‹ Villes anséatiquesChapitre 4 sur 51 · LUI F, ' K · texte numérisé non relu

LUI F, ' K

VILLES ANSÉATIQIïKS.

plus paisible ne pouvaient être apprécies que par une génération nouvelle.

La crise qui devait fixer les destinées de cette partie de l'Europe fut longue

d fîoleutfl : le résultat en était remis au sort i\cs armes, et l'empire de la force s'exerçait de part et d'autre sans modération/ Aussi l'on ne peut se retracer qu'avec une douloureuse émotion les malheurs qui accompagnèrent cette grande entreprise, l'extermination des hommes les plus attaches au culte de leurs ancêtres, le violent exil d'un grand nombred'habitants , la vengeance et la haine des vaincus, provoquant de nouvelles persécutions. Si un conquérant ferme les yeux sur tant de calamités et n'aperçoit que le but élevé qu'il voulutatteindre, les regards des peuples qui le jugent sont plus pénétrants : on lui demande compte des larmes qu'il a fait répandre; et l'on exige qu'il expie par des bienfaits les malheurs inséparables de ses victoires.

Charlemagne étendit dans ses nouvelles conquêtes les lois et les institutions des autres parties de son emf)ire : il encouragea par des privilèges e commerce et la navigation des villes qu'il avait fondées, et les édits qui les protégeaient furent inscrits sur des colonnes , surmontées de la statue de Roland. Ce héros n'était plus ; il avait glorieusement péri à Roncevaux; mais sa mémoire devait lui survivre; cet hommage au neveu de Charlemagne lui fut rendu dans les différentes villes que ce conquérant établit sur les frontières de ses États : les libertés publiques y furent inaugurées sous les auspices de Roland, et son image y devint une espèce de palladium.

La guerre contre les Saxons dura trente ans; elle ne se termina que par la soumission et la conversion de leur roi Vitikind. Ce fut alors que les établissements de Charlemagne purent se développer à l'abri de la paix. Le conquérant avait fait place au législateur, et il fit servir l'autorité des lois et celle de la religion à consolider sa puissance.

Conduits par l'enchaînement de

nos recherches à examiner quelle fut l'influence des opinions religieuses

sur la situation des peuples du nord, nous croyons utile d'indiquer d'une manière générale quels obstacles rencontra dans leur pays l'établissement du christianisme, et ù quelles opinions régnantes il dut être substitut1. Les conquérants armés de la force ne pouvaient qu'imposer un joug; ils n'agissaient pas sur les consciences; et ce dernier triomphe était réservé aux missionnaires qui, ne pouvant s'aider que de la puissance de la parole et de l'art de la persuasion , eurent à faire pénétrer au fond des cœurs des doctrines plus couformes aux vues de la Providence, et plus favorables aux progrès sociaux de la race humaine.

Les croyances , la superstition des peuples voisins de la Baltique rappelaient celles des druides. Une forêt de vieux chênes, située près d'Altenbourg au milieu d'une plaine déserte , renfermait quelques arbres sacrés; ils étaient dédiés à Prone , dieu de la terre, et entourés d'un parvis, dont l'enceinte était un sanctuaire pour la religion, un lieu d'asile pour les malheureux : on y célébrait des sacrifices : le roi, les pontifes, les magistrats s'y rendaient la nuit, vers le temps de la pleine lune, pour rendre leurs jugements.

Les différentes contrées du nord nous offrent encore quelques-unes de ces roches monumentales qui, sous les noms de tombelles, de pierres levées , de menhirs , se trouvent dans plusieurs parties de l'Allemagne et de la France. Chaque grande superstition eut son empire , se propagea , et devint l'opinion commune des peuples qui avaient entre eux des relations; soit que ces peuples dérivassent d'une même origine, soit qu'en passant d'une contrée à l'autre ils y eussent étendu leurs coutumes et leurs cérémonies religieuses.

Les idoles des nations vendes étaient nombreuses et de différentes formes :

les unes se renfermaient dans des temples ; d'autres s'élevaient au milieu des

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bois sacrés , et près des fontaines que ces peuples avaient en vénération. Les divinités auxquelles on donnait la forme humaine avaient quelquefois

f)lusieurs têtes; les champs, les eaux, es forêts étaient sous leur garde ; elles veillaient aux actions des hommes, et leur envoyaient les plaisirs ou les peines, pour les récompenser ou les punir, et pour servir d aiguillon à la vertu. Ces peuples reconnaissaient un Dieu supérieur, auquel ils attribuaient le soin des choses célestes; les autres dieux ou esprits remplissaient les emplois que leur confiait cet être suprême : ils procédaient de son sang, et chacun d'eux était plus puissant, plus honoré, à mesure qu'il se rapprochait de lui.

Le paganisme s'étendait alors dans toutes les régions occupées par les Slaves septentrionaux : l'île de Rugen était un des principaux lieux où s'accomplissaient leurs solennités; ils avaient sur le continent un autre sanctuaire célèbre, celui de Réthra, dont l'emplacement paraît être le même que celui de la ville de Stargardt.

Des croyances analogues étaient répandues chez les nations placées au nord de la Baltique. Les Suédois avaient à Upsal un grand temple où l'on adorait trois divinités : la statue de ïhor était placée sur le trône le plus élevé, celles de Wodan et de Frèga étaient à ses côtés : Wodan présidait à la guerre, inspirait aux hommes le courage et les armait contre l'ennemi ; Frèga leur accordait la paix et la volupté. On avait assigné à ces dieux des prêtres qui leur offraient les sacrifices du peuple. Ces offrandes s'adressaient au dieu Thor si l'on éprouvait la peste ou la famine, à Wodan s'il fallait soutenir la guerre, à Frèga si l'on célébrait un mariage. De grandes solennités se renouvelaient à Upsal tous les neuf ans : on sacrifiait alors neuf individus de chaque espèce vivante; les hommes eux-mêmes étaient compris au nombre des victimes ; et toutes ces sanglantes dépouilles res-

taient suspendues aux arbres voisins du temple.

Quelques hommes, des guerriers surtout, célèbres par leurs grandes actions , avaient été mis au nombre des dieux et ils étaient devenus l'objet d'un culte. Un Scythe des rives du Tanaïs, ministre de Wodan oud'Odin dont il prit le nom, avait été allié de Mithridate; il fut compris dans sa défaite , et n'ayant pu s'opposer à l'invasion de son pays, il ne voulut du moins livrer au vainqueur que de vastes solitudes; devenu conquérant à son tour, il gagna les contrées du nord , qu'il soumit à sa domination ; et après avoir rempli ses grandes destinées comme fondateur et législateur d'un nouvel empire, Odin, accablé d'années et sentant ses forces défaillir, ne voulut pas attendre la mort : armé de sa lance , il se perça lui-même le sein : sa vie s'écoula avec son sang par les neuf blessures qu'il s'était faites , et après sa mort il fut mis au nombre des dieux.

Le culte d'Irmensaul ou Irmensul avait une origine semblable. Ce nom rappelle celui d'Herman qui défendit contre les légions de Varus la liberté de la Germanie : sa nation fit un dieu du héros qui l'avait rendue victorieuse; et ces mêmes peuples, défaits ensuite par Germanicus, exaltèrent encore plus les exploits de leur ancien triomphateur. Des statues ne furent point érigées à ce dieu, et l'on adopta pour symbole et pour objet de consécration l'antique et vénérable tige d'un grand arbre dépouillé de tous ses rameaux. Cette souche , cette colonne, dont le nom allemand d'Irmensaul nous rappelle l'origine et la destination, était le signe autour duquel les adorateurs se réunissaient , et qui devint pour la multitude l'image ou l'emblème de la divinité. L'antiquité païenne a donné l'exemple de plusieurs semblables apothéoses : de grandes nations ont mis au rang des dieux leurs plus illustres ancêtres; et l'on cesse de s'étonner de ces hommages, en se reportant aux siècles où ils furent accordés.

Cependant le nord allait être arrache i mi anciennes croyances: Charlemagne les avait ébranlées; et la superstition qui avait tait des dieux devait enfin céder à d'autres opinions religieuses : de grandes nations ilorissaient sous l'abri du christianisme : elles le propagèrent par leurs conquêtes comme par la tonne de leur gouvernement : l'accroissement de la puissance du clergé affermit le nouveau culte , et c'est ici que nousavons à rendre compte de l'un et de l'autre progrès.

Charlemagne établit une église à Brème en 788; elle devint le centre d'un diocèse qui relevait de l'archevêché de Cologne, et Willehad en fut le premier évëque.II avait prêché l'Évangile en Frise où "Willebrod l'avait précède : et après avoir occupé le siège de Brème . il alla recevoir chez les Frisons la couronne du martyre : son successeur "VYilleric mourut en 839, et Luderic le remplaça jusqu'en 847. Alors le diocèse de Brème fut réuni à celui de Hambourg dont Anschaire était évèque depuis seize ans. Ce dernier prélat reçut le titre d'archevêque, et fut nomme vicaire apostolique du saintsiége chez les Danois, les Suédois, les Esclavons. Éric, roi de Danemark, Olaiis, roi de Suède, furent convertis par ses prédications; il étendit dans les différentes contrées du nord les progrès du christianisme; et ses successeurs, animés du même zèle, poursuivirent avec constance cette pieuse mission.

