockholm : il était précédé de deux frégates qui s'avançaient à quelque distance Tune de l'autre sans savoir qu'elles avaient été prévenues par une Hotte ennemie.

Cette Hotte se trouvait masquée par le prolongement d'un promontoire qui couvrait la rade; et, lorsque la première frégate en eut dépassé la pointe, elle tut tout à coup enveloppée par plusieurs vaisseaux qui l'abordèrent et la forcèrent à se rendre.

Flemming en fait retirer l'équipage) il y place des matelots et des soldats suédois; et ce bâtiment capturé se porte, en revirant de bord, vers la seconde frégate qui cinglait avec confiance vers la rade. Le commandant du convoi montait cette frégate; il fut étonné de voir revenir à lui ce vaisseau d'avant-garde, et prenant une chaloupe pour en gagner le bord , il vint s'informer lui-même des causes de ce mouve lient rétrograde; mais en montant sur le tillac il tut arrêté, et la frégate qui venait de perdre son chef fut immédiatement abordée et se rendit. Bientôt la (lotte entière sortit de la rade, attaqua le convoi et s'empara de tons les navires, à l'exception d'un seul dont le capitaine prit l'énergique résolution de se brûler, après avoir combattu jusqu'à la nuit.

En apprenant la perte de son convoi Norby ne se découragea point :

il prépara en Finlande" une nouvelle expédition; et la flotte, qu'il commanda lui-même, avait à bord des munitions, des vivres et des soldats, qu'il espérait faire arriver à Stockholm. L'entrée de 1a rade lui

fut disputée par une forte canonnade:

et , n'ayant pu y pénétrer , il alla

mouiller vers le loir d ml une passe

voisine , ou les eaui paisibles el peu

proton I -s sont quelquefois surprises

par la gelée. Le froid devint si rigoureux que les vaisseaui se trouvèrent

enfermés par les glaces : Gustave

forma le dessein de les détruire : les troupes de LubecK él i eut charg es de l'exécution; et les soldats, armes de

lances, et de torches incendiaires, s'avancèrent sur la glace jusqu'aux navires, dont les équipages se défendirent courageusement. Ce combat de nuit, dont l'horreur fut bientôt accrue par l'incendie de plusieurs vaisseaux, menaçait de destruction la flotte entière. 'Cependant la plupart des hommes chargés de cette attaque étaient tellement exposés aux coups d'un ennemi pour qui chaque vaisseau était un>* espèce de retranenem mt, que leur commandant fit sonner la retraite. La glace commençait a se foudre et à s'entr'ouvrir: le vent, qui tournait rapidement au sud, allait dégager les navires de l'obstacle qui les retenait encore, et .Norby, qui parvint à en sauver le plus grand nombre, se dirigea vers le midi , et vint s'abriter dans le port de Calmar où le pavillon danois flottait encore. Il allait faire dans quelques mois une nouvelle tentative pour secourir la garnison de Stockholm, lorsqu'il apprit la révolution qui avait éclate en Danemark. Les sujets de Christiern l'avaient détrôné : ils lui avaient donné pour successeur Frédéric d'Oldenbourg, son oncle; et Christiern en quittant Copenhague, le 23 avril 1523, se rendit en Flandre, pour solliciter des secours de l'empereur Charles- Quint dont il avait épousé la sœur.

La nouvelle de sa déposition facilita les succès ultérieurs de Gustave :

Calmar tomba au pouvoir de ce prince, et Stockholm assiégé depuis longtemps ne pouvait pas résister davantage. Gustave assembla a Streng.iez les états généraux, qui le proclamèrent roi, et il revint sous les murs de la capitale qui se rendit à lui

L'UNIVERS

sans condition , et s'abandonna pleinement à sa merci.

\ >rby avait soutenu la cause de Christiern; mais, eu apprenant la chute de ce monarque, il ne songea qu'à retenir pour lui-même la possession de l'île de Gothland où il se retira. Ses forces navales étaient imposantes : il établit ses croisières dans la Baltique , et ouvrit dans le port de Wisby un asile à tous les corsaires; lui-même il le devint, et ses vaisseaux "attaquèrent indistinctement les bâtiments danois, les suédois et ceux des autres nations. Les navires anséates furent particulièrement exposés à ses hostilités, parce que la régence de Lubeck s'était réservé tout le commerce de la Suède : il se faisait alors sous les pavillons de Lubeck, Rostock, Wismar, Dantzig, et l'appât de leur riche capture tentait davantage la cupidité des armateurs.

