LIVRE SECOND
Situation politique de Hambourg. — Son
GOUVERNEMENT SOUS LIS DUCS DE SAXE Et
les comtes de bolstein. — Ses liaisons \\l<. breme et lubeck. — yleissitudfs de son administration. — ascendant du pouvoir ecclésiastique sur les lois, les moeurs et les opinions des habitants. — Adoption du droit canonique. — Ordres ri licieux. — Direction des études. — i i s et universités. — discussions dogmatiques. — discipline ecclesiasti- QUE — Pénitences. — Pèlerinages, croisades.— Expéditions des villes teutoniqies contre les sarrasins établis en Portugal et dans les Algarves. — Guerres de Syrie. — Siège de Ptolém us.— Fondation de l'ordre teutonique. — Guerres contre les Slaves et les Livoniens.
Les privilèges dont la ville de Hambourg jouissait depuis sa fondation étaient regardés comme un contrat primitif, que l'on pouvait habituellement consulter, et auquel on tendait à revenir, toutes les fois que les lois civiles ou les rapports politiques avaient éprouvé quelque altération.
Cette ville ne faisait point partie d'un duché ou d'une autre seigneurie; elle constituait l'État lui-même ; et comme elle avait eu son gouvernement propre, elle ne réclamait, lorsqu'elle venait à le perdre, que la légitime restitution de ses anciens droits. On ne pouvait imputer à des vues d'ambition et d'envahissement la demande d'une réparation si juste; et si elle persistait à ne vouloir relever que du chef de l'Empire, ses prétentions étaient aussi fondées que celles des plus puissants vassaux de la couronne impériale. Cette égalité de privilèges, cette similitude de situation politique, devint la plus sûre garantie de son existence; et l'on put s'accoutumera considérer ses franchises comme inhérentes à la constitution même du grand corps dont elle faisait partie.
3e Livraison, (villes ANSÉATIQUes. )
Hambourg n'aurait pu être dégradée
de ses prérogatives, sans que les intérêts (fune vaste contrée en souffrissent ; et cette ville en s'appartenant à elle-même, et en défendant ses droits, devait habituellement trouver des auxiliaires disposés à la secourir.
L'ambition même de ses voisins ne fut pas inutile à sa sûreté : chacun d'eux était intéressé à la soustraire a d'autres prétendants, s'il ne pouvait l'obtenir pour lui-même; car il sentait que la possession de cette ville pourrait faire pencher la balance en faveur du prince qui l'aurait acquise ; et plus la prospérité de Hambourg venait à s'accroître, plus son indépendance se trouvait affermie par les jalousies mutuelles de plusieurs souverains : elle était utile aux intérêts commerciaux de tous les pays limitrophes, en les favorisant indistinctement; et souvent on laissait jouir cette ville des avantages de la neutralité, tandis que le feu de la guerre dévastait les contrées environnantes, et en exposait les peuples à de fréquentes mutations de gouvernement.
De telles remarques ne sont point hypothétiques : la durée des institutions de Hambourg peut leur servir de preuve; et la libre existence que Lubeck et Brème ont également conservée montre que, sous ce rapport politique, la situation des deux villes était aussi la même. Chacun de ces trois gouvernements a traversé les événements et les siècles les plus orageux.
L'uniformité de religion rapprochait les principales villes de ces contrées, et l'autorité ecclésiastique y était devenue la première de toutes. Néanmoins, quoiqu'elle fût généralement respectée, elle ne put point empêcher les incursions des peuples du Nord qui, n'étant pas entièrement soumis au christianisme, se partageaient alors en deux partis, dont l'un était toujours prêt à prendre les armes contre les novateurs. Hambourg était la ville la plus exposée aux agressions : elle fut attaquée et ruinée plusieurs fois, sous les règnes des empereurs Arnould ,
L'UNIVERS
Louis III, Conrad Ier, et Henri l'Oiseleur. Chacun de ces princes eut à combattre les Danois et les Slaves qui envahissaient l'Empire : Àrnould tailla eu pièces leurs troupes qui s'étaient avancées jusqu'aux rives du Rhin et de la Meuse : ses successeurs repoussèrent les Hongrois, ou portèrent leurs armes en Italie : Otlion le Grand dirigea vers cette contrée ses principales' expéditions, et n'étant plus à portée de veiller à la sécurité du nord de l'Allemagne, il prit en 962 le parti de conférer, à titre de fief, les vastes domaines de la Saxe au duc Herman Rilling. Hambourg , Brème et les autres villes impériales , comprises dans la même cession, avaient jusqu'alors été gouvernées par des comtes dont la nomination appartenait à l'empereur : on leur adjoignit pour conseils ou assesseurs des échevins qui furent nommés par le peuple : ils se partageaient entre eux l'exercice de l'autorité civile; et les églises réunies de Hambourg et de Brème, protégées par la bienveillance du duc de Saxe, virent étendre leur juridiction chez les Slaves, à mesure que le christianisme y faisait de nouveaux progrès. Bernhard Ier, successeur d'Herman Billing, imita la prudente politique de ce prince, et sut maintenir la paix avec les peuples du Nord; mais son fils Bernhard II irrita les Slaves et les Vendes par des vexations et des insultes; Hambourg fut exposé de nouveau à leurs invasions, et pour la huitième fois il fut pris et dévasté par les barbares.
Tels étaient cependant les avantages de la situation de cette ville, qu'elle se relevait promptement de ses ruines, et attirait de nouveau les habitants qui avaient pu échapper au fer de l'ennemi. Umwan était alors archevêque de Hambourg; il concourut par son zèle et ses secours généreux à rebâtir la ville, à la rendre plus industrieuse, plus commerçante, et bientôt on y joignit quelques fortifications pour en assurer la défense. La part que prit Umwan au rétablissement de la cité donnait, plus
d'ascendant à l'autorité ecclésiastique : Adalbert Ie* , qui fut un de ses successeurs, chercha à l'étendre davantage : nommé archevêque en 1043, il s'occupa pendant trente ans du projet d'établir un patriarcat dans cette contrée; mais il mourut sans avoir pu l'accomplir. Hambourg, qui avait été le siège principal de l'Eglise du Nord, devait même voir bientôt décroître sa juridiction et le nombre de ses suffragants : Éric III, roi de Danemarck , supportait avec impatience que tous les évêchés fondés dans son royaume relevassent de la métropole de Hambourg : ses prédécesseurs avaient eu à se plaindre d'Adalbert, de Liemar, qui, dans leur zèle immodéré, avaient lancé contre eux des excommunications : il obtint en 1104 du souverain pontife Paschal II l'érection d'un archevêché qui fut établi à Lund en Scanie, et qui comprit dans sa juridiction les huit diocèses dont se composait alors l'église de Danemarck.
Quoique cette séparation réduisît à de plus étroites limites la juridiction de l'archevêque de Hambourg, néanmoins elle lui laissait encore l'exercice d'une grande autorité, même dans les affaires civiles qui semblaient ne pas devoir être de sa compétence. Son pouvoir et celui des légats du duc de Saxe étaient souvent en rivalité : l'Église avait ses domaines , ses officiers , ses troupes , ses forteresses, comme le gouvernement lui-même : elle était sous la protection de la cour de Rome, dont l'autorité était alors supérieure à toutes les autres, et l'emploi des armes spirituelles lui prêtait de nouvelles forces, d'autant plus puissantes qu'elles subjuguaient l'opinion et intimidaient toutes les consciences.
La tendance de l'autorité religieuse était toujours la même; celle de l'autorité civile fut quelquefois modifiée, soit par des événements imprévus, soit par les progrès naturels de la société qui cherche constamment à perfectionner ses lois. Lorsque la famille des ducs de Saxe vint à s'éteindre, le
VILLES AJSSÊATIQUES.
gouvernement de ce pays fut confié
par l'empereur Henri Y au comte
Lothaire de Suppltnbourg , qui devint
chef de la nouvelle maison de Saxe; et ce prinoe , démembrant lui-même
une partie de ses domaines en faveur
du comte Adolphe de Schauenbourg,
lui remit à titre de fief le comté de Holstein OU Holsace, dans lequel la ville de Hambourg se trouvait située.
Le comte Lothaire, devenu empereur, disposa à son tour du duché de Saxe en faveur de Henri le Généreux , déjà duc de Bavière ; mais Hambourg et le Holstein continuèrent d'appartenir à la famille du comte Adolphe.
Les guerres qui survinrent dans cette partie de l'Allemagne, soit entre les ducs de Saxe et l'empereur Conrad III, soit entre eux et les comtes de Holstein , exposèrent Hambourg à être successivement occupé parcliacun des belligérants ; mais elles ne nuisirent point aux privilèges dont cette ville jouissait : ses nouveaux possesseurs lui en accordèrent la confirmation, et ils paraissaient tous également intéressés à la prospérité d'une ville dont les vues étaient exclusivement dirigées vers le commerce, et dontla richesse et l'industrie influaient sur le bien-être des contrées voisines.
Au milieu de ces vicissitudes politiques l'église de Hambourg n'avait pas abandonné le soin de la conversion des Slaves : ce projet était favorisé par leur monarque lui-même qui avait embrassé le christianisme, et qui voyait dans cette religion un nouveau principe de civilisation pour son peuple. Vicelin , ecclésiastique de Brème, devint le principal apôtre de cette mission , qui parvint à changer les mœurs comme les croyances de cette nation barbare , et qui fit cesser dans cette partie de l'Allemagne les guerres religieuses dont elle avait été le théâtre pendant plusieurs siècles. La bataille que les Slaves perdirent dans le Mecklembourg en 1164 fut la dernière que Henri le Lion , duc de Saxe , eut à leur livrer : Us entrèrent ensuite dans l'alliance des
princes qu'ils avaient souvent combattus ; et nous les verrons plus tard s'unir à eux , dans les guerres que le prosélytisme religieux devait porter sur d'autres rivages de la Baltique.