D'autres evêcjues avaient été établis par le saint-siege dans les différents pays dont Charlemagne s'était emparé:

ils devinrent ensuite métropolitains des diocèses qui se formaient et s'agrandissaient autour d'eux, et ils eurent des suffragants, appelés à devenir à leur tour chefs de mission dans les États où le paganisme régnait encore.

Des religieux envoyés ue France par l'abbaye de Corbie avaient fondé en Saxe celle de Corwey dont le nom rappelait son origine : une autre abbaye semblable s'établit à Fulde, et une autre à Magdebourg où un archevêque fut ensuite institué. Les anciens ordres 2e livraison, (villes asséàtiqles.)

monastiques qui existaient dans la chrétien te s'introduisirent dans le nord

de l'Allemagne; ils y devenaient 1rs

auxiliaires du clergé séculier et ils aidaient à répandre le christianisme.

Une grande étendue déterres incultes fut défrichée par leurs soin<; et leurs enseignements concoururent a la civilisation des barbares.

Ces mesures se trouvaient liées a celles que Charlemagne avait prises dans ses autres États. Nous n'avons plus ici aie considérer comme un conquérant dont l'ambition veut agrandir ses domaines, mais comme un I lateur, occupé de l'organisation d'un si vaste corps, et cherchant a développer toutes les ressources de sa puissance : il s'entoure d'hommes éclairés, et fonde dans son palais une académie, où il réunit les plus savants hommes de son temps, Alcuin, diacre de York, qui avait professé dans cette ville l'histoire sacrée et profane , la grammaire, l'arithmétique et l'astronomie; Paul Warnefride, diacre d'Aquilée, ancien secrétaire de Didier , roi des Lombards, et accueilli ensuite par le monarque français; Eginhard, Angilbert , jeunes seigneurs allemands qui devinrent ensuite ses gendres; Pierre dePise, de qui il avait reçu des leçons de grammaire; les archevêques* de Trêves et de Mayence, Adélard , abbé de Corbie, et d'autres hommes recommandables par leurs connaissances, dans un siècle où le goût des lettres se détériorait incessamment. Le prince assistait à ces conférences; il aimait à prendre part aux discussions littéraires, et lui-même était remarquable par son éloquence, et par ses progrès dans l'étude des langues et dans l'astronomie, telle qu'on la cultivait alors.

Charlemagne voulait étendre l'instruction dans tous ses domaines : il fonda des écoles dans les principales villes, et il chargea les évêques, les chanoines, les ordres monastiques d'en établir auprès d'eux et sous leur direction, non-seulement pour les jeunes gens destinés aux fonctions ecclésiastiques, mais pour toutes les classes de laïques. Son zèle religieux lui faisait

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attacher une grande importance à la dignité de la liturgie, à celle des cérémonies du culte, surtout à la transmission exacte et sans altération du texte des écritures saintes, et des ouvrages des Pères de l'Église. Il chargea Paul , diacre, du soin de s'en procurer les plus fidèles exemplaires, de chercher à rectifier ceux que la fraude ou Terreur des copistes avaient quelquefois dénaturés, de faire un choix parmi les prières dont la formule était indistinctement répandue, et d'épurer le langage trop souvent incorrect de ces oraisons habituelles. La mélodie du chant lui paraissait propre à donner plus d'attrait et d'éclat aux cantiques sacrés. Il introduisit dans les églises de ses États le chant romain , que Grégoire III avait perfectionné.

L'Italie était la source où se puisaient toutes les connaissances qui devaient se répandre dans le reste de l'Europe; les voyages nombreux que Charlemagne fit dans cette contrée eurent pour résultatd'éclairersans cesseson esprit, et de l'aider à dissiper les ténèbres qui couvraient les régions du nord.

Les conquêtes faites par un si puissant génie devinrent donc un principe de civilisation dans tous les pays barbares qu'il soumit à ses armes; mais il reconnut que pour éclairer un»peuple il faut procéder avec lenteur, et que l'instruction ne peut s'adresser qu'à la génération naissante. Les pères restent imbus de leurs anciennes maximes :

l'habile réformateur sent la nécessité de ménager les opinions qui lui résisteraient; c'est par degrés qu'il les modifie, et qu'il parvient à leur substituer d'autres pensées, si toutefois le temps lui permet de consommer son ouvrage.

En étendant chez les peuples du nord les progrès des connaissances humaines, Charlemagne évita de toucher à leur législation nationale, ou plutôt aux coutumes qui leur en tenaient lieu, et qui s'étaient perpétuées par tradition. Chaque pays avait ses lois : on remarquait celles des Saliens, des Ripuaires, des Bourguignons, des Saxons, des Bavarois, des Thuringiens.

Charlemagne laissa d'abord à ces dif-

férentes nations la jouissance de leurs codes, qui, malgré quelques variétés de détails reposaient en général sur des bases analogues, surtout dans leurs dispositions judiciaires. La plupart des délits et des offenses se rachetaient par des compositions en argent, et la quotité du rachat variait selon la gravité de la faute et selon le rang des coupables. Cependant les principaux crimes entraînaient quelquefois la peine capitale, avant que l'usage s'établît de remettre aujugementdeDieu le sort de l'accusateur et de l'accusé.

Sous le règne de Charlemagne le commerce fut toujours favorisé : ce prince en étendit les relations dans une grande partiede l'Europe, à l'aide de ses victoires. Il voulut établir dans ses États l'uniformité des poids, des mesures, des signes monétaires, et' légua à ses successeurs le projet d'un canal entre le Danube et le Rhin, grande et utile entreprise que l'imperfection de l'art ne permettait pas encore d'accomplir. L'activité de ce monarque, ses forces maritimes, le nombre et la valeur de ses armées, constamment exercées aux fatigues et aux opérations de la guerre, maintinrent dans sa dépendance les peuples du nord; et la longueur de son règne, qui dura quarante-sept ans, lui permit d'affermir la plupart de ses institutions et d'en recueillir les premiers fruits; mais il n'avait pas pu civiliser l'Europe entière; son influence s'était arrêtée aux limites de ses conquêtes, et toutes les régions barbares allaient menacer l'empire, dès que la digue qui les contenait encore aurait disparu.

Les capitulaires de Charlemagne, dressés dans chacun des conciles qu'il convoqua, sont un des plus précieux monuments de ce grand règne. Les conci les ne s'occupaient pas uniquement des affaires ecclésiastiques : tous les grands intérêts de l'État y étaient réglés; et les prélats qui devaient y siéger comme feudataires, grands officiers ou ministres du souverain, avaient leur voix dans les discussions civiles ou politiques , comme dans celles qui concernaient l'Église.

Ce monarque avait rassemblé en

talie K' recueil de* décrétâtes et des titres actes du saint- siège qui eomtoseient le droit canonique. O tiroit établissait la jurisprudence adoptée mut l'Église, non-seulement dans les •uses d'hérésie , mais dans toutes les tffaires défén « tribunaux, et

I l'ut ensuite adopté* par l< i juges laïfnes, eomme établissant les n H plus conformes a la raison et a 'équité.

Toutes ces institutions ne pouvaient cependant se développer qu'a ver peine, tans les contrées dont il avait fallu commencer la civilisation. La sécurité les villes du nord était souvent trouvée par les incursions des nations voisines : Hambourg fut suecessivenent détruit et rebâti jusqu'à sept 'ois : cette ville avait à se défendre our à tour contre chacun des peu- )les , attirés par ses naissantes richesses et intéressés à s'emparer d'une situation si favorable. Les Danois jui l'attaquèrent à plusieurs reprises )ccupaient, à l'occident de la Baltiroe, la péninsule et les îles d'où les timbres étaient anciennement sortis.

3u trouvait au midi de l'Eyder et îans les limites de la confédération saxonne les Albîngi et les Angles , hajitants du Holstein; le pays des West- Bhaliens et des Ostphalièns, séparés es uns des autres par le Wéser; l'Oljenbourg, voisin de l'embouchure ie ce fleuve . et la Frise qui s'étend între l'Ems et le Zuydersée. Les Vendes possédaient leMecklembourg, les deux rives de l'Oder et la Poméraaie. Leur nation était la même que celle des anciens Vénètes, peuples slaves qui , après avoir résidé sur les bords de la Vistule, s'étaient partagés en deux branches : l'une s'était dirigée , à travers les Alpes , vers les plaines qui reçurent d'elle le nom de Yénétie; l'autre avait gagné les contrées de l'occident et du nord. Là elle s'était divisée en plusieurs tribus ou nations, celles des Bohèmes, des Lusaciens , des Sorabes , des Wiltses, et avait formé sur les rives de la Baltique un établissement sédentaire. Les

Vendes conservaient leurs liait avec les autres slaves dont l'on.

