AU LECTEUR
Dans nos études précédentes de villes antiques, Vienne, Lyon, Nimes gallo-romain, nous avons, conformément au titre adopté, laissé de côté tous les monuments qni ne se rapportaient pas à cette période. Pour Arles, il nous a paru que notre Guide du Touriste archéologue serait par trop incomplet si nous négligions absolument de parler de Saint-Trophime et de Montmajour.
Il ne s'agit pas, bien entendu, dans ce court appendice, de faire une étude scientifique de ces monuments que l'art du moyen âge a marqués de son empreinte originale. Nous n'avons pas non plus la pensée de signaler au touriste le détail des curiosités qu'il rencontrera sur son chemin. Nous préférons donner une sorte de vue d'ensemble et esquisser à grands traits les impressions éprouvées par nous, en présence de ces majestueux souvenirs d'un passé qui plonge encore dans le présent de si profondes racines. Nous faciliterons ainsi à nos lecteurs le moyen de faire une visite intéressante, fructueuse, et qui leur laisse par la suite de poétiques sou^ venirs.
Dans notre préparation personnelle à cette entreprise, nous avons tiré le plus grand profit de la lecture du monumental
ouvrage de notre maître et ami, M. H. Revoil (1), correspondant de rinstitut, V Architecture romane dans le Midi de la France, M. Revoil, qui a eu l'honneur d'achever la merveilleuse cathédrale de Marseille, une des manifestations les plus riches et les plus expressives de l'art byzantin, a restauré, au nom du Gouvernement, à qui il prête sa précieuse collaboration, un très grand nombre de monuments du Midi de la France. Archéologues et artistes prononcent son nom avec respect. Nous sommes heureux de lui rendre ici un public hommage de gratitude et d'affection.
(1) H. Revoil, V Architecture romane dans le Midi de la France, 3 vol. in-folio, Paris, V"« Morel et C'% 1873.
Saint-Trophime .
Englobée dans un massif de maisons, ne montrant que sa façade à l'alignement delà place de rHôtel-de-Ville, l'église Saint- Trophime, faute d'air, est loin de produire au premier abord la vive impression que l'on éprouve en présence des cathédrales du Nord. Elle gagne à être examinée de près, et l'enthousiasme de l'artiste s'éveille en présence de l'harmonie et de la richesse de son portail, de l'aspect sévère de sa voûte étroite et nue, des merveilles iconographiques de son cloître.
I. — Le portail. — VioUet-le-Duc, un maître autorisé entre tous, disait de lui que son architecture s'inspire de celle de Grèce, de Rome et de Syrie, et que dans les sculptures on découvre l'inspiration bien accusée de l'art gallo-romain et de l'art byzantin. ^
Nous n'entrerons pas dans les détails d'une description qui paraîtrait d'autant plus fastidieuse que, dans leur complexité, les sujets traités sont d'une interprétation très facile.
L'artiste a représenté, avec une vérité saisissante qui avait son origine dans sa foi personnelle et celle du siècle où il vivait, la grande scène du Jugement dernier et des mystères chrétiens qui s'y rattachent.
Au centre, on voit le Christ assis, entouré des ligures symboliques des quatre Évangélistes ; au-dessus, trois anges annoncent au son de la trompette la terrible nouvelle de la fin du monde, alors qu'une troupe nombreuse d'autres anges, représentés à mi-corps, s'inclinent devant la majesté du Tout- Puissant.
Sur la frise supérieure, les douze Apôtres assis tiennent à la main les Saintes Écritures.
Les conséquences de l'inexorable jugement sont indiquées avec une grande variété de détails pittoresques ; d'un côté, Abraham, Isaac et Jacob reçoivent des mains d'un ange, dans des linges et sous la forme de petits êtres humains, les âmes des Prédestinés.
D'un autre côté sont les méchants exclus du ciel : deux évêques attendent devant la porte du Paradis, dont ils se voient refuser l'entrée par la main de la justice divine ; un cortège d'hommes et de femmes est conduit par des abbés dont la figure expressivement douloureuse manifeste l'éternel regret qu'ils éprouvent d'être ainsi chassés du Ciel ; une file de vingt-six personnages, les pieds dans les flammes, est escortée par les démons ; la chaîne qui les enserre sort de la bouche du diable.
La colonne qui sépare en deux le portail repose sur un piédestal où sont représentés les personnages du Paganisme, du Mahométisme, du Schisme et de l'Hérésie, écrasés sous le poids de quatre figures d'Anges agenouillés.
