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Hiérapolis. Les Cascades pétrifiées

LE DIDYMEION

essentiellement par l’inspiration directe d’un prêtre ou d’une prêtresse. Sa volonté n’était pas cherchée dans des signes extérieurs, mais dans les paroles confuses, les mots sans suite qu’exhalaient les prophètes en extase. Cet état de possession était provoqué par divers moyens : le prêtre ou la prêtresse mâchaient des feuilles de laurier, buvaient de l'eau sacrée, montaient sur un trépied et, enivrés par les vapeurs qui sortaient de la crevasse souterraine, étaient transportés d’enthousiasme, saisis par la divinité, suivant une forte expression “enceints ” du dieu. Les devins d’Homère comme Tirésias Kalkhas, Cassandre peuvent être intérieurement illuminés par le sentiment d’une participation divine, mais ils savent toujours ce qu'ils disent, ils ne perdent pas le sens; on ne les voit jamais haletants, l’écume aux lèvres, inconscients de ce qui les entoure. L'expérience n’était même pas toujours sans danger : Plutarque nous raconte d'une Pythie de Delphes “ qu’elle était comme un “ vaisseau désemparé et incapable de supporter “ la mer. Complètement hors d’elle-même elle u s’élança vers l'issue, en poussant un cri terrible M e* se précipita sur le sol... On la releva, elle

«vait repris sa raison; mais elle mourut au bout w de peu de jours. ” 1

1 Plut. Def. orac, 51.

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C’est cette divination par enthousiasme, par possession divine, qui se pratiquait au Didymeion. L’eau de la source sacrée était le véhicule de la participation à la divinité dans la personne de prêtres appartenant autrefois à la famille des Branchides, plus tard, aux temps helléniques, peut-être à une autre famille, celle des Euaggeloi. 1 Il semble certain qu’à l’inverse de Delphes le prophète était d’abord un homme, mais il est possible que le caractère extatique allant s’accroissant, avec le développement des cultes mystiques de l’époque, les fonctions aient été confiées dans les derniers temps à une prêtresse. *

Une fois introduits dans l’adyton, leur question posée, les fidèles se retiraient, sans doute dans la première chambre qui a été mise à jour dans la cella, d’où ils pouvaient peut-être apercevoir le prophète, entendaient les sons plus ou moins inarticulés qu’il proférait, et des prêtres spéciaux, attachés au sanctuaire, les recueillaient et les interprétaient pour eux.

Nous n’avons pas à rechercher ici quelle était l’origine de cette forme mystique du sentiment religieux hellène et quel était son rapport historique avec la divination par les signes. L’oracle de

1 Konon Narr. 44.

* Jamblique de Myst. 3, 11.

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Didymes, dont les origines sont assez obscures, ne nous apporte pas de lumière sur ce point. Il nous suffit de constater que cette sorte de sentiment existait en Ionie et dès une époque très reculée. Plus encore, nous la trouvons au cœur même du plus élevé et du plus pur des cultes Olympiens, le culte du Dieu en qui la conscience la plus haute de l'Hellénisme a incarné toute sa vie artistique et intellectuelle.

Ce que nous avons dit de l’intelligence instinctive, de la clarté du génie ionien et de son rôle décisif dans la création des sciences exactes ne doit pas en effet faire illusion et laisser croire que les formes mystiques du sentiment religieux lui aient été complètement étrangères à l’époque du pur hellénisme.

Dans l’esprit primitif la limite n'existe pas entre ce qui est le propre de l’homme et celui des forces mystérieuses parmi lesquelles il agit. Cette confusion n’est pas tout-à-fait absente de la conscience populaire hellénique. Mais, dans le plus grand nombre de cas, elle a compris, par un effort d’intelligence dont étaient bien loin les peuples contemporains, que ces limites existent et que les rites, les cérémonies, conservés dans la piété tradiditionnelle, n’avaient pas d’effet direct sur les choses et les hommes, et elle a dû imaginer, pour s’expliquer ces survivances ancestrales, des contes

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et des mythes, dont les faits très anciens étaient censés commémorés par le culte. Cependant, devant les cas étranges que présentent certains états pathologiques comme la possession de la Pythie, rien n’était plus naturel et parfaitement logique, à ce niveau de l’intelligence, que d’admettre une présence divine.