était la même, et leur situation maritime favorisa leurs premières relations de commerce. Ces peupla avaient d'abord vécu dans des vill.i.

dans des bourgs; quelques citéf h\èrent ensuite sur leur territoire.

Les mêmes changements s'étaient

opérés dans les renions \oisines du

pavs des Slaves. Les fréquentes iruer-

suxquelles cette partie de rAlle-

magne était exposée avaient dévasté

impagnes et ruiné les villes, lorsque Henri l'Oiseleur reçut en î)20 la couronne impériale . et Vint fiv résidence à Quedlimbourg en Saxe,

afin d'être plus à portée de combattre ces redoutables ennemis. Bientôt il profita du rétablissement de la paix pour ramener l'ordre dans ses Ktats qui avaient éprouvé tous les fléaux de l'anarchie : il éleva de nouvelles forteresses, répara les murailles des villes anciennes , et y lit passer la neuvième partie des habitants de la campagne, pour y servir de garnison :

tous les autres allaient être destinés à la culture des terres; ils devaient envoyer dans les villes le tiers de leurs récoltes , et pourvoir ainsi à l'entretien de leurs défenseurs. D'autres règlements semblables furent faits par les seigneurs qui relevaient de l'Empire , et qui étaient tenus de lui fournir pour la guerre un contingent de troupes et de vivres. L'empereur concerta avec eux les moyens d'extirper le brigandage qui désolait alors toutes les provinces, et il y parvint en faisant arrêter tous les hommes turbulents et sans patrie, en assurant une solde à cette nouvelle milice , et en l'employant contre les ennemis de l'État.

Les troupes que les seigneurs devaient envoyer, et que souvent ils conduisaient eux-mêmes , étaient formées au maniement des armes ; et afin que la noblesse, qui devait servir à cheval, acquît dans ses exercices militaires plus de dextérité, Henri l'Oiseleur institua des solennités guerrières, des courses de chevaux, et

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des joutes à la lance et a l'épée, dont on régla les conditions. Il fut stipulé que les hérétiques, les voleurs et les traîtres ne pourraient être admis à la célébration des jeux équestres, et qu'il faudrait, avant de se présenter pour combattre, avoir expie ses péchés et s'être réconcilié à Dieu; les nobles seuls prenaient part à ees exercices; aucun roturier ne pouvait s'y mêler, sans encourir une amende de vingt marcs d'argent, ainsi que la perte de ses armes et de son cheval. Un comte ne pouvait avoir qu'une suite de six chevaux , en y comprenant le sien; un baron en avait quatre, un écuyer trois, un noble deux. On devait, le jour de la célébration , se présenter devant le roi de son cercle et devant les hérauts, pour donner son nom : il ne fallait employer ni cheval vicieux, ni armes enchantées, ni aucune lance dont la pointe ne fût émoussée.

On vit rapidement s'accroître sous le règne de Henri les villes de Quedlimhourg, de Meissen, de Gotha, d'Erfurt, de Goslar, que ce prince avait fondées et fortifiées. Il en organisa l'administration; et l'enceinte des villes devint un centre de réunion pour les habitants des contrées voisines, lorsque leurs campagnes et leurs hameaux étaient envahis et dévastés par l'ennemi. Ces lieux de refuge les dérobaient à un premier péril ; et l'art d'attaquer les places était alors si imparfait que l'on pouvait y attendre la fin de la guerre avec plus de sécurité. Les habitants du pays allaient ensuite reprendre les travaux de la terre et relever leurs chaumières ; mais l'espérance de jouir d'une protection plus habituelle retenait dans les villes une partie de ces exilés volontaires ; le commerce et l'industrie les y accoutumaient à de nouvelles jouissances ; et la misère des campagnes, souvent exposées à des actes de violence, concourait à l'agrandissement des cités.

Si une ville était détruite, les familles échappées à sa ruine se reportaient sur d'autres points. Vinétha,

capitale des Vendes, florissait dans le dixième siècle; mais les Danois l'attaquèrent, la ravagèrent plusieurs fois , et enfin elle fut bouleversée de fond en comble par un tremblement de terre : Arcona dans l'île de Rugen fut prise d'assaut et saccagée par Waldemar Ie* en 1168, et .Iulin en Poméranie éprouva bientôt le même sort. La ruine successive de ces trois places ayant laissé sans asile les débris de leur population, Lubeck et Hambourg recueillirent une partie des hommes qui survécurent aux désastres de leur patrie.

Wisby, dans l'île de Gothland, était devenu l'entrepôt central du commerce de la Baltique : plus de douze mille négociants étrangers s'étaient établis dans cette ville, et ils occupaient hors des portes un quartier séparé. Éric III , roi de Danemarc, y érigea une citadelle pour en assurer la défense : les navires de toutes les nations arrivaient dans ce port; et l'étendue des ruines de ses anciens édifices montre quelle avait été sa grandeur. Bardewick, située sur les rives de l'Elbe, était une autre place importante; elle fut prise et ruinée en 1190 par Henri le Lion, duc de Saxe. Les habitants se réfugièrent à Hambourg et à Brème , et ils y portèrent leur industrie et leur commerce. Hambourg devint un lieu de transit pour Magdebourg et pour le bassin de l'Elbe ; Brème en devint un autre pour celui du Wéser.

D'autres villes s'étaient élevées dans plusieurs régions de l'Allemagne , et l'on reconnaît encore à leurs noms la différence de leurs origines. Les noms romains de Constantin , d'Augusta Findelicorum , de Beginobo?ia, de Vindobona se retrouvent dans ceux de Constance , d'Augsbourg , de Ratisbonne, devienne; comme ceux de Cologne et deMayence nous rappellent Colonia Agrippinx et Moguntia; mais au nord du Danube et à l'orient du Rhin presque toutes les désignations dérivent des langues germaniques. Quelques lieux, tels que Nuremberg , Barnberg , Ehresberg , ont reçu

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leur nom de leur situation sur les montagnes; d'autres, comme inspruek, Osnabruek , indiquent leur emplacement au bord des Neuves où un pont se trouvait établi : les noms d'Erfurt, de Francfort désignent des Seul fortifies ; Dusseldorf fut un village; Brandebourg, Lunebourg, Rfag- Jebourg étaient autant de bourgades.

Les langues saxonne et esclavonne fournirent , comme la langue allemande, leur nomenclature. Les Saxons désignaient sous le nom de Wick un lieu voisin d'un fleuve, d'un lac ou de la mer; et les villes de Bardewiek, Brunswick, Sleswick, furent ainsi nommées d'après leur situation. Le nom générique de Gardt, qui s'appliquait aux grandes et anciennes cités esclavonnes, entre dans d'autres dénominations de lieux , telles que Stargardt en Poméranie, Néogardt en Moscovie, ville qui devint ensuite célèbre sous le nom de Novogorod.

Les villes du nord étaient alors peu nombreuses; et, la stérilité du sol, l'âpreté du climat entraînaient ailleurs la population. L'ancienne forêt d'Hercynie occupait encore la plupart des hautes contrées qui séparent les versants des fleuves du nord et du midi ; une partie des vastes plaines, légèrement inclinées vers la Baltique, était couverte de sable , et attestait par différents signes l'ancienne présence des eaux. Cette région indiquait aussi d'autres révolutions naturelles : elle était souvent hérissée de blocs de granit et de roches erratiques qui semblaient avoir été détachés de quelques montagnes de même formation et avoir été roulés, transportés loin de leur site primitif, soit par l'impétuosité des flots, soit par les convulsions de la nature. Ces traces de bouleversement sont particulièrement sensibles dans le Mecklembourg et dans les contrées limitrophes : on y voit les indices d'un travail souterrain , qui sans doute se manifesta autrefois par des éruptions, et qui continue peut-être de remuer un sol déjà couvert de ruines. L'explication du système géologique de ce

territoire devait un jour occuper ies savants : ils sont d'accord sur le changement remarquable qui s'est opère

dans les surfaces; mais les uns l'ont att ribué a la retraite de la mer Baltique et à rabaissement successif de ses eaux; les autres ont pensé que le sol des contrées voisines s'était graduellement exhaussé. Quelque important que puisse être l'examen de ces questions, elles sont étrangères à notre sujet; un ouvrage historique ne peut que les indiquer, et c'est à l'étude de la nature à les analyser et à les résoudre.

Lorsque les villes qui s'élevèrent sur les rivages de la Baltique ne purent pas trouver dans la fertilité du sol les principes de leur richesse , elles les cherchèrent dans l'activité du commerce et de la navigation ; les produits de la pêche devinrent leur principale ressource : on les fit servir à la consommation des habitants et aux échanges du commerce. La pêche la plus abondante était celle du hareng :

elle ne se fit pas constamment dans les mêmes eaux : cette espèce de poissons, après avoir longtemps fréquenté les parages de l'île de Rugen, se porta dans ceux de la Scanie, et ensuite vers les côtes occidentales de la Norwége.