Adolphe III , comte de Holstein , devint un de* plus généreux bienfaiteurs de Hambourg : il agrandit, par une cession de terrain considérable, la nouvelle ville qui s'était formée sur la rive gauche de l'Alster : un fort qu'on y avait fait construire , et qui semblait menacer les libertés publiques, fut abattu : Hambourg obtintdans les plaines voisines un droit de pâturage pour ses bestiaux, ainsi que la coupe des bois nécessaires à sa consommation :
les habitants étendirent à deux milles dedistance leurs pêcheries dans l'Elbe:
ils purent naviguer librement sur le fleuve et y commercer jusqu'à son embouchure ; le droit de battre monnaie leur fut accordé par l'empereur Frédéric Barberousse; et pour l'exercer, ils profitèrent des mines d'or et d'argent qu'on exploitait en Bohême et en Saxe depuis le neuvième siècle.
Alors commençaient à se former les factions des Guelfes et des Gibelins qui devaient troubler pendant plusieurs générations le repos de l'Allemagne et de l'Italie. La guerre allait s'allumer en 1180 entre l'empereur Frédéric et Henri le Lion, duc de Saxe; et les comtes de Holstein devaient euxmêmes prendre part à ces démêlés :
Hambourg eut l'avantage de maintenir au milieu de ces vicissitudes les privilèges que chaque prince lui avait accordés.
La ville de Brème s'était agrandie en même temps et par des moyens semblables. Elle avait successivement étendu sa navigation et son droit de pêche sur le Wéser : son pavillon avait été souvent redoutable aux pirates : il couvrit ensuite son commerce; il le fit pénétrer dans les différents ports de l'Océan , comme dans ceux de la Baltique; et ce furent des armateurs brémois, qui, naviguant audelà de Wisby, enM58, s'avancèrent jusqu'en Livonie, entrèrent dans l'embouchure de la Dwina, etouvrirent des relations de
L'UNIVERS
trafic avec les peuples voisins. Le bassin du Wéser n'offrait pas aux négociants un marché aussi étendu que celui de l'Elbe ; mais ce désavantage était compensé par leur esprit entreprenant et par l'activité de leurs expéditions : la proximité de l'embouchure des deux fleuves permettait aux villes de Hambourg et de Brème d'unir aisément leurs intérêts et de s'entre-secourir :
les riverains de l'Elbe et du Wéser se promirent en 1238 une liberté réciproque de trafic, l'inviolabilité des marchandises et des navires échoués ou naufragés , et la garantie des personnes et des propriétés.
L'une et l'autre ville avaient commencé à entretenir avec Lubeck des relations intimes : une politique si prudente leur fut mutuellement utile, et trouva souvent son application. Brème et Hambourg appartenaient au même diocèse, et l'archevêque résida tour à tour dans l'une et l'autre ville : il y donna les mêmes secours à l'enseignement : de semblables institutions religieuses y furent établies : la forme des deux gouvernements était constituée d'une manière analogue ; et ces nombreux rapports établissaient entre les deux villes une union fraternelle. Le même code maritime leur devint commun. Celui de Brème n'avait d'abord renfermé que trois articles, il emprunta ensuite une grande partie du statut maritime de Hambourg. La similitude des intérêts rendait utile une législation uniforme, et il résultait de cette unité de principes plus de garanties pour la bonne foi, plus de facilités dans les relations. Tous les ans on renouvelait d'une manière solennelle la lecture du code maritime : cette promulgation remplaçait les autres moyens de publicité, qui alors étaient beaucoup plus rares que de nos jours : elle se faisait sur les places, devant les magistrats, quelquefois dans l'intérieur des églises , et recevait , par son mélange avec les cérémonies du christianisme, une sorte de sanction religieuse qui la faisait respecter davantage.
L'action de l'autorité civile et celle
de l'autorité ecclésiastique eurent un caractère essentiellement distinct : le premier pouvoir disposait de la force , l'autre influait sur les mœurs. Les clercs étaient alors la seule classe qui eût quelque teinture des lettres; ils étaient chargés de l'enseignement; et quoique leurs études portassent souvent sur des questions futiles ou insolubles , elles donnaient du mouvement à la pensée, elles tendaient à développer 1 esprit humain.
L'Église , en mettant sous la protection d'un sacrement les principaux actes de la vie, multipliait les rapports des hommes avec la Divinité, les accoutumait à élever leurs idées vers elle , à se purifier pour lui plaire , et à mériter par leurs actions les bienfaits de la Providence. L'Église voulait aussi régler les relations des hommes entre eux :• souvent elle prit la défense des pauvres et des faibles; elle condamna et frappa d'anathème les hommes qui traitaient avec barbarie leurs esclaves : ne pouvant désarmer la rigueur des maîtres , elle donna les premiers exemples d'affranchissement.
Quand le système féodal , dérogeant de sa première institution, ne fut plus pour les peuples qu'un régime oppresseur, les habitants des villes furent souvent secondés par l'autorité ecclésiastique clans les efforts qu'ils firent pour améliorer leur condition. La religion, l'humanité s'unissaient enJeur faveur, et les souverains pontifes opposèrent plus d'une fois l'autorité du ciel à la barbarie des hommes. Le saintsiége étendait alors son pouvoir spirituel sur l'Europe entière, si l'on en excepte les pays du Nord , encore livrés à l'idolâtrie. Aucune autre voix n'aurait pu se faire entendre à tant de nations , séparées par leurs intérêts, mais rapprochées par leur croyance.
Dans plusieurs parties de l'Allemagne, les droits de la souveraineté étaient entre les mains des évêques :
armés du glaive, comme de l'encensoir, ils pouvaient faire plus aisément prédominer les vues du saint-siége; et les villes qui leur appartenaient reçurent en général une plus prompte
civilisation. Colles qui s'étaient formées autour des monastères , et sous le patronage des saints dont elles gardent encore le nom, jouissaient «lu même avantage : elles furent même moins contrariées dans leur affranchissement que les domaines d'un prince ecclésiastique. Descénobites, détachés du monde par leurs vœux, n'avaient pas à soumettre le peuple aux mêmes services , aux mêmes charges : ils trouvaient dans la prospérité des villes qui relevaient de leur autorité un accroissement d'influence religieuse, et un moyen d'assurer au christianisme de nouveaux prosélytes. Il fut utile à la propagation de la moraleet des dogmes religieux que l'Église eut un caractère universel , et qu'une même puissance spirituelle fut reconnue par toutes les autorités civiles. Tant qu'elle ne déliassa point ses limites, la direction qu'elle donnait à l'esprit humain tendait à rapprocher tous les hommes, à les comprendre dans une même famille, à établir entre eux des rapports de bienveillance et de charité.
Ce mouvement religieux était propre à ébranler successivement tous les peuples ; et le système de la révélation et de la mission d'un Dieu sauveur devait parcourir le monde. Cette opinion s'étendait de proche en proche; la conquête lui donna des forces nouvelles : les nations païennes, attirées par ses dogmes consolateurs, renonçaient plus aisément à leurs idoles , et les opprimés cherchaient un dieu nouveau , ou empruntaient de lui la force de souffrir.
L'usage, plus ou moins modéré, d'un pouvoir qui ne reconnaissait aucun supérieur sur la terre, ne fut jamais sans résultat pour l'intelligence humaine. Déjà nous avons remarqué les restrictions mises par l'autorité de l'Église à l'exercice du droit de guerre et aux actes d'hostilités particulières ; elle apporta les mêmes entraves aux épreuvesjudiciaires qu'autorisait alors la barbarie des usages ; et comme on avait cherché à les mettre sous la protection du ciel en les nommant jugemcnts de Dieu, ce fut au nom de Dieu
même que l'Église put en prépare?
l'abolition, en persuadant aux h' in unes (pie leur créateur ne pouvait se plaire a l'effusion du sang humain, qu'il ne faisait pas dépendre de la force la conviction du crime ou celle de l'innocence, et que la nature ne pouvait pas, au gré de nos actions, changer le. cours de ses propres lois.
Les épreuves par l'eau , par le feu , par la croix , et les autres jugements de Dieu furent frappés de censure a plusieurs reprises: il fallaitluttercontre des abus invétérés, et il était difficile de les extirper, quoiqu'ils outrageassent les droits de la justice et de la nature. Ces réformes judiciaires s'accomplirent avec moins d'obstacles dans les pays qui relevaient d'un prince ecclésiastique que dans ceux qui constituaient un fief purement militaire.
Les opinions religieuses d'un tel souverain le portaient à tempérer l'usage de la force, à traiter avec humanité ses sujets, à développer les progrès de leur bien-être, par des lois plus sages et par des jugements conformes à la raison.
Il est sans doute intéressant d'observer dans le cours du moyen âge ce mélange d'usages civils et religieux qui se prêtaient une force mutuelle.
En consacrant par une autorité sainte plusieurs institutions utiles à la société, on leur attirait plus de vénération, et les peuples s'y soumettaient avec moins de peine. Souvent il fallait une puissance plus qu'humaine pour faire plier les opinions ; un homme ne leur eût pas commandé , mais elles fléchissaient au nom du ciel.
Dès les premiers temps du christianisme, on avait remarqué l'union des autorités laïques et ecclésiastiques, dont la circonscription embrassait les mêmes provinces : chaque préfecture de l'Empire avait un évoque ou un métropolitain, auquel on donnait des suffragants , comme les gouverneurs avaient eux-mêmes plusieurs délégués sous leurs ordres.
Lorsque les deux autorités étaient unies dans la même personne , et que l'évêquese trouvait investi delà puis.
L'UNIVERS
sauce civile, les autres magistratures étaient remises à son clergé; et cette concentration des deux pouvoirs avait souvent lieu dans les pays voisins des nations païennes, au milieu desquelles on voulait introduire le christianisme.
C'était ainsi que des souverainetés ecclésiastiques avaient été créées dans une partie de l'Allemagne. Leur nombre et leur situation influèrent d'une manière sensible sur le caractère des peuples, sur la tendance de leurs opinions, et sur l'extension que prit de toutes parts la puissance du clergé. Ce pouvoir, faible dans l'origine, remontait au temps où les chrétiens , encore en petit nombre, cherchaient à mettre leurs institutions religieuses à l'abri d'une autorité protectrice. Us avaient obtenu de Constantin et de ses successeurs la faculté de recourir à l'arbitrage de leurs évêques et de leurs pasteurs , pour concilier les différends survenus entre eux. Les évêques, assistés des prêtres , prononçaient leurs jugements, et en prenant pour base de Jeurs décisions les règles de l'équité , ils s'attachaient aussi à les faire dériver du texte des saintes Écritures, et à se régler sur les exemples et les maximes que l'on pouvait y puiser.
