CHAPITRE PREMIER
Le Théâtre.
Le théâtre d'Arles et le théâtre d'Orange. — Aspect des ruiner du théâtre d'Arles. — Richesse décorative du monument.
Le théâtre romaiû d'Arles est justement célèbre ; c'est une des plus belles ruines que Ton puisse voir ; ce n*est pas son état de conservation qui le recommandé à Tattention de Tarchéologue.
;A ce titi^e, le théâtre d'Orange l'emporte de beaucoup sut celui d'Arles ; sa façade se dresse, nue et sévère, sur la série des arceaux qui donnent accès à Pintérieur ; la scène existe telle à peu près qu'elle était dans l'antiquité ; les gradins s'étagent sur la colline que; te génie de l'architecte a utilisée pour les soutenir ; il est infiniment plus complet et permet d'embrasser d'un regard l'ensemble des détails. Aux jours des grandes fêtes de Provence, on y donne des pièces de Sophocle, on interprète, avec des artistes de choix, des opéras à grand spectacle; et dans ce vaste hémicycle, sous la voûte du ciel constellé d'étoiles, lorsque la lumière électrique argenté les vieilles murailles, dans l'enthousiasme du peuple émerveillé, on éprouve d inoubliables sensations.
Toute différente est l'impression que Ton ressent en présence du théâtre d'Arles. La foule bruyante lui enlèverait de son caractère. Où se placerait-elle d'ail-
leurs ? Presque tous les gradins ont disparu. Il ne reste plus que les voûtes inclinées qui les soutenaient, voûtes béantes et crevassées, dont plusieurs ont dû être consolidées à Taide de crampons en fer. Le mur de face est entièrement détruit, on n'en retrouve plus que les substrmctions.
De la décoration de la scène, il ne subsiste que deux colonnes isolées, en brèche d'Afrique, soutenant un fragment de Tentablemenl, et Tenceinte latérale n'émerge 4e terre que sur un point, à la tour de Roland, qui servait jadis de poste d'observation aux gens du guet, et qui doit à cette circonstance d'avoir été conservée.
C'est sur le sol qu'il faut le plus souvent observer les restes de l'édifice. Les grandes dalles du pavé de l'orchestre sont encore en assez bon état ; en avant, et comme servant de limite à la scène, on aperçoit plusieurs rigoles : l'une, large et profonde, servait d'aqueduc; dans une autre descendait probablement le rideau, que les anciens baissaient au lieu de le remonter comme de nos jours.
L'hémicycle de la scène était de forme élégante. Avec ses trois entrées, il était encadré à droite, à gauche et en arrière de vastes salles, probablement à l'usage des artistes. Sur l'emplacement de l'une d'elles, on a recueilli de nombreux fragments ayant appartenu à la construction ou à la décoration du théâtre. Les plus beaux ont été transportés au Musée de la Ville ; quelquesuns même, comme la célèbre statue de la Vénus d'Arles, dans les musées de la capitale.
L'édifice était d'une richesse de décoration merveilleuse. Lorsque Ton a devant les yeiix la proportion et l'élégance des deux belles colonnes qui ont échappé à Faction du temps, on n'a pas de peine à dresser, par la pensée, sur leurs bases, les portiques, dont la blancheur ressortait sur la vive coloration des marbres qui revêtaient les murailles ; de minuscules fragments de ces parements existent encore en place, sur certains points. Des statues, brisées par la fureur des barbares ou le zèle des premiers chrétiens, ont été trouvées en grand nombre, à différentes époques, dans les déblaiements du monument. C'est du théâtre que provient la belle tête de femme en marbre, du Musée, malheureusement mutilée. C'est au théâtre également qu'ont été trouvées les deux danseuses emportées dans un mouvement rapide qui fait onduler les plis de leur robe de pierre, aussi légère en apparence qu'une robe de lin. Dans le théâtre ont été trouvées les statues de silènes couchés, à la peau molle et flasque, dont l'outre gonflée laissait peutêtre échapper un liquide parfumé. Au théâtre appartenaient encore, pour servir à la décoration de l'avantscène et aux sacrifices qui accompagnaient la représentation, ces autels en marbre blanc figurant les cygnes de Léda, et découpant avec une étonnante facilité d'exécution les feuilles de leur couronne de laurier ou de chêne.
Avec de tels éléments de reconstitution, il n'est certes pas difficile de se représenter par la pensée la magnificence du théâtre d'Arles, et de faire revivre, dans le
€adre du monument, les fêtes joyeuses qu'une population, tout imprégnée d'hellénisme, organisait avec un art délicat et raffiné.
Les siècles ont passé sur ces fêtes joyeuses. Le théâtre d'Arles n'impressionne plus par son éclat et sa magnificence, mais par la poésie de sa désolation et de sa tristesse. Lorsque le soleil du Midi l'éclairé de ses éblouissants rayons, que la cigale fait entendre dans le jardin voisin son chant strident et monotone, que les lézards glissent craintifs et silencieux, à l'approche du promeneur, à travers les pierres et les herbes desséchées, on éprouve un sentiment de mélancolie qui n'est pas exempt de douceur ; on a au plus haut degré l'impression de la beauté des ruines, et le théâtre d'Arles, avec ses voûtes effondrées, ses fûts de colonnes isolés, ressemble à s'y méprendre à un coin du forum romain.