A LA MÉMOIRE DE
Roger MARX
PRÉFACE
Quiconque serait assez aventureux pour affirmer que V Urbanisme est une science contemporaine risquerait de se voir accablé sous un amas de documents, articles de revue, extraits d'auteurs anciens, traductions de stèles édilitaires, édits, ordonnances, lettres-patentes, démontrant que, à toutes les époques, les hommes vivant en commun ont essayé d? améliorer leurs conditions d'existence. Nous n'y contredisons point, connaissant plus ou moins les transformations des villes antiques, les nécessités de défense des cités du Moyen âge, les « embellissements » de la Renaissance, du XVIIe siècle et du XVIIIe, les intentions de la Convention, les projets de Napoléon.
Nous pensons pourtant que, si Von examine de près la majeure partie de ces textes, on constatera avec nous qu'ils ont pour origine des points de vue particuliers, correspondant à des besoins de circulation, ou de défense, ou d'extension, ou d'hygiène, ou de politique, ou d'aménagement décoratif, mais non à une conception d'ensemble embrassant à la fois tout ce qui intéresse la vie matérielle et morale des nombreux habitants d'une grande cité. Jamais, avant le XIXe siècle, on n'a vraiment entrepris la création ou la transformation d'une grande ville suivant les principes généraux de cette science
PRÉFACE
naissante que d'aucuns nomment aujourd'hui, faute de mieux du nom un peu étroit d'Urbanisme. Etroit, car dans la conception de ce néologisme, la foule voit trop facilement des silhouettes d'ingénieurs ou d'architectes occupés uniquement à creuser des réseaux d'égouts ou à percer des voies nouvelles dans de vieux quartiers.
L'Urbanisme contemporain et surtout l'Urbanisme de 'avenir, ne considèrent ce plan d'une ville que comme une des résultantes du problème général et portent leurs efforts sur l'infinie variété des études qui le préparent. Ils demandent, comme on ne saurait trop le répéter : à la Géographie, les renseignements essentiels qu'apporte la nature à l'assiette des villes ; à l'Histoire, ce que fut leur passé et les raisons qui ont produit chacune de leurs transformations; à V Economie politique, les ressources que peut offrir la région par elle-même et ce qu'elle peut tirer de ses voisines ; à l'Hygiène, tout ce qu'exigent la santé et la vie des individus et de leurs agglomérations ; à l'Esthétique, le bien-être, le charme, la raison d'être de leur existence ; à la Philosophie, la connaissance et l'éducation des foules ; à V Administration enfin, la sécurité et la régularité du fonctionnement général.
L'amplitude de ce programme est déjà immense quand il s'agit de créer, en Amérique ou en Australie, sur un terrain vierge, une capitale entière, ou simplement, dans un vaste domaine d'Angleterre ou d'Allemagne, une petite ville. Mais combien plus formidable encore quand le problème s'applique à une cité dont la carte est dessinée depuis des siècles et que, le mécanisme de circulation bien déterminé, les égouts construits, les gares en place, les monuments intangibles, les habitants enracinés dans leurs habitudes, l'histoire elle-même, se mettent en travers de toute transformation générale ou partielle.
Au cours des siècles, cette science indécise, procédant par tâtonnements, sans doctrine et sans méthode, ne s'est manifestée que dans de rares occasions, politiques ou sociales, particulièrement favorables à son épanouissement, Haussmann
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n'eût pu réaliser son œuvre vingt ans plus tôt ni vingt ans plus tard.
De nos jours elle s'impose. Les grandes villes qui jadis mûrissaient pendant de longs siècles dévorent leurs jardins, gonflent leurs constructions, crèvent leurs enceintes, débordent dans leurs faubourgs qui se déversent dans leurs banlieues, et nos grandes capitales européennes quintuplent en cent ans leur population. Leurs besoins d'hygiène, de circulation, d'esthétique même s'exaspèrent, décuplés par les exigences de la civilisation surchauffée.
Nombreux sont, de nos jours, les gens de bonne volonté, les chercheurs de perfectionnement social qui, jusqu'ici épars sur la surface du globe, se recherchent, se groupent et s'organisent pour l'œuvre de régénération qui doit sortir de l'affreuse tourmente.
Et pourtant ces tentatives commencent à peine à éveiller l'attention de la foule qui ne comprend guère plus leurs efforts que Thiers ne comprenait Haussmann. Il a fallu les désastres immenses de la guerre mondiale, les ruines, les carnages qui bouleversent la carte politique de l'Europe et dénaturent jusqu'à son sol même, rasant les forêts, supprimant les villes, chassant les populations pour que, à la lueur des incendies, on vît toute V importance de la tâche qui s'impose.
Ce sont ces questions d'un intérêt immédiat et indiscutable, puisqu'elles touchent par nombre de points aux plus angoissants problèmes de notre existence individuelle et nationale, que, dans un volume nourri d'idées et de faits, résume pour e public, Léon Rosenthal.
Normalien, professeur, engagé presque naturellement, et en charmante compagnie d'ailleurs, dans les sentiers fleuris de captivantes études spéculatives sur l'art en général et la peinture en particulier, il a été bientôt entraîné par ses sentiments civiques vers la grand'route que suit, vers l'avenir meilleur, l'Humanité en marche. Le critique a été gagné par la grandeur des arts sociaux. Et ravis, les travailleurs qui
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sentent dans leur labeur autre chose qu'une récréation pour le public, ont ouvert leurs rangs pour accueillir V écrivain capable de comprendre leurs idées et de leur donner la forme colorée et intéressante qui les portera jusqu'au but : le peuple.
Je ne crois pas que, d'ordinaire, on lise les préfaces et je comprends parfaitement le lecteur qui, indépendant, se dit : « Nous verrons bien» et court trouver le véritable auteur. Si cependant quelque désœuvré prend le temps de parcourir ces quelques lignes, il y trouvera la conviction que ce petit livre arrive au bon moment pour exposer excellemment une des questions capitales de ce temps.
Louis Bonnièr,