Ces décisions n'avaient d'abord rien de coactif : on pouvait y déférer, ou recourir ensuite à la voie des tribunaux : les clercs étaient portés à prendre le premier parti, mais les simples laïques appelaient quelquefois de ces sentences arbitrales; et lorsque les empereurs accordèrent aux évêques le secours du bras séculier, pour faire exécuter les décisions des autorités ecclésiastiques, cette concession ne s'appliqua d'abord qu'aux jugements qui concernaient les clercs. La juridiction ecclésiastique put dès lors devenir distincte de la juridiction séculière : elle eut ses attributions déterminées : les clercs dépendirent exclusivement d'elle : ou fit même ressortir à sestribunaux les causes mixtes qui étaient pendantes entre les clercs et les laïques; et le nombre de ces causes devint d'autant plus considé-
rable que l'Église voyait s'accroître de jour en jour ses domaines, ses affiliés , ses ordres religieux. Par là se trouvèrent habituellement mêlés ses intérêts temporels et ceux des laïques : elle put évoquer devant ses tribunaux la
f)lupart des affaires civiles et crimineles; et cette extension de prérogatives rendit nécessaire la promulgation d'un grand nombre de règlements et de lois qui constituèrent le droit canonique. Tantôt ces règlements émanèrent des conciles, dont les décrets étaient reconnus soit dans toute la chrétienté, soit dans les provinces qui avaient concouru à leur formation ; tantôt ils émanèrent des souverains pontifes qui , dans l'intervalle d'un concile à l'autre, exerçaient ce pouvoir de législation.
Nous n'avons point encore à nous occuper ici de l'extension immodérée que devait un jour acquérir ce nouveau droit : le temps put en dénaturer les principes; mais si nous nous reportons à l'époque où ils s'établirent, nous devons regarder ce droit canonique comme une des institutions les plus favorables à l'ordre social. Le code de Justinien n'avait pas encore été retrouvé; il ne le fut que vers le milieu du douzième siècle; et après avoir lentement aidé en Italie à la réforme des lois, il ne pénétra qu'un siècle après dans l'intérieur de l'Allemagne.
Ce n'est pas néanmoins que la réapparition de ce code doive être regardée comme une époque de rénovation complète dans la jurisprudence. Les principes du droit romain n'avaient jamais été complètement abolis : ils s'étaient conservés en Italie au milieu des ruines de l'Empire : les invasions des Huns et des Vandales avaient pu faire périr les monuments, mais n'avaient pas détruit les traditions. Les Romains sous la domination des Goths continuèrent d'être régis par leurs propres lois , tandis que le code de Théodoric s'appliquait à la nation de ce prince : les Visigoths, les Francs, les Bourguignons, lorsqu'ils s'établirent dans les Gaules, y laissèrent aussi aux
VILLES AMSÉÀTIQUES.
:io
habitants la liberté de vivre sous les lois romaines, et la nation conquérante eut son code particulier. Le temps lit enfin prévaloir cette dernière forme de législation, et les traces de l'ancienne jurisprudence s'affaiblirent dans Tordre civil; mais l'Église chrétienne qui s'établissait, et dont les progrès naissants avaient besoin d'être protégés par une juridiction particulière, fonda en grande partie son droit canonique sur la base des lois romaines, en écartant celles qui ne convenaient ni à ses vues ni à ses maximes , et en conservant du moins aux siècles suivants quelques parties de cet ancien édifice.
Dans un siècle d'ignorance , où de barbares coutumes régnaient encore, où elles avaient leurs racines dans les mœurs et dans les autres institutions nationales, c'était sans doute un bienfait pour des peuples, souvent exposés aux capricieuses décisions de la force et même du hasard , que de leur faire connaître une juridiction plus conforme aux règles de l'équité, plus propre à la répression de la violence et à la réforme des mœurs. Les tribunaux ecclésiastiques exerçaient, sous ce dernier rapport, une censure salutaire. Elle fit partie des attributions des évéques; elle devint plus efficace, en s'appuyant de la sainteté de leur caractère, et du respect public dont ils jouissaient. Enfin l'accroissement de leur autorité eut une heureuse influence sur l'affermissement de l'ordre public. Les évéques exercèrent dans la société une véritable magistrature : ils devinrent les protecteurs nés des orphelins et des mineurs,furent chargés de la visite des prisonniers, veillèrent au bon emploi des revenus communaux, et furent d'utiles auxiliaires pour l'administration civile, avant d'entrer en rivalité avec elle et d'usurper graduellement sa juridiction. L'ascendant qu'ils exerçaient sur l'opinion publique devait donner à l'enseignement et à l'éducation un caractère religieux : les études profanes étaient moins honorées; les ouvrages des saints Pères étaient pré-
férés à tous les autres. On voulait BUSli connaître ceux des hérésiarques , afin de les combattre, et quelquefois pour les justifier et les suivre : les commentaires des livres saints faisaient naître plusieurs nouvelles doctrines; et le sens des paroles, la mystérieuse, explication des faits, étaient abandonnes à de nombreux interprètes qui ne parvenaient souvent qu'à les obscurcir davantage.
Aussi longtemps que les autorités ecclésiastiques se bornèrent à la discussion des doctrines religieuses, et au désir de ramener leurs adversaires en les éclairant, elles furent fidèles aux principes de la tolérance et gagnèrent au christianisme un grand nombre de prosélytes; mais dès le moment où elles recoururent au pouvoir du prince, pour arrêter le cours des hérésies, elles en accrurent les progrès et la force en les persécutant; elles changèrent par de redoutables institutions ce caractère de bienveillance et de charité chrétienne qui avait marqué leurs premiers actes.
On eut sans doute à déplorer une telle altération, en voyant l'Église cesser d'obéir aux maximes des saints, renoncer à sa simplicité originelle , et vouloir substituer à l'autorité qu'elle avait sur les .1mes un pouvoir temporel que la politique pouvait ébranler.
En rappelant les causes qui étendirent l'influence de l'Église, nous devons particulièrement signaler l'établissement etlamultiplicité desordres monastiques. Celui de Saint-Benoît, fondé au mont Cassin , vers le commencement du sixième siècle, reçut de son fondateur une règle qui servit ensuite de modèle aux autres ordres dans tous les pays d'occident : luimême il se partagea en différentes associations , dont chacune adopta un plan de réforme particulier, qui s'éloignait insensiblement de la règle primitive. On voulut la rétablir en fondant en 910 l'ordre de Gluny qui jouit pendant deux siècles d'un grand crédit; mais comme la discipline tendait à s'y relâcher, saint Bernard entreprit une nouvelle réforme en 1145,
L'UNIVERS
et fonda l'ordre de Citeaux. D'autres monastères liront remonter leur règle à celle de saint Benoît, tels que les chartreux, les célestins, les camaldules; mais il serait étranger au but de notre ouvrage de suivre ces affiliations et de rendre compte des autres établissements monastiques qui s'écartèrent plus ou moins des règles de cette première institution. Il nous suffit de faire remarquer que le travail des mains imposé aux premiers cénobites, et aux chapitres qui adoptèrent leurs règlements dans le neuvième siècle , fut ensuite assez généralement remplacé par l'étude et par des occupations intellectuelles. Dans ce nouveau système, les établissements religieux , dont la plupart s'étaient répandus jusquedans les villes, influèrent d'une manière plus marquée sur l'opinion publique. Les monastères et toutes les institutions du clergé se multipliaient, sous une forme de gouvernement qui les protégeai t d'une manière spéciale , et qui en faisait un appui pour sa propre autorité. On conservait dans ces pieux établissements, comme dans des lieux d'asile, le dépôt des sciences et les débris littéraires que la barbarie des temps n'avait pas encore anéantis.
La propagation de la langue latine fut un des événements qui contribuèrent le plus à sauver un si précieux héritage. Cette langue était celle du clergé et des monastères : la cour de Rome, d'où relevaient toutes les institutions religieuses , avait besoin d'un commun idiome, pour étendre ses rapports avec elles. Tous les livres de liturgie étaient écrits en latin; l'office divin se célébrait partout dans cette langue : elle devenait nécessaire aux lecteurs des livres saints, à ceux des Pères de l'Église. Ce dernier motif fit aussi cultiver la langue grecque , dont une partie des saints Pères s'étaient servis , et quoique l'usage en fût moins général il ne fut pas abandonné. Alors la plupart des écrits avaient un caractère religieux : ils étaient dogmatiques , ascétiques , empreints de cet esprit de controverse
et de mysticisme , qui tendait à soumettre la raison à la foi : un petit nombre de livres purent échapper à l'oubli où tous les autres allaient s'ensevelir.
La langue latine avait passé de Rome à Constantinople, et lorsque Constantin eut fait de cette dernière ville la capitale de l'Empire, il y attira les premières familles d'Italie, et un grand nombre d'habitants de toutes les autres classes. Pendant longtemps les actes publics furent écrits en latin : Justinien publia son code dans cette langue au commencement du sixième siècle. On a même retrouvé dans l'empire d'Orient plusieurs actes du dixième siècle, composés en langue latine, mais écrits en caractères grecs. Il paraissait plus commode de n'avoir qu'une même écriture pour l'un et l'autre idiome :
cependant cette préférence donnée aux caractères grecs conduisait par une transition naturelle à préférer la langue à laquelle ils avaient toujours appartenu. Le grec n'avait pas cessé d'être en usage dans les provinces d'Orient; il rentra dans la capitale, où le latin allait bientôt tomber en désuétude.
Cette dernière langue s'était d'ailleurs dénaturée dans le pays même où tant d'illustres écrivains l'avaient consacrée par leurs ouvrages. On ne parlait plus à Rome la langue classique du siècle d'Auguste : les littérateurs les plus distingués n'avaient pu en arrêter la décadence; et lorsque le goût tendait à se corrompre d'âge en âge, ils partageaient les défauts de leur siècle. Un grand nombre d'anciens modèles avaient été détruits, les uns par l'ignorance et le mépris des barbares , les autres par un fanatisme aveugle et intolérant :
on voulait faire disparaître les écrits profanes que le temps avait épargnés, et en cherchant à les effacer on en surchargeait les pages de différentes productions théologiques qui devaient un jour tomber dans l'obscurité. Mais les iconoclastes littéraires ne purent pas accomplir en entier cette dévas-
VILLES INSÉÀTÏQUES.
tation : le temps devait venir où l'on retrouverait quelques textes anciens, à travers les dégradations de leurs manuscrits.