Le petit nombre de villes anséatiques qui avaient pris part à cette alliance avec la Suède ne recueillirent donc pas avec sécurité les avantages commerciaux qu'elles s'en étaient promis : elles durent continuer leurs armements pour protéger leurs navires contre les corsaires; et ce genre de sacriûces devint d'autant plus onéreux que les autres villes de la Hanse n'étaient pas disposées à le partager : elles étaient occupées ellesmêmes d'événements beaucoup plus graves, et d'innovations hardies qui allaient modifier les bases de la société chrétienne, les rapports des nations entre elles et ceux de l'homme avec Dieu.

On était arrivé à l'époque où toutes les croyances religieuses devaient être ébranlées. Le temps n'avait assoupi, ni cet esprit d'indépendance, ni ces ferments de trouble et de division que les doctrines de Jean Hus avaient excités : ils se développaient en secret; et, péniblement contenus pendant un siècle, ils amenèrent une violente explosion. Le mécontentement causé par la vente des indulgences devint le signal de cette grande

révolution religieuse qui changea les opinions d'une partie de l'Europe, et dont les villes anséatiques icssentirent promptement les effets.

Léon X, en arrivant au pontificat en 1513, s'était trouvé engagé dans les vastes entreprises commencées par.Iules II, son prédécesseur. La guerre contre les Turcs était constamment proclamée par la cour de Rome; mais on ne pouvait plus espérer de les refouler en Asie, depuis qu'on avait laissé tomber l'empire d'Orient sans le secourir; et les intérêts des grandes puissances de l'Europe étaient trop divers, trop compliqués, pour qu'il fut possible de rétablir entre elles une ligue sainte contre les ennemis de la chrétienté : Léon X chercha néanmoins à la former, et pour couvrir les dépenses de ses armements, il eut recours à la vente des indulgences. Les mêmes moyens devaient aider à l'achèvement de l'église de Saint-Pierre ; et le goût de ce pontife pour la magnificence, et pour les arts , que la famille des i\Iédicis aimait à protéger, allait absorber une grande partie de cette ressource : elle permit d'accomplir la construction de notre plus beau monument religieux, mais elle fit perdre à la communion du saint-siége la moitié de l'Europe chrétienne.

Le temps où Léon X fit répandre en Allemagne une si grande profusion d'indulgences n'était plus ce siècle de foi et de docile obéissance où tous les actes émanés de la cour de Rome étaient reçus indistinctement et sans examen et devenaient la règle de tous les fidèles. Les agents du saintsiége dans la chrétienté ne prêtaient pas toujours à leurs prédications l'autorité d'une vie exemplaire : les uns manquaient de conviction dans les dogmes qu'ils annonçaient; d'autres ne voyaient dans la vente des indulgences qu'une opération de fisc : ils songeaient moins au salut des âmes qu'au bénéfice à faire sur leur rédemption ; ils épuisaient les ressources des hommes simples et crédules, et leur faisaient acheter l'espérance du

VILLES A\SÊ\TïQUES.

ciel par un impôt sur les biens de la terre.

L'archevêque de Mayence, que fonctions de chancelier de l'Empire plaçaient en Allemagne à la tête

du collège des princes, avait été choisi par le souverain pont île pour foire oublier les indulgences; il chargea de ce soin Jean Tetzel, dominicain et inquisiteur de la foi eri Allemagne; et les religieux du même ordre commencèrent en Saxe leurs prédications : mais le commerce qu'ils firent des indulgences fut bientôt accompagné des plus criants scandales.

D'autres agents partageaient avec eux cette spéculation : on débitait ces lettres d'absolution sur les places publiques et dans les tavernes; la vente en était affermée; et lafacilitéde les obtenir favorisait la licence; car elles effaçaient toutes les fautes; elles rachetaient même les péchés à venir; elles dispensaient de la pénitence, et pouvaient épargner jusqu'aux remords. La modicité de la taxe attirait un grand nombred'acquéreurs; et le ciel avaitété mis à si bas prix que l'on trouvait plus commode de l'acheter que de le mériter par de bonnes œuvres. La multitude, moins riche et plus confiante, se prêtait à ce léger sacrifice ; un marché trop onéreux l'aurait fait réfléchir davantage et aurait pu rencontrer plus d'incrédules.