Les bâtiments pécheurs de la Baltique eurent donc à changer plusieurs fois de station : ils ne se bornèrent plus à naviguer dans cette mer intérieure, et ils franchirent le Sund ou les Belts, pour pénétrer dans le Catégat et dans l'Océan.

Les peuples voisins de la Baltique étaient d'intrépides navigateurs : cette mer ouvrait un champ habituel à leurs expéditions; elle leur offrait un grand nombre d'abris; et comme on pouvait la parcourir dans toute sa longueur et dans ses deux embranchements sans perdre la terre de vue, les nombreux accidents de mer laissaient plus d'espérance de saldt. Le perfectionnement de l'art nautique augmenta progressivement la confiance et la sécurité des voyageurs : leurs courses se multiplièrent : ils trouvaient sur les rivages toutes les ressources nécessaires à la construction, les bois propres aux

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courbes des navires, à leur revêtement et à leur mâture, des goudrons pour empêcher l'eau de s'infiltrer dans leurs lianes, du fer pour leur assemblage et leurs ancres, des chanvres pour les cables et les voiles.

Les eaux de la Baltique ne mouillaient qu'une partie des rivages du nord : la navigation plus périlleuse de l'Atlantique allait exercer d'autres hommes de mer, les INorwégiens , les Danois et tous ces peuples des contrées de la basse Saxe arrosées par l'Elbe , le Wéser et d'autres tributaires de l'Océan. L'habitude de fréquenter des parages souvent exposés aux tempêtes rendait ies navigateurs plus aventureux dans leurs expéditions: ils s'accoutumèrent à s'éloigner des côtes, sans autre guide que le cours du soleil :

la pêche qui était leur exercice habituel ne se bornait plus aux régions maritimes du voisinage; ils allaient pêcher la morue sur les bancs de la mer du Nord, et harponner les cétacés vers les glaces du cercle polaire.

Ces peuples, aguerris aux périls de la navigation, ne se bornaient plus à y chercher des ressources pour leur subsistance. La concurrence faisait naître des rivalités entre eux ; ils se disputaient les dépouilles de la mer; ils s'irritaient par des hostilités mutuelles, et s'accoutumaient à traiter en ennemies les nations dont ils pouvaient envahir le territoire. Tantôt ils ne cherchaient qu'un riche butin ; tantôt ils aspiraient à fonder un nouvel établissement. De premières incursions leur faisaient juger de la fertilité d'un pays et des ressources qu'il pouvait offrir à un conquérant.

Après un voyage d'essai et de découvertes, ils revenaient souvent plus en force , et amenaient une assez nombreuse colonie, pour s'établir en maîtres dans la contrée, et en faire le centre et le point d'appui de leurs nouvelles expéditions. Leurs courses maritimes et leurs invasions de terre , qui s'étaient d'abord exercées dans la Baltique et sur ses rivages, menacèrent ensuite les régions occidentales de l'Europe.

Les Danois et les Norwégiens, longtemps soumis aux mêmes monarques, prirent souvent part à de communes entreprises. Leurs incursions maritimes se dirigèrent tantôt vers les côtes de Poméranie, de Courlande, de Livonie, tantôt vers celles de l'Ecosse et de l'Irlande : ils établirent sur la Vistule la colonie de Danzewick ou Dantzig , dont le nom rappelle celui de ses fondateurs; ils conquirent les îles principales de la Baltique, s'emparèrent de la Scanie, située sur les côtes méridionales de la Suède; et maîtres d'une partie des rivages de cette mer intérieure, ils en disputèrent quelquefois l'entrée aux autres nations.

Les mœurs des Suédois étaient alors les mêmes, et leurs armements maritimes étaient également redoutables..

L'autorité de leurs rois était restreinte par celle des jarls ou seigneurs, qui exerçaient sur leurs terres la plupart des droits de souveraineté. Les jarls ne possédaient souvent qu'un domaine peu étendu : une montagne était leur empire; des bois, des troupeaux faisaient leur richesse; mais les voisins de la mer armaient en course quelques navires ; ils tentaient des expéditions éloignées, avec les aventuriers qui s'étaient rangés sous leurs ordres ; et ils revenaient en automne, chargés du butin qu'ils avaient enlevé dans leurs pirateries : on leur donnait le titre de rois de la mer. « Ils sont, disait un « auteur contemporain, également « altérés de richesses et de domina- « tion : ils dédaignent tout ce qu'ils « possèdent, ils espèrent tout ce qu'ils « désirent ; et pour arriver à leur but, « ils supportent avec une incroyable « patience toutes les fatigues , toutes « les privations. »

Les Saxons s'étaient également rendus redoutables par leurs incursions sur les côtes de l'Océan ; mais les expéditions de Charlemagne contre eux les avaient tellement affaiblis que, pendant un demi-siècle, ils furent retenus par impuissance dans leurs sauvages contrées. Ils attendaient, pour reprendre les armes, que le

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temps 0Û1 répare leurs pertes; et alors unirent au\ autres peuples du nord, pour se venger avec furie des maill qu'avaient éprouvés leurs auoétres. Toutes ces nations, rapprochées.les unes des autres par leurs habitudes guerrières et par un même sentiment de haine contre les ennemis de leur indépendance et de leurs dieux, se rendirent a leur tour redoutables aux peuples du raidi par leurs invasions et leurs complètes.

La situation de l'Europe occidentale avait changé : cette vaste contrée lie reconnaissait plus la suprématie d'un même souverain; et ses forces, son commerce, toutes ses ressources n'avaient plus une tendance uniforme. 11 avait fallu le bras puissant de Charlemagne pour porter le poids de l'empire; la faiblesse de Louis le Débonnaire fut accablée lVuii si pénible fardeau : humilie par les évèques, et attaqué par ses lils, auxquels il avait donné des royaumes démembres de ses propres États , il fut déposé . condamné à la pénitence publique; et lorsqu'on lui rendit l'autorité royale, elle était avilie par tant d'outrages. Cependant ce prince jouit encore des vastes domaines queson père avait soumis; mais sous le règne de Charles le Chauve, l'empire, affaibli par son partage entre Lotbaireet lui, n'opposa plus aux Normands la même barrière. Ces peuples , ayant uni leurs forces maritimes, pillèrent successivement la Frise, la Hollande et la Flandre , allèrent incendier à Aix-la-Chapelle le palais qu'avait habité Charlemagne, et portèrent jusqu'au Rhinleursdévastations. D'autres invasions furent dirigées contre l'Angleterre et la France; et les peuples du nord ravagèrent plusieurs fois les rives de la Tamise et de la Seine, avant d'y former de plus durables établissements.

Ces entreprises ne furent pas sans influence sur leur industrie : ils apprenaient, dans leurs incursions fréquentes, à connaître les arts et les usages mi litaires des nations plus éclairées. Lorsqu'ils vinrent en 885 faire le siège de Paris qui fut si vaillamment défendu par Goslin son évêque, ils avaient des

balistes, des catapultes pour battre les remparts, des tours roulantes, du haut

desquelles on attaquait les défenseurs de la place, des raautelets, des gabions, à l'abri desquels on s'approchait des

murailles : ils avaient aussi , dans les batailles, des chariots armes de faux, qui étaient conduits contre l'ennemi

f>ar des chevaux , des esela\es,ou des tommes condamnes à mort.

Ces peuples profitèrent, dans lecours du dixième siècle , des troubles et de l'anarchie où l'Europe était alors plongée, pour renouveler leurs incursions vert ie raidi : ils s'emparèrent de l'Angleterre au commencement du siècle suivant; et les Normands qui s'étaient établis eu France entreprirent, bientôt après , la conquête du royaume de Naples.

Il nous paraît utile de rassembler ici quelques remarques sur les forces maritimes dont ces peuples pouvaient disposer. Les navires de leurs ancêtres n'avaient pas de voiles : ils se terminaient, à chaque extrémité, par une proue, armée d'un éperon : ce double front facilitait l'abordage, sans qu'on eût besoin de virer de bord pour le tenter. Les rames n'étaient pas toujours rangées en nombre égal sur les flancs; on pouvait les porter à volonté de tribord à bâbord, ou de l'avant à l'arrière, selon que l'exigeaient le mouvement et la direction à donner au navire. Chaque proue servait de poupe à son tour, et quoiqu'elle fût différemment ornée, elle pouvait du moins remplir la même destination.

Oa avait plusieurs espèces de navires. Les curachs étaient des barques en osier ou en bois léger, recouvertes de cuir : les holkers , fabriqués avec un tronc d'arbre creusé, étaient des pirogues que les plus grands vaisseaux prenaient à bord ou conduisaient à la remorque : ils servaient, dans le neuvième siècl.e, aux débarquements sur les plages maritimes , ou à la navigation des rivières que l'on remontait pour pénétrer dans l'intérieur du pays.