Toutes les dépouilles du i assé ne furent pas d'ailleurs atteintes par les barbares ou parle fanatisme. Plusieurs OU) rages de la haute latinité n'avaient pas été compris dans la commune proscription, soit hasard, soit inadvertance, soit qu'ils fussent encore protégés par quelque sentiment d'admiration ou de scrupule littéraire.
L'usage du latin servit donc aussi à l'étudede la littérature profane: il permit de consulter d'anciens modèles de goilt, d'éloquence, de pureté; et les hommes les plus lettres du moyen âge cherchèrent à s'en rapprocher dans leurs écrits. Aussi, quelle que pût être la dégradation de cet idiome , elle était beaucoup moins sensible que l'imperfection des langues vulgaires qui commençaient à se former dans différents pays. Celles-ci hésitaient dans leur marche : elles avaient des règles incertaines; et leur grammaire, plus ou moins informe, se confondait avec celle de l'ancien langage. Il se fit de part et d'autre de fréquents emprunts de tournures et d'expressions :
tandis que le peuple latinisait sa langue barbare , les clercs accoutumés à celle des Romains commençaient à la germaniser.
L'emploi de ce latin plus ou moins corrompu se conserva longtemps dans les actes publics, dans les chartes, les traités, les autres contrats, émanés de l'autorité civile ou religieuse, et il devint un moyen habituel de correspondance entre tous les -magistrats qui pouvaient l'entendre. Le code du droit canonique, ceux du droit romain qui venaient d'être retrouvés, et que l'on conservait dans leur langue primitive, étant devenus la base de toutes les décisions juridiques, il fallait les bien connaître pour en faire l'application journalière.
Cependant plus on s'éloignait des territoires que Rome avait autrefois conquis, et où de nombreuses traces de sa langue s'étaient conservées , plus
on voyait les langues du Nord prévaloir sur celles du Midi. La plupart des
actes durent être dressés dans l'idiome
\ ulgaire , partout où le peuple ne pou-
vatl pas en comprendre d'autres: et même on vit dériver de celte source
commune plusieurs langues germaniques qui se répandirent dans le Nord, et qui servirent a l'inscription des actes publics et politiques de différentes nations de cette contre*'.
La diversité de ces dialectes rend sans doute plus difficile l'étude des monuments historiques du moyen mais ceux dont il est malaise de débrouiller le texte original ont souvent été reproduits dans une langue plus connue : d'autres recherches suppléent à ces documents primitifs, et les questions obscures viennent à s'eclaicir, quand ces différents lang ont pu s'expliquer l'un par l'autre.
Si nous voulons nous rendre compte de la marche que l'enseignement suivit dans le moyen âge, nous voyons que l'école de Reims, les universités de Paris et de Bologne étaient déjà fameuses vers- la fin du dixième siècle. Guillaume de Champeaux, Abailard, Pierre Lombard, auteur du livre des sentences, enseignèrent à Paris les humanités, la philosophie et la théologie. L'université de cette ville attirait des élèves d'Angleterre, d'Allemagne, du nord de l'Europe, d'Espagne et d'Italie : le cardinal Robert de Courçon lui donna en 1215 un règlement3; les frères prêcheurs furent agrégés à cette institution; et ils eurent des collèges, ainsi que les frères mineurs. On fonda pour les moines les collèges des Bernardins, ceux de Clugni et de Marmoustier : d'autres furent établis par les évêques pour les pauvres étudiants : le nombredecesétablissements augmenta, et l'exemple qu'ils donnaient fut suivi dans tous les pays du rite latin.
Mais le goût des bonnes études s'était perdu : on voulut embrasser trop de choses à la fois , et Ton ne pouvait prendre qu'une légère teinture de chaque genre de connaissances. On étu-
L'UNIVERS
diait la grammaire des langues anciennes, en négligeant celle des langues vulgaires qui sortaient à peine de l'enfance : la plupart des laïques ne savaient pas lire; le latin que les clercs entendaient encore se chargeait de mots barbares dont on changeait la terminaison : l'orthographe n'était pas fixée; l'hébreu, le grec étaient à peine connus, quoiqu'on fût entouré d'Israélites et qu'on eût des relations avec les Grecs; l'arabe et les autres langues orientales étaient encore plus ignorées.
La rhétorique abusait des métaphores et du sens figuré. On apprenait à écrire avec recherche , sans naturel ; et ce genre de style se retrouve dans les lettres d'Innocent m , de Pierre de Blois, de Pierre des Vignes : les expressions en poésie sont encore plus forcées : l'histoire est chargée de fables, la géographie erronée, la logique réduite à l'art des subtilités et des raisonnements captieux : la physique ne s'appuie pas sur l'expérience; on étudie peu !a géométrie ; on s'accoutume, en morale, au doute, à la contestation; et l'on jure sur les paroles du maître, plutôt qu'on ne cherche les lumières de la raison.
Dans les écoles, les maîtres étaient orgueilleux de leur savoir, et les disciples étaient turbulents : les disputes qu'ils avaient entre eux ou avec les bourgeois dérivaient de la différence des systèmes auxquels ils s'attachaient, de la variété des langues s'ils appartenaient à plusieurs pays, et du peu d'autorité des maîtres.
Les théologiens, ne sachant pas la langue des Écritures saintes , ne pouvaient pas remonter aux sources : ils abusaient, pour étendre les droits de l'Église, des allégories que l'on trouve dans les livres sacrés , telles que celles des deux glaives, des deux luminaires; ils disputaient sur les traditions. Ce mauvais goût du siècle se répandit dans leurs ouvrages; le style des scolastiques devint sec et uniforme : les canonistes ne furent pas d'accord sur la jurisprudence, et l'autorité des évêques ne suffisait pas pour les con-
cilier. Il aurait fallu un meilleur plan pour les études, des principes plus arrêtés en théologie, moins de subtilités sur la morale, un meilleur goût dans le choix des pensées, moins de dégradation dans le langage.
Les causes qui produisirent l'altération de toutes les bonnes doctrines littéraires se faisaient remarquer depuis plusieurs siècles; quelques génies avaient apparu par intervalle : et nous devons compter dans ce nombre le vénérable Bède,Alcuin,queCharlemagne avait appelé près de lui pour perfectionner l'enseignement, Eginhard, oui fut son secrétaire, Paul Varnefride, historien des Goths et des Lombards, Hincmar, qui dut à ses vastes connaissances son rang élevé dans l'Église, et qui fut la lumière vivante de plusieurs conciles , Gerbert , illustre par son savoir avant d'arriver au saintsiége. On voyageait alors en Espagne pour s'y instruire chez les Arabes :
Gerbert était allé y étudier les mathématiques; et quoique l'étendue de ses connaissances le fît accuser de magie , il devint successivement archevêque de Reims, de Ravenne, et souverain pontife sous le nom de Sylvestre II.
Photius, que nous ne considérons ici que comme littérateur, s'était fait admirer dans le neuvième siècle par ses profondes recherches en histoire, en philosophie, en médecine : il eut l'éloquence d'un orateur, et lorsque son ambition l'eût fait aspirer au patriarcat de Constantinople, il devint un des théologiens les plus savants, un des plus subtils dialecticiens.
Quelques hommes s'attachaient à recueillir de nombreux passages des auteurs anciens; et dans un âge où les livres étaient rares, et où la plupart des meilleurs manuscrits avaient disparu, on dut attacher un grand prix au lexique de Suidas, qui vécut vers la fin du onzième siècle. Cet ouvrage renfermait un grand nombre de citations des vieux auteurs qui avaient eu le plus de célébrité : il en expliquait les passages, relatifs à des mœurs , à des événements dont la tradition s'était obscurcie. Eustathe pu-
VILLES \NSi:\TInl ES.
blia daOI le siècle Minant un commentaire très-étendu sur les ouvrage!
d'Homère : d'autrei scoliastes s'attachèreut avec le même soin à commenter If* œuvres d'Aristote. Cedrenus, Psellus, Ingulphe, qui écrivaient dans le ii* siècle, acquirent quelque réputation comme historiens : d'antres mirent en crédit l'étude de la Bcolastique, et méritèrent Les noms de docteurs subtils, séraphiques, angéliques, irréfragables.
L'habitude d'exercer et d'aimiiser l'esprit sur des questions obscures que les lumières de la foi peuvent seules éelaircir, conduisait à taire d'autres progrès dans des sciences plus positives. Le douzième siècle vit briller plusieurs personnages fameux : S. Bernard, Abailard, Pierre le Vénérable fleurirent en même temps. Hildebert, archevêque de Tours, publia un poëme latin sur la ville de Rome : Othon de Freisingue écrivit ses chroniques en Bavière; on répandit la publication du codede Justinien, retrouvé à Amalfî; Gratien publia le recueil des canons ecclésiastiques; Averroës de Cordoue devint célèbre comme médecin et commentateur; Edrisi publia sa géographie qui embrassait toutes les parties du inonde alors connu; on remarqua vers la fin du même siècle, comme littérateurs ou comme historiens, Jean Salisbury,Pierre Comestor, Pierre de Blois, Guillaume de Neubourg , Gervais de Cantorbéry , Saxon le grammairien , Adam de Brème dont nous avons cité les écrits.
Presque tous les hommes qui se distinguèrent dans les lettres appartenaient au clergé séculier ou aux monastères : ceux-ci étaient tenus d'apprendre le latin : la solitude du cloître laissait des loisirs aux religieux, et l'étude les mettait au-dessus de leurs contemporains.
Cependant tous ces écrivains ne pouvaient échapper à la corruption du <*oùt , et en arrêter la décadence : les bons exemples avaient diminué de jour en jour ; et les hommes qui cultivaient leur intelligence manquaient d'appréciateurs éclairés.