Ici se voient diverses scènes du mystère de l'Annonciation, du drame qui conduisit les Mages dans le palais d'Hérode ; là, c'est la naissance de Jésus et son baptême par immersion. Ailleurs c'est la psychoslasie, ou pèsement des âmes par l'archange saint Michel, ou encore la représentation fantastique d'un démon tourmentant des méchants dont il tient le cou serré entre ses jambes.
Pour varier l'effet produit par ces bas-reliefs, l'artiste de génie qui dessina le portail de Saint-Trophime plaça debout, entre les pilastres, dix statues de saints. Toutes sont de très beau caractère; plusieurs portent sur des parties de leurs vêtements des inscriptions qui servent à les désigner.
Signalons en terminant, la frise inférieure où sont sculptés
des lions et des bêtes féroces dévorant des hommes et des animaux, enablèmes des vices et des passions.
Telle est, dans un résumé rapide, l'indication des sujets que l'artiste a groupés avec un goût parfait et une unité de vue qui n'échappera à personne, sur le portail roman de Saint-Trophime.
' II* ^ L'Église. — Lorsque, émerveillés par la richesse sculpturale du portail, le voyageur gravit les neuf marches de l'église et pénètre sous la voûte sombre, il est étonné du contraste qui existe entre la prodigalité d'ornements qui a Tetenu si longtemps son attention et la sévérité nue du vaisseau central : l'épaisseur des piliers, très rapprochés les uns des autres, est encore augmentée par quatre pans coupés ; les nefs latérales sont si peu larges qu'on en touche facilement les bords en étendant les bras.
Tant d'élégance et de recherche d'un côté, une telle austérité de l'autre, c'était là un contraste qui devait attirer l'attention des archéologues, un problème dont l'éminent restaurateur de Saint-Trophime, M. H. Revoil, devait avant tout poursuivre la solution. Il l'a trouvée, et ses investigations historiques et architecturales ont nettement établi que l'église et le portail sont de deux époques différentes.
L'église, autrefois sous le vocable de Saint-Étienne, fut fondée en 601 par saint Virgile. En 1152, à l'occasion de la translation des restes de saint Trophime, jusque-là déposés à Saint- Honorat des Aliscamps, des restaurations et transformations importantes furent opérées dans l'ancienne église carlovingienrie : une crypte, aujourd'hui disparue, fut construite, et le portail actuel fut appliqué contre la façade.
Telle est la raison de la dissemblance de style que nous constations tout à l'heure.
Une différence non moins sensible existe entre la nef et le
chœur. Celui-ci, de caractère ogival, fut construit plus de deux siècles après, à un moment où Téglise du xu® siècle parut de dimensions insuffisantes. Les formes élancées, les nervures gracieuses des piliers et des voûtes, les baies largement ouvertes qui laissent entrer la lumière à flots, manifestent le style et le caractère d'une époque qui compta Télégance au nombre de ses plus chères préoccupations.
La Renaissance a également imprimé sa marque à Saint- Trophime, dans plusieurs chapelles latérales.
La même diversité d'origine se remarque parmi les objets qui contribuent à l'ornementation de l'église. D semble que toutes les époques aient été appelées à y apporter leur tribut : sarcophages chrétiens du v« siècle convertis en devant d'autel, mystérieuse inscription que les uns attribuent à saint Virgile, au vii« siècle, et que d'autres rapprochent de nous de plus de quatre siècles; statues rapportées de Saint-Honorat des AHscamps, et dont le type roman est manifestement accusé; tombeaux de chevaliers de retour de Terre Sainte; chaire de marbre blanc du xv® siècle, dont la plate- forme est soutenue par un lion et un bœuf de grosseur naturelle; tombeau d'archevêque du xvu« siècle, montrant le prélat réveillé de l'éternel sommeil par la voix de l'ange et secouant son suaire. Nous ne parierons pas des ajouts maladroits du xvni® siècle, et de ceux qui ont été faits de nos jours avec beaucoup plus d'intelligence et de sentiment du beau pour l'embeUissement de ce temple vénéré.
Mais ce ne sont là cependant que des détails secondaires. Le véritable intérêt de Saint-Trophime, les artistes ne s'y trompent pas, réside dans la construction même, dans le portail et aussi dans le cloître, où nous allons conduire le visiteur.