Il ne faudrait pas croire non plus que la philosophie ionienne, parce que scientifique, ait été athée et opposée à un certain mysticisme. Elle n’éprouvait pas le besoin de l’être, parce que la religion hellénique, dans l’absence de toute dogmatique, n’apportait aucune contradiction formelle et impérative à l’observation et à la pensée. Conceptions et sentiments religieux ne sont pas synonymes d’erreur ou de folie. Ce qui leur est synonyme c’est la contrainte dogmatique et la négation de la liberté de se faire à soi-même sa pensée. Aucune philosophie n'a été plus libre à cet égard. 1 Aussi voyons-nous se multiplier à la grande époque ionienne toutes les formes de ces rêves que poursuit obstinément l'esprit de l’homme pour s’efforcer de reculer les limites étroites de sa

1 U n’y a pas trace en Ionie de procès d’impiété, ni d’un décret semblable à celui de Diopeitès... Ce sont là d’ailleurs, je persiste à le penser, des réactions momentanées et une arme, qui avaient surtout le caractère de dérivatifs politiques.

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pensée, et dont aucune n’est en contradiction logique avec l’inspiration prophétique. Pythagore de Samos, tout mathématicien qu’il était, est la source du mysticisme, qui se fraya un chemin dans la pensée grecque, pour rejoindre, à travers Platon, certaines formes de l’esprit chrétien. Thalès, Anaximandre, Anaximène de Milet, tout en poursuivant les lois de constance quantitative et qualitative qui règlent les choses, conçoivent, à la place des entités personnelles de la religion ambiante, une sorte de force motrice, à la fois esprit et matière, (car la distinction de ces concepts est toute moderne), mouvant et informant le Cosmos. Pour Xénophane de Colophon, w il n’y a qu’un M dieu, 1 * * ” à la fois pensée et corps, “ qui ne resw semble aux mortels ni par l’une ni par l’autre ; “ qui tout entier pense, tout entier voit, tout “ entier entend ; qui sans fatigue, par la pensée de u son esprit, 8 met en branle toutes choses.” 8 Quant à Héraclite d’Ephèse, nous l’avons montré célébrant, dans l’écoulement insaisissable des choses, le Logos éternel, qui anime la voix de la sybille ; 4 l’oracle de Delphes “ ne révèle rien, ne cache rien

1 Fr. 23 Elc 6 tôç.

* vôov ÿptvl.

* Fr. 23 à 26.

4 ci-dessus p. 106.

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à l'intelligence, mais lui donne des indices. " 1 Cette pensée profonde sera reprise par Platon, qui, auprès de la dialectique, forme pour lui la plus haute de la pensée, fait une place à l’inspiration ; car seule la philosophie ne suffit pas dans sa pensée à la découverte de la vérité, il y faut encore l’amour et l'intuition. Mais “ le Dieu (le démiurge qui organisa le monde à l’image des pures idées) w n’a donné la divination à l’homme que pour " suppléer à son défaut d'intelligence ; aucun “ homme ayant l'usage de sa raison n’atteint “jamais à une divination inspirée et véritable, “ mais bien celui dont la faculté de penser se “ trouve entravée par le sommeil ou égarée par “ la maladie ou par quelque enthousiasme divin. <c C'est à l'homme, maître de lui et de sa raison, “ qu'il appartient de réfléchir sur ces inspirations, “ de les discuter, et de voir pour qui et comment “ elles peuvent être des signes. " *

1 oirrc A éyei ovre Kpvirrei àWà arifiatvei.

* Timée, 71 E.

HIÉRAPOLIS

J’achève notre chemin parmi les villes mortes et à travers les souvenirs, d’où je me suis laissé entraîner dans bien des sentiers de traverse, à Hiérapolis, à l’entrée de la sauvage Phrygie, aux montagnes creusées de profondes vallées et de sombres précipices, aux sommets brûlés de soleil ou étincelants de neige, et où j’espère quelque jour vous conduire.

C’est assez haut sur le cours du Méandre, dans une large vallée latérale qu’arrose un de ses affluents, l’ancien Lycos. 1 Au flanc de la montagne au nord-est, est assise une longue terrasse naturelle formant une vaste surface toute plate, qui domine l’immensité de la plaine ; en face se dresse l’énorme masse du Cadmos et dans le fond l’enchevêtrement des Monts Phrygiens.