Le /ririitt/i et le (j<ui/riiiu//t renfermaient toutes 1rs eonnaissanees exigées dam Ifl XII' siècle pour constituer un savant. Le premier cours d'étudM comprenait la grammaire, la logique ou dialectique et la rhétorique i le second cours embrassait les quatre facultés ou arts libéraux; savoir : l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie. L'érudition était le caractère distinctif des hommes qui s'occupaient des lettres; mais , en rendant compte de leurs recherches, ils avaient le desavantage d'écrire dans une ancienne langue, déjà très -corrompue par le temps, ou dans une langue vulgaire qui n'était pas encore formée, et dont les règles ne pouvaient être fixées qu'insensiblement et par un long usage.
L'Italie fut la première qui donna l'exemple de cette création d'un nouveau langage, où l'ancien idiome du pays s'était mêlé à celui des conquérants : d'illustres écrivains perfectionnèrent de bonne heure cette combinaison ; ils l'assujettirent à des règles, et fixèrent par leur autorité et par leur exemple cette langue harmonieuse qui allait devenir celle de toute la péninsule.
Le même génie avait animé les troubadours du midi de la France. Le nord de ce royaume eut ses trouvères, l'Allemagne eut ses singers qui , cherchant à enrichir la langue vulgaire des locutions et des règles d'une langue mieux formée , s'attachaient moins à changer leur idiome national qu'à fixer son caractère et à développer sa richesse et son énergie.
Ces différents essais sur le langage n'étaient pas enseignés d'une manière dogmatique, et sous la forme d'une leçon ; mais les jongleurs ou poètes qui faisaient entendre leurs chants, leurs tensons, leurs ballades dans les châteaux et sur les places publiques, offraient à leurs auditeurs des modèles d'imitation. Ils avaient peu de savoir, ils faisaient de fabuleux récits qu'animait souvent une imagination mal réglée; ils peignaient les pas-
L'UNIVERS
sions , les orages du cœur : c'en était assez pour captiver l'attention d'une assemblée qui cherchait plutôt des émotions que des lumières , et dont il fallait amuser l'oisiveté. Les plaisirs appartenaient aux grands; le goilt de l'instruction ne les gagnait point encore : ils avaient une sorte de dédain pour le savoir ; et la noblesse laissait aux clercs la culture de quelques sciences imparfaites dont elle ne connaissait pas le prix. La chasse, ou la guerre, ou des amusements frivoles occupaient tous ses moments : elle aimait les fêtes militaires, l'exercice de l'équitation et le maniement des armes ; le commerce , l'industrie , les professions utiles l'auraient fait déroger à son rang et à ses privilèges. Telle était la contagion de ses exemples, que les clercs euxmêmes avaient souvent contracté plusieurs de ses habitudes, et qu'ils ne consacraient à leur instruction qu'une faible partie de leurs loisirs.
Les princes et seigneurs ecclésiastiques se croyaientliés par d'autres obligations : le soin qu'ils avaient à prendre de leurs États et de leur souveraineté temporelle les entraînait dans de fréquentes expéditions militaires; et leur présence devenait souvent nécessaire dans les conseils du monarque dont ils étaient vassaux , ou dans les conciles généraux que ce prince avait convoqués.
Des obligations si diverses et des distractions si fréquentes contribuaient à relâcher la discipline ecclésiastique, et à faire partager au clergé la dépravation d'un siècle barbare : elles tendaient à élever l'autorité temporelle du saint-siége au-dessus de toutes les autres puissances humaines; à faire prédominer les censures ecclésiastiques, les pénitences publiques et l'excommunication, sur toutes les peines infligées par les tribunaux civils et criminels; à déposer les rois ; à délier leurs sujets du serment de fidélité; à faire enfin entreprendre et diriger par l'Église elle-même toutes les grandes opérations militaires et religieuses qui
devaient occuper dans le moyen âge les peuples de la chrétienté, t
Ces expéditions générales avaient été précédées par de longues divisions entre les papes et les autres souverains, entre le sacerdoce et l'empire. L'anarchie qui troubla si souvent le neuvième et le dixième siècle devint favorable aux empiétements temporels du saint-siége; elle accrut la dégradation des mœurs, l'igno rance et la superstition : dès lors on confondit la vérité avec l'erreur, la piété avec le fanatisme, le repentir avec les actes extérieurs d'une fausse pénitence. Si nous avons plusieurs fois à revenir sur cette peinture des mœurs du moyen âge , et sur cette tendance naturelle des opinions vers un pouvoir que reconnaissaient également toutes les nations chrétiennes,' c'est que les peuples dont nous devons peindre le caractère obéirent sur ce point à la même influence que tous les autres. 11 ne suffirait pas de se borner à leurs annales particulières ; nous avons à les faire rentrer dans la grande famille de l'humanité, car leur histoire se trouve liée à celle de leur siècle, aux vicissitudes de l'opinion, et à celles du système social :
c'est par de tels rapprochements, c'est par les observations générales qui en dérivent , que la marche des événements vient à s'expliquer, et que l'on peut mieux en saisir la cause , la tendance et les résultats.
Quelque différents que puissent être les intérêts politiques ou commerciaux de plusieurs nations , il est néanmoins des opinions générales auxquelles elles se rallient, quand elles jouissent d'une même religion , qu'elles se ressemblent par les mœurs et l'organisation sociale, et qu'elles croient avoir à combattre de communs ennemis : alors une même pente les entraîne; elles obéissent toutes à l'esprit de leur siècle , s'éclairent de ses lumières , ou suivent aveuglément ses erreurs.
On désigna dans le neuvième siècle, sous le nom de millénaires un grand nombre d'enthousiastes, persuadés
VILLES AHSÉATIQUES.
que la fin du monde arriverait dans le Siècle suivant : ils croyaient aussi qu'après le jugement dernier les dus
trouveraient leur paradis. sur la terre, et y passeraient mille ans sous le règne du christ. Cette opinion, devenue
populaire, donna une nouvelle activité au zèle religieux relie détacha des biens de la terre , et toutes les vues se tournèrent vers le ciel. Cet âge fut celui des fondations pieuses; on donna de grandes possessions aux monastères ; on cherchait par des expiations à fléchir la colère divine, et a détourner la catastrophe dont le monde était menacé : le clergé, les ordres monastiques devinrent plus puissants; l'Église était regardée comme une médiatrice entre l'homme et la Divinité, dont elle devenait l'interprète.
Et comment des vues humaines et ambitieuses ne se seraient-elles pas mêlées au zèle pieux des pontifes? la première autorité de l'Église ne pouvait pas toujours être conférée au plus digne : plusieurs hommes portèrent sur la chaire de Saint-Pierre le caractère inquiet, les passions qui les avaient animés avant leur exaltation; et s'ils ne purent faire perdre au saintsiége le rang auguste et la majesté qui lui appartenaient, du moins ils ne surent pas constamment édifier le monde par leurs vertus. Tel est l'empire du siècle sur les fonctions les plus respectables. On ne pouvait, dans des temps d'ignorance et de barbarie, espérer que les hommes les plus éminents fussent affranchis des opinions régnantes, et qu'ils ne voulussent en tirer aucun parti pour étendre leur puissance.
Les erreurs des millénaires ne cessèrent pas avec le dixième siècle : un grand nombre d'hommes persistèrent à croire que la vengeance du ciel n'était que différée, que le glaive restait suspendu sur leur tête, et qu'il fallait regarder comme précurseurs de la destruction du monde ces conquérants, ces hordes implacables qui ravagèrent pendant le onzième siècle la plupart des contrées de l'Europe. Les Sarra-
sins avaient envahi tout le nord de l'Afrique, l'Espagne presque entière
et les contrées méridionales de la France : les Danois firent la conquête
de l'Angleterre; les Normands établis
en France allèrent s'emparer du royaume de Naplrs; les TUTCfl vinrent s'établir en Syrie, et les lieux qui furent le berceau du christianisme tombèrent aux mains des infidèles. Alors il se rendait à Jérusalem une longue succession de pèlerins, qui bravaient la pauvreté, la fatigue, les périls de toute nature, pour visiter la contrée où les premiers mystères de la religion s'étaient accomplis. Ces voyages étaient devenus une des pratiques religieuses du septième et du huitième siècle : on en fit en un grand nombre de lieux, pour visiter les nommes pieux qui s'étaient acquis dans leur cellule une réputation de sainteté, et pour vénérer leurs reliques quand Dieu les avait rappelés à lui. Les longs pèlerinages, qui étaient aussi les plus pénibles, passaient pour les plus méritoires : on partait du nord de l'Europe, pour s'arrêter en Espagne à Saint- Jacques de Compostelle, pour se rendre en Italie , soit à Rome ou au mont Cassin, soit au mont Saint- Ange ou à Notre-Dame de Lorette, et pour aller jusqu'en Palestine se prosterner devant le saint sépulcre.
Ces actes avaient été dans l'origine une œuvre de piété volontaire, pratiquée dans tous les états, depuis le rang du monarque jusqu'à la classe la plus humble et la plus pauvre : ils devinrent beaucoup plus nombreux, lorsqu'on les regarda comme une expiation des fautes, quand ils remplacèrent les pénitences publiques , et qu'ils furent imposés aux criminels, pour les racheter du supplice.
La plupart des pèlerinages se faisaient par terre : on traversait l'Europe entière , pour aller chercher à Jérusalem la rémission de ses fautes : les voyageurs les plus humbles vivaient de l'aumône des fidèles ; et les riches, qui pouvaient acheter leur subsistance, étaient souvent exposés aux attaques des brigands, ou aux exactions du fisc
L'UNIVERS
aans les États qu'ils traversaient. Les
routes avaient été plus libres, quand tous les pays alors connus appartenaient à l'empire d'Orient. Les musulmans arabes, qui se rendirent ensuite maîtres de la terre sainte, n'empéchèrentpas ces pieux exercices, dans une terre consacrée, et devenue pour eux-mêmes un lieu de vénération; mais tous les califes n'eurent pas la même tolérance; les pèlerins furent souvent troublésdansla visite des saints lieux ; et l'arrivée des Turcs seljoucides les exposa, dans le onzième siècle, à de plus mauvais traitements.