III. — Le cloître. — On y pénètre de l'intérieur de l'église par un escaUer. Le cloître était, on le sait, une des
parties essentielles de tout monastère. Après les offices du chœur, les méditations et le travail de la cellule, les religieux venaient y prendre» dans une promenade silencieuse, un salutaire repos. Leurs idées, constamment dirigées du côté des choses de Dieu, s'incarnaient dans la vue constante des scènes pieuses placées sous leurs yeux. La sculpture était en effet, au moyen âge, un collaborateur précieux de la parole et du livre dans l'enseignement chrétien, et aujourd'hui même, la vue de telle ou telle scène décorant pilastres et chapiteaux impressionne la mémoire, l'esprit et le cœur, bien plus profondément qu'un long récit.
« Le plan du cloître de Saint-Trophime, écrit M. H. Revoil, est un quadrilatère irrégulier. Deux de ses galeries datent du xn« siècle, les deux autres appartiennent l'une au xni«, l'autre au xiv« siècle. En se plaçant dans le préau et en regard du clocher, on a devant soi la galerie principale. Elle se compose à l'extérieur de trois travées, séparées par un massif de piliers dont la partie centrale est occupée par un pilastre cannelé, terminé par un beau chapiteau à feuilles d'acanthe. L'intervalle de chaque travée est rempli par quatre arcatures, soutenues par des colonnes géminées. La décoration du mur intérieur se compose d'une suite d'arcatures dont l'une, plus grande, devait encadrer l'entrée d'une salle capitulaire. »
Les trois autres galeries sont de dispositions sensiblement analogues, avec les différences qu'apportent naturellement avec elles les diverses époques de leur construction.
Une sérieuse étude de captation des eaux de pluie sur la vaste surface du cloître avait été faite ; elles étaient conduites dans une citerne dont la margelle, creusée dans une base de colonne antique placée entre la première et la seconde galerie, porte les traces du frottement de la chaîne qui l'a usée pendant des siècles.
Les sujets qui sont représentés sur les pilastres et chapi-
teâux des cloîtres sont empruntés à TAncien et au Nouveau Testament. Nous ne citerons que les plus originaux.
n en est que Ton ne s'attendrait pas à trouver à cette place. Telles sont, par exemple, les statues de Jwrfas tenant la bourse, prix de son crime, de Salomon à côté de la Reine de Saba, qui est assez laide d'ailleurs, du pharisien Gamaliel; saint Thomas est représenté dans l'acte d'incrédulité qui l'a rendu célèbre : penché en avant, il examine avec soin les plaies du Sauveur.
. Parmi les personnages de dimensions moindres figurés sur les faces des chapiteaux, nous remarquons, parmi les scènes tirées de l'Ancien Testament : Abraham portant sur ses épaules le veau gras avec lequel il va fêter ses hôtes divins ; le même patriarche sacrifiant son fils; les Hébreux campés dans le désert; Moïse recevant les Tables de la Loi.
Les scènes empruntées au Nouveau Testament ne sont ni moins nombreuses, ni moins variées. Signalons entre autres sujets : Y Annonciation, la Naissance du Christ, Y Adoration des Bergers et des Mages, dont les chevaux portent le harnachement sarrazin ; le Massacre des Innocents; Rachel, les bras levés au ciel, se lamente sur la perte de ses enfants ; diverses scènes de la Passion, le Lavement des Pieds, la Flagellation, puis Y Ascension, la Descente du Saint-Esprit; la Lapidation de saint Etienne, qui lève les yeux vers le Christ, dont on aperçoit le buste dans un nuage ; la Conversion de saint Paul, renversé de son cheval sur le chemin de Damas ; le même apôtre prêchant aux docteurs dans l'Aréopage. A signaler encore différentes scènes du martyre des premiers confesseurs de la foi, sainte Marthe et la Tarrasque, sainte Marie-Madeleine chez Simon, le lépreux, etc., etc.
Ces scènes, et bien d'autres que nous ne pouvons énumérer ici, manifestent la richesse d'invention servie par une perfec^ 4ion d'exécution que l'on ne dépasserait pas de nos jours.
En présence de ces merveilleuses galeries, véritables pages d'histoire, le touriste constate dans cette œuvre à la fois simple et grandiose, très variée en même temps que pleine d'harmonie, la vitalité d'une époque où la foi chrétienne imprégnait tout et produisait, chez des artistes aussi habiles que modestes, de si sublimes inspirations.
Montmajour.
II a déjà été question de Montmajour dans la première partie de ce livre : on a signalé ses dolmens ou allées couvertes, vestiges de la civilisation des temps préhistoriques. Mais ce qui constitue son originalité, ce sont les monuments et ruines qui permettent de suivre à travers les âges la grandeur et la décadence de sa riche abbaye.