La nature s’est plu ici à des jeux bizarres dont l’effet est étrange et saisissant.* Une source d’eau très chaude 3 et extrêmement chargée en chaux s’échappe du milieu du plateau et se répand tout autour,

1 Voir la carte, planche I, en fin du volume.

HIÉRAPOLIS

par suite de l’absence d’inclinaison, en nappes planes ; par évaporation, le calcaire s’y dépose en vastes surfaces d’un blanc étincelant, disposées en gradins et qui donnent la sensation d’un champ de neige ou d’une immense plaine de marbre. On n’ose y poser le pied de peur de ternir cette blancheur virginale. De ravissants lauriers, couverts de fleurs roses, font des taches de couleur claire sur l’étendue éclatante.

La source, ou l’une des sources, car il y en avait en réalité plusieurs, forme aujourd’hui un petit bassin d’une extraordinaire transparence, de teinte bleutée, où parmi les joncs et les lauriers s’irisent toutes les nuances du ciel. Au fond on voit briller de beaux fragments de marbre écroulés d'une colonnade qui l'entourait et qui, à travers les reflets clairs de l’eau limpide, font penser à quelque palais aquatique, où nymphes et naïades viennent s’ébattre et rire. 1

Arrivée au rebord du plateau, l'eau s’est répandue en formant de gros bourrelets d’où émergent des touffes de buissons et des tombes en ruines, qui semblent un grand cimetière envahi par la neige. Puis ce sont d’énormes cascades pétrifiées. Tantôt elles moulent la forme du rocher et y accumulent de rondes croupes moutonneuses, comme un

1 Voir photographie n° 42, pp. 224-225.

Pages 224—225

Hiérapolis. Ruines Romaines.

Hiérapolis. Source chaude et ruines Romaines.

(voir pp. 223, 22j, 22S.)

HIÉRAPOLIS

innombrable troupeau de brebis blanches. Tantôt ce sont des parois plates dressées comme des glaciers verticaux. Ailleurs, là où le rocher dévale en pentes douces, des vasques ourlées se sont formées, on dirait des vagues toutes blanches, bordées d’écume, cristallisées les unes sur les autres au moment du flux. Quand l’eau, arrêtée sur des surfaces planes, s’est écoulée goutte à goutte dans le vide au-dessous d’elle, elle a formé une série de tables rondes ; elle en a sculpté les bords que soutiennent des colonnettes et d’où pendent des filets cristallins de stalactites. 1

Un autre fait paraissait mystérieux aux populations primitives et étrange aux anciens, qui y voyaient un signe de Pluton. “ Le Plutonium, “ nous dit Strabon, situé au pied de la colline, est “ une petite ouverture large autant qu’il faut M pour qu’un homme puisse y passer, mais “ extrêmement profond ; elle est entourée d’une “ balustrade carrée. Une espèce de brume tellement w épaisse qu’on peut à peine y apercevoir la terre “ remplit l’espace compris dans cette balustrade ; cc si l’on y fait entrer un animal, il expire sur le “ champ ; les taureaux mêmes tombent à l’instant w et on les en retire morts. J’y ai lâché des moineaux w qui tombèrent et expirèrent immédiatement. Les

1 Voir photographie n° 41, pp. 216-217.

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M Galles seuls, qui sont eunuques, y entrent sans “ danger... Je ne sais si cela est commun à tous “ les eunuques, ni si les eunuques qui desservent u le temple jouissent seuls de ce privilège, et si M c’est l’effet d’une protection divine, ce qui serait “ probable pour des hommes qui se trouvent en M état d’inspiration, ou s’ils font usage de quelque M antidote avant d’approcher de la grotte.” 1 Le Plutonium a cessé d’être une source de profits pour les eunuques phrygiens ; il a disparu.

Des vapeurs méphitiques, les effets étranges du calcaire, une source chaude, c'était plus qu’il n’en fallait pour révéler sur le plateau qui borde le Lycos la présence de la divinité. Autour d’un vieux sanctuaire du dieu souterrain se forma bientôt la ville du sanctuaire,* Hiéropolis, une vieille cité, foyer des idées religieuses et du sentiment national phrygien. Puis ce fut au temps des Grecs la ville sainte, Hiérapolis, dont on ne sait à peu près rien, et oh fut institué, sans doute, le culte du dieu des sources chaudes, Héraclès. “ Où as-tu vu des bains d’Héraklès qui fussent froids ? ” dît l’Injustice dans les Nuées d'Aristophane. 8 Après

1 Strabon, XIII, 44, 14. Le Plutonium est mentionné par Dion Caasius, LXVIII, 27, 3 ; Pline Hist. Nat., 108, Amm. MarcelL XXIII, 6, 18.

* tov hpüov 7roAiç.

* Vers 1044 et 1045.