Néanmoins de si grands périls ne ralentissaient pas le zèle des pèlerins : les uns allaient s'offrir sans défense aux ennemis du nom chrétien, et ils étaient animés par l'espérance du martyre : les autres prenaient les armes , pour accomplir leur vœu avec sécurité ; et ces expéditions particulières préparaient celles où l'on tenterait d'arracher des mains des infidèles le berceau du christianisme. Quand leur puissance menaçait toute l'Europe occidentale, on dût s'attacher d'abord à se défendre contre leurs invasions; mais Grégoire VII avait conçu le projet de les attaquer en Orient, pour leur enlever la terre sainte. La première croisade fut prêchée par Urbain II en 1094; et ce pontife, en ralliant tous les chrétiens par une pieuse et grande entreprise, espéra faire cesser entre eux cette longue suite de guerres particulières, qui avaient troublé l'Europe pendant deux cents ans.
On accorda une indulgence plénière à tous ceux qui , avant encouru des punitions temporelles ou une pénitence publique, prendraient part à cette croisade. Des hommes accoutumés à des actes de violence préférèrent ce nouveau mode d'expiation aux jeunes, aux aumônes, à l'exil, auxquels ils étaient condamnés par les autorités canoniques : la guerre n'était plus un châtiment pour eux, et ils s'engageaient avec ardeur dans des expéditions aventureuses, qui leur offraient d'autres occasions de se livrer à la fougue de leurs penchants. Dès
lors \m grand nombre d*exces durent se mêler à la dévotion : la nouvelle épreuve que l'on faisait subir aux coupables ne réformait pas leurs vices :
elleouvrait même un champ plus vaste aux désordres; et les hommes engagés dans cette vie vagabonde allaient troubler la sécurité d'un autre pays.
Nous ne confondrons point avec cette tourbe indisciplinée les hommes animés d'un zèle religieux qui prirent part à ces pieuses entreprises, ceux qui cherchaient la gloire, ceux qui étendaient les bienfaits du commerce, ou qui voulaient repousser les périls dont l'Europe leur paraissait menacée. L'Allemagne fut entraînée comme la France dans ce grand mouvement :
les villes de la Baltique et de la mer du Nord y participèrent, et prêtèrent leurs pavillons aux habitants qui prirent la croix. La voie de terre eût été trop longue, trop périlleuse pour gagner les régions d'Orient : on préférait des vaisseaux déjà accoutumés aux parages des côtes de l'Atlantique et même à ceux de la Méditerranée : souvent ils avaient transporté des pèlerins vers la terre sainte; ils servirent également aux expéditions des guerriers et facilitèrent leurs exploits. Si des Saxons, des Danois se firent remarquer au nombre de ceux qui fondèrent le royaume de Jérusalem , on voit aussi que les villes du Nord , où la navigation avait fait le plus de progrès, reçurent à la suite de cette conquête le prix de leur coopération, et obtinrent des privilèges commerciaux dans les ports dont les chrétiens s'étaient emparés.
Le mouvement imprimé à une partie de l'Europe avait surtout entraîné les guerriers d'Occident; mais il gagna bientôt tous les peuples qui faisaient partie de la grande famille chrétienne, et les premiers désastres des croisés leur suscitèrent d'innombrables vengeurs. Les chrétiens avaient perdu en 1 142 la ville d'Édesse , principal boulevard du royaume de Jérusalem : plus de trente mille hommes avaient péri sans pouvoir la sauver ni la reprendre , et Nourreddin allait menacer d'une invasion les autres do-
maincs du royaume, lorsque le pape Eugène Ni invita la chrétienté à secourir la cité sainte, et chargea Bernard, abbé de Clairvaux, de prêcher contre les Sarrasins une nouvelle croisade. Louis VU et tous les barons français se rendirent à Vézelai en Bourgogne pour entendre cette prédication : une tribune fut élevée en plein champ, etTéloquencedupieui apôtre entraîna rassemblée entière à prendre la croix : le roi eut bientôt sous ses ordres une armée décent mille hommes, prêts à entreprendre cette expédition. L'empereur Conrad III venait de convoquer une diète à Spire : les puissantes exhortations de Bernard touchèrent si vivement cette réunion de souverains qu'ils résolurent de porter la guerre aux infidèles. L'orateur se rendit en Bavière, il parcourut ensuite différentes villes du Rhin, et partout il excita la même ferveur.
On pourrait s'étonner du succès
3 n'obtint le prédicateur de la croisade ans un pays dont la langue lui était inconnue, si l'on ne remarquait pas que les assemblées au milieu desquelles il cherchait des prosélytes se composaient de l'élite de la nation.
Les princes, le clergé surtout, entendaient la langue latine : elle était devenue le lien de leurs relations mutuelles; et quel que fût l'idiome vulgairedes peuples germains, ou saxons, ou slaves, dont ils avaient le gouvernement ou la direction, ils pouvaient faire passer d'une langue dans l'autre, et communiquer ainsi à la multitude, les leçons et les impressions qu'euxmêmes avaient reçues. Ce fut alors qu'on vit un grand "nombre d'enthousiastes, pénétrés du même esprit religieux, se répandre dans les villes, dans les bourgades et au milieu des campagnes, attirer à eux des populations nombreuses, les animer de leur saint zèle, les entraîner à cette guerre sacrée, par tous les motifs qui pouvaient agir sur des caractères énergiques et sur de vives et mobiles imaginations. Ne cherchons pas dans leurs discours le même genre d'éloquence que chez les anciens; ils avaient celle
de leur siècle; ils soulevaient . ils dirigeaient les passions, et savaient
émouvoir et persuader. Ce grand but ne fut-il pas dans tous les temps celui de l'orateur? Si nous condamnons quelquefois la bizarrerie de ses ligures et de son langage, reportons-nous à son époque : ses im mes nous paraîtront moins étranges; el le fond du raisonnement et la forme du style seront justifiés par la situation où se trouvait alors l'esprit humain, et par la nécessité d'être compris et de produire une vive impression.
Les levées d'hommes qui se firent, soit en France, soit en Allemagne, avaient deux centres de réunion . l'un à Metz, l'autre à Ratisbonne. Louis VII et l'empereur Conrad s'étaient décidés à prendre la route de terre , et ils avaient à traverser la Hongrie, l'empire d'Orient, l'Asie Mineure, pour se rendre en Svrie et jusqu'à la ville sainte. Le nombre de leurs troupes grossissait en marchant : elles entraînaient avec elles les hommes qui cherchaient les périls de la guerre , les pécheurs repentants auxquels la rémission de leurs fautes était promise par les bulles d'Eugène III, les débiteurs que. leurs créanciers n'avaient plus le droit de poursuivre, les coupables qui avaient besoin d'échapper à la vindicte des lois. L'Allemagne, longtemps livrée au fléau de l'anarchie, vit s'éloigner une multitude de factieux; mais les pays qu'ils traversèrent furent abandonnés à leurs dévastations; et ces troupes, affaiblies de jour en jour par les maladies, la misère et une longue suite de combats dans les montagnes de l'Asie Mineure, s'épuisèrent, sans avoir porté de secours au royaume de Jérusalem , dont les Sarrasins avaient déjà resserré les limites.
Une armée navale, dont les troupes s'assemblaient sur les bords du Rhin et sur ceux du Wéser, était partie en même temps de Cologne et de Brème pour gagner l'Océan : elle longea les côtes de la Flandre , de l'Angleterre , de la France , s'accrut d'un grand nombre de navires sur ces dif-
L'UNIVERS
fcrcnts rivages, et se dirigea vers la Galice , où les guerriers pèlerins allaient recourir à l'intercession de saint Jacques de Compostelle, avant d'attaquer les infidèles.
Lisbonne et toute la partie méridionale du Portugal étaient alors occupées par les Sarrasins : Alphonse Ier était habituellement en guerre avec eux ; et ce prince qui les avait vaincus en 1139 dans la bataille d'Ourique, et qui avait été proclamé roi par son armée, à la suite de cette victoire, était souvent dans la nécessité de partager ses forces , pour défendre contre l'Espagne son indépendance, et pour repousser les invasions des Maures : il rechercha les secours des guerriers du Nord, les fit accueillir par l'évêque de Porto, lorsqu'ils mouillèrent devant cette place, et parvint à les associer à une expédition qu'il allait tenter contre Lisbonne. Leur flotte , composée de cent quatre-vingts navires, avait abord des guerriers teutoniques, flamands, anglais et français commandés par Guillaume, duc de Normandie; elle se rendit à l'embouchure du Tage, tandis que Alphonse venait assiéger cette ville par terre : l'armée navale concerta ses opérations avec les troupes portugaises ; elle intercepta toutes les communications de Lisbonne avec la mer; et ses troupes de débarquement campèrent dans la région ou l'on a érigé dans la suite l'église des Saints-Martyrs. Cette ville prolongea sa défense pendant cinq mois; enfin elle fut prise d'assaut le 21 octobre 1147, et la plupart des Sarrasins furent passés au fil de l'épée ; le butin appartint aux guerriers du Nord; la ville fut occupée par Alphonse ; les Maures la perdirent sans retour, et Lisbonne redevint une colonie chrétienne.
Lesauxiliairesd'Alphonsene'se rendirent point dans la Palestine, quoique la flotte eût été équipée dans ce dessein : la saison avancée ne permettait plus une si longue navigation ; on venait d'ailleurs de terminer une campagne contre les infidèles ; le mérite d'une croisade se trouvait obtenu, et
après ce premier exploit les vaisseaux regagnèrent les rivages d'où ils étaient partis.
Une autreexpédition, dont les chefs étaient Adalbcrt, archevêque de Brème, et les princes de la maison de Saxe, avait été dirigée contre les Vendes. Lubeck, Brème et Hambourg prirent part à cette guerre : les Vendes, après avoir saccagé la première ville , éprouvèrent de sanglantes représailles; et la paix ne fut rétablie avec eux que lorsqu'ils eurent consenti à devenir chrétiens. Il semblait alors que la communauté de religion pût seule établir entre les peuples des liens de confiance et d'amitié, et qu'on dût être en état d'hostilités permanentes contre les païens et les infidèles.