Les bâtiments auxquels ces barques servaient d'avisos étaient connus sous différents noms, souvent empruntés

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des figures dont la proue était ornée, telles qu'un serpent, un aigle, une tance, ou le buste d'un guerrier célèbre. Quoique l'art fût imparfait chez les peuples du nord , celui de la construction des vaisseaux devait être assez avancé pour qu'ils naviguassent avec sécurité , qu'ils pussent affronter des mers orageuses, et tenter des expéditions lointaines. Leurs grands navires avaient jusqu'à cent trente pieds de longueur : quelques-uns étaient accastillés, c'est- à-dire surmontés d'une tour, d'où l'on pouvait plus aisément lancer des traits sur l'ennemi. Ces vaisseaux devaient être pontés : le centre en était occupé par la cale, où l'on plaçait les subsistances, les munitions, le butin et les prisonniers : le gaillard d'avant et celui d'arrière étaient occupés par les chefs préposés à la manœuvre et par les défenseurs du navire.

Des boucliers ou pavois, rangés sur l'un et l'autre flanc, servaient à couvrir les rameurs : cette pavesade fut ensuite remplacée par un bastingage. Levaisseau était bordé dans toute sa longueur d'une ceinture de cuivre ou de fer qui en consolidait toutes les parties, et Ton réservait, pour la figure de la proue, de plus riches métaux.

Lorsqu'on donna une voile aux navires, elle se composait d'un tissu de toile , ou de larges peaux qu'on avait amincies. Le mât auquel cette voile se trouvaitsuspendueparune vergue était maintenu par des haubans et par des étais, qui le faisaient résister au roulis et au tangage. Une vire-vire ou girouette se plaçait à la tête du mât :

chaque vaisseauétait muni de plusieurs ancres, et pouvait mouiller et s'embosser dans les parages choisis pour sa station.

Les vaisseaux se rangeaient souvent en ligne droite pour engager le combat. Quelquefois on enchaînait leurs proues les unes aux autres, afin d'agir plus en masse et par une commune impulsion, lie premier choc était redoutable; on lançait des grappins sur les vaisseaux ennemis, pour qu'ils ne pussent point échapper à l'abordage .-d'autres fois ils étaient entr'ouverts par les tranchants

éperons dont les proues étaient armées, l'eau pénétrait dans ces bâtiments, et ils coulaient bas.

Quand les barques, placées sous l'escorte des grands navires, avaient effectué un débarquement, elles étaient souvent remontées et mises à sec sur la plage; et ces nefs, rangées les unes près des autres, formaient une espèce de retranchement, sur le front des troupes qui avaient pris terre. Les Normands ayant remonté la Loire jusqu'à Saumur dans une de leurs incursions , employèrent ce moyen de défense ; et Harold , conquérant de l'Angleterre, y eut également recours, après avoir débarqué.

Les navigateurs du nord s'aidaient de la connaissance desvents habituels, des courants, des marées et de l'observation des astres. Ils entrepre-naient, après l'équinoxe du printemps, leurs grandes expéditions ; afin de jouir des plus longs jours et du temps le plus favorable, soit pour les terminer, et pour attendre la colonie qui devait les suivre, soit pour regagner leur pays s'ils étaient repoussés, ou s'ils n'avaient voulu tenter qu'une agression passagère.

Ces dernières expéditions étaient les plus fréquentes : les rois eux-mêmes les encourageaient, pour maintenir l'esprit belliqueux de la nation. Quand leurs fils avaient atteint l'âge de prendre les armes, ceux-ci sollicitaient l'honneur de quelques périlleux exploits; et comme la bravoure et l'audace conduisaient à la renommée, ils y cherchaient leurs titres de gloire; ils voulaient, avant de régner sur un peuple guerrier, en être jugés dignes.

Les entreprises de ces aventuriers étaient ordinairement dirigées vers le midi : laterrey était plus fertile, l'industrie plus avancée, on espérait y trouver un plus riche butin; mais fi se fit vers le nord-ouest d'autres expéditions maritimes que nous ne pouvons passer sous silence, et qui répandent un nouvel intérêt sur l'histoire des peuples du nord.

Une colonie norvégienne, voulant échapper à la tyrannie d'Harald aux

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l»!onds cheveux , aborda en 874 sur les cotes d'Islande que des pécheurs irlandais avaient déjà reconnues : elle avait Jngolfe pour chef, et son beaufrèreJorieifs'établit sur un autre point du rivage : 111e était couverte de ioréts de bouleaux, on y lit des abatis : la terre fill mise en culture; d'autres relûmes .s'y rendirent, et la république établie dans cette contrée s'y maintint pendant plusieurs siècles.

Un marinier islandais, Are.Marson, qui naviguait en 983 au nord-ouest de cette île. repandit, à son retour, qu'il avait aperçu des côtes inconnues :

Éric le Rouge, célèbre aventurier, fils deThorwald le ISorwégien, voulut les reconnaître : il aborda sur une cote couverte de verdure, à laquelle il donna le nom de Groenland : il y passa quelques années avec les comparions de son entreprise, revint en Islande, et conduisit une nouvelle colonie dans la contrée où i! s'était établi. Biarn Abrahnson y arriva en 999 et il étendit les premières découvertes.

Yne expédition vers les régions occidentales fut entreprise Tannée suivante par Leif Ericson : les terres dont i! parcourut les rivages reçurent les noms de Helleland, de Markland , de Vinland : Thorwald Ericson son frère fit en l'année 1002 un nouveau voyage dans les pays que Leif avait reconnus. La pêche" de ces parafes était abondante; on y voyait plusieurs îles, séparées par de petits bras de mer : les rivages étaient couverts de belles forets : aucune trace d'bommes ne s'y faisait remarquer.

Tborwald avait prolongé vers le sudouest la reconnaissance de cette côte : en remontant au nord-est, il rencontra plusieurs bateaux montés par des sauvages; il eut sur le littoral un engagement avec eux et fut mortellement blessé. Thorstein, un de ses frères, se rendit en 1006 sur le rivage où il avait péri; et une autre expédition fut faite l'année suivante par Thorfinn, Snorre, Biarn et Thorball : elle fit des échanges de commerce avec les naturels du pays. Thorfinn passa

trois années en Vinland; et deun Islandais Helge et Finnboge, firent eu l'année ion un établissement dans la

même ile: mais la discorde et l'anar- Chie ruinèrent bientôt la colonie qu'ils

avaient formée : la plupart des habitants périrent, et les autres revinrent au Groenland.

Si nous consultons le témoignage d'Adam de Brème, qui écrivit l'histoire ecclésiastique de son pays jusqu'à l'année 1072, et qui dédia son ouvrage à Leimar, archevêque de Hambourg, lalatitude de Helleland ou Balagland, ainsi qu'il la nomme, peut être déterminée par la longueur des jours.

On remarque, dit-ii , que vers le solstice d'été , le soleil y paraît sur l'horison pendant quatorze jours. Ce phénomène était plus propre que tout autre à frapper les navigateurs : il oblige à chercher la position de Ilalagland au delà du cercle polaire, et l'on peut supposer que cette contrée était située au nord-ouest de l'Islande, et sur les côtes mêmes du Groenland dont elle était la prolongation. Cette terre fut alors considérée comme une île, et il suffisait que le littoral fut coupé par des baies profondes , pour induire en erreur les nautonniers qui en faisaient la découverte, sans pénétrer dans ces coupures intérieures.

L'histoire d'Adam de Brème nous apprend que dans la Baltique même on regardait alors comme ces îles plusieurs portions de territoire qui tiennent au continent. Cet écrivain met au nombre des îles la Courlande et l'Esthonie : il donne la même désignation à la Scanie, quoique par sa frontière septentrionale elle soit contiguë à la Suède.

La situation du Markland n'ayant été que vaguement indiquée peut laisser un libre champ aux conjectures; mais celle du Vinland doit sans doute être cherchée plus au midi , s'il faut entendre par ce nom une terre où l'on trouva la vigne sauvage. Au reste, l'examen des questions qui se sont élevées sur ces dernières expéditions appartient à l'histoire de l Is-

L'UNIVERS

lande , et nous n'avons point à nous engager ici dans une. digression qui serait étrangère à notre sujet.

D'autres terres que l'on a supposées découvertes dans: le moyen âge, telles que l'îlede Frisland , ont ensuite disparu des cartes de l'océan atlantique, soit qu'elles eussentétéimaginées par quelques Voyageurs peu dignes de foi . soit qu'on lès eût confondues avec d'autres régions. Ces méprises peuvent aisément s'expliquer, à une époque où les moyens de direction étaient plus incertains , et où l'on n'essayait encore dans les parages inconnus que quelques expéditions temporaires. Ces entreprises étaient incomplètes; il n'en résulta aucun établissement durable; et quoiqu'on ait retrouvé dans les archives du nord la trace et l'indication positive de ces différents voyages à l'occident, la découverte de l'Amérique , telle qu'elle fut effectuée vers la fin du quinzième siècle, restait à accomplir. Rien ne peut affaiblir la gloire dont elle couvrit Christophe Colomb, et les compagnons et les successeurs de ses travaux.