Cependant ces manœuvres mercantiles, que l'on cherchait à couvrir d'un voile sacré, allaient exciter de vives controverses entre les hommes accoutumés aux discussions dogmatiques et religieuses. Les dominicains, chargés de la publication et du débit des indulgences, eurent de puissants adversaires dans l'ordre des augustins; et Jean Staupitz, qui en était le vicaire général, chargea Luther , un des plus savants et des plus éloquents prédicateurs de cet ordre, de s'élever contre un commerce si condamnable.

Martin Luther, né à Eisleben, dans la haute Saxe, avait pris l'habit religieux à Erfurt dans le monastère des augustins. La gravité de son carac-

tore le disposait à la méditation; la lecture de la Bible devint la base de

ses opinions religieuses : mais il étudia également la doctrine de théologiens de son siècle; et lorsque Frédéric, électeur de Saxe, eut fondé l'académie de Wittemberg, Luther y fut nomme en 1508 professeur de philosophie. Une mission qu'il eut bientôt à remplir à Home, de la part du vicaire général de son ordre, le mit à portée d'observer les opinions et les mœurs de cette capitale du monde chrétien. Asonretourà Wittemberg, il fut nommé docteur en théologie :

il se distingua dans la chaire et dans les discussions particulières. Ses profondes connaissances donnaient plus de poids à ses paroles; et il avait déjà combattu depuis deux ans plusieurs actes de la cour de Rome, lorsqu'il prêcha en 1 5 1 8, devant l'électeur de Saxe , contre les vices des hommes qui faisaient le commerce des indulgences, et qui le dégradaient encore davantage par une vie licencieuse.

Après avoir dénoncé l'abus, Luther s'éleva contre les indulgences mêmes.

Les dogmes de la cour de Rome furent alors attaqués plus directement :

l'accusateur précisa ses objections, il les rangea sous quatre-vingt-cinq chefs différents : la guerre scolastique se trouvait engagée; et lorsque l'inquisiteur de la foi en Allemagne fit brûler ces propositions, Luther usa de représailles, en faisant briller à Wittemberg les propositions publiées par son adversaire.

La cour de Rome ne paraissait pas encore vivement inquiète de ces premières oppositions , et Luther n'en laissait pas apercevoir toute la portée : il semblait toujours prêt à se soumettreà l'autoritéet aux ordres du saint-siége; du moins il lui en faisait la protestation; et le pape, croyant qu'il était prudent de le ménager, ne s'exposa pas d'abord à faire condamner à Rome sa doctrine ; il consentit à la faire examiner par le cardinal Gaétan, légat en Allemagne, et général de l'ordre des dominicains.

Lorsque Luther se rendit à Augsbourg

L'UNIVERS

devant le cardinal, celui-ci chercha à obtenir de lui la rétractation de ses erreurs; niais Luther prétendit n'en avoir exprimé aucune : il offrait de justifier ses doctrines pir écrit ou dans une conférence; il ne désavouait rien, et se hornait à convenir qu'il se soumettrait à la décision de l'Église, et môme à celle de quelques universités, recommandables par leurs lumières.

Le légat, n'ayant pu l'amener à aucun acte de soumission immédiate, voulut le faire arrêter; mais il partit secrètement d'Augsbourg, il revint à Wittemberg; et quand le cardinal Gaétan écrivit à l'électeur de Saxe pour demander son extradition , ou du moins son bannissement, ce prince déclara qu'il le protégerait, jusqu'à ce qu'on l'eut convaincu des erreurs qui lui était imputées. Luther évitait encore d'en venir a une rupture; il ne voulait pas paraître se séparer de l'église romaine, et il publia, le 28 novembre 1518 , un acte dans lequel il déclaraitqu'il enappelaitdeladécision du pape mal informé, à celle d'un concile général , légalement assemblé.

La mort de l'empereur Maximilien, décédé le 1 2 janvier 1519 , l'interrègne decinq moisetdemi qui précéda l'élection de Charles-Quint, et les circontances qui firent différer jusqu'au 23 octobre 1520 son couronnement à Aixla-Ghapelleetsonarrivéeen Allemagne, laissèrent à Luther le temps d'y propager ses doctrines. Il publia dans cet intervalle plusieurs écrits contraires à la puissance des pape> et favorab'es à celle des souverains : il s'éleva contre le célibat des prêtres, les vœux monastiques, la hiérarchie, le luxe et les richesses de la cour de Rome : il exhortait les gouvernements a s'emparer des biens etdes possessions dont jouissaient les évêchés, les abbayes, les couvents : il voulait qu'on changeât les monastères en écoles publiq les eten hôpitaux, et qu'on appliquâtLmrs revenus à l'entretien des pasteurs , à celui des malades, des pauvres et des orphelins. Ces derniers conseils furent mieux compris que les opinions du ré-