Il serait étranger à notre sujet de suivre le cours des expéditions qui se succédèrent en Orient, jusqu'à l'époque où la perte de la bataille de Tibériade, la prise dePtolémaïs, de Césarée, de Bayrouth, des autres ports de la Palestine, et celle de Jérusalem, tombée au pouvoir de Saladin , déterminèrent le pape Clément III à publier une troisième croisade. L'empereur Frédéric Barberousse prit la croix avec son fils, duc deSouabe, avec le duc d'Autriche et le marquis de Bade : les princesses seigneurs d'une grande partie de l'Allemagne marchèrent sous ses drapeaux : Adolphe, comte de Holstein, était du nombre; et les citoyens de Lubeck, Brème et Hambourg fournirent des vaisseaux aux guerriers du Nord et s'associèrent à tous leurs périls. Ces navires firent voile pour la Syrie, où ils devaient se réunir aux troupes impériales, qui avaient pris la route de terreau nombre de cent mille hommes. Mais l'empereur périt en Cilicie dans les eaux du Sélef ; et les débris de sa puissante armée se réduisaient à cinq mille combattants, quand la flotte du Nord les rejoignit en 1190 près dePtolémaïs, dont Philippe- Auguste et Richard Cœur de lion faisaient alors le siège.
Quelques détails nous ont été conservés sur les expéditions maritimes qui partirent des pays du Nord pour
VILLES ÀNSÉÀVTIQUES.
e rendre sur les cotes de la Palestine. tes troupes allemandes, commandées ar le duo de Gueldreet le landgrave c Thuringe, s'étaient embarquées
n 1 180 sur le Rhin et sur le Wéser : Iles arrivèrent au commencement de lin dans le port de Lisbonne. Leurs ottes reunies se composaient de cin-
uante-einq voiles : elles gagnèrent nsuite la cote des Algarves, s'empaàrent.sur les Sarrasins du château 'Alvor, firent main basse sur les asiégés , dévastèrent les campagnes oisines; et après avoir traversé le étroit de Gibraltar, elles naviguèrent ers la Sicile, où était lixé le rendezous des forces navales qui se dirieaient vers l'Orient. Jacques, seineur d'Avesnes , prit la croix vers la îème époque, s'embarqua en Flanire avec les troupes de son pays , et 6 rendit également en Sicile.
Une autre flotte de vingt-quatre lavires , montée par des guerriers èlerins de Frise, de Danemark et des outrées voisines de l'Elbe et du Wéer, arriva bientôt à Lisbonne; et enn une dernière expédition de onze aisseaux quitta l'île de Walcheren le 0 avril 1 189 , toucha successivement ux ports d'Yarmouth , de Darmouth t à quelques autres rivages d'Angleerre et de Bretagne , fut contrariée ar les vents dans les parages de Bellele, mouilla devant la Rochelle, et agna les ports de Gijon et d'Avilez ans les Asturies. Les guerriers se endirent en pèlerinage à Oviédo, où on gardait un grand nombre de reliues, apportées de Jérusalem : la flotte yant repris la mer, relâcha une seonde fois sur les cotes occidentales e Galice, où l'on voulait rendre les lêmes honneurs à saint Jacques , et ers la fin du mois de juin elle entra ans le port de Lisbonne, où elle se éunit aux vingt-quatre navires de expédition précédente.
Don SancheP r était roi de Portugal :
on prédécesseur Alphonse avait reonquis ce royaume sur les Sarrasins ; nais ils occupaient encore le pays des ilgarves; et don Sanche assemblait me armée pour faire le siège de Silvès
4e Livraison. (VILLES A.NSÉATIQUKS. )
qui était leur plus forte place : il Invita les guerriers du Nord a partager
les périls de cette expédition . el leur Hotte quitta Lisbonne le 10 juillet.
Elle gagna la côte méridionale des Algarves, et reconnut, les récentes ruines du château d'Alvor et de la contrée voisine. Les navires remontèrent le cours d'une rivière jusqu'à la vue de Silvès. Le peu de profondeur des eaux ne permettait pasd'aller plus loin, et l'on jeta l'ancre, tandis que l'armée portugaise commandée par Manuel de Souza s'avançait et venait camper de l'autrecotéde la place.
La première rencontre eut lieu entre.
des cavaliers sarrasins et quelques Bremois qui s'étaient séparés du corps de troupes dont ils faisaient partie.
Lorsqu'on fut arrivé devant Silvès , laposition parutsiforte que don Sanche n'espérait pas qu'on pût l'emporter : il proposa aux guerriers allemands d'abandonner l'entreprise et d'attaquer un autre poste; mais il ne put leur faire changer de résolution, et les travaux du siège commencèrent.
Cette place, plus grande alors que Lisbonne, avait quatre fortifications distinctes : la ville basse , située dans un vallon, portait le nom de Ronvalle; la ville haute avait celui d'Almadina : elle s'étendait sur les montagnes, et s'unissait à l'autre ville par un retranchement qui suivait la pente du terrain. Le château d'Alcaï s'élevait en avant de l'enceinte principale, et la tour d'Alviérana était placée entre l'Almadina et le Ronvalle.
Pendant ce siège mémorable, on déploya de part et d'autre tous les efforts du courage et toutes les ressources de l'attaque et de la défense.
Les murs de la ville basse furent emportés par escalade; mais il fallut attaquer pied à pied toutes les autres positions , saper les remparts , ouvrir des brèches, renouveler les assauts, couper les aqueducs. La garnison fut épuisée par les combats et les maladies, elle fut réduite à toutes les souffrances de la soif et de la famine, et ne capitula que sur des ruines après un siège de quarante-cinq jours.
L'UNIVERS
La prise de Silvès entraîna celle des châteaux de Sagres, de Lagos , de Portimào, et des autres places de PAIgarve occidentale : don Sanehe retourna dans sa capitale, et la flotte allemande, qui avait à bord trois mille cinq cents hommes, reprit sa navigation. Kl le passa devant Faroet Ta vira qui étaient encore au pouvoir des Sarrasins, et devant l'embouchure de la Guadiana et du Guadalquivir. Les habitants de Cadix, où elle fut jetée par un coup de vent, avaient abandonné précipitamment cette ville, et tous les Maures des rivages voisins serepliaient également dans l'intérieur.
Le 29 septembre , la flotte passa le détroit de Gibraltar, et longeant ensuite les côtes d'Espagne, elle reconnut Malaga, Carthagène, Alicante, Dénia , Valence ; elle dépassa l'embouchure de l'Èbre, Tarragone, Barcelone, Narbonne, Montpellier , et vint relâcher à Marseille. Ici se termine la relation de l'auteur anonyme qui nous a conservé le souvenir de cette mémorable expédition, à laquelle les guerriers de Brème, de Hambourg et de Lubeck avaient concouru.
On était à la fin du mois d'octobre : la flotte reprit la mer pour aller se joindre aux autres forces rassemblées en Sicile, et après y avoir hiverné elle se rendit au printemps suivant devant les murs de Ptolémaïs , toujours vaillamment défendus contre les troupes de Richard et de Philippe-Auguste.
L'art de la guerre avait fait des progrès sous le règne de ces deux monarques; les armées d'Occident étaient mieux composées : Saladin que les chrétiens eurent à combattre se montra souvent ennemi généreux; l'esprit de la chevalerie s'était développé; un nouvel ordre religieux et militaire fut fondé, pendant le siège, par les vertus chrétiennes et par la charité.
Les premiers citoyens de Lubeck et de Brème qui s'étaient rendus à cette croisade s'unirent pour donner des secours aux infirmes et aux blessés de la nation allemande. Les voiles
de leurs navires en furent détachées, et ils en firent des tentes, des pavillons, sous l'abri desquels ils recevaient et soignaient les malades. Ce zèle fut secondé par le duc de Souabe et par Conrad, chancelier de l'Empire et ancien évèque de Lubeck tous deux affermirent cet établisse ment par leur crédit et leurs libéralités : l'hospice fut constitué sous le titre et le patronage de la Vierge Marie: un grand nombre de guerriers voulurent y servir; et l'empereur Frédéric II obtint facilement que cet ordre militaire de Sainte-Marie teutonique fût confirmé par le souverain pontife Honorius III. Les citoyens de Lubeck et de Brème furent admis au nombre des chevaliers militaires de l'ordre dont ils avaient jeté les fondements, quoique les autres plébéiens en fussent exclus ; et les chevaliers laïques prirent le pas sur les ecclésiastiques.
L'Ordre teutonique fut ensuite répandu dans toute l'Allemagne : il eut de riches possessions dans les pays du Rhin; et l'empereur Frédéric II lui abandonna la Prusse, pour qu'il en fit une province chrétienne : il exigea aussi que cet ordre envoyât des troupes dans la terre sainte, toutes les fois -que leurs services seraient nécessaires.