Lorsque des colonies eurent été formées dans le Groenland par les Islandais et les Norwégiens , le christianisme y fut établi ; un évêque y fut institué; il était suffragant de l'archevêché de Hambourg, et il gouverna le petit nombre d'églises qui furent érigées sur ce littoral. Les relations de l'Islande avec le Groenland se prolongèrent pendant plusieurs siècles : on en occupa surtout les côtes occidentales , les plus rapprochées du cap Farewell : le climat y était moins rigoureux , le sol moins stérile, les parages plus accessibles , et souvent affranchis des ceintures de glace qui embrassent ces régions désolées. La pêche pourvoyait à la subsistance des habitants, et "celle des phoques et des cétacés leur assurait quelques moyens d'échange avec les peuples du nord.

Mais il paraît queles glaces boréales envahirent progressivement les parages maritimes qui avaient été ouverts à la navigation : elles interrompirent toutes les communications de l'Europe

avec les établissements formés dans le Groenland ; la population périt, et aucune colonie nouvelle ne put aller repeupler ces tristes solitudes.

Quant aux expéditions militaires que les peuples du nord dirigèrent vers le midi de l'Europe, elles devenaient de jour en jour plus difficiles ; et le départ d'un grand nombre de colonies avait tellement affaibli ces nations aventurières , qu'on vit enlin cesser leurs invasions, leurs émigrations lointaines. Les gouvernements du nord cherchèrent à ne plus épuiser ainsi la population deleurs États; mais le penchant pour la course maritime s'était conservé : des pirates ne cessaient pas de parcourir la Baltique et la mer du Nord, et ils y entravaient les communications du commerce. Accoutumés à s'enrichir de butin , ils poursuivaient tous les navires qui leur promettaient quelques dépouilles ; on était toujours exposé à des attaques imprévues ; et les traités de paix n'arrêtaient pas même ce genre de brigandage. Les agresseurs, désavoués f>ar leur gouvernement, continuaient eurs déprédations; ils échappaient à l'action des lois et de la justice en remontant sur la mer : là ils étaient libres de toute espèce d'entraves; ils retrouvaient l'impunité; et les négociants qui s'aventuraient sur des flots si périlleux étaient forcés de se tenir constamment en état de défense.

Aussi leurs navires marchands étaient toujours armés en guerre, et ils étaient en état de résister à l'attaque d'un ennemi. La forme de ces bâtiments était la même ; on les pourvoyait également d'éperons , d'une double proue , de rames qui pouvaient se transporter d'un bord à l'autre, d'un gouvernail ou aviron latéral : ils étaient armés et construits avec la même solidité; et s'il y avait quelques modifications dans leur forme ou dans leur distribution intérieure, ces changements tenaient à la différence de leur destination , et à la nature du chargement dont ils étaient plus ou moins encombrés.

Tant que les agressions des pirates

VILLES ANS&ATIQUES.

étaient isolées, les navires de commerce pouvaient aussi s'exposer seuls a ce genre d'hostilité, (/étaient des combats corps à corps, où les chances delà fortune se balançaient; mais les négociants eurent besoin de s'unir, quand les pirates vinrent eux-mêmes à se coaliser, surtout quand les expéditions du commerce eurent un but plus éloigné, et qu'il fallut franchir le Sund ou les Belts, pour pénétrer dans la Baltique ou pour en sortir. Les passages étroits étaient aussi les plus périlleux; et les nombreuses coupures des rivages voisins y permettaient plus aisément les embuscades. Les navigateurs que menaçaient des hostilités imprévues ne voulaient pas risquer un choc trop inégal; et les cités auxquelles ils appartenaient reconnurent la nécessité d'unir leurs forces, pour se défendre en commun contre des ennemis qui attaquaient indistinctement leur commerce : les périls dont ils étaient environnés furent la première cause de leur réunion.

Mais ces liaisons fédératives n'embrassaient d'abord qu'un très-petit nombre de villes; elles se bornaient à celles qui pouvaient plus aisément combiner ensemble leurs moyens de défense, et donner, sans se nuire mutuellement, un libre cours à leurs spéculations commerciales. Telle était la situation de Lubeck , de Brème et de Hambourg. Une de ces villes dominait dans le bassin de la Baltique, une autre sur le Wéser, la troisième sur l'Elbe et dans les contrées environnantes. Le marché de chaque place avait une grande étendue ; elles trouvaient un égal intérêt à s'en garantir la sécurité. Toute association estmêiee de charges et d'avantages. Si la concurrence commerciale d'un allié lui fait partager les bénéfices dont vous espériez pouvoir jouir seul , elle vous appelle aussi à participer à sa prospérité : cette compensation aide à développer les ressources de cbacun des contractants; elle leur inspire une salutaire émulation, sans affaiblir les nœuds d'une alliance fondée sur leurs communs intérêts.

Tandis que ces trois villes s'enga-

geaient à se prêter assistance contre les ennemis qui attaqueraient leur territoire et la liberté de leur coinnieree et de leur navigation , d'autres i maritimes , situées au midi de la Baltique, entretenaient ensemble quelques relations, depuis les cotes du Danemark Jusqu'au fond du golfe de Finlande. Là nous voyons s'établir .

le onzième siècle, de nombreuses échelles de navigation, dont la plupai i devaient un jour s'unir entre elles de puissants liens. Les vaisseaux de Lubeck et de Brème parcoururent les premiers cette longue chaîne de ri\ ges. ils s'avançaient jusqu'aux portsde la Livonie, de l'Estiionie , de l'Ingrie; et les négociants cherchaient à lier des communications par terre avec Novogorod , grande ville de commerce, où les marchandises de (lonstantinople étaient apportées par la voie de Kiow, ainsi que nous l'avons déjà remarqué.

La navigation du Tanaïs, celle du Volga, et quelques portages à travers les terres faisaient également remonter vers cette place les produits des rives du Pont-Euxin, de la mer Caspienne, et des régions situées au midi de ces deux bassins.

Les relations de commerce qui commencèrent à s'établir entre les différentes villes du nord furent longtemps bornées à l'échange des produits de la terre , à ceux de la chasse ou de la pêche, à l'éducation et à la vente des troupeaux. Quand ces peuples eurent des points de contact avec d'autres nations plus avancées dans les arts , ils apprirent à en connaître le prix, ils éprouvèrent de nouveaux besoins et cherchèrent les moyens d'y satisfaire.

11 en résulta un accroissement de travail. Ceux qui n'étaient qu'agriculteurs s'attachèrent à mieux exploiter les richesses du sol : d'autres nations plus industrieuses s'efforçaient de perfectionner leur main-d'œuvre : le nombre des artisans augmentait, et le travail et l'intelligence se développaient de jour en jour.

Les villes qui établissaient entre elles ce genre de communications reconnurent de bonne heure que la sa-

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gesse des lois, l'équité des jugements , la protection de tous les intérêts attiraient dans leurs murs plus de population, que le commerce ne pouvait fleurir sans de telles garanties , et que les mêmes droits devaient être respectés par tous les hommes qu'unissait un lien commun. Chacune de ces villes songeait à s'affranchir de la souveraineté des princes voisins : elles étaient favorisées dans leurs projets d'indépendance par l'anarchie où l'Europe était alors plongée, et par l'effet du gouvernement féodal qui s'était établi en Allemagne comme en France , et qui avait eu pour résultat d'y affaiblir l'autorité souveraine, en multipliant le nombre des vassaux, en renforçant leur pouvoir, en le rendant héréditaire.

Ces feudataires avaient eu d'abord pour mission de protéger la multitude : ils avaient à leur disposition la force publique; et les villes avaient commencé par des forteresses , autour desquelles un grand nombre d'habitants s'étaient réunis, afin de mettre leurs personnes et leurs demeures sous la garde des châtelains qui occupaient ces lieux retranchés. La population se partageait alors en plusieurs classes , celle des vassaux, entre lesquels se trouvaient établis différents degrés de subordination , celle des bourgeois et des artisans domiciliés dans les villes, celle des roturiers, ruptuarii, occupés à rompre et à cultiver la terre. La profession des armes était seule en honneur; la classe des artisans était dédaignée. On abandonnait aux plus misérables l'exercice de la plupart des professions, etles prisonniers de guerre qu'on avait faits étaient condamnés aux plus durs travaux. Leur nom d'esclaves dérive de celui des nations auxquelles un grand nombre avaient appartenu.