Toutes les périodes s'y trouvent représentées : les premiers siècles chrétiens par la grotte et le confessionnal de saint Trophime; l'époque carlovingienne par la crypte de l'église abbatiale; l'art byzantin, par la chapelle de Sainte-Croix de Jérusalem ; l'art roman se manifeste d'une façon très intéressante dans l'église haute et dans le cloître ; la puissance féodale des abbés de Montmajour s'affirme dans la grande tour de défense du xiv« siècle; les Bénédictins enfin, entreprirent au xvn* siècle une restauration de l'abbaye et commencèrent des constructions dont les ruines feraient songer à la majesté des palais de Versailles.
Aujourd'hui, Montmajour, abandonné de ses moines, se trouve sur les terres d'un riche cultivateur et est placé sous la sauvegarde de l'État, qui l'ajustement classé parmi les monuments historiques. Un vieux gardien en fait les honneurs. Çà et là, quelques parties de l'ancien monastère ont été utilisées comme habitations de gardes ou de paysans, mais cela ne nuit en rien à l'évocation du poétique sentiment de tristesse que produisent ces ruines envahies par la végétation parfumée de Provence, habitées par les renards et les oiseaux de proie, dont le vol silencieux couronne souvent ces restes imposants
d'une civilisation disparue. Contraste émouvant entre la richesse d'autrefois et la misère présente, solitude impressionnante pour qui se souvient de la vitalité de ces abbayes, dont les moines et les serviteurs se comptaient par milliers. Aujourd'hui, Montmajour est visité par quelques rares touristes. La foi de nos pères y amenait jadis, pour le grand . pardon de Saint-Pierre, des pèlerinages annuels de 150,000 personnes.
Après ce coup d'œil rapide donné à l'ensemble des ruines dont la colline de Montmajour est hérissée, nous allons conduire successivement le visiteur dans l'oratoire de Saint-Trophime, grotte d'ermite tout d'abord, puis chapelle élevée par la piété des fidèles sur l'emplacement occupé par le saint ; nous visiterons ensuite la crypte et l'église haute, restes précieux de l'époque carlovingienne restaurés aux xi* et xn* siècles ; c'est [de cette époque que date une partie du cloître, dont l'achèvement et la réfection ont eu lieu ultérieurement; Texamen de la chapelle de Sainte-Croix de Jérusalem, un des types les plus curieux de l'art byzantin en Occident, appellera ensuite notre attention ; puis, nous gravirons les degrés de la tour de défense des abbés ; enfin, nous jetterons un coup d'œil rapide sur les constructions du xvu^ siècle, d'aspect grandiose, mais de médiocre intérêt au point de vue archéologique.
I. — Oratoire de Saint-^Trophime. — Sur le flanc méridional du coteau, au milieu des roches calcaires, dans les interstices desquels poussent des pins rabougris et des touffes de thym et de lavande, s'élève une construction dont les parties les plus modernes seraient au moins du xii« siècle, et dont une parti remonterait jusqu'aux vénérables origines du Christianisme dans les Gaules. Nous voulons parler de l'oratoire de Saint-Trophime.
D'après la tradition, le saint évêque qui a évangélisé Arles avait l'habitude, dans Tintervaile de ses prédications, de se retirer sur la colline de Montmajour, dans une grotte creusée dans le rocher, où il menait une vie austère et recevait les fidèles nombreux qui venaient solliciter les conseils de sa piété. On voit encore aujourd'hui la cellule étroite où le saint prenait place pour écouter, à travers une ouverture ménagée à cet effet, l'aveu des fautes dont on venait lui demander le pardop : c'est le confessionnal de Saint-Trophime. Les siècles suivants, voulant honorer ce saint lieu, y édifièrent un oratoire.
A l'aide d'ingénieux points de comparaison, M. H. Revoil établit qu'il pourrait bien être du xi« siècle. Le sanctuaire, précédé d'un vestibule où l'on voit encore deux sarcophages creusés dans la pierre, est limité à gauche par le rocher même, à droite par une muraille percée de quatre fenêtres. Les arcs-doubleaux de la voûte sont maintenus par des colonnes aux chapiteaux grossièrement sculptés ; mais la corniche extérieure, supportée par des modillons de caractère original, et la décoration d'un pilastre intérieur, paraissent accuser une époque où Fart avait atteint déjà un haut degré de perfection.
Rien ne conlredit d'ailleurs en cela la tradition, qui attribue à l'habitation de saint Trophime la grotte pratiquée dans le rocher, et qui considère comme le confessionnal du saint l'excavation signalée plus haut, qui communique avec l'abside de l'oratoire.