formateur sur le dogme des indulgences * et sur quelques autres doctrines. Plusieurs princes s'emparèrent des biens ecclésiastiques ; ceux de l'archevêché de Lunden en Scanie furent saisis par le gouvernement danois : le luthéranisme tut enseigné en Suède par les deux frères Laurent et 01 a lis Pétri qui avaient étudié à Wittemberg : il le fut dans la Marche de Brandebourg, la Misnie, la Poméranie, le Mecklembourg : les souverains ne s'opposaient pas a cette prédication, et voyaient avec plaisir qu'il s'élevât , dans le sein même du clergé , des opinions contraires à son luxe et à l'accumulation de ses richesses.

L'électeur de Saxe Frédéric , dont la protection offrait à Luther une honorable sauvegarde, passait alors pour le prince d'Allemagne le plus prudent et le plus modéré : un parti nombreux lui avait offert la couronne impériale après la mort de Maximilien; mais Frédéric refusa cette haute dignité : il pensait que , dans l'état de crise et de péril où se trouvait l' Europe, l'Allemagne avait besoin d'un défenseur plus puissant; et s'attachant à réunir sur Charles-Quint la majorité des voix, il parvint à assurer son élection. Un si grand service explique les égardsqu'eut ensuite l'Empereur pour un prince dont il ne partageait pas les opinions religieuses. Le pape Léon X ménageait lui-même l'autorité de l'électeur de Saxe : il lui montrait des déférences personnelles, et cherchait à le gagner par des négociations, et à lui fa*ire abandonner la cau>e des réformateurs. Luther avait eu àL^ip^ zijj de longues conférences avec E ki ts, professeur de théologie a Ingolstadt :

cha|ue parti s'était attribué la victoire, et l'on se serait borné de part et d'autre à persister dans ses opinions, si Eckius , rassemblant dans quarante et un articles les propositions de son adversaire, ne s'était pas rendu immédiatement a Rome, et n'avait pas obtenu de Léon X une hu\\a où la doctrine et tous les livres de Luther furent condamnés : on lui laissait un délai de soixante jours pour révoquer ses er-

reurs et brûler ses ou vragi >eiiie

d'être coud imné co n n i hérétiq ie* mais Luther, affermi dans ses son* vidions, et récusant enûu d'une ma* nière absolue l'autorité du saint-sii publia de nouveaux cents, pour mtiterlee Allemands à secouer le joug de la pour de Rome: il rappelai! toutes les guerres que les papes avaient suscitées dans I Empire, leurs emp étements sur les droits des couronnes m Mlemagne, eu Angleterre, à Na«

pies, dans tous les pays, et il attaqua

de nouveau le faste de cette cour, l'institution des cardinaux, les annates , la daterie, le droit canonique. La chaire retentissait eu même temps de ses publications : il appuyait sur l'Évangile et sur l'Écriture sainte les questions de dogme utiles à conserver : il en séparait tout ce qui ne d •rivait que des règlements et de l'autorité de l'Église, et joignant à la force des raisonnements la vivacité et l'énergie de la parole, il dominait l'auditoire qui s'assemblait en f>ule autour de lui. Si l'on examine ses écrits dogmatiques et ses allocutions, on y trouvesouvcnt un mélange des qualités et des vices destyle les plus contraires : les mouvements en sont outrés, les ligures peu naturelles : les plaintes sont exagérées , la haine va quelquefois jusqu'à la grossière injure, et l'ironie et le sarcasme dégénèrent en bouffonnerie; mais ne jugeons pas le mérite oratoire de Luther par les règles et les exemples que nous ont laissés les écrivains d^s siècles les plus éclairés.

Le goût des auteurs classiques n'avait qu'un petit nombre déjuges a l'époque oùle réformateur parut, etson langage variait, avec les classes d'hommes auxquelles il avait successivement à s'adresser : subtil dansses arguments avec les docteurset les ërudits, il prodiguait lesfigureset les mouvements aux imaginât ion s qu'il failaitebranler; et pour être entendu de tous il avait recours à toutes les formes de pensée et de style. Ces inégalités , ces bizarreries peuvent nous frapper davantage, quand nous les voyons rapprochées les unes des autres dans le recueil de ses écrits;

mais nous serons moins choqué' d'un ton si disparate, si nous nous plaçons

dans la situation ou Luther se trou irait lui-m 'in • : les injures ne lui étaient pas

épargnées par. ses adversaires : les personnalités, la licence se mêlaient

BUS discussions les plus grives : eu

aigrissant les esprits elles pouvaient hâter le m >m Mit a une rupture, et l'on prenait de part et d'autre dee mesures pour arriver à ce but.