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ses rudes travaux Athéna avait fait jaillir pour lui, afin de le remettre, la source chaude des Thermopyles et les Nymphes deux autres sources à Himéra et à Egeste en Sicile. La ville hellénistique fut détruite par des tremblements de terre. Les grandes ruines qui peuplent le plateau sont d’époque romaine.

Ce fut alors une grande ville d’eaux thermales. Héraclès se fait médecin et le dispute à Asklépios : “ Cessez, Héraklès et Asklépios, de vous quereller <c ainsi, cette conduite est indécente. — Eh quoi ! “ Zeus, répond le Héros, souffrirai-je que cet “ apothicaire soit assis à table devant moi !” A quoi l’apothicaire répond avec pas mal d’acrimonie et rappelle certains épisodes plutôt pénibles de la vie privée du héros. “ Taisez-vous, conclut le “ maître souverain, et ne me troublez plus! autre- M ment je vous chasse tous les deux. Quant à toi, M Héraclès, il est juste qu’Asklépios prenne place “ avant toi, puisqu’il est mort le premier !” 1

En même temps que les malades, les oisifs, les gens à la mode y affluent organisant fêtes et plaisirs, en faisant un lieu de délices à la façon peut-être des fameux thermes de Baies. Dans la pureté de l’air, l’éblouissement de la lumière, au-dessus de la

1 Lucien, Dial, des Dieux, 13, cité par J. G. Frazer dans Adonis, Attis, Osiris. 2* édit., 1907, p. 175.

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grande plaine fertile, en face du splendide Cadmos, TOlympe de l’Asie, où pouvait-on trouver un meilleur emplacement pour fonder une ville de luxe et de joie ?

Tous les monuments qui nous restent sont de ce temps; ils dressent leurs murailles rougeâtres à plusieurs mètres au-dessus du sol, exaltant encore par leur force et leur désolation, la puissance et la dévastation du paysage... 1

Puis S 1 Paul passe, sans s’y arrêter ; ses fidèles de Colosses, ville voisine dans la montagne, s’y réfugient après un tremblement de terre, une colonie juive y prospère. Philippe y fait des miracles, y ressuscite des morts, mais meurt à son tour, et ses filles vierges, toutes prophétesses et célèbres en Asie, sont déposées près de lui, ennoblissant la contrée de leurs corps vénérés. Avec l’évêque Papias la ville devient un grand centre chrétien.

Mais un autre souvenir me poursuivait dans le silence et la grandeur solennels. C’est par lui que je veux terminer.

C’était vers le temps où Paul, captif à Césarée, était sur le point de subir à Rome la peine du trouble qu’il a, innocemment, jeté dans le monde, préparant, sans que son Maître et lui l’aient pressentie, l’ère du fanatisme religieux... Sur le

1 Voir photographie n M 42 et 43, pp. 224-225.

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plateau dévasté d’Hiérapolis, où les troupeaux rongent l’herbe rare, et où la nature, dans l’ardeur du jour et la splendeur du couchant, accumule tant de magnificence désolée, naquit un enfant pauvre, si pauvre qu’il ne possédait même pas en propre un nom, qu’il fut vendu dès l’enfance et ne fut jamais connu que sous le nom d’esclave, acheté d'occasion. Emmené à Rome, son maître s’amusait à lui tordre la jambe. “Tu vas la casser ” lui disait-il tranquillement. Et quand ce fut arrivé, il reprit : “ Je te l’avais bien dit.” Affranchi, il vécut dans une petite maison misérable, sans porte, n’ayant d’autres meubles qu’une paillasse, une table et une lampe de fer. Un jour, qu’ayant entendu du bruit, il sortit et rentra, il trouva qu’on avait enlevé sa lampe. Il se dit que celui qui l’avait enlevée n’avait pas, tout au moins, fait une chose déraisonnable, et le lendemain il la remplaça par une lampe en terre. Il vécut seul, jusqu’au temps où il eut recueilli un enfant abandonné. Les grands accueillirent ses vérités par des injures ; la foule le maltraita.

Un pieux disciple nous a conservé son enseignement, en un petit livre admirable, où viennent se retremper les âmes qui cherchent, pour bien vivre, des motifs que la raison accepte, et qui ne sont pas satisfaites par le Surnaturel.

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...C’est ici qu’Epictète enfant a pleuré. C’est ici qu’il a appris comment s’y prendre pour ne plus pleurer à l’avenir... Les larmes d’Epictète refleurissent dans les lauriers roses solitaires d’Hiérapolis ; cueillons leurs touffes claires.

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