Une trêve entre les chrétiens et les Sarrasins avait suivi de près la prise de Ptolémaïs; mais après la mort de Saladinles hostilités se renouvelèrent:
Célestin III fit encore prêcher la guerre sainte; l'empereur Henri VI se mit à la tête de cette expédition ; et trois corps d'armée partirent d'Allemagne pour se rendre en Orient : l'un suivit le cours du Danube et se dirigea vers Constantinople et l'Asie Mineure; un autre s'embarqua dans les ports de la Baltique et de la. mer du Nord ; les guerriers de Danemark, de -Hambourg, de Lubeck, de Brème en faisaient partie, et Hartwick, archevêque de Brème, partait avec eux. Cette flotte longea les côtes occidentales de l'Europe , elle débarqua en Portugal , délivra une seconde fois la ville de Silvès, que les Maures avaient reprise
VILLES 4NSÊÀTÎQ1 I s.
depuis peu , tt alla M joifHÎiv (Mi Sieile aux troupes (pie l'empereur y n n .ut envoyées, et que l'ancien évéque de LubecK fut chargé de conduire en
Chypre et en Palestine. Cette campagne t'nt heureusement commencée :
on reprit sur les Sarrasins les ptacei
de Sinon, de Sarepta, de Bayrouth;
la principauté d'Antioche fut agrandie; m u's tous les efforts des chrétiens échouèrent contre la forteresse de Thoron dont ils avaient entrepris le siège. Ils étaient parvenus à s'établir au [tied des retranchements : ils les démolissaient par la base, et déjà quelques pans de murailles s'étaient écroulés, quand les Sarrasins, réduits à l'extrémité, demandèrent qu'on leur laissât la vie sauve, et offrirent de rendre la place à ce prix. « Nous « avons un même Dieu , disaient-ils; « le culte seul est différent : l'auteur « de notre race est Abraham , et Sara « nous a laissé notre nom : nous som- « mes tous frères, et nous appartenons «également à l'humanité, sous un «. même Dieu qui est notre père. La « vicissitude des choses humaines fait « que nous sommes vaincus après « avoir été souvent vainqueurs : rece- « vez-nous, quand nous nous rendons; <' laissez-nous les vêtements et la vie : « vous trouverez dans la citadelle des « prisonniers et de nombreux trésors; « acceptez notre abandon et permet- « tez-nous de partir. »
I^s chrétiens ne voulurent pas accéder à ce vœu ; ils exigeaient qu'on se rendit à discrétion , et la garnison réduite au désespoir leur opposa une si vive résistance que, après avoir donné à la place d'inutiles assauts où ils perdirent une grande partie de leurs troupes , ils furent forcés de lever le siège, et regagnèrent en désordre la ville de Tyr. La discorde se mit bientôt dans leurs rangs. Les chrétiens de Syrie et les guerriers d'Allemagne s'imputaient mutuellement les pertes qu'ils avaient faites : les premiers se rendirent à Jaffa, les seconds à Ptolémaïs, et ceuxci quittèrent bientôt la Palestine pour retourner dans leur pays.
Les nations du Nord ne prirent au-
cune part à la croisade suivante, qui se termina en l'JO l par la fondation de l'empire latin ; mais en 1217 elles armèrent encore plusieurs Moites, dirigées vers la Sicile, l'Ile de Chypre et les côtes de la Palestine. On vit «à la fin du mois de mai . de nombreux bâtiments sortir de l'Elbe, du VVéser et du Rhin, avec les troupes de la basse Saxe, de la Westphalie et du pays de Cologne, pour se joindre aux escadres de la Frise, de la Hollande et du Jirabant. Cette nombreuse flotte gagna le port de Lisbonne, qui était devenu pour les vaisseaux du Nord un lieu de relâche habituel; et Alphonse II, roi de Portugal, eut recours aux guerriers allemands, pour attaquer la place d'Alcaçar-do-sal, dont les Maures s'étaient emparés. Les Frisons et la plupart des Saxons se refusèrent à cette demande ; mais elle fut accueillie par les comtes de Hollande , de Werden et de Berg qui commandaient une partie de la flotte : ils firent avec les Portugais le siège d'Alcaçar, dont la situation sur une montagne escarpée rendait l'accès très-difficile : les Maures qui voulurent secourir la place furent taillés en pièces ; et cette ville fut forcée de se rendre , après deux mois et demi de siège.
La flotte des guerriers du Nord hiverna dans le port de Lisbonne; elle en partit au printemps de l'année suivante, et après avoir essuyé dans la Méditerranée de violentes tempêtes, nui en dispersèrent les navires à Marseille, à Gênes, à Pise, à Messine, elle alla se réunir aux autres croisés, dans les ports de file de Chypre et dans celui de Ptolémaïs. Une tentative contre Damiette fut alors résolue; et la prise de cette place termina les travaux de la campagne. Les expéditions pour l'Orient furent bientôt interrompues, et les croisades changèrent de direction , lorsque la cour de Rome eut accordé les mêmes indulgences aux guerriers qui allaient combattre les Maures en Espagne et en Portugal , les Albigeois en France, les Stadingues en Allemagne , les païens en Prusse et en Livonie, et les différents princes frap-
L'UNIVERS
pés (l'excommunication. Chacun des peuples qui prirent la croix choisit le théâtre de guerre qui se trouvait le plus à sa portée : les forces des chrétiens furent disséminées, et l'on perdit de vue le but primitif de ces entreprises. Le pape Honorius III avait fait prêcher une croisade contre les Prussiens idolâtres, et les autres nations du Nord se préparaient à leur faire la guerre. Saint Adalbert de Bohême avaitcherché à les convertir longtemps auparavant , et il avait reçu d'eux la couronne du martyre : Christian , abbé du monastère "d'Oliva , fut ensuite l'instigateur de la guerre dirigée contre eux.
La Livonie était , comme la Prusse, occupée par des peuples païens ; mais les Saxons et les Vendes, qui faisaient le commerce de cette contrée, y avaient jeté les premières semences du christianisme. Meynard, chanoine de Segesberg, s'y était rendu plusieurs fois avec les marchands de Brème : il entreprit la conversion du pays , et recourut , pour obtenir cette mission, à l'autorité de Hartwick, archevêque de Brème , qui érigea eu sa faveur l'évêché de Riga , sous le patronage de la vierge Marie.
Le pays était fertile : les cultivateurs y accoururent : des moines de Cîteaux furent chargés de l'instruction chrétienne; ce soin fut ensuite remis aux frères prêcheurs ; et Meynard fit élever dans une île de la Dwina la forteresse de Kerckholm , destinée à protéger son ouvrage. Cet apôtre guerrier fut secondé par le pape Célestin III : le saint-siége promit en 1192 la rémission de tous les péchés à ceux qui iraient combattre en Livonie, et un grand nombre d'ecclésiastiques et de séculiers s'enrôlèrent dans cette milice, sous les ordres de Berthold qui avait remplacé Meynard et qui périt, six ans après , dans un combat contre les Lithuaniens. Albert, chanoine de Brème, lui succéda, et après avoir prêché la croisade dans les contrées maritimes de la Saxe et du pays des Vendes, il conserva, pendant trente ans de ministère, un zèle enthousiaste qui ne se ralentit point. Il
venait tous les hivers, rassembler des soldats sur les rivages du nord de l'Allemagne ; au printemps il les transportait par mer en Livonie , il combattait à leur tête, et revenait, à la fin de chaque campagne, faire de nouvelles levées pour l'année suivante. Cet évêque entoura de murs la ville de Riga : un grand nombre de chrétiens vinrent s'y établir : ils voulurent y créer une force permanente , et délibérèrent de former entre eux l'Ordre des frères porte-glaive, qui fut confirmé par le saint-siége. Déjà l'Ordre, teutoniqueavaitété introduiten Prusse; et l'uneet l'autre association étaient à la fois chargées de la défense du pays et de la propagation du christianisme.
Elles mirent les villes à l'abri d'une attaque, mais la sécurité des campagnes n'était pas la même : les nouveauxhabitantsétaient menacés parles anciens; et les deux partis furent en état de guerre, aussi longtemps que leurs forces purent se balancer. Si les chrétiens remportaient un avantage , ils obligeaient leurs ennemis à recevoir le baptême et à bâtir des églises : les vaincus n'obtenaient la vie, ou ne se rachetaient de l'esclavage qu'à cette condition; mais il fallait peu compter sur une conversion forcée, et ces inconstants néophytes reprenaient souvent les armes. Alors on les combattait de nouveau : ils étaient considérés comme relaps, comme apostats; on les persécutait, et ils se soumettaient à d'autres serments pour obtenirgrâce.
Souvent il en résultait de nouveaux parjures; les missionnaires étaient chassés , les églises étaient abattues , et les guerres venant à se rallumer ne se terminaient souvent que par la ruine des populations. D'autres colonies étrangères se transplantaient dans ces solitudes : on y érigeait de nouvelles forteresses pour se défendre contre les païens, et des établissements religieux pour les convertir; car le prosélytisme accompagnait toutes les expéditions militaires des chrétiens , contre les peuples qui ne partageaient pas leurs croyances.
La puissance de la cour de Rome
leCOIldait toujours leurs entreprises.
Les souverains pontifes, devenus arbitres de la domination temporelle, avaient aeeorde au\ chevaliers porteglaive et à ceux de l'Ordre teutonique la possession et la souveraineté de toutes les terres qu'ils pourraient conquérir. En excitant ainsi l'ambition de tous ies corps militaires et religieux , le saint-siége pouvait se reposer sur leur intérêt comme sur leur zèle; il profitait, pour les soutenir dans leurs entreprises, de l'étendue donnée à la juridiction ecclésiastique : il les aidait à suivre leurs enrôlements et à maintenir leurs armées, par la concession des indulgences, par le secours des dîmes , par les sauvegardes dont les guerriers de la croisade jouissaient contre leurs débiteurs et contre les poursuites des tribunaux euxmêmes, et enfin par les excommunications lancées contre tous ceux qui oseraient les troubler dans leurs entreprises.
L'Ordre des frères porte-glaive, que l'on avait créé en 1204, obtint, deux ans après , le tiers des domaines de la Livonie : la cession lui en fut faite par un légat du saint-siége, et l'on accorda les deux autres tiers aux évêques de Riga. Cet ordre fut successivement en guerre avec les Danois qui firent une invasion en Livonie sous le règne de Waldemar II , et avec les Lithuaniens, peuples idolâtres auxquels cette contrée avait été longtemps soumise : de fréquentes hostilités épuisèrent bientôt ses forces; et il fut tellement affaibli en 1237, par la perte d'une sanglante bataille où son grand maître fut tué, qu'il implora le secours des frères teutoniques de Prusse, et leur envoya des nonces , pour obtenir d'eux qu'ils prissent la Livonie sous leur protection , et qu'ils reçussent les porte-glaives au nombre de'leurs frères. Cette institution n'eut ainsi que trente-trois années d'existence, et celle de l'Ordre teutonique étendit sa puissance de jour en jour sur toutes les rives méridionales du golfe de Finlande : cet ordre était devenu l'allié naturel des cités auxquel-
les il devait BOB Origine : nous aurons
bientôt a remarquer les effets politiques et commerciaux qui résultèrent
de cette influence, lorsaue les villes
de Dorpat, IVrnau, Kevel, Narva, Ku'nigsberg , et d'autres places de l'Esthonie, de laCourlande, delà Prusse, furent devenues des sièges épiseopaux, des lieux fortifiés, des entrepôts de commerce, entre lesquels la similitude de religion , d'intérêts et d'institutions sociales pouvait maintenir d'habituelles communications.