Comme on pouvait les acheter, les revendre, en disposer à son gré, l'appât du gain avait étendu ce commerce :

on recherchait les occasions de faire la guerre ; on s'emparait des naufragés , des débiteurs insolvables, des enfants que la misère avait fait exposer. L'excès du besoin, la passion du jeu poussaient quelquefois à se vendre soi-

même. Les otages et les étrangers , souvent considérés comme ennemis, étaient traités avec une extrême rigueur. On conduisait les esclaves dans les marchés, comme de vils troupeaux :

leur sort allait être aggravé ou adouci, par la volonté arbitraire de leurs nouveaux maîtres.

Les malheurs de leur condition leur suscitèrent plusieurs fois de puissants et généreux protecteurs : quelques-uns donnèrent de premiers exemples d'affranchissement, et cette pieuse conduite eut des imitateurs. Du moins la servitude de la mainmorte succéda généralement à l'esclavage. Les serfs suivirent le sort du domaine auquel ils étaient attachés; ils ne changèrent de maîtres qu'avec la terre; ils acquirent un commencement de jouissance, de possession même, sur une partie du sol qu'ils défrichaient. Quelques jours de leur travail leur appartenaient; et leurs mœurs furent améliorées, comme leur condition, par cet état intermédiaire qui leur faisait espérer de nouvelles franchises.

Ces perfectionnements eurent lieu surtout dans les villes où commençaient à se développer quelques germes d'industrie. La culture n'y était pas, comme dans les campagnes, le principe de la richesse des maîtres : il fallait aux villes des fabricants et des artisans; l'autorité publique cherchait à les attirer; on leur offrait du travail, des prérogatives , et les cités devenaient des lieux d'asile pour un grand nombre d'hommes mécontents de leur sort.

Les guerres que suscitèrent en Italie l'ambition des empereurs et leurs querelles avec la cour de Rome sur la grande question des investitures, entraînaient aussi en Allemagne d'autres divisions. Elles furent accrues par les factions des guelfes et des gibelins; elles Iefurentpar les prétentions rivales des maisons de Bavière, de Saxe et de Souabe. Pendant deux siècles d'orage, la situation du centre et du nord de l'Europe changea plusieurs fois. La plupart des institutions de Charlemagne étaient détruites; la dégradation du

système féodal se faisait remarquer par de nouveaux actes de tyrannie; l'exercice du pouvoir n'avait aucune régularité , et il se modifiait avec les Qualités ou les vices des chefs suprêmes.

Sous un monarque fort il était plus absolu ; il était ensuite énervé par la lai-blesse d'un autre maître. Le prince restait sans autorite, et les hommes qui lui devaient leur grandeur abusaient de ses bienfaits et de leur crédit pour le dépouiller.

Les rois, les autres souverains,souvent inquiétés par des vassaux indociles , étaient intéressés à leur opposer une puissance nouvelle , ils la trouvèrent dans l'affranchissement des communes; et les secours qu'ils en obtinrent leur aidèrent à contenir des hommes devenus trop puissants. L'exemple qu'un monarque donnait dans ses propres domaines fut d'abord suivi par quelques vassaux qui , n'ayant plus à compter sur leurs forces seules, cherchèrent à les accroître, en attirant à eux par diverses concession s les communes qui relevaient de leur autorité :

d'autres seigneurs aliénèrent , à prix d'argent, les droits qu'ils avaient exercés sur les villes. Souvent ils se réservaient de les racheter; mais ils devenaient insolvables, et les liens de la féodalité s'affaiblissaient de jour en jour. L'affranchissement d'un grand nombre de villes excita l'émulation de celles qui n'en jouissaient pas encore ; elles s'assurèrent les mêmes avantages, soit par des sacrifices pécuniaires envers des maîtres souvent nécessiteux , soit par l'insurrection contre des actes de violence, devenus trop fréquents dans le moyen âge.

Quelques-unes des villes qui réclamaient leurs franchises remontaient au temps des Romains : elles avaient joui d'un droit municipal et de l'organisation des curies, et avaient conservé ces avantages dans les premiers siècles du christianisme. Les mêmes noms étaient restés à leurs magistrats, et, quoiqu'on en eût modifié et restreint les attributions , la puissance des vieux souvenirs s'était maintenue : la tradil ion rappelait des privilèges tombés en

désuétude, et c'en était assez pour inspirer le dessein de les faire revivre.

D'autres villes avaient été des COlo&Ù s

romaines, particulièrement celles qui se trouvaient situées sur les frontières

de la Gaule et sur celles de la Germanie : la plupart étaient baignées par le Rhin ou par le Danube : elles avaient couvert les principales lignes de défense de l'empire; elles étaient devenues les sièges de plusieurs grands diocèses, dans un temps où les arrondissements civils et religieux avaient une même circonscription; et ces places, souvent exposées à des invasions hostiles, étaient entourées habituellement d'une enceinte fortifiée. La mémoire et les traces des premières institutions dont elles avaient joui leur firent également désirer leur affranchissement ; et chacune de ces villes profita , pour l'obtenir , des troubles et de l'anarchie de l'empire.

Ces réflexions, applicables aux contrées anciennement soumises aux Romains ,nous montrent quelle avait été la situation d'une partie des villes de la Gaule, et de celles qui s'étaient élevées entre l'Italie et le cours du Danube. Les places voisines de la mer du Nord ou de la Baltique avaient une origine plus moderne; et la plupart des villes situées au centre de l'Allemagne neremontaient qu'à l'époque du gouvernement féodal : elles cherchèrent, à l'exemple des autres communes , à secouer le joug , et à fonder su r des institutions plus libres leur administration.

Les châteaux , situés dans l'enceinte des villes, avaient cessé d'être la résidence habituelle des seigneurs : ceuxci étaient alors exposés à de vives résistances ; ils se trouvaient prisonniers de la multitude, et pouvaient être forcés dans leurs donjons par une population factieuse .Us cherchèrent des manoirs plus isolés et des hauteurs moins accessibles , d'où ils pussent repousser plus aisément les agressions d'un ennemi. Là ils soutenaient la guerre, tantôt contre leur suzerain , tantôt contre leurs propres vassaux; et dans les intervalles de paix dont ils jouissaient, ils

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exerçaient impunément des exactions contre les voyageurs, les marchands, les habitants* des campagnes et des bourgs. Quelquefois ils cherchaient dans la religion môme le prétexte de ces attaques personnelles, quand le commerce était exercé par les juifs , et quand la campagne était occupée par les païens, qui donnaient alors au pays leur dénomination : ear c'était ainsi que les populations religieuses avaient des établissements distincts.

Les chrétiens , entourés de leurs institutions civilisatrices, s'étaient réunis dans les cités : leur influence ne s'étendait que lentement sur la terre des païens; etlesjuifs, répandus partout, aidaient aux relations commercialesde la société chrétienne , quoiqu'elle les repoussât encore.

Le servage, qui était un des éléments du système féodal , n'assurait plus les mêmes forces aux seigneurs , quoique leurs sujets fussent tenus de les suivre à la guerre. En confiant des armes aux mécontents on leur donnait les moyens d'acquérir la liberté : leur nombre les rendait plus confiants; quelquefois ils désertaient quand ils étaient dans l'impuissance de s'affranchir ; et les villes qui s'étaient déclarées libres leur ouvraient un asile.

Dans le dénûment de forces et de ressources où les seigneurs se trouvèrent réduits , soit par des émancipations volontaires, soit par l'indiscipline et l'abandon d'un grand nombre de serfs, ils n'eurent plus a compter que sur les soudoyers et les aventuriers qu'ils prenaient à leur service. Le désordre et l'anarchie des temps pouvaient encore leur procurer cette ressource; mais elle était ruineuse, et à mesure qu'elle s'affaiblissait les seigneurs perdaient leur prééminence, les villes en recueillaient l'héritage : elles mettaient en commun tous leurs moyens de défense et de prospérité ; et ce mélange d'intérêts, ce concours de volontés et de forces individuelles, constituaient les communes.

Lorsqu'elles commencèrent à s'ériger dans l'occident de l'Europe , cet exemple d'indépendance s'étendit de

proche en proche dans d'autres contrées. Les peuples avaient besoin partout d'un rempart contre l'anarchie •' fatigués d'un joug qui les opprimait sans jamais les protéger, ils se concentraient dans les villes; ils y veillaient à leur propre sûreté, et commençaient à former des confédérations qui leur permettaient de s'eutre-secourir.