II. — La crypte, l'église haute et le cloître. — Nous avons constaté, au cours du paragraphe précédent, que les aménagements et constructions de l'oratoire Saint-Trophime étaient de deux époques bien distinctes. Une différence analogue se manifeste dans l'église Notre-Dame, dont les parties basses paraissent appartenir à l'époque carlovingienne, et
dont d*au très parties portent l'empreinte évidente de Tart des XI*' et xii« siècles.
L'œil le moins expérimenté peut suivre, à la différence de couleur des matériaux, la ligne de démarcation des deux genres de constructions. On observe sur les parties les plus anciennes des sigles ou marques de tacherons, dans lesquelles se sont conservées les formes caractéristiques et élégantes de l'époque romane. Ces signes ont disparu dans les constructions postérieures. Même en l'absence de ces données, qui nous viennent en quelque sorte des matériaux eux-mêmes, la forme particulière de l'abside dans la crypte appellerait l'attention de l'archéologue et lui servirait de point de repère.
« La crypte, écrit M. Henri Revoil (1), se compose d'une partie centrale circulaire, recouverte par une voûte sphérique. Les murs de ce sanctuaire, qui a encore son autel au centre, sont percés de cinq baies prenant jour sur une galerie concentrique surmontée d'une voûte annulaire. Autour de cette galerie, dans l'axe de chacune de ces baies, rayonnent cinq chapelles en forme de fer à cheval et voûtées en cul-defour. Aux deux extrémités de la grande galerie transversale, placée en avant de cette disposition, se trouvent deux chapelles semblables. Les cinq ouvertures de la partie centrale représenteraient les cinq plaies du Christ, et les sept chapelles les sept sacrements. »
Aujourd'hui, la crypte est nue et déserte. Les chauvessouris et les rats l'habitent en troupes nombreuses que les visiteurs effarouchent raremant. Jadis, l'assemblée des moines y assistait le front ponché à la célébration des saints mystères qui avait lieu à la fois sur le maître autel et dans les cinq chapelles absidales. La cérémonie terminée, le cortège gravissait la rampe en pente douce qui conduit de la crypte dans l'église supérieure.
(1) H. Revoil, l Architecture romane de la France^ tome II, p. 28.
Celle-ci avait été conçue sur un plan gigantesque. Fut-elle jamais achevée, fut-elle détruite et seulement reconstruite en partie ? Toujours est-il que la cloison de pierre qui la limite fut établie, il y a bien longtemps, il est vrai, au xn« siècle, pour utiliser la partie do Tédifice qui était seule achevée. Telle qu'elle est, l'église haute, avec son abside semi-octogonale, ses ajouts du xii* siècle, produit encore un grand effet dans le cadre des monuments placés auprès d'elle et dont le cloître est sans contredit le plus intéressant.
U a souvent été reproduit dans les gracieux tableaux du peintre Grenet. Les arcs de sa voûte reposent d'un côté sur des doubles colonnettes, de l'autre sur des consoles encastrées dans la muraille. Par intervalles égaux, des pilastres cannelés interrompent la colonnade, communiquant à l'ensemble de l'œuvre un caractère de solidité et de grandeur. La décoration de la partie du cloître qui est du xu« siècle est simple et sévère. On trouve à la fois plus d'élégance et de légèreté dans la partie qui a été construite ou restaurée au xiv« siècle.
Le centre de la cour est occupé par une citerne où se rendent les eaux des préaux. Les restaurations de ces dernières années, en rétablissant la canalisation disparue, ont rendu de l'eau à cette citerne que l'imagination populaire se représentait, il y a quelque trente ans, comme pleine de reptiles attendant la proie humaine que des mains criminelles leur avaient plus d'une fois précipitée. Pas n'est besoin, au cloître de Montmajour , de ces légendes pour éveiller dans l'àme du visiteur de pénétrantes impressions.
Quand il se promène solitaire sous ces voûtes où les jeux de lumière produis?nt de fantastiques effets, quand, se laissant aller à la rêverie, il fixe inconsciemment ses regards sur les monstres dont la gueule immense brise une tête d'homme, tarasque au corps de lion, à la queue de crocodile, ou qu'il contemple les saints de pierre qui depuis des siècles lèvent la
main pour bénir; quand il songe aux générations qui passent, aux idées qui vieillissent, à l'abandon qui menace toute chose, à la solitude qui couvre de son voile uniforme les manifestations de l'activité la plus intense, Vidée de la mort se présente à lui avec une inexorable nécessité qui lui enlève de son horreur et lui communique presque de la douceur et du charme.