Tels étaient les progrès de la réforme et l'irritation des deux partis, lors pie Charles-Quint prit, après Bon couronnement, les renés de l'Empire.

Un des premiers soins du monarque fut de convoquer à Worms une diète générale, assemblée tout a la lois politique et religieuse, où l'on cherchait à rétablir les liens du corps germani- <j i i, affaiblis pendant l'interrègne, et où Luther fut sommé de comparaître pour rendre compte de sa doctrine.

Il arriva dans cette ville le i% avril 1521 , mains comme un prévenu, cité devant ses juges, qu'avec la pompe, triomphale d'un vainqueur : un cortège de cent hommes de guerre s'était joint à lui; on accourait sur son passage, pour lui exprimer un vif intérêt et pour l'accueillir; il fut logé près du palais occupé par l'électeur de Saxe; et, quand la diète l'eut invité à rétracter ses doctrines, plusieurs membres eurent des conférences avec lui, pour l'amener à une conciliation, et pour ne pas avoir à le condamner. Sa persistance dans ses opinions ne lit espérer aucun rapprochement; et la ma orité de la diète s'et int prononcée contre lui, l'Empereur déclara qu'il allait le poursuivre, lui et ses sectateurs; mais, comme ce prince lui avait accorde un sauf-conduit pour se rendre à Worms, il ne voulut pas manquer à si parole : il lui laissa un délai de vingt et un jours pour se retirer; et Luther partit pour Fridberg et Eisenach , d'où il paraissait vouloir retourner à Wittemberg. Sjs amis n'étaient cependant pas rassurés, et ils lui reservaient un autre lieu de retraite : leurs émissaires furent apostés sur sa route, ils l'enlevèrent, et le conduisirent se?

L'UNIVERS

crètemeot à Wartbourg, château qui appartenait à l'électeur de Saxe, et ou Luther resta caché pendant neuf mois. Un nouvel édit impérial fut publié contre lui le 6 mai : on le tenait pour hérétique; il était défendu de le voir et de le protéger, de garder ses écrits, de les lire, de les réimprimer, et il était ordonné de chercher a s'emparer de lui et de ses complices et de confisquer leurs biens. Mais, pendantees persécutions, Luther achevait d'établir ses doctrines dans de nouveaux ouvrages : elles se répandaient dans toute l'Allemagne; elles étaient accueillies par la jeunesse qui aima les innovations, par les esprits indépendants qui souffraient avec peine une autorité étrangère, et par les gouvernements, prêts à donner aux revenus et aux possessions de l'Église une autre destination. Gustave Wasa, devenu roi de Suède, introduisit la réforme dans ses États : elle s'établit également dans les autres pays voisins de la Baltique.

Quand le chef d'un gouvernement monarchique inclinait personnellement pour les doctrines nouvelles, il pouvait prendre l'initiative des mesures propres à les répandre : son exemple entraînait les amis de la faveur, les ambitieux, et son autorité rendait plus faciles les innovations : mais elles pouvaient rencontrer plus d'obstacles dans Jes villes qui avaient un gouvernement populaire ; et comme les forces y étaient plus divisées et les esprits plus remuants, les dissensions religieuses y amenaient quelquefois des déchire-' ments politiques : l'histoire des villes anséatiques nous en offrira plus d'un exemple.

Les apôtres de la réforme commençaient d'ailleurs à se diviser sur le dogme ; et la longue absence et la disparition de Luther avaient accru la désunion entre plusieurs de ses disciples : Carlostad avait fondé la secte des sacramentaires , Nicolas Storck celle des anabaptistes dont l'exaltation, portée jusqu'à la fureur, allait exposer une partie de l'Allemagne à tous les fléaux des guerres civiles et

religieuses. Luther, pour combattre cesnouveuix antiiionisles, s'échappa de la retraite où il avait été relégué, disait-il, comme saint Jean dans l'île de Pathmos, et il reparut le 9 mars 1522 à Wittemberg. La persécution avait accru l'énergie de son caractère, et avait donné une nouvelle sanction à sa doctrine : ses opinions prévalurent sur celles de ses rivaux ; et le pape Adrien, qui venait de succéder à Léon X, eut la douleur de voir le triomphe du luthéranisme assuré dans la plupart des États d'Allemagne et dans tout le nord de l'Europe. La diète qui fut assemblée à JNuremberg ne parvint point a ralentir les progrès de la réforme : les luthériens se trouvaient en plus grand nombre dans cette réunion (jue dans celle de Worms, et le principal résultat de ses délibérations fut consigné dans un long mémoire, où elle exposait, sous le titre des cent griefs, ses sujets de plaintes contre la cour de Rome.