L'industrie s'était éveillée dans les villes : elles avaient besoin de nouvelles garanties , pour assurer leurs progrès et protéger leurs droits. Une charte communale, tantôt octroyée par les seigneurs , tantôt acquise par les armes ou en vertu d'une transaction , consacrait leurs immunités ; on la proclamait solennellement :

elle fixait les droits de la bourgeoisie , et lui conférait l'élection de ses magistrats qui, sous les noms de conseillers, dJéchevins , de jurés de la paix , partageaient entre eux les charges de l'administration. Ils avaient à leur tête des maires ou mayeurs, des prévôts ou bourgmestres. Chaque pays eut ses dénominations; chaque cité modifia à son gré le partage et l'exercice des différents pouvoirs ; mais la tendance était la même; et l'on adopta, par similitude d'intérêts et de besoins, plusieurs institutions analogues. Les communes s'entourèrent d'un rempart : elle eurent des corps de milices, composés d'arbalétriers, d'archers, de joueurs d'armes : elles eurent des tours ou beffrois , d'où l'on veillait à la sécurité intérieure, et d'où l'on pouvait découvrir les approches et les mouvements d'un ennemi. La cloche était leur signal de ralliement : on sonnait l'alarme en cas de péril ou d'incendie; on convoquait le ban , on ordonnait le couvre-feu. Le gouvernement avait un hôtel de ville qui pouvait aussi servir de citadelle. La commune jouissait du droit de haute , moyenne et basse justice ; et ce privilège fut un de ceux qui contribuèrent le plus au maintien de l'ordre public : il accoutuma les citoyens à se régler sur les principes de l'équité dans toutes les affaires civiles et criminelles , et à ne plus en abandonner la.décision aux

Y1LT.I S \ s M. \ TIQUES.

chances, du hasard ou à la main foi.

s nobles et les bourgeois avaient été soumis jusqu'alors à dea usagée très-différents : le recours :> n combat judiciaire n'était pas autorisé entn deux classes; et les bourgeois , quand ils avaient à terminer ainsi leurs propres querelles , ne pouvaient Être armes que d'un bâton. La plupart de leurs affaires se décidaient par serment , par la déposition des témoins , par l'épreuve de la croix . où les deux adversaires étendaient les bras, et où le plus promptement fatigué était déclare coupable. D'autres hommes subissaient l'épreuve du feu , et l'on supposa it que l'innocent devait y résister : quelquefois on les plongeait dans l'eau, après avoir entravé tous leurs mouvements, et le criminel devait surnager. On s'étonne aujourd'hui de tant d'aberrations, et l'on rend grâce aux institutions salutaires qui les firent cesser. Le jugement des discussions personnelles fut enûn remis à des arbitres, à des magistrats qui, sous les noms de prud'hommes , apaiseurs , gardorphènes , ou sous d'autres titres, prononcèrent sur les questions litigieuses, cherchèrent à concilier les partis, veillèrent aux droits des orphelins et à ceux des hommes qui n'avaient pas de défenseurs. L'usage des trêves particulières, des contrats de paix , des assurances , des cautions , s'établit dans la plupart des villes : les obligations étaient contractées par serment; on forjurait celui qui les avait enfreintes; il était abandonné par sa commune, par sa famille même, et cette espèce d'excommunication civile le réduisait souvent à s'exiler.

Quelque imparfaites que ces institutions judiciaires fussent dans l'origine, elles donnaient au bon droit une première sauvegarde; elles établissaient des usages qui servaient d'exemple et de règle dans les discussions analogues, jusqu'au moment où les peuples fjourraient jouir d'un même mode de égislation.

C'est ainsi qu'au milieu des troubles

de l'Allemagne nous voyons s'élever un grand nombre de villes, destinées

a devenir florissantes, si les franchises

qui leur sont accordées ont une influence favorable à leur connu»

nous devons aussi remarquer le caractère qu'elles impriment a la forme du gouvernement. Les villes signalées par "activité de l'industrie, du travail , de la navigation , ont une tendance plus marquée vers le gouvernement populaire : plus toutes les classes d'artisans y sont laborieuses, plus elles s'aperçoivent que la richesse, la puissance, fa prospérité publique sont le fruit de leurs efforts réunis. Aussi toutes les villes, après avoir reconquis leurs droits, se constituaient en républiques, plaçaient à leur tète des magistrats de leur choix, et faisaient intervenir dans cette nomination les différents états de Ja cité.

Les franchises dont jouissaient les villes libres d'Allemagne n'étaient pas sensiblement altérées par les liens qui les unissaient encore à l'Empire : il leur suffisait de respecter les droits de leur suzerain, dans les traités qu'elles concluaient avec d'autres États. Cette restriction semblait même dégénérer en une simple formule, lorsque les cités étaient assez éloignées du centre de l'Empire pour échapper à son action, et lorsque le corps germanique dont elles faisaient partie était assez déchiré par des factions ou par des révoltes , pour être plongé dans l'anarchie , et n'avoir plus la force de rassembler tous ses membres.

Telle était la situation de la plupart des villes. Quelquefois elles passèrent d'une autorité a l'autre; tantôt dominées ou menacées par des souverains ambitieux qui s'en disputaient la possession, tantôt abandonnées à leurs propres magistrats, et retenant au moins l'administration municipale, lorsqu'elles ne pouvaient pas entièrement s'affranchir d'un gouvernement étranger. 11 était rare que ces divers changements de juridiction restreignissent les privilèges qu'elles avaient acquis. Chaque possesseur cherchait à se concilier l'affection des habitants

L'UNIVERS

par quelques nouvelles concessions, ou du moins à ne pas provoquer leur inimitié en se montrant plus rigoureux.

Les libertés publiques et commerciales se conservaient ainsi , à travers les vicissitudes du pouvoir.

Nous avons vu que, dès l'époque même de leur fondation, plusieurs villes avaientjoui des privilèges les plus étendus , qu'elles les devaient aux bienfaits de Charlemagne, et qu'on avait contracté l'usage de les inscrire sur la base des statues de Roland. On suivit, après le règne de ce monarque, l'exemple d'ériger des monuments semblables dans les villes qui obtinrent de ses successeurs la jouissance des droits régaliensou d'autres prérogatives plus ou moins étendues ; et ces images symboliquesconservèrentlenom de statues deRoland, paranalogie avec le type originel qui avait consacré les premières franchises. Toutes les villes privilégiées ne l'étaient cependant pas de la même manière : quelques-unes avaient reçu des immunités commerciales, des exemptions de droits d'entrepôt, de transit ou de douanes; d'autres re-' levaient immédiatement de l'empire :

plusieurs étaient autorisées à se donner des lois : celles-ci exerçaient la haute et la basse justice; celles-là avaient une juridiction municipale. Les colonnes ou les statues de Roland, applicables à chacune de ces hypothèses, servaient à constater quelque prérogative, et devenaient l'emblème et la garantie des libertés publiques. On a compté vingt-huit monuments de ce genre dans les villes de la basse Allemagne , baignées par l'Elbe , le Wéser et leurs affluents ; il y en eut quatorze dans la Poméranie.

Parmi les villes où l'on érigea ces statues nous devons remarquer Rrême, Hambourg, Magdebourg, Brunswick, Quedlimbourg, Soëst, Brandebourg, Halle, Goetingue. Toutes ces places firent ensuite partie de la ligue anséatique ; celles de la Poméranie lui appartinrent également ; et nous pouvons juger, par ce double caractère, qu'elles étaient du nombre des villes ou les li-

bertés publiques avaient le'plus d'étendue.

Toutes ces statues n'ont pas été conservées. Celle de Hambourg fut précipitée, en 1375, dans un des canaux qui traversent la ville; mais le nom de Roland est resté au pont sur lequel on l'avait érigée. La statue élevée à Brème, pour consacrer les privilèges que cette ville avait obtenus deCharlemagne en 788, fut détruite en 136(5 par un incendie; mais on la remplaça dans la suite par une statue de pierre dont la destination était la même. Le Roland de Quedlimbourg fut abattu par les marquis de Misnie lorsqu'ilsse furent emparés de cette place, afin que les habitants n'eussent plus sous les yeux le symbole d'une liberté qu'ils regrettaient. Magdebourg érigea son Roland vers l'année950, en mémoire des droitsmunicipaux qu'elle venait d'obtenir de l'empereur. Soëst, Halberstadt avaient une statue de ce nom sur la place publique; les condamnés à mort subissaient leur jugement devant cette image. Les immunités accordées à Nuremberg, à Nordhausen, à Freiberg, furent constatées par des monuments semblables : celui de Stadtbergen assurait un droit d'asile aux hommes poursuivis qui venaient embrasser la statue. Le Roland de Goettingue, plus révéré que tous les autres, était placé dans une église, parmi les images des saints.

Les attributs et les ornements de ces statues n'étaient pas toujours les mêmes. A Brème, à Soëst, c était un guerrier, armé d'un glaive et d'un bouclier ; à Védel , à Nordhausen , il avait une couronne sur la tête ; ailleurs il portait une bannière, comme signe de juridiction, ou il offrait quelques emblèmes, relatifs à l'exercice de la justice criminelle et à quelque autre branche de pouvoir : ces différents symboles indiquaient la diversité des prérogatives que les villes avaient obtenues.

L'usage de publier et d'inscrire sur des colonnes ou sur les socles des statues les codes ou les rôles des lois se conserva dans chaque Lande ou pays :

deux mots contractés et réunis repre-

VILLES ANSÉATIQl l s

Baient l'apparence d'un nom propre; et cette Similitude d'expression, servant à constatera la fois l'origine et la destination des statues, était assez remarquable pourque l'on pût continuer de leur appliquer la même dénomination.

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