Adrien crut devoir prêter quelque attention à ces demandes : sans doute il reconnaissait la nécessité de corriger les mœurs, et de restreindre les prétentions de la cour de Rome : c'en fut assez pour que les Romains lui reprochassent comme une faiblesse sa modération. Un grand nombre tiraient avantage des abus dont on demandait la réforme; ils censuraient la conduite d'Adrien, et bientôt ils se réjouirent de sa mort : la maison du médecin qui l'avait soigné dans sa dernière maladie fut ornée de guirlandes, et l'on y plaça cette inscription : Au libérateur de sa patrie.

La réforme s'était étendue en Allemagne; Francfort, Nuremberg, Hambourg, d'autres villes importantes l'avaient embrassée et avaient aboli différentes cérémonies du culte romain :

elle avait pour protecteurs l'électeur de Brandebourg, les ducs de Brunswick, de Lunebourg et le prince d'Anhalt; elle fut adoptée par le nouvel électeur de Saxe Jean, successeur de Frédéric ; et ce prince, qui fit sa profession de foi, en 1528, entre les mains de Luther, abolit l'autorité du pape dans

Ses Etats, supprima 1rs couvents, s'empara aes revenus de l'Église, et les appliqua aux dépenses du gouvernement et aux hôpitaux : Philippe, landgrave de liesse, embrassa également le luthéranisme. Cet exemple fut suivi par quelques-uns mêmes des princes qui, reunissant en leur personne le caractère et l'autorité politique et religieuse, semblaient devoir être plus intimement unis au saintsiége; et de tous ces changements de religion aucun ne dut avoir sur le sort du catholicisme une influence aussi marquée que l'abjuration d'Albert de Brandebourg, grand maître de l'Ordre Teutonique : il renonça aux statuts de cet ordre; le gouvernement, dont il resta le chef, fut sécularisé; les commanderies devinrent héréditaires, et le partage du territoire entre la Prusse et la Pologne fut consommé. Le duc Albert épousa la princesse Dorothée, sœur du roi de Danemark; et ce monarque ayant adopté la réformation l'introduisit dans son royaume.

Luther avait prêché contre le célibat des prêtres et des religieux :

il confirma sa doctrine par son exemple; et le mariage qu'il contracta, en 15*JG, avec Catherine de Bore, sortie de son couventdepuis quelques années, entraîna un grand nombre de moines et d'ecclésiastiques à former des liens semblables.

La rapidité avec laquelle se propageaient les opinions nouvelles annonçait qu'elles étaient favorisées par le vœu du plus grand nombre; mais elles avaient besoin d'une garantie politique : tous les partisans de la réforme se réunirent pour réclamer la liberté de religion ; et il fut décidé , en 1529, dans une diète assemblée à Spire, que jusqu'à la convocation d'un concile, on s en tiendrait aux changements qui avaient eu lieu, sans porter plus loin les innovations. Une autre diète fut convoquée a Augsbourg en 1530: les protestants y présentèrent leur profession de foi , rédigée par Mélanchton , un des plus modérés disciples de Luther : cette confession était signée par l'électeur (3* Livraison, (villes anséa-tiques. )

de Saxe, le landgrave de liesse /cinq autres princes et plusieurs villes impériales : les articles en furent discutes, on en modifia plusieurs, et elle devint la base de la doctrine généralement admise parmi les luthériens.

A l'époque OU cette religion s'étendait en Allemagne, l'église romaine perdait également la suprématie dans d'autres pavs. Henri VIII, roi d'Angleterre, allait rompre avec le saintsiége et devenir chef de l'Kglise anglicane : Zuingle avait prêché et accompli en Suisse une réforme analogue à celle de Luther : Calvin allait supprimer à Genève toute espèce de hiérarchie et de pompe religieuse; ses principes devaient se répandre dans quelques provinces de France; et la facilité de dérober aux yeux du public un culte et des pratiques si simples permettait souvent aux religionnaires d'échapper à la surveillance et aux persécutions.